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Le Père-Lachaise, cet extraordinaire cimetière !

Temple de la mémoire ouvrière depuis la Commune, musée à ciel ouvert, le Père-Lachaise est le cimetière le plus visité au monde. Havre de paix en plein Paris peuplé d’illustres occupants, ci-vit un lieu vraiment pas comme les autres. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article d’Anne Drivas.

Il y a de nombreuses manières d’aborder le Père-Lachaise, ne serait-ce qu’en choisissant l’une ou l’autre de ses cinq entrées. Pénétrons par la porte Gambetta, au nord, pour une promenade historique et prenons à gauche après la grande porte cochère jusqu’à la division 76. Du génocide arménien à la guerre d’Espagne, puis la Shoah, le Père-Lachaise est un extraordinaire mémorial du XXe siècle : treize monuments aux morts rendent ici hommage aux déportés de la Seconde Guerre mondiale (à la mémoire des déportés des camps de Mauthausen, Ravensbrück, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Mittelbau-Dora, etc.), ainsi qu’aux républicains espagnols morts pour la liberté. Parmi ces stèles à la mémoire de toutes ces victimes de l’histoire, il est un mur, le long de l’enceinte, gravé de plusieurs couronnes de pierres et toujours fleuri de roses ou d’œillets rouges, c’est le mur des Fédérés.

Une plaque de marbre porte en lettres d’or une simple inscription : aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871. Au soir du 25 mai 1871, acculés par les troupes versaillaises, les communards se replièrent sur les hauteurs du Père-Lachaise. Pour les besoins de la bataille, les caveaux furent convertis en abris et le tombeau du duc de Morny en dépôt de poudre. Le 27, malgré une résistance héroïque, les insurgés finirent par se rendre. Cent quarante-sept d’entre eux furent fusillés et enterrés sur place, le général Vinoy ayant décidé de ne pas faire de prisonniers. Quand les mitrailleuses de Thiers se turent, 1 018 cadavres de fédérés provenant des quartiers de la Bastille ou de la place Voltaire furent inhumés dans cette partie du Père-Lachaise, qui se transforma en un panthéon révolutionnaire. Si, tous les ans depuis 1880, des personnes se retrouvent devant ce mur au mois de mai, associations-partis politiques-francs-maçons, c’est pour rendre hommage à cette mémoire que les livres d’histoire appellent « la semaine sanglante » et à ceux qui, sans jugement, furent exécutés le long de ce mur, le dimanche 28 mai 1871 au matin.

Haut lieu de la mémoire collective, le mur des Fédérés symbolise encore aujourd’hui les luttes pour la liberté et le progrès social. Ainsi, ce n’est pas un hasard si, le 24 mai 1936, plus de 600 000 personnes vinrent y célébrer la victoire du Front populaire, en présence de Léon Blum et de Maurice Thorez. De même, en 1971, année du centenaire de l’insurrection, la chapelle funéraire d’Adolphe Thiers, dans ce même cimetière (division 55), fut plastiquée. Face au mur reposent plusieurs combattants illustres de la Commune et figures politiques du XIXe siècle : ornée d’une couronne verte et du profil de son hôte, la tombe de Jean-Baptiste Clément, auteur d’une des plus belles chansons engagées du répertoire musical français, Le temps des cerises, au côté de celles de Paul Lafargue, député du Nord, et de sa femme, Laura, fille de Karl Marx ; celle de Paul Brousse, médecin devenu anarchiste à la suite du massacre de 1871. Quelques sépultures plus loin, dans la 95e division, repose le poète Eugène Pottier, parolier de l’Internationale, à deux pas d’un autre célèbre chanteur et compositeur, Georges Moustaki.

Direction à présent la 91e division, pour saluer le révolutionnaire Auguste Blanqui, dont le bronze couché de la sépulture fut réalisé par le sculpteur Jules Dalou. Tout près, on trouve le journaliste Émile-François Eudes, libre-penseur et général fédéré, le violoniste Ivry Gitlis. De retour vers le mur, sur la 97e division, plusieurs caveaux méritent un arrêt : celui du Colonel Fabien communiste et résistant, auteur de la première attaque contre un militaire allemand dès 1941, et non loin les tombes de la môme Piaf et de Gerda Taro, première femme photographe de guerre, compagne de Robert Capa qui couvrit la guerre d’Espagne. Enfin, on peut y voir la tombe du poète Paul Éluard, non loin de son grand amour Nusch, couchée dans la 84e division. Anne Drivas

Le lundi 1er mai, à l’invitation du GODF, le Grand Orient de France, les francs-maçons sont conviés à un rassemblement dès 9h30 au Columbarium du Père-Lachaise. Seront successivement honorés : Georges CORNEAU (Colombarium, case 2927), Félix Aimé PYAT (division 46), Émile François Désiré EUDES, dit le Général Eudes (division 91), Louise KOPPE (division 90) et Paul LAFARGUE (division 76). Devant le Mur des Fédérés, Georges Serignac, le Grand Maître de l’obédience, déposera une gerbe et prononcera son discours aux côtés du maire du 20ème arrondissement de Paris. Y.L.

Le samedi 3 juin, l’Association des Amies et Amis de la Commune de Paris, fondée en 1882 par les communards de retour d’exil, organise sa montée au Mur des Fédérés. Rendez-vous est fixé dès 11h, Place des fêtes dans le 19ème arrondissement de Paris où musique, restauration et stands accueilleront les visiteurs. La foule partira en cortège à 14h30 en direction du cimetière du Père-Lachaise, entrée rue des Rondeaux. Diverses prises de parole sont prévues devant le Mur des Fédérés. Y.L.

Un petit paradis de biodiversité

Avec près de 10 000 cérémonies funéraires chaque année, le Père-Lachaise est avant tout un cimetière en pleine activité. On y recense aujourd’hui 70 000 tombes de défunts et 26 000 cases de columbarium, connues (250 personnalités y reposent) ou moins connues. C’est aussi un lieu de mémoire de l’histoire de France, qui compte plusieurs monuments aux morts importants. C’est enfin un lieu de promenade très fréquenté aux beaux jours : ses 44 hectares abritent 4 000 arbres, 6 000 arbustes mais aussi 140 espèces animales sauvages. Il est devenu le paradis des mésanges, des chouettes hulottes, des faucons crécerelles. Une famille de renards y a même élu domicile, voisine de fouines, d’écureuils, de hérissons et de nombreuses chauves-souris. A.D.

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Annie Ernaux, place au père

Jusqu’au 29/04, au Théâtre de Belleville (75), Lauriane Mitchell prend La place d’Annie Ernaux. L’adaptation à la scène du récit de la prix Nobel 2022 de littérature. La mise à nu des rapports familiaux et sociétaux de l’auteure avec son père, ancien garçon de ferme puis ouvrier d’usine, devenu petit commerçant. Limpide et percutant.

Sur scène, un étalage de valises et de pommes éparpillées, rouges et vertes ou jaunes, preuve que nous sommes bien en Normandie… Au pays natal d’Annie Ernaux, la jeune professeure de retour au café-épicerie familial pour assurer de sa présence les derniers jours de son père. Des instants ultimes qu’elle nous conte dans La place, prix Renaudot 1984, en termes concis que Lauriane Mitchell distille avec force pudeur et grande économie de gestes. La voix claire et posée, un regard ou un sourire, la main tendue ou fermée, entre l’interprète et le public seuls les mots effacent ici la distance. De chaque valise ouverte, ils tombent sous forme de petits papiers : souvenirs retrouvés ou refoulés, strates de vie de ce père à jamais disparu, images noircies ou photos jaunies d’un temps partagé entre dur labeur et honte sociale.

Dans son discours de réception du Nobel, Annie Ernaux l’a réaffirmé avec force convictions, elle n’a eu de cesse d’écrire pour « venger sa race ». Celle des petits, des gens de peu, ni riches ni miséreux, qui triment du soir au matin dans le vain espoir d’une promotion sociale… Un propos qui alimenta la polémique, prétexte pour d’aucuns à jeter le discrédit sur l’œuvre de l’auteure et à lui reprocher de soutenir la France insoumise plutôt que Salman Rushdie alors agressé ! Justement La place, l’un de ses premiers écrits, trace le chemin de vie entre cette jeune lettrée, devenue enseignante embourgeoisée dans l’imaginaire social, et ce « monde des opprimés », cette race dont elle est originaire. Une fracture, plus qu’une rupture, qui s’expérimente en tout domaine : la tenue vestimentaire, l’usage du vocabulaire, les humiliations subies au lycée, la honte de ses origines. Une distance, presque un fossé de classe qui s’immisce entre la gamine d’Yvetot et ce père aimant autant qu’aimé.

L’objectif d’écriture ? Annie Ernaux n’en démord pas, « il ne s’agit pas pour moi de raconter l’histoire de ma vie ni de me délivrer de ses secrets, mais de déchiffrer une situation vécue, un événement, une relation amoureuse, et dévoiler ainsi quelque chose que seule l’écriture peut faire exister et passer, peut-être, dans d’autres consciences, d’autres mémoires ». Un livre au style dépouillé, une mise en scène à l’identique d’Hugo Roux. Juste une intonation finement pesée et mesurée, fragile Lauriane Mitchell, pour capter l’attention et susciter l’émotion. De la belle ouvrage, à lire et applaudir ! Yonnel Liégeois

La place, jusqu’au 29/04 au Théâtre de Belleville : les mercredi et jeudi à 21h15, les vendredi et samedi à 19h15. Du 15 au 17/05 à La Maison des Arts du Léman, Thonon-les-Bains (74). Le texte est disponible chez Folio-Gallimard (128 p., 6€10).

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Ouvriers cuits, poulets rôtis

Jusqu’au 23/04, à la Tempête (75), Anne-Laure Liégeois présente Des châteaux qui brûlent. L’adaptation à la scène du roman d’Arno Bertina, narrant la séquestration d’un ministre par les grévistes d’une usine de l’agro-alimentaire. Entre utopie et résignation, le chant choral de salariés n’acceptant point d’être plumés.

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des
années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Cette grève est en elle-même une joie.
Une joie pure. Une joie sans mélange »
. Simone Weil, philosophe

Ils refusent d’être embrochés, les ouvriers de la Générale Armoricaine, l’usine d’abattage de poussins et poulets exportés en Arabie Saoudite ou destinés à finir en nuggets sur les rayons de nos grandes surfaces ! La Commission européenne a voté la suppression des subventions à l’exportation pour cause de concurrence déloyale, une décision venant un peu plus grever la situation financière d’une entreprise à la gestion défaillante. Malgré des chaînes d’abattage rutilantes, un outil de production performant, des profits exorbitants, des patrons au portefeuille conquérant ! Les salariés se retrouvent seuls à croupir au poulailler, chronique d’une mort annoncée pour toute une ville. Usine cernée par les forces de l’ordre, celle-là parmi moult Châteaux qui brûlent, pattes coupées et caquets rabaissés, ils sont conviés à recevoir Pascal Montville, le secrétaire d’État à l’industrie.

Tombe la décision, ferme : séquestration du représentant du gouvernement ! La colère est trop puissante, l’injustice trop criante, l’incompréhension trop flagrante… Envoyé au feu, le ministre se présentait pourtant plein de bonnes intentions, se déclarant altermondialiste, presque anticapitaliste. Un discours qui peine à convaincre, le double langage d’un pouvoir aux abois : même la conseillère de l’élu, ancienne syndicaliste, doute de la sincérité du propos ! Séquestré, il sera monnaie d’échange contre l’ouverture de véritables négociations. Du fort en gueule qui exige la reprise du travail au représentant syndical qui tergiverse sur les modalités d’action, l’unanimité ne règne pas au sein des personnels : usés par les jours et nuits de lutte, envahis par le doute, traumatisés à l’idée d’un éventuel échec.

La grande force d’Anne-Laure Liégeois ? Ne pas livrer au public une énième copie, hyper réaliste et sans pas de côté, de la lutte des classes mais offrir au devant de la scène le tréfonds d’hommes et femmes submergés par la colère, contraints au blocage de l’usine et pourtant fiers de leur outil de travail ! Chacune et chacun, à tour de rôle, exposent leurs doutes et convictions, affichent leurs désaccords et querelles, constatent leur capacité d’inertie autant que leur pouvoir de rébellion. Jusqu’à cet instant crucial où, sous nos yeux, prend forme un collectif qui supplante plaintes et griefs individuels, s’invente une parole chorale qui appelle fête et musique : la chanson de Neil Young, Ne te laisse pas abattre/Ce ne sont que des châteaux qui brûlent/Trouve quelqu’un qui change ta route/Et tu te retrouveras, l’organisation d’un grand barbecue où parents et enfants, amis et amants sont conviés à déguster les fameux poulets rôtis.

Une troupe à l’unisson de l’espoir retrouvé, l’espace d’un instant où l’on prend enfin le temps de se découvrir, de s’écouter, de s’apprécier ou de s’aimer : ensemble enfin, tous ensemble pour ne rien lâcher, plus jamais les uns à côté des autres à se croiser et s’ignorer ! Il était temps, guirlandes et chants, baisers échangés, la fête bat son plein. Qu’est-ce, alors, ces regards atterrés et mouvements désordonnés entre ouvriers toujours pas cuits et poulets bien rôtis ? Les hélicos de la gendarmerie tournoient dans le ciel, les forces de l’ordre se préparent à donner l’assaut. Dans les arrière-salles de l’entreprise, un bruit résonne, un coup de feu vient d’éclater… Noir de scène.

De l’humour à la gravité, ces Châteaux qui brûlent n’en manquent pas sans pour autant sombrer dans le pathos de bon aloi. Point de larmes versées sur le pauvre ouvrier ou la gentille salariée, juste l’image d’un peuple frustré et désespéré, privé d’espérance et d’avenir. Du nom bienvenu de la compagnie d’Anne-Laure Liégeois, un délicieux Festin que ce spectacle à l’heure où châteaux et forteresses sociales bruissent d’une brûlante actualité. Douze interprètes à la hauteur du mandat qui leur est délégué (Alvie Bitemo, Olivier Dutilloy, Marie-Christine Orry, Agnès Sourdillon, Olivier Werner…), riches de leur évidente complicité, beaux et convaincants dans leurs propos ! Yonnel Liégeois

« Il faut que la vie sociale soit corrompue jusqu’en son centre lorsque les ouvriers se
sentent chez eux dans l’usine quand ils font grève, étrangers quand ils travaillent.
Le contraire devrait être vrai »
. Simone Weil, philosophe

Des châteaux qui brûlent : jusqu’au 23/04, au Théâtre de la Tempête (La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Tél. : 01.43.28.36.36).

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !

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La syndicaliste, sur grand écran

Avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre, le film de Jean-Paul Salomé, La syndicaliste, est toujours à l’affiche. L’histoire vraie de Maureen Kearney, agressée et violée, alors qu’elle dénonçait un plan secret de transferts de technologie entre EDF et la Chine.

Secrétaire du Comité de groupe européen d’Areva, Maureen Kearney voulait dénoncer un plan secret entre EDF et le chinois CGNPC qui aboutirait à des transferts de technologies et in fine au démantèlement d’Areva. Elle est agressée chez elle quand elle demande la mise à l’ordre du jour de cette question. Dix ans après, les coupables courent toujours. La récente réédition de La syndicaliste*, une enquête de Caroline Michel-Aguirre parue au Livre de poche, se double désormais de la sortie en salle du film au titre éponyme de Jean-Paul Salomé où Isabelle Huppert interprète le rôle de Maureen Kearney.

Avocat du Comité de groupe européen d’Areva au moment des faits, Rachid Brihi se souvient des circonstances de cette agression. « En 2012, j’ai été interpellé par Maureen Kearney au sujet de contrats et négociations secrètes qu’Areva dissimulait aux représentants des travailleurs.  L’avant-projet d’un accord entre Areva, EDF et le groupe chinois CGNPC lui avait été transmis. Sans faire état du fait que nous possédions ce document, le Comité de groupe Européen me mandate pour annoncer à la direction que si elle persiste dans son refus de convoquer la consultation du Comité de groupe européen, nous saisirions la Justice. La Direction dément. Et le juriste de poursuivre : « Je présente alors un projet de résolution à faire voter par les membres du Comité de Groupe européen d’Areva, qui est la dernière tentative pour éviter le contentieux. Or, malgré cette résolution, le PDG Luc Oursel fait la sourde oreille.  Et c’est là qu’arrive le deuxième document… ».

La preuve par la photo       

Maureen Kearney reçoit une photo sur laquelle figurent ensemble le patron d’EDF, Henri Proglio, celui d’Areva, Luc Oursel et He Yu, patron du groupe chinois CGNPC en train de célébrer la signature de l’accord. « J’envoie un recommandé de mise en demeure à Luc Oursel et c’est à ce moment précis qu’arrive la catastrophe : Maureen Kearney, la responsable syndicale de la CFDT, est agressée chez elle. Le procès que voulait intenter le Comité de groupe n’aura jamais lieu ». Alors que la chronologie des faits est plus que troublante, l’agression du 17 décembre 2012 laissera une femme désemparée, dont la parole sera sans cesse remise en cause, jusqu’à être accusée d’avoir été l’auteure d’une mise en scène. Une violence individuelle qui se cumule avec un désastre industriel : « Nous soupçonnions qu’il y avait des transferts de technologies de la filière nucléaire française dans cet accord. Et aujourd’hui, on voit que les Chinois fabriquent des réacteurs nucléaires qui sont revendus en Europe ! », se désole l’avocat.

Sollicité  par la victime, Rachid Brihi demeure choqué par ce drame jusqu’à se demander si ce n’est pas sa mise en demeure auprès du PDG qui aurait été l’élément déclencheur de l’agression. Expert des Comités de groupe européen, l’avocat explique à Maureen qu’elle doit prendre un avocat pénaliste pour cette affaire qui dépasse le champ du droit social. Et il le concède, on arrive ici aux limites des compétences des institutions représentatives du personnel : « Nous avons des outils juridiques qui permettent d’encadrer ou surveiller l’intérêt des travailleurs quand les entreprises capitalistes développent leurs activités. Maintenant, soyons lucides ! D’un point de vue juridique, on peut embêter ceux qui voudraient s’affranchir des prérogatives consultatives mais au final, rien ne remplace la mobilisation des salariés ! ». Propos recueillis par Régis Frutier

*La syndicaliste, une enquête de Caroline Michel-Aguirre (Le livre de Poche, 262 p., 8€40). La syndicaliste, un film de Jean-Paul Salomé avec Isabelle Huppert, Yvan Attal, Marina Foïs, Grégory Gadebois, François-Xavier Demaison, Pierre Deladonchamps (2h02).

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Une planche à la mer

Les 30-31/03 et 01/04, au Théâtre du Point du Jour (69), Lucie Nicolas présente Le dernier voyage (Aquarius). Du pont d’un bateau aux planches d’un théâtre, la tragique épopée de 629 réfugiés en quête d’une terre d’accueil. Du théâtre documentaire de belle facture. Sans oublier Petit pays, à Ivry (94) jusqu’au 26/03.

« Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts

et ceux qui sont en mer »

Anacharsis, philosophe, VIème siècle avant J.C.

La sirène retentit, stridente. Le bateau reçoit l’ordre de couper les moteurs, interdiction lui est signifiée d’entrer dans les eaux italiennes… L’Aquarius, le fameux navire humanitaire affrété par S.O.S. Méditerranée, erre de côte en côte en ce terrible mois de juin 2018. Dans l’attente d’une réponse positive d’un port d’accueil, au risque d’une pénurie alimentaire et de graves conséquences sanitaires pour les 629 migrants à son bord…

Pour tout décor une forêt de micros haut perchés, en fond de scène un comédien-technicien-musicien ( Fred Costa) s’active entre lumières, bruits et sons. Sur les planches du Théâtre-Studio d’Alfortville, à l’heure de la création et pas encore chahuté par les vagues de la haute mer, petite perle architecturale et intimiste sur laquelle veille avec amour Christian Benedetti, s’embarquent trois matelots peu ordinaires. Bénévoles engagés dans une mission humanitaire à grands risques, ils changeront de rôles au fil de la représentation : membre d’équipage, secouriste, capitaine, journaliste… Embarquement terminé, destination la mer Egée, et vogue la galère ! Avec force convictions et dotés d’une folle énergie, les trois comédiens (Saabo Balde, Jonathan Heckel, Lymia Vitte) nous content de la voix et du geste cette dernière mission de l’Aquarius à l’heure où les autorités italiennes lui refusent le droit de débarquer les centaines de rescapés à son bord.

Une tragique odyssée qui, entre émotion et réflexion, navigue dans les remous de questions en pleine dérive : comment justifier ce manquement au droit maritime international de prêter assistance à toute personne en détresse ? Comment expliquer ce silence des autorités européennes sous couvert de protéger les frontières des états membres ? Pourquoi criminaliser les actions des humanitaires et laisser croire que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants embarquent sur des canots de fortune au titre d’une immigration sauvage ? L’angoisse monte sur le pont, les conditions de sauvetage sont toujours périlleuses, naufragés – matelots et bénévoles croulent de fatigue et d’épuisement. Le bonheur explose en cale lorsque une femme sauvée des eaux retrouve son mari, une mère son enfant, un frère sa sœur. Point de discours lénifiant ou compatissant au cœur de ce spectacle conçu par le collectif F71, qui s’inspire du travail du philosophe Michel Foucault pour qui l’année 1971 fut celle d’un engagement résolu aux côtés des détenus et contre les violences policières ou racistes, juste un rappel des propos tenus par les diverses autorités gouvernementales avant que l’Espagne n’accepte avec ferveur d’accorder accueil et assistance aux migrants rescapés d’une mort programmée.

Une superbe épopée qui, entre musique et chants entremêlés, offre vie, lumière et couleur à ces hommes et femmes de bonne volonté qui osent engager leurs existences, planche ou bouteille à la mer, sur des voies d’eau solidaires. Qui interpellent chacune et chacun, au travers d’une création artistique de belle et grande facture, sur la place à prendre ou à trouver à la sauvegarde de notre humaine planète, océan de vivants aux valeurs partagées. Yonnel Liégeois

Les 30-31/03 et 01/04, au Théâtre du Point du Jour (69). Les 06-07/04, aux Passerelles de Pontault-Combault (77). Le texte est publié aux éditions Esse Que (72 p., 10€).

Petit pays, grand génocide

Outre le drame des migrants en mer superbement illustré par Lucie Nicolas et le collectif F71, Frédéric R. Fisbach s’empare, quant à lui, de Petit pays, le roman à succès de Gaël Faye, pour porter à la scène horreurs et malheurs entre Tutsis et Hutus. Sur les planches du TQI-CDN du Val-de-Marne (94), la mise en voix et en images du génocide perpétré en 1994 au Rwanda… Au sol, un tapis de mousse aux vertes rondeurs, représentant le pays aux mille collines que foulent six garçons et filles dans l’insouciance de leur jeunesse. Ils habitent Bujumbura, la capitale du Burundi et pays voisin. Chacun à leur tour ou en chœur, ils vont clamer, chanter, pleurer et danser la tragédie qui s’annonce et s’avance de plaines en collines. Une mise en scène qui mêle tous les genres, entre émotion et confusion, générosité et humanité, pour faire mémoire et accueillir l’autre dans la richesse de sa différence. Y.L.

Jusqu’au 26/03, à la Manufacture des œillets d’Ivry. Du 29/03 au 01/04, à la Criée de Marseille

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Nicolas Mathieu, la colère d’un écrivain

Au lendemain de l’usage du 49-3 pour l’adoption de la réforme des retraites, l’écrivain Nicolas Mathieu a partagé ses réactions sur les réseaux sociaux. Un texte de l’auteur de Leurs enfants après eux, prix Goncourt 2018, dont Chantiers de culture relaie la publication.

« De ce pouvoir, nous n’attendons désormais plus rien »

Aujourd’hui, à l’issue de cet épisode lamentable de la réforme des retraites, que reste-t-il d’Emmanuel Macron, de ce pouvoir si singulier, sorti de nulle part, fabriqué à la hâte, « task force » en mission libérale qui a su jouer du rejet de l’extrême droite et de la déconfiture des forces anciennes pour « implémenter » son « projet » dans un pays où si peu de citoyens en veulent ? Que reste-t-il de ce pouvoir, de son droit à exercer sa force, à faire valoir ses décisions, que reste-t-il de sa légitimité ?

Bien sûr, au printemps dernier, des élections ont eu lieu, des scrutins ont porté un président à l’Élysée, des députés à l’Assemblée, une première ministre a été nommée, un gouvernement mis en place. Tout cela a été accompli dans le respect de la loi. Les institutions ont fait leur lourd travail de tri, d’établissement, et assis sur leurs trônes ces maîtres d’une saison.

Bien sûr la République est toujours là, avec ses ors, son ordre vertical, sa police, son droit, ce roi bizarre à son sommet, une Constitution qui exécute ses caprices, des fondations qui plongent dans deux siècles et demi de désordres et de guerres civiles. La machine tourne, légale, indiscutable aux yeux des juristes, chaque rouage à sa place, placide sous le drapeau.

Mais la légitimité, elle, n’est pas d’un bloc.

Elle se mesure, se compare, se soupèse. Que dire d’un président élu deux fois mais sans peuple véritable pour soutenir sa politique de managers, de faiseurs de fric et de retraités distraits, son régime de cadres sup et de consultants surpayés, un président élu deux fois avec les voix de ses adversaires, qui l’ont moins soutenu qu’utilisé pour faire obstacle au pire, un président qui n’a même pas eu droit à un quart d’heure d’état de grâce en 2022 ?

Que dire d’une Assemblée sans majorité, arrivée un mois plus tard et qui dit à elle seule, par ses bigarrures, toute la défiance d’un pays, le refus large, immédiat, d’un programme, et des lemmings présidentiels qui s’étaient largement illustrés pendant cinq ans par leur suivisme zombique et un amateurisme qui aura été la seule vraie disruption de leur mandat ?

Que dire d’un gouvernement qui porte des réformes auxquelles il croit à peine, qu’il fait passer au forceps du 49-3, qui cafouille et s’embourbe, infoutu de discipliner ses troupes, incapable d’agréger les alliés qui lui manquent ?

Que dire de ce pouvoir assis sur une noisette d’assentiment et qui gouverne comme après un plébiscite, méprise les corps intermédiaires, les salariés, l’hôpital, l’école, reçoit en pleine crise sociale Jeff Bezos pour le médailler alors qu’il ne daigne pas entendre ceux qui l’ont porté là ?

Ce pouvoir, qui ne peut considérer le bien commun qu’au prisme de la performance collective, qui a substitué les nombres aux vies, qui confond dans sa langue de comité exécutif le haut, le bas, la droite, la gauche, le prochain, le lointain, qui ment sans honte et croit tout surmonter en « assumant », ce pouvoir est légitime comme la terre est plate, c’est-à-dire relativement à la place d’où on le regarde. Il est légitime comme je suis zapatiste, c’est-à-dire fort peu. Il est légitime comme Nixon après le Watergate, c’est-à-dire de moins en moins. Il est légitime mécaniquement, en vertu des textes et de la solidité de nos institutions, mais il a perdu ce qui donne vie à la vraie légitimité politique en démocratie : un certain degré d’adhésion populaire.

Et ce dernier passage en force, ce 49-3 qui était prétendument exclu, s’il ne l’empêche pas de demeurer en place et de mener ses politiques, achève de le discréditer tout à fait.

De ce pouvoir, nous n’attendons désormais plus rien. Ni grandeur, ni considération, et surtout pas qu’il nous autorise à espérer un avenir admissible. Nous le laissons à ses chiffres, sa maladresse et son autosatisfaction. Plus un décret, une loi, une promesse ne nous parviendra sans susciter un haussement d’épaules. Ses grandes phrases, ses coups de menton, nous n’y prendrons plus garde. Ce pouvoir, nous le laissons à ses amis qu’il sert si bien. Nous lui abandonnons ses leviers, qu’il s’amuse. Son prestige n’est plus et nous avons toute l’histoire pour lui faire honte.

Pourtant, malgré la consternation que nous inspire la situation actuelle, on rêve d’attraper par le bras un député ou une sénatrice, un directeur de cabinet ou une ministre, pour lui demander, dans un couloir, dans un murmure, un regard :

Vous rendez-vous compte ? Êtes-vous seulement conscients de ce que vous avez fait ? Savez-vous quelle réserve de rage vous venez de libérer ?

Avez vous pensé à ces corps pliés, tordus, suremployés, qui trimeront par votre faute jusqu’à la maladie, jusqu’à crever peut-être ? Avez-vous pensé au boulevard que vous avez ouvert devant ceux qui prospèrent sur le dépit, la colère, le ressentiment ? Avez-vous songé à 2027 et aux fins de mois dans les petites villes, les quartiers, aux électeurs hors d’eux et aux amertumes meurtrières, au plein d’essence et à la difficulté d’offrir des vacances à ses gosses, à ces gens si mal soignés, à ces enfants qui ne seront ni médecins ni avocats parce qu’en première ils n’ont pas pris la bonne option ?

Ces femmes dans les hôtels qui récurent les chiottes et font les lits, ces ouvriers en trois-huit, ces conducteurs en horaires décalés, les routiers, les infirmières, les assistantes maternelles, celles et ceux qui font classe à des enfants de 3, 4 ou 5 ans, les petites mains dans les papeteries, les employées dans leurs open spaces, stressées jusqu’à la moelle, déclassées par chaque nouvelle génération qui sait mieux le numérique et la vitesse, les hommes qui mourront tôt et leurs veuves, ces copains aux yeux lourds qui trinquent au bistrot après douze heures de taf, en bleu de travail, de la peinture ou du cambouis sur les pognes, et les femmes qui prennent le plus cher, une fois encore, parce que mères, parce que femmes, ces milliers de gens qui font des cartons dans les entrepôts Amazon, y avez-vous pensé ?

Avez-vous vu que, comme vous, ils n’ont qu’une vie, et que leurs heures ne sont pas seulement les données ajustables d’un calcul qui satisfait votre goût des équilibres et les exigences arithmétiques des marchés ? Savez-vous qu’ils vont mourir un peu plus et de votre main et qu’ailleurs, l’argent coule à ne plus savoir qu’en faire ? Avez-vous pensé à ce monde sur lequel vous régnez et qui n’en pouvait déjà plus d’être continuellement rationné, réduit dans ses joies, contenu dans ses possibilités, contraint dans son temps, privé de sa force et brimé dans ses espérances ? Non, vous n’y avez pas pensé. Eh bien ce monde-là est une nappe d’essence et vous n’êtes que des enfants avec une boîte d’allumettes. Nicolas Mathieu

La démocratie sur des braises

En écho à ce cri de colère de Nicolas Mathieu, dans les hauteurs du pouvoir coupé du peuple, il arrive que la raison perde la raison, écrit Éric Fottorino, le directeur de publication du 1 Hebdo. Au fil des pages, une analyse fort lucide et pertinente de l’état de notre démocratie au lendemain de l’usage du 49-3 sur la réforme des retraites. Déraisonnable, Chantiers de culture vous invite à lire, en date du 22/03, le numéro 439 (3€20) de cet original hebdomadaire.

Ce même jour, le 22/03, le quotidien Libération publie une lettre ouverte adressée au président de la République : un collectif de près de 300 personnalités et professionnels de la culture demandent le retrait immédiat de la réforme des retraites. Parmi les signataires, Juliette Binoche, Romane Bohringer, Isabelle Carré, Corinne Maserio, Abd Al Malik, François Morel, Cédric Klapisch et Jean-Pierre Darroussin affirment leur opposition au texte : « Vous avez choisi de faire passer en force une réforme des retraites injuste, inefficace, touchant plus durement les plus précaires et les femmes, rejetée par l’immense majorité de la population (…) En plus des appels intersyndicaux, il est temps de dire que nous sommes opposé-es à cette réforme et à la méthode du passage en force par le 49-3″. Yonnel Liégeois

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Rousseau, prénom Jean-Jacques !

En tournée nationale, ensuite au théâtre Mouffetard (75), Marjorie Nakache propose Rousseau et Jean-Jacques. Par la metteure en scène du Studio-Théâtre de Stains (93) et sur une adaptation des Confessions de Xavier Marcheschi, un portrait drôle et passionnant du philosophe du XVIIIe siècle. Avec marionnettes à l’appui.

Jean-Jacques Rousseau a lui aussi été un gamin. Ce philosophe des Lumières, mort en 1778, repose depuis 1794 au Panthéon. Présidant la cérémonie du transfert de sa dépouille, Cambacérès, au nom de la  de la Convention, évoqua alors devant la foule un « moraliste profond, apôtre de la liberté et de l’égalité, le précurseur qui a appelé la nation dans les routes de la gloire et du bonheur… ». Il repose désormais à proximité de Voltaire. Ce n’est pas cependant cette période qu’a retenue Marjorie Nakache pour mettre en scène Rousseau et Jean-Jacques, mais les vingt premières années de l’auteur du Contrat social pour citer une de ses œuvres, sans doute la plus célèbre.

Le comédien Xavier Marcheschi signe le texte établi à partir des Confessions, publiées à titre posthume. Dans cette pièce, créée en 2020 au Studio Théâtre de Stains (93) et qui entame une nouvelle tournée, il est entouré sur la scène par Sandrine Furrer, Martine Palmer, et Sonja Mazouz. La scénographie et les marionnettes sont de Einat Landais. Le parti pris de Marjorie Nakache ? Ne pas créer un spectacle de figurines, mais les inclure pour réaliser une pièce en miroir. Ce qui permet, autrement dit, de découvrir sur scène un Rousseau adulte, donnant la réplique à son double en jeune homme.

Des trucages, réussis, il faut le dire, font apparaitre les marionnettes là où on ne les attend pas, et c’est souvent très drôle. Ce parti pris fait que ce Rousseau et Jean-Jacques est destiné aussi bien au jeune public qu’aux adultes, sans limite d’âge. « Il s’agit de déterminer à partir de quel moment l’enfant casse sa marionnette et devient un adulte », explique la metteure en scène, « possédant son libre arbitre, un contrat social, qui lui permettra de s’épanouir dans une société épanouie ».

Dans sa jeunesse, Rousseau, qui fut souffre-douleur d’un graveur censé lui apprendre le métier, laquais, ou encore humble secrétaire, a découvert puis  analysé les mécanismes de l’exploitation et de la domination. Ce qui fait que la bourgeoisie n’a jamais raté une occasion pour le dénigrer. A contrario, il a été récemment associé aux combats menés par des Gilets Jaunes. Selon l’historien Henri Guillemin, « Rousseau, au XVIIIe siècle, c’est l’homme qui dit ouvertement, sur la société telle qu’elle est, tout ce qu’on ne doit pas dire lorsqu’on est bien élevé et qu’on veut faire carrière ». La parole de Rousseau est toujours vive. Gérald Rossi

Les 23 et 24/03  à Villeneuve sur Lot. Le 26/03 à Montmorency. Le 30/03 au Blanc-Mesnil. Le 06/04 à Brunoy. Le 14/04 à Villiers-sur-Marne. Les 30/05 et 01/06 au théâtre Mouffetard à Paris, dans le cadre de la 11ème Biennale des arts de la marionnette (Biam).

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Sabine Weiss, une photographe bienveillante

Immense photographe, Sabine Weiss est décédée le 28 décembre 2021. Un documentaire, Le siècle de Sabine Weiss, est à voir le 24/03 sur France 5. D’origine suisse, naturalisée française en 1995, elle était la dernière figure de la photographie dite « humaniste ». Pendant  plus de cinquante ans, avec l’œil infaillible d’un témoin bienveillant, l’artiste a saisi la vie de ses contemporains.

Née en Suisse entre les deux guerres, petite femme mais grande photographe, Sabine Weiss a découvert très jeune son goût pour la photographie. Elle apprend son métier en trois ans à l’atelier Boissonas de Genève. Mais savait-elle qu’elle pourrait en vivre lorsqu’elle monte à Paris à la fin des années 40 ? « On ne pensait pas à l’argent à l’époque, je me suis installée avec un copain dans un petit atelier qu’on louait pour une bouchée de pain », confie-t-elle à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y a quelques années, lors d’une rétrospective de son œuvre à la Maison Européenne de la Photographie.

Peu de femmes exerçaient alors cette activité. Avantage ou handicap ? « Je ne savais pas s’il y avait d’autres femmes photographes, je ne fréquentais pas ce milieu, je travaillais beaucoup… Je n’avais pas le temps ». En 1952, la rencontre avec Robert Doisneau au magazine Vogue sera décisive. Il la présente à Raymond Grosset, directeur de la prestigieuse agence Rapho, à laquelle sont également associés les noms d’Izis, Willy Ronis, Edouard Boubat et Janine Niepce. « Presque tous mes sujets pour Vogue, et les revues étrangères pour lesquelles je travaillais (Time, Life, Newsweek, Esquire…) étaient en couleur ». En fait, ces portraits et instants de vie en noir et blanc, volés avec amour, représentaient pour elle plutôt « des récréations, lorsque j’avais fini mon travail de commande, ce qui explique la présence de nombreux clichés pris le soir et la nuit après ma journée de prises de vues ».

Après avoir sillonné le monde pendant plusieurs décennies, déjà octogénaire mais toujours dévorée de curiosité et pas prête à poser son sac, elle entreprend en 2008 un périple en Chine sur les traces d’une autre femme exceptionnelle, l’exploratrice et écrivaine Ella Maillart. Très ouverte sur le monde et les arts, elle traverse la seconde moitié du vingtième siècle dans une grande complicité affective et artistique avec son mari le peintre Hugh Weiss. Experte des lumières de studio sophistiquées, les monde de la pub et de l’entreprise se la sont arrachée également (les banques, Pathé Marconi, l’Otan, l’OCDE…). Elle n’en excelle pas moins à maîtriser les subtilités de la lumière naturelle, ce sera même l’une des marques de fabrique de ses photos plus personnelles : clarté vacillante des bougies, réverbères, clair-obscur des églises ou phares de voiture seront autant d’alliés pour saisir un regard, un geste émouvant ou simplement la vie qui passe.

Comme ses contemporains et amis Doisneau et Ronis, autres témoins bienveillants de leur époque, l’humain est au centre de son œuvre notamment dans ce Paris d’après-guerre ni bétonné ni aseptisé, avide de jouir de la liberté retrouvée, où règne encore une vraie mixité sociale,. Elle s’intéresse  particulièrement aux gens modestes et aux esseulés qu’elle révèle avec sa douce acuité….  Il était facile à l’époque d’immortaliser un sourire furtif, un chagrin ou n’importe quelle scène de la vie quotidienne sans que personne n’en prenne ombrage. Cela a bien changé comme en témoigne cette anecdote racontée à une journaliste de Télérama. « Il y a quelques années, j’étais assise sur un banc du parc André-Citroën à regarder des enfants qui se faisaient surprendre par les jets d’eau. Puis j’ai sorti mon appareil, un type est venu et m’a interdit de prendre des clichés. Il  a rameuté les gardiens et, moi qui suis une dame déjà âgée, ils m’ont interrogée, demandé mes papiers ! ».

Ses clichés témoignent en tout cas d’une époque bénie pour les photographes. Avant les affres d’un droit de l’image invasif et de sa cohorte d’interprétations abusives à but très lucratif. Chantal Langeard

Le siècle de Sabine Weiss : un documentaire de Camille Ménager, le 24/03 à 22h45 sur France 5. Disponible jusqu’au 03/05 sur france.tv.

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Dakh Daugthers, un bouleversant spectacle

Du 24/03 au 02/04, le Théâtre du Soleil (75) accueille la Danse macabre du groupe Dakh Daugthers. Accompagnées de Tetiana Troitska, dans une mise en scène de Vlad Troitskyi, les artistes ukrainiennes, musiciennes-chanteuses-comédiennes, évoquent la guerre. Beau et puissant. Paru sur son Journal, un article de notre consœur Armelle Héliot.

Le groupe théâtral et musical des Dakh Daugthers, formé à Kiev en 2012 et composé de sept femmes, on le connaît depuis plusieurs années. Ces Drôles de dames, on les admire. Elles ont de fortes personnalités et sont de remarquables musiciennes. Moments de recueillement, dans le fracas de la guerre. De belles images imaginées par Vlad Troitskyi, photographiées par Oleksandr Kosmach… Elles ne sont jamais les mêmes. De spectacle en spectacle, jusqu’à présent, on était plutôt du côté de concerts surpuissants, qui bousculaient. On les interprétait, chacun à sa façon.

Vlad Troitsky a écrit, et met en scène, cette Danse macabre. Un grand homme de théâtre, créateur d’ouvrages lyriques, fondateur de groupes, de compagnies, artiste au travail, soucieux de construire, d’élaborer sans cesse : on le connaît en France, comme on connaît le groupe de femmes qui travaille donc auprès de Lucie Berelowitsch, la directrice du CDN Normandie-Vire Le Préau, qui les a accueillies en mars 2022 et que loge la municipalité. Les Dakh Daughters ont d’autre part, depuis 2010, le soutien de Stéphane Ricordel (metteur en scène et co-directeur du théâtre du Rond-Point, ndlr) qui les a accompagnées en France comme en Ukraine, pour cinq productions.

Que Natacha Charpe, Natalia Halanevych, Ruslana Khazipova, Solomia Melnyk, Anna Nikitina, musiciennes, chanteuses, comédiennes, et Tetiana Troitska, dans un chemin de complément, surgissent, poussant des valises à roulettes, sur lesquelles sont accrochés des panneaux lumineux, comme des façades de maisons, et l’on comprend. C’est de la guerre qu’elles nous parlent. Chacune possède une très forte personnalité. Elles frappent, touchent, qu’elles jouent leur musique ou parlent, prenant en charge des témoignages déchirants. C’est à la fois très beau et très bouleversant.

Elles ont toujours été courageuses. Elles ont de l’énergie et ce sont d’excellentes musiciennes. Toutes. Chacune possède un son très singulier. Des virtuoses. Vlad Troitskyi sait à merveille dessiner d’un trait ferme des scènes qui nous renvoient à la cruelle réalité de la guerre en Ukraine. Il a le sens de la concision. Il sait partager la parole, donner corps aux témoignages puisés dans la réalité, aujourd’hui, maintenant.

Les cinq musiciennes, interprètes virtuoses, et, devant, déambulant, Tetiana Troitska : on les aime toutes, on les admire ! On reçoit avec gratitude ces moments, le groupe, les solos comme la déambulation de Tetiana Troitska. Les lumières d’Astkhik Hryhorian ajoutent au mystère, à la grâce et à la gravité de ce spectacle magistral. Armelle Héliot

Danse macabre : du 24 mars au 2 avril, au Théâtre du Soleil (du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 14h30). Cartoucherie de Vincennes, 2 route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Retraite et travail, les deux à repenser

À l’heure du débat houleux sur les retraites, de nombreuses voix tentent de déplacer le curseur. Parmi elles, économistes et sociologues, syndicalistes et chercheurs… Parue dans le quotidien Le Monde, la tribune de Pierre-Olivier Monteil, philosophe et enseignant en éthique à l’université Paris-Dauphine PSL.

Le débat sur les retraites a notamment fait émerger l’idée que le problème de fond était moins le projet de réforme que le travail lui-même. Pour une proportion croissante de salariés, ce dernier est aujourd’hui synonyme d’insatisfaction et de manque de sens. En attestent les manifestations de désengagement que sont l’absentéisme, le turnover [le départ et l’entrée de personnel], la démotivation face à des conditions d’exercice difficiles, les difficultés à recruter… Il n’y faut voir aucune « paresse », mais une critique en actes du travail que l’on fait, au nom de celui que l’on aime. Les salariés ne se résignent donc pas sans aigreur à occuper – parce qu’il faut bien vivre – un emploi essentiellement alimentaire.

Sous ce prisme, le départ à la retraite leur apparaît comme le moment de la « grande compensation » où l’on solde les comptes. D’un côté, c’est la légitime exigence de justice évoquée à propos de l’inégale durée de cotisation, rapportée à l’inégale espérance de vie. De l’autre, on peut cependant se douter que, pour le plus grand nombre, le compte n’y sera jamais. Car, quelles qu’en soient les conditions, comment la pension pourrait-elle remplacer ce qui n’a pas de prix, c’est-à-dire un travail sensé et épanouissant ? L’opposition à la réforme recouvre, à cet égard, un débat escamoté jusqu’ici. Celui qui oppose les partisans d’un signal de « bonne gestion » à adresser aux marchés et les tenants d’une certaine idée de la solidarité qui, à la suite du sociologue Marcel Mauss (1872-1950), considèrent les pensions comme un contre-don versé par la nation à ses retraités, en réponse au don qu’ils ont fourni quand ils étaient en activité.

Le sentiment d’être utile

Ce clivage entre raison gestionnaire et reconnaissance symbolique recoupe celui qui oppose, dans la sphère du travail, culture du résultat et éthique du métier, capitalisme prédateur et aspiration à donner de soi. On comprend, dès lors, l’amertume de ceux que l’argumentaire gouvernemental contraint de se soumettre à une logique qui, à leurs yeux, détourne de l’essentiel. En même temps que la retraite, c’est donc le travail qui est à repenser, en sorte qu’il soit gratifiant en tant que tel et permette, en définitive, une activité qui humanise. Après tout, travailler consiste à produire, certes, mais ce faisant, c’est aussi nous-mêmes qu’en travaillant nous produisons.

À ce titre, le travail devrait favoriser l’autonomie, à l’opposé du néo-taylorisme qui désapprend la responsabilité. Il pourrait être une expérience qui prépare au vivre-ensemble en privilégiant la commune appartenance à l’équipe, au métier, à la société, au lieu de la concurrence et de l’individualisation à outrance qui dissolvent les solidarités. Il devrait accréditer chez chacun le sentiment d’être utile, en permettant le travail bien fait et le sentiment du devoir accompli, aujourd’hui empêchés par l’obsession du chiffre. Une contribution majeure à cet égard peut être celle d’un management exerçant sa mission loyalement, au lieu de privilégier l’évitement en se dissimulant dans des dispositifs anonymes d’inspiration productiviste (production à flux tendu, numérisation…).

Réhabiliter le travail conduirait en outre à considérer les salariés pour ce qu’ils sont, à savoir des apporteurs en travail, à l’égal des apporteurs en capital que sont les actionnaires. Car, si ces derniers sont propriétaires de la société commerciale, ils ne le sont pas de l’entreprise, qui repose sur la double contribution du capital et du travail. C’en serait alors fini du regard suspicieux porté sur les salariés, jugés toujours trop coûteux et pas assez performants.

Simple variable d’ajustement

Ces perspectives pourraient sembler doucement utopiques et, de toute façon, hors de portée d’un gouvernement quel qu’il soit, puisque relevant du pouvoir d’organisation de l’employeur. Mais il n’en est rien. Car la loi Pacte de 2019 prévoit déjà la possible présence de représentants des salariés aux côtés de ceux des actionnaires au sein des conseils d’administration. Il suffirait d’y ajouter qu’ils le sont à parité, comme le prévoit la codétermination qui se pratique en Allemagne dans les entreprises privées de plus de 2 000 salariés. Cette réforme introduirait un souffle nouveau dans le monde du travail. Elle aurait en effet pour conséquence que les salariés, devenus copropriétaires, ne sauraient être traités comme une simple variable d’ajustement. Cela conduirait le management à une conversion du regard qui le porterait à s’intéresser aux réalités concrètes de leur engagement et à mettre au rancart la pédagogie sommaire qui croit pouvoir l’acheter avec de l’argent. Même le plus ignorant des jardiniers sait que les plantes ne poussent pas qu’en les arrosant, mais qu’il y faut aussi de l’engrais, un bon terreau, de l’ensoleillement… et de l’amour.

Nombre de ces préoccupations se retrouvent aujourd’hui dans ce qu’on appelle les « organisations apprenantes ». Des entreprises efficientes parce qu’elles savent que l’énergie qui lance dans l’action ne réside pas dans le formalisme des process, mais dans l’informel de relations que l’on entretient avec plaisir. Au total, si les ressorts du travail humain étaient seulement compris, la retraite ne serait plus attendue par les salariés comme une sorte d’indemnisation et une forme de revanche, mais comme le moment de se reposer de la saine fatigue d’une vie professionnelle accomplie.

Pour l’heure, nous en sommes loin. Remplacer la reconnaissance symbolique par de l’échange monétaire est économiquement très coûteux. L’efficience requiert une part de gratuité, ce que la raison gestionnaire a bien du mal à admettre. Que nos réformateurs l’entendent et se montrent un peu plus raisonnables, est-ce réaliste ? Pierre-Olivier Monteil

Pierre-Olivier Monteil est chercheur associé au Fonds Ricœur, enseignant en éthique à l’université Paris-Dauphine PSL. Il est l’auteur de La Fabrique des mondes communs. Réconcilier le travail, le management et la démocratie (Erès, 416 p., 19€50).

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Dario FO, ça peut rapporter gros !

Jusqu’au 18/03, au théâtre de la Tempête à la Cartoucherie (75), Bernard Levy met en scène On ne paie pas ! On ne paie pas ! Entre satire sociale et théâtre grand-guignolesque, une comédie aussi folle que désopilante de Dario Fo et Franca Rame. Pour dénoncer la vie chère, vilipender le libéralisme du pouvoir en place et inviter chaque citoyen à prendre son destin en main !

Écrite et créée dans les années 70 à Milan, Non si paga, non si paga ! n’a rien perdu de son actualité. Une pièce du célèbre couple italien, à la ville comme à la scène, Franca Rame et Dario Fo, prix Nobel de littérature en 1997 pour avoir « imité les bouffons du Moyen Âge en flagellant l’autorité et en faisant respecter la dignité des opprimés » selon les académiciens de la prestigieuse fondation. Faut pas payer ? Le mot d’ordre est lâché, toute coïncidence avec le temps présent ne peut être fortuite : vie chère, bas salaires, paupérisation des salariés… Un brûlot, une sulfureuse satire politique et sociale qui attise les vents de la révolte et soulève des vagues de contestation sur les planches de la Tempête !

En ce quartier populaire de la banlieue milanaise, c’est le branle-bas de combat au domicile d’Antonia. Il y a le feu sous les jupes des femmes, mais pas que… On y trouve aussi du millet pour canaris et de la pâtée pour chiens. Erreur de casting, pourrait-on dire ! Dans la précipitation, raflant tout ce qu’elle trouvait à portée de main, la maîtresse de maison n’a guère pris le temps de lire les étiquettes: une boîte de conserve ne peut contenir que des denrées alimentaires. Avec ses amies et copines, lasse de la flambée des prix, ne réglant déjà plus son loyer depuis des mois, elle a dévalisé le supermarché du coin. Contre tous les principes de son ouvrier de mari, fort légaliste quoique communiste patenté… Avant son retour imminent à la maison, elle doit donc cacher le butin : sous les jupons de Margherita, sa jeune voisine. Qui, pour justifier un ventre aux rondeurs manifestes, avoue une grossesse subite : encore un coup du pape opposé à tout mode de contraception !

Aussi incroyable qu’invraisemblable, Bernard Levy en maître d’ouvrage qualifié, la supercherie fonctionne au grand bonheur des spectateurs. De quiproquos inattendus en rebondissements hautement improbables, une renversante machinerie burlesque se met en branle dont Chantiers de culture se gardera bien de dévoiler les attendus ! Du jeune marié découvrant la grossesse miraculeuse de sa femme à la dégustation fort appréciée de la pâtée haut de gamme pour toutous embourgeoisés, du gendarme pactisant avec les délinquantes du porte-monnaie à tout un quartier se rebellant contre les profiteurs, entre humour et grosses rigolades, Dario Fo et Franca Rame signent sous couvert d’une folle pochade une critique acerbe et radicale de notre société de consommation. Servie par une succulente bande de joyeux drilles, des épouses à leurs maris sans oublier gendarmes et croque-morts (!), une « énooorme » pièce hilarante d’une brûlante modernité ! Yonnel Liégeois

Les 21 et 22/03 au Volcan, scène nationale du Havre. Les 30 et 31/03 au théâtre Montansier de Versailles. Du 05 au 07/04 au théâtre de Sénart, scène nationale.

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De l’usine au pissenlit

Jusqu’au 18 mars, au Théâtre de la Ville-Paris (Les Abbesses), Olivier Letellier propose  Le théorème du pissenlit. Un conte pour les jeunes et les autres, signé de Yann Verburgh et mis en scène par le nouveau directeur du Centre dramatique national Les Tréteaux de France.

Là-bas, quelque part, « au pays-de-la-fabrique-des-objets-du-monde  », dans de grandes usines où règne une discipline oppressante, de petites mains fabriquent une foule de produits de consommation ordinaires, destinés aux supermarchés de la planète. Ces petits bonshommes, garçons et filles, n’ont souvent pas plus de 12 ans, le même âge que ceux à qui sont destinés les jouets qu’ils assemblent. À partir de ce récit, dont on trouve les racines dans l’histoire vraie des enfants exploités en Chine, évoquée dans plusieurs reportages, Yann Verburgh a écrit Le théorème du pissenlit, un conte destiné aussi bien au jeune public qu’aux adultes. Et pour cause, il n’y a pas d’âge pour être jeune.

Sur la scène, dans les belles lumières de Jean-Christophe Planchenault, des dizaines de grandes caisses de plastique gris, semblables à celles destinées au transport des bouteilles de limonade, sont empilées et emboîtées les unes dans les autres. Décor unique, elles sont aussi boîtes à malice contenant quelques accessoires. Notamment des diabolos, objets prisés des jongleurs qui les font tourbillonner dans les airs et danser sur un fil comme de gros bourdons, qu’ils ne sont pas.

Un voyage entre réel et imaginaire

Le Théorème du pissenlit est un voyage poétique, sensible, drôle et rugueux que met en scène avec précision et tendresse Olivier Letellier. Nommé en juillet 2022 à la tête des Tréteaux de France, Centre dramatique national itinérant, il succède à Robin Renucci parti à la Criée, sur le vieux-port de Marseille. Il revendique sa sensibilité « pour le spectacle jeune public », mais pas que. « J’ambitionne un CDN ancré dans le présent, qui puisse aider à construire les citoyens de demain », avance Olivier Letellier. Dans une forme mélangeant réel et imaginaire, les cinq comédiens – Fiona Chauvin, Anton Euzenat, Perrine Livache, Alexandre Prince, Antoine Prud’homme de La Boussinière, avec la voix de Marion Lubat (également assistante à la mise en scène) – sont les personnages de l’aventure, chacun endossant plusieurs rôles, aucun n’étant attribué à un seul. Pas question pour autant de brouiller les pistes. Au contraire, le propos n’en est que plus vaste.

Tao, né au village du Rocher, doit, le jour de ses 13 ans, se rendre à la grande ville. Li-Na, partie à sa recherche, finira par retrouver sa piste… sur la chaîne de montage, dans l’usine géante et effrayante. Mais, parce que l’avenir appartient aux enfants, quoi qu’en pensent quelques vieilles barbes confites dans leurs privilèges et leur fortune, le désespoir vole en éclats. La colère gronde, l’action s’organise, un vent violent se lève. Si fort que l’usine sera dispersée, envolée. Finies les cadences, l’épuisement, les violences. Les petites fleurs jaunes, qui poussent dans les creux les plus improbables, brillent à nouveau comme des soleils. Gérald Rossi

Le théorème du pissenlit : du 23 au 25/03 au Théâtre de La Manufacture, Nancy. Les 29 et 30/03 à l’Espace des Arts, Chalon-Sur-Saône. Du 5 au 7/04 au Grand T, Nantes. Du 12 au 14/04 à La Maison des Arts, Créteil. Du 19 au 21/04 au Théâtre de Sartrouville. Les 4 et 5/05 au Quai d’Angers. Les 11 et 12/05 au Canal, Redon. Les 15 et 16/05 à la Scène nationale Bayonne Sud-Aquitaine. Les 25 et 26/05 au Théâtre d’Angoulême. Du 1er au 3/06 au Théâtre de Lorient.

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Ode à l’enfance assassinée

Créé au Théâtre de la Ville (75), Julien Fišera met en scène L’enfant que j’ai connu, les 9 et 10/03 à Ajaccio (2A) et le 12/03 à Bastia (2B). Un texte coup de poing d’Alice Zeniter sur la décomposition de la société française et les violences policières.

Elle marche de long en large sur le plateau où sont disséminés des cabas. Comme si elle venait de s’installer dans un studio ou un squat. Elle répète plusieurs fois qu’elle s’appelle Nathalie Couderc et qu’on l’a « peut-être vue à la télévision, il y a deux semaines ». Et puis, elle jette : « À la sortie du tribunal, j’ai dit : “ Je ne savais pas qu’en France on pouvait tuer des enfants blancs ” »Le ton est donné de L’enfant que j’ai connuun coup de poing théâtral et politique à partir d’un texte que Julien Fišera a commandé à Alice Zeniter et qu’il met en scène avec Anne Rotger comme seule et remarquable interprète.

Cédric avait 19 ans. Il a été abattu à l’issue d’une manifestation à Lyon, alors qu’il avait les bras en l’air. Le policier qui a tiré a bénéficié d’un non-lieu. Dévastée, révoltée, Nathalie Couderc, sa mère, ne veut pas se taire. Elle refuse d’appeler au calme contre les émeutes qui, déjà, se profilent. Elle ne plie pas devant les menaces de mort. Elle veut comprendre comment, en France, on a pu en arriver là. Comment les crimes racistes, qu’elle pensait être des « bavures » à cause « de la peur ou de la haine que pouvaient susciter les jeunes garçons à la peau noire ou bronzée » ont pu préparer le terrain à ces permis de tuer que s’octroie toujours davantage la police aujourd’hui.

En état de choc, elle laisse défiler le fil de ses souvenirs, cherche à en rassembler les morceaux, comme si elle pouvait y trouver des éclairages pour décrypter cette violence qui broie sa vie. Elle veut dépasser sa douleur pour Cédric et pour les autres. Les laissés-pour-compte que son fils a toujours accompagnés, ne lâchant rien au désir de transformation du monde qui le tenaillait. Un désir qu’elle avait partagé avec Laurent, le père de Cédric, mais auquel ils avaient finalement renoncé tous les deux, réalise-t-elle soudain. « Est-ce que, quand on est vieux, on ne peut plus être révolté ? Est-ce que nos capacités de révolte sont limitées, quoi qu’on puisse espérer, par les capacités de notre corps ? »

Dans un corps-à-corps avec le passé et le présent, un bout à bout des luttes et des renoncements traversés, elle dénonce un État qui a laissé une situation politique et sociale se décomposer. Qui met des jeunes lycéens à genoux, les mains derrière la tête. Qui élève toujours plus le niveau de répression. Le policier qui a tué a prétendu que Cédric avait un cocktail Molotov dans les mains. Ce que tous les témoignages ont invalidé. « Quand on avait l’âge de Cédric, on n’imaginait pas que la société française pourrait être ce qu’elle est maintenant », dit-elle encore.

Chaque phrase fait mouche et nous interpelle. « Jamais on n’aurait pu imaginer que le Front national aurait 89 députés et que des ministres diraient qu’il faut travailler avec eux, au cas par cas, que c’est un devoir républicain ». Elle nous embarque avec elle dans cette introspection. Nous prend à partie : «  Vous êtes d’accord avec moi ? » Oui, on est d’accord avec elle. Marina Da Silva

L’enfant que j’ai connu : les 9 et 10/03 à l’Aghja, Ajaccio ; le 12/03, à la Fabrique de théâtre-Site européen de création, Bastia. Texte à paraître à l’Arche Éditeur.

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Fabien Dupoux, les damnés de la mondialisation

Aux éditions Arnaud Bizalion, Fabien Dupoux publie Les oubliés. Depuis plus de 15 ans, le photographe parcourt mines, décharges et chantiers à la rencontre des damnés de la mondialisation. Un regard bouleversant sur ceux qui payent de leur vie la violence du travail. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Pablo Patarin

« Où que j’aille, les scènes semblent identiques, atemporelles, révoltantes. je n’ai jamais cherché à être là, j’avais besoin d’être là ». Fabien Dupoux

Un travailleur dans une carrière de granit fait levier avec un pied-de-biche pour faire tomber un rocher. Inde 2015

Du Mexique aux Philippines en passant par l’Inde et la Bolivie, Fabien Dupoux perçoit des scènes similaires, où les précaires subissent le commerce mondialisé, dont ils sont pourtant le rouage essentiel. Dans Les Oubliés, le photographe documentaire rend hommage à ces prolétaires méconnus de l’Occident, qu’ils soient mineurs ou pêcheurs. Lui qui a notamment travaillé sur les discriminations face au handicap, les mouvements sociaux chiliens ou les questions environnementales, il nous confronte aux situations tragiques et révoltantes de ces « petites mains », au travers de 59 photographies d’un noir et blanc contrasté réalisées sur près de dix-sept ans.

Les clichés de Fabien Dupoux s’accompagnent également de textes forts, écrits par Jean-­Christian Fleury, critique d’art et Léo Charles, maître de conférences à l’université Rennes-II et membre du comité d’animation des Économistes atterrés. Ce dernier rend hommage à la sincérité de la démarche du photographe et souligne son propos par un appel à la régulation des marchés, affirmant que le système économique libéral et les injustices qu’il produit n’ont rien d’inéluctable.

Un travailleur contemple la montagne de métal qui va être exportée depuis les Philippines jusqu’en Chine, en Malaisie et à Singapour. Philippines 2017

Pour expliquer le choix de son sujet, Fabien Dupoux invoque la notion de respect : « Ces hommes sont partie intégrante de notre société… Quelles que soient les conditions, regarder ses semblables au fond des yeux semble une question de décence, un acte de reconnaissance et de justice ». Les Oubliés rendent alors hommage à la dignité des travailleurs, sans pour autant éviter la controverse propre à la photographie sociale d’un voyeurisme indécent. Ici, certaines images sont remarquables par leur composition et leur aspect spectaculaire, mais l’ouvrage évite le piège de l’esthétisation des souffrances.

Un mineur de soufre dans la montée du volcan Kawah Ijen. Indonésie 2016

Il nous conte l’histoire des familles burinant dans les carrières de granit de Karnataka, en Inde, dont les corps atrophiés témoignent de l’inhumanité en jeu. On y retrouve aussi les travailleurs informels des mines de charbon, inhalant vapeurs et poussières toxiques à longueur de journée. Dans la décharge de Bantar Gebang, les ramasseurs récoltent des composants électroniques, métaux et plastiques susceptibles d’être transformés avant leur exportation vers la Chine, malgré les risques de contamination au VIH.

Un mineur charge un bloc de charbon sur sa tête, carrières de Jharia. Inde 2015

En Bolivie, les ouvriers d’une mine d’argent et de zinc perpétuent une activité dangereuse, devenue illégale en raison de la surexploitation, mais convoitée en raison de l’état de pauvreté du pays. Au fil de ses errances, Fabien Dupoux partage leur quotidien, guidé par sa curiosité et son émotion. Il documente le labeur de ces travailleurs contraints à œuvrer au péril de leur vie, créateurs d’une richesse dont ils ne profiteront jamais.

Photo d’une photo du chantier de démolition navale d’Alang en Inde en 2015 superposée à la réparation d’un navire de croisière sur le port autonome de Marseille en 2017

Sans culpabiliser le lecteur, l’ouvrage invite à la réflexion en photographiant la suite de la chaîne de production, comme aux chantiers navals de Marseille où le métal est réemployé, avec un constat sans appel : si ces « oubliés » sont contraints à de tels modes de vie, l’Occident en profite largement. Car ce sont bien ces sacrifices qui offrent le mode de vie dont disposent les pays riches, prônant un productivisme effréné dont ils subissent rarement les conséquences. Pablo Patarin, © Fabien Dupoux

Les oubliés, de Fabien Dupoux. Jean-Christian Fleury et Léo Charles pour les textes (Arnaud Bizalion éditeur, 136 p., 59 photos, 35€).

C’est ainsi que les hommes vivent

« On ne parle plus, ou peu, de lutte des classes. La mondialisation semble n’être que flux, purs échanges, liquidité. Pourtant, les travailleurs peinent, se lèvent tôt, font des cadences infernales, s’usent le corps et l’esprit. Les damnés de la terre n’ont pas disparu… Pendant une quinzaine d’années, de la Bolivie aux Philippines, du Mexique à l’Inde, du Pérou à l’Indonésie, le photographe est allé à la rencontre de ces invisibles, documentant leur quotidien, leurs lieux de travail, la réalité des conditions de leur survie économique.

Nous sommes dans des mines de charbon, dans une fonderie d’acier, dans des chantiers de réparation, destruction et construction navales, dans une décharge publique de plastique, dans une mine de soufre, dans une mine d’argent et de zinc, avec des pêcheurs au calmar. Presque partout, une atmosphère d’intense pénibilité, de pollution, d’inhumanité. Il ne s’agit pas de s’apitoyer mais de montrer ce qui est, la dignité des travailleurs et la dureté de leur labeur. Les images sont produites dans un noir et blanc contrasté, ou dans des nuances de gris très fines.

Sisyphe est aujourd’hui un ouvrier indien cassant des blocs de pierre, et se tuant à la tâche. Dialogues muets, et bris de paroles ». Fabien Ribéry, in L’intervalle.

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Femmes, foot et but !

Du 8 au 18/02, au Théâtre des quartiers d’Ivry (94), Pauline Bureau propose Féminines. Au lendemain d’une Coupe du monde au Qatar qui fit polémique, la metteure en scène revisite l’ascension de l’équipe féminine de Reims dans les années 1970. Un spectacle qui a tout pour faire l’unanimité.

Des femmes sur un terrain de foot ? Imaginée en 1968 par un journaliste pour la kermesse du quotidien « L’Union » de Reims, l’attraction va faire événement. S’inspirant de l’histoire de cette équipe devenue championne du monde, dont elle a rencontré plusieurs protagonistes, Pauline Bureau en tire un spectacle haut en couleurs. Elle y questionne l’esprit d’équipe, la soif d’émancipation comme les préjugés. Sur le plateau central transformé en vestiaires, on observe la formation de l’équipe entre Joana, jeune sportive aguerrie, Jacqueline, femme au foyer qui débarque en espadrilles et le coach bienveillant. Sur l’écran vidéo qui surplombe la scène, on suit la progression des joueuses sur le terrain.

Ça court, ça tombe, ça se plante, ça encaisse et ça marque avec les héroïnes de Féminines ! Le décor se transforme, on pénètre dans les foyers : la salle à manger où  la gamine Marinette cache sa passion du ballon à un paternel ras du front, la chambre où Rose se fait cogner par un mari qui refuse qu’elle continue à travailler. En hauteur, l’écran fait place à un plateau où trois ouvrières s’échinent sur les chaînes de l’entreprise Gravix. Elles se mettront en grève en ce printemps 1968. Pas simple de s’affranchir… Les personnages joués avec brio par les acteurs de la compagnie éclairent tous les terrains : sportif, intime, politique. Les scènes sont souvent cocasses telles celle où Marinette se plante copieusement dans ses entrechats, plus sombres quand les ouvrières enchaînées à leur machine répètent les mêmes gestes, voire graves quand la violence se pointe.

Féminines est une pièce enthousiasmante d’autant qu’elle décrit une ascension fulgurante : l’équipe de foot va enchaîner les tournées y compris aux États-Unis avant de gagner la Coupe du monde à Taipei (Taïwan) en 1978. Un exploit à plus d’un titre quand on sait que la passion footballistique fut interdite aux femmes par le régime de Vichy, via une liste des sports qui leur sont prohibés. Grâce à un florilège de figures comme de situations, la pièce souligne aussi les points de tension qui surgissent quand les femmes sortent du cadre. « Si la définition du féminin change, celle du masculin aussi et tout le monde y gagne, dans une identité plus complète », résume la metteure en scène. Après ses pièces tirées d’entretiens avec des habitantes de Sevran, Mon cœur sur le scandale du Médiator et la figure d’Irène Frachon ou Hors la loi autour du procès de Bobigny de 1972, Pauline Bureau et sa troupe signent une fois encore un spectacle salutaire. La bonne nouvelle ? Il repart en tournée nationale un peu partout en France dès février, courez-y ! Amélie Meffre

Féminines : du 08 au 18/02, au TQI. En tournée jusqu’au 09/05, de Bron (le 24/02) à Caluire et Cuire (les 8 et 9/05).

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