Les éditions Le bord de l’eau/Quart Monde publient L’égale dignité des invisibles. Quand les sans-voix parlent de l’école. Marie-Aleth Grard donne la parole à dix « enfants de pauvres » pour qui l’école fut souvent synonyme d’échec. Parue dans le mensuel Sciences Humaines (N°355, février 2023), la chronique de Cécile Peltier
Tous ceux qui s’intéressent à l’école devraient lire ce livre. Il donne la parole à ceux qui d’habitude ne l’ont pas : ces enfants de pauvres, qui sont plus de trois millions en France et dont la scolarité, semée d’embûches, rime trop souvent avec échec.
Âgés de 16 à 63 ans, dix militants d’ATD Quart Monde ont accepté de témoigner. Ils racontent les difficultés familiales, la scolarisation en pointillé, les troubles de l’apprentissage, les humiliations, le sentiment de relégation. « À l’école, j’ai tout de suite eu des difficultés. J’ai redoublé deux fois le CP pour cause de problèmes de surdité », se souvient Élodie, 32 ans. Orientée en section d’enseignement général et professionnel adapté (segpa), qui accueille les jeunes de la sixième à la troisième, elle a ensuite intégré un CAP qu’elle n’avait pas choisi. En dépit de ce passif douloureux, la plupart tentent d’accompagner leurs enfants pour leur éviter la galère qu’ils ont vécue. Comme Franck, issu de la communauté des gens du voyage, qui s’est investi dans le conseil des parents d’élèves pour leur montrer « que ce qu’ils font à l’école l’intéresse ».
Ces témoignages édifiants, souvent durs, viennent très utilement documenter la question des inégalités sociales, au cœur de notre système scolaire. Tous les témoins participent d’ailleurs au Cipes (Choisir l’Inclusion Pour Éviter la Ségrégation). Ce programme de recherche sur l’orientation scolaire des enfants en situation de grande pauvreté a été lancé par ATD en 2019 dans une quinzaine d’écoles primaires. Objectif : « Mieux comprendre les mécanismes de déterminisme social qui privent ces jeunes du droit à choisir leur orientation, à l’origine de nombreux échecs ». Cécile Peltier
L’égale dignité des invisibles (Le Bord de l’eau/Quart Monde (192 p., 10 €). Dès la création de Chantiers de culture, le mensuel Sciences Humaines est inscrit au titre des « sites amis » : une remarquable revue dont nous apprécions et conseillons vivement la lecture.
En ces heures troubles et troublantes, comédiens, musiciens et écrivains, plasticiens et magiciens ne cessent de rêver, chanter, créer. Régulièrement actualisée, une sélection de propositions que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois
– Jusqu’au 05/03/23, au Théâtre du Lucernaire, Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner. Sagement assise derrière son pupitre, délicieusement accompagnée à l’accordéon par le talentueux David Venitucci, la comédienne lit, et chante parfois, les poèmes de Bertolt Brecht. Une facette trop méconnue du grand dramaturge allemand… C’est en présentant un extrait de La bonne âme du Se Tchouan qu’elle signa son entrée au Conservatoire, c’est encore sous la direction de Marcel Bluwal qu’elle devint la magnifique Jenny de Mahagonny ! Un compagnonnage au long cours avec Brecht, dont elle exhume aujourd’hui pour les jeunes générations beauté de la langue, musique des textes, sens des valeurs telles que fraternité et solidarité. « J’ai relu beaucoup de poésies de Brecht qui est toujours présenté comme un auteur austère, sérieux et théorique », confesse la comédienne, « on connaît moins sa bienveillance, son humour et son sens du spectacle ». Un joli récital, tout en délicatesse et finesse. Sur l’accueil de l’autre notre semblable, sur le bonheur d’être juste dans un monde qui ne l’est pas. Avec ce rappel, lourd de sens par les temps qui courent, pour clore la soirée : « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu ».
– ENTRE COUPS DE COEUR ET CRIS DE COLERE, CHANTIERS DE CULTURE VOUS INVITE À RÉFLÉCHIR, LIRE ET SORTIR ! UN PETIT CLIC POUR LE GRAND CHOC… GRATUIT MAIS QUI PEUT RAPPORTER GROS, ABONNEZ-VOUS : CHANTIERS DE CULTURE
– Jusqu’au 24/01/23, au Théâtre de la Bastille, Samantha van Wissen interprète Giselle… Les trois points de suspension sont d’un intérêt capital : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce de François Gremaud, cet inénarrable petit Suisse qui nous avait déjà enchanté avec sa désopilante Phèdre ! (ne pas oublier le point d’exclamation…) en ce même lieu ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous conte avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui doit danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’oeuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats… Un succulent pas de côté pour pointer avec justesse, souvent avec une subtile ironie, incohérences et mièvreries du livret, se moquer du tutu de la belle Giselle, se gausser de la prétendue virilité du héros ! Prodigieuse Samantha van Wissen qui captive et hypnotise le public près de deux heures durant, égérie suspendue aux pointes des points de suspension de la ballerine à la funeste destinée ! Avec, au sortir de la représentation, le « livret » de François Gremaud offert à chacun.
– Jusqu’au 24/05/23 sur France.tv, Olivier Ayache-Vidal et Agnès Pizzini présentent L’affaire d’Outreau. En quatre épisodes, le récit de l’incroyable fiasco judiciaire qui aura duré quatre années de procédure et deux procès pour arriver à l’acquittement de treize personnes innocentes ayant fait trois ans de prison… Entre documentaire et cinéma, la série décortique erreurs, égarements et fourvoiements d’un système judiciaire englué dans une logique mortifère : d’un petit juge engoncé dans ses certitudes à traiter l’affaire du siècle à un procureur qui valide une instruction menée au pas de charge.Une série réussie entre horreur et sidération, stupeur et réflexion.
– Jusqu’au 05/02/23, au Théâtre de la Tempête, Simon Falguières présente Les étoiles. Lors des obsèques de sa mère, un jeune homme perd la mémoire, plus encore il perd l’usage des mots qui permettent de donner sens à sa vie, d’exister dans son rapport aux autres. Le temps passe et s’écoule sans lui, hors de lui, confiné dans son lit où seuls fantasmes et poésie entretiennent son imaginaire. Absent au monde qui s’agite autour de lui, aux relations qui se défont ou se nouent entre famille, amis ou voisins… Rêves et réalité font bon ménage sur le plateau, les dieux grecs ou indiens sont convoqués, Bergmann et Tchekhov aussi ! Le metteur en scène use de tous les artifices à sa disposition (masques, pantins, changements à vue, décors mouvants) pour emporter le public dans cette originale expédition onirique qui fait la part belle à notre inconscient inavoué, cette quête de l’inaccessible étoile chantée si puissamment par le grand Brel. Le temps s’écoule et s’effiloche à la recherche des mots perdus pour le héros endormi, tandis que la vie s’agite autour de lui. Entre le réel et l’imaginaire, Falguières ne tranche pas, à chacune et chacun de lier l’un à l’autre, de faire sien ces deux pans de l’existence dans un déluge de bons mots et de belles images, tous emportés par l’énergie d’une troupe ( Agnès Sourdillon, Charlie Fabert, Stanislas Perrin…) convaincue et convaincante en cet incongru voyage.
– La plateforme de la Cinémathèque française, Henri, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure initiée au temps du confinement ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.
– Jusqu’au 12/02/23, au Théâtre de la Colline, Isabelle Lafon présente Je pars sans moi.Pieds nus, comme égarées devant le public qui leur fait face, les deux comédiennes s’avancent sur la petite scène du théâtre. Seule éclaircie dans le noir de salle, une porte prête à s’ouvrir ou se fermer au gré des mots dits ou balbutiés… « Des mots d’une femme internée en 1882 à Sainte-Anne, les Impressions d’une hallucinée extraits de la revue L’Encéphale, Isabelle Lafon et Johanna Korthals nous dirigent aux frontières du désarroi mental », alerte le dossier de presse.Une juste précision qui emporte le public dans un délire verbal, un dialogue à la frontière de l’audible et pourtant d’une incroyable puissance jouissive et poétique ! Les deux femmes parlent et s’interpellent, se fuient ou s’enlacent, s’affrontent et s’éprouvent au gré d’un dialogue nourri des écrits et paroles de grands spécialistes de la folie, Gaëtan de Clérambault au XIXème siècle et Fernand Deligny un siècle plus tard. C’est intense, beau, lumineux, ce désir et cette volonté de mettre en lumière les paroles de celles et ceux que l’on considère malades, inaptes pour trop aimer l’autre, l’indicible, l’inaccessible ou l’éthéré. Délicatesse et humour s’invitent sur le plateau, une heure de plaisir limpide et fécond avant de franchir la porte, peut-être, qui séparent le monde des bien pensants avec celui que l’on considère à tort des morts vivants.
– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de Francenous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !
– Du 26 au 29/01/23, au Théâtre national de Nice, Sylvain Maurice présente La campagne. Qui est vraiment cette inconnue que Richard prétend avoir recueillie en bord de route pour la conduire en pleine nuit à son domicile ? Telle est la question que pose son épouse avec insistance… Le couple a fui la ville pour s’installer, lui médecin elle femme à la maison s’affairant à des découpages pour les deux enfants, au calme de la campagne. Dans le bonheur de vivre et la sérénité ? Un leurre, pour l’auteur anglais Martin Crimp ! Une pièce acide et amère sur les non-dits d’une vie de couple, où la routine semble avoir étouffé le désir, où le mensonge semble avoir gagné force de loi. Les petits malheurs et grandes peurs d’une famille embourgeoisée qui nous passionnent grâce à l’écriture de Crimp : d’une porte qui s’ouvre sur une vérité pour se refermer sur une autre, jamais nous ne saurons le fin mot d’une histoire auxmultiples rebondissements. Un triangle amoureux traité en énigme policière, où Isabelle Carré éclaire la scène de son grand talent en épouse toute à la fois naïve et lucide, complice d’une relation amoureuse qui semble avoir perdu de son intensité au fil du temps. Avec, comme à l’accoutumée dans les mises en scène de Sylvain Maurice, un superbe traitement des mouvements et des lumières.
Jusqu’au 27/02/23, la fondation Louis Vuittonprésente l’exposition Monet-Mitchell. Un regard croisé, d’une intense luminosité, entre les deux artistes peintres, Claude Monet et Joan Mitchell, où nature et couleurs aiguisent l’imaginaire et le pinceau de l’un et de l’autre. « Impression » pour l’un, « feeling » pour l’autre : bleues, jaunes, rouges, verts ou mauves, les couleurs explosent d’une salle à l’autre. Jusqu’au final éblouissant, d’un côté L’Agapanthe triptyque monumental de Monet, de l’autre dix tableaux de Mitchel issus du cycle La grande vallée ! Magistral, éblouissant, vu la foule qui se presse aux portes du musée, la réservation est vivement recommandée.
– Du 02 au 20/10, au 100 – établissement parisien, culturel et solidaire, René Loyon présente Le misanthrope. Quelques chaises disséminées sur le plateau pour tout décor, le metteur en scène demeure fidèle à ses principes : le texte seul, tout le texte, rien que le texte ! Et pas n’importe lequel, celui de Molière où un homme, perclus de sa suffisance et de son intégrité, se refuse à toute passion amoureuse et à toute connivence avec le monde qui l’entoure… Un bel exercice de style où Loyon se fait maître en la matière osant déjouer le temps en jouant de l’âge de ses interprètes : des vingt ans de Célimène à l’heure où Molière situe son chef d’oeuvre, nous voilà en présence de personnages entre la cinquantaine et la soixantaine finissantes mis à l’épreuve d’une jeunesse révolue et d’un désir par trop émoussé. Que nenni, nous prouvent les interprètes, d’une audace et d’une vivacité à toute épreuve, rivalisant de talent pour mettre à l’honneur une belle langue déclinée en majestueux alexandrins ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré des fioritures soit-disant indispensables à l’heure de la modernité.
C’est sous le signe de la variété des genres que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Essai, témoignage, bande dessinée, thriller, roman historique ou policier : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton
Enigma, de Dermot Turing (éd. Nouveau Monde, 402 p., 22€)
« J’ai été soufflé par le travail réalisé », explique Jean
Dans la salle de bain d’un hôtel bruxellois, un espion français photographie en 1932 les premiers documents décrivant une nouvelle machine à coder à priori inviolable : Enigma. Une machine que s’apprêtent à adopter les services secrets allemands. Quelques mois plus tard, avec l’aide des Français, un groupe de mathématiciens polonais entreprend de percer à jour le fonctionnement complexe de la machine. Malgré la défaite, Français et Polonais transmettent en 1940 leurs trouvailles aux Britanniques. À Bletchley Park se déploie alors une gigantesque entreprise de décodage.
Pendant ce temps, les U-Boote allemands mènent une traque dévastatrice contre les navires alliés qui ravitaillent la Grande-Bretagne. Si les messages de la marine allemande ne sont pas rapidement décodés, le Royaume-Uni ne tiendra pas. À Bletchley Park, l’un des cerveaux les plus brillants de l’histoire scientifique, Alan Turing, va apporter une contribution décisive… Passionné par l’histoire de son oncle, Dermot Turing a obtenu l’ouverture exceptionnelle des archives de la DGSE française, ainsi que des services britanniques et polonais. Pour la première fois, est ici racontée l’histoire complète d’Enigma : celle d’un extraordinaire passage de relais entre espions, scientifiques et militaires de trois pays.
La laitière de Bangalore, de Shoba Narayan (éd. Mercure de France, 304 p., 23€80)
« Ce livre permet de comprendre le rôle de la vache sacrée dans la vie indienne. Il donne des explications sur toutes les races », précise Chantal
Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d’affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et… vaches ! Shoba se lie d’amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Lorsqu’elle lui propose de participer à l’achat d’une nouvelle bête, commence une drôle d’épopée ! Acheter une vache en Inde n’est pas une mince affaire… Il y a des règles strictes et d’innombrables traditions à respecter. Comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins, sans compter les hybrides ?
De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l’omniprésence de l’animal dans la vie indienne : on boit son lait, on utilise sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments… Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes. Elle dresse ainsi un portrait contrasté de l’Inde d’aujourd’hui.
Le monde sans fin, de Christophe Blain et Jean Marc Jancovici (éd. Dargaud, 196 p., 28€)
« Ce livre regroupe beaucoup de documentations. Il faut par conséquent du temps pour l’assimiler », commente Gilles
La rencontre entre un auteur majeur de la bande dessinée et un éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat a abouti à ce projet comme une évidence, une nécessité de témoigner sur des sujets qui nous concernent tous. Intelligent, limpide, non dénué d’humour, cet ouvrage explique les changements profonds que notre planète vit et quelles conséquences, déjà observées, ces changements parfois radicaux signifient. Jean-Marc Jancovici étaye sa vision remarquablement argumentée en plaçant la question de l’énergie et du changement climatique au cœur de sa réflexion.
Tout en évoquant les enjeux économiques, écologiques et sociétaux, ce témoignage éclairé s’avère précieux et invite à la réflexion sur des sujets parfois clivants, notamment celui de la transition énergétique. Christophe Blain, quant à lui, se place dans le rôle du candide ! Un pavé de 196 pages indispensable pour mieux comprendre notre monde, tout simplement.
Pièces détachées, de Phoebe Morgan (éd.Archipoche, 340 p., 8€95)
« Cette histoire est impressionnante par la tension permanente entre les personnages », décrit Gilles
Corinne, Londonienne de 34 ans, a déjà eu recours à trois FIV : cette fois, elle en est sûre, c’est la bonne, elle va tomber enceinte ! Découverte un matin sur le pas de sa porte, cette cheminée miniature en terre cuite n’est-elle pas un signe du destin ? Elle coiffait le toit de la maison de poupée que son père adoré, célèbre architecte décédé il y a bientôt un an, avait construite pour elle et sa sœur Ashley quand elles étaient enfants.
Bientôt, d’autres éléments de cette maison de poupée font leur apparition : une petite porte bleue sur le clavier de son ordinateur, un minuscule cheval à bascule sur son oreiller… Corinne prend peur. Qui s’introduit chez elle, qui l’espionne : la même personne qui passe des coups de téléphone anonymes à Ashley ? Y a-t-il encore quelqu’un en qui la jeune femme puisse avoir confiance ? Un premier roman aussi brillant qu’angoissant !
Entre fauves, de Colin Niel (éd. Le livre de poche,384 p., 7€90)
« En général, je n’aime pas les romans policiers, mais j’ai adoré celui-là », confie Yvette
Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis des mois, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts : pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal. L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ?
Quand sur Internet il voit le cliché d’une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et à la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique ! Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie, Colin Niel tisse une intrigue cruelle où aucun chasseur n’est jamais sûr de sa proie.
Poussière dans le vent, de Léonardo Padura (éd. Métailié,640 p., 24€20)
« C’est très, très bien écrit. Un livre passionnant, parsemé de nombreuses histoires », commente Chantal
Léonardo Padura est cubain. Il est né en 1955 à La Havane et il y vit. L’histoire débute en 1990, un an après la chute du mur de Berlin, pour se terminer en 2016. C’est trente ans de la vie d’un clan, un groupe d’amis qui se sont connus au lycée. Ce roman historique traite de l’atmosphère pesante et de la vie difficile des cubains restés sur l’île, des effets déchirants de l’exil pour ceux qui ont choisi de partir, de la force de l’amitié et de la fidélité, mais aussi des trahisons. A travers la vie des héros, l’auteur nous fait voyager de Cuba aux États Unis, à Madrid, Barcelone, en Italie et un peu en France.
Le titre a une double signification : celui d’une chanson du groupe américain de rock KANZAS célèbre dans les années 1970, qui est souvent écouté par « les membres du clan » et qui est un lien entre les huit amis qui animent le roman. Il correspond aussi aux cendres du principal héros dispersées à la source d’une rivière mythique qui alimente La Havane en eau. Le style de Padura, la diversité des thèmes traités, la maîtrise de l’intrigue et du suspense en font un roman émouvant et passionnant.
Une solution pour l’Afrique, de Kako Nubukpo (éd. Odile Jacob,304 p., 18€99)
« Ce livre, centré sur l’Afrique de l’Ouest, expose des solutions pour un défi majeur du continent africain », résume Michel
L’Afrique est soumise à un défi gigantesque : intégrer en une génération un milliard d’individus supplémentaires dans un contexte de faible productivité, de quasi-absence d’industrie, d’urbanisation accélérée, le tout coiffé par une crise climatique devenue permanente. Cette « urgence africaine » impose d’inventer un nouveau modèle économique. Elle fut trop souvent un continent cobaye, soumis à toutes sortes de prédations. Le huis clos inattendu de la crise du Covid-19 lui a permis de redécouvrir la richesse de son patrimoine.
Forte de cette leçon, elle doit désormais réinventer son développement en s’appuyant sur ses biens communs : mettre en place un néoprotectionnisme africain, préserver ses ressources propres, assurer sa souveraineté alimentaire, monétaire et financière. Telles sont les pistes pour que l’Afrique se réapproprie son destin. Commissaire chargé du département de l’Agriculture, des Ressources en eau et de l’Environnement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Kako Nubukpo est économiste, opposant déclaré au franc CFA, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean-Jaurès.
Le 7 janvier, Russel Banks est décédé à l’âge de 82 ans. L’auteur états-unien laisse une œuvre majeure. Un portrait protéiforme d’un pays où ses héros sont les oubliés du rêve américain.
Il est né prolo, dans le Massachusetts. Il est mort écrivain reconnu dans le monde entier, maintes fois récompensé. Mais il n’a jamais trahi les siens. Dans ses romans, on croise des gens de peu, des hommes et des femmes fatigués et malmenés par la vie, au parcours cabossé, des histoires d’amour qui finissent mal, des rêves inaboutis, des trahisons. Mais pourtant, quel plaisir de partager l’itinéraire de ces enfants peu gâtés par la vie, qui se débattent dans une société qui vend du rêve à vil prix, coincé entre le rayon de lessives et de jouets dans ces Walmart qui pullulent aux abords des villes. La périphérie, la marge, l’histoire mouvementée de son pays, comme ces grands espaces au bout du monde qu’il avait arpentés dans sa jeunesse, étaient la marque de fabrique de cet auteur qui ne s’est sûrement jamais posé la question du « transfuge ». L’ancien prolo qui fut tour à tour plombier, placeur de livres, vendeur de chaussures n’a eu de cesse d’écrire sur les sans-voix de son pays, tous ces laissés-pour-compte pour qui le rêve américain n’était qu’un mirage.
« La vie des gens ordinaires m’attire »
Russell Banks, l’écrivain, leur a redonné ce droit au rêve. En les incarnant, en en faisant des héros ordinaires qui se débattent dans des abîmes de contradictions mais tiennent bon et retrouvent un semblant de dignité. « La vie des gens ordinaires m’attire, confiait-il dans nos colonnes. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit.» Il était parvenu à inventer une voix narrative, « loin des préjugés bourgeois », s’amusait-il à préciser, pour parler « pour ceux qui n’ont pas de voix ».
Lorsque paraît, en France, Continents à la dérive (1987), le rêve américain en prend un coup. On découvre un écrivain qui ne craint pas de regarder dans les yeux les frustrations et le désespoir d’un père de famille ordinaire, réparateur de chaudières, qui gagne quelques centaines de dollars par mois et rêve d’une vie plus confortable pour les siens. Départ pour la Floride où il retrouve son frère. Plus dure sera la chute tant le rêve n’est qu’un mirage qui s’éloigne chaque fois qu’il pense l’atteindre. Dans Pourfendeur de nuages (1998), roman historique puissant, épique, qui se déroule lors de la guerre de Sécession, Banks trace le portrait de John Brown, fermier abolitionniste de l’Ouest américain. Une réflexion politique d’envergure sur les fondements de l’esclavage aux États-Unis, sur l’engagement poussé jusque dans ses retranchements.
Un récit narratif, « loin des préjugés bourgeois »
De beaux lendemains (1993) met en scène une tragédie, la mort de plusieurs enfants d’une même communauté à la suite d’un accident de car scolaire. Quatre voix vont porter tour à tour ce récit pour dire la douleur des familles à travers des flash-back qui vont au plus près des questionnements intimes. Quatre voix pour raconter, après la colère, le sentiment d’impuissance face à une justice de classe et une résilience collective et solidaire. Ce roman a été porté à l’écran par le réalisateur canadien Atom Egoyan, en 1997, et le film a remporté le grand prix au Festival de Cannes, ainsi qu’au théâtre, dans une belle mise en scène d’Emmanuel Meirieu. Parmi les nombreux romans et nouvelles, citons American Darling (2005), l’histoire d’une femme, Hannah, qui fuit son pays, les États-Unis, en raison de ses engagements dans les années 1970, et se réfugie au Liberia. L’occasion pour l’auteur de mener de pair un récit introspectif sur l’Amérique, mais aussi sur ce petit pays africain, où retournèrent d’anciens esclaves des plantations américaines.
Son dernier roman, Oh Canada (2022), est un récit crépusculaire. Celui d’un homme en phase terminale, cinéaste réfugié au Canada parce qu’il avait refusé de faire le Vietnam et qui se confie avant de mourir. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ce texte tout en tension et sans concession. Banks semble regarder dans son propre passé comme dans celui de son pays avec ses parts d’ombre et de lueurs d’espoir, nous rappelant que le chemin n’est jamais droit, qu’il se fait en marchant. Russell Banks se situe dans la lignée des Mark Twain, Melville, Faulkner, Jim Thompson. Il aimait la littérature russe et française du XIXe siècle. Il admirait Joyce, Beckett, Garcia Marquez. Écrivain et citoyen, il était de tous les combats progressistes dans son pays, contre la guerre en Irak, le Patriot Act, contre la politique des Reagan, Bush et Trump. Il aura présidé, de 1998 à 2004, le Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Un type bien sous tous rapports. Marie-José Sirach
Révolte des Gilets jaunes, grève des agents SNCF, manifestation des agents hospitaliers : lorsque divers mouvements sociaux secouent le pays, quel traitement les médias leur accordent-ils ? Les médias sont-ils encore un contre-pouvoir ? Le décryptage de l’historien Stéphane Sirot, enseignant à l’université de Cergy-Pontoise et spécialiste des mobilisations sociales.
Dominique Martinez – Comment analysez-vous l’évolution du traitement médiatique des sujets sociaux ?
Stéphane Sirot – La déliquescence de l’information spécialisée sur les questions sociales est une évidence. Hormis les grands mouvements sociaux, l’information sociale est reléguée au second plan ou bien souvent intégrée aux pages économiques – c’est le cas dans Le Monde ou dans Le Figaro. Mais le social ne disparaît pas que dans la presse, il disparaît également dans les programmes scolaires, et très largement dans l’enseignement de l’histoire à l’université. Il y a une dilution générale des questions sociales, qui sont de moins en moins traitées pour elles-mêmes et qui, lorsqu’elles sont traitées, le sont au travers des enjeux économiques ou politiques. Peu de collégiens et de lycéens sauraient vous donner une définition de ce qu’est un syndicat. La raison est simple, tout ça n’est guère expliqué : les programmes de sciences économiques et sociales au lycée ont fait débat dernièrement, notamment parce que leur angle est très économique et également très libéral. Alors que les aspects sociaux, qui ont pourtant longtemps fait partie intégrante de cet enseignement, ont été largement dilués, voire carrément évacués.
D.M. – L’arrivée des réseaux sociaux a-t-elle changé la donne ?
S.S. – Ils ont permis de fabriquer un système médiatique alternatif, avec les défauts qui sont les leurs. Les informations publiées ne sont pas toujours vérifiées, et ceux qui les font circuler le font en général auprès de personnes qui ont la même vision qu’eux : on entre alors dans une sphère de l’entre-soi. Du coup, c’est un peu comme si on avait deux entre-soi qui coexistaient, celui des grands médias (car ces médias sont également dans un entre-soi) et celui des réseaux sociaux, les deux ne se répondant que de façon très marginale. En même temps, ces réseaux sociaux, on l’a vu avec les Gilets jaunes, c’est une autre vision possible de l’information, qui peut participer de la construction d’un esprit critique et d’une réflexion sur ce qui est diffusé par les médias dominants, lesquels ne se réduisent d’ailleurs pas à de la propagande gouvernementale et économique.
D.M. – Comment analysez-vous le traitement médiatique du mouvement des Gilets jaunes ?
S.S. – Les grands médias ont donné la parole aux gens de la rue, ce qui est assez rare. On voit souvent les usagers, parfois les représentants syndicaux, les représentants du pouvoir, les éditorialistes et journalistes, mais rarement les acteurs directs de ces mouvements. Dans le mouvement des Gilets jaunes, on a vu débouler sur les plateaux télé les acteurs eux-mêmes, puisque le mouvement refusait d’avoir des représentants et assumait même d’avoir de la défiance envers les organisations politiques ou syndicales. La France d’en bas s’est donc imposée dans la sphère médiatique, ce qui est assez nouveau, comparé aux grands mouvements sociaux traditionnels qui, eux, ont des porte-parole, et sont encadrés par des organisations syndicales.
D.M. – L’évolution du paysage médiatique a-t-elle eu un impact sur le traitement des sujets sociaux ?
S.S. – Les grands mouvements sociaux ont toujours fait parler, écrire et débattre, notamment à la télévision. Ce qui a changé, médiatiquement parlant, c’est la multiplication des chaînes d’information où se succèdent des plateaux, 24 heures sur 24, avec des éditorialistes et des débats répétitifs. Cela a modifié le rapport de l’opinion aux mouvements sociaux. Les médias sont particulièrement attirés par le côté spectaculaire des conflits sociaux s’ils engendrent de la pagaille dans les déplacements et dans l’économie – tout ce qui rend les conflits télégéniques, avec un traitement superficiel et peu de débats de fond sur les revendications portées par les manifestants. On préférera parler de comment se déplacer sans train ou sans métro… et on tendra à chercher à délégitimer l’action gréviste qui n’aurait le droit d’exister qu’à la condition de ne pas être perturbatrice, en oubliant que sa nature même est précisément de rechercher la perturbation pour obtenir satisfaction sur quelque chose.
D.M. – Une remise en question est-elle possible ?
S.S. – Les médias ne sont plus le quatrième pouvoir, ils sont devenus le pouvoir lui-même. Ce qui pose le problème des contre-pouvoirs d’une manière plus générale. C’est une des raisons de l’affaiblissement de nombre d’organisations syndicales que l’ordre dominant – c’est-à-dire les institutions – a réussi à intégrer à la sphère du pouvoir. Et ce qui explique que les organisations syndicales, qui n’ont pas réussi à constituer une alternative ni au discours ni à la société dominante, soient rejetées de la même manière que les politiques et les médias. Entretien réalisé par Dominique Martinez
En savoir plus :
Stéphane Sirot est historien, spécialiste de l’histoire des grèves et du syndicalisme. Il enseigne l’histoire politique et sociale du XXème siècle à l’université de Cergy-Pontoise et l’histoire des relations sociales à l’Institut d’administration des entreprises de l’université de Nantes. Il a publié Maurice Thorez (Presses de Sciences Po, 2000), La grève en France. Une histoire sociale, XIXe-XXe siècle (Odile Jacob, 2002), Les syndicats sont-ils conservateurs ? (Larousse, 2008), Le syndicalisme, la politique et la grève, France et Europe, XIXe-XXIe siècle (Éditions Arbre bleu, 2011),1884, des syndicats pour la République (Éditions Le Bord de l’eau, 2014).
Ancien animateur culturel, féru d’histoire sociale, Jacques Aubert a publié un émoustillant recueil de chroniques. Pour Chantiers de culture, au gré du temps et des vents, il peaufine quelques billets d’humeur à l’humour acidulé. Précédemment publié, celui-là n’a rien perdu de sa pertinence en ces premiers jours de l’année nouvelle et à la veille de chaudes échéances sociales !
Comme on détient notre passe vaccinal, Jeanine et moi, hier nous sommes allés au restaurant.
– Et pour ces Messieurs-Dames qu’est-ce que ce sera ?
– Deux menus présidentiels, s.v.p.
-Je vous amène la carte…
– Donc sur la page de droite vous avez du Macron, de la Pécresse ou les formules Le Pen-Zemmour. Je précise à notre aimable clientèle que ce dernier menu a eu les honneurs de la presse spécialisée
– Heu, non merci, on ne mange pas de ce pain-là ! Et puis, lorsque nous sommes venus il y a cinq ans, vous n’aviez plus que du Macron : on en a pris, il nous est resté sur l’estomac. Du coup, on préfèrerait la page de gauche
– Alors là, vous n’allez pas être déçus, on a un choix très varié ! Il y a du Poutou, de l’Arthaud, du Roussel c’est cuit au nucléaire mais on peut vous emballer les déchets… Il y a du Mélenchon, c’est vif, relevé, goût sud-américain… Du Jadot, que du bio, des fibres, des graines… Ou alors plus exotique, du Taubira ou de l’Hidalgo : ce sont des menus surprises, c’est plus tard qu’on sait vraiment ce qu’il y avait dans l’assiette
– A vrai dire on hésite, tout a l’air bon et on se demande s’il ne serait pas possible d’avoir un petit peu de chaque, mais dans une seule assiette ?
– Ah non désolé, c’est un problème de sauce ! Entre la verte, la rouge, la rose ça ne se mélange pas bien. Mais si vous pouvez patientez, dans cinq ans, on aura sûrement trouvé une solution
– Bon d’accord, si vous le dîtes, on repassera dans cinq ans. D’ici là, qu’est-ce qu’on mange ?
Jusqu’au 22/01, à l’Artistic Théâtre (75), la compagnie La Mouline présente L’entrée en résistance. Sur scène, le comédien Jean-Pierre Bodin, la musicienne et vidéaste Alexandrine Buisson, le chercheur Christophe Dejours. Pour un spectacle atypique où l’image s’allie au concept, la poésie à la science au service du travail bien fait, à l’encontre des diktats managériaux.
En fond de scène, plein écran, la forêt dans toute sa splendeur ! Les feuilles qui tremblent au souffle du vent, les rayons du soleil qui percent la futaie, les oiseaux qui piaillent dans les branches… Et un homme s’avance sur les planches, crinière et barbe blanches, pour déclarer son amour à la nature ainsi offerte, un vivant parmi d’autres vivants entre sève et sang. Qui prend langue avec les arbres, dialogue avec cet héritage multicentenaire dont il a charge, lui le forestier !
Ainsi s’ouvre cette Entrée en résistance peu banale, une introduction poétique à cette conférence théâtrale qui ne l’est pas moins… Du spectacle vivant d’un genre nouveau que la compagnie La Mouline, sous la férule de Jean-Pierre Bodin, son maître à œuvrer, inaugure en la capitale, à l’Artistic Théâtre : le dialogue inédit entre création artistique et analyse critique en sciences du travail ! Entre la voix chantante et admirablement posée du comédien forestier qui avoue son amour du métier bien fait au propos hautement conceptualisé du psychanalyste Christophe Dejours, ancien chercheur au CNAM (Conservatoire nationale des arts et métiers) et titulaire de la chaire Santé-Travail, se glisse le chant mélodieux du violon d’Alexandrine Brisson. Une alliance hors-norme entre le bouffon et l’intello, les saltimbanques et le scientifique pour décrypter et redonner sens au labeur des humains, leur travail au quotidien mis à mal par les logiques capitalistes où rentabilité et course aux profits s’imposent en maîtres-mots.
Comment s’opposer à la logique financière de l’ONF, l’Office national des forêts qui décrète des coupes de bois conduisant à la mort d’un écosystème ? Comment inverser les règles d’un système hospitalier qui institue le règlement à l’acte au détriment de la santé des patients ? Comment, de manière générale, stopper en tout corps de métier ces discours d’un nouveau genre qui, sous couvert d’un vernis pseudo intelligent, génèrent souffrances au travail et suicides de salariés niés dans leurs compétences, longtemps fiers de l’ouvrage bien façonné mais désormais amputés de leur savoir-faire ? En s’organisant et en entrant en résistance, affirme le professeur Dejours, illustrant la rêverie poétique de son compère Bodin de concepts hautement scientifiques qui décortiquent les présupposés linguistiques des décideurs et profiteurs. Des propos qui se risquent parfois aux pièges de la complexité, des paroles qui exigent attention et réflexion du spectateur, une mise au travail et en tension en quelque sorte, un statut inédit pour le public qui devient ainsi un original « consom’acteur » !
Dès 2015 à la Cartoucherie (75), avec le spectacle Très nombreux, chacun seul, en complicité avec Alexandrine Buisson et Christophe Dejours, Jean-Pierre Bodin posait sur scène la question du devenir du travail. En narrant le parcours et le suicide du directeur informatique et délégué syndical de l’usine de porcelaine Deshoulières, sise à Limoges… En rébellion déjà contre les nouvelles normes de management ! Forts de cette nouvelle création, les trois trublions du capitalisme ambiant et de leurs affidés au néolibéralisme dominant font plus et mieux que jeter le trouble dans leurs projets nauséeux. Ils invitent chacune et chacun, avec intelligence et poésie, à ne point désespérer de l’humanité, à oser parler et se rassembler, à défier leurs gouvernants, à entrer en résistance : un « conseil national » bienvenu à la veille d’échéances sociales qui s’annoncent chaudement contestées ! Bodin, Brisson, Dejours ? Une performance qui incite à un sursaut de conscience, qui habille d’incroyable beauté, musique-image-parole entremêlées, un avenir autre pour les générations futures. « Tous ensemble, tous ensemble », ils l’affirment, persistent et signent : la fatalité n’est point de mise ! Yonnel Liégeois
L’entrée en résistance : jusqu’au 22/01/23, à l’Artistic Théâtre, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). Avec une rencontre-débat au final des représentations.
Au siège de l’Union locale CGT de Rouen (76), Mathieu Létuvé interprète À la ligne, feuillets d’usine. Entre réalisme et poésie, une émouvante adaptation de l’ouvrage de Joseph Ponthus décrivant le quotidien de son travail à la chaîne dans les usines agro-alimentaires.
Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Rassemblé dans la salle de l’Union locale CGT de Rouen, à l’invitation du Centre dramatique national de Normandie, le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage remarqué du regretté Joseph Ponthus.
Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… Normal lorsqu’on va à la pêche (!), un peu moins lorsqu’il s’agit de trier des crustacés ou de vider des poissons, pas du tout lorsqu’il faut découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».
La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur ! Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !
Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Il l’assure, telle affirmation ne relève pas de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. La représentation dans les locaux de la CGT ? « Une date très forte, une grande charge émotionnelle pour moi de se sentir ainsi en communauté avec le public ».
Une soirée exceptionnelle aussi pour Handy Barré, le « patron » de la CGT locale, pour qui cette représentation avait une saveur particulière ! Lui-aussi a connu les horaires postés, le travail à la chaîne et ses effets pervers… Son seul regret ? N’avoir pu programmer la pièce pour deux ou trois représentations supplémentaires, « la salle comble, la centaine de spectateurs heureuse, un spectacle qui parle fort aux salariés et fait marcher leur imaginaire, un moment extraordinaire ». La CGT n’en est pas à son coup d’essai, « lors de notre congrès, nous avons accueilli La clôture de l’amour, la pièce de Pascal Rambert. Le syndicalisme se doit de porter les questions culturelles », souligne Handy Barré, « elles participent de l’émancipation des salariés, notre commission Culture y veille ». Les projets de la CGT de Rouen ? « Mettre en scène les lettres de Jules Durand, ce syndicaliste havrais injustement condamné, organiser un événement à l’occasion de l’Armada 2024 »… À l’image de leur responsable local, des syndicalistes rouennais pas seulement à la ligne, surtout à la page ! Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau
Ancien responsable de la Commission confédérale Culture de la CGT, engagé au sein du CCP, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (44), Serge Le Glaunec livre ses réactions à l’évocation de la représentation d’À la ligne. Les enjeux d’un dialogue entre artistes et militants, de la rencontre de l’art avec le « petit peuple », d’un outil collectif pour partager les expériences.
« Le récit de cette représentation théâtrale dans les locaux de l’Union locale de Rouen invite à la confiance. Bien que rien de cette nature ne soit évoqué, elle n’a pu exister qu’à la faveur de liens tissés dans le temps entre un Centre dramatique national et des militants de la CGT. Car une telle initiative ne se décrète pas. Elle ne peut être la décision de l’une ou l’autre des parties. Elle est certainement le fruit d’un long processus et de volontés tenaces portées par une reconnaissance, une confiance mutuelle, des dialogues renouvelés sur cela et sur tout, sur tout et sur rien. Il ouvre à une part essentielle de la responsabilité syndicale en matière d’émancipation individuelle et collective du monde du travail. Comme l’écrit Jacques Rancière, « l’émancipation des travailleurs c’est leur sortie de l’état de minorité, c’est prouver qu’ils appartiennent bien à la société, qu’ils communiquent bien avec tous dans un espace commun ».
Cet espace commun, il peut être la rue ou la presse. Avec une intensité particulière, il se joue dans le domaine de la création artistique. L’art offre des formes, des représentations de ce qui fait la vie. Il y a un enjeu de reconnaissance et de transformation sociale, en particulier lorsqu’il révèle les vies les plus modestes ou ce qui se joue sur le lieu du travail. L’œuvre, alors, force le regard, interroge et agrandit le réel. Le quotidien des vies simples est valorisé, renforçant son statut d’espace d’intervention, de création. Le geste est interrogé. Les espoirs et les doutes sont revisités. L’épaisseur des vies reconnues invite à s’y engager à nouveaux frais. En cela, la rencontre de l’art et du « petit peuple » est à proprement parler un acte révolutionnaire. D’aucuns l’ont compris à en juger, par exemple, à la levée de boucliers qu’a suscité le prix Nobel de littérature d’Annie Ernaux.
Il est vivifiant de voir que des organisations de la CGT en portent encore le souci. Il est regrettable qu’il n’existe plus de lieu dans la confédération où partager, interroger, soutenir, développer initiatives et expériences. Il fut un temps où une commission culturelle confédérale avait ce rôle. Que sont devenues les Rencontres Art – Culture – Travail qu’elle a organisées à maintes reprises ? Ces lieux manquent cruellement. Car nous savons aussi comment des initiatives peuvent se réduire à une instrumentalisation de l’artiste par l’organisation ou l’inverse. Le dialogue respectueux de la spécificité et de la liberté de l’un et de l’autre est une dimension essentielle qui ne va pas de soi. Il nécessite une attention développée dans la durée et dans l’analyse de ce qui se joue à cet endroit de la rencontre de la création et de la transformation sociale.
La crise profonde du monde de l’entreprise, autant que celui de la création artistique, pousse à faire vite (et mal, souvent…). Nous oublions qu’en matière d’idées, de pensées et de représentations sensibles, le sillon à tracer requiert de la profondeur, il a besoin d’être creusé à pas d’homme pour être fécond ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2023 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique. Yonnel Liégeois
Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 167 pour l’année 2022, près d’un article tous les deux jours : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !
Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : près d’un million trois cent mille visites, des centaines d’abonnés aux Chantiers ! Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toutefois de les affiner. En couvrant plus et mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, souvent bien instruits et construits, ceux-là assujettis à la manne financière ou aux messages publicitaires.
Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est fréquemment saluée par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil aux faibles moyens mais grandes ambitions, indépendant et gratuit ! Les félicitations s’imposent, l’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de haute volée, une talentueuse et joyeuse bande d’allumés, signe la réussite de cette aventure rédactionnelle.
Chantiers de culture :
Le travail producteur de culture, la culture objet de travail
Pour 2023 et la prochaine décennie, un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populairetout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois
Jusqu’au 29/01 à Paris, le musée Carnavalet donne droit de cité aux Parisiennes citoyennes. On les nommait pétroleuses, suffragettes, midinettes. Elles ont été résistantes, syndicalistes, artistes. L’exposition rappelle leur rôle, hier comme aujourd’hui.
La cause des femmes avance au rythme des révolutions. Celles de 1789, de la Commune ou de Mai 68. On pourrait même dire qu’elle les précède, annonciatrice de changements imminents dans la société. À chaque carrefour de l’histoire, les femmes sont toujours au rendez-vous. Même si parfois l’histoire n’y était pas. En parcourant l’exposition « Parisiennes citoyennes !» réalisée par Christine Bard, Catherine Tambrun et Juliette Tanré-Szewczyk, on mesure combien le combat pour les droits des femmes et leur émancipation a été semé d’embûches. Certes, longtemps elles ont été ignorées, invisibilisées, moquées, méprisées, caricaturées… Mais ce que l’on retient de cette exposition riche de documents et d’objets rares et précieux, c’est la joie, l’audace, l’irrévérence et la solidarité de ces Parisiennes qui, face à l’adversité, face au patriarcat, ont su inventer des formes d’action inédites.
Du « droit de cité » pour les femmes lors de la Révolution de 1789 à la loi sur la parité en 2000 ; de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges au Deuxième Sexe, de Beauvoir ; du droit à l’instruction au droit de vote ; des grèves des midinettes en 1917 à l’occupation de l’usine Citroën où la militante Rose Zehner a été immortalisée par l’œil de Willy Ronis ; ou de leur engagement dans la Résistance à Mai 68, le parcours chronologique croise de nombreuses thématiques et permet une approche des plus didactiques et vivantes. Aux côtés de figures incontournables – Olympe de Gouges, Louise Michel, Camille Claudel, Joséphine Baker, Gisèle Halimi, Niki de Saint Phalle, Juliette Gréco –, on découvre l’itinéraire de Parisiennes moins connues ou anonymes dont l’engagement et le courage impressionnent.
Que ce soit lors des révolutions, de la Première Guerre mondiale, pendant la Résistance ; que ce soit dans les luttes pour le droit de vote ou syndicales, elles ont été tour à tour et à la fois citoyennes, communardes, suffragettes, pacifistes, résistantes, syndicalistes, femmes politiques, militantes féministes, artistes et intellectuelles engagées, solidaires des femmes immigrées et de celles du monde entier. Organisées en associations, elles prennent la plume, éditent des journaux féministes, inventent des slogans, détournent des mots d’ordre. En 1925, le Conseil national des femmes françaises fédère 165 associations. Bien sûr, il y a des dissensions ; certaines associations penchent du côté d’une droite catholique, d’autres vers une gauche plus révolutionnaire. Mais elles ont un objectif commun : la citoyenneté.
Plus près de nous, Mai 68 va provoquer un électrochoc. Le Mouvement de libération des femmes (MLF), né en 1970, revendique le droit des femmes à disposer de leur corps et l’abolition du patriarcat. Sur les murs et « sous les pavés » de Paris fleurissent des slogans drôles et provocateurs : « Femmes boniches, femmes potiches, femme affiches, on en a plein les miches ! » Laissons le mot de la fin à Miss Tic qui, toute sa vie, a mis de la poésie dans les rues de Paris : « Mieux que rien, c’est pas assez. ». Marie-José Sirach
Jusqu’au 29 janvier, au musée Carnavalet, à Paris. De nombreuses soirées-débats sont organisées jusqu’au 21 janvier.
D’une petite ville de l’Est de la France à l’Iran, en passant par l’Irlande, le Maroc et bien d’autres régions et pays… Les livres, présentés et commentés au club de lecture de la médiathèque de Mézières (36), témoignent de vies très souvent mêlées aux différents contextes historiques et politiques. Bon voyage et belle lecture Philippe Gitton
Connemara, de Nicolas Mathieu (éd. Actes Sud, 400 p., 22€)
« Avec une écriture « parlé », le romancier raconte une histoire où le monde du travail est très bien décrit », explique Gilles
Hélène, bientôt quarante ans, est née dans une petite ville de l’Est de la France. Elle a fait de belles études, une carrière, deux filles. Elle vit dans une maison d’architecte sur les hauteurs de Nancy, elle a réalisé le programme des magazines et le rêve de son adolescence : se tirer, changer de milieu, réussir. Pourtant, le sentiment de gâchis est là, les années ont passé, tout a déçu. Quant à Christophe, il vient de dépasser la quarantaine. Il n’a jamais quitté ce bled où ils ont grandi avec Hélène. Il n’est plus si beau. Il a fait sa vie à petits pas, privilégiant les copains, la teuf, remettant au lendemain les grands efforts, les grandes décisions, l’âge des choix.
Aujourd’hui, il vend de la bouffe pour chien, il rêve de rejouer au hockey comme à seize ans. Il vit avec son père et son fils, une petite vie peinarde et indécise. On pourrait croire qu’il a tout raté. Pourtant, il croit dur comme fer que tout est encore possible. Connemara, c’est cette histoire des comptes qu’on règle avec le passé et le travail aujourd’hui, entre Power Point et open space. C’est surtout le récit de ce tremblement au mitan de la vie, quand le décor est bien planté et que l’envie de tout refaire gronde en nous. Le récit d’un amour qui se cherche par-delà les distances dans un pays qui chante Sardou et va voter contre soi.
Les pionnières (Une place au soleil, tome 1), d’Anna Jacobs (éd. Archipoche, 430 p., 8€95)
« Je l’ai lu d’une seule traite », se réjouit Jean
Irlande, début des années 1860. Keara Michaels ne quitterait pour rien au monde sa terre natale et ses deux sœurs. Mais le destin est parfois cruel… Enceinte et sans le sou, elle est contrainte de traverser les océans pour gagner l’Australie. Toute seule : le père de son futur enfant, qui est marié, ne l’accompagnera pas. Dans le même temps, Mark Gibson, un chercheur d’or, doit fuir le Lancashire pour échapper à la vengeance de son beau-père. Et tenter sa chance à l’autre bout du monde. C’est à Rossall Springs, à deux heures de route de Melbourne, qu’il ouvrira une auberge… Est-ce là que Keara rencontrera l’homme de sa vie ? Le premier volet de la nouvelle trilogie d’Anna Jacobs, la romancière aux trois millions d’exemplaires vendus dans le monde.
Le pays des autres, de Leïla Slimani (éd. Folio Gallimard, 416 p., 8€90)
« Plusieurs histoires se recoupent sur un fond historique. C’est ce que j’aime dans les livres. Celui-ci se lit bien », confie Chantal
Leïla Slimani, autrice franco-marocaine née en 1981 et journaliste politique, se consacre désormais pratiquement qu’à l’écriture depuis son Prix Goncourt pour Chanson douce paru en 2016. Ce roman qui couvre une douzaine d’années (de 1944 a 1956) traite de la colonisation, de la confrontation de deux cultures dans les couples mixtes, de la difficulté pour les enfants de trouver leur place entre ces deux cultures, de la soumission des femmes, du déracinement et de la stigmatisation des non musulmans.
En 1944, Mathilde, une jeune alsacienne spontanée et effrontée, se marie avec Amine un soldat marocain venu combattre en France. Après la Libération, ils partent au Maroc près de Meknès travailler les terres d’un domaine très isolé, acquis par le père d’Amine. Ce domaine s’avère quasi incultivable. Amine va consacrer toute sa vie à tenter de tirer des revenus de cette terre aride, au détriment de sa vie de famille et de sa santé. Mathilde a beaucoup de mal à supporter le manque de confort, l’isolement, l’éloignement de sa famille, le poids des traditions et l’absence de son mari qui ne vit que pour faire prospérer ses cultures et prouver qu’il n’a pas besoin des colons.
Après un retour de quelques semaines en France suite au décès de son père, elle revient au Maroc près de ses deux enfants et de son mari. Pour se sentir utile et plus libre, elle devient une sorte d’infirmière auprès des autochtones démunis grâce à l’aide d’un médecin français. Le roman se termine fin 1955, suite aux émeutes contre la colonisation menées en partie par le frère d’Amine.
Carnets d’un médecin de montagne, d’Hermann Berger (éd. La fontaine de Siloé, 154 p., 12€)
« Ce livre est passionnant », affirme Bernadette
Médecin d’origine roumaine, installé dès les années 30 dans la vallée de La Maurienne, Hermann Berger consacra la totalité de sa vie à ses patients avec un courage et un dévouement exceptionnels. Il aimait tant son métier qu’il l’exerça jusqu’en juillet 1993. Alors âgé de 85 ans, il était certainement le médecin le plus vieux de France ! Voulant laisser une trace avant sa mort qui intervint trois mois plus tard, il dicta cet ouvrage à sa fille. Quelques autres témoignages, collègues-infirmières-religieuses, complètent son histoire. On l’aura compris, ces carnets sont un témoignage rare. En effet, non seulement le personnage est hors du commun, mais encore juif et roumain. Il sera en butte aux tracasseries du régime de Vichy et devra se cacher pendant la guerre pour échapper à la Gestapo. Le lecteur admirera un courage et une ténacité hors du commun.
Une magnifique figure de médecin de montagne, capable de marcher des heures dans la neige pour aller visiter un malade. Un praticien exemplaire comme on n’en rencontre quasiment plus de nos jours. Même chose pour la petite société montagnarde des hautes vallées, vivant dans des conditions de misère et de difficultés matérielles qu’on a peine à imaginer aujourd’hui.
Je vous écris de Téhéran, de Delphine Minoui (éd. Points, 360 p., 8€20)
« Ce n’est pas ennuyeux un seul instant, ça restitue bien les ambiances », explique Michel
Sous la forme d’une lettre posthume à son grand-père, entremêlée de récits plus proches du reportage, Delphine Minoui raconte ses années iraniennes, de 1997 à 2009. Au fil de cette missive où passer et présent s’entrechoquent, la journaliste franco-iranienne porte un regard neuf et subtil sur son pays d’origine à la fois rêvé et redouté, tiraillé entre ouverture et repli sur lui-même. Avec elle, on s’infiltre dans les soirées interdites de Téhéran, on pénètre dans l’intimité des mollahs et des miliciens bassidjis, on plonge dans le labyrinthe des services de sécurité, on suit les espoirs et les déceptions du peuple aux côtés de sa grand-mère Mamani, son amie Niloufar ou la jeune étudiante Sepideh.
La société iranienne, dans laquelle se fond l’histoire personnelle de la journaliste, n’a jamais été décrite avec autant de beauté et d’émotion. De mère française et de père iranien. Delphine Minoui est lauréate du prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Iran et en Irak.
Le 20 novembre à 17h00, est donné le coup d’envoi du premier match de la très contestée Coupe du monde de football au Qatar ! Le 17 octobre, Karim Benzema, le capitaine du Real Madrid, était couronné du Ballon d’or 2022. Le 3 mars 2017, disparaissait Raymond Kopa, le premier « Ballon d’or » français en 1958. Une figure emblématique, une légende du football international : petit de taille mais grand pour ses prouesses techniques !
À quatorze ans, certificat d’études en poche, une obsession taraude le petit « Polack ». Que faire demain ?, s’interroge l’adolescent en tapant dans le ballon rond à proximité des corons. Durant trois ans, il sera galibot à la fosse n°3 de Noeux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais. Un parcours exceptionnel pour ce fils d’immigré polonais !
Lors de la réédition de son autobiographie, Raymond Kopa nous accordait un entretien exclusif que Chantiers de culture se réjouit de remettre en ligne. La notoriété n’avait en rien altéré son incroyable simplicité, le portrait d’un homme au naturel déconcertant et au propos décapant sur l’avenir du football. Yonnel Liégeois
Kopa, de la mine à la légende
À l’image de celles de Platini et de Zidane, italienne et algérienne, la trajectoire de la famille Kopaszewski, arrivée en France au lendemain de la première guerre mondiale, illustre à merveille une grande page de l’histoire de l’immigration en notre pays. Le besoin de main d’œuvre est pressant, en 1919 la France et la Pologne signent une convention pour assurer recrutement et transfert des ouvriers polonais, garantir qu’ils seront payés au même salaire (!) que les Français… Le Pas-de-Calais, à lui seul, accueillit un tiers des Polonais (150.000) qui se trouvaient alors en France. D’autres « colonies » polonaises s’installèrent en Lorraine, en Bourgogne et dans la région Centre. Au total, hors les mesures d’expulsion ordonnées dans les années 30 sous couvert de crise économique et auxquelles le Front Populaire mit fin, on estime qu’environ 700.000 polonais sont arrivés en France entre 1921 et 1938.
Pour le jeune Raymond en tout cas, une obsession, un seul objectif : exercer n’importe quel métier mais surtout ne pas se retrouver à la mine, éviter la « descente aux enfers » qu’ont connue le grand-père depuis 1919, le père, le frère… Las, longtemps après, le grand Kopa s’en souvient encore. « À chaque fois que je me présentai à un bureau d’embauche, la même réponse… Identique, terrible : votre nom ? Désolé, il n’y a rien pour vous. Je comprends qu’il n’y a pas d’espoir. Le sort d’un Polonais est à la mine, à la mine seulement ». Durant près de trois ans, le gamin sera galibot à la fosse N°3. Hormis le football qui illumine déjà sa vie, trois années noires : l’eau et la poussière, une chaleur étouffante, la peur de l’accident, la hantise du coup de grisou. «Pousser des berlines à 612 mètres sous terre, ça vous façonne un homme : le physique et le caractère ! », nous confie avec humour, en ce mois de juin 2006, celui qui a marqué de son empreinte une décennie de football européen. La future vedette du Real Madrid et du Stade de Reims le prouvera bientôt sur le terrain. À l’entraînement comme en cours de match : apte à l’effort, solide face aux défenses adverses.
Ce pays du Nord, dur à la tâche, où il naquit en 1931, Raymond Kopa ne le reniera jamais. Quand d’aucuns savaient sur le bout des doigts leurs leçons, le footballeur en herbe les récitait déjà du bout des crampons ! Égrenant du pied son cours de géographie, déclinant le nom de clubs qui le font alors rêver : Lille, Lens, Roubaix-Tourcoing… Sa plus grosse déception de l’époque ? Qu’aucun club de la région ne manifeste une quelconque attention à son égard alors que son pote, Jean Vincent, exhibe déjà un contrat d’exclusivité avec Lille ! « On a peut-être estimé que j’avais une trop petite taille, ou pas les qualités requises pour une carrière de footballeur ». Avec une pointe de frustration, il rejoint l’équipe d’Angers, alors en seconde division, en revendiquant un statut de semi-professionnel. « Apprendre un métier, trouver un emploi, c’était mon objectif. Le foot, pour moi, ce n’était pas un travail mais un plaisir. Devant l’incapacité des dirigeants angevins à me trouver quelque chose, j’ai signé un contrat de professionnel. Voilà comment j’ai débuté ma carrière de footballeur ! ».
Et quelle carrière ! Premier « gros » transfert d’un Français à l’étranger, deux fois champion d’Espagne et trois victoires en coupe d’Europe des clubs (la future Ligue des champions, ndlr) avec le Real Madrid, quatre fois champion de France avec le Stade de Reims, sacré meilleur joueur de la Coupe du Monde de 1958 en Suède et premier Ballon d’or français la même année… Loué pour ses dribbles ravageurs dans les surfaces adverses, Kopa a véritablement illuminé le football des années 50.Une idole pour la génération Platini, une référence pour la classe Zidane mesurant le poids des souvenirs qui hantent encore aujourd’hui les vestiaires du mythique stade Santiogo Bernabeu. L’homme des terrains qui a marqué sa vie, selon Raymond Kopa ? Le regretté Albert Batteux, « mon fer de lance, celui qui m’a propulsé et donné confiance. Il ne m’a jamais enfermé dans un système de jeu rigide. Un homme de grande qualité qui m’a encouragé dans mes capacités à dribbler… Toujours garder et porter le ballon dans l’intérêt collectif, savoir créer le surnombre et assurer la dernière passe pour le buteur ».
D’autres noms sont gravés dans sa mémoire : Roger Piantoni, Just Fontaine, les artisans de l’épopée de l’équipe de France, troisième du Mondial suédois ! Quarante ans avant le sacre de l’équipe « Black-Blanc-Beur »… Mieux encore, par voie de presse en 1963 la superstar lançait un pavé dans la mare, déclarant que « les joueurs sont des esclaves » et dénonçant les « contrats à vie » de l’époque. En ce temps-là, on ne badine pas avec les argentiers du foot, pas encore business mais déjà grevé par la finance : la sanction ? Six mois de suspension…Un combat soutenu par l’Union nationale des footballeurs professionnels, l’UNFP, le syndicat des joueurs que dirigeait son pote Just Fontaine et dont il devint le vice-président. En 1969, ils obtiendront gain de cause en décrochant le « contrat à temps ».
À 70 ans, l’ancien galibot de Nœux-les-Mines jouait encore avec les vétérans d’Angers ! Un besoin naturel d’aller fouler le gazon, de taper dans un ballon… Ce qu’il regrette le plus dans le football moderne ? « La télévision a supplanté le rôle du public d’antan dans la vie des joueurs. C’est elle, désormais, qui est source de recettes pour les clubs ». Il n’empêche, le « Napoléon du football », surnommé ainsi par le journaliste du Daily Express après le France-Espagne de mars 1955, prend toujours autant de plaisir à se rendre au stade, à regarder un match. Supporteur de joueurs aux caractéristiques bien définies, athlétiques et véloces tout à la fois : une même race de dribbleurs et de buteurs, évidemment ! Yonnel Liégeois
« Kopa », par Raymond Kopa (Mareuil éditions, 210 p., 20€).
Le 15/11 à L’Odéon du Tremblay (93) et le 18/11 au Théâtre Aleph d’Ivry (94), Mireille Rivat revisite l’univers chansonnier de Bertolt Brecht. Sur les musiques de Kurt Weill, Hanns Eisler et Daniel Beaussier, un récital et un livre-CD, De quoi l’homme vit-il ?, pour celle qui demeure fidèle à ses convictions : fraternité et solidarité.
Les années ont passé depuis cette époque que les ménagères de moins de cinquante ans n’ont pas connu… Celle des années 70 où la jeune Mireille fait un tabac à la télé au « Jeu de la chance » de Raymond Marcillac !
Depuis lors, la « chanteuse, comédienne, auteure et metteur en scène » n’a pas varié d’une virgule dans son propos. « Y a-t-il un autre chemin que d’être solidaire, donc révoltée ? Être artiste, ce n’est pas un fond de commerce, être artiste c’est réfléchir au sens de ce que l’on fait, au message qu’on souhaite faire passer. Ma vision du monde, aujourd’hui, c’est de se battre contre les règles du jeu dessinées par les financiers. Tout cela dans une certaine joyeuseté… Je suis une passeuse d’histoire et c’est dans ce cadre que j’essaie d’y mettre une touche, un regard, un son, une voix ». D’où l’envie prenante de Mireille Rivat à revisiter l’univers chansonnier de Brecht, ce grand homme de théâtre que l’on ne joue plus guère de nos jours…
« Dans un monde terriblement changé en ses desseins collectifs, Bertolt Brecht demeure pourtant un classique qui ne dort que d’un œil », soulignait avec justesse l’éminent critique Jean-Pierre Léonardini, lors du récent festival d’Avignon. « Ses poèmes, un hasard malicieux les rappelle à notre bon souvenir : de sa voix nette et chaude – aussi bien dans Je suis une ordure, Comme on fait son lit ou la Ballade des pirates, entre autres rugueux chefs-d’œuvre – , Mireille Rivat distille les mots du jeune poète aux accents voyous en toute complicité ! ». Lors d’un passionnant et fort instructif entretien au mensuel La Vie Ouvrière/Ensemble (N°8/Octobre 2022, NDLR), la petite dame au grand talent le confesse à notre confrère Jean-Philippe Joseph, « Brecht est en quelque sorte le liquide amniotique dans lequel je baigne en tant qu’artiste ». Et d’ajouter, sans fausse pudeur pour ces camarades de luttes et manifs, « mon éducation politique s’est faite davantage au contact de ses écrits que des slogans partisans »…
La petite fille d’immigrés espagnols sait de quoi elle parle. Un père, « résistant à l’âge de 17 ans » et ouvrier aux usines Berliet de Vénissieux (69), une enfance pauvre mais aimante. Et la gamine chante, depuis sa plus tendre enfance. Pratiquant ensuite le cirque en Bulgarie, le théâtre avec Roger Planchon à Lyon et Gildas Bourdet au Havre, enchaînant les rôles sur scène et les tournages pour le cinéma. Sans nostalgie sur les temps de vache maigre qui se profilent à l’horizon, toujours fière de sa vie d’artiste !« Je n’ai plus de carrière à défendre, mais je n’ai pas envie que des répertoires meurent. Les média anéantissent, ignorent l’histoire populaire ». Même si elle a bien conscience qu’une ritournelle ne changera pas à elle-seule la face du monde, la rousse chantante n’en démord pas. « Il faut relancer l’espoir social, les luttes et les chansons de lutte traduisent cette vitalité du peuple ».
Un répertoire, une histoire dont les organisations syndicales et politiques, à ses yeux, ne sont pas assez curieuses, « il ne s’agit pas de faire dans la nostalgie, il importe d’abord de convoquer et de ré-évoquer ces périodes essentielles pour nos droits ». Car la dame de scène use du « nous » avec justesse : pour l’intermittente du spectacle qu’elle est, sans différence avec les autres salariés, le problème est le même pour tous, celui du monde du travail. La chanteuse et comédienne l’affirme, persiste et signe, il n’est donc pas question de baisser les bras, réduire la sono ou couper le micro : sans relâche, continuer à défendre et chanter ses droits, artiste ou non…
Nous vous prions instamment, ne dîtes pas : c’est naturel, devant les événements de chaque jour.
À une époque où règne la confusion, où coule le sang,où on ordonne le désordre, où l’arbitraire prend force de loi, où l’humanité se déshumanise,
Ne dîtes jamais : c’est naturel, afin que rien ne passe pour immuable.
Bertolt Brecht
Jamais déconnectée de l’actualité, les paroles de La complainte de la paix toujours en mémoire, Peuples, vous êtes vous-mêmes le destin du monde / Souvenez-vous de votre force / Nous, les millions d’hommes, serons-nous plus puissants que la guerre ?… Telle est Rivat la rousse, la diva révoltée ! Yonnel Liégeois
De quoi l’homme vit-il ? Le 15/11 à 20h30 à L’Odéon du Tremblay, le 18/11 à 20h30, au théâtre Aleph d’Ivry-sur-Seine. Le livre-CD au titre éponyme (20€), superbe objet musical et littéraire, disponible à l’adresse courriel : rivatmireille@gmail.com
Édité par la Revue d’histoire du théâtre, André Benedetto, la chute des murs rend hommage au fondateur du Théâtre des Carmes en Avignon. Explorant l’apport trop méconnu du dramaturge à l’art théâtral, ce riche ouvrage collectif révèle son engagement sans compromission.
Le 13 juillet 2009, en plein cœur du Festival d’Avignon, on apprenait la mort d’André Benedetto. Cette année-là, il jouait dans son Théâtre des Carmes, qu’il avait fondé au début des années 1960, la Sorcière, son sanglier et l’inquisiteur lubrique.
Sa disparition soudaine marque la fin d’une histoire, d’une aventure théâtrale audacieuse, à contre-courant du théâtre bourgeois qu’il conspuait, dès 1966, dans un manifeste où il revendiquait « les classiques au poteau » et « la culture à l’égout ». Plus qu’une simple provocation, l’affirmation d’un théâtre populaire, écrit sur le vif de l’Histoire, joué par des comédiens professionnels et amateurs. Dans le théâtre de Benedetto, on croise des Palestiniens, des Vietnamiens, des Africains-Américains, Che Guevara, Rosa Luxemburg, Nelson Mandela ou Giordano Bruno. Mais aussi des dockers, des cheminots et toutes sortes de prolos. Sans oublier les représentants du grand capital.
Dans le théâtre de Benedetto, on parle, on entend la langue de la révolte et de la solidarité. Cette langue emprunte à l’espagnol, à l’italien, à l’occitan, au français. Jamais, au grand dam des puristes de la diction académique, son théâtre ne cherche à masquer son accent, un accent qui charrie la dialectique marxiste, révolutionnaire. Que ce soit dans Emballages, Napalm, Statues, Zone rouge,la Madone des ordures, les Drapiers, le Siège de Montauban, Mandrin, Geronimo, Jaurès, la voix, Un soir dans une auberge avec Giordano Bruno… ou encore Médée, son théâtre casse les codes, manie la dialectique. Ses personnages sont nos semblables, nos frères de colère et de combat, des personnages qui foncent, hésitent, se trompent, recommencent, refusent l’ordre établi, l’injustice, ne se soumettent pas. André Benedetto ne nous a pas légué un théâtre clés en main pour révolutionnaires en panne d’utopie. Son théâtre dérange, nous dérange, car il n’hésite pas à nous mettre face à nos propres contradictions.
André Benedetto n’est pas le créateur du off d’Avignon, il est le créateur d’un théâtre politique et poétique, qui emprunte à la langue populaire, paysanne, prolétaire, révolutionnaire. Une langue où l’humour s’invite là où on ne s’y attend pas, où l’autodérision est présente, y compris dans les moments les plus tragiques ; une langue poétique qui n’assène pas mais révèle et s’adresse au public sans flagornerie. Dès son installation, la troupe de Benedetto joue dans les rues de la cité et hors les murs de la ville, pratiquent la « décentralisation » en s’invitant dans les quartiers populaires et forcément excentrés, là où la bourgeoisie avignonnaise ne s’aventure pas, dans cette fameuse « zone rouge »…
L’ouvrage est un « cahier » édité par la Revue d’histoire du théâtre. Petit par son format, il s’avère d’une grande richesse, tant par les contributions de Lenka Bokova, Kevin Bernard, Émeline Jouve et Olivier Neveux que par les documents et photographies inédits qu’il contient. Marie-José Sirach
André Benedetto, la chute des murs, un cahier de la Revue d’histoire du théâtre (144 p., 11€).
L’humanité est en perte de repères. Pour Georges Serignac, le grand maître du Grand Orient de France, la franc-maçonnerie se doit de jouer un rôle.Paru dans le quotidien L’Humanité en date du 28/10, un long entretien conduit par notre confrère Pierre Chaillan.
Pierre Chaillan : Beaucoup de nos lecteurs méconnaissent le Grand Orient de France. Comment définiriez-vous la franc-maçonnerie ?
Georges Serignac : La franc-maçonnerie est un objet complexe qui agrège plusieurs éléments apparemment éloignés. C’est un espace de liberté d’expression, un lieu de réflexion, de construction de la pensée, qui utilise une méthode particulière, certes initiatique, mais surtout faite d’écoute, d’échange, de respect de la parole de l’autre.
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ : LA DEVISE EST COMMUNE À LA RÉPUBLIQUE ET AU GRAND ORIENT DE FRANCE.
C’est aussi un lieu de convivialité, de sociabilité, dont l’un des piliers fondateurs est la solidarité. Toutes ces dimensions se mettent au service de valeurs nées des Lumières au XVIIIe siècle, qui substituent la raison à la croyance, et seront source un siècle plus tard de la liberté absolue de conscience et, finalement, de l’idée républicaine avec « Liberté, Égalité, Fraternité », la devise commune à la République et au Grand Orient de France.
P.C. : Dans une lettre ouverte en date du 02/09, vous en appeliez à la responsabilité des membres du Grand Orient de France « en ces temps où nos démocraties sont de plus en plus fragiles ». Quel est alors le rôle des francs-maçons aujourd’hui ?
G.S. : Nous nous inscrivons résolument dans l’idée républicaine historique française, née de la Révolution. La République est en germe dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Cette indissociabilité de l’idée républicaine et du Grand Orient de France fait que, aujourd’hui encore, nous nous considérons comme un des lieux les plus attachés à la République, évidemment avec d’autres. Mais, pour le Grand Orient, cela va au-delà d’un simple attachement, même profond. La nature de notre substance est républicaine, en cohérence avec l’idée maçonnique telle qu’elle est comprise et pratiquée depuis ses origines dans notre pays, depuis la création de sa première obédience française au début du XVIIIe siècle, qui a pris le nom de Grand Orient en 1773. Nous avons participé à la construction de la République. Notre rôle aujourd’hui est autant de poursuivre cette construction que de la défendre.
P.C. : Vous parlez d’une période d’affaiblissement. Mais, qu’est-ce qui « fragilise » alors nos sociétés démocratiques ?
G.S. : Nous nous trouvons dans une nouvelle ère, l’anthropocène, et ce que l’on peut qualifier de « postmodernité » suscite inquiétude, incertitude et désarroi au sein des populations en perte de repères essentiels. En plus ou en raison d’une mondialisation néolibérale échevelée, avec la recherche indécente de profits et une surconsommation qui semble sans limite, nous entrons à l’échelle planétaire dans une crise écologique majeure. On voit déjà les premiers signes de la crise climatique.
NOUS SOMMES SUBMERGÉS PAR UNE CIVILISATION NUMÉRIQUE QUI CONTRIBUE À UNE PERTE DE SENS
Autre aspect : les avancées technologiques semblent dépasser l’humanité. La science permet bien sûr le progrès mais il faut pouvoir la maîtriser. L’hubris semble caractériser l’humanité. L’accélération de la société elle-même, comme l’a décrit Hartmut Rosa, pose question et semble nous étourdir. Avec l’« intelligence artificielle », et les nouveaux outils technologiques, nous sommes submergés par une civilisation numérique qui contribue à une perte de sens, d’où la tentation de se réfugier dans le dogme et la croyance superstitieuse, mais aussi de se tourner vers des idéologies obscurantistes ou démagogiques. On constate la mise en place d’un étau totalitaire avec l’islamisme politique et la montée de l’extrémisme identitaire, comme récemment en Italie ou encore en France avec la progression de l’extrême droite.
P.C. : Vous en appelez à lutter afin que « la République, indivisible, laïque, démocratique et sociale ne soit pas déconstruite au profit d’un autre modèle de société ». Que voulez-vous dire ?
G.S. : Nous avons un adversaire principal : le totalitarisme. Il s’établit sous la forme de régimes autoritaires personnels, civils ou militaires, ou de théocraties religieuses. L’Iran, par exemple, est une dictature d’une minorité oppressive qui emprunte une forme religieuse pour masquer sa nature totalitaire. Mais, outre cet adversaire frontal, le modèle républicain doit aussi faire face à un concurrent démocratique, anglo-saxon, profondément différent de la République laïque et indivisible. Il s’agit d’une société composée de communautés juxtaposées dans laquelle les gens évoluent dans une relative assignation identitaire. Le fameux concept de « vivre-ensemble » peut alors vouloir dire « vivre les uns à côté des autres » alors que le fondement de la laïcité, de la République, c’est le commun.
P.C. : Certaines luttes et revendications se développent en fonction d’appartenance à des minorités. Comment faire vivre alors la différence dans le commun ?
G.S. : C’est une question essentielle concernant le projet laïque et républicain. On confond souvent la laïcité avec l’interdiction de la différence ou avec un sentiment antireligieux. C’est faux, c’est même l’inverse. En République, on est libre de ses choix spirituels, philosophiques, sexuels et religieux. La loi de 1905 assure la liberté de conscience mais garantit aussi le libre exercice des cultes. Dans notre pays, chacun peut pratiquer sa religion. On souligne trop peu combien la laïcité est protectrice des religions. Mais la laïcité, c’est aussi pouvoir ne pas être religieux, ne pas être croyant, pouvoir changer de religion, pratiquer ou ne pas pratiquer, etc. C’est la liberté de conscience et la neutralité de l’État.
ON SOULIGNE TROP PEU COMBIEN LA LAÏCITÉ EST PROTECTRICE DES RELIGIONS. MAIS LA LAÏCITÉ, C’EST AUSSI POUVOIR NE PAS ÊTRE RELIGIEUX.
En République laïque, en dehors de la sphère de l’État, chaque citoyen a la possibilité d’exprimer en toute liberté sa différence dans le respect des règles démocratiques et dans l’égalité des droits. Aujourd’hui, les minorités récusent le fait majoritaire quand il est injuste. Cette vision anglo-saxonne s’appuie sur les conditions de la lutte aux États-Unis contre la ségrégation raciale. En France, nous n’avons pas vécu cette situation, même si la République a très certainement failli sur de nombreux points.
D’ailleurs, le projet républicain n’est pas encore abouti. Nous avons encore beaucoup de travail. Et si nous voulons en être un rempart ou une vigie, nous œuvrons également encore pour sa réalisation. La République reste un idéal de justice et d’égalité à atteindre. La prise en compte des droits des minorités est essentielle dans une République pour faire respecter l’égalité. Mais cela ne doit pas se transformer en tyrannie minoritaire. Bien que l’on puisse comprendre que des personnes qui ont beaucoup souffert deviennent parfois excessives. Il est donc essentiel que les minorités obtiennent la plénitude de l’égalité de leurs droits dans une République laïque.
P.C. : Vous mettez par ailleurs en garde contre « la moindre connivence avec des groupes dont les actes ou les discours contiennent des ferments d’exclusion, de racisme, d’antisémitisme ou de xénophobie ». Qu’est-ce qui vous conduit à insister sur ce point ?
G.S. : Statutairement, dans notre règlement général, un article interdit explicitement d’avoir des propos ou d’appartenir à un groupement qui a recours à la haine, au racisme et à l’exclusion. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus. Les personnes qui ont pu entrer dans ce cas de figure ont été radiées du Grand Orient de France. Aujourd’hui, nous devons faire très attention de ne souffrir d’aucune équivoque, on entend trop de propos ambivalents, pas seulement à l’extrême droite. Notre société a besoin de points d’ancrage solides. Le Grand Orient de France se doit d’en être un.
P.C. :Votre engagement pour la laïcité et la République est connu. Vous voulez ouvrir de nouveaux chantiers. Quels sont-ils ?
G.S.: En plus de nos travaux en faveur de la République, nous développons des réflexions sur les droits et les conditions des femmes et des enfants, sur la prise en charge du handicap dans notre société, ou encore sur l’assistance aux migrants.
TANT QUE LES FEMMES NE SERONT PAS DÉFINITIVEMENT ÉMANCIPÉES DE L’EMPRISE DES HOMMES, L’IDÉE RÉPUBLICAINE NE SERA PAS ABOUTIE.
La révolution du droit des femmes est un fait majeur du XXe siècle. Nous devons la poursuivre, travailler à l’égalité et à la justice, notamment dans la lutte contre les violences. Tant que les femmes ne seront pas définitivement et complètement émancipées de l’emprise des hommes, l’idée républicaine ne sera pas aboutie. Nous poursuivons également nos chantiers sur la crise écologique, y ajoutons la nécessité de reconsidérer le sort des animaux, évidemment corrélé à l’attention aux plus faibles, aux plus vulnérables. Ces chantiers sont proposés à la réflexion de nos membres dans le respect de l’horizontalité de notre organisation et de la souveraineté de nos loges réparties sur tout le territoire en métropole et en outre-mer.
P.C. : Vous vous référez à une « République universelle ». Pourtant, cet édifice idéal peut paraître lointain. Comment y œuvrer au quotidien ?
G.S. : Nous ne sommes ni des experts ni une élite. Nous sommes des hommes et des femmes de bonne volonté, réunis par des valeurs fortes communes, profondément républicaines. Nous essayons de construire une pensée collective par un travail sur les idées selon une méthode particulière qui doit permettre une prise de distance, de recul, un pas de côté. À partir de travaux épars, nous cherchons à rassembler tout cela pour obtenir une pensée qui se déploie peu à peu, sur le temps long. Nos anciens s’étaient inscrits dans la filiation des bâtisseurs de cathédrales et les tailleurs de pierre qui posaient les premières fondations ne pouvaient jamais voir, plusieurs siècles après, l’achèvement de leurs travaux, Notre-Dame de Paris ou la cathédrale de Chartres ! Notre utopie de République universelle est-elle vraiment plus irréaliste que celle du tailleur qui ciselait les premières pierres ?
Si nous mettons autant d’énergie et de temps bénévole à cette œuvre commune, c’est parce que nous pensons que cette utopie sera la réalité de demain. Nous sommes convaincus que c’est le sens de l’histoire de l’humanité, même si celle-ci a des discontinuités et parfois des moments difficiles. Pour y parvenir, nos loges travaillent sur les idées. C’est notre participation à l’édification d’une société meilleure, sur le temps long, peut-être trop long pour certains. À ceux-là, nous leur disons alors de choisir d’autres formes d’engagement comme un parti politique, un syndicat, une association thématique, un cercle universitaire ou philosophique. La franc-maçonnerie est un espace de liberté. Nous ne retenons personne et il est très facile de nous quitter, comme pour n’importe quelle association.
P.C. : Votre projet est universel. L’universalisme est très décrié. Pourquoi, d’après vous ?
G.S. : Il y a une confusion entre universalisme et impérialisme, voire colonialisme, confusion entretenue par les adversaires de l’universalisme, partisans de projets séparatistes ou d’idéologies totalitaires et leurs idiots utiles. Les valeurs universelles peuvent s’appliquer à tout être humain, qu’il soit français, africain, chinois… Ce sont des valeurs de solidarité, de justice et de droit. De non-souffrance, de non-exercice de la force contre le plus vulnérable. L’universalisme, ce n’est pas imposer un mode de fonctionnement, c’est ressentir la nature commune à chaque être humain.
P.C. : Avez-vous un message particulier à envoyer à nos lectrices et lecteurs ?
G.S. : Je crois qu’il faut retrouver l’esprit de Jaurès et mesurer à quel point la République, quand elle est indivisible, laïque, démocratique et sociale, contient les éléments les plus généreux d’un projet de société. Au-delà de « Liberté, Égalité, Fraternité », les idées de liberté de conscience, de justice et de solidarité sont essentielles. Elles sont complémentaires à l’État de droit. L’égalité des droits est inséparable de l’égalité des chances et des conditions de la répartition juste des richesses communes. C’est une question de décence. La justice et la solidarité sont, avec la liberté de conscience, au cœur du projet maçonnique et républicain. Propos recueillis par Pierre Chaillan