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Raoul, un sacré portrait !

Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon, se joue Portrait de Raoul (Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ?). Une pièce de Philippe Minyana, mise en scène par Marcial Di Fonzo Bo. Avec Raoul Fernandez pour interprète, une sorte de petit chef-d’œuvre.

C’est chose délicate et rare que la réussite d’un spectacle. Il y faut la conjonction de tous les éléments qui le constituent, et il est rare que cette conjonction soit totale : un élément fait toujours défaut. Cette fois-ci, c’est quasiment un miracle, tout y est pour faire de ce Portrait de Raoul une sorte de petit chef-d’œuvre. La délicate présence de Raoul (Fernandez) soi-même bien sûr, qui a confié ses mots, les mots de sa vie, à un expert en matière d’écriture théâtrale, un ami, Philippe Minyana, avec un autre ami, qui connaît les secrets de l’art de l’interprétation, Marcial di Fonzo Bo. Une conjonction d’astres amis, car tout cela se passe sous le sceau de l’amitié et Raoul, en s’adressant à nous spectateurs, semble vouloir nous inclure dans la confidence de ce cercle.

Soit donc les éléments majeurs de la vie du comédien Raoul Fernandez, de sa vie auprès de sa mère au Salvador à la ville-lumière dont il est fou amoureux, Paris, où il débarque pour y exercer le rôle (déjà un rôle !) de couturier (sa mère n’a pas eu besoin de l’initier à ce métier : il y a simplement eu infusion…). La vie de Raoul se passe sous le signe des rencontres : celle de Copi d’abord, un « fou », un « génie » dont il devient l’habilleuse, mais qui surtout, en lui flanquant un jour une perruque blonde sur la tête, réveille en lui la femme que la mère a toujours voulu qu’il soit et qu’il sent en lui… Tranquillement Raoul (e) assume et rêve de se faire pousser les seins… Au fil des épisodes, il laisse tomber cette histoire de seins, il redevient l’homme qui aime les hommes.

C’est raconté comme une évidence sans heurt ni tracas, sans revendication d’aucune sorte. C’est ainsi voilà tout. Et Raoul de poursuivre le fil de ses rencontres « miraculeuses » : après Copi, la « Koko » (Kokosowski) qui lui fait rencontrer Nordey, « le » Nordey, etc. Et puis toutes ces histoires d’amitié, comme celle de Marcial di Fonzo Bo, de cette grande comédienne du Français à la voix grave qu’il ose à peine côtoyer, mais avec laquelle il va quand même jouer. Raoul a beau avoir fait de la couture jusqu’à l’Opéra de Paris, être apprécié dans cette fonction, il deviendra acteur. Un acteur qui se raconte entrecoupant ses souvenirs de complaintes chantées en langue espagnole, tout cela le plus naturellement du monde. C’est effectivement « derrière une porte entrouverte », comme le stipule le sous-titre du spectacle, que Raoul nous convie à dévider avec lui quelques souvenirs de son étonnant parcours. Jean-Pierre Han

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Entre espoir et illusions perdues

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le Nouveau Grenier et la Scala présentent respectivement Romance et Un certain penchant pour la cruauté. La noirceur assumée pour une jeunesse déboussolée, entre espoir et illusions perdues.

Imène se joue de la parole, Jasmine de sa beauté. Coincées entre le béton du HLM et les cloisons du lycée, les deux jeunes filles rêvent pourtant d’un ailleurs plus ensoleillé, d’un avenir plus coloré. D’échec en désillusion, Jasmine perd pied, son ordinateur pour seul refuge et écran protecteur… Sur les planches du Grenier, s’emparant des mots de Catherine Benhamou mis en scène par Laurent Maindon, Marion Solange-Malenfant nous conte cette Romance qui tourne au cauchemar : de l’amour naissant sur les réseaux sociaux à l’embrigadement terroriste, de la vie à la mort quand les idéaux changent de nature, Jasmine se veut le portrait d’une jeunesse égarée, Ismène le porte-voix dénonciateur d’une société sans valeur ni pudeur. Entendras-tu, spectateur atterré, ce cri de détresse poignant d’une humanité fracassée ?

Il en est un autre à l’avenir incertain, l’Africain échoué en terre de France après un long périple semé d’embûches et de cadavres. La chance pour Malik ? Elsa la mère de famille qui l’accueille entre fille et mari, l’intronise avec chaleur dans la tribu… La suite est convenue, sans surprise, entre les uns et les autres s’immisce au fil des jours Un certain penchant pour la cruauté : quand une idylle naît entre Ninon et le garçon, la bienveillance tourne à la suspicion, la connivence au soupçon. Selon Muriel Gaudin l’auteure, dont Pierre Notte met en scène le propos avec astuce et entrain, « il ne s’agit pas de dénoncer la discrimination contre les migrants mais d’observer et de rire de notre capacité à défendre des idées et à agir à l’inverse ». Entre humour et dérision, les spectateurs s’interrogent : faut-il en rire ou en pleurer ? Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Jusqu’au 27/07, au Théâtre du Train Bleu, Frédéric Danos joue à L’encyclopédiste ! Durant une heure de spectacle, une boulimie verbale jusqu’à l’overdose… D’un sujet l’autre, à s’enchaîner sans but ni raison, à en perdre souffle et sens, une poétique plongée dans l’inconscience totale.

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L’expulsion, une première en Avignon !

Programmée initialement jusqu’au 26/07, la pièce Le cas de Lucia J. cesse toute représentation à l’Artéphile pour cause d‘expulsion ! Le motif de la direction ? La dégradation des murs de scène…

Alexandre Mange, le directeur de l’Artéphile, s’explique : « J’ai demandé plusieurs fois à Karelle Prugnaud (la comédienne, ndlr) de prendre des mesures conservatoires pour éviter l’accumulation de trous dans les murs du théâtre. Elle m’a plusieurs fois répondu qu’elle ferait attention. Mais on a constaté qu’il n’y avait pas d’amélioration, et aucune réaction de la compagnie. J’ai été obligé de prendre cette mesure pour protéger mon théâtre ».

« À croire que l’actrice à elle toute seule avait démoli le théâtre ! », commente avec humour  le critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur son blog. « Certes, il y a une scène, au demeurant magnifique, où l’actrice danse avec une chaise et la balance. D’où l’encoche citée plus haut. De là à parler d’une « accumulation de trous »… Le directeur du lieu avait vu le spectacle, sans doute lors d’une petite série de représentations parisiennes à la Reine Blanche, la folle danse avec la chaise y figurait », conclut le journaliste.

Choqué par la décision, Éric Lacascade, le metteur en scène, a fait part de son incompréhension et de son indignation :

« La violence libérale de certaines salles du off n’a pas de limites !

Le propriétaire de cette salle de théâtre décide de nous expulser (le terme est important : expulsé) de son espace sous prétexte que deux murs furent abîmés. La compagnie était bien évidemment prête à rembourser les dommages et avait déjà contacté son assurance. Mais bien loin de toute démarche artistique, le propriétaire du lieu, qu’il considère comme son « appartement », a décidé de nous expulser. La violence de ces propriétaires est sans limites.  Un exemple ? Après une représentation, le directeur est entré dans la loge de la comédienne, sans frapper ni prévenir, alors que celle-ci était nue !

En expulsant la compagnie alors que toutes les représentations sont complètes, que de nombreux professionnels ont signalé leur présence aux prochaines représentations, alors que la compagnie a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival (logements, attachée de presse, attaché de production, etc…), cela nous place dans une situation financière dramatique.

Par ailleurs, le propriétaire du lieu connaissait le spectacle puisqu’il l’avait vu en tournée, il savait donc à quoi il s’engageait.

Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Celle-ci reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui, bien loin de tout engagement ou démarche artistique, ne voient qu’un intérêt purement financier et économique ». Éric Lacascade

Directeur de Frictions-Théâtres/Ecritures, Jean-Pierre Han a ouvert les colonnes de la revue à Eugène Durif. Il est membre du comité de rédaction depuis sa création. Dans Le mur et les trous, l’auteur décrypte le cynisme de la décision, il y exprime autant sa colère que son désarroi.

À l’heure où nous publions ces lignes, aucune déclaration de la direction du Off d’Avignon, aucune réaction du SNMS (Syndicat national des metteurs en scène) ni du Syndicat professionnel de la critique (Théâtre, Musique et Danse), aucune proposition d’un autre lieu pour reprendre les représentations… Hormis l’affaire qui bruisse sur toutes les lèvres en Avignon, hormis les messages de solidarité qui affluent en faveur de la compagnie L’envers du décor, le silence est complice sur le pont : pour mieux noyer le poisson ! Yonnel Liégeois

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La condition ouvrière en Avignon

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 27/07 pour l’autre, le théâtre de La Manufacture et celui du Train bleu proposent En ligne. Deux mises en scène, adaptées du livre de Joseph Ponthusqui font vivre le plus puissant poème contemporain sur la condition ouvrière. Deux propositions passionnantes, portées par l’écriture bouleversante de cet auteur trop tôt disparu.

Publié en 2019 aux éditions la Table ronde, l’ouvrage de Joseph Ponthus, À la ligne. Feuillets d’usine, fit l’effet d’une déflagration. De cet étudiant en littérature devenu éducateur spécialisé en banlieue parisienne, on ne connaissait qu’un ouvrage collectif, Nous… la cité (éditions Zone, 2012), paru avant qu’il ne s’installe en Bretagne où, faute de trouver un travail à sa mesure, il entra dans une usine agroalimentaire comme intérimaire. Long poème en prose sans ponctuation autre que celle du souffle, À la ligne est plus qu’un témoignage sur un monde qu’on croyait relever du XIXe siècle, une véritable dissection de l’envers et l’endroit de l’esclavage ouvrier contemporain, vécu et raconté dans son expérience physique et mentale. 

À la ligne, c’est aussi l’expression qui a remplacé « à la chaîne », comme pour dissimuler la violence de l’exploitation, poétiser les rapports de classe produits par le capitalisme. Ponthus n’est pas rentré à l’usine « pour enquêter ou militer », on pense à Robert Linhart dans l’Établi (1978), mais parce qu’il y était contraint pour survivre, comme nombre de ses concitoyens déclassés. À peine deux ans après la reconnaissance critique de son livre (70 000 exemplaires vendus), alors qu’il a tout juste 42 ans, Joseph Ponthus disparaissait d’un cancer fulgurant, comme pour accentuer la dimension effroyable de son récit.

Deux propositions dans le Off

À partir de ce texte puissant, on trouve deux propositions dans le Off, très réussies. Toutes deux sont introduites par le préambule « On me demande quand je peux commencer/ Je sors ma vanne habituelle littéraire et convenue/ « Eh bien demain dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne »/ Pris au mot j’embauche le lendemain à six heures du matin » et donnent le ton d’une interprétation qui cherche sa ligne d’équilibre entre la transmission du tragique et sa mise à distance. Toutes deux portent un regard singulier sur le texte et son découpage, explorent une mise en scène qui rend compte de sa force et de sa liberté. La première des adaptations, celle de Mathieu Létuvé, est présentée à la Manufacture. À la fois metteur en scène et interprète de ce seul en scène, avec l’accompagnement musical live électro d’Olivier Antoncic (en alternance avec Renaud Aubin), il est parvenu à créer une sorte de boîte noire qui pourrait être aussi bien un espace mental que celui de la chaîne de production.

Dans un dispositif d’assemblage de bacs de lumière roulants qui évoquent les tapis mécaniques où passent en série crustacés ou carcasses d’animaux et qu’il déplace tout au long de la représentation, il est tantôt dans un contact rapproché avec le public, tantôt dans son espace intérieur. Comme dans un espace de résistance et de méditation d’où il fait face à la dureté de la tâche. Dans un fil presque chronologique, il traverse chacune des étapes du livre. Après l’apprentissage du tri des crustacés, de la découpe des poissons, de l’égouttage du tofu, il y a pire : les abattoirs avec le sang, la sueur et la merde. Le travail de nuit et les heures supplémentaires qui épuisent. Lorsqu’il se laisse aller à ses rêves de révolte, au désir de rejoindre des camarades en grève ou une ZAD en lutte : « J’aurais été si heureux d’être parmi ces “illettrés” que Macron conchie », il est rattrapé par la nécessité de tout endurer pour survivre. Le comédien ne ménage pas son engagement physique et l’on demeure sonné d’entendre ce récit des souffrances ouvrières d’aujourd’hui que Ponthus a pu saisir de manière remarquable : « L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues / “Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter” ».

La version de Katja Hunsinger, fondatrice du collectif les Possédés avec Rodolphe Dana, opte au Train bleu pour une mise en scène où elle partage le texte et les situations avec Julien Chavrial. Là aussi, les images qu’ils choisissent de représenter plutôt que d’induire, nous parviennent avec leur force de frappe : le chargement à la pelle de tonnes de bulots qui soumet le corps, l’envie de vomir devant les carcasses de porcs, les propos des collègues, pour le meilleur et pour le pire, le foyer familial qui est percuté. La vie qui s’enfuit. Marina Da Silva

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De l’Algérie aux États-Unis…

Jusqu’au 29/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le 11*Avignon et le Théâtre des Halles présentent respectivement L’art de perdre et Angela Davis. De l’exil algérien au sortir de la guerre d’indépendance à l’éveil des consciences au cœur des pires crimes raciaux au États-Unis, deux pièces superbes, poignantes. Entre espoir et tragédie, des paroles embuées d’humanité et de dignité.

Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre, petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines.

Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert ! Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse. Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, d’hier à aujourd’hui, quand la mémoire n’oublie rien mais que le silence masque tout.

Et c’est encore une histoire, celle du continent nord-américain, qui se révèle à travers la figure d’Angela Davis, une histoire des États-Unis. Seule en scène, avec sincérité et intensité, Astrid Bayiha se fait multiple pour narrer les combats d’hommes et femmes unis contre moult dérives et dangers qui persécutent et avilissent le peuple américain : la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale, le racisme mortifère du Ku-Klux-Klan… Mêlant musique, chansons et archives video, véritable acte artistique, le spectacle se refuse au discours militant pour mieux encore frapper les esprits : pas de langue de bois, les maux d’Angela Davis portés par les mots de Faustine Noguès et vivifiés par la mise en scène épurée de Paul Desveaux.

Rien de superflu sur le planches du Théâtre des Halles, les faits seulement d’une vie engagée qui conduira la femme éprise de justice et de liberté en prison : seize mois d’incarcération pour son engagement au côté des Black Panthers et du Parti communiste américain ! Déchirante et vivifiante tout à la fois, une histoire à laquelle Angela Davis, grande dame, n’a pas encore mis le point final. Pacifiste, féministe, elle élève toujours la voix contre toutes injustices sociales et exactions policières à l’encontre de la communauté noire. Yonnel Liégeois

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Avignon, le travail en scène

Sise à Roubaix (59) et consacrée aux rapports culture et travail, l’association Travail&Culture a répertorié spectacles et rencontres qui abordent la question du travail au Festival d’Avignon. Une initiative à saluer, une invitation à découvrir des spectacles hors des sentiers convenus. Ancrés sur paroles et réalités ouvrières, souvent de belle facture et d’une puissante intensité dramatique.

Forte de sa démarche d’éducation populaire, l’association initie de nombreux projets culturels et artistiques (spectacles, lectures, expositions, ateliers, films, résidences d’écriture…) entre créateurs et milieux populaires. Elle est reconnue par le ministère de la Culture comme référent national sur les questions culture/monde du travail. Yonnel Liégeois

Rvi – Spectacle mis en scène par Maryse Meiche (Cie Combines) – Théâtre de la Bourse du Travail CGT, Avignon (84) – du 07/07/22 au 17/07/22 – 15h
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La R’vue – Création collective de et par la Compagnie Théâtre de L’Aventure ! – Théâtre de la Bourse du Travail CGT, Avignon (84) – du 07/07/22 au 17/07/22 – 21h
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Chambre 2 – Spectacle mis en scène par Catherine Vrignaud Cohen (Cie Empreinte(s)) – Théâtre Golovine, Avignon (84) – du 07/07/22 au 25/07/22 – 16h10
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Dépôt de bilan – Spectacle de et par Geoffrey Rouge-Carrassat (Cie La Gueule Ouverte) – Avignon-Reine Blanche, Avignon (84) – du 07/07/22 au 25/07/22 – 22h30
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À la ligne (Feuillets d’usine) – Spectacle mis en scène par Mathieu Létuvé (Cie Caliband Théâtre) – Théâtre de la Manufacture, Avignon (84) – du 07/07/22 au 26/07/22 – 13h50
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Le geste – Spectacle mis en scène par Hélène Tisserand (Cie Le plateau ivre) – Artéphile, Avignon (84) – du 07/07/22 au 26/07/22 – 17h15
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Cartable – Spectacle mis en scène par Vincent Toujas (Cie Toujours Là) – L’Espace Alya, Avignon (84) – du 07/07/22 au 28/07/22 – 20h45
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Paying for it – Création collective mise en scène par le Collectif La Brute – Théâtre des Doms, Avignon (84) – du 07/07/22 au 28/07/22 – 21h30
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Grès (tentative de sédimentation) – Spectacle mis en scène par Guillaume Cayet (Cie Le désordre des choses) – 11 • AVIGNON, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 10h35
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Pourquoi les lions sont-ils si tristes ? – Spectacle mis en scène par Karim Hammiche (Cie de L’Œil Brun) – 11 • AVIGNON, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 12h
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Étienne A. – Spectacle mis en scène par Florian Pâque (Cie Le nez au milieu du village) – La Scala Provence, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 15h25
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Des femmes respectables – Pièce chorégraphique de Alexandre Blondel (Cie Carna) – Avignon-Reine Blanche, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 18h15
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Leurs enfants après eux – Spectacle mis en scène par Hugo Roux (Cie Demain dès l’Aube) -11 • AVIGNON, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 22h15
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Bartleby – Spectacle mis en scène par Bruno Dairou (Cie des Perspectives) – Théâtre Le Casbestan, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 11h10
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Le prix de l’ascension – Spectacle de et avec Antoine Demor et Victor Rossi (Les créations manta) – Théâtre des Béliers, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 12h55
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Jules – Spectacle mis en scène par Mickaël Allouche (Carrelage Collectif) – Théâtre des Barriques, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 13h05
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Dream job(s) – Spectacle mis en scène par Alice Safran (Cie du Théâtre de l’Oiseau-Tonnerre) – Théâtre Tremplin, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 13h45
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Gueules noires – Spectacle mis en scène par Ali Bougheraba (Cie Rentrez dans l’art) – Théâtre Le Grand Pavois, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 13h50
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On vous rappellera – Spectacle mis en scène par Christophe Lavalle (Cie des Recruteurs) – Les Étoiles, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 14h10
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Petit boulot pour un vieux clown – Spectacle mis en scène par Virginie Lemoine – Théâtre du Balcon, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 16h
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RISE (et si on transformait le monde ?) – Spectacle mis en scène par Ariane Boumendil (Cie Les Vagues Tranquilles) – Théâtre des Béliers, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 17h40
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Petit paysan tué – Spectacle mis en scène par Yeelem Jappain (Cie Cipango) – Théâtre des Lucioles, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 21h45
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Débrayage – Spectacle mis en scène par Nikson Pitaqaj (Cie Libre d’Esprit) – La Chapelle des Italiens, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 21h45
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La Mâtrue – Adieu à la ferme – Spectacle de et par Coline Bardin (Cie La Mâtrue) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – du 08/07/22 au 24/07/22 – 16h15
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Élémentaire – Spectacle mis en scène par Clément Poirée (Théâtre de la Tempête) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – du 08/07/22 au 27/07/22 – 10h
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La passe imaginaire – Pièce chorégraphique mis en scène et interprétée par Etcha Dvornik (Cie Etcha Dvornik) – Théâtre Tremplin, Avignon (84) – du 08/07/22 au 30/07/22 – 20h30
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À la ligne – Spectacle mis en scène par Katja Hunsinger (Collectif Artistique du Théâtre de Lorient) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – du 09/07/22 au 27/07/22 – 10h
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Camille et la grève des boucher·ères – Spectacle mis en scène par Guillaume Fulconis (Cie Ring Théâtre) – Festival Villeneuve en scène, Villeneuve lez Avignon (30) – du 10/07/22 au 20/07/22 – 22h
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Ma prof ? – Pièce chorégraphique de Émilie Buestel et Marie Doiret (Cie Sauf le dimanche) – La Cour du spectateur, Avignon (84) – du 11/07/22 au 27/07/22 – 13h30
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Infirmière, sa mère ! – Spectacle de et par Caroline Estremo – Théâtre Le Paris, Avignon (84) – les 12/07/22 et 13/07/22 – 21h15
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Éducation nationale – Lecture et présentation de la création de Jeanne Lepers et François Hien, mise en scène par Jeanne Lepers (Cie Bloc / Harmonie Communale) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – le 14/07/22 – 10h30
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Libr’ – Spectacle mis en scène par Isabelle Starkier (Cie Poupette et Cie) – Théâtre de la Rotonde, Avignon (84) – du 19/07/22 au 28/07/22 – 16h
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Cordialement, – Spectacle mis en scène par Aurélia Ciano (Cie Donc du coup) – La Factory – 3-Chapelle des Antonins, Avignon (84) – du 19/07/22 au 30/07/22 – 10h
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Europe Connexion – Spectacle mis en scène par Pablo Dubott (Cie La Mala) – Théâtre Tremplin, Avignon (84) – du 19/07/22 au 30/07/22 – 10h15
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À SAVOIR AUSSI :

Travailler dans le spectacle ! Sens, engagement, expérience – Forum animé par Catherine Courtet (ANR) et Claire Guillemain (Thalie Santé) – Cloître Saint-Louis, Avignon (84) – le 13/07/22 – 10h à 13h

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– Quelle politique sociale pour le spectacle vivant ? – Avec la mutuelle Audiens, en partenariat avec la CGT spectacle – Cloître Saint-Louis, Avignon (84) – le 13/07/22 – 16h30 à 18h

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Murkus, du lait et des larmes

Auteur et metteur en scène palestinien, fondateur et directeur artistique du Théâtre Khashabi, Bashar Murkus est de retour à Avignon avec Milk, son ultime pièce. Avec sa compagnie, il ouvre la voie à la construction d’un théâtre ­palestinien indépendant et dynamique. En Israël et dans les territoires occupés, pour son rayonnement international.

Marina da Silva – Vous venez de créer Milk, une pièce avec de nombreuses actrices. Quels en sont les enjeux ?

Bashar Murkus – Nous l’avons présentée au public au début du mois, à Jérusalem, au Théâtre Al-Hakawati, puis dans notre théâtre, à Haïfa. Pour cette création, j’ai travaillé avec un groupe de six actrices et un acteur, Khulood Basel pour la dramaturgie, Majdala Khoury pour la scénographie, Raymond Haddad pour la musique et notre équipe technique, tous Palestiniens de l’intérieur ou en exil. Il s’agit d’une performance visuelle. Il n’y a pratiquement pas de texte, car les personnages, des femmes confrontées à la perte de leurs enfants, sont devenus silencieux, sans voix. La pièce traite de ce que la tragédie produit chez les êtres, dans l’immédiat et à long terme. Ça les transforme totalement, tous, sans exception. Et pas seulement les femmes.

M-D.S – À quoi le titre fait-il référence ?

B.M – Milk, en anglais, signifie lait. En arabe, le mot revêt un autre sens, que l’on peut traduire par « c’est à moi ». C’est un double sens très intéressant pour nous. Le spectacle a ainsi à voir avec les matériaux liquides tels le lait, le sang, la sueur, les larmes. Mais nous pouvons explorer la deuxième notion, ce qui est à nous. Nous avons fondé notre compagnie en 2011 (avec Khulood Basel, Shaden Kanboura, Henry Andrews, Majdala Khoury) et sommes devenus indépendants en 2015, après qu’une de nos pièces sur les prisonniers politiques a ­déclenché la censure du gouvernement israélien. Au fondement de notre travail, il y a toujours une recherche très importante et partagée. Nous avons travaillé près de deux ans sur le spectacle. Beaucoup de monde s’est impliqué à travers de nombreux stages et ateliers que nous avons organisés. Nous avons utilisé des moyens très divers pour imaginer cette création et nous sommes très heureux de son aboutissement.

M-D.S – À propos de votre précédente création, le Musée, vous expliquiez qu’elle ne faisait pas référence au conflit israélo-arabe. Cette fois-ci, traitez-vous de la réalité palestinienne ?

B.M. – C’est plus compliqué. Je refuse que mon travail soit perçu comme traitant exclusivement de la Palestine mais, bien évidemment, je parle de la Palestine tout le temps. Si j’aborde le thème de la mort, cela évoque la Palestine, mais pas seulement, car c’est, hélas, un thème universel. Les mères perdent leurs enfants dans le monde entier. Ce désastre peut être vécu dans n’importe quel endroit du monde. L’actualité regorge de ces tragédies : en Palestine, en Ukraine… Je commence mes recherches à partir de ma propre histoire, de celle de mon peuple, à partir de là où je vis. Je cherche à travailler en profondeur sur ces thèmes, en impliquant les gens autour de moi.

M-D.S – Quelle est la situation aujourd’hui ? L’an dernier, après les révoltes de Jérusalem qui ont embrasé Gaza, la Cisjordanie et Israël, vous espériez l’émergence de nouvelles formes de solidarité et d’organisation…

B.M. – Il est très difficile d’analyser la situation en quelques phrases alors que nous vivons constamment au milieu de troubles. Mais Milk parle de cette solidarité et d’avenir. La situation que nous vivons a beaucoup interféré sur la création. Nous traitons de l’histoire d’un groupe de femmes qui ont perdu leurs enfants. Comment survivre à cela ? Nous explorons les conséquences sur leurs vies et nous interrogeons l’après : à quoi le futur peut-il ressembler après une telle tragédie ? Cela fait naître des questions très importantes comme celle de sa propre responsabilité par rapport à l’avenir. Mais elles sont universelles et j’espère qu’elles auront cette puissance dans la création.

M-D.S – Comment avez-vous vécu votre présence à Avignon en 2021 ? C’était important pour faire connaître la création palestinienne ?

B.M- C’était fantastique ! Il y a quelque chose de très puissant dans ce festival. Je pense qu’il est très important que tous les arts du monde puissent circuler. Cela a une signification considérable aussi bien pour les artistes que pour le public de pouvoir partager des expériences, des formes et des esthétiques différentes. Pour des artistes qui travaillent sous occupation, c’est encore plus important. Marina Da Silva

La scène palestinienne, état des lieux

Deux ouvrages viennent de paraître pour se représenter la carte du théâtre palestinien et son impact sur la société, ses problématiques dans le cadre de l’occupation. La Palestine sur scène, une expérience théâtrale palestinienne, 2006-2016 (Presses universitaires de Rennes) de Najla Nakhlé-Cerruti, docteure en littératures et civilisations à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) : après L’individu au centre de la scène (Presses de l’Ifpo) où elle présentait des auteurs et des textes majeurs, elle montre la difficulté de répertorier un patrimoine peu publié et des pratiques dynamiques et complexes, sur un territoire fragmenté.

La Palestine n’est pas qu’une Terre Sainte ou une zone de conflit, c’est aussi une scène culturelle avec ses poètes prestigieux, ses conteurs et ses comédiens de talent. Rien qu’en Cisjordanie, en y ajoutant Jaffa (près de Tel-Aviv), Haïfa (au nord) et Maghar (près du Golan), on n’y compte pas moins de 26 théâtres installés dans 11 villes ! Dans Voix du théâtre en Palestine (éditions Riveneuve), le photographe Jonathan Daitch présente une cinquantaine de lieux, d’artistes et directeurs de structures, auprès desquels il a recueilli de passionnants témoignages. Tous deux, Najla Nakhlé-Cerruti et Daitch, soulignent le rôle du fondateur du Théâtre national palestinien, François Abou Salem, qui allait ouvrir la voie à l’élaboration d’un théâtre palestinien indépendant.

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Pour une démocratie réelle

Au lendemain des élections, l’historienne Martine Riot-Sarcey commente l‘actualité politique. Par la spécialiste du féminisme et des révolutions du XIXe siècle, une analyse hors des propos convenus. La professeure émérite à l’université Paris-VIII-Saint-Denis plaide pour une vraie démocratie, celle qui s’organise de bas en haut.

Difficile d’aller à l’encontre des espoirs d’un grand nombre d’entre nous, mais il me semble plus que nécessaire d’ouvrir une brèche critique dans l’enthousiasme mesuré au soir du second tour des élections législatives. Tout d’abord, un constat d’échec accablant dont les effets délétères sont à venir : l’entrée en force de l’extrême droite à l’Assemblée quand la victoire électorale revient aux abstentionnistes ! La honteuse propagande du représentant de la France de Vichy, fascinant les médias pendant des mois, a banalisé le rejet de l’autre, et permit ce score inédit de l’extrême droite. Certes la majorité présidentielle a subi un désaveu. Mais force est de constater que la démocratie électorale se révèle telle qu’en elle-même, non représentative, tous partis confondus. La vraie démocratie reste à construire. Or, pas plus que les autres, la Nupes, par l’intermédiaire de son leader, ne s’est engagée vers la participation réelle et immédiate de la population : elle a imposé ses candidats sans la moindre consultation des électeurs à la base dans chaque circonscription. Et l’élection de Rachel Kéké ne suffira pas à provoquer un bouleversement. La vraie démocratie reste à construire.

La catastrophe écologique, en cours désormais, nous oblige à rompre avec les illusions d’hier. Comment imaginer possible une réduction urgente et drastique de la consommation d’énergie sans l’assentiment puis la collaboration étroite de tous et de chacune ? Comment imaginer réalisable la réorientation de l’économie vers une production, non pas guidée par la technique ou la technologie, mais vers un mieux-être de l’ensemble de l’humanité si la prise en charge directe des individus n’est pas engagée ? Comment mettre un terme aux discriminations, sans l’horizon d’une justice sociale partagée, et mise en œuvre par tous, comme nos prédécesseurs n’ont cessé d’en réclamer la réalisation ? Il ne s’agit plus de surseoir aux tâches incontournables en brandissant un illusoire programme de transition, il s’agit tout simplement de renouveler un processus maintes fois entravé en donnant la priorité au « progrès de l’esprit humain » (Condorcet), au service du vivant comme des plus fragiles et de renoncer à la force des choses dont le primat nous a conduits à la catastrophe présente. Le fétichisme de la marchandise, au profit d’une minorité de privilégiés, est à l’origine, nous le savons, de l’exploitation de la nature, comme de l’exploitation de l’homme par l’homme, et donc responsable des inégalités sociales comme de la disparition de certaines espèces.

Tout est à repenser, de la réparation de la planète à l’élimination des différentes formes de domination. La tâche est immense et ne s’accomplira pas à coup de manœuvres parlementaires et de manifestations de rues. Rien désormais, on le sait, ne pourra se faire sans l’engagement de tous dans le respect de l’autre. Cette actualité est inéluctable et la difficulté ne se résout pas en occupant les places d’un pouvoir au service du libéralisme depuis le XIXe siècle, quelle que soit la couleur politique des dirigeants des différents pays. En France, une forme d’union de la gauche a été réalisée dans le cadre électoral, à l’écart de l’immense mobilisation de citoyens qui depuis plusieurs années non seulement réclamaient cette unité mais tissaient des liens avec le plus grand nombre d’habitants de ce pays. La France insoumise a imposé son rythme en suivant les directives de son leader. Aujourd’hui rien n’est prévu pour commencer collectivement cette lourde tâche que nous imposent les méfaits des dirigeants du monde entier. Après la Syrie, l’Ukraine, la domination des puissants par la guerre destructrice se poursuit, tandis que la famine menace de nombreux pays, et que la question sociale se pose partout. L’engagement pour une nouvelle Constituante ne suffit pas, l’expérience du Chili nous le montre.

Il est encore temps de réagir en organisant des débats au plus près du quotidien de chacun, afin d’apprendre à gérer ensemble la chose publique (res publica), laquelle nous concerne tous. Nous pourrions multiplier les universités populaires afin d’égaliser les connaissances en s’autoformant tout en réapprenant à débattre, collectivement, à condition de croire à la responsabilité collective. Dès décembre 2018, des collectifs de gilets jaunes ont opté pour l’apprentissage de la démocratie réelle. Ils nous ont montré le chemin. Il ne suffit pas de s’approprier leur chanson fétiche pour laisser croire que nous sommes de leur côté, encore faut-il, comme ils l’ont fait, mettre en œuvre la démocratie dans tous les lieux communs, en commençant par les mouvements, partis et syndicats etc. Le mode de gouvernement démocratique, en effet, ne se définit pas par la force « de convaincre », comme nous l’avons entendu au soir du premier tour, mais par l’écoute et le débat en cherchant à faire revivre la tradition de la gestion collective.

Nous héritons de deux siècles de délégation de pouvoir, c’est pourquoi la tâche est ardue, et sera longue, mais la conjoncture nous commande d’ouvrir les yeux sur la réalité écologique et sociale dont la dégradation est irréversible si chacun d’entre nous ne prend pas sa part de responsabilité. Rien de « révolutionnaire » ne peut se faire concrètement par de simples décisions gouvernementales, excepté sous les régimes autoritaires dont nous ne sommes pas à l’abri, loin s’en faut. Il est temps que les différents « représentants », se réclamant de la tradition populaire, cessent de faire croire que l’occupation des postes du pouvoir d’Etat détiendrait les clés de l’avenir. L’histoire a été suffisamment éloquente à ce sujet. De l’Urss à la Chine en passant par le Venezuela jusqu’aux mesures d’après-guerre en Europe, les nationalisations ne sont en rien la garantie d’une gestion démocratique.

Au XIXe siècle les ouvriers définissaient la liberté en ces termes : « le pouvoir d’agir dans tous les domaines ». Reprendre à notre compte cette tradition est la nécessité du moment en ouvrant dès maintenant la voie de la vraie démocratie, laquelle, n’en doutons pas, n’advient pas de haut en bas, mais s’organise de bas en haut. Michèle Riot-Sarcey

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Bonnaffé, un acte d’amour !

Après Chantiers de culture, puis L’humanité, voilà la chronique de Frictions… Un article signé de Jean-Pierre Han, fondateur de la revue et contributeur aux Chantiers. Pour saluer L’Oral et Hardi, l’allocution poétique de Jean-Pierre Verheggen et Jacques Bonnaffé. Jusqu’au 24/06, au Théâtre de la Bastille : pressez-vous, il reste peu de temps pour vous éclater ! Yonnel Liégeois

Le titre du spectacle de Jacques Bonnaffé, l’Oral et Hardi, en plus d’être drôle, est d’une parfaite justesse. L’oral, et voilà pour définir le comédien – même si le poète dont il est question ici, Jean-Pierre Verheggen, a bien sûr droit à sa part légitime d’oralité –, hardi caractérise on ne peut mieux ledit poète qui n’a jamais hésité – c’est même ce qui le définit – à bouleverser les codes de la poésie « traditionnelle » convenue au point de la faire joyeusement éclater. Hardi, Jacques Bonnaffé l’est sans doute aussi pour se lancer dans ce genre d’aventure ! Ce beau mélange livre une « allocution poétique », comme il est précisé dans le sous-titre, qui donne un sacré coup de pied aux fameux et très ennuyeux, souvent compassés, récitals poétiques. Nous eûmes ainsi droit il y a une quinzaine d’années à un spectacle au succès fulgurant et qui est devenu culte.

Jacques Bonnaffé, au sortir d’un long confinement qui l’empêcha d’exercer pleinement son talent, reprend ce spectacle avec une évidente, mais cependant très maîtrisée gourmandise (celle des mots). Mais que l’on ne s’y trompe pas. Mieux que quiconque, lui qui justement entretient avec les poètes une relation assidue et passionnelle, sait ce qu’il en est du passage du temps. Pas question pour lui de reprendre l’« allocution » telle quelle. Elle est ici retravaillée, peaufinée, modifiée : une valeur ajoutée… On sait la relation amoureuse que Jacques Bonnaffé entretient avec la poésie, avec la langue. Il ne cesse de les servir, de les magnifier (à sa manière) dans nombre de lectures publiques, à la radio aussi (on se souvient de son émission sur France Culture, Jacques Bonnaffé lit la poésie), et sur scène bien évidemment. Ce que l’on sait moins c’est qu’il a même tenu un temps la chronique poésie des Lettres françaises… Il écrit donc aussi. Bref, Jacques Bonnaffé fait feu de tout bois dès qu’il est question de poésie.

Ce qu’il réalise avec cette nouvelle version de l’Oral et Hardi tient du prodige. Dans sa manière de ne pas vouloir se prendre au sérieux (vous savez le sérieux… poétique !), s’emparant des textes truculents de Jean-Pierre Verheggen dont les titres, Le degré zorro de l’écritureRidiculum VitaeArtaud RimburÇa n’langage que moi, par exemple, disent assez sous quels cieux (poétiques) il a engagé le combat, lui qui fraya son chemin à ses débuts dans la revue TXT aux côtés de Christian Prigent ou de Novarina. Fort réjouissant, mais il n’empêche, on aurait tort de ne pas distinguer la part d’écriture de Bonnaffé soi-même dans le montage de son spectacle dans lequel il cède parfois la parole à d’autres poètes, même si c’est pour les brocarder, Marceline Desbordes-Valmore, Baudelaire… preuve s’il en était besoin qu’il connaît son sujet.

L’homme de théâtre surtout, qui n’hésite pas à interpeller le public, réalise ici un travail de toute première grandeur. Clown ou silhouette toute droite sortie des films muets d’antan, il nous épate par sa maîtrise corporelle (et vocale ça va de soi). Laurel et Hardy évidemment, mais aussi bien sûr Buster Keaton ou Chaplin… Une heure vingt de délire poétique pour se rafraîchir la cervelle : on en a un besoin vital. Jean-Pierre Han

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Bonnaffé et Verheggen reprennent la Bastille

Jusqu’au 24 juin, au Théâtre de la Bastille (75), Jacques Bonnaffé, l’acteur du Nord, recrée l’Oral et Hardi. Un voyage détonant sur les terres du poète belge Jean-Pierre Verheggen dont la langue, irrévérencieuse et malicieuse, fait mouche.

Chantiers de culture a déjà rendu compte du spectacle. Pour l’amour des mots et de la scène, nous ne résistons pas au plaisir de mettre en ligne l’article de Marie-José Sirach, notre consœur au quotidien L’Humanité. Yonnel Liégeois

D’abord, il y a les mots de Jean-Pierre Verheggen. Des mots qui s’entrechoquent et se bousculent, pris d’une frénésie irrépressible où les sens sont détournés, contournés, vous propulsant dans une autre dimension. Mots gigognes qui s’emboîtent pour mieux se désemboîter, mots joyeux qui déboulent en cascade dans des phrases sans point final visible, juste un silence pour rouler de nouveau leur bosse vers d’autres ailleurs, aussi inattendus que burlesques.

Et puis il y a Jacques Bonnaffé. Acteur, bonimenteur, jongleur de mots, dont la fréquentation assidue et loufoque des mots du poète leur confère une dimension vertigineuse, envoyant valdinguer les académiciens et docteurs ès poésie au diable. Rencontre détonante que celle du poète belge et de l’acteur du Nord. Ils ont en commun une terre noire saignée à blanc, une terre où les hommes ont la vie rude. Des taiseux au premier abord. Des taiseux qui aiment le verbe, sans le conjuguer, pour mieux le conjurer. Chez Verheggen, la langue est indocile, triviale, carnavalesque. Populaire et savante, elle se rit de tout, piquant çà et là des bons mots et autres calembours. Elle invente, se réinvente, résiste aux bonnes manières. Elle semble être cousue main pour un acteur comme Bonnaffé, électron libre, aventurier des mots, porteur d’histoires abracadabrantesques.

Un corps qui fait valser les mots

Seul en scène, il arpente le plateau, à cour, à jardin, saute dans le public, remonte sur le plateau pour un marathon dont il a le secret. Bonnaffé a imaginé ce spectacle, l’Oral et Hardi, il y a quinze ans. Il le recrée aujourd’hui, pour le meilleur et pour le rire. Pour nous rappeler que seule la poésie résiste au temps qui passe et aux modes qui trépassent. Les mots de Verheggen, Bonnaffé les a bouffés, mâchés, ruminés, digérés pour mieux nous les servir sur un plateau et nous permettre de les déguster, sans modération. On en prend plein les mirettes. On ne perd pas une miette de ces divagations extra-­poétiques qui convoquent en un clin d’œil Rimbaud et Artaud au même titre que Cafougnette, les majorettes et la fanfare du coin ou la clarinette de Louis Sclavis.

Bonnaffé, lui, est toujours sur le pont, le corps aux aguets qui se déploie, s’empare d’un porte-voix, se dresse, solennel, devant un micro et se prend une tarte à la crème en pleine poire. Il court, il court, sans perdre haleine, exhorte les jeunes gens à se réveiller, à « oser toutes les audaces », à pratiquer « la langue d’escampette », à cultiver leur « jardin d’amour interdit », à s’embarquer « pour ne plus se taire », à grimper « sur le Rimbowarrior  » pour courir, « joyeux, à l’échec ! ». C’est du Verheggen dans le texte, du Bonnaffé dans le corps, un corps qui danse, qui fait valser les mots. La langue de Verheggen est une langue libre. Nul ne peut la brider. Réfractaire à la propriété privée, elle trouve aujourd’hui une résonance salutaire, tant les mots qui nous parviennent appartiennent chaque jour qui passe à des langues mortes, ternes, aseptisées.

La dimension poétique et politique du spectacle est là, palpable. Elle se répand comme une traînée de poudre, jaillit à chaque instant. Jacques Bonnaffé donne tout, de la sueur, des rires, de l’amour. Que demander de plus ? Marie-José Sirach

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Un nouveau défi en V.O. !

Comptant parmi les plus anciennes publications de France, créée en 1909, la Vie Ouvrière s’offre un coup de renouveau ! Hebdomadaire durant plus d’un siècle, ensuite mensuel, le magazine de la CGT devient une revue trimestrielle. Un ultime défi à relever !

Crise du syndicalisme conjuguée à celle de la presse, le magazine de la CGT La Vie Ouvrière (la V.O.) se devait de réagir à défaut d’une mort annoncée. Un paradoxe pour le plus fort tirage de la presse française dans les années 60 (plus de 600 000 exemplaires, mieux que Paris Match…), le journal des plus grands photographes en ses heures de gloire (Bloncourt, Doisneau, Ronis), le titre qui célébra le Front Populaire avec liesse et fut le seul à paraître durant les événements de mai 68, l’unique publication syndicale qui ouvrit durablement ses pages à la culture et afficha en Une des figures marquantes de la scène et du grand écran, de Jean Vilar à Michel Piccoli. Sans oublier Gérard Philipe et Jean-Paul Belmondo, deux emblématiques responsables du syndicat CGT des acteurs… Ah, nostalgie, quand tu nous tiens !

Organisée autour d’un dossier d’une cinquantaine de pages au titre sans surprise décliné sous diverses entrées, Les riches profitent, on trinque, la revue est d’un abord attirant : colorée, aérée, rythmée, un graphisme soigné, une iconographie alléchante. Une idée plaisante ensuite, la signalisation des sujets sous un label générique qui s’affichera d’un numéro l’autre : Le lieu, L’objet, Vu de ma fenêtre, Le jour où… Des articles qui ouvrent à des regards pluriels sur une histoire du syndicalisme local, sur la vie d’artistes aux propos décalés, sur les choix de salariés engagés dans la transformation du monde : la visite édifiante à la Maison du Peuple de Limoges classée aux Monuments historiques en 2014, la rencontre émoustillante avec le graphiste Gérard Paris-Clavel instigateur de la « Rêve Générale », un dialogue éclairant avec les bénévoles de la cantine solidaire du quartier de l’Épeule à Roubaix.

Hors ses qualités formelles, le trimestriel livre une timide révolution éditoriale ! La matière à réflexion abonde pourtant : les nouvelles formes du militantisme, la déshérence des campagnes, les carences des élites syndicales, le travail éclaté, le dépérissement culturel des consciences… Pour toucher un lectorat autre que son public captif et assurer sa pérennité, un seul impératif : s’affranchir des sujets convenus, s’ouvrir à l’inattendu et risquer l’aventure en terre inconnue. Un défi à relever pour la Vie Ouvrière, nouvelle formule. Yonnel Liégeois

La Vie Ouvrière, 100 pages, 9€50. Case 600, 263 rue de Paris, 93516 Montreuil Cedex (Tél. : 01.49.88.68.50). Abonnement version papier et numérique (4 numéros par an, 60€) avec accès au site nvo.fr : abonnement@nvo.fr .

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Françoise Nyssen et la biodiversité éditoriale

Le 14 avril, Vincent Bolloré lançait son OPA sur le groupe Lagardère : Hachette, le réseau Relay, Paris-Match et Europe 1… Dans les milieux de l’édition qui s’émeuvent de l’opération financière, la voix de Françoise Nyssen. Un appel de l’éditrice et présidente d’Actes Sud en faveur de la diversité éditoriale.

« En 2003, au moment où Lagardère ­voulait racheter ce qui était alors Vivendi Universal Publishing, les deux groupes étaient de tailles et de périmètres comparables. Depuis lors, Hachette s’est beaucoup développé. Avec cette acquisition, la famille Bolloré ne serait pas seulement à la tête d’un éditeur, mais d’un énorme conglomérat multimédia, avec Canal Plus et tout un empire de presse, une agence de communication et de publicité, Havas, des salles, un studio de production cinématographique, un éditeur de musique, des jeux vidéo, des entreprises Web et tout un ensemble d’éditeurs étrangers. Ajoutons un réseau de distribution très étendu, et c’est tout l’écosystème de la création avec sa déclinaison sur différents supports qui est en jeu.

C’est une distorsion de concurrence manifeste. Ils ont des moyens financiers, des médias, ils peuvent dérouler un plan com. C’est ainsi qu’un livre de Michel-Yves Bolloré (frère de Vincent) a pu bénéficier d’une promotion et d’une mise en place en librairie sans précédent et devenir un best-seller. On ne vit pas que de best-sellers, mais si un livre peut dégager suffisamment de marges, il pourra en faire vivre d’autres. Si nous allons vers une économie de best-sellers, seul le groupe Bolloré Hachette sera rentable. Il y a un vrai souci quant à la préservation de la « biodiversité éditoriale ». Aujourd’hui, nous lançons l’alerte. Nous nous sommes rapprochés de la Commission à Bruxelles dès l’annonce de ce projet d’OPA et tenons à continuer de nous mobiliser pour faire entendre notre voix d’éditeur indépendant. Sur le fond, j’ai toujours été favorable à une régulation qui permette à chacun d’agir. C’est le cas de la loi Lang ou du droit voisin des éditeurs de presse. L’édition nécessite cette pluralité, dans tous les secteurs.

Bolloré, devant, le Sénat s’est posé comme le champion français contre les Gafa. Mais Amazon n’a qu’une faible partie du marché du livre. Contre lui, il faudrait soutenir la diversité et de la proximité. On est toujours plus fort à plusieurs. Je pense à ce dessin des petits poissons qui se mettent tous ensemble et forment un gros requin ». Françoise Nyssen

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Tignous, le crayon pour salut

Jusqu’au 21/05, au Centre d’art contemporain de Montreuil (93), s’expose Tignous Forever. Un hommage à Bernard Verlhac, dessinateur de Charlie Hebdo assassiné en 2015, à travers 400 dessins dont 60 inédits. Une œuvre joyeuse et vivante.

On rit, on pense, on réfléchit ! Se rendre au 116 rue de Paris à Montreuil (93), étonnant Centre d’art contemporain au cœur de la banlieue ouvrière, n’est point pèlerinage mortifère… D’une salle d’expo à l’autre, d’un dessin l’autre, la bonne humeur, les légendes policées et l’éclat des couleurs nous accueillent à bras ouverts. Les impressions se confirment, la rumeur s’affirme : Bernard Verlhac, alias Tignous ? Un sacré bonhomme, « un mec bien », un grand dessinateur ! « Un grand artiste qui était à n’en point douter un humaniste, ce qui émane de chacun de ses dessins », commentent Nicolas Jacquette et Jérôme Liniger, les deux scénographes de l’exposition.

Nombreux sont-ils à se remémorer les tragiques événements de janvier 2015, l’assassinat de douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo dont Cabu-Charb-Honoré-Tignous-Wolinski au nombre des dessinateurs, les images fortes de l’après-attentat : la « marche républicaine » qui rassemble plus d’un million et demi de personnes sur les boulevards parisiens le 11 janvier, les mots forts du maire et de la garde des sceaux, Patrice Bessac et Christiane Taubira au cours de l’hommage rendu en l’Hôtel de ville de Montreuil le 15 janvier (depuis trente ans Tignous en était citoyen, fortement engagé dans les collèges et lycées), le cercueil bariolé de moult dessins des copains et voisins à la sortie de la mairie sous les applaudissements de la foule rassemblée !

« Tignous dessinait partout, tout le temps, même pendant les vacances », témoigne Cloé Verlhac, son épouse et commissaire de l’exposition. « Sur les galets qu’il ramassait à la plage, sur les bras des enfants et même sur mes jambes, créant des meubles avec des caisses à pommes, des sculptures avec des canettes et des bouchons » ! Au fil des œuvres exposées, s’affiche un artiste à la fine pointe du crayon, sachant d’un trait baliser une intuition, d’un coup de plume colorier ses impressions, d’une incise percutante formuler ses intentions. Un regard acéré, engagé sur notre société, ses dérives et contradictions, Tignous ne faisait pas semblant, enfant de la banlieue il l’était demeuré, jamais il n’oublia que le dessin le sauva des « conneries » qui furent fatales à ses copains d’enfance et de quartier.

Ici, un ours blanc tend un pinceau noir, proposant à son copain de se peinturlurer en panda : « C’est notre seule chance si tu veux que le WWF nous vienne en aide ». Un peu plus loin, un homme au sourire vorace en tient un autre à bout de bras : « Il y a 8,5 millions de pauvres en France, offrez en un à Noël » ! « Tout est drôle », glisse une jeune femme, face aux dessins de Tignous. « Plus c’est noir, plus ça me fait rire », rapporte la journaliste Elsa Marnette dans les colonnes du Parisien. Effectivement, ce n’est pas triste de flâner d’un dessin l’autre, d’un panda hilare becquotté par deux charmantes damoiselles à « Un nichon guidant le peuple », selon un tableau célèbre ! Outre des dessins originaux, des photographies, des vidéos, les écrits et témoignages des amis et complices de plume !

Une œuvre joyeuse et vivante, une exposition festive et « bordélique » à l’image de ce croqueur d’images jamais rassasié qui avait ses thèmes de prédilection : le travail, l’écologie, le social, l’amour et le sexe… Une geste artistique qui en appellera certainement d’autres à la découverte de plus de 20 000 dessins enfouis dans les chemises, dossiers et cartons de ce grand plasticien et coloriste que fut Tignous. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21 mai, Tignous Forever. Centre d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 14h à 19h. Nocturne le jeudi, jusqu’à 21h.

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Rite de passage

Les 17 et 18/05 à Vire (14), Pierre Cuq propose Seuil. Un texte de Marilyn Mattei, en direction d’un public d’adolescents lorsque l’intrigue se noue autour de leurs préoccupations. Un rite de passage, un seuil à franchir sur les bancs du collège ou du lycée.

Le titre du spectacle signé par Pierre Cuq sur un texte de Marilyn Mattei est d’une parfaite justesse. La jeune autrice qui commence à posséder une certaine expérience (Seuil est son sixième opus à notre connaissance) œuvre en direction d’un public d’adolescents (mais pas que, bien sûr), ce qui semble être d’une parfaite logique puisque ce sont ces mêmes adolescents qui forment l’essentiel de ses personnages, et que les intrigues de ses pièces sont nouées autour de leurs préoccupations et de leurs problèmes. Seuil ne faillit pas à cette dynamique et annonce donc d’emblée son aire de réflexion.

Une aire singulièrement délicate, l’adolescence étant précisément cet état intermédiaire – un Seuil – entre l’enfance et l’âge adulte. Comment rendre compte et faire spectacle sans tomber dans le didactisme à deux sous et la mièvrerie ? On pouvait donc tout craindre à la perspective de cette réalisation d’autant que les documents d’annonce et de genèse du projet expliquent bien l’étroite relation avec les instances scolaires, avec un focus sur les violences et les agressions sexuelles qui se déroulent dans les collèges et autres lycées. Le terrain était pour ainsi dire miné. D’autant que le lieu désigné est d’abord celui d’une salle de classe avec ses tables que l’on pourra fort heureusement, au fil de la représentation, disposer selon différents schémas évoquant d’autres emplacements à l’intérieur du bâtiment scolaire. Quant au sujet c’est bien celui – encore un seuil à franchir – d’un rite d’initiation qui en passe inévitablement par des protocoles d’ordre sexuel.

Tout était à craindre, donc ! Or, le premier mérite du travail de Pierre Cuq (réalisé en étroite collaboration avec Marilyn Mattei) est d’éviter tous les écueils, de nous mener là où peut-être nous ne nous y attendons pas. Déjà, l’écriture de Marilyn Mattei ne s’embarrasse pas de fioritures, elle possède une efficace simplicité et le metteur en scène la saisit telle quelle. Ensuite, le travail de plateau qu’il effectue est tenu d’un bout à l’autre, ce qu’atteste sa direction d’acteurs. Ils sont deux, Baptiste Dupuy, l’adolescent mis en cause, et Camille Soulerin qui assume tel un Frégoli tous les autres rôles, homme ou femme, fille ou garçon, pour mener à bien la démonstration (c’en est une, mais intelligemment et discrètement présentée) en une série de courtes séquences bien découpées. Ce qui frappe dans le déroulement du spectacle qui prend les allures d’une enquête, c’est véritablement la grâce de ces deux acteurs qui, à eux deux et un peu plus avec l’apport de voix enregistrées (mais sans vidéo, merci), parviennent à bâtir un univers sensible et trouble tout à la fois. Jean-Pierre Han

Programmé au Festival « À Vif », CDN de Vire-Le Préau les 17 et 18/05. Du 8 au 27/07 au Train Bleu, lors du Festival d’Avignon Off.

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Vinaver, un label théâtral

Ami d’Albert Camus et de Roland Barthes, admirateur de l’art africain et de la peinture de Jean Dubuffet, Michel Vinaver est décédé le 1er mai. Disparaît un grand dramaturge à l’écriture originale, nourrie de son rapport singulier au monde de l’entreprise. En hommage à cette immense figure des arts, Chantiers de culture fait retour sur le parcours d’un homme de plume dont simplicité et authenticité en imposaient avec naturel.

Notre première rencontre date de 2008 à la création de Par-dessus bord au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), dans une mise en scène de Christian Schiaretti. Six heures durant, des spectateurs avaient osé caler leurs fessiers dans les fauteuils d’un théâtre. L’entreprise Ravoire et Dehaze, « N°1 du papier toilette en France », se chargeait des éventuels désagréments. Disponible désormais en DVD, une fresque magistrale et captivante, sérieuse et désopilante toute à la fois . Celle-là même du capitalisme triomphant, avec vue sur le cabinet d’aisances.

Michel Vinaver ? Un maître des planches, un label de la scène contemporaine, le « Shakespeare des temps modernes » comme le pleurent critiques dramatiques et amoureux du théâtre à l’heure où tombe le rideau. Yonnel Liégeois

 

 Nous sommes dans les années 60. Un homme singulier, Michel Vinaver, est nommé PDG de Gillette Belgique, Italie puis France. Licencié es lettres de la Sorbonne, il a publié dans les années 50 deux romans remarqués chez Gallimard (Lataume soutenu par Albert Camus et L’objecteur couronné d’un prix littéraire) mais il se consacre désormais à l’écriture théâtrale. À son actif, trois pièces déjà (Les Coréens interdite par la censure, Les Huissiers et Iphigénie Hôtel) mais, depuis près de dix ans, il fait silence devant la page blanche. Écrire ou produire, rédiger ou diriger ? « J’ai toujours apprécié le milieu de l’entreprise, j’ai beaucoup aimé mon travail », confesse simplement Michel Vinaver. D’autant que ce patron atypique a toujours refusé d’endosser le statut d’écrivain professionnel… « Je menais une double vie », commente-t-il avec humour, « passionnante », mais lorsqu’il devient PDG en 1960, il l’avoue, « je me sens comme dans une impasse, en pleine contradiction et pendant près de dix ans c’est la panne sèche d’écriture ». Impossible pour l’homme de concilier engagement professionnel au plus haut niveau et travail d’écriture, de créer du lien entre ses deux passions.

Jusqu’à cette année 67, où le déclic se produit : pourquoi ne pas écrire sur ce monde de l’entreprise qu’il connaît bien, sur ce système économique qu’il sert et observe à une place de choix ? Durant deux ans alors, au petit matin avant de rejoindre son bureau directorial, il noircit les pages, laisse son imagination caracoler entre les lignes, insouciant quant à l’avenir du manuscrit final : gigantesque, titanesque, une « pièce injouable » de son propre aveu avec ses soixante personnages et le temps supposé de représentation. La libération, la clef de sortie de Vinaver du labyrinthe où il se sentait jusqu’alors prisonnier ? Il a tant de choses à dire et à montrer qu’il prête plume et costume de cadre dirigeant à Jean Passemar, « chef du service administration et des ventes » chez Ravoire et Dehaze mais surtout écrivain en herbe qui tente d’écrire une pièce de théâtre d’avant-garde, Par-dessus bord.

Le tour est joué, l’œuvre bouclée, et… refusée au conseil éditorial de Gallimard. « Trop longue, trop bavarde, à proposer à la rigueur aux instances des comités d’entreprise » : tels sont les arguments avancés à l’époque par la célèbre maison d’édition, rapportés avec force humour par Michel Vinaver ! Écrite entre 1967-1969, non seulement la pièce n’a pas pris une ride mais elle contient déjà tout ce qui advient aujourd’hui : la mise au pas de l’entreprise familiale par le capitalisme financier, la prise de pouvoir de la finance internationale sur le patrimoine industriel national. Qu’on ne s’y méprenne, l’auteur est bien homme de théâtre, non un théoricien de l’économie mondiale. À l’image de la scène brechtienne, mieux encore, sur les pas d’Aristophane l’antique, Michel Vinaver ne démontre pas, il montre. Plus enclin à construire « un théâtre du réel » qu’un « théâtre réaliste » : au spectateur d’en rire et d’y réfléchir, de se forger ensuite sa propre opinion au final de la représentation.

« Mousse et bruyère », doux et moelleux

L’entreprise familiale « Ravoire et Dehaze » bat de l’aile. Son produit phare dans sa gamme de papier-toilette, « Bleu-Blanc-Rouge », subit une érosion du marché. « Mousse et Bruyère », un produit plus doux et moelleux, une révolution hygiénique, doit reconquérir des parts de marché. Las, les conflits de succession s’exacerbent entre le fils légitime accroché au classicisme d’un produit lancé par son père et le « bâtard » branché sur des modes et modèles de production plus modernes… Sous peu, la guerre va faire rage en cette fabrique de papier-toilette érigée en nouvelle Cour des rois et des princes. Sauf que, génie de Vinaver nourri de ses classiques, plus qu’un décor l’entreprise s’impose comme lieu même de la tragédie et la merde, cette réalité-là se décrivant aussi en termes moins policés, devient objet de convoitise, une marchandise qui peut rapporter gros : les experts en marketing made in USA ne s’y trompent pas, le PQ se révèle une bonne affaire pour le pécule de certains ! En six heures de représentation, Vinaver décortique donc à loisir, et au quotidien, sa petite entreprise dont il connaît les rouages à la perfection. Grâce à ce cher monsieur Passemar, son double dans Par-dessus bord et véritable passe-muraille qui entraîne le spectateur du bureau directorial aux réserves de l’entreprise, des succursales en province jusqu’à la séance de « brainstorming » des commerciaux à la recherche du nom de baptême du futur produit… C’est fort, juste, désopilant et d’autant plus grinçant que la réalité des rouages de production, et d’aliénation pour les salariés, est ainsi montrée hors tout discours moralisateur ou dénonciateur. Vinaver fait confiance au public : derrière la farce  grand-guignolesque,  à lui de discerner la justesse du regard et du propos !

L’intégrale, un triomphe

En ce jour d’intégrale au TNP de Villeurbanne, le pari fut gagné. En dépit de la longueur de la représentation, les spectateurs firent un triomphe à Par-dessus bord ! Christian Schiaretti réussissait là où, en 1973, son prédécesseur en ce même lieu, le metteur en scène Roger Planchon, n’avait osé monter qu’une version écourtée.

L’action, ici, se joue partout, devant et derrière cet amas de cartons d’emballage qui squattent le plateau. Murs de production pour papier – toilette, murs de protection pour les comédiens qui apparaissent et disparaissent au gré de dialogues impromptus qui se répondent d’une scène à l’autre… Drame et comédie, rire et facéties, toute la palette de l’art dramatique se déploie avec démesure. Mai 68 est passé par là, plus rien ne sera comme avant chez Ravoire et Dehaze, la petite entreprise familiale devenue une multinationale entre les mains d’United Paper C°, le géant américain ! Vinaner, en visionnaire qui écrit entre 1967 et 1969, ne masque rien non plus sur ce que deviendront ces fameux rapports sociaux : la course à la promotion, les jalousies entre salariés et conflits entre services. C’est que l’argent n’a pas d’odeur, même quand on fait dans le papier – toilette, hormis qu’il corrompt tout : les relations entre les gens, du plus bas de l’échelle jusqu’au plus hauts dirigeants.

En fond de scène, l’orchestre rythme avec bonheur le passage d’un monde à l’autre : de la petite boîte à la grosse entreprise, des conflits de classe aux conflits d’intérêt. Rabelais s’invite à la fête avec ses procédés « torcheculatifs », Dumézil aussi au temps où Michel Vinaver suivait ses cours sur les mythes nordiques au Collège de France, mais encore l’antisémitisme qui avançait alors masqué dans cette France des années soixante. Par-dessus Bord ? Une œuvre de son temps qui le subvertit pour devenir parabole universelle, parole vivante de tout temps. Yonnel Liégeois

                                 

                          Michel Vinaver, une grande plume

Devant le succès et la notoriété, Michel Vinaver reste serein. Le dramaturge respire la simplicité et l’authenticité de ces grands hommes et grandes plumes qui en imposent avec naturel. Figure emblématique du théâtre contemporain en France, l’ancien PDG de Gillette France recueille enfin la reconnaissance de ses pairs, lui dont les pièces furent vraiment montées avec parcimonie jusqu’alors : désormais, elles sont de plus en plus fréquemment jouées sur les tréteaux de France, grâce en particulier au compagnonnage que l’auteur entretient de longue date avec Alain Françon. Pourtant, ce sont encore les pays étrangers (Allemagne, Angleterre, Corée, Japon…) qui semblent aujourd’hui les plus réceptifs à son écriture.

Alors qu’il est entré chez Gillette deux ans auparavant et qu’il a déjà publié deux livres, Michel Vinaver découvre le théâtre en 1955. Sur les répétitions d’Ubu Roi mis en scène par Gabriel Monnet à Annecy, qui lui demande d’écrire pour le théâtre… Sa première pièce, Les Coréens, est montée par Planchon à Lyon en 1956, par Jean-Marie Serreau à Paris l’année suivante. « L ‘écriture théâtrale est une forme littéraire qui me plaît beaucoup », confie Michel Vinaver. « Je préfère la réplique à la narration. Une écriture sans ponctuation, dès mon premier texte, pour sauvegarder le rythme de la phrase… Je suis partisan d’un théâtre ancré sur le réel, je ne fais pas dans l’abstraction ni dans la fantasmagorie. Le théâtre doit donner à voir en décalant le regard. Même s’il n’a jamais déclenché de révolution, il peut déjà donner à penser autrement la réalité en déplaçant le curseur sur la perception qu’on en a ».

Avec Par-dessus bord, Vinaver traite un univers qu’il connaît bien. « Dans mon quotidien à l’entreprise, je vivais déjà une fantastique comédie. D’où mon ambition d’écrire à la mode d’Aristophane… Le monde de l’entreprise est un univers un peu hors norme dans notre société, avec cette vertu extraordinaire de pouvoir raconter le monde dans son intégralité. Le champ du travail est peu ordinaire pour le théâtre, alors que paradoxalement théâtre et entreprise sont très liés par un certain nombre de codes identiques. Dans Par-dessus bord, contrairement à d’autres pièces (La demande d’emploi, Les travaux et les jours…, ndlr), le rôle des syndicats n’apparaît pas tout simplement parce qu’au siège il n’y en avait pas, Gillette avait les moyens de s’offrir la paix sociale ! Je me souviens de mai 68 : un temps formidable, une véritable déflagration avec la levée de nombre de tabous. Le capitalisme relève intrinsèquement d’un fonctionnement implacable : tout ce qui est nuisible à sa croissance est jetable, hommes et biens. Le plus frappant, sa capacité à se régénérer en dévorant tout ce qui se trouve à portée de main, en produisant du déchet avec jubilation… Las, les syndicats n’ont plus la même capacité de résistance qu’auparavant ».

« Ce qui me réjouit le plus, aujourd’hui, dans mon parcours d’auteur ? Lorsque des spectateurs me témoignent leur gratitude de faire une sorte de théâtre citoyen. C’est vraiment la plus belle récompense pour moi ». Propos recueillis par Y.L.

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