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Les tréteaux d’Olivier Letellier

Du 11/07 au 24/08, les Tréteaux de France posent chapiteau et ateliers de lecture en Île de France. Directeur du seul Centre dramatique national itinérant, Olivier Letellier ne manque pas de projets poétiques et musclés. La mission de l’incorrigible passeur ? Porter le théâtre là où il n’est pas.

Des rafales de vent gonflent le chapiteau. Les cordes qui le maintiennent au sol claquent comme les haubans dans un port par gros temps et une averse de grêlons tambourine sur la toile. En dépit des éléments aujourd’hui déchaînés, Olivier Letellier ne perd pas sa bonne humeur. Montrant un furtif rayon de soleil, il lance, tout sourire : « Voilà le beau temps qui revient ! » Et il accueille des gamins venus participer avec leur professeure de CM2 à une des séances de Killt, autrement dit « ki lira le texte », un dispositif hybride entre théâtre et lecture participative. Le comédien Nicolas Hardy s’empare alors, avec les jeunes, de la Mare aux sorcières, une belle fable écologique et fortement humaine, écrite par Simon Grangeat.

Des textes pour « outiller » les jeunes et leur donner à penser

Directeur des Tréteaux de France, unique Centre dramatique national itinérant, Olivier Letellier présente avec ce Killt l’esprit essentiel de son projet, à savoir passer commande de textes à des auteurs comme Catherine Verlaguet, Antonio Carmona, ou encore Marjorie Fabre, pour n’en citer que quelques-uns, puis les confronter au public. Avec Robin Renucci, désormais à la tête de La Criée, à Marseille, les Tréteaux de France avaient mis en lumière les grands classiques. Son successeur mise sur les « écritures contemporaines,nous voulons faire des Tréteaux un CDN ancré dans le présent pour aider à construire les citoyens de demain ». Il défend ainsi un théâtre pour tous, « de 0 à 110 ans, car on ne voit jamais les petits venir seuls au théâtre. Les textes pour la jeunesse ou les adultes sont pour nous identiques, mais avec une particularité quand même : pour les enfants, il y a toujours de la lumière au bout de l’histoire ».

Né en 1972 dans la région parisienne, soit bien après la création de ce CDN original par Jean Danet en 1959, Olivier Letellier a toujours eu le théâtre et sa transmission dans son ADN. À tel point qu’il lui est arrivé de sécher des cours au lycée pour animer des ateliers théâtre dans une école primaire. Avec de la suite dans les idées, il explique que, désormais, « consacrer les Tréteaux de France à la création pour l’enfance et la jeunesse est un choix politique ». Et de préciser avec conviction : « Les jeunes, on ne va pas les protéger et les mettre sous cloche. Leur parler de la société et des grandes questions en débat comme l’environnement, le genre, les sexualités, les familles recomposées, les migrations, etc., ça ne fait que les outiller, leur donner des moyens de penser pour les rendre plus forts ».

350 représentations, avec une dizaine de spectacles différents

À la question « il n’y a pas de Molière dans votre programmation ? », après l’année du 400 e anniversaire et alors que de tout temps des classes entières sont invitées à découvrir en « séance scolaire » le Bourgeois Gentilhomme ou le Malade imaginaire, Letellier, toujours souriant, répond : « Eh bien non, je le laisse à tous ceux qui le veulent. Je suis convaincu que l’on a aujourd’hui d’autres choses à raconter ». Cette saison, se réjouit-il, les Tréteaux proposent 350 représentations, avec une dizaine de spectacles différents. Cet été, ils sont présents notamment sur les bases de loisirs d’Île-de-France, les séances sont gratuites et ouvertes à tous. Jusqu’au 14/07, Killt est aussi présent à la Maison Jean-Vilar, dans le cadre du Festival d’Avignon, avec les Règles du jeu de Yann Verburgh . Avant les Tréteaux, Olivier Letellier animait la Compagnie du phare, désormais en sommeil, et dont le répertoire a été repris par le CDN, qui emploie donc les ex-salariés et intermittents de la compagnie. Le groupe s’est étoffé avec plus de personnels administratifs, plus de techniciens, plus de comédiens…

Et les projets ne manquent pas, poétiques et musclés. « Pour des salles de spectacle comme pour des lieux non équipés, c’est cela aussi notre mission, porter le théâtre là où il est absent ». Il imagine ainsi de jouer « dans des mairies, des écoles et autres lieux publics. Un auteur pourrait écrire une fiction sur des débats au conseil municipal d’une commune, par exemple, en y interrogeant le mythe de l’opposante Antigone ». Olivier Letellier, toujours pour porter du théâtre ailleurs, pense aussi à des scènes dans des commerces. « Imaginez que dans la boucherie du quartier ou du village, on vous raconte l’histoire de Barbe bleue. Est-ce que, le lendemain, vous ne porterez pas un regard différent sur le boucher et sur son billot ? ». Propos recueillis par Gérald Rossi

Les Tréteaux de France : le CDN sera présent du 11 au 16/07 sur l’île de loisirs du Port aux cerises de Draveil (91), du 22 au 27/07 sur celle de Créteil (94), du 8 au 13/08 sur celle de Cergy-Pontoise (95), du 19 au 24/08 sur celle de Saint-Quentin en Yvelines (78). Entre ateliers et lectures, il présentera notamment Killt-La mare à sorcières, une expérience en immersion dans un texte de théâtre, Échappées belles : issue de secours, un spectacle déambulatoire en plein air et La mécanique du hasard, jouée sous chapiteau.

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La Rotonde, la Bourse et la vie

Jusqu’au 22/07 pour l’un et 29/07 pour l’autre en Avignon (84), le Théâtre de la Rotonde et celui de la Bourse du Travail présentent Hospitalis anima et Jean-Jaurès, une voix, une parole, une conscience. Deux lieux atypiques, consacrés au spectacle vivant durant le festival : le siège des cheminots de la région PACA, celui des syndicats CGT du Vaucluse. Sans oublier Faire commune ?, au Théâtre des Trois Soleils.

Attention, un spectacle peut en cacher un autre ! Comme les locos roulant à proximité, en quête de la bonne voie sur le plateau tournant de la gare SNCF d’Avignon : le théâtre de la Rotonde porte bien son nom ! Qui, au cœur des cités ouvrières, distille depuis de nombreuses années musique et chansons, théâtre pour petits et grands loin du tumulte qui agite la ville intra-muros… Une initiative du CASI, le Comité d’activités sociales et culturelles des cheminots de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur qui, sans contrepartie financière, accueille avec dégrèvement les comédiens en son théâtre de pierre ou sur son aire de verdure, les invite à « exercer leur art avec la seule contrainte du plaisir », affirme Sébastien Gronnier, l’original chef de train. Dont la compagnie L’épicerie culturelle, avec Hospitalis anima : un spectacle créé en 2019, une commande de la MTH, la mutuelle des hospitaliers et territoriaux. D’un témoignage l’autre, la mise en voix du malaise et mal-être des personnels soignants aggravés par la pandémie de la Covid, de la crise du système hospitalier avec la fermeture de services d’urgence et l’ampleur des déserts médicaux.

La tradition perdure, à l’heure du festival la salle de réunion de l’Union départementale CGT du Vaucluse se transforme en théâtre éphémère ! Avec la mise à disposition des lieux gratuitement pour les compagnies sélectionnées. « Comme chaque été, vous pourrez à loisir apprécier le travail des comédiens qui s’y produisent et partager des moments d’échanges et de débats dans notre cour. La culture a toujours été indissociable de l’activité syndicale », souligne Frédéric Laurent, le directeur du lieu. Où l’inoubliable « Thierry la Fronde » de notre jeunesse, alias Jean-Claude Drouot à la barbe fleurie par le temps, nous conte l’épopée d’un jeune paysan devenu député et orateur de génie : Jean Jaurès, une voix, une parole, une conscience ! « Je poursuis mon parcours Jaurès pour faire entendre la conviction profonde et loyale de cet apôtre de paix, ses adresses aux lycéens, aux instituteurs, son indignation devant toute forme d’égoïsme et de barbarie », confie le talentueux interprète. Incarnant, avec forte ressemblance et force persuasion, le défenseur des opprimés et le tribun de la classe ouvrière ! Yonnel Liégeois

Hospitalis anima : par L’épicerie culturelle. Jusqu’au 22/07, à 16h00 (relâche les 14 et 15/07).    Théâtre de la Rotonde, 1A rue Jean Catelas, 84000 Avignon (Tél. : 06.80.50.43.87).

Jean Jaurès : avec Jean-Claude Drouot. Jusqu’au 29/07, à 13h00 (relâche les 10-17 et 24/07). Théâtre de la Bourse du Travail, 8 rue Campagne, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

À voir aussi :

Jusqu’au 29/07, au Théâtre des Trois Soleils, Garance Guierre présente Faire commune ? De 1871 à nos jours, une histoire du mouvement ouvrier contée avec humour et en musique. Créée en 2017, la pièce est coproduite par la Bourse du Travail de Malakoff (92). « Une création artistique qui n’aurait pu voir le jour sans le financement participatif », souligne Gérard Billon-Galland, son président. Dans la tradition de l’éducation populaire, des épisodes marquants de l’histoire ouvrière squattent ainsi les planches du théâtre : de la Commune de Paris au Front Populaire, du Conseil national de la Résistance à la grève des mineurs en 1963… Produit de la rencontre du travail en recherche historique des militants de la CGT et de la représentation vivante avec la compagnie Megalocheap, la pièce éclaire la dimension humaine inscrite dans les soubresauts et la mémoire du mouvement social. Régis Frutier

Faire commune ? : par la compagnie Megalocheap. Jusqu’au 29/07, à 20h45 (relâche les 11-18 et 25/07). 3 Soleils-Chapelle Sainte Marthe, rue Saint Bernard, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.88.27.33).

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De Kaboul à Villeurbanne, des Antigones afghanes

Du 28 au 30/06, à Villeurbanne (69), Jean Bellorini propose Les messagères. Sur la scène du Théâtre National Populaire, neuf jeunes comédiennes afghanes formidables jouent leur propre révolte corps et âme. Une aventure humaine et théâtrale exceptionnelle.

Elles sont neuf : Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor, Sediqa Hussaini, Shakila Ibrahimi, Shegofa Ibrahimi, Tahera Jafari, Marzia Jafari, Sohila Sakhizada. Elles ont entre 19 et 24 ans. Elles faisaient partie de l’Afghan Girls Theater Group, la seule troupe exclusivement féminine fondée à Kaboul fin 2015 par le metteur en scène Naïm Karimi, alors qu’elles étaient encore lycéennes. La troupe avait passé un partenariat avec l’Institut Français en Afghanistan. Ensemble, elles écrivaient et jouaient régulièrement. Puis leur vie a basculé, avec celle de toute la population et des femmes plus particulièrement, lorsque fin juillet 2021, les  talibans ont repris le pays et fait main basse sur Kaboul le 15 août de cette année-là.

En France, à l’initiative de la plasticienne et performeuse Kubra Khademi, un appel est lancé pour secourir ces artistes afghans menacés de mort ou d’emprisonnement. Plusieurs directeurs et directrices de centres dramatiques nationaux, de centres chorégraphiques et de scènes nationales y répondent et s’engagent à les accueillir dans leur exil. Les toutes jeunes femmes de l’Afghan Girls Theater Group vont atterrir dans la métropole lyonnaise et bénéficier de dispositifs d’accompagnement, soutenues par Joris Mathieu (directeur du Théâtre Nouvelle Génération) et Jean Bellorini (directeur du TNP, Théâtre National Populaire). Elles ne seront pas séparées, auront accès à des cours de français – aucune d’entre elle ne le parlait -, pourront suivre des études, travailler et, surtout, poursuivre leur formation théâtrale. 

Aujourd’hui, elles à sont l’affiche du Théâtre National Populaire avec Les Messagères, d’après Antigone de Sophocle, dans la mise en scène de Jean Bellorini, joué en dari et surtitré en français. Aucune d’entre elles ne connaissait ce texte – traduit du persan au dari par Mina Rahnamaei – qu’elles ont choisi parmi nombre de propositions. Une véritable révélation pour elles tant la dialectique du NON d’Antigone à Créon, de la désobéissance d’une femme à un tyran (« tant que je serai vivant aucune femme ne me dominera »), est au cœur de leur propre histoire. Une révélation aussi pour le public qui les découvrira dans la grande salle du TNP, avant une tournée à mettre en place. C’est ce que promettent les dernières séances de travail, impressionnantes d’exigence et de beauté. Saluons les choix de mise en scène – un immense plan d’eau au-dessus duquel évolue un astre dans sa lumière et sa noirceur – qui laissent tout l’espace au jeu des actrices, et surtout à leur présence, une à une et ensemble. 

Ce chœur de jeunes femmes qui entre en scène avec fragilité et puissance, ancrage et légèreté, confrontant sa propre langue et histoire à une histoire millénaire universelle, va bien au-delà d’une aventure théâtrale. Pour elles, c’est aussi la construction de leur être en devenir et en autonomie qui est en jeu. Pour nous, la mise en partage du monde d’où elles viennent. Marina da Silva

Les messagères, d’après Antigone de Sophocle : du 28 au 30/06 au Théâtre National Populaire – Villeurbanne, dans une mise en scène de Jean Bellorini (Tél. : 04.78.03.30.00). Une tournée est en cours d’élaboration.

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Emma Dante, fabuleuse conteuse

Jusqu’au 28 juin, au Théâtre de la Colline (75), la metteure en scène Emma Dante présente La scortecata. Un conte de l’écrivain et poète napolitain Giambattista Basile (1583-1632) : quand la vieillesse rêve d’une nouvelle jeunesse… Au rendez-vous de l’imaginaire, entre humour et détresse.

Assises face à face, les deux sœurs offrent un triste spectacle : vieilles, elles sont usées, voûtées, brisées, cassées… Pire encore, d’une laideur à faire pâlir ou vomir, elles ont fait fuir tous les éventuels prétendants de leur entourage ! Deux vieilles filles qui ne cessent de se quereller, d’échanger de sempiternels reproches, voire des insultes, se mouvant avec peine, éructant à loisir, d’une chaise l’autre se crêpant le chignon à défaut de s’envoyer des mots doux : tel est le tableau, pas vraiment engageant, qui s’impose aux yeux du public, lorsque les projecteurs inondent de lumière le grand plateau du Théâtre de la Colline à l’occasion de l’adaptation du conte du napolitain Giambattista Basile, La scortecata.

Dans des combinaisons élimées et d’un autre âge, les deux commères ne cessent de sucer leurs doigts pour les rendre aussi lisses qu’une peau de jeunette. Sans manquer d’entrecouper leur manie mandibulaire de réparties plus ou moins fleuries à l’encontre l’une de l’autre : bouche édentée, morue qui pue, sorcière poilue… La liste est longue, ce n’est qu’un bref aperçu, ce n’est que le début. De surprise en surprise, les deux évadées d’un potentiel ehpad implanté en terre napolitaine au XVIIème siècle nous en réservent plus d’une ! La plus explosive, la plus incroyable ? L’une des mamies a envoûté le roi. Subjugué dans la profonde nuit italienne par une voix de vierge effarouchée, le jeune monarque libidineux et péteux, dont seul l’assouvissement de ses bas instincts lui sert de conduite générale, rêve d’une nuit de luxure avec la donzelle.

Plus dure sera la chute, et sa déconvenue, lorsqu’il découvrira la supercherie et ce corps flétri aux portes de l’outre-tombe : il se souviendra longtemps de cette orgie royale ! La seconde surprise, aussi déroutante et délirante ? Comme le veut la tradition théâtrale aux grandes heures du royaume de Naples, ce sont des hommes qui endossent le costume, piteux et miteux, des deux mégères. Deux comédiens prodigieux, Salvatore d’Onofrio et Carmine Maringola, qu’Emma Dante dirige sous les faux airs de la commedia dell’arte ! Un délire grandiose, faire fi de la vieillesse ennemie et succomber enfin au désir de la chair qu’ils explorent, du verbe et du geste, avec une incroyable audace. Se moquant du pouvoir des puissants, brocardant les rêves de jeunesse éternelle, renvoyant les vieilles dames comme le roi à leurs pires insanités ! Entre humour noir et farce macabre, un conte vraiment pas sage, à déguster sans aucune modération, sur le poids des ans et la fuite du temps. Yonnel Liégeois

La scortecata : jusqu’au 28/06, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h30 au Théâtre national de La Colline. Aux mêmes dates, Emma Dante présente aussi Pupo di zucchero, l’adaptation d’un autre conte de Giambattista Basile. Deux spectacles en napolitain, surtitrés en français.   

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Pelloutier cherche patron !

Organisé par le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (44), le prix littéraire Fernand Pelloutier 2023 a rendu son verdict. Il est décerné à Il est où le patron ?, signé Maud Bénézit&Les paysannes en colère. Un roman graphique qui dénonce le patriarcat et le machisme en milieu agricole.

Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.

Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire (CCP) de Saint-Nazaire fait de la résistance ! Il défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. Depuis 1992, le CCP organise donc le prix Fernand Pelloutier. Consacré à la bande dessinée et au roman graphique, un original prix littéraire du nom du militant nazairien (1867-1901), l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail.

Le 8 juin, dans les locaux de l’école des Beaux-Arts de Saint-Nazaire, Pelloutier a rendu son verdict ! Des votes très diversifiés, des résultats très serrés entre les sept albums en compétition… Au final, il a couronné Il est où le patron ?, le roman graphique signé Maud Bénézit&Les paysannes en colère. L’argumentaire ? Au fil d’une saison agricole, dans un petit village de moyenne montagne, trois femmes paysannes se rencontrent, s’entraident et se lient d’amitié. Toutes trois sont confrontées au sexisme ambiant. En les suivant dans la pratique de leur métier, on accompagne leur cheminement quotidien sur les questions féministes et aussi sur la difficulté de la vie agricole. Bonne lecture et rendez-vous l’an prochain pour de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois

Il est où le patron ?, un roman graphique signé Maud Bénézit&Les paysannes en colère (éd. Marabout/Marabulles, 176 p., 19€95). Le Centre de culture populaire : 16, rue Jacques Jollinier, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04),  contact@ccp.asso.fr.

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Morts au travail, l’hécatombe

Aux éditions du Seuil, Matthieu Lépine publie L’Hécatombe invisible, enquête sur les morts au travail. Entre 2019-2022, ils furent 1339 à mourir sur le chantier ou à l’entreprise. Un fléau qui touche en priorité les jeunes, amplifié par la précarisation et de mauvaises conditions de travail. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°359, juin 2023), un article de Clément Lefranc.

Chaque jour, en France, des femmes et des hommes meurent au travail. Le silence qui entoure ces tragédies, constate l’auteur, ne peut pas laisser indifférent. C’est pourquoi, depuis quatre ans, il relève minutieusement dans la presse les accidents du travail aboutissant à un nombre de décès qui, sur la période 2019-2022, s’élève à 1 399 cas. Parce qu’ils ne sont pas toujours bien encadrés, qu’ils manquent de formation ou encore qu’ils entretiennent un rapport au risque différent de celui de leurs aînés, les jeunes sont davantage touchés par ce fléau.

Par ailleurs, la précarisation et les conditions de travail dérégulées amplifient les risques, comme l’illustre le cas de ce jeune ouvrier happé par une machine agricole alors qu’il enchaînait sa onzième journée de travail d’affilée. Professeur d’histoire et de géographie, Matthieu Lépine ne fait pas que témoigner des drames qui endeuillent le monde professionnel. En mettant en perspective la construction du droit du travail, et les coups de boutoir dont celui-ci a été victime récemment (à l’exemple de la disparition des Comités d’hygiène et de sécurité, noyés dans les Comités sociaux et économiques), l’auteur ne cache pas son pessimisme. Les tragédies qu’il décrit établissent le fait que les reconfigurations récentes du monde du travail (sous-traitance, précarisation) sont largement responsables d’une vulnérabilité accrue, dont certains secteurs, tels que le BTP, les transports et l’agriculture sont les porteurs emblématiques. Les politiques de prévention sont impuissantes à contenir les dérives et les inspecteurs du travail bien trop rares pour agir efficacement.

Le système judiciaire, quant à lui, va même jusqu’à compliquer les démarches des familles des victimes en quête de vérité et de réparations. Mourir au travail, conclut l’auteur, n’est pourtant pas une fatalité. Il fallait déjà, pour s’en persuader, prendre conscience de la fréquence des accidents qui fauchent prématurément tant de jeunes travailleurs. Le travail documenté de Matthieu Lépine en apporte la démonstration. Clément Lefranc

L’Hécatombe invisible. Enquête sur les morts au travail, Matthieu Lépine (Le Seuil, 224 p., 19 €). Dans ce même numéro de juin, la revue s’interroge : Qu’est-ce que l’amitié ? Un imposant dossier, fort instructif. Sans oublier l’éclairant entretien avec Bertrand Badie, « La géopolitique est une affaire humaine ».

Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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La laïcité, ni ouverte ni fermée

Spécialiste des rapports religion/politique, le philosophe Henri Peña-Ruiz défend une « laïcité universaliste, soucieuse d’émancipation », rêvée par Condorcet et Victor Hugo. Il s’oppose à l’idée d’un adjectif accolé au principe de laïcité. Parue dans l’hebdomadaire Marianne, une chronique de l’auteur du Dictionnaire amoureux de la laïcité.

Depuis vingt ans, j’enseigne la laïcité en France dans les collèges, les lycées et les IUFM. Et je constate l’attachement de la plupart des professeurs à la laïcité sans adjectif, ni fermée ni ouverte. Il en va de même pour les élèves, dès lors qu’on leur explique la laïcité et le sens de ses règles. Quant aux mérites supposés du modèle anglo-saxon, on peut en douter. Au Royaume-Uni, la liberté vestimentaire des élèves est nulle, car le plus souvent un uniforme leur est imposé. Par ailleurs, à l’initiative de l’archevêque de Canterbury, plus de cinquante « conseils de la charia » interviennent dans les affaires judiciaires sur le fondement du Coran, qui consacre l’esclavage sexuel de la femme : « L’homme ira à sa femme quand il le voudra et comme il le voudra. » Pour l’homme, le divorce se fait par simple répudiation unilatérale. Pour la femme, c’est un calvaire. Quant à l’omniprésence de la religion dans les cérémonies publiques, elle viole l’égalité de traitement due aux athées et aux agnostiques britanniques, qui s’en plaignent. Voilà les vertus supposées du modèle multiculturaliste anglais !

Ce rappel nous fait mesurer la chance qui est la nôtre en France avec une laïcité universaliste, soucieuse d’émancipation, rêvée par Condorcet et par Hugo (« Je veux l’État chez lui, et l’Église chez elle »). Un vœu comblé par la loi de séparation laïque du 9 décembre 1905, et par celle du 15 mars 2004, qui met les élèves à l’abri des prosélytismes religieux. Quand on défend la liberté et l’égalité, on ne leur accole pas un adjectif. Parle-t-on d’« égalité ouverte » ? Fidèle au triptyque républicain, la laïcité se définit comme un cadre juridique destiné à garantir la liberté de conscience et l’égalité de traitement de toutes les personnes, quelles que soient leurs options spirituelles, tout en leur assurant les bienfaits d’une puissance publique consacrée au seul intérêt général. D’où la paix. Un tel constat n’implique pas que l’on soit un « laïcard », notion vulgaire. N’oublions pas le rôle politique noble de la laïcité. Pour donner toute sa force à la République, former l’homme libre, le citoyen incommode et le travailleur qui ne confond pas l’efficience avec la soumission.

Ce rôle politique est mal vu par les fanatiques religieux, qui sont prêts, on le sait, à tuer. Samuel Paty illustrait ce rôle par un enseignement courageux et irréprochable. Comme le montrent les remarquables livres de David Di Nota et de Stéphane Simon, il n’a pas eu le soutien que la hiérarchie de l’Éducation nationale aurait dû lui apporter sans atermoiements et avec vigueur. Hélas, le triste « pas de vague » et la rhétorique gnangnan de l’« apaisement » l’ont abandonné, alors que les réseaux sociaux le menaçaient et que la rupture d’anonymat aurait dû lui valoir une protection policière immédiate. Peureux a priori, les professeurs ? Non et non. Mais inquiets de ne pas se sentir assez soutenus par une hiérarchie enlisée dans sa crainte d’affronter le réel, et dans les renoncements qui en résultent. Henri Peña-Ruiz

Dictionnaire amoureux de la laïcité, par Henri Peña-Ruiz (Plon, 950 p., 25€). Qu’est-ce que la laïcité ?, par Henri Peña-Ruiz (Folio, 352 p., 10€20). Dieu et Marianne, philosophie de la laïcité, par Henri Peña-Ruiz (PUF, 408 p., 19€50). J’ai exécuté un chien de l’enfer, par David Di Nota (Le Cherche Midi, 160 p., 16€). Les derniers jours de Samuel Paty, par Stéphane Simon (Plon, 240 p., 20€90).

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Amours, de la prison à la scène

Les 08 et 09/06, au Musée du Louvre-Lens (62), Joël Pommerat propose Amours (2). Créé en prison, le spectacle réunit deux anciens détenus et trois actrices professionnelles : une performance humaine, si humaine. Mieux qu’un spectacle, une leçon de vie.

Comme pas mal de ses pairs, le metteur en scène Joël Pommerat intervient en prison. Un engagement évident auprès de détenus pour l’un des metteurs en scène les plus créatifs de sa génération, loin des lumières de la ville. Premier spectacle en 2014, à la maison centrale d’Arles. Il y croise Jean Ruimi, ancienne figure du grand banditisme marseillais qui, dans le cadre d’ateliers en prison, écrit Désordre d’un futur passé, fragments de témoignages recueillis in situ auprès de ses codétenus. Le spectacle est joué deux fois en décembre 2015. En 2018, Joël Pommerat (avec la collaboration de Caroline Guiela Nguyen, désormais directrice du TNS) propose à ce même groupe de détenus de jouer une réécriture de Marius, d’après Marcel Pagnol. En 2019, l’aventure se poursuit, toujours avec le soutien des autorités pénitentiaires mais dans une économie plus restreinte. Une contrainte qui n’effraie pas Pommerat, qui voit là l’occasion de revenir à un geste théâtral simple, sans décor, sans lumière, sans son, sans costumes, avec juste quelques chaises. Pommerat les entraîne dans un nouveau chapitre de cette aventure théâtrale si singulière. Ce sera Amours (1). C’est dorénavant Amours (2)qui tourne hors les murs, dans les théâtres, avec deux anciens détenus désormais libres, Jean Ruimi et Redwane Rajel (qui avait joué dans le Hamlet mis en scène par Olivier Py à la prison du Pontet) et trois comédiennes professionnelles – Élise Douyère, Roxane Isnard et Marie Piémontèse.

La pièce a été créée entre les murs des Baumettes historiques, en 2019, à Marseille. Elle se joue désormais partout en France, dans des théâtres et autres lieux connexes, dans les conditions particulières énoncées plus haut, devant une petite quarantaine de spectateurs par représentation. C’est un montage de textes de Pommerat qui proviennent de Cercles/FictionsCet Enfant et la Réunification des deux Corées. Des histoires de vies, souvent cabossées, des histoires d’amours et de dés­amours, des histoires au bord de la folie, de celle qui fait irruption dans le quotidien d’hommes et de femmes ordinaires, sans crier gare, et provoque des déflagrations intimes.

Échanges au cordeau, duos d’acteurs qui se font et se défont au fil de ces courtes scènes jouées sans effet de manches, avec un naturalisme qui crée des zones de tensions et de turbulences vertigineuses. Chacun tient son rôle dans ces face-à-face troublants qui déroulent des tranches de vie où le fait divers, ici, n’est pas jeté en pâture au spectateur mais sublimé par la tragédie qui se joue à l’échelle d’une humanité à la dérive. Une humanité le plus souvent ignorée, caricaturée, méprisée. C’est toute la force de l’écriture de Pommerat que l’on retrouve dans l’attention qu’il porte à ceux qu’on range dans la marge. Chez lui, ces petites gens se métamorphosent en héros, se débattent avec les moyens du bord sur le fil d’une vie le plus souvent chaotique. On est saisi par l’authenticité et la générosité du jeu. Un jeu sobre qui résiste à toutes les facilités, à toutes les évidences ; un jeu tout en retenue qui laisse percevoir les errements intimes, les doutes et les espoirs qui jaillissent au détour d’un mot, d’un silence, d’un regard qui se perd dans le noir. Un spectacle, mieux, une leçon de vie. Marie-José Sirach

Les 08 et 09 juin au musée du Louvre-Lens. Reprise de la tournée à partir de l’automne.

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Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 2

C’est sous le signe des combats et des destinées, souvent tragiques, que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Bande dessinée, document, roman ou polar : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Les fossoyeurs, de Victor Castanet (éd. Fayard, 400 p., Prix Albert Londres 2022, 22€90)

« L’auteur est quelqu’un de courageux. Il a subi des pressions. Une proposition de quinze millions d’euros lui a été faite pour ne pas sortir ce livre », précise Yvette

Après trois ans d’investigations, Victor Castanet livre une plongée inquiétante dans les secrets du groupe Orpéa, leader mondial des Ehpad et des cliniques. Truffé de révélations spectaculaires, ce récit haletant et émouvant met au jour de multiples dérives, bien loin du dévouement des équipes d’aidants et de soignants, majoritairement attachées au soutien des plus fragiles. Personnes âgées maltraitées, salariés malmenés, acrobaties comptables, argent public dilapidé… Nous sommes tous concernés.

Trois ans d’investigations, 250 témoins, le courage d’une poignée de lanceurs d’alerte, des dizaines de documents explosifs, plusieurs personnalités impliquées… Victor Castanet est journaliste d’investigation indépendant. Durant trois ans, il a résisté à toutes les pressions pour livrer ce document éprouvant, tirant peu à peu les ficelles d’une incroyable enquête. Au nom de son grand-père.

Une femme, d’Annie Ernaux (éd. Gallimard, 112 p., 7€50)

« Un texte fort qui retrace la destinée d’une femme et traite de la complexité des sentiments », estime Philippe

Après avoir écrit sur la mort de son père dans La place, Annie Ernaux récidive avec la perte de sa mère – Une femme. Parler de la femme de son imaginaire, mais aussi de la femme réelle, celle qui a existé en dehors d’elle, mettre en mots le portrait d’une femme, comme pour « mettre au monde sa mère ». Dessiner son parcours, son enfance en Normandie, son milieu modeste, ouvrier, la volonté de s’élever, d’être commerçante, indispensable pour les autres, mais être au-dessus. Pousser sa fille à faire des études, à réussir, à s’en sortir et basculer dans le monde bourgeois, d’où vicieusement la mère se sentira exclue, flouée, déçue… Le portrait qu’Annie Ernaux fait de sa mère est écrit au plus juste, sans tendance lacrymale, contrairement à La place qui m’avait davantage touché.

Une femme est aussi tendre et attendrissant, toutefois la maladie de la mère laisse une traînée presque amère. Cette femme forte et lumineuse devenue démente, dit-elle… Dans un autre livre, Je ne suis pas sortie de ma nuit, l’auteur s’étend plus à ce sujet. Il y a cependant de très beaux passages sur cette maman, quittée la veille devant Jacques Martin pour apprendre sa mort le lendemain à dix heures. La honte, la colère, le ras-le-bol, la culpabilité. C’est une petite fille qui parle aujourd’hui, qui se sent seule et abandonnée, orpheline. Aussi ce livre est une très belle déclaration d’amour, pleine de délicatesse et d’acuité. « Il fallait que ma mère, née dans un milieu dominé, dont elle a voulu sortir, devienne histoire pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon son désir, je suis passée ». Juste monnaie de la pièce…

L’Anglais qui voulait nettoyer la France, d’Edmund Platt et Natacha Neveu (éd. Librinova, 313 p., 19€90)

« L’enthousiasme de cet anglais est communicatif et responsabilisant. On ne regarde plus les déchets de la même façon après avoir lu ce livre », concède Philippe

En 2017, Edmund Platt, alias l’Escargot Anglais, s’est lancé dans un tour de France de 8. 000 kilomètres en auto-stop pour ramasser les déchets qu’un Français sur trois jette chaque jour de sa voiture. Déterminé à dénoncer haut et fort le problème des déchets et son impact désastreux sur la planète, tout comme celui du plastique qui étouffe nos océans et notre société de consommation défaillante, Eddie délivre un message honnête, juste, extrêmement puissant et plein de vérités qui dérangent. Très attendu par les médias et les fans, son premier livre détaille l’essentiel de son périple sur les routes du pays des cuisses de grenouilles et de l’apéro.

Seul avec son sac à dos, sa pince à déchets et son insatiable soif de bière, l’Escargot Anglais a voyagé pendant trois mois autour de l’Hexagone. Son récit chamboulera votre manière de voir la vie, et peut-être même vos priorités. Le temps, ce n’est pas de l’argent. C’est bien plus précieux que ça, bordel de merde ! Ce livre est une aventure humaine, une montagne russe parsemée de rebondissements auxquels n’importe qui peut s’identifier. Riche en spontanéité, amusant et révélateur, L’Anglais qui voulait nettoyer la France est la gifle et le coup de fouet ultimes dont nous avons tous besoin.

Impact, d’Olivier Norek (éd. Pockett, 312 p., 8€)

Martine souligne l’efficacité du genre : un policier pour dénoncer les problèmes environnementaux

Ce n’est pas vraiment une dystopie, ni un « romanquête », mais un peu les deux à la fois. Fondé sur un impressionnant travail de documentation, Impact, le sixième roman d’Olivier Norek, recense et accole toutes les manifestations du dérèglement climatique de la dernière décennie pour imaginer une France en pleine crise, à l’aube de l’élection présidentielle de 2022. Virgil Solal, soldat des forces spéciales, sait à quel point ce monde (pré) apocalyptique peut être dangereux. Sa fille est mort-née à cause de la pollution atmosphérique. Il décide donc de faire payer ceux qu’il tient pour responsables : les grands ­patrons, les financiers, les politiques. Il devient alors un écoterroriste à la tête de Greenwar (sorte de branche armée de Greenpeace) dont la population soutient l’action.

Capitaine de la police judiciaire pendant dix-huit ans, Olivier Norek est l’auteur de quatre polars – Code 93, Territoires, Surtensions et Surface -, qui ont reçu plusieurs prix littéraires prestigieux et ont été traduits dans de nombreux pays. Ce n’est pas pour rien que cet écrivain s’est lancé dans l’humanitaire avant de devenir policier. Régulièrement, il lui prend l’envie de s’attaquer à des problèmes sociaux, comme ce fut le cas dans Entre deux mondes, bouleversant roman salué par la critique. Avec Impact, il va plus loin : son enquête s’étend au monde entier et concerne notre survie.

Un long, si long après-midi, d’Inga Vesper (éd. La Martinière, 416 p., 22€90)

« Un beau roman, pour moi qui n’en lis pas beaucoup », précise Michel

Dans un quartier riche et ensoleillé de Los Angeles, tout semble parfait. Mais la perfection n’existe pas, et là où il y a soleil, il y a ombre. Secrets et tragédies se cachent à chaque coin de rue. Dans une veine qui rappelle « La Couleur des sentiments » ou « Desperate Housewives », Un long, si long après-midi est un premier roman époustouflant au cœur d’une Amérique asphyxiée par son sexisme et son racisme ordinaires. C’est l’été 1959, les pelouses bien taillées de Sunnylakes, en Californie, cuisent sous le soleil. Dans la chaleur étouffante d’une trop longue après-midi, Joyce, une mère de famille comme on en rencontre dans les belles histoires du rêve américain, s’ennuie. Ses enfants crient, son mari va bientôt rentrer.

Les minutes rampent comme des limaces. Ruby, la femme de ménage de Joyce, rejoint la maison où elle doit effectuer ses dernières heures de travail de la journée. Mais Joyce a disparu et ne subsiste plus dans la cuisine qu’une mince tâche de sang sur le sol. On suspecte un crime, la femme de ménage noire et célibataire est toujours la meilleure des suspectes. Le fusible à faire sauter pour éviter que n’explose le grand miroir des faux semblants. Si ce n’est que Ruby a décidé de se saisir de son propre sort. L’émancipation féminine et raciale n’est pas encore à la mode, mais elle est déterminée à faire entendre sa voix.

L’Odyssée d’Hakim, un roman graphique de Fabien Toulmé (éd. Delcourt, trois volumes. De 264 à 280 p. selon chaque tome, 24€95 chacun)

« La qualité de la plume et du trait, alliée à la beauté de la cause, hante les pages de ce superbe roman graphique », témoigne Albert

L’histoire vraie d’Hakim, un jeune Syrien qui a dû fuir son pays pour endosser l’appellation « réfugié ». Un témoignage puissant, touchant, sur ce que c’est d’être humain dans un monde qui oublie parfois de l’être. L’histoire vraie d’un homme qui a dû tout quitter : sa famille, ses amis, sa propre entreprise… parce que la guerre éclatait, parce qu’on l’avait torturé, parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Un récit du réel, entre espoir et violence, qui raconte comment la guerre vous force à abandonner votre terre, ceux que vous aimez et fait de vous un réfugié.

L’odyssée d’Hakim (1), de la Syrie à la Turquie : Hakim, jeune Syrien, raconte les circonstances qui l’ont conduit à quitter les siens pendant la guerre en Syrie et à chercher refuge en Turquie.

L’odyssée d’Hakim (2), de la Turquie à la Grèce : En Turquie, Hakim et sa femme Najmeh, réfugiés syriens, ont un fils, Hadi. De nouvelles difficultés séparent la famille et Hakim se retrouve seul avec son enfant. Il décide de faire appel à des passeurs pour traverser la Méditerranée sur un canot de fortune.
L’odyssée d’Hakim (3), de la Macédoine à la France : Enfin arrivés en Europe sain et saufs, Hakim et son fils Hadi affrontent désormais le rejet et la xénophobie ambiante sur le chemin qui les mène à la France. Ils rencontrent aussi des inconnus qui leur viennent en aide.

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Tunisie, un printemps sous les cendres

Le 08/06 au ZEF, la Scène nationale de Marseille (13), Myriam Marzouki présente Nos ailes brûlent aussi. Dans une forme épurée, traversant dix ans d’histoire de la Tunisie, elle tente de transmettre la brûlure laissée par un puissant mouvement populaire. De l’arabe dialectal tunisien au français, un geste théâtral empreint de poésie.

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu. Le 14 janvier 2011, après l’embrasement du pays, le président Zine El Abidine Ben Ali fuit la Tunisie. En fond de scène, sur un large écran, la retranscription de ses propos double l’échange téléphonique surréaliste en voix off avec ses collaborateurs, dont le chef des armées et le ministre de la Défense, dans l’avion qui l’emporte en Arabie saoudite. Ben Ali n’a pas encore compris que « dégage », ça veut dire « dégage ». Dans Nos ailes brûlent aussi, avec son complice d’écriture et de dramaturgie Sébastien Lepotvin, Myriam Marzouki revient sur cette expérience révolutionnaire qui allait ouvrir les printemps arabes et garder le plus longtemps ses promesses. Elle en souligne les attentes et les espoirs, aujourd’hui largement piétinés.

Sur le plateau sont venus se saisir de cette évocation trois ­comédiens, Mounira Barbouch, Helmi Dridi et Majd Mastoura. Ils commencent par danser avec fougue dans une course effrénée, dessinée avec le chorégraphe tunisien Seifeddine Manaï. Elle s’inscrit aussi dans le paysage visuel des images du photographe et cinéaste tunisien Fakhri El Ghezal qui viendront dialoguer comme en écho avec la parole des acteurs. D’abord joyeuse, puissante, jusqu’à ce qu’elle se brise sous une pluie de cendres. Myriam Marzouki, à force de recherches, dispose d’un matériau très riche : archives et articles de presse, témoignages et vidéos, extraits d’auditions de l’Instance vérité et dignité, une organisation indépendante de justice créée pour enquêter sur les violations des droits de l’homme commises par l’État tunisien de 1955 à 2013…

Une matière qui passe par le corps et le geste des acteurs, dans un jeu de mise en relation très dépouillé, mais non dénué d’humour, comme dans cette manipulation de sièges improbables où chacun cherche sa place et empiète sur celle de l’autre. En passant de l’arabe dialectal tunisien au français, les trois comédiens font apparaître une foule de protagonistes, militants de gauche, féministes, simples citoyens, tout à la fois percutés par le bouleversement de leur société et acteurs de sa transformation. À eux seuls, ils rendent compte de la présence de tout un peuple. Dans un geste théâtral où une poésie visuelle et rythmique l’emporte sur la seule analyse des événements.

Ce parti pris d’épure, notamment après Que viennent les barbares en 2019, pièce consacrée à la figure de l’« autre », étranger et barbare, qui puisait dans la littérature anticoloniale, en est d’autant plus signifiant. Comme si tout avait déjà été dit, comme si tout était su et connu de cette tragédie. Il revient alors aux artistes de prononcer le mot de la fin : « Les révolutions n’échouent pas, elles prennent leur temps ». Marina Da Silva

Nos ailes brûlent aussi, de Myriam Marzouki : Le 8/06 à Marseille (13) dans le cadre des Rencontres à l’Echelle, les 7 et 8/11 au Lieu Unique à Nantes (44), le 15/11 à  L’Azimut d’Antony/Châtenay-Malabry (92), les 21 et 22/11 à L’Agora d’Évry (91).

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Mouawad, de mère en fils

Jusqu’au 04/06, au Théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad propose Mère. De Beyrouth à Paris, le récit de l’exil de sa famille en France. Une œuvre poignante, avec des comédiennes d’exception, où le comique et le tragique se disputent le devant de la scène.

Fantasme ou réalité ? Les senteurs épicées de moult mets orientaux envahissent progressivement l’espace de la grande salle du théâtre. Il est vrai que la Mère s’obstine à cuisiner comme si tous les locataires de l’immeuble, et les spectateurs de la Colline (!), étaient invités à sa table… Un besoin compulsif de combler les manques, physiques et affectifs, liés à l’abandon d’une terre et d’un pays ! En ce logement parisien où elle survit avec ses enfants, en une langue savoureuse et métissée qui ne manque pas de piquant, elle tempête, jure et vocifère : contre sa progéniture, son mari et le reste de la tribu demeurés à Beyrouth, les politiciens libanais tous véreux, le jour du grand retour tant espéré et qui n’en finit pas de s’éloigner !

Après l’écriture et la création de Seuls et Sœurs, Wajdi Mouawad poursuit sa quête autobiographique, mêlant l’histoire singulière d’une famille, la sienne, à la grande Histoire d’un Liban déchiré par le conflit palestinien, les querelles intestines entre clans et potentats locaux. Le regard d’un enfant devenu grand confronté à la dérive d’une femme, mère et épouse meurtrie, saccagée, dévastée par cinq ans d’exil. Qui ne reverra jamais sa terre natale, la France ayant refusé la prolongation de son titre de séjour, terrassée par la mort au Québec. En cette fin des années 70, la guerre civile fait rage à Beyrouth, chaque soir au journal télévisé Christine Ockrent en commente les images dramatiques. Un rendez-vous que la mère ne manquerait sous aucun prétexte, aujourd’hui sur la scène de la Colline avec la journaliste dans son propre rôle… Des images de bombardements au petit écran où elle reconnaît les immeubles détruits de son ancien quartier, l’énoncé de la liste des nouveaux tués et blessés, l’attente des dernières nouvelles de l’époux lors d’éphémères conversations téléphoniques au cœur de la nuit.

Sur le plateau de la Colline, outre Wadji Mouawad en manipulateur des objets du décor et fabuleux conteur d’histoires, surtout la présence de deux comédiennes libanaises à l’immense talent, fulgurantes de présence et de naturel : Aïda Sabra dans le rôle de la mère et Odette Makhlouf qui joue sa fille, la sœur aînée du futur metteur en scène… Des relations parents-enfants qui relèvent du tragi-comique, où la tendresse se glisse avec peine entre invectives et injures, colères irraisonnées et impératifs familiaux… Des scènes à l’humour féroce et communicatif, tel un « laisser respirer » pour le spectateur face au « laisser mourir » dont semble fatalement atteinte la mère : frappée d’une blessure trop vive, d’un sentiment d’abandon trop fort, d’un poids de solitude trop lourd. Le drame de l’exil porté à l’incandescence, une puissante réflexion sur la douleur du partir, un moment intense de bouleversante vérité. Yonnel Liégeois

Mère, de Wadji Mouawad : jusqu’au 04/06 à la Colline. Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30.

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Des voix venues d’ailleurs

Créée en avril au Théâtre des Îlets-CDN de Montluçon (03), Voix fait des vagues à la Tempête (75) jusqu’au 21/05 ! Une pièce de Gérard Watkins avec Valérie Dréville, fulgurante de présence dans le rôle-titre. Entre fantastique et réalisme, un spectacle fort déroutant.

Sur scène, deux femmes et un homme, jeunes… Ils le confessent, à tour de rôle ils racontent que des Voix venues d’ailleurs perturbent leur esprit, occupent sporadiquement leur entendement. Amies ou ennemies, conciliantes ou vindicatives, doucereuses ou violentes ! Des témoignages troublants, percutants, étrangement déroutants qu’énoncent Lucie Epicureo, Maria Razafindrakoto et Malo Martin au fil des interrogations d’une voix inconnue surgie du fond de la salle : les pensionnaires d’un institut psychiatrique en consultation avec leur thérapeute ? Que nenni, seulement trois comédiens d’un naturel désarmant qui répondent à leur propre metteur en scène, incognito dans le noir théâtral !

Gérard Watkins réussit une incroyable performance scénique, d’une émouvante sensibilité, en réunissant sur le plateau ce curieux groupe d’« entendeurs de voix » qui prêtent la leur à ces hommes et femmes atteints de ce phénomène psychique si particulier. Persécutés ou pourchassés, plus tard diagnostiqués comme schizophrènes, dans nos sociétés occidentales ils subirent électrochocs ou dégradants traitements médicamenteux. En d’autres temps, il était naturel d’entendre des voix : Jeanne d’Arc, Socrate, Mahomet, Ghandi… Aujourd’hui, plus proches de nous, le premier ministre Winston Churchill, la romancière Virginia Woolf, le psychiatre Carl Jung, le footballeur Zinédine Zidane, le comédien Antony Hopkins ! Nombreuses en France sont les personnes touchées par ce phénomène. Depuis la création du Réseau des entendeurs de voix (REV) en 1987 aux Pays-Bas, elles s’organisent en groupes de parole pour partager petits bonheurs et grandes douleurs, être reconnues comme des humains à part entière, non comme des malades ou des fous.

D’une profonde humanité, dans la mise à nu d’un plateau où seuls les mots dits habillent les maux subis, Voix nous donne à entendre les singulières histoires de ces individus transpercés d’injonctions contradictoires qui appellent autant au bien-être qu’à la mort. La preuve ? Le long et prenant monologue de Valérie Dréville, venant sublimer le superbe chant choral de ses trois partenaires… Nous livrant le combat intérieur de Véronique, confessant une souffrance accumulée en soixante ans d’existence entre silences réprobateurs et envolées libératrices : habitée de trois voix « qui débarquent à tout moment et me scient les tympans » ! Jusqu’à ce que, au final, ces dérangeantes voix venues d’ailleurs prennent forme humaine ou animale sur scène, nous rappelant de manière ludique et fantasmagorique que notre humanité s’inscrit dans une temporalité et une spiritualité qui bien souvent nous dépassent, nous terrassent ou libèrent nos audaces. Avec cette question frontale : existe-t-il frontière infranchissable entre ce qui relève de la normalité et ce qui s’apparente à l’étrangeté ? Un spectacle déroutant qui élargit l’espace de notre imaginaire, ose rendre visible ce qui relève de l’invisible, ouvre la voie à tous les possibles. Yonnel Liégeois

Voix, texte et mise en scène de Gérard Watkins : jusqu’au 21/05 au Théâtre de La Tempête, Cartoucherie de Vincennes. Du 05 au 08/12, à la Comédie de Saint-Etienne.  

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Jaurès, le pari de l’éducation

Aux éditions Privat, est paru Jean Jaurès ou le pari de l’éducation. Sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech, historiens, juristes, philosophes et théoriciens de l’enseignement décryptent la pensée jaurésienne en matière d’éducation. Paru dans le quotidien régional La Dépêche, un article de Philippe Rioux.

Évoquer Jean Jaurès, c’est convoquer une figure de la République qui repose au Panthéon ! Une figure aux multiples facettes… D’abord, il y a le député du Tarn qui défendit les mineurs en grève de Carmaux, l’agrégé de philosophie qui s’engagea en faveur de Dreyfus. Ensuite, se présente l’artisan de la loi de séparation des Église et de l’État de 1905, pilier de la laïcité. Enfin, se dresse l’homme de presse qui fonda L’Humanité et fut l’une des plus belles plumes de La Dépêche, le socialiste qui combattit le nationalisme et défendit la paix jusqu’à y laisser la vie.

Mais dans cette vie, cet exceptionnel destin français, la place de l’éducation reste centrale. Ce n’est pas pour rien que lorsqu’il s’est agi, en octobre 2020 de trouver un texte pour rendre hommage au professeur Samuel Paty, lâchement assassiné, c’est tout naturellement la Lettre aux instituteurs et institutrices de Jaurès, publiée dans L’Humanité le 15 janvier 1888, qui apparut comme une évidence. Ce constant « pari de l’éducation » établi par Jaurès fait l’objet d’un livre passionnant publié aux éditions Privat. Jean Jaurès ou le pari de l’éducation rassemble les contributions d’historiens, de philosophes, de juristes, de praticiens et de théoriciens de l’enseignement, réunies sous la direction de Gilles Candar, historien des XIXe et XXe siècles et président de la Société d’études jaurésiennes et par Rémy Pech, professeur d’histoire contemporaine, ancien président de l’université Toulouse-II-Jean-Jaurès et président de l’association des amis de Jean Jaurès.

Quels sont les principes édictés par Jaurès notamment en matière d’innovation pédagogique ? Quelles sont ses pratiques à l’école, au collège, à l’université ? À quels prolongements ont donné lieu ses préceptes ? En répondant à ces questions, les spécialistes dessinent non seulement la carte de la pensée jaurésienne en matière d’éducation, mais aussi fournissent à tous ceux qui enseignent des outils conceptuels et des pistes de réflexion utiles. Autant dire que le « pari de l’éducation » auquel croyait Jaurès est plus que jamais d’actualité en 2023. Philippe Rioux

Jean Jaurès ou le pari de l’éducation, sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech (Éditions Privat. 216 pages. 19,90 €).

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Creil, le travail en images

Jusqu’au 11/06, sur Creil et son agglomération (60), se déroule la 5ème édition du festival Usimages. En douze expositions, un original parcours photographique qui met à l’honneur, d’hier à aujourd’hui, l’homme et son travail, l’outil et la machine.

Au cœur de la Sibérie, à Norilsk, un homme se redresse fièrement. Casque relevé sur la tête, masque à gaz en bandoulière, il travaille à l’usine de cuivre où l’odeur de soufre donne un goût de sang dans la bouche de Françoise Huguier, la photographe de l’agence Vu qui réalise le reportage en 1992. Des images fortes, d’une incroyable puissance expressive, apposées sur les panneaux dressés en plein air sur la commune de Montataire, l’une des douze expositions proposées au grand public.

En cette cinquième édition d’Usimages, biennale de la photographie du patrimoine industriel et du travail sur le territoire de Creil (60), le festival aborde la double thématique de l’énergie et de la métallurgie. De l’installation du réseau électrique dans les Hauts-de-France à partir de 1912 à l’exploitation du bois dans la forêt québécoise… D’hier à aujourd’hui, se donnent surtout à voir hommes et femmes au travail, de la petitesse des humains au cœur de l’immense salle des machines de la Société électrique de Lille dans les années 1920 aux forestiers du troisième millénaire comme égarés dans l’immensité enneigée de la Gaspésie !

La grande force de cet événement iconographique ? Donner à voir ce qui a disparu des magazines et de nos écrans télé : l’ouvrier, l’outil, la machine, le monde industriel. « L’exposition conçue par l’Institut de l’histoire de l’aluminium s’inscrit dans ce regard rétrospectif », confirme Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement, « à travers la représentation de la femme et de l’usage qu’elle fait au quotidien d’une gamme d’ustensiles et d’équipements électroménagers dans les années 50 et 60, elle nous fait voyager dans le monde de la consommation et du progrès matériel ».

La modernité est bien présente, cependant. Avec le travail photographique de Jean Pottier sur l’industrie nucléaire, « Oui aux moutons, non aux neutrons », avec le reportage de Rocco Rorandelli dans le bassin houiller allemand et l’exploitation du lignite, le plus polluant de tous les types de charbon… Quant à Michel Séméniako, dans les usines de robinetterie en terre du Vimeu, il s’est penché sur les gestes des travailleurs, recomposant l’espace sous sa focale et les sublimant en de magnifiques compositions grâce à l’emploi de ses filtres de couleur : « le rouge du feu des fondeurs, le bleu de l’acier, le doré du laiton »… L’œuvrier au travail élevé au rang d’œuvre d’art ! D’une expo l’autre, de Cramoisy à Saint-Vaast-Lès-Mello, quand la photo dévoile ainsi ses plus beaux atours, douze balades iconographiques qui se savourent à l’air libre. Yonnel Liégeois

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. Du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. Le festival permet aussi de mettre en pleine lumière des photographes qui ont élu la sphère du travail comme source d’inspiration.

Des travailleurs de la focale, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, artistes de l’ombre qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. Y.L.

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L’établi de Mathias Gokalp

Après Rien de personnel, une première comédie satirique où il critiquait l’hypocrisie du système de management des cadres, le cinéaste Mathies Gokalp persiste et signe L’établi. L’adaptation, sobre et réussie, de l’ouvrage éponyme de Robert Linhart.

Dominique Martinez – Quarante-cinq ans après la publication de L’établi, pourquoi avoir décidé d’adapter au cinéma l’ouvrage de Robert Linhart ?

Mathias Gokalp – J’ai découvert le livre lorsque je faisais mes études. Le sujet, l’embauche d’un intellectuel à l’usine Citroën en tant qu’ouvrier, m’intéressait. L’ouvrage m’a beaucoup touché, je partageais complètement son point de vue sur le travail. Né dans un milieu bourgeois, j’ai pu faire des études longues et choisir le métier dont j’avais envie. Passé le bac, j’ai un peu plus découvert le monde et pris conscience de ce statut privilégié. Autour de moi, beaucoup de jeunes ne pouvaient pas faire d’études, devaient travailler sans choisir leur métier et entraient dans la vie active de façon contrainte. Pour de nombreuses personnes, la vie professionnelle n’est pas un acte émancipateur mais bien une façon d’assurer sa subsistance. Cette aliénation au travail dont parle Linhart dans son livre me touche.

D.M. – Au point de vouloir en faire un film ?

M.G. – L’autre chose fondamentale, pour l’étudiant en cinéma que j’étais ? La qualité littéraire du texte. Le fait qu’une œuvre militante puisse être d’une telle portée esthétique, c’était une direction qu’on me donnait. Je la mentionnais souvent, tant et si bien que mes producteurs s’y sont intéressés et m’ont fait remarquer la situation dramatique de ce personnage qui dissimule sa véritable identité au sein de l’usine : ce pouvait être le point de départ d’une fiction. J’avais peur mais c’était bon signe, j’avais envie de défendre ce texte et d’entamer un dialogue avec lui.

D.M. – Quel fut votre parti pris pour l’adaptation ?

M.G. – L’important pour moi était de pouvoir partager le point de vue de Robert Linhart. Quand je l’ai rencontré, j’ai compris que c’est ce qu’il attendait. L’intention première du livre est de transmettre un point de vue politique et social, le film servirait donc à faire entendre ces idées. Sur le plan esthétique, je n’ai pas essayé de transposer le style de Robert, un texte n’est pas mécaniquement transposable à l’image. La seule chose à laquelle je croyais, c’était de donner envie de lire son texte. C’est pour cette raison que j’ai gardé en voix off la voix de Robert.

D.M. – En tant que cinéaste, que pensez-vous de l’engagement des intellectuels auprès des classes populaires ?

M.G. – J’ai fait ce film pour reposer la question, cruciale selon moi. Je voulais pointer du doigt cette distance qui se creuse entre les intellectuels et les classes populaires. En tant qu’individu, les inégalités sociales me scandalisent et la lutte des classes me semble essentielle pour comprendre le monde dans lequel on vit. Ce statut de transfuge social ne résout pas tout, bien sûr, mais c’est un mouvement bénéfique qu’il est possible d’accomplir de bien des manières. Même si beaucoup de choses restent à inventer, la diversité des populations réunies dans les manifestations contre la réforme des retraites en est un exemple. Propos recueillis par Dominique Martinez.

Table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu’elles passent au montage, L’établi (éditions de Minuit, 192 p., 8€) est aussi le terme usité pour désigner un intellectuel d’extrême-gauche qui, dans les années soixante, se faisait embaucher à l’usine pour raviver le feu révolutionnaire.

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