Archives de Tag: Social

Black Magic Women, musique !

Avec Soul district-Ladies first, le label Panthéon convoque 22 artistes afro-américaines qui ont en commun de dénoncer les injustices dont elles sont victimes. Une compilation scintillante, et émouvante, de titres interprétés par des chanteuses noires dans l’Amérique des années 1970, déchirée par la lutte en faveur des droits civiques. Un beau cadeau de dernière heure.

 

Des voix d’or. Et des paroles fortes. Sortie en septembre, la compilation Soul district – Ladies first, distribuée par le label Panthéon, fait la part belle à de grandes voix féminines de la soul. Ségrégation raciale, harcèlement policier, violences sexistes, bleus à l’âme …Toutes expriment leur réalité de femme noire dans une Amérique vacillant alors entre révoltes et espoirs. Égérie de James Brown, la texane Vicky Anderson, y interprète ainsi le punchy et féministe I’m Too Tough for Mr. Big Stuff. Également conviées sur cette généreuse playlist de 22 titres, enregistrés entre 1969 et 1975, Lyn Collins – grande voix funk des années 1970 et autre complice du parrain de la soul –, ainsi que Marlena Shaw et le poignant Woman in the Ghetto. Très maîtrisée, cette édition rassemble des faces B sorties chez Polydor, Stax Records ou Motown. Ces deux derniers labels « noirs », furent des rivaux notoires.

Au nord des États-Unis, règne la Motown avec ses stars ou artistes en devenir (The Supremes, Marvin Gaye, The Jackson Five, Stevie Wonder….). « Née à Détroit, berceau de l’automobile, la Motown produisait une soul influencée par la pop, une musique parfois assez lisse avec de jolies mélodies, écrites pour plaire aussi bien à un public noir que blanc, qui étaient contrôlées avant tout passage à la radio, comme pour les pièces autos », explique Christophe Geudin, rédacteur en chef de Funk-U Magazine. Pas question d’y diffuser des messages politiques, même s’ils perçaient parfois. « Berry Gordy, patron de la Motown détestait ! Lors des émeutes raciales de Watts en 1965, le tube Dancing in the Street des Martha and the Vandellas passait en boucle, Gordy n’appréciait pas, comme il a peu goûté que Marvin Gaye parle d’écologie en 1971 dans son album What’s Going On ».

Chez Stax, c’est une autre histoire. Les messages militants ont toute leur place. Jim Stewart et Estelle Axton, frère et sœur blancs, créent le label à Memphis (Tennessee). Dans les années 1960, ils transforment le Capitol, un cinéma désaffecté, en studio d’enregistrement. La maison de disques – dont les titres inspireront les yé-yé français – héberge alors des talents tels Otis Redding, Wilson Pickett ou Isaac Hayes. Stax, qui mettra la clé sous la porte en 1975 pour renaître en 2007, fut aussi le modèle d’une politique d’intégration raciale inédite à l’époque dans le sud des États-Unis, Noirs et Blancs se côtoyant dans les studios. Enregistrés il y a un demi-siècle, les thèmes de cette compilation n’ont pas pris une ride dans une Amérique fracassée par quatre années de mandat Trump. Eva Emeyriat

Soul District – Ladies First, Panthéon Records. CD (14,99 €)/vinyle (21,99 €).

« Je suis une femme du ghetto. Écoute-moi, législateur. Comment élèves-tu tes enfants dans un ghetto ? Nourrir un enfant et en affamer un autre. Dis-moi, dis-moi, législateur ». Marlena Shaw, extrait des paroles de Woman of the Ghetto (1969)

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Pages d'histoire

La culture prend la Bastille !

En province, comme à Paris place de la Bastille, plusieurs milliers de professionnels de la culture ont manifesté, le 15 décembre, pour la réouverture des lieux culturels. Dénonçant le « mépris » du gouvernement et déposant dans la foulée un référé devant le Conseil d’État.

« Déconfinons la culture ! », pouvait-on entendre sur la place de la Bastille, noire de monde, à Paris. « On va mourir et même pas sur scène », « Le spectacle rend vivant », « L’art est une arme de construction massive », « le Mépris doit rester un film » ou encore « le théâtre, un lieu de culte », pouvait-on lire sur les pancartes. Prêts à rouvrir le 15 décembre comme initialement annoncé lors du deuxième confinement fin octobre, cinémas, théâtres et musées ont vu leurs espoirs douchés quand le Premier ministre, Jean Castex, a annoncé que, face à la persistance de l’épidémie de Covid-19, ils devraient rester fermés jusqu’au 7 janvier au moins. Depuis, le monde de la culture ne décolère pas. Syndicats et organisations professionnelles, le 16 décembre, ont saisi le Conseil d’État via un « référé liberté », une procédure d’urgence. Qui devrait l’examiner le 21/12 et rendre son avis sous 48h… « Ce qui me choque le plus, c’est le deux poids deux mesures : d’un côté les commerces et les églises qui rouvrent, de l’autre les lieux culturels qui sont pointés du doigt et privés de vivre de leur travail. C’est révoltant », explique Ulysse, intermittent du spectacle de 28 ans.

« Le monde de la culture souffre », a reconnu la ministre Roselyne Bachelot, tout en rappelant que les lieux culturels étaient fermés « partout en Europe » et « sur la base d’un nombre d’études scientifiques ». Des arguments qui ne pèsent pas lourd face au désarroi des manifestants. Pour Martin, un autre intermittent de 27 ans, il s’agit « d’une mise à mort ». Et de préciser que « les théâtres sont frileux à nous faire travailler car les décisions politiques changent constamment ». Pour l’acteur Christophe Alévêque, présent place de la Bastille, il faut « qu’on nous dise quand on va pouvoir rouvrir car on ne rouvre pas un théâtre d’un claquement de doigt. On a été très patient, maintenant il faut que tout ça s’arrête». Même son de cloche du côté du rassemblement à Clermont-Ferrand, où Rémi Laroere, 32 ans, salarié du cinéma indépendant Le Rio, fustige le fait que « c’est toujours les mêmes qui vont en tirer profit comme Amazon ou les plateformes de streaming ». Un sentiment d’injustice aggravé par celui d’avoir pourtant été de bons élèves. « Au printemps, nous avons joué le jeu : la santé d’abord. Puis lors du deuxième confinement, on nous a dit que nous n’étions pas essentiels, on est passé sur l’humiliation. Maintenant, nous n’avons aucune perspective », regrette Jean-Marc Grangier, le directeur de la Comédie.

Alors que les acteurs du monde culturel manifestaient dans plus de vingt villes de France, Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, s’est entretenu avec la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Le rendez-vous a débouché sur « beaucoup de promesses ». Peu de garanties. D’abord sur la forme : « il nous est proposé de nous revoir pour (…) préparer cette réouverture avec l’ensemble des professionnels », explique le syndicaliste. « En termes de garanties, on a proposé de faire un soutien financier pour permettre le paiement de répétitions et de résidences de création parce que des milliers d’artistes ou techniciens n’ont pas pu travailler dans la musique, par exemple ». Une revendication déjà portée depuis plusieurs semaines, qui devrait enfin être prise en considération.

1 commentaire

Classé dans Rideau rouge

Mathilde Mouilleron, restauratrice d’art

Installée à Mézières-en-Brenne dans l’Indre (36), Mathilde Mouilleron est restauratrice en œuvres d’art. Pour elle, comme pour de nombreux professionnels de ce secteur d’activité, l’année qui s’achève restera marquée du sceau des restrictions. Et de l’incertitude.

Mathilde Mouilleron est une travailleuse indépendante. Elle est spécialisée dans la restauration d’œuvres d’art exécutées sur du papier. Un champ d’actions très large sérieusement chamboulé depuis le 17 mars dernier, premier jour du premier confinement. « Les conséquences sont assez simples à résumer : plus de travail, plus de revenus. Tout s’est arrêté », constate amèrement la restauratrice. Après une légère reprise cet été, début novembre a sonné de nouveau la fermeture de toutes les galeries d’art avec lesquelles elle travaille. Un coup de frein brutal dans un parcours riche d’expériences et prometteur en projets.

Issue d’un milieu de conditions modestes, éloigné du monde artistique mais amateur d’art, dès sa plus tendre enfance Mathilde a baigné dans le parfum des musées. Une vie familiale et le hasard des rencontres la conduisent à l’école du Louvre à Paris. Ce sera donc l’étude de l’histoire de l’art. Un enseignement en marge duquel Mathilde va s’intéresser au travail concret sur les œuvres. « J’ai compris rapidement que le travail manuel me correspondait davantage ». Elle entame son apprentissage dans l’atelier de moulage de l’école des Beaux-Arts, puis dans celui de la dorure sur cadre de la Ville de Paris. Elle s’essayera aussi à la restauration de céramiques. Au final, son chemin la mène au travail sur papier. 

Un matériau qui accueille une grande variété d’expressions : le dessin, l’aquarelle, le pastel, les estampes réalisées à l’encre comme au crayon à la sanguine ou à la pierre noire (type de crayon ou de craie qui donne un trait noir sombre et mat). Mathilde se familiarise avec cet univers pour en maîtriser les techniques de restauration très pointues : de sérieuses compétences s’imposent pour corriger les tâches, déchirures et autres dommages subies par les œuvres. « C’est un travail qui exige de la patience, de la minutie et une grande capacité de concentration. Les opérations sont multiples. Elles dépendent du type de papier et d’encre et induisent des interventions qui portent sur la surface comme sur le corps du papier ». Parfois, l’ouvrage prend des formes très volumineuses. Mathilde a exercé ses talents pour la rénovation d’un globe céleste de Coronelli, une sphère d’un mètre de diamètre, comptant parmi les pièces maîtresses de la collection Camille Flammarion. « Ce fut un magnifique challenge qui m’a demandé six mois de travail. Une aventure menée en commun avec mon compagnon, avec qui je partage la recherche de la perfection ».

Pour survivre, elle perçoit les aides de l’État : 1500 € par mois dont il faut renouveler la demande chaque mois. « J’ai eu la chance de bénéficier d’une grosse commande en 2019, l’aide est fixée en fonction du chiffre d’affaires de l’année précédente ». La compensation financière reste néanmoins très partielle et la solution par nature aléatoire et insatisfaisante. Ce qu’elle souhaite, c’est la possibilité de travailler normalement. De ce côté-là, les perspectives sont pour le moins incertaines, même si son hyper spécialisation lui ouvre des possibilités de commandes. « Je travaille avec la galerie Lelong qui propose des œuvres d’artistes très côtés à des clients aux gros moyens financiers. Ce marché n’est pas en crise. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que des œuvres du peintre David Hockney, d’une valeur comprise entre trois et douze millions, ont été vendues en quelques jours ». Autre motif d’espoir pour l’avenir, les contacts pris avec des structures publiques : ils concernent des projets de restauration et de création de globes. Un « optimisme » vite pondéré par les conséquences du confinement. La galerie Lelong ne peut offrir de perspectives si elle reste close. Par ailleurs, l’activité de Mathilde Mouilleron avec cette galerie ne représente qu’une partie de ses revenus. Elle doit compter sur des structures plus petites ainsi que sur des particuliers.

Un secteur plus fragile qui concerne des artistes moins côtés, plus impacté par les fermetures de galeries et l’arrêt des expositions. « Dans ces conditions, les répercutions peuvent être graves pour ce qu’on appelle la sous-traitance du monde de l’art. Les restaurateurs, les encadreurs, et les transporteurs sont directement menacés. Quant à l’investissement public pour des projets à long terme, il dépend en grande partie de l’État », rappelle-t-elle très circonspecte.  « L’oubli » à plusieurs reprises du monde de l’art et de la culture en général, lors des discours du président de la République et du Premier ministre, en dit long sur les intentions de l’État. La dernière intervention d’Emmanuel Macron, qui semble redécouvrir l’importance de la culture pour la vie des gens, ne rassure pas vraiment Mathilde. « Bien sûr l’annonce de réouverture des galeries d’art, puis des musées, est positive. Mais on ne se relèvera pas si facilement de cette période de confinement, la crise économique pèse durablement sur une partie importante de la clientèle ». Mathilde Mouilleron reste dubitative quant aux capacités de ce secteur à retrouver un peu plus de stabilité. L’incertitude est toujours présente. Philippe Gitton

Poster un commentaire

Classé dans La Brenne de Phil, Rencontres

Alice Zeniter et son Art de perdre

Aujourd’hui disponible en édition de poche et récompensé de plusieurs prix littéraires, dont le Goncourt des Lycéens en 2017, L’Art de perdre est le quatrième roman d’Alice Zeniter. L’un des ouvrages les plus passionnants sur l’histoire de l’émigration entre la France et l’Algérie. Et sur le poids du silence.

Trois parties, trois époques, trois personnages dans L’art de perdre pour raconter la guerre d’Algérie du côté des perdants ! La première époque raconte la vie d’Ali le grand-père, propriétaire de ses oliviers, qui coule des jours heureux en famille sur une crête de Kabylie, non loin de Palestro. Micro-société patriarcale, économie rurale, travail de la terre, mœurs traditionnels où les femmes nourrissent le clan et restent à la maison, entourées de beaucoup d’enfants. Enrôlé dans l’armée française pendant la seconde guerre mondiale, lié à la France à jamais, il se retrouve estampillé « harki », ces Algériens accusés d’avoir été à la botte de l’armée française au moment de la guerre d’indépendance. Il parvient à fuir de justesse l’Algérie en traversant la Méditerranée. À son arrivée dans l’Hexagone, la famille sera d’abord parquée en camp de transit, puis déplacée vers une bicoque cachée dans les bois avant d’être envoyée, finalement, dans un HLM.

La deuxième partie est consacrée à Hamid, le père, qui partage ce parcours d’émigration et entame son émancipation dans un appartement exigu de la cité du Pont-Féron, banlieue de Flers (Orne), mais aussi à l’école publique du coin. Devenu jeune adulte dans les années 1970, il tombe amoureux d’une femme française, rompt presque totalement avec sa famille et décide d’occulter son passé. Afin de protéger leur couple, puis leur progéniture, de la honte à ses yeux portée par ce cheminement fuyant et chaotique. Le troisième personnage, c’est Naïma, la petite fille. Parisienne, instruite, branchée art (elle travaille dans une galerie), elle ne connaît l’Algérie que comme une vieille toile de fond un peu énigmatique.

Jusqu’à ce que les attentats islamistes des années 2010 la rattrapent et la renvoient à la question de son identité.

Si Alice Zeniter s’est inspirée de sa propre histoire, elle s’est aussi beaucoup documentée. De Wikipédia aux archives les plus enfouies de l’Algérie… Cette démarche d’investigation confine à une reconstitution minutieuse de l’environnement dans lequel vivent ses personnages, à une révélation précise du cadre qui façonne leurs existences et leurs devenirs. Les mouvements de l’Histoire sont beaucoup plus qu’un simple décor. Humain, réaliste et tout à la fois romanesque, le récit emporte le lecteur dans une véritable épopée à travers la seconde moitié du XXème siècle. Le délicat mélange entre rigueur socio-historique et intimité secrète des personnages construisent un équilibre étourdissant. Et l’on se promet déjà, ébahi par tant de passages magnifiques, de relire plus tard L’Art de perdre afin d’en tirer toute la profondeur.

Un roman fascinant de nuances quand il raconte les (non-) choix des paysans kabyles face aux groupuscules du FLN, impressionnant d’atmosphère quand il raconte la terreur des mois passés sous la tente au camp de transit de Rivesaltes… Il y a les livres scolaires qui racontent l’histoire officielle commune entre la France et l’Algérie, il y a ces innombrables ouvrages, qui ont rétabli plusieurs vérités historiques, notamment sur les exactions commises par la puissance coloniale. Le roman d’Alice Zeniter donne vie à tout cela avec un sens du rythme et un élan littéraire qui envoient d’emblée l’ouvrage au rayon des grandes oeuvres. Dominique Martinez

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire

Sefsaf, artistes en péril

Habitué des planches avignonnaises, installé du côté de Saint-Étienne, Abdelwaheb Sefsaf pointe l’inquiétude dispersée de ses pairs, mais aussi le bricolage du ministère de la Culture. Comme ses compagnons de jeu, le directeur de la compagnie Nomade in France a stoppé sa création en plein vol.

Marina Da Silva – Comment les compagnies peuvent-elles faire face à cette situation ? La vôtre, qui est ancienne, et les plus fragiles ?

A.S. – Notre équilibre repose en partie sur notre présence à Avignon tous les deux ans. La situation actuelle met tellement à mal notre trésorerie qu’il est probable qu’on ne puisse y jouer en 2021. Nous tournons beaucoup, 90 représentations pour Si loin si proche, plus de cent pour Médina Mérika. Si on fait vingt dates en 2021, ce sera le bout du monde. Ce n’est pas seulement difficile pour les petites compagnies, c’est dramatique pour celles qui tournent et ont quasiment tout perdu.

M-D.S. – Quelles pourraient être les solutions ?

A.S. – J’en suis à me questionner sur la pertinence de créer un spectacle dans les conditions actuelles. La différence fondamentale par rapport à la première crise, c’est que cette fois-ci les théâtres sont ouverts. Les artistes peuvent être accueillis en résidence, fabriquer, répéter… Mais comment reprendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard un spectacle ? Les calendriers vont être très incertains, sans garantie de pouvoir jouer. Ce qui pourrait être mis en place – et c’est ce que nous avons proposé, avec le metteur en scène ­Emmanuel Meirieu, au niveau de la région ­Rhône-Alpes –, c’est une concertation des compagnies sur ce que nous pourrions demander aux théâtres. Pour l’heure, on nous propose partout des reports de dates sans la moindre indemnité, alors que leur mission – pour laquelle ils continuent à percevoir des subventions – est d’accueillir compagnies et spectacles. Ce qui pourrait aussi être envisagé avec le ministère, c’est une concertation sur une indemnité pour tous. Dans le cadre du chômage partiel – 86 % du net –, il y a un reste à charge pour la compagnie, et la cotisation est à taux zéro pour les intermittents.

M-D.S. – Comment cette proposition est-elle reçue ?

A.S. – Nous en sommes encore à la concertation au niveau régional – quelque 70 compagnies – pour pouvoir avoir une parole et une action communes et interpeller directement les partenaires publics : l’État, la région, afin qu’ils se tournent vers les théâtres. Lors du premier confinement, un certain nombre de lieux ont dédommagé, un peu à géométrie variable. Ce n’est même plus le cas aujourd’hui. Tous les retours qu’on a eus sont très alarmants. Il faudrait une charte de « bonnes pratiques ». Les théâtres ne peuvent pas se contenter d’ouvrir aux répétitions sans engagements pour jouer. Cela va provoquer un embouteillage de tous ces spectacles reportés – dont les engagements sont la plupart du temps oraux – et de ceux qui vont continuer à être créés. Il n’y a aucune anticipation, c’est du bricolage ! Il est très important d’agir collectivement, c’est notre profession qui est en péril. La difficulté, c’est de ne pas savoir où nous allons et d’avancer encore trop en ordre dispersé. Propos recueillis par Marina Da Silva

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres, Rideau rouge

La Covid 19, Ebola et le sida

À l’heure où la confusion règne quant aux parades à promulguer pour contrer la pandémie de Covid 19, les attaques fusent et pas seulement virales. Comme à chaque épidémie, le combat est rude. Sur le ring : un nouveau virus, des anathèmes et une prévention à la peine. Coup de projo dans le rétro où des leçons se perdent.

 

« La Covid 19 est un défi sanitaire mondial sans précédent qui ne peut être relevé que grâce à une coopération inédite entre les gouvernements, les chercheurs, les fabricants et les partenaires multilatéraux », déclarait fin août le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS. Aujourd’hui, nous voilà – a priori – tous logés à la même enseigne. Et pourtant la confusion est à son comble : les jeunes menaceraient les vieux à moins que ce ne soit l’inverse, les ripailleurs seraient des nids à virus mais pas les voyageurs des TGV ni les spectateurs du Puy du Fou… Dans les lieux clos ou à l’air libre, les gestes barrières sont de rigueur, les embrassades proscrites et la distanciation sociale portée aux nues… Si le climat est à ce point anxiogène, c’est sans doute que nous n’assistons pas qu’à une attaque virale inédite. D’autres enflent, boostées par une peur de lendemains incertains. Un voyage dans le temps est plus que jamais nécessaire pour tirer quelques leçons des épidémies passées.

Trente ans après la création de l’association Aides, la propagation du virus Ebola faisait couler beaucoup d’encre et de fiel. Les vieux démons à l’œuvre lors de la découverte du HIV ressurgissaient : « Dieu est en colère contre le Libéria et Ebola est un fléau. Les Libériens doivent prier et demander le pardon de Dieu pour leur dépravation et leurs actes immoraux tels l’homosexualité, qui continuent de pénétrer notre société ». A la fin juillet 2015, une centaine de dignitaires chrétiens d’Afrique de l’Ouest signait une résolution, publiée dans The Liberian Observer, et appelait à trois jours de jeûnes et de prières. Dans les années 1980, beaucoup virent dans l’apparition du sida le signe d’un châtiment divin, y compris la brave Mère Térésa qui ouvrit plusieurs foyers pour accueillir des malades sans-abris. Le prédicateur américain Jerry Falwell déclarait, lui, que « le sida est le jugement de Dieu sur une société qui ne vit pas selon ses Lois » (1).

Piqûres de rappel
Face aux nouvelles épidémies, les vieilles rengaines réapparaissent, aussi absurdes que mortifères. À Strasbourg, en février 1349, accusés d’empoisonner les puits, quelque 2000 juifs sont brûlés vifs. En période de syphilis, c’est la chasse aux prostituées, symboles du péril vénérien qui s’intensifie. Au 18e siècle, Louis XIV, sous couvert d’éradiquer la maladie, ordonne d’enfermer à la Salpêtrière les« femmes débauchées », via une ordonnance royale de 1713. D’autres sanctions sont prévues : les prostituées ont interdiction d’approcher les soldats du roi campés près de Versailles ou d’autres casernes provinciales, sous peine de nez et d’oreilles coupés. Autre punition prévue bien que rarissime : la déportation dans les colonies. Au 19e siècle, on les regroupera dans les maisons de tolérance pour mieux les surveiller et les exploiter. Outre de la rendre invisible, on se joue avant tout de la peur de la femme dépravée, la femme du peuple devenue « fille de joie » susceptible de contaminer moralement, autant sinon plus que physiquement, la bonne et vertueuse bourgeoisie.

À l’instar des prostituées, dans la même logique, les « classes laborieuses » deviennent des « classes dangereuses », tenues pour responsables de la propagation du choléra et de la tuberculose en même temps qu’elles représentent un danger politique. Pour faire taire leur révolte contre des conditions de vie misérables, les autorités les accusent de répandre de nouvelles maladies par une prédisposition naturelle à la saleté comme à l’ivrognerie. Ainsi, en 1866, pour le docteur Pierret, les tuberculeux sont « un troupeau de faméliques dont beaucoup ne font que payer la rançon de leurs vices, de leurs désordres, de leur paresse ou du moins de leur imprévoyance » (2). Des sons de cloches qui résonnent encore aujourd’hui.

Le club des 4 H
Au début des années 1980, face à l’apparition des premiers cas de sida, nombre de théories fumeuses tentaient d’expliquer le phénomène. Ainsi, on évoquait un cancer gay ou le club des 4 H : Homosexuels, Héroïnomanes, Haïtiens et Hémophiles. Plus que des pratiques à risques, on désignait des groupes, victimes forcément naturelles du sida. Et la bataille pour lutter contre la maladie passait autant par la recherche médicale que par la mise à mal des préjugés. Bien que les facteurs de transmission du HIV fussent assez vite détectés – sang, sperme, sécrétions vaginales –, les phénomènes d’exclusion se développaient. Là, des enfants exclus des écoles, ici, des salariés licenciés de leur entreprise. Comme le déclarait alors le docteur Jonathan Mann, responsable du programme sur le sida de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il fallait s’attaquer à la « troisième épidémie de sida », celle des réactions d’exclusion.

 Phénomène sans précédent, les malades eux-mêmes organisèrent la riposte. Aux États-Unis, les militants de la communauté gay menèrent des campagnes pour l’usage du préservatif et manifestèrent contre le silence du gouvernement Reagan face à l’hécatombe. Le slogan d’Act Up, association phare américaine, porté sur des triangles roses en référence aux stigmates imposés aux homosexuels par les nazis : « Silence = Death » (« Silence = Mort »). Le silence des pouvoirs publics qui tardaient à mettre en place une réponse médicale mais aussi le silence autour d’une maladie honteuse et de ses victimes. Comme le déclarait en 1988 le philosophe Jean-Paul Aron dans un documentaire sur Antenne 2, « en toute franchise, je suis incapable de vous avouer que j’éprouve le sida comme un châtiment. Ça me paraît scandaleux, simplement, cette guigne affreuse ». La bataille contre les discriminations fut centrale. Ainsi, aux États-Unis mais aussi en France, d’immenses patchworks furent déployés en place publique pour rendre hommage au combat des malades.

En France, c’est sous l’impulsion du sociologue Daniel Defert, compagnon du philosophe Michel Foucault décédé du sida en juin 1984, que l’association Aides va voir le jour. Comme il le raconte dans le formidable documentaire Passeurs (cf. bas de page), alors qu’il vient d’apprendre la cause du décès de son conjoint, le médecin lui dit : « Ne vous inquiétez pas, la cause de sa mort sera effacée ». « Comme si c’était un scandale. Pour moi, le scandale, c’était la maladie et non la chose sociale ». Dès lors, pour lui qui avait milité avec Foucault dans le Groupe d’information sur les prisons, l’enjeu était le droit d’un malade d’être informé de son état de santé. L’assemblée nationale votera bien des années plus tard, le 4 mars 2002, la loi Kouchner relative aux droits des malades.

Sur tous les fronts
Comme le rappelle Michel Bourrelly, le pharmacien qui participa à la deuxième antenne d’Aides à Marseille en 1985, il s’agissait de combattre les discours nauséabonds des adeptes du fichage des « sidaïques », les fausses informations sur la salive ou les moustiques susceptibles de transmettre le virus. Car dès lors, pourquoi utiliser un préservatif ou une seringue à usage unique ? Mais il fallait aussi se battre pour que tous les malades puissent bénéficier d’un traitement et qu’ils soient écoutés par les pouvoirs publics afin de mettre en œuvre des campagnes de prévention efficaces. Il faudra attendre l’arrivée de Michèle Barzach en 1986 au ministère de la Santé pour que les choses changent. Ce ne fut pas une mince affaire pour autoriser la publicité sur les préservatifs ou la vente libre des seringues. Et Michel Bourrelly de raconter qu’il vendait avant que la loi ne l’y autorise des seringues à prix coutant. L’ancienne ministre, Michèle Barzach, dut s’opposer au ministre de la Justice de l’époque, Albin Chalandon pour qui, avant tout, « les toxicomanes sont des délinquants » (3).

Il fallut des associations comme Aides et Act Up pour que les homosexuels comme les toxicomanes soient soignés sans être jugés. Il fallut encore qu’elles se battent pour pousser au dépistage systématique lors des collectes de sang. La lutte pour les traitements fut un autre combat à mener – et non des moindres : faire avancer au plus vite la recherche, batailler pour freiner la voracité des firmes. Une  constante qui pointe déjà en temps de covid. En 1992, un petit groupe interassociatif, le TRT 5, voit le jour pour accélérer la mise sur le marché de nouveaux traitements, multiplier les essais et contrôler le travail des laboratoires. De même, le bras de fer engagé notamment par l’Afrique du Sud dès 1997 pour commercialiser des médicaments génériques.« Aujourd’hui encore, la bataille continue avec les traitements de l’hépatite C », rappelait Michel Bourelly en 2014. « Leurs coûts avoisinent les 84 000 dollars alors que l’association Médecins du monde évoque une cure à 500 euros pour huit semaines de traitement ».

Grâce à la mobilisation des scientifiques mais aussi des malades, 30 ans après les premiers cas diagnostiqués, le sida est devenu une maladie chronique. L’arrivée des trithérapies et le traitement précoce des personnes infectées empêchent les contaminations. La transmission du virus de la mère à l’enfant, dès lors qu’elle est traitée, est devenue quasiment nulle. Tous les malades ne sont pas logés à la même enseigne même si le combat contre la corruption a permis que 80% des subventions étrangères en direction des pays africains soient consacrés à la prise en charge des malades contre 20% précédemment. Lors de la 20e conférence internationale sur le sida qui s’est tenue en juillet 2014 à Melbourne (Australie), les bonnes nouvelles étaient au rendez-vous, tel l’exceptionnel développement de l’accès aux traitements antirétroviraux. Entre 2002 et 2012, le nombre de personnes qui en bénéficient a été multiplié par 40 ! Cette diffusion croissante a permis de faire baisser la mortalité de 35 %. Face à de tels résultats, l’Onusida estimait que « mettre fin à l’épidémie de sida est possible » d’ici 2030.

Fausses rumeurs, vrais dangers
Les chercheurs pointaient dans le même temps les résistances toujours à l’œuvre dans certaines régions du monde. En 2014, 17 pays représentent à eux seuls 75 % des nouvelles contaminations. Ainsi, le Moyen-Orient, le Maghreb, l’Asie orientale ou l’Europe de l’Est connaissaient une recrudescence de mortalité et de nouvelles infections dues au durcissement des lois contre les populations à risque comme les homosexuels, les toxicomanes et les femmes victimes de la prostitution. Ces populations stigmatisées, de peur d’être identifiées voire arrêtées, n’osaient plus contacter les organismes de santé et se faire dépister. Les organisateurs de la conférence signaient la Déclaration de Melbourne  pour dénoncer les discriminations et les législations répressives qui les accompagnent.

Comme aux premières heures de l’épidémie de sida, les rumeurs vont bon train, freinant la prise en charge des malades. Aujourd’hui encore, des pseudo scientifiques affirment que le virus du sida n’a jamais été observé, que nous serions face à « la plus grande supercherie du 20e siècle ». Quant au virus Ebola, on l’accusa d’être une nouvelle arme bactériologique ou un virus inventé par les Blancs et propagé via les centres médicaux. Pendant ce temps-là, des voix s’élevaient pour dénoncer un besoin criant de matériels, de personnels médicaux formés mais aussi d’anthropologues. Tous étaient appelés à la rescousse pour panser les plaies, prévenir les contaminations en rappelant, encore et toujours, les voies de transmission – un contact direct avec les sécrétions corporelles – ou conseiller d’éviter certains rituels funéraires à risque. Comme le résumait alors Peter Piot, co-découvreur du virus en 1976 qui dirigea l’Onusida jusqu’en 2008, pour lutter contre cette épidémie, « il faut rétablir la confiance », alors que la population se méfie des autorités comme des systèmes de santé (4).

Aujourd’hui comme hier, le fléau est tentaculaire. La planète « en guerre » contre la circulation de la Covid 19, mais aussi contre tout ce qui l’encourage : capitalisations, désinformations, répressions, suspicions, délations… Certes, l’ambiance est plombée mais gardons à l’esprit que le dérèglement climatique ne se mesure pas qu’en degré Celsius. En d’autres termes, ceux de Michel Audiard, « Y’a pas seulement que de la pomme. Y’a autre chose… » ! Amélie Meffre

(1) Cité par Susan Sontag, Le sida et ses métaphores (Christian Bourgeois, 1989). (2) Peurs et terreurs face à la contagion, ouvrage collectif (Fayard, 1988). (3) Nos années Sida. 25 ans de guerres intimes, d’Eric Favereau (La Découverte, 2006). (4) Le quotidien Libération, 26 août 2014

 

Passeurs : un documentaire essentiel

L’association Sida Fonds pour la Mémoire a été créée en 2010 pour financer des films afin de laisser des traces des combats menés : à ce jour, une trentaine ont été réalisés. À sa tête, Michel Bourrelly explique que ces centaines de témoignages récoltés « servent pour la recherche socio-historique mais aussi pour les personnes elles-mêmes qui parfois n’avaient jamais parlé avant ». Parmi ces pépites, Passeurs, réalisé par Pamela Varela et projeté lors de la conférence internationale sur le sida à Melbourne en 2014.

Rues ensoleillées de San Francisco ou enneigées de New York, quais de Seine ou du canal de l’Ourq, couloirs d’hôpitaux ou cliniques africaines, les images d’anonymes se mêlent aux témoignages des principaux acteurs de la lutte contre la maladie, alors que la voix de Janis Joplin résonne : le militant américain d’Act Up Andrew Velez, Daniel Defert, Bruno Spire, président d’Aides, Françoise Barré-Sinoussi, co-découvreuse du HIV, mais aussi Line Renaud, à l’origine du Sidaction… Au fil de ce formidable documentaire qui retrace les combats passés comme actuels, on entendra encore Anne Bouferguene, infectée en 1988 à l’âge de 15 ans, mais aussi des patients et des médecins africains qui se battent contre les mises à l’écart et la prise en charge des malades. Un film plein de délicatesse et d’enseignements… vitaux (le mot de passe pour accéder au film : 20PSTFR ).

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Pages d'histoire

Wilfrid Lupano, le bédéiste indigné

Scénariste de BD à succès, Wilfrid Lupano a refusé la médaille des Arts et Lettres. Adressant au ministère de la Culture un courrier cinglant pour dire sa « honte » de la politique du gouvernement. Explications d’un bédéiste indigné.

 

Cyrielle Blaire – Dans votre lettre adressée au ministère de la Culture, vous énumérez les raisons pour lesquelles ce gouvernement vous fait honte. Et il y en a beaucoup…

Wilfrid Lupano Je ne me voyais pas accepter une récompense d’un gouvernement avec lequel je n’ai vraiment rien à faire. Il y avait eu cette phrase violente de Macron sur le fait qu’il n’y aurait pas d’« argent magique » (en réponse à une soignante, ndlr). Mais avec la suppression de l’ISF, le refus d’aller chercher les évadés fiscaux, le CICE qui n’en finit plus d’être inefficace et, avant cela, le sauvetage des banques, on se dit que pour certaines choses, on en trouve de « l’argent magique » !

C.B. – Vous citez également les violences d’État auxquelles vous avez assisté

W.L. – En mars 2018, je suis allé à Notre-Dame-des-Landes après l’abandon du projet d’aéroport, au moment de l’opération policière menée sur la ZAD par 2500 gendarmes et des véhicules blindés. Le bilan de l’opération, qui a duré trois semaines ? Trente cabanes détruites et six personnes expulsées, des gens éborgnés et un étudiant qui a eu la main arrachée… Il s’agissait d’une pure démonstration de force, mais aussi de permettre à la police et à la gendarmerie de se venger. C’est remonté un peu dans les médias, mais comme avec la violence dans les banlieues, les gens ne se sentent pas concernés. Ils se sont dit que c’était des radicaux, qu’ils l’avaient sans doute un peu cherché. Et puis, il y a eu le déni médiatique face à la répression du mouvement des « gilets jaunes ». Alors que tout défilait sur les réseaux sociaux.

C.B. – Vous revenez aussi sur la politique migratoire de Macron et le refus d’accueillir les réfugiés de l’Aquarius.

W.L. – L’été dernier, pour l’ONG Première Urgence Internationale, j’ai fait un reportage au Liban dans les camps de réfugiés. Là-bas, il y a 1,5 million de réfugiés syriens pour 4,5 millions d’habitants. Le pays fait front comme il peut. Alors que nous, on se demande si faire entrer l’Aquarius avec 160 personnes à son bord, ce ne serait pas « le grand remplacement » ! (il rit). Le gouvernement joue toujours le même jeu : garder le débat en permanence sur l’étranger, le musulman, le voile, le terrorisme, pour diviser les pauvres. Pendant ce temps-là, il fait passer ses mesures de casse des services publics, de l’hôpital, des retraites… Quand tu as tous les médias aux ordres qui véhiculent le message, ça marche formidablement bien. On est classé au 39ème rang mondial en matière de liberté de la presse. Ça pique… Le problème, c’est qu’on n’a plus aucun organe de presse qui n’appartienne à un grand groupe proche du pouvoir, à part Le Canard enchaîné et Mediapart

C.B. – En 2016, une polémique a secoué le festival d’Angoulême : aucune auteure dans la sélection du Grand prix ! Est-ce que la représentation des femmes progresse en BD ?

W.L. – Longtemps, la bande dessinée se résumait à des histoires écrites par des mecs, avec des mecs, pour des mecs. Ce qui n’a pas donné très envie à des jeunes femmes de s’y mettre. Mais, depuis dix ou quinze ans, on a de plus en plus d’auteures et le marché a évolué : 52% des acheteurs sont désormais des acheteuses. Ça fait du bien à tout le monde. On a aussi besoin que les auteures se réapproprient des secteurs qui sont des chasses gardées masculines, comme la science-fiction et la fantaisy, où pullulent les meufs qui vont à la baston en talons aiguilles, avec de gros seins. Ce qui doit pas mal les gêner pour manier l’épée (il rit à nouveau). Ça aidera le genre à se renouveler ! Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Le courrier de Wilfrid Lupano au ministère est à lire sur son blog, hébergé par Mediapart

 

Parcours :

Wilfrid Lupano est l’auteur et cocréateur des Vieux fourneaux, publiés aux éditions Dargaud. Une série de BD qui rencontre un très gros succès depuis son lancement en 2014, dépassant le million d’exemplaires vendus. La série raconte les tribulations d’une bande de papis anarchistes, d’anciens ouvriers et syndicalistes orchestrant des actions en mode « guérilla festive » contre des multinationales.

Wilfrid Lupano a également cofondé en 2016, avec Laure Garancher et Mayana Itoïz, The Ink Link (Le lien de l’encre, en français) : un réseau de professionnels de la BD et du développement pour mettre en valeur des actions menées par des ONG.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rencontres

Le livre, essentiel ou non ?

Une nouvelle fois, considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes de baisser le rideau ! Une décision qui exaspère les professionnels du livre et nourrit leur colère. Lectrices et lecteurs soutiennent la pétition nationale lancée par le Syndicat de la librairie française.

 

Considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes, une nouvelle fois, de baisser le rideau à l’heure du second confinement. Malgré la mobilisation citoyenne des professionnels du livre, des auteurs et éditeurs, des lectrices et lecteurs… Même le ministre de l’Économie militait en faveur de leur ouverture, décidant alors la fermeture des rayons livres dans les grandes surfaces mais laissant ainsi le champ libre aux géants de la vente en ligne !

« Fermer les librairies, c’est condamner tout un pan de l’économie culturelle, sans doute à vaciller, pour certains à disparaître », souligne François Busnel, l’animateur de l’émission La grande librairie et l’initiateur d’une pétition nationale, soutenue par le Syndicat de la librairie française, qui remporte un vif succès. « À l’heure où les salles de spectacles, les musées, les centres d’art et les cinémas sont malheureusement contraints de nouveau à la fermeture, l’ouverture des librairies maintiendrait un accès à la lecture et à la culture dans des conditions sanitaires sécurisées », soutient le SLF. Et le syndicat de poursuivre : « Le retour en nombre des lecteurs en librairie, jeunes ou adultes, à l’issue du premier confinement a illustré cette soif de lecture, porteuse de mille imaginaires, et cette volonté de défendre nos lieux de vie, de débats d’idées et de culture au cœur des villes ». Au final, le texte de la pétition demande au Président de la République de laisser les librairies indépendantes ouvrir leurs portes.

Est-il plus dangereux d’acheter un livre qu’une baguette de pain ? À l’identique du boulanger, le libraire s’est équipé pour garantir la santé de ses salariés comme des visiteurs. Avec le sourire et la rigueur requise, il exige le respect des règles sanitaires. Pour que chacune et chacun ne cessent de tourner avec ravissement les pages du livre, les pages de la vie… Un appel à ouvrir les portes auquel le gouvernement reste sourd, malgré les incohérences d’une décision qui exaspère les professionnels du secteur, en dépit de la colère qui gronde et monte des territoires !

En solidarité avec les acteurs du livre, les membres de l’académie Goncourt ont convenu de reporter, sine die, la date de remise de leurs prix. Comme d’autres jurys littéraires : le Renaudot, le prix Interallié et le Grand prix du roman de l’Académie française. Quant aux librairies, elles s’organisent pour mettre en place et développer la vente en ligne et à emporter. Tel le réseau Folies d’encre, douze librairies en Seine-Saint-Denis(93) pour 1 724 893 livres disponibles, qui s’autorise un message fort en humour : « Si vous ne savez pas quoi chercher, appelez-nous, envoyez-nous un mail, un pigeon voyageur, des signaux de fumée… ON SERA LÀ POUR VOUS ! Prenez soin de vous, laissez la stupeur retomber et lisez, on n’a pas encore trouvé mieux pour passer l’hiver sereinement ! ». Un autre site, national, à consulter : Lalibrairie.com, qui prône « un nouveau mode de distribution alternatif aux circuits traditionnels tout en protégeant votre librairie de proximité ». Le principe ? Aucun frais de port n’est facturé si vous retirez votre livre dans la librairie au coin de votre rue ! Quant au réseau Leslibraires.fr qui a pour ambition « de vous permettre de retrouver sur Internet vos librairies préférées, leur choix et leurs spécificités », le mode de fonctionnement est un peu différent : il s’appuie, toutes librairies confondues, sur un stock en ligne qui recense près de cinq millions de livres !

Averroès, l’illustre philosophe et médecin musulman, écrivait au XIIème siècle que « l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence ». Lisez, lisons, lisez : il n’y a pas meilleur remède contre la bêtise et l’ignorance, la peur et la haine, l’obscurantisme et la violence ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

David Dufresne, un cinéaste pas très sage

Dans Un pays qui se tient sage, son premier film documentaire, David Dufresne continue d’ausculter et de dénoncer les violences policières qui ont cours depuis 2018. Entre témoignages et images choc, une réflexion de philosophie politique, éclairée par un vrai dispositif de cinéma.

 

Après le recensement sur Twitter des témoignages de blessés durant le mouvement des Gilets jaunes (« Allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement ») puis un roman très politique, Dernière Sommation, tiré de cette matière, le journaliste et écrivain David Dufresne devient cinéaste. Après le constat clinique puis l’analyse intime, il ouvre maintenant le débat sur grand écran : son documentaire, Un pays qui se tient sage, est la prolongation de son travail de lanceur d’alerte. L’impact est double. D’abord, parce qu’en projetant sur grand écran les images, recueillies sur smartphones, des exactions des forces de l’ordre durant les manifestations, il leur donne un nouveau statut où se dessine un contre-récit du discours de l’État : un cinéma direct, un cinéma de témoignage politique. Humiliations, bousculades, gazages, tirs, brutalité physique disproportionnée et zélée, dérapages évidents…

Les séquences brutes – dont 95 % sont sourcées, créditées – montrent concrètement des yeux crevés, des mains arrachées, des joues trouées, des lynchages de personnes à terre encerclées. Et elles interrogent : qui a la légitimité de la violence ? L’État afin de maintenir l’ordre social ? Les citoyens qui se mobilisent contre la violence de ses politiques sociales d’austérité ? Ensuite, il invite plusieurs acteurs – du rapporteur spécial des Nations Unies au cariste, de la femme au foyer aux historiens, sociologues ou avocats, tous sont mis sur le même plan – à réagir aux images et propos, à les analyser, les éclairer et parfois même à en débattre. Au cœur de ce dispositif, toujours, la question – cruciale – de la police, de son rôle, de sa place dans notre société. Et les risques encourus par la démocratie. Le film devient peu à peu une réflexion passionnante de philosophie politique.

En titrant son documentaire « Un pays qui se tient sage », David Dufresne transpose une sentence emblématique des violences policières en banlieue et alerte sur une dérive qui s’étend progressivement à un pays tout entier. « Voilà une classe qui se tient sage », c’est la petite phrase du policier qui avait filmé plusieurs dizaines de lycéens mis à genoux et mains derrière la tête – tels des terroristes – à Mantes-la-Jolie (Yvelines) en décembre 2018. Il avait ensuite publié le tout sur les réseaux sociaux. Malmener, conscientiser ? Le film soumet le spectateur à une immersion pénible. Il prend aux tripes avant de susciter la réflexion. Reste une question : quel impact auront ces images de violences policières ? Vont-elles nourrir des résistances citoyennes ou faire, malgré elles, le jeu du pouvoir d’État en renforçant un climat de peur ?

Impossible de ne pas relier le travail d’enquête, de lanceur d’alerte et de cinéaste de David Dufresne à la présentation, le 17 septembre, du « nouveau schéma national du maintien de l’ordre » : sous prétexte de protéger les journalistes, il voudrait, dans les faits, les empêcher de faire leur travail. Une atteinte à la liberté de la presse qu’une quarantaine de sociétés de presse (AFP, les Echosle Figaro, France Info, France 2, le JDD, le Monde, L’Humanité, Libération, Mediapart, Paris Matchle Point, Public Sénat, RFI, RTL, Sud Ouest, la Vie…) ont dénoncé dans une tribune publiée le 22 septembre. Dominique Martinez

Durant le confinement, du 16 mars au 11 mai, David Dufresne a livré chaque jour son journal sur son site Internet. Désormais publié sous le titre Corona chroniques (Éditions du détour, 240 p., 14€90). 

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Pages d'histoire

Guadeloupe, un procès historique

Du 5 au 28 octobre, sur la scène de L’épée de bois (75), se plaide à la Cartoucherie L’impossible procès. Un texte de Guy Lafages, mis en scène par Luc Saint-Éloy, narrant le procès de 18 Antillais pour atteinte à la sûreté de l’État. Du théâtre documentaire au service de la vérité historique. Sans oublier Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang.

 

17ème chambre correctionnelle de  Paris : en ce 19 février 1968, s’ouvre L’impossible procès de dix-huit Guadeloupéens accusés d’avoir porté atteinte à l’intégrité du territoire français ! Un an plus tôt, de graves incidents avaient secoué les villes de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre. Respect  de leur dignité et augmentation des salaires, réclamait la foule. Outre le refus du patronat d’engager le dialogue social, le préfet convoque la troupe, autorisée à tirer à balles réelles. Officiellement huit morts et de nombreux blessés, jamais le gouvernement ne fera la lumière sur ces événements tragiques. Le  seul tort des inculpés, martelé sur la scène de L’épée de bois ? Être membres du G.O.N.G. (Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe), dénoncer le système colonial et revendiquer l’autonomie ou l’indépendance de l’île. Ils risquent la prison à perpétuité.

Le pouvoir gaulliste, par ce procès, veut frapper les esprits, couper court à toute tentative de contestation ou de rébellion dans ses colonies devenues départements. Quitte à instruire une audience à charge, à bafouer les règles élémentaires du droit et de la justice… Qu’ils soient médecin, instituteur ou ouvrier du bâtiment, forts du soutien de leurs avocats, les dix-huit inculpés braveront avec intelligence et panache les allégations de l’avocat général, les fausses preuves montées de toute pièce. Répétant et clamant dans le prétoire que leurs convictions, déclarations et actions ne sont pas tournées contre la France mais « contre l’impérialisme français ». Pour leur défense, sont convoqués à la barre des témoins d’envergure : Aimé Césaire et Jean-Paul Sartre, l’un et l’autre affichant leur solidarité avec les accusés et dénonçant à leur tour le pouvoir colonial qui sévit aux Antilles. La parodie de justice livre son verdict final, le 1er mars 1968 : acquittement pour les uns, peine de prison avec sursis pour d’autres !

Dans une salle de tribunal reconstituée sur la scène du théâtre de L’union à Limoges lors des Francophonies, outre le président d’audience campé par Pierre Santini et l’avocat général sous les traits d’Izabelle Laporte, six comédiens interprètent à tour de rôle les dix-huit accusés, trois autres les dix-sept avocats… Une  polyphonie de voix pour scander la dignité d’un peuple qui lutte pour la reconnaissance de sa culture et le droit de décider par lui-même de son avenir. En dépit de longueurs qui desservent parfois le propos et d’une mise en espace peut-être trop corsetée dans son dispositif scénique, servi par quelques séquences d’émotion vraie, du théâtre documentaire bienvenu et salutaire. Pour  raviver mémoires et consciences d’hier à aujourd’hui, éclairer avec pédagogie les jeunes générations sur une page d’histoire largement occultée, entrevoir un autre possible empreint d’équité et de dignité à l’heure où les tragédies raciales squattent à nouveau le devant de la scène. Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

À voir aussi :

Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor de Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang… Une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancœurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente le metteur en scène et comédien. « Qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale et bouleversante, une mise en scène suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de la jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple mettait sous les feux de la rampe en 2019, une première depuis la disparition du fondateur, Maurice Pottecher. Y.L.

Du 8 au 18/10 : Les Célestins, Lyon. Les 16 et 17/11 : Théâtre de la Manufacture, Nancy. Les 24 et 25/11 : Comédie de Colmar. Le 3/12 : Le Nouveau Relax, Chaumont. Le 8/12 : Les Transversales, Verdun. Le 19/01/21 : Les Quinconces L’espal, Le Mans. Le 28/01 : Théâtre municipal de Grenoble.

1 commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Kadoc, une folle entreprise !

Rémi De Vos a de nouveau frappé ! Avec Kadoc, son dernier opus mis en scène par Jean-Michel Ribes… Les 26 et 27/09 à la scène nationale de Sénart (77), prélude à une longue tournée… La peinture radicalement déjantée du monde de l’entreprise.

 

Farce, comédie, vaudeville ? Entre l’absurde et le grotesque, le rire et le délire, si le spectateur hésite sur la dénomination, une certitude s’impose : l’entreprise rend vraiment fou ! Rémi De Vos sait de quoi il parle, longtemps il a vécu de petits boulots et d’emplois précaires. Les rapports de dépendance et de domination, le pouvoir et le harcèlement hiérarchiques il connaît, depuis il en fait matière à écriture : Débrayage, L’intérimaire, Cassé, Départ volontairePas sous forme de rapport syndical ou de bilan managérial, sa marque de fabrique ? L’humour, la dérision. Kadoc, son dernier opus alors à l’affiche du Rond-Point avant confinement, nous en proposait une magistrale illustration dans la mise en scène complètement déjantée de Jean-Michel Ribes, le patron des lieux !

Nous voilà donc rendus dans les bureaux de Krump où s’affairent, subissent ou sévissent trois personnages aux obsessions bien ciblées : un employé de bureau qui s’échine à mettre un point final à un rapport bidon qu’on lui a confié pour tester ses compétences, un petit chef totalement incompétent qui rêve pourtant de promotion, un directeur de service qui compense à l’entreprise l’autorité perdue au sein de son foyer ! Maquez-les avec trois épouses aussi givrées que leurs maris, couronnez le tout d’un incroyable quiproquo lors d’une invitation à déguster un risotto aux fruits de mer : la machine s’enraye, les masques tombent en même temps que les convenances, haines et rancœurs s’affichent sans fard. Comme dans la scène finale, au propre et au figuré, la mise à nu des névroses cultivées à l’entreprise au risque souvent d’empoisonner la sphère familiale, la peinture sans concession d’un univers impitoyable, la noirceur des rapports sociaux qui se laisse entrevoir « derrière les vitres cassées de l’usine », comme le chantait Jacques Brel.

Tels une bande de comédiens au plus fort de leur talent dans leur aptitude à forcer le trait avec naturel, s’agitent sur scène trois couples férocement assortis où la bêtise et la bassesse de l’un ne déparent en rien avec la crapulerie et la lâcheté de l’autre, Jacques Bonnaffé en tête de gondole avec Caroline Arrouas son épouse névrosée. Si tout est bon dans le cochon, tout est aussi nul et nauséabond dans ce panel d’obsédés ou de tarés, hormis la vague d’humour qui emporte le public ! Ne nous méprenons pourtant point sur Kadoc, la satire frappe à la porte de la loufoquerie conduite à son paroxysme, le rire se pose en dérivatif à la plainte souvent martelée, l’absurde à la souffrance intime en moult collectifs de travail. Point de leçon de morale chez De Vos, point de sentiment de culpabilité chez Ribes, un simple constat : la loi de la jungle sévit à l’entreprise, l’entreprise rend fou ! Il nous vient juste à rêver et espérer que rire et dérision se révèlent des armes de combat aussi efficaces que le Code du travail ! Yonnel Liégeois

Kadoc : Actes Sud-Papiers (208 p., 18€). Du 03 au 29/11, toujours au Théâtre du Rond-Point, Christophe Rauck, le directeur du Théâtre du Nord à Lille, met en scène Départ volontaire, une autre pièce de Rémi De Vos.

Tournée : 26 et 27/09 : Scène nationale de Sénart (77). 2 – 10/10 : Théâtre du Nord / Lille (59). 14 – 16/10 : Odyssud / Blagnac (31). 20 – 22/10 : Théâtre du Gymnase / Marseille (13). 5 – 7/11 : Comédie de Reims (51). 10 – 12/11 : La Manufacture / Nancy (54). 17 – 21/11 : Théâtre Olympia / Tours (37). 25 – 28/11 : Théâtre de Liège (Belgique). 2 – 4/12 : LA Comédie de Saint-Étienne (42). 10 et 11/12 : La Comète / Châlons-en-Champagne (51). 5 et 6/01/21 : Anthéa/ Antibes (06). 12 – 15/01 : TnBA / Bordeaux (33). 20 – 31/01 : Théâtre du Rond-Point/ Paris (75).

Poster un commentaire

Classé dans Rideau rouge

Clermont-Ferrand, la Comédie sort de sa chrysalide

Nomade jusqu’à aujourd’hui, la Comédie de Clermont-Ferrand intègre l’ancienne gare routière de la capitale de l’Auvergne et se dote d’un théâtre ambitieux. Avec Société en chantier, le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi inaugure, le 25 septembre, la grande scène.

 

Labellisée scène nationale en 1997, la Comédie de Clermont-Ferrand aura attendu presque un quart de siècle pour trouver un lieu d’ancrage et rentrer dans ses murs… Autant dire que son ouverture, prévue en mars et repoussée en septembre, le confinement ayant figé la dernière phase du chantier qui s’est étalé sur trois ans, était attendue avec impatience. Le lieu choisi est l’ancienne gare routière de la ville industrielle où les usines Michelin ont longtemps fixé une population ouvrière. Construite entre 1961 et 1964 par l’architecte Valentin Vigneron, élève d’Auguste Perret, elle se singularise par son classicisme structurel et sa façade classée parmi les monuments historiques.

C’est l’architecte portugais Eduardo Souto de Moura, de l’École de Porto, prix Pritzker 2011, qui en signe la transformation. Une première stimulante pour ce créateur qui a aussi réalisé le stade de football de Braga (« sans rien connaître au football ! ») ou la Maison du cinéma à Porto, dédiée à Manoel de Oliveira. Privilégiant « une façon de travailler autant que de vivre », il a cherché une fusion esthétique et fonctionnelle entre la gare et le théâtre et, au-delà de la préservation du patrimoine, à « servir le public »Le hall d’entrée central de 300 m2, en pierre de Volvic, surmonté d’une coupole ornementée d’oiseaux, devient un espace d’accueil où l’on peut se poser pour prendre un café ou se restaurer. Puis on découvre la salle de l’Horizon, salle frontale couleur brique de 878 places et son plateau de 600 m2, de technologie dernier cri, notamment pour l’acoustique. La salle des Possibles, aussi vaste que le plateau de la grande salle, entièrement modulable, peut accueillir 336 spectateurs. Donnant sur une rue piétonne, sa baie vitrée crée une relation intérieur-extérieur, permettant aux artistes et aux passants de voir et d’être vus. Un studio de répétition peut aussi faire office de salle de spectacle, tout comme un patio où s’enracine un magnolia. Pour les artistes, les loges et une salle de détente ont été mises à l’étage, près des bureaux et d’une terrasse où l’on peut savourer la lumière du jour. L’ensemble du chantier, sur une surface au sol de 9 298 m2, se chiffre à 38 millions d’euros (État, région, conseil départemental, ville, métropole).

Pour Jean-Marc Grangier, qui dirige la Comédie depuis 2002, c’est une joie immense de s’approprier ce théâtre flambant neuf. Une prise de risque aussi, dans ce contexte épidémique qui frappe le secteur de la culture et où l’enjeu est de parvenir à en faire « un refuge pour tous ». La Comédie de Clermont, qui proposait – à la maison de la culture – près de 130 représentations de théâtre, danse, musique et cirque par saison, a fidélisé plus de 6 500 abonnés. Un socle pour le développement de son activité. Krzysztof Warlikowski y présente ses créations avant qu’elles ne rejoignent la capitale. Isabelle Huppert y jouera dans la Ménagerie de verre d’Ivo Van Hove, les danseurs du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch y donneront  Wiesenland (Terre verte…), tandis que de jeunes compagnies comme la prometteuse Maud Lefebvre, du Collectif X, y signera la mise en scène d’Une femme sous influence, le film culte de John Cassavetes. Guillaume Cayet et Aurélia Lüscher, de la compagnie le Désordre des choses, y créeront la Comparution, une fiction à partir et autour des violences policières.

Pour l’heure, c’est le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi, de Rimini Protokoll, qui inaugure, le 25 septembre, et jusqu’au 1er octobre, la grande scène avec Société en chantier. Une vaste enquête autour des immenses chantiers de construction qui remodèlent les paysages urbains, intégrant les spectateurs au processus de réflexion. Autant dire que celui de la Comédie sera ainsi soumis à la question et fera office de cas d’école. Signalons encore, du 7 au 14 octobre, le Lac des cygnes, vu par Angelin Preljocaj et ses vingt-sept danseurs… Un test d’émotion et de beauté pour la grande salle. Marina da Silva

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

LINportant, c’est la fibre !

Fondateur de la coopérative Linportant, Paul Boyer estime que cette fibre se doit d’être bio, mais aussi sociale. En recréant une filière textile et de confection made in France. Explications

 

C’est l’histoire d’un coup de foudre, transformé en liaison durable et fructueuse… Lorsqu’en 2009 Paul Boyer, jeune ingénieur parisien d’origine toulousaine, vient se mettre au vert avec sa petite famille en Normandie, il tombe amoureux des champs de lin aux environs de Caen. Pour s’attrister rapidement, constatant qu’une fois la fibre récoltée, elle part au bout du monde et n’induit aucune retombée économique sur la région. « La France est le premier exportateur de lin au monde avec une production sur 100.000 hectares dont 70.000 en Normandie ! Personne ne le sait ou presque, on n’en parle pas, c’est écrit nulle part », se désole-t-il, campé dans le hangar qui abritera bientôt son usine de confection de tee-shirts bio et qui lui sert pour l’instant de QG. Nous sommes à Evrecy, petite bourgade de 2000 habitants, à quelques kilomètres au sud de Caen.

Le jeune homme décide alors de s’engager sur un  double projet : d’une part favoriser une culture de lin bio dans la région en incitant les liniculteurs à une conversion, d’autre part reconstituer la chaîne de production jusqu’à un produit final made in France. En effet, comme il le déplorait récemment dans les colonnes de Télérama, «  la caricature du lin, c’est une très belle fibre poussée en Normandie, teillée localement, puis envoyée en Chine pour être filée, avant de se changer en tissu très fin en Italie et de repartir pour la confection en Asie, d’où le vêtement sera expédié dans un magasin parisien ». Paul Boyer n’est pas étranger au monde du textile puisqu’il travaille depuis 2003 dans la mode éthique et le coton bio. Il fait partie de l’association « lin et chanvre bio », dont il est devenu vice-président. Fort de ses contacts dans la filière, il travaille à convaincre. Alain Gautier, liniculteur, le suit.

Pour un lin bio de qualité, il faut une rotation de sept ans en alternance avec d’autres plantes nourricières ou fourragères. Le lin est peu gourmand en eau, contrairement au coton, mais son traitement en différentes étapes est très peu mécanisable. Il nécessite une main d’œuvre importante et qualifiée. La première étape est le rouissage qui se fait au sol à partir de la mi-juillet, après l’arrachage des tiges qui vont progressivement pourrir au sol en étant retournée plusieurs fois par le liniculteur. S’il y a trop de pluie ou pas assez, la récolte est perdue. Puis vient le teillage qui se fait dans l’usine de Bourguébus, non loin d’Evrecy. Il s’agit de broyer et d’écraser la paille pour extraire la fibre appelée filasse. Rien ne se perd : les déchets (les « anas ») sont transformés en litière pour animaux et les graines sont connues pour leurs bienfaits dans le domaine de la diététique. La filasse passe ensuite au peignage pour aboutir à un ruban régulier qui évoque une magnifique chevelure blond vénitien… La dernière étape, la filature, sera confiée à l’entreprise Safilin d’Armentières qui a malheureusement délocalisé son usine en 2003, non pas en Chine mais en Pologne. Avec l’espoir secret d’une relocalisation ultérieure plus facile, et ce sera pour Paul Boyer le projet ultérieur baptisé Linpossible !

Une fois le fil de lin obtenu, le plus dur reste à faire. En effet, la matière part du champ pour aboutir au produit fini selon une chaîne bien établie, comme l’explique Paul Boyer. « L’argent part de la poche du consommateur, il le donne à un distributeur qui le donne à une marque qui achète à un confectionneur qui lui-même achète à un tisseur, lequel se fournit en fil …Une partie finale de cet achat arrive dans la poche du liniculteur. Pour que ce dernier vive, il faut donc remonter la filière des différents donneurs d’ordre pour les associer au projet ». Il n’y aura pas de produits vendus sous la marque LINportant. Paul Boyer veut vendre aux donneurs d’ordre, il ne souhaite pas travailler pour du très haut de gamme comme Hermès qui vendrait  un tee-shirt à 300 €. « Ce n’est pas ça qui va créer de l’emploi massif », il veut aller vers des marques nationales de milieu de gamme « pour arriver à un prix de vente très accessible en travaillant un peu sur les marges de chacun ». Ce fut un travail considérable de plusieurs années, « j’aime aller au fond des sujets, c’est le défaut des mineurs… », plaisante l’ancien ingénieur de l’École des Mines.

Il opte pour une structure d’économie sociale et solidaire, d’abord sous forme d’une association en 2017 pour étudier la faisabilité technique et économique : obtenir un volume suffisant pour être industriel mais sur une jauge raisonnable d’une vingtaine d’hectares et 100.000 tee-shirts par an. En novembre 2019, l’association se transforme en une Société coopérative d’intérêt collectif de 63 membres se composant des salariés, d’acteurs de la filière, de professionnels de la gestion et de membres de la société civile (citoyens et associations). Une prévente de tee-shirts, organisée par le biais de la plate-forme Ulule, a réuni 3500 commandes. Livraison prévue fin juin 2020… Le coronavirus changea la donne, les mécaniciens recrutés fabriquèrent des masques tout l’été en attendant la livraison des tables de coupes, des métiers à tricoter et le début effectif de la production des tee-shirts cet automne.

L’initiative est à saluer. Certes, une goutte d’eau au regard de l’océan de tout le textile asiatique mais il faut y voir, par de là le projet, un espoir proche : acheter un vêtement en lin bio qui n’aura pas fait plusieurs fois le tour de la planète avant de s’accrocher à notre portant ! Chantal Langeard

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres

Aurélia Michel et la violence raciale

Avec Un monde en nègre et blanc (1), Aurélia Michel donne un coup de projecteur sans concession sur l’esclavage et la traite négrière. L’historienne y dévoile les liens existant entre l’essor du capitalisme et la violence raciale. Éloquent.

 

Eva Emeyriat – Quel regard portez-vous sur le mouvement antiraciste contre les violences policières ?

Aurélia Michel  – Elles sont le fruit de la maturité politique d’une génération. Les mouvements anti racistes disent non pas que les races existent mais que des « faits de race » existent en permanence avec les violences policières, les discriminations…  Ces mobilisations coïncident avec un capitalisme  très agressif, sur la défensive et qui se trouve peut-être à un point de rupture. Or, la race est le fait du capitalisme, elle en est même sa caractéristique majeure.

E.E. – Que voulez-vous dire ?

A.M. – L’esclavage et la colonisation ont joué un rôle clé dans l’essor du capitalisme atlantique, base de l’économie mondialisée contemporaine. L’esclavage, institution très ancienne, présente dans presque toutes les sociétés, arrache un individu à sa société, en extorque tout ce qui relève de l’humain comme être social. Rendu aliénable, le travail peut être acheté, capitalisé, objectivé. L’esclavage fait du travail une marchandise, c’est la condition même du capitalisme. Au milieu du XVIIIème siècle, la traite négrière atteint une échelle industrielle, produisant des sociétés  terrifiantes, y compris pour ceux qui organisent cette violence. Pour faire face à cette hantise, il faut donc mettre à distance l’esclave, l’exclure de la société. L’idée de race qui n’est pas un fait scientifique, ne précède pas l’esclavage européen. C’est bien parce que les Européens ont mis les Africains en esclavage qu’ils sont devenus racistes, et pas l’inverse.

E.E. – Cette question semble très mal assumée en France…

A.M. – Ces faits sont dans l’angle mort des mémoires. Or, la France est probablement le pays qui a poussé le système esclavagiste et colonial à son plus haut degré. Les Antilles françaises, Saint Domingue furent la première production mondiale de sucre un siècle durant. L’esclavage, régulé par le Code noir, est une ressource majeure et il va être très compliqué d’y renoncer. L’Angleterre abolit la traite avant la France, et l’empire britannique se développe ensuite sur un autre modèle de domination commerciale. La France, elle, traîne des pieds. Après l’abolition en 1848, elle passe elle-aussi à un autre mode d’exploitation du travail, l’exploitation coloniale, mutation de l’esclavage.

E.E. – Quand apparaît le mot « race » ?

A.M. – Lorsque l’esclavage disparaît,  au moment des révolutions française et américaine, porteuses de valeurs de liberté, d’égalité. Logiquement, cela devrait rendre les nègres des égaux, or c’est impossible dans le contexte d’une société esclavagiste dont la France, les colonies anglaises sont l’épicentre. Cette contradiction, non résolue, sera dissimulée presque inconsciemment avec l’apparition de la « race » dans les discours. On dit « ah c’est une autre race », pour justifier ce qui ne peut l’être. Cela résout un paradoxe qu’il n’était jusque-là pas possible de résoudre. Et c’est tellement malin qu’on y est encore !

E.E. – On n’en a donc pas fini avec la race…

A.M. – La race n’existe pas mais la violence raciale est toujours là. Prononcez le mot « nègre » et les effets seront terribles, en comparaison dites le mot « serf » qui se rapporte aussi à des constructions passées faites de mépris social et la charge violente est alors nulle. Il y a bien dans le mot «  nègre », associant esclave et Africain, une puissante actualité. La race est toujours en permanence mobilisée de nos jours et continue d’organiser les rapports sociaux.

E.E. – Comment dépasser cela ?

A.M. – Déjà en prendre conscience et comprendre que loin d’être un combat comme un autre, l’antiracisme est une lutte centrale à mener dans le mouvement social, puisque  la race est la manifestation de l’ordre capitalistique.

E.E. – Quid du débat sur le déboulonnage des statues ?

A.M. – Cela ne sert à rien de flinguer Colbert pour flinguer Colbert ! Il faut replacer les choses dans le contexte de l’époque sans se limiter à accuser des individus. L’esclavagisme était alors un système d’État, dont Colbert était simplement un des agents. Il ne s’agit pas d’effacer notre histoire, au contraire, sortons du déni ! Après, on peut se demander pourquoi notre mémoire aurait absolument besoin de statues d’hommes incarnant le pouvoir, et donc forcément problématiques. Propos recueillis par Eva Emeyriat

(1) Un monde en nègre et blanc, enquête historique sur  l’ordre racial. Points essais, 391 p., 10€.

Nègre et blanc

Aurélia Michel est historienne, chargée de conférences en histoire des Amériques noires à l’université Paris-Diderot et chercheure au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA). Elle a contribué au scénario du documentaire Les Routes de l’esclavage diffusé sur Arte en 2018.

« Je suis une historienne blanche. Cette condition (…) explique ma démarche. Spécialiste de l’Amérique latine, pourtant sensible aux  enjeux de l’inégalité et prompte comme toute humaniste à m’indigner contre l’injustice et la domination, je n’avais, avant de me voir confier un cours à l’université Paris-Diderot en 2009 sur les Amériques noires, qu’une vague conscience de l’immense tragédie de l’esclavage atlantique (…) J’ai pu articuler la violence inouïe des faits avec les réflexes racistes perceptibles dans notre quotidien ».

« Ce livre invite à se passer de la morale et à se saisir de l’intangibilité des faits, et de leur centralité dans le développement de nos sociétés, pour faire l’histoire d’un monde en nègre et blanc (…) La race n’est pas simplement une pensée impure ou immorale que l’école républicaine doit apprendre à chasser et la justice réprimer. Il s’agit d’un processus (…) auquel s’accrochent tous les résidus de violence raciste encore présents dans nos démocraties capitalistes ».

Extraits de l’avant-propos, p. 13-14, in Un monde en nègre et blanc.

1 commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Rencontres

La démocratie sociale à l’épreuve

Comment s’organisent aujourd’hui les mobilisations syndicales et sociales ? Comment se faire entendre quand les gouvernements font fi des exigences populaires ? Qu’est-ce que cela dit de l’état de notre démocratie ? Dialogue entre deux enseignants-chercheurs : la politologue Sophie Béroud et le sociologue Erik Neveu.

 

Cyrielle Blaire – Les rassemblements contre les violences policières et le racisme ont rassemblé en juin des dizaines de milliers de manifestants. Comment expliquez-vous ce sursaut citoyen, quelques semaines seulement après la sortie du confinement ?

Erik Neveu – J’y vois deux formes d’indignation civique. La première tient à une exaspération devant les atteintes croissantes au droit de manifester. Se déconfiner c’était retrouver la liberté de manifester, d’occuper l’espace public. Dans un contexte où « Black lives matter » remettait les violences policières à la une de l’actualité, s’est aussi exprimée une indignation contre la répétition de brutalités policières et de comportements racistes couverts par une impunité alarmante. Quand des groupes Facebook sont les lieux de paroles racistes abjectes, quand le maintien de l’ordre ou de banals contrôles d’identité aboutissent à des morts ou des mutilations, quand l’IGPN ne voit jamais motif a sanction, quand la justice semble bien plus rapide et ferme pour les gilets jaunes que pour des policiers filmés à se livrer à des comportements illégaux, alors l’indignation monte. Elle est puissante chez les jeunes, qui sont les groupes ciblés par les pratiques discriminatoires, et elle ne va pas retomber.

Sophie Béroud – La crise sanitaire est venue arrêter de façon brutale une dynamique exceptionnelle de mobilisation qui durait depuis quatre mois contre la réforme des retraites, la LLPR à l’université et dans le secteur hospitalier. Le comité Vérité et Justice pour Adama Traoré a joué un rôle important dans cette dynamique de mobilisation contre le racisme car il a appelé très tôt à des convergences avec les gilets jaunes puis avec les salariés en grève contre la réforme des retraites. Un autre facteur qui a sans doute compté, c’est la situation vécue dans les quartiers populaires avec une très forte exposition à la pandémie et de très grandes difficultés à maintenir des sources de revenus.

C.B. – Le confinement a-t-il été l’occasion de formes de mobilisations différentes et de nouvelles prises de conscience de gens qui se tenaient jusqu’ici à l’écart des mobilisations ?

E.N. – Il faudra le recul d’enquêtes pour le mesurer. Reste une circulation intense de vidéos et de caricatures portant une charge de critique politique. L’intervention de Vincent Lindon « Comment ce pays si riche… » a été visionné six millions de fois sur YouTube. Mais c’est aussi la communication gouvernementale et ses mensonges qui auront aiguisé la critique, notamment sur le port du masque.

C.B. – L’appel des personnels soignants, lancé aux usagers qui les ont applaudis à 20 heures aux fenêtres, pourrait-il constituer la traduction d’une prise de conscience en engagement ?

S.B. – Durant le confinement, on a pu penser qu’une brèche était en train de s’ouvrir pour sortir d’une approche néolibérale des services publics et réaffirmer leur importance dans la société. Les manifestations du 16 juin ont montré un monde de la santé très mobilisé et les manifestants ont souvent été très applaudis. Mais il y a une difficulté à élargir la participation à ces manifestations, mais aussi à publiciser davantage les enjeux du Ségur de la santé. Plus ces négociations semblent techniques, plus cela contribue à isoler le secteur de la santé.

E.N. – La crise est venue rappeler la hiérarchie réelle des utilités sociales, qui pourrait constituer un socle futur pour de nouvelles convergences. Pour reprendre la Parabole (1810) du socialiste prémarxiste St Simon, si le virus nous ôtait les « cinquante premiers traders, publicitaires, éditorialistes de BFM, haut-fonctionnaires de Bercy ou rogneurs de budget des ARS », nous serions moins affectés que par l’évanouissement des caissières, agriculteurs, enseignants, ouvriers, livreurs, urgentistes et employé(e)s d’EPHAD.

C.B. – Durant le conflit contre la réforme des retraites, de nouveaux modes d’actions se sont multipliés en marge de formes plus classiques de mobilisation.

S.B. – Oui, on a vu une volonté de combiner des formes plus classiques de mobilisation – par la grève, les manifestations – avec d’autres qui permettent d’investir l’espace public, de sortir de l’entreprise et de s’adresser à l’extérieur : à l’opinion publique mais aussi aux médias, aux politiques qui refusaient de voir que la mobilisation contre la réforme des retraites est aussi forte. Ces actions peuvent impliquer aussi ceux qui ne participent pas d’habitude à des actions plus classiques. Cela renvoie à l’inventivité des salariés mobilisés. C’est très complémentaire avec les mobilisations classiques, cela ne s’y substitue pas.

E.N. – Leur logique principale tient en large part au sentiment d’une efficacité insuffisante des formes classiques de manifestations. De la réforme Sarkozy des retraites, des lois travail sous Hollande puis aux réformes de la présidence Macron, on a vu de hauts niveaux de mobilisation produire peu d’effets sur le blocage ou la réécriture de projets de loi. Les mouvements se heurtent à une combinaison de répression forte et de tactique de l’édredon : manifestez si vous voulez, on n’en fera rien. Beaucoup de personnes ou de collectifs, qui n’ont aucune envie de céder, explorent donc des formes alternatives. Pour certains groupes qui ont des effectifs modestes et un statut symbolique valorisé comme les avocats, ce seront des gestes symboliques comme de jeter leurs robes. Pour les artistes de L’Opéra, ce sera de tirer profit de leurs savoir-faire pour monter un spectacle.

C.B. – Visent-elles simplement à attirer l’attention des médias ?

S.B. – Il y a une volonté de produire des évènements dans un monde de plus en plus médiatique et connecté afin de faire entendre la cause qu’on défend. Cela s’est fait dès les années 1980 avec Act up, qui a réalisé des actions très visuelles [pour alerter sur l’inaction des pouvoirs publics face à l’épidémie de Sida], comme les die in sur les places publiques, l’explosion de poches de sang. Cela a été repris dans les années 90 lors de conflits locaux, au moment des fermetures d’usine, avec les opérations ville morte. Ou en Espagne à la suite du Mouvement des Indignés, avec les « marées » lors des manifestations : des salariés de différents secteurs portaient des tee-shirts de différentes couleurs pour rendre bien visibles leur cause (ceux de la santé, de l’éducation…etc.)

E.N. – Elles ont des effets de captation de l’attention des médias parce qu’elles sont inhabituelles ou colorées, drôles, émouvantes, parce qu’elles cassent la routine visuelle des images de manif. Oui elles sont pensées pour les médias, dans le sens où une mobilisation qui n’est pas visible perd beaucoup de son potentiel de rayonnement, de transmission de sa cause. Mais ce n’est pas un spectacle, elles expriment la colère, la révolte, parfois la rage quant aux effets des réformes.

S.B. – En 36 et en 68, rendre visuel le conflit était moins nécessaire car on occupait massivement les entreprises. On faisait venir des compagnies de théâtre dans les usines. Depuis les années 2010, il est plus difficile de mobiliser dans les entreprises ou même au sein de l’hôpital public à cause de la continuité des soins. D’où la nécessité d’extérioriser la scène de la contestation. Les salariés se tournent vers d’autres modes d’action, sur les ronds-points, les péages, les dépôts… Et il y a aussi l’idée qu’une multitude de micro mobilisations peuvent « emboliser » le système, le bloquer. Soit en visant des centres névralgiques (ports, raffineries), soit en multipliant les scènes de mobilisation dans des dizaines ou centaines de lycées, de facs… Comme hier les gilets jaunes ont inventé le carrefour comme lieu de mobilisation.

C.B. – Y a-t-il un défaut de dialogue social en France ?

S.B. – le mépris du gouvernement vis-à-vis des organisations syndicales et des salariés mobilisés, le refus de les reconnaître comme interlocuteurs légitimes, les oblige à se poser la question de comment se faire entendre. Le mouvement des gilets jaunes, qui ne s’est pas embarrassé de respecter les codes établis (en ne déposant pas de parcours de manifestation…), a aussi eu un effet. Leur irruption a fait peur au gouvernement. Sans doute que du côté des salariés et des organisations syndicales, certains se disent qu’il faut aller plus loin. Ce refus d’entendre les personnes mobilisées peut aussi conduire à des situations désespérées, comme à Lyon où un étudiant s’est immolé en novembre 2019 pour protester contre la précarité.

E.N. – Il existe une culture de la verticalité et de la condescendance en France. Les dirigeants issus du système des grandes écoles, sont persuadés d’être la crème de leurs générations, de détenir un savoir infaillible sur des choses dont ils n’ont aucune expérience. Les mandats politiques les plus importants sont désormais exercés par des gens qui ont fait de la politique leur métier et qui sont hors-sol, prisonniers de leur petit monde, fréquentant plus souvent des lobbystes que des citoyens ordinaires. La France s’enlise dans un système où le changement est pensé comme devant venir d’en haut, où le dialogue est limité à modifier des points secondaires dans un « cadre » qui ne saurait être mis en discussion. Dire non, proposer autre chose c’est être taxé d’idéologue sectaire ou d’irréaliste.

S.B. – Le refus d’entendre les organisations syndicales dans l’élaboration d’une réforme, d’un dialogue reconnaissant la légitimité des différents acteurs autour de la table, alors qu’une large majorité de la population est hostile à la réforme des retraites, montre que notre démocratie est en mauvais état. Cela pose la question de qui prend les décisions et pour qui dans une société où les inégalités se creusent. Or, on le voit bien depuis des années où prédominent les politiques néo-libérales, ce n’est pas l’expérience concrète des salariés qui est prise en compte ni l’expérience des usagers, mais des critères de rentabilité au service d’acteurs financiers privés. Les réformes ne sont guidées ni par le souci de la protection des plus faibles, ni par le souci de l’égalité.

E.N. – Le sentiment de mépris, la perception que tout ce qu’on peut dire ou faire ne sert à rien provoque du dégoût, de la désertion civique, de l’abstention. Ce sont aussi des semis de violence que provoque cette absence d’écoute. Mais une démocratie, c’est aussi un monde avec des projets mobilisateurs d’un autre avenir, des « utopies réalistes ». Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Sophie Béroud est politologue, professeur de science politique à l’université Lyon II.
Erik Neveu est sociologue et politiste, professeur des universités, enseignant à Sciences-Po Rennes.

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres