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Montreuil-sur-Scène, un nouveau label !

Donner de l’écho à un édito de saison ? Un acte quelque peu incongru que nous assumons et dont nous nous réjouissons. Lorsqu’un texte, amoureusement sérieux sans jouer au prétentieux, nous pique les yeux, nous ne pouvons résister… Au cours de nos pérégrinations théâtrales, nous en avons pourtant lu des éditos de saison, rarement plaisants et souvent bien pédants !

Entre le cinéma Méliès et le Théâtre Public de Montreuil (93), d’un pas conquérant nous arpentions la place Jean-Jaurès alors que des ouvriers montaient leur échafaudage pour apposer trois majuscules lettres noires sur la façade du théâtre. Un nouveau label, banal pour les uns, mais qui veut dire beaucoup pour d’autres à l’heure où les services dits publics sont bradés à l’appétit des financiers… Énoncé par Pauline Bayle, la nouvelle directrice, un libellé alphabétique d’une incroyable puissance « poïétique » selon le qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, offert ainsi à la vue des passants !

Que de chemin parcouru depuis l’époque du TJS, le Théâtre des Jeunes Spectateurs-CDN Jeune Public dans les années 90, avant que cette filière si créative et prometteuse ne soit réduite à la portion congrue par le ministère de la Culture… En ce troisième millénaire, riche de projets solidaires, Montreuil demeure une cité colorée au fort potentiel culturel avec son cinéma public, sa Maison Populaire, ses multiples ateliers d’art, ses diverses scènes dédiées à la musique ou au spectacle vivant. Chantiers de culture ne peut qu’applaudir aux perspectives gourmandes qui s’affichent et se profilent à l’horizon. Yonnel Liégeois

TPM

T comme Théâtre, cela va de soi
M comme Montreuil, ville dont nous sommes fièr·e·s et
P comme

Public parce que ce théâtre appartient à tou·te·s
Poétique parce que la poésie changera le monde
Palpitant parce que au théâtre, « le diable c’est l’ennui » (Peter Brook)
Paritaire parce qu’en 2022, c’est le minimum
Pailleté parce que les paillettes c’est la fête
Politique parce que tout, oui, tout est politique
Profond parce qu’en matière de création, il est toujours nécessaire de creuser
Permanent parce que nous voulons faire du théâtre partout, tout le temps
Pluriel parce qu’il y a une multitude de théâtres
Paranormal parce que nous voulons vous emmener dans de nouvelles dimensions
Puissant parce que avec peu de moyens on peut dire de grandes choses
Piquant parce que nous aimons ne pas être brossé·e·s dans le sens du poil
Populaire parce que nous nous adressons à tou·te·s
Poignant parce que, lorsque l’art émeut, il emporte tout
Pacifique parce que nous souhaitons défendre un théâtre qui rassemble
Passionné parce que dans la création d’un spectacle il y a mille histoires d’amour

Alors nous y voilà.

Avant de faire du théâtre le métier de mes rêves, je fus une spectatrice invétérée. Aujourd’hui encore, chaque fois que le noir se fait, je ressens le même frisson d’excitation à l’idée que ma vie soit sur le point d’être bouleversée. J’attends toujours d’un spectacle qu’il ouvre une brèche, et c’est avec cet horizon plein de promesses que j’aborde toute expérience de théâtre.

C’est donc d’abord en tant que spectatrice que je souhaite vous accueillir au TPM et partager avec vous ce lieu pensé comme une maison qui abrite les vastes étendues de nos imaginaires. Une maison où l’hospitalité règne en reine et qui accueille des spectacles, évidemment, mais également un bar, un restaurant, une librairie éphémère, des expositions, des débats ou des ateliers. Cette saison inaugurale est une rencontre. Une rencontre entre des artistes plus vivant·e·s que jamais, et vous, habitué·e·s du lieu ou futur·e·s spectateur·rice·s. 

Et je me réjouis, car nous n’en sommes encore qu’aux prémices. 

Le meilleur reste à venir.

Pauline Bayle, directrice

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Les Pinçon-Charlot à l’œuvre

Le 26 septembre, disparaissait à Paris le sociologue Michel Pinçon. Avec Monique Charlot, sa compagne, il avait publié de nombreux ouvrages de recherche sur la haute bourgeoisie et les élites sociales. Hommage à l’ancien chercheur du CNRS

Les Pinçon-Charlot ? Ce couple de chercheurs n’a cessé depuis cinquante ans de fréquenter les riches de près ou de loin mais… en tout bien tout honneur ! Pour mieux les observer, comprendre leur mode de vie, de penser, leur façon d’entretenir « l’entre soi » et de transmettre valeurs et patrimoine…. Et à deux, c’est mieux,  en tout cas plus facile : il est plus aisé et plus convenable pour la grande bourgeoisie ou l’aristocratie de recevoir un couple sans craindre de subir l’agressivité supposée naturelle d’un homme ou l’incompétence supposée naturelle d’une femme seule ! Ayant souvent su gagner la confiance de leurs hôtes, ils commettront ainsi une vingtaine d’ouvrages sur la reproduction sociale des inégalités par le biais de la persistance de privilèges ancrés depuis plusieurs générations. Ils ausculteront tour à tour la pratique de la chasse à courre tout comme celle des « rallyes » qui permet de s’unir entre-soi, visiteront les châteaux et intervieweront les grandes familles, notamment les Rothschild.

Au début, fut une rencontre…. En 1965, sur les bancs de la Fac de Lille, plus précisément sur les bancs de la bibliothèque de l’Institut de sociologie. Tous deux très marqués bien sûr par « les héritiers » de Pierre Bourdieu qui fut le professeur de Michel. Ils étaient très différents : Monique Charlot, bien que fille du procureur de la République de Lozère, n’avait guère  fréquenté théâtre, musée ni même cinéma. En revanche, elle était à l’aise dans les milieux bourgeois alors que Michel Pinçon, fils d’ouvrier d’origine très modeste, avait beaucoup lu et avait une indépendance financière grâce à son travail de pion. Ces contradictions deviendront vite un  puissant moteur de complémentarité dans leur travail, sans doute aussi un  piment dans la complicité du couple. L’humour n’est pas non plus la moindre de leurs qualités.

Dans un entretien en 2015 au journal Libération, ils ne s’épargnent pas mutuellement. Monique lâche : «  Michel est flemmard, moi, je suis bosseuse » pour  ajouter aussitôt « je ne pourrais rien faire sans lui et vice-versa ». Sur leurs désaccords éventuels, Michel répond «  quelquefois, elle me prend le chou ! ». La relecture du texte est la phase la plus délicate. « Monique propose de supprimer mes paragraphes et moi je propose de supprimer les siens, ça augmente un peu la température » : on imagine aisément qu’on ne s’ennuyait pas chez les Pinçon-Charlot… Monique le confirme, « on s’est amusés comme des gosses dans toutes nos aventures, on travaille vraiment en bande organisée ». Autre caractéristique de ces deux brillants chercheurs, leur modestie… Lorsqu’on tente de les comparer à d’autres couples intellectuels mythiques (Beauvoir-Sartre, Triolet-Aragon, etc…), Michel répond : « nous, c’est plutôt le boulanger et la boulangère ».

Il n’empêche, ensemble ils ont mené main dans la main une carrière exceptionnelle de chercheurs, dont 37 années au CNRS jusqu’à leur départ en retraite en 2007. Les premières années ils travaillent sur des sujets séparés, Monique collaborant notamment avec les sociologues Paul Rendu et Edmond Préteceille. Puis, forts du constat de l’absence de travaux sur la grande bourgeoisie et les possédants, et de l’hypocrisie de nombreux sociologues qui se penchent exclusivement et parfois avec commisération sur la condition des plus modestes, ils s’engagent dans une grande enquête qui aboutira en 1997 à Voyage en grande bourgeoisie. Un travail rendu possible grâce au soutien de leur directeur de laboratoire Paul Rendu, issu de la grande bourgeoisie de Neuilly qui leur a donné accès à sa propre famille…

Le livre, à leur grand étonnement, a été vivement critiqué au sein de la communauté des chercheurs du CNRS. Non pas une critique scientifique sur le rendu de leur travail mais une sorte de condamnation morale : d’aucuns prétendaient que ce milieu les « fascinait »…. La base de leur travail ? Les entretiens qu’ils menaient en créant un rapport de proximité, répondant à des invitations dans les grands domaines et participant à des fêtes, tout en restant sous tension…. Paru en 2014, La violence des riches est une vaste synthèse de décennies de travaux sur le sujet et ce n’est pas un hasard s’il porte en sous-titre « chronique d’une immense casse sociale ». En effet, l’ouvrage démontre non seulement les mécanismes d’instauration des rapports de domination mais il donne à comprendre comment ils perdurent.

Les deux chercheurs pointent du doigt une responsabilité de connivence des gouvernants de tous bords, se rejoignant dans une même idéologie néolibérale, qui préservent et renforcent les intérêts financiers de la grande bourgeoisie. Notamment par des cadeaux fiscaux et une mollesse douteuse face à la fraude fiscale des plus riches. Parallèlement à la disparition de la conscience de classe ouvrière, le modèle apparaît alors comme naturel et la domination comme légitime, d’autant plus intimidant que la grande bourgeoisie détient un patrimoine important d’œuvres d’art. Cette fois-ci, ce ne sont pas leurs pairs mais ceux que Bourdieu nommaient « les chiens de garde », à savoir les journalistes, qui tentent de les discréditer. Enfin, plutôt certains journalistes que les Pinçon-Charlot désignent comme « bourgeoisistes » défendant leur classe sans l’assumer.

Lorsque ces derniers les qualifient de « richophobes pour les nuls », les deux sociologues peuvent y voir presque un compliment : ils ont réussi, au final, un très sérieux travail de vulgarisation en direction d’un public non spécialiste, lui ouvrant les yeux sur des mécanismes opaques dont il est  la première victime. Chantal Langeard

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Triple voyage pour la Colline…

Jusqu’au 30/12 au Théâtre de la Colline (75), trois voyages, trois points de vue, trois spectacles : Boulevard Davout, Et pourquoi moi je dois parler comme toi ?, Racine carrée du verbe être… Du plus proche au plus lointain, trois regards sur le monde : parfois incongrus, souvent déroutants, toujours percutants.

Tout commence à l’est de Paris, dans le 20ème arrondissement. Boulevard Davout, très précisément… Sur le toit de la piscine municipale, à la tombée de la nuit, se rencontrent un homme et une femme aux mines pas très engageantes : l’une aux allures de clocharde, l’autre aux intentions suicidaires ! Une entrée en matière quelque peu flippante pour ce voyage itinérant concocté par le collectif OS’O, qui nous conduira ensuite à l’inauguration d’un chantier de construction, enfin à la rencontre d’un immigré qui squatte un terrain vague. Un spectacle déambulatoire imaginé en plein confinement, qui nous invite à regarder le quartier autrement, derrière les murs à poser un regard autre sur ses habitants.

Un homme terrassé par la solitude ou la misère sociale qui pleure la perte de son animal de compagnie et une femme pas mieux lotie qui tente de lui remonter le moral, un architecte aux projets utopiques qui voit ses rêves d’un habitat enchanteur et solidaire s’effondrer sous la coupe de l’affairisme et de la rentabilité, un travailleur africain à l’humour communicatif qui loge dans sa voiture à défaut d’hébergement : entre fiction et réel, comique de situation et tragique de l’existence, un voyage qui se prolonge bien au-delà du boulevard Davout pour déboucher, jusqu’au 16 octobre, dans l’impasse d’une société en mal d’humanité.

La parole, le langage sont les maîtres-mots sur le plateau du petit théâtre ! Un duo au talent certain, la comédienne Anouk Grinberg et le musicien Nicolas Repac nous donnent rendez-vous au pays des rejetés, des ignorés, des déclassés et internés. Qui, dans l’anonymat et l’indifférence des prétendus bien-disants et bien-pensants, ont écrit et conté leurs rêves et aspirations, décrit et dénoncé leurs quotidien et conditions d’enfermement. Un hymne à la parole enfin proférée… Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? nous embarque à l’écoute de mots bruts, « de l’art brut, on connaît la peinture, la sculpture, les broderies, mais pas les textes bruts » commente Anouk Grinberg, entre folie assumée et déraison exacerbée un bel et déroutant envol au pays de celles et ceux que l’on a refusé d’entendre.

Après avoir rassemblé une série de textes parus aux éditions Le passeur, l’artiste les modèle en un spectacle coloré et enjoué, tout à la fois d’une force et d’une tendresse inouïes. Dans une mise en scène judicieusement orchestrée par Alain Françon, entre deux airs de musique d’une enivrante écoute, s’invitent au micro des textes d’une éclatante beauté qui forcent surprise et admiration. « Ces êtres à fleur de peau parlent de nous, et parlent dans des langues qui méritent une vraie place dans la littérature, pas seulement celle des fous », témoigne la comédienne. « Avec les écrits bruts, on est à la source de pourquoi l’écriture vient, pour faire monter la vie, pour s’ébrouer du malheur et en faire des feux de camps, pour faire vivre l’esprit« . Entre mots interdits et poètes maudits, jusqu’au 20 octobre un voyage d’une fulgurante intensité où le Verbe prend note et vice-versa : la parole outragée, la parole brisée, la parole martyrisée mais enfin la parole libérée !

Nous quittons les terres d’asile pour des contrées plus lointaines. Celles du Liban, en cette journée mortifère d’août 2020 quand explosent le port et la ville de Beyrouth, une date emblématique pour nous conter la vie, plutôt les choix de vie hypothétiques, divers et variés, d’un dénommé Talyani Waquar Malik. Selon le cours du destin, au gré des circonstances et de l’insondable Racine carrée du verbe être, tout à tour vendeur de jeans à Beyrouth, chirurgien réputé à Rome ou condamné à mort à Livingstone… Comme à l’accoutumée, le franco-canadien libanais Wajdi Mouawad s’inspire de son parcours de vie pour écrire et mettre en scène cette authentique saga de près de six heures, entrecoupée de deux entractes ! Une explosion prétexte, un pays traversé par la guerre depuis des décennies, armes et clans, qui somme chacune et chacun à se déterminer : rester ou fuir le pays ?

Une question que se pose donc Mouawad : que serait-il devenu, lui l’enfant, si sa famille avait décidé d’émigrer à Rome plutôt qu’à Paris en 1978 ? D’où cette longue déambulation dans l’espace et le temps qui, au fil d’événements aussi improbables qu’incertains, se transforme en une sulfureuse méditation tragi-comique sur les aléas de l’existence, des choix de vie qui n’en sont pas vraiment… Entre fantasme et réalité, désir et délire, se déploient alors dans toute leur complexité les itinéraires croisés, et supposés, d’un homme, d’une famille, d’une fratrie : par dessus les mers, par delà les frontières. Un voyage au long cours dont on savoure les péripéties, où l’on pleure et rit au gré de situations ubuesques ou rocambolesques. Entre raisin sans pépins et hypothétiques calculs mathématiques, explosant de vitalité sur la grande scène du théâtre, une bande de comédiens aux multiples identités nous interroge jusqu’au 30 décembre : être ou ne pas être selon la racine jamais carrée de notre devenir ? À chacun de risquer une réponse, sans doute fort illusoire. Yonnel Liégeois

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Deliquet et Fassbinder au travail !

Du 28/09 au 09/10, au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), Julie Deliquet reprend Huit heures ne font pas un jour. On ne pourra guère reprocher à la directrice du CDN de ne pas avoir de la suite dans les idées. Elle adapte cette fois-ci une œuvre signée Rainer Werner Fassbinder, écrite et filmée pour le petit écran.

Après Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman et Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, voilà donc Fassbinder… Mieux, elle reprend son dispositif scénique établi – en général autour d’une grande table autour de laquelle s’agitent ses comédiens – dès ses premiers pas avec la Noce (chez les petits bourgeois) de Brecht, puis avec Nous sommes seuls maintenant ou même avec Vania d’après Tchekhov. Surtout, avec son noyau dur constitué de comédiens de son collectif, In Vitro, et avec le renfort d’aînés de talent comme Evelyne Didi ou Christian Drillaud, elle fait évoluer tout ce beau monde en groupe de manière chorale, dans un jeu qui se veut le plus réaliste possible – on fait comme si on était dans la vie et que l’on ne jouait pas – Bis repetita de spectacle en spectacle à tous les niveaux donc, c’est peut-être un style après tout !…

Le rythme ici est donné par l’alternance et l’entremêlement de scènes intimistes – l’histoire d’un jeune couple, de la rencontre des protagonistes à leur mariage – à des scènes de groupe, familial et de travail, et à la naissance de l’idée d’autogestion puis à ses débuts de réalisation dans l’usine qui emploie le personnage principal incarné par Mikaël Treguer (le jeune ouvrier) issu comme quelques-uns de ses camarades du plateau de l’École de la Comédie de Saint-Étienne. Un authentique feuilleton (c’en était d’ailleurs un à la télévision !), plongé dans un bain d’optimisme un rien idéaliste : cela se passe chez Fassbinder dans les années 1970 en Allemagne. Cette fiction dramatique de l’époque réagencée par Julie Deliquet elle-même, avec le concours de Julie André et de Florence Seyvos, à partir de la traduction de Laurent Mulheisen, n’est pas sans rappeler Les Vivants et les morts de Gérard Mordillat qu’avait mis en scène il y a plus d’une dizaine d’années Julien Bouffier. Dans le monde ouvrier, le monde n’a guère changé.

D’un texte foisonnant le trio d’adaptatrices, même en ne présentant que cinq épisodes de l’ensemble de l’œuvre de Fassbinder, a dû couper dans le vif, pour notamment mieux braquer les projecteurs sur le jeune couple interprété par Mikaël Treguer et Ambre Febvre, et présenter ainsi un axe dramatique plus clair. Sans doute auraient-elles pu aller plus loin encore, le spectacle souffrant, surtout dans la première partie, de longueurs et de redites. C’est un mince reproche au regard de la réussite de l’ensemble porté par une distribution sans faille, jouant dans le registre évoqué plus haut. Retrouver Évelyne Didi dans son rôle de composition de la grand-mère est un vrai bonheur. Jean-Pierre Han

Le 14/10/22, Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Du 19 au 21/10, Domaine d’O, Montpellier. Du 8 au 11/11, TnBA, Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine. Les 17 et 18/11, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul. Les 01 et 02/12, Théâtre de Lorient. Les 13 et 14/12, La rose des vents, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq

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Limoges, capitale de la francophonie

Du 20/09 au 01/10, à Limoges (87) et alentour, se déroulent les Zébrures d’automne ! Sous la férule du metteur en scène et directeur, Hassane Kassi Kouyaté, un hymne à la francophonie dans une myriade de propositions artistiques et culturelles… De la Haute-Vienne à l’archipel caraïbéen, de l’ouest africain aux territoires ultra-marins, un festival aux saveurs épicées et aux paroles métissées.

« En ces temps identitaires, où certains remontent obstinément le cours du temps à la recherche d’une source « pure », où la complexité du monde n’a jamais provoqué de réponses aussi simplistes », commente Alain Van der Malière, le président des Francophonies, « il ne faut pas manquer ce rendez-vous de septembre à Limoges » ! Au menu, rencontres, débats, expos, musique, lectures, cinéma et théâtre : autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie, une langue et son pouvoir de création, dans une riche palette multiculturelle. Comédiens et musiciens de Guadeloupe et de Martinique, du Mali et de Guinée, de France et de Belgique, de La Réunion et de Haïti, femmes et hommes de toutes couleurs, ils sont au rendez-vous de cette nouvelle édition des Zébrures d’automne. Pour donner à voir et entendre, danser et chanter une humanité métissée et une fraternité partagée…

« Les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre », proclame avec enthousiasme Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur du festival. « La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert ». Selon l’homme de théâtre, il devient donc urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine, se réjouissant que par leur existence les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens ! Qui ouvre ensuite son propos à un horizon plus large encore : veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’O.I.F, l’Organisation internationale de la francophonie. « L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française ».

Le festival ouvrira les réjouissances le 20/09 par un hommage appuyé, et mérité, à Monique Blin disparue en janvier 2022. Une soirée en mémoire de celle qui, avec Pierre Debauche alors directeur du Centre dramatique national du Limousin, créera le premier festival des Francophonies en 1984 et le dirigera jusqu’en 1999 ! Sous sa houlette, émergeront des talents aujourd’hui reconnus : Robert Lepage, Wajdi Mouawad… Pour se clore, le 01/10, avec une « conversation » en compagnie de Daniel Maximin, le poète et romancier antillais qui partagera son regard sur les mondes artistiques et littéraires contemporains. Entre ces deux dates, dans un florilège de créations, quatre spectacles qui s’attarderont sur le territoire métropolitain : La cargaison du 22 au 24/11 au Théâtre du Point du Jour à Lyon, Anna, ces trains qui foncent sur moi les 13 et 14/10 à l’Opéra-Théâtre de Metz, Mon Éli du 09 au 13/05 au Glob Théâtre de Bordeaux, L’amour telle une cathédrale ensevelie du 11/11 au 11/12 au Théâtre de la Tempête à Paris. Yonnel Liégeois

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Roustaee, l’Iran de Leila

Sorti en salles le 24 août, Leila et ses frères est le troisième film de Saeed Roustaee. Tout à la fois saga familiale et portrait de la société iranienne contemporaine… En 2h40, le jeune cinéaste brosse une fresque vertigineuse inspirée de la réalité sociale de son pays. Un cinéma qui a du souffle.

Saeed Roustaee avait été remarqué en 2019 lors de la sortie de son deuxième film, La loi de Téhéran. Ce thriller nerveux plongeait le spectateur dans les bas-fonds de la société iranienne et dans les coulisses des services de police et de justice iraniens avec une énergie et un sens de la photographie saisissants.

Leila a la trentaine et porte à bout de bras ses parents et ses quatre frères. Frappée de plein fouet par la crise économique, la famille croule sous les dettes et encaisse les déconvenues des uns et des autres. Il y a différents profils : le sensible qui vient de se faire virer de l’usine de métallurgie mise à l’arrêt, le magouilleur candide qui va de combine foireuse en affaire bidon, le père de famille obèse qui n’arrive pas à subvenir aux besoins de sa famille nombreuse et le beau gosse, gentil mais sans cerveau. Pour les sauver du marasme, Leila voudrait acheter une boutique et lancer une friperie où ils travailleraient tous. Mais le patriarche a promis les 40 pièces d’or nécessaires à sa communauté afin d’en devenir le nouveau parrain, ce qui constituerait une reconnaissance sociale suprême. Entre poids des traditions culturelles et épanouissement individuel (ou simple pragmatisme économique), le scénario va emmener cette saga familiale dans une crise profonde, dont les ressorts s’avéreront plus complexes qu’une simple confrontation entre générations.

Crise économique et sociale

On se souvient de la spectaculaire scène d’ouverture de La loi de Téhéran : des milliers de drogués relégués dans de vastes terrains vagues et chassés par les forces de police. Ici, c’est la fermeture –  manu militari – d’une usine de métallurgie par des forces de sécurité qui agit comme un uppercut. En quelques instants, le gigantesque monstre de fer se vide de ses petites mains dans un flux continu. Sous la menace de violences physiques, les ouvriers sont sommés de quitter les lieux. Pas de passage prévu par le bureau de la DRH, pas de licenciement en règle. Dehors, et basta.

Tout au long de son récit, Saeed Roustaee dépeint une société iranienne en proie à une grande violence économique. « [En Iran], on a pu observer lors des dernières décennies un développement d’une classe moyenne. Y compris dans des petites villes de province où les familles commençaient à atteindre un certain confort de vie (…), ce qui en a peu à peu fait le noyau dur de cette société, explique-t-il dans le dossier de presse du film.  À partir de la présidence d’Ahmadinejad, cette structure a été totalement bouleversée. Cette classe moyenne a disparu au profit d’une fracture de plus en plus grande et d’un appauvrissement massif. À Téhéran, les gens qui vivaient dans des quartiers de moyenne gamme sont partis dans les périphéries, et, par effet mécanique, les gens très pauvres se sont retrouvés dans des endroits proches de bidonvilles. Seule une petite catégorie de personnes a réussi à s’enrichir ».

Les femmes, piliers sacrifiés

Leila est au cœur du titre, elle est aussi au centre du scénario. Ce personnage de femme, la trentaine, qui vit toujours chez ses parents et qui n’a d’autre vie que celle qu’elle met au service des siens, est à la fois un symbole de sacrifice et d’intelligence. Les comédiens  sont remarquables, et Taraneh Alidoosti, qui incarne Leila, est époustouflante de vérité dans son rôle de sœur dévouée. Elle incarne la disponibilité, l’énergie, la sagacité. Au début du film, les scènes de l’usine qui se vide sont entrelardées avec celles où on voit Leila recevoir des ondes de choc à l’épaule. Dans l’intimité d’un cabinet de kinésithérapie, le réalisateur indique déjà qu’elle aussi a du plomb dans l’aile, à porter sur son dos le poids des siens.

Sans verser dans la caricature, le réalisateur charge parents et frères. Le père se comporte souvent comme un gamin, la mère se fait garante des traditions les plus patriarcales tandis que les frères, certes pas méchants, ne sont pas très futés non plus : une galerie de portraits attachante mais sombre. Action structurée par de nombreux rebondissements, récit tenu, personnages dessinés avec sensibilité, longs dialogues ciselés, sens des cadrages, plaisir d’une belle photographie… La réalisation de Saeed Roustaee est soignée, maitrisée, de bonne facture. Dominique Martinez

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Armelle et Peppo, cœur de tziganes

Du 21 au 25 août, à Vassivière (23), le festival Paroles de conteurs accueille Armelle et Peppo. La conteuse et le musicien y font escale pour narrer l’incroyable épopée tzigane. Un récit de cinq heures décliné en autant d’épisodes.

Durant cinq jours, Armelle la conteuse Rom et Peppo le musicien voyageur font escale à Vassivière, au festival Paroles de conteurs pour y narrer l’épopée tzigane. Un récit présenté en cinq fois une heure. L’ambition est grande, à la mesure de l’amour qu’Armelle et Peppo portent à leur peuple. Il faut, à n’en pas douter, une sacrée dose de passion pour décider de relater de la sorte cette histoire. Entre mythes, légendes et réalité, l’histoire des tziganes et de leur trajectoire à travers les âges : nomades de tous temps, victimes de persécutions, souffrant souvent encore aujourd’hui d’une mauvaise réputation… « Descendants des Dieux, nous, les tziganes, avons fait le tour de la Terre. Nous avons traversé les guerres et nous sommes toujours là », clament-ils.

C’est par le conte que le couple de saltimbanques transmet la mémoire : une expression artistique par nature porteuse de rêve, d’évasion et d’imaginaire, qui donne à voir et à comprendre la tradition tzigane. Bien plus encore, il interpelle chaque individu parce qu’il touche à une dimension universelle. « Depuis la nuit des temps, les hommes ont migré et nous sommes toutes et tous le produit de ces voyages ». Le rappel n’est pas superflu. Il éclaire sur la manière dont s’est construite la civilisation humaine et invite à remettre à leur juste place ces familles qui mènent leur vie au rythme de leur déplacement.

Armelle et Peppo sont de ceux-là. Ils bougent pour mieux se raconter. En couple sur scène comme à la ville, la construction de leurs spectacles résulte d’un échange permanent, issu de leur complicité au quotidien. « Nous nous accordons sur la ligne directrice de nos spectacles, puis plus en détail. Progressivement, nous faisons nôtre le déroulement d’un récit, très peu écrit. Et puis, nous laissons une part importante à l’improvisation », explique Armelle. Musique et parole s’inspirent mutuellement pour narrer leurs histoires servies par la poésie et l’humour. Qui parlent de la vie des hommes et des rapports tissés entre eux, mêlant sens du partage et de l’amour mais aussi de la défiance.

Le voyage en roulotte, pour Armelle et Peppo ? Bien plus qu’un mode de transport, un mode de vie… Durant des années, ils ont sillonné la France et l’Europe en roulotte (une, puis deux avec la venue des enfants), présentant leurs spectacles au hasard de leurs rencontres : écoles, médiathèques,  maisons de quartiers,  lieux associatifs… Jusqu’à ce jour d’été 2007 où ils firent halte au festival de Vassivière, une journée qui changea leur existence ! Les contacts pris après leur prestation débouchèrent sur des contrats pour des horizons plus lointains. « Les avions et les trains ont remplacé les roulottes », souligne Peppo, le sourire aux lèvres. À la rencontre de nouveaux publics, ceux d’Outre-Mer (Guyane et Nouvelle-Calédonie) et de pays africains francophones comme le Burkina Faso mais aussi ceux de Grèce, du Liban et d’Angleterre. Philippe Gitton

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Avignon, l’impitoyable loi du marché

En ce 30 juillet, Avignon baisse le rideau sur la 56ème édition de son festival Off. Sur un amer constat : des équipes qui n’ont que quelques minutes pour installer leur décor, des applaudissements écourtés et un spectacle annulé… L’impitoyable loi du marché.

Ce soir-là, 23h, théâtre Artéphile. La représentation du Cas Lucia J., mise en scène par Éric Lacascade, s’achève sous les applaudissements nourris des spectateurs. La salle se vide. Nous sommes quelques-uns à retrouver l’équipe artistique dans le patio. Il y a déjà là Eugène Durif, l’auteur de la pièce qui attend la comédienne-performeuse Karelle Prugnaud. J’aurais aimé écrire tout le bien que je pense de ce spectacle, l’histoire de Lucia Joyce, la fille si singulière de James Joyce, enfant mal aimée par sa mère, adorée par son père, qui se rêvait danseuse. Elle connaîtra l’enfermement psychiatrique et servira de cobaye pour des traitements inhumains. J’aurais aimé évoquer l’écriture délicate et féroce d’Eugène Durif, saluer la prestation de Karelle Prugnaud, physique et sensuelle, impressionnante dans ses métamorphoses successives.

La direction d’Artéphile a décidé d’annuler les représentations. Officiellement pour des raisons techniques, des dégradations sur le mur en placo qui se lézarde lorsque la comédienne, prisonnière de sa folie, se heurte aux murs blancs de sa prison.

Retour dans le patio. Passe le directeur d’Artéphile qui s’adresse à Eugène Durif : « Ce soir, c’est votre dernière. » Le ton est sec, cassant, sans appel. Durif proteste avec ardeur. Propose de rembourser le mur. La conversation s’envenime. Le ton monte. La compagnie décide de sortir dans la rue. Le programmateur du lieu demande à Durif de « dégager ». Le ton est agressif. Karelle Prugnaud rejoint le reste de l’équipe dans la rue. C’est la consternation. On ne le sait pas encore, mais le directeur d’Artéphile s’est pointé dans sa loge sans frapper alors qu’elle était nue.

Dimanche matin, la sentence tombe. La direction du théâtre annule unilatéralement toutes les représentations du spectacle au motif suivant : « À la suite des différents incidents ayant endommagé les murs du plateau de la salle 1, qui se sont réitérés tout au long des dix représentations et ce, malgré nos demandes insistantes de prendre les mesures nécessaires (…), nous vous confirmons notre intention de ne pas poursuivre notre collaboration sur ce festival 2022 afin de préserver notre outil de travail ». Pour la compagnie, qui a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival, le 26 juillet – salaires, logements, attachée de presse, etc… –, c’est un coup dur, terrible. Elle se voit privée de neuf dates qui lui auraient permis de rencontrer d’autres diffuseurs et de monter une tournée. « En expulsant la compagnie, le propriétaire du lieu nous place dans une situation financière dramatique », réagit Éric Lacascade, le metteur en scène, qui ajoute : « Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Celle-ci reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui, bien loin de tout engagement ou ­démarche artistique, n’y voient qu’un intérêt purement financier et économique ».

Jointe ce lundi matin, Karelle Prugnaud est sous le choc. « C’est très étrange et violent. Nous sommes dépossédés de notre parole. On est foutus à la porte. C’est de l’abus de pouvoir de la part de personnes qui se comportent comme des propriétaires et non comme des directeurs de théâtre. J’y vois aussi un acte de censure ». Le plus étrange, c’est que les deux directeurs d’Artéphile avaient vu le spectacle à sa création. Qu’ils l’avaient aimé au point de le programmer. Ils savaient tout de sa chorégraphie et de ses « cascades ». Et l’on tombe des nues lorsqu’on comprend que le fameux mur en carton-pâte fissuré ne sert que pour ce spectacle, tous les autres se jouant devant un rideau noir qui cache le mur…

La décision sans appel des directeurs d’Artéphile est ­révélatrice d’une crise plus profonde, d’un état d’esprit qui, s’il n’est pas majoritaire chez d’autres directeurs de lieux (certains sont corrects, voire très corrects avec les équipes artistiques), raconte un glissement inquiétant. L’inflation du nombre de spectacles d’année en année, la multiplication des lieux, le turn-over de spectacles dans les salles à des cadences infernales – les compagnies disposent d’une poignée de minutes pour installer et désinstaller leur décor –, le prix du créneau horaire de la salle témoignent d’une dérive marchande où l’artistique, les artistes passent au second plan. « Ce n’est pas si simple », entend-on ici ou là, « les directeurs prennent des risques inconsidérés », etc… Certes. Mais ils doivent bien y trouver leur intérêt, non ?

La situation du Off est comparable à la fameuse bulle immobilière qui a fini par exploser en 2008. Les propriétaires des lieux jouent sur le désir des artistes de jouer, quoi qu’il leur en coûte. Alors ils acceptent des conditions de travail insensées. L’autre matin, le metteur en scène d’un spectacle qui avait pris quelques minutes de retard à l’allumage a sauté précipitamment sur le plateau pour écourter les applaudissements du public. Nous sommes sortis, alors que les acteurs et techniciens se dépêchaient de débarrasser le plateau et que l’équipe du spectacle suivant commençait à installer son décor. Pour peu que l’on soit attentif, il est courant de voir le manège se répéter d’un théâtre l’autre. La question est : jusqu’à quand ? La majorité des compagnies qui jouent dans le Off sont subventionnées. Beaucoup y réalisent les heures qui leur permettent de percevoir le chômage. Contrairement aux idées reçues, il y a bien de l’argent public injecté dans le Off. Les compagnies y laissent des plumes. Les plus chanceuses décrochent des dates de tournée. Ne serait-il pas temps de remettre à plat tous les paramètres, artistiques et économiques, pour assainir la situation du Off ? Remettre les artistes au cœur du Off ?

Après deux années de pandémie, on pouvait croire que rien ne serait comme avant. Le retour à l’« anormale » a un goût amer. Pour Sébastien Benedetto, directeur du Théâtre des Carmes, avec la reprise en main de l’association du Off par la Fédération des théâtres privés d’Avignon, « on assiste à une dérive qui s’accommode d’une gestion capitaliste. C’est la loi de l’offre et de la demande ». Julien Gelas, directeur du Chêne noir, dénonçait dans une lettre ouverte « un ­marché sauvage où les spéculateurs s’en donnent à cœur joie ». La réponse ne s’est pas fait attendre. C’est Laurent Rochut, directeur de La Factory et nouvel administrateur du festival Off, qui s’y est collé : « La poésie finit parfois par épouser la finance pour se faire construire des écrins, et le mariage n’est pas nécessairement un mariage de raison », écrit-il, parlant du Off comme d’un marché.

Lors de l’inauguration de La Scala, nouveau lieu avignonnais, son directeur a évoqué la « grande famille du théâtre ». Certes, mais dans cette famille-là, il y a ceux qui mangent du homard et ceux qui se contentent de boîtes de sardines… Marie-José Sirach

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Avignon, de Py à Rodrigues

Après neuf ans à la tête du Festival d’Avignon, Olivier Py cède la place à Tiago Rodrigues, le dramaturge et metteur en scène portugais. Le dimanche 24 juillet, lors de la conférence de presse de clôture de la 76e édition du festival, il a offert à son successeur un original passage de témoin. Un message public, émouvant et chaleureux.

Mon très cher Tiago,

Le festival n’était pas un moment de ma vie, c’était ma vie.
Être libéré de sa vie est une véritable grâce, et je n’en aurais pas été libéré tout à fait sans la confiance que je mets en toi. Je suis nu comme un nouveau-né, et c’est une véritable béatitude. De cette nudité, puisque je ne suis revêtu à ce jour d’aucun projet d’avenir institutionnel, je voulais t’adresser ce viatique. Il est modeste, mais la nudité n’a pas de poches. Tu vas vivre des heures difficiles, et je serai l’un des rares à le savoir, tandis qu’une foule de jaloux et de fâcheux qui te croient dans l’Olympe s’autoriseront à dire tout et n’importe quoi et à faire de leur ressentiment un argument. Tu seras bien seul.
J’ai confiance car tu auras, au festival, une équipe qui te soutiendra, comme cela a été mon cas, des compagnons merveilleux, comme j’en ai eu. Cela, malgré tout, ne pourra empêcher des moments de solitude effrayants. Car au festival, tout le monde est dans sa tranchée et s’efforce de tenir son poste sous les bombes.

J’aimerais te donner des conseils, mais la situation où je suis, la page blanche où je vole n’est pas propice aux conseils. J’en sais de moins en moins, sur l’état du monde, de la culture, de l’avenir, du théâtre, de la jeunesse, du festival et de moi-même. Je n’ai plus aucune certitude, je deviens un peu agnostique. Je ne sais pas, j’essaie d’écouter. Donner des conseils comme faire des critiques, je trouve cela trop avilissant. Ce n’est donc pas un conseil professionnel que je pourrais te donner mais un secret d’amitié. Le voici.

Garde la pureté de ton cœur. Le cœur est le lieu du désir et les désirs ne sont pas toujours purs. Garde alors la pure impureté de ton désir. Garde la pureté dans ton cœur car tu seras sommé, par des gens qui en savent toujours plus que nous, de l’abdiquer. On te demandera de programmer ceci et cela au nom de ceci et de cela. On te conseillera tout, on t’intimera l’ordre de faire cela et ceci et tout et son contraire, au nom de toutes sortes de choses, de toutes sortes de bonnes raisons politiques, esthétiques ou éthiques, mais surtout au nom de choses qui n’ont qu’indirectement à voir avec le théâtre. N’écoute pas la raison raisonnable et la prudence professionnelle. N’espère pas dans les stratégies politiques, ne mise rien sur de l’intérêt ou la ruse. Écoute ton cœur pur.
Garde dans le plus pur de ton cœur qu’il y a des choses qu’il faut faire parce qu’il faut les faire même quand il ne faut pas les faire. Et c’est tout.

Garde la pureté de ton cœur quand le festival sera attaqué par des gens qui n’ont pas lu le programme et ne sont jamais venus.
Garde la pureté de ton cœur quand les sempiternelles bêtises sur l’art élitiste, l’entre-soi, l’intellectualisme ou l’institution te seront crachées au visage. La plupart du temps ; ils ne savent pas ce qu’ils disent et ils ne savent pas ce qu’ils font.
Garde la pureté de ton cœur et, au contraire de moi, souvent, garde ton calme.
Garde l’amour pur du théâtre, de l’art, de la pensée, de l’absolu littéraire, comme une pureté plus pure que l’impureté des obligations mondaines. Les jeux de pouvoir sont publiés et reste le souvenir de la pureté de l’acte artistique.
Garde pur en toi celui qui aime le festival même quand tout va mal au festival, c’est-à-dire un jour sur deux en juillet.
Garde la pureté de l’émerveillement devant notre Cour d’honneur sous les étoiles, devant l’espoir métaphysique des jeunesses, devant la passion de ce public unique au monde.
Garde la pureté de ton cœur, elle est le centre de tout. Elle est le véritable message. Et si tu penses que rien n’est plus beau au monde que cette folie de juillet dans la ville des papes, alors rien ne pourra t’atteindre…

Dis-toi que tu ne peux pas tout faire même en travaillant vingt-cinq heures par jour. Mais si tu perds la pureté de ton cœur tu auras perdu le festival, et toi avec. C’est ce combat spirituel que personne ne verra, que personne ne saura, et qui sera parfois le plus terrible. Ne laisse entrer dans ce cœur pur et purifié par le travail ni remords, ni envie, ni ressentiment, ni colère. Le festival est plus beau que tout, et ton espoir d’un plus beau festival encore est le plus grand mystère de ton cœur et tu ne le partageras avec personne. Ce n’est pas très difficile. Il suffit de ne pas oublier celui qui est venu ici pour la première fois et qui y a découvert un monde meilleur. Moi, j’y ai rencontré, l’année de mes 20 ans, l’art, l’engagement, le théâtre et mon destin.

Garde la pureté dans ton cœur aussi sous les splendeurs papales, les obligations protocolaires, les cirages de pompes et les courtisaneries et les honneurs. Traite les grands comme des petits et les petits comme des grands. Quand tu seras humilié par les marquis, il y aura toujours une femme de ménage pour te dire qu’il faut te reposer et prendre soin de toi. Une femme de ménage, ou un détenu, ou un adolescent, ou une spectatrice pressée. Les journées du directeur sont faites de dix compliments pour une bassesse. On retient plus facilement les bassesses par vanité, on oublie trop facilement les compliments. Des bénédictions faites par des anonymes qui ne vous demandent rien et vous disent merci du fond de leur cœur pur. Dis-toi que leurs cœurs purs de festivaliers émerveillés et le tien ne sont qu’un. Tout est là et le reste n’existe pas et passera avec le mois d’août.

Qu’est-ce qu’il y a de plus beau sur cette terre que notre festival ?
Et pourtant, que de critiques ? N’y a-t-il pas des choses plus critiquables en ce monde que notre festival ?On lui demande tout, de sauver la planète, d’arrêter la guerre, de reconstruire le contrat social ; et comme il ne le peut pas absolument, on dit qu’il ment, qu’il se paie de mots. Mais combien de justes causes trouvent ici sa parole ? Et la cause des causes qui est celle de l’émergence du sens ? Et tant qu’on lui demande tout, c’est la preuve qu’il ne sert pas à rien. Et c’est vrai. Nous ne pouvons pas tout mais nous ne pouvons pas rien, et cela suffit à séparer la nuit du jour. Notre festival est fragile, financièrement, médiatiquement, politiquement. On le croit puissant, établi, institutionnel, léonin. Le public n’a pas à connaître nos problèmes, lui qui vient ici pour trouver un sens à une vie souvent plus difficile que la nôtre.

À tous les cynismes, à tous les découragements, il te faudra opposer la pureté de ton cœur ; l’amour d’Avignon, du public et de l’art. Et c’est comme cela que tu désarmeras les malveillances, et surtout que tu inventeras l’impossible. Et je t’en sais capable. Ce qui se passe ici pendant le mois de juillet n’a lieu nulle part ailleurs dans le monde. Ce n’est ni consensuel, ni préécrit, ni inoffensif. C’est un miracle et une utopie, c’est la fête de l’Espérance. Ici, demain, certains adolescents vont fabriquer les outils de leur dignité, et c’est eux qui doivent nous juger.

L’année prochaine, je vais vivre enfin un festival de pure jouissance, de pure béatitude, sachant que tu veilles sur nous. Oui, sur nous, il y a un nous. Merci à ceux qui partagent ce rêve, et longue vie au Festival d’Avignon ! Olivier Py

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Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 30/07 en Avignon (84), Julie Timmerman met en scène deux spectacles : Un démocrate et Bananas (and Kings). Du théâtre documentaire et citoyen de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate à la Condition des soies. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Bananas (and Kings), au théâtre de l’Oulle, prend bille en tête l’histoire délétère de l’United Fruit Compan fondée en 1899. Devenue la Chiquita Brands, coupable de coups d’État meurtriers en Amérique du Sud, de déforestation, spoliation et mise en esclavage de populations, de pollution par les insecticides… Ils sont quatre comédiens à donner corps à une foule de personnages (capitalistes, généraux félons, hommes de main, Indiens surexploités), sur un ton satirique grinçant qui rappelle les exercices de lucidité de Brecht. Le texte tire son nerf d’une documentation minutieuse et d’un sentiment d’indignation bénéfique. Le jeu, souple, mobile, ironique, vitaminé, concourt haut la main à la compréhension concrète d’une fable parfaitement aiguisée, qui touche au cœur d’un monde perdu dans l’entropie. Après Un démocrate, qui démontait le mécanisme de la propagande comme publicité mensongère au profit des plus louches intérêts, Julie Timmerman, loin du sociologisme en vogue, porte le fer dans le cœur dur de la politique. Jean-Pierre Léonardini

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Raoul, un sacré portrait !

Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon, se joue Portrait de Raoul (Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ?). Une pièce de Philippe Minyana, mise en scène par Marcial Di Fonzo Bo. Avec Raoul Fernandez pour interprète, une sorte de petit chef-d’œuvre.

C’est chose délicate et rare que la réussite d’un spectacle. Il y faut la conjonction de tous les éléments qui le constituent, et il est rare que cette conjonction soit totale : un élément fait toujours défaut. Cette fois-ci, c’est quasiment un miracle, tout y est pour faire de ce Portrait de Raoul une sorte de petit chef-d’œuvre. La délicate présence de Raoul (Fernandez) soi-même bien sûr, qui a confié ses mots, les mots de sa vie, à un expert en matière d’écriture théâtrale, un ami, Philippe Minyana, avec un autre ami, qui connaît les secrets de l’art de l’interprétation, Marcial di Fonzo Bo. Une conjonction d’astres amis, car tout cela se passe sous le sceau de l’amitié et Raoul, en s’adressant à nous spectateurs, semble vouloir nous inclure dans la confidence de ce cercle.

Soit donc les éléments majeurs de la vie du comédien Raoul Fernandez, de sa vie auprès de sa mère au Salvador à la ville-lumière dont il est fou amoureux, Paris, où il débarque pour y exercer le rôle (déjà un rôle !) de couturier (sa mère n’a pas eu besoin de l’initier à ce métier : il y a simplement eu infusion…). La vie de Raoul se passe sous le signe des rencontres : celle de Copi d’abord, un « fou », un « génie » dont il devient l’habilleuse, mais qui surtout, en lui flanquant un jour une perruque blonde sur la tête, réveille en lui la femme que la mère a toujours voulu qu’il soit et qu’il sent en lui… Tranquillement Raoul (e) assume et rêve de se faire pousser les seins… Au fil des épisodes, il laisse tomber cette histoire de seins, il redevient l’homme qui aime les hommes.

C’est raconté comme une évidence sans heurt ni tracas, sans revendication d’aucune sorte. C’est ainsi voilà tout. Et Raoul de poursuivre le fil de ses rencontres « miraculeuses » : après Copi, la « Koko » (Kokosowski) qui lui fait rencontrer Nordey, « le » Nordey, etc. Et puis toutes ces histoires d’amitié, comme celle de Marcial di Fonzo Bo, de cette grande comédienne du Français à la voix grave qu’il ose à peine côtoyer, mais avec laquelle il va quand même jouer. Raoul a beau avoir fait de la couture jusqu’à l’Opéra de Paris, être apprécié dans cette fonction, il deviendra acteur. Un acteur qui se raconte entrecoupant ses souvenirs de complaintes chantées en langue espagnole, tout cela le plus naturellement du monde. C’est effectivement « derrière une porte entrouverte », comme le stipule le sous-titre du spectacle, que Raoul nous convie à dévider avec lui quelques souvenirs de son étonnant parcours. Jean-Pierre Han

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Entre espoir et illusions perdues

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le Nouveau Grenier et la Scala présentent respectivement Romance et Un certain penchant pour la cruauté. La noirceur assumée pour une jeunesse déboussolée, entre espoir et illusions perdues.

Imène se joue de la parole, Jasmine de sa beauté. Coincées entre le béton du HLM et les cloisons du lycée, les deux jeunes filles rêvent pourtant d’un ailleurs plus ensoleillé, d’un avenir plus coloré. D’échec en désillusion, Jasmine perd pied, son ordinateur pour seul refuge et écran protecteur… Sur les planches du Grenier, s’emparant des mots de Catherine Benhamou mis en scène par Laurent Maindon, Marion Solange-Malenfant nous conte cette Romance qui tourne au cauchemar : de l’amour naissant sur les réseaux sociaux à l’embrigadement terroriste, de la vie à la mort quand les idéaux changent de nature, Jasmine se veut le portrait d’une jeunesse égarée, Ismène le porte-voix dénonciateur d’une société sans valeur ni pudeur. Entendras-tu, spectateur atterré, ce cri de détresse poignant d’une humanité fracassée ?

Il en est un autre à l’avenir incertain, l’Africain échoué en terre de France après un long périple semé d’embûches et de cadavres. La chance pour Malik ? Elsa la mère de famille qui l’accueille entre fille et mari, l’intronise avec chaleur dans la tribu… La suite est convenue, sans surprise, entre les uns et les autres s’immisce au fil des jours Un certain penchant pour la cruauté : quand une idylle naît entre Ninon et le garçon, la bienveillance tourne à la suspicion, la connivence au soupçon. Selon Muriel Gaudin l’auteure, dont Pierre Notte met en scène le propos avec astuce et entrain, « il ne s’agit pas de dénoncer la discrimination contre les migrants mais d’observer et de rire de notre capacité à défendre des idées et à agir à l’inverse ». Entre humour et dérision, les spectateurs s’interrogent : faut-il en rire ou en pleurer ? Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Jusqu’au 27/07, au Théâtre du Train Bleu, Frédéric Danos joue à L’encyclopédiste ! Durant une heure de spectacle, une boulimie verbale jusqu’à l’overdose… D’un sujet l’autre, à s’enchaîner sans but ni raison, à en perdre souffle et sens, une poétique plongée dans l’inconscience totale.

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L’expulsion, une première en Avignon !

Programmée initialement jusqu’au 26/07, la pièce Le cas de Lucia J. cesse toute représentation à l’Artéphile pour cause d‘expulsion ! Le motif de la direction ? La dégradation des murs de scène…

Alexandre Mange, le directeur de l’Artéphile, s’explique : « J’ai demandé plusieurs fois à Karelle Prugnaud (la comédienne, ndlr) de prendre des mesures conservatoires pour éviter l’accumulation de trous dans les murs du théâtre. Elle m’a plusieurs fois répondu qu’elle ferait attention. Mais on a constaté qu’il n’y avait pas d’amélioration, et aucune réaction de la compagnie. J’ai été obligé de prendre cette mesure pour protéger mon théâtre ».

« À croire que l’actrice à elle toute seule avait démoli le théâtre ! », commente avec humour  le critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur son blog. « Certes, il y a une scène, au demeurant magnifique, où l’actrice danse avec une chaise et la balance. D’où l’encoche citée plus haut. De là à parler d’une « accumulation de trous »… Le directeur du lieu avait vu le spectacle, sans doute lors d’une petite série de représentations parisiennes à la Reine Blanche, la folle danse avec la chaise y figurait », conclut le journaliste.

Choqué par la décision, Éric Lacascade, le metteur en scène, a fait part de son incompréhension et de son indignation :

« La violence libérale de certaines salles du off n’a pas de limites !

Le propriétaire de cette salle de théâtre décide de nous expulser (le terme est important : expulsé) de son espace sous prétexte que deux murs furent abîmés. La compagnie était bien évidemment prête à rembourser les dommages et avait déjà contacté son assurance. Mais bien loin de toute démarche artistique, le propriétaire du lieu, qu’il considère comme son « appartement », a décidé de nous expulser. La violence de ces propriétaires est sans limites.  Un exemple ? Après une représentation, le directeur est entré dans la loge de la comédienne, sans frapper ni prévenir, alors que celle-ci était nue !

En expulsant la compagnie alors que toutes les représentations sont complètes, que de nombreux professionnels ont signalé leur présence aux prochaines représentations, alors que la compagnie a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival (logements, attachée de presse, attaché de production, etc…), cela nous place dans une situation financière dramatique.

Par ailleurs, le propriétaire du lieu connaissait le spectacle puisqu’il l’avait vu en tournée, il savait donc à quoi il s’engageait.

Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Celle-ci reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui, bien loin de tout engagement ou démarche artistique, ne voient qu’un intérêt purement financier et économique ». Éric Lacascade

Directeur de Frictions-Théâtres/Ecritures, Jean-Pierre Han a ouvert les colonnes de la revue à Eugène Durif. Il est membre du comité de rédaction depuis sa création. Dans Le mur et les trous, l’auteur décrypte le cynisme de la décision, il y exprime autant sa colère que son désarroi.

À l’heure où nous publions ces lignes, aucune déclaration de la direction du Off d’Avignon, aucune réaction du SNMS (Syndicat national des metteurs en scène) ni du Syndicat professionnel de la critique (Théâtre, Musique et Danse), aucune proposition d’un autre lieu pour reprendre les représentations… Hormis l’affaire qui bruisse sur toutes les lèvres en Avignon, hormis les messages de solidarité qui affluent en faveur de la compagnie L’envers du décor, le silence est complice sur le pont : pour mieux noyer le poisson ! Yonnel Liégeois

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La condition ouvrière en Avignon

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 27/07 pour l’autre, le théâtre de La Manufacture et celui du Train bleu proposent En ligne. Deux mises en scène, adaptées du livre de Joseph Ponthusqui font vivre le plus puissant poème contemporain sur la condition ouvrière. Deux propositions passionnantes, portées par l’écriture bouleversante de cet auteur trop tôt disparu.

Publié en 2019 aux éditions la Table ronde, l’ouvrage de Joseph Ponthus, À la ligne. Feuillets d’usine, fit l’effet d’une déflagration. De cet étudiant en littérature devenu éducateur spécialisé en banlieue parisienne, on ne connaissait qu’un ouvrage collectif, Nous… la cité (éditions Zone, 2012), paru avant qu’il ne s’installe en Bretagne où, faute de trouver un travail à sa mesure, il entra dans une usine agroalimentaire comme intérimaire. Long poème en prose sans ponctuation autre que celle du souffle, À la ligne est plus qu’un témoignage sur un monde qu’on croyait relever du XIXe siècle, une véritable dissection de l’envers et l’endroit de l’esclavage ouvrier contemporain, vécu et raconté dans son expérience physique et mentale. 

À la ligne, c’est aussi l’expression qui a remplacé « à la chaîne », comme pour dissimuler la violence de l’exploitation, poétiser les rapports de classe produits par le capitalisme. Ponthus n’est pas rentré à l’usine « pour enquêter ou militer », on pense à Robert Linhart dans l’Établi (1978), mais parce qu’il y était contraint pour survivre, comme nombre de ses concitoyens déclassés. À peine deux ans après la reconnaissance critique de son livre (70 000 exemplaires vendus), alors qu’il a tout juste 42 ans, Joseph Ponthus disparaissait d’un cancer fulgurant, comme pour accentuer la dimension effroyable de son récit.

Deux propositions dans le Off

À partir de ce texte puissant, on trouve deux propositions dans le Off, très réussies. Toutes deux sont introduites par le préambule « On me demande quand je peux commencer/ Je sors ma vanne habituelle littéraire et convenue/ « Eh bien demain dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne »/ Pris au mot j’embauche le lendemain à six heures du matin » et donnent le ton d’une interprétation qui cherche sa ligne d’équilibre entre la transmission du tragique et sa mise à distance. Toutes deux portent un regard singulier sur le texte et son découpage, explorent une mise en scène qui rend compte de sa force et de sa liberté. La première des adaptations, celle de Mathieu Létuvé, est présentée à la Manufacture. À la fois metteur en scène et interprète de ce seul en scène, avec l’accompagnement musical live électro d’Olivier Antoncic (en alternance avec Renaud Aubin), il est parvenu à créer une sorte de boîte noire qui pourrait être aussi bien un espace mental que celui de la chaîne de production.

Dans un dispositif d’assemblage de bacs de lumière roulants qui évoquent les tapis mécaniques où passent en série crustacés ou carcasses d’animaux et qu’il déplace tout au long de la représentation, il est tantôt dans un contact rapproché avec le public, tantôt dans son espace intérieur. Comme dans un espace de résistance et de méditation d’où il fait face à la dureté de la tâche. Dans un fil presque chronologique, il traverse chacune des étapes du livre. Après l’apprentissage du tri des crustacés, de la découpe des poissons, de l’égouttage du tofu, il y a pire : les abattoirs avec le sang, la sueur et la merde. Le travail de nuit et les heures supplémentaires qui épuisent. Lorsqu’il se laisse aller à ses rêves de révolte, au désir de rejoindre des camarades en grève ou une ZAD en lutte : « J’aurais été si heureux d’être parmi ces “illettrés” que Macron conchie », il est rattrapé par la nécessité de tout endurer pour survivre. Le comédien ne ménage pas son engagement physique et l’on demeure sonné d’entendre ce récit des souffrances ouvrières d’aujourd’hui que Ponthus a pu saisir de manière remarquable : « L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues / “Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter” ».

La version de Katja Hunsinger, fondatrice du collectif les Possédés avec Rodolphe Dana, opte au Train bleu pour une mise en scène où elle partage le texte et les situations avec Julien Chavrial. Là aussi, les images qu’ils choisissent de représenter plutôt que d’induire, nous parviennent avec leur force de frappe : le chargement à la pelle de tonnes de bulots qui soumet le corps, l’envie de vomir devant les carcasses de porcs, les propos des collègues, pour le meilleur et pour le pire, le foyer familial qui est percuté. La vie qui s’enfuit. Marina Da Silva

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De l’Algérie aux États-Unis…

Jusqu’au 29/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le 11*Avignon et le Théâtre des Halles présentent respectivement L’art de perdre et Angela Davis. De l’exil algérien au sortir de la guerre d’indépendance à l’éveil des consciences au cœur des pires crimes raciaux au États-Unis, deux pièces superbes, poignantes. Entre espoir et tragédie, des paroles embuées d’humanité et de dignité.

Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre, petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines.

Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert ! Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse. Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, d’hier à aujourd’hui, quand la mémoire n’oublie rien mais que le silence masque tout.

Et c’est encore une histoire, celle du continent nord-américain, qui se révèle à travers la figure d’Angela Davis, une histoire des États-Unis. Seule en scène, avec sincérité et intensité, Astrid Bayiha se fait multiple pour narrer les combats d’hommes et femmes unis contre moult dérives et dangers qui persécutent et avilissent le peuple américain : la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale, le racisme mortifère du Ku-Klux-Klan… Mêlant musique, chansons et archives video, véritable acte artistique, le spectacle se refuse au discours militant pour mieux encore frapper les esprits : pas de langue de bois, les maux d’Angela Davis portés par les mots de Faustine Noguès et vivifiés par la mise en scène épurée de Paul Desveaux.

Rien de superflu sur le planches du Théâtre des Halles, les faits seulement d’une vie engagée qui conduira la femme éprise de justice et de liberté en prison : seize mois d’incarcération pour son engagement au côté des Black Panthers et du Parti communiste américain ! Déchirante et vivifiante tout à la fois, une histoire à laquelle Angela Davis, grande dame, n’a pas encore mis le point final. Pacifiste, féministe, elle élève toujours la voix contre toutes injustices sociales et exactions policières à l’encontre de la communauté noire. Yonnel Liégeois

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