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Les Cévennes font leur cinéma !

Du 29 avril au 7 mai, se déroule dans sept villes et villages cévenols le Festival international du documentaire. Né en 2001 dans le village de Lasalle, au cœur de la vallée de la Salindrenque, il a progressivement pris son essor. Pour sa quinzième édition, il chausse des bottes de « sept lieues » et fourmille de surprises. Sur une thématique : les temps modernes.

 

 

 

Depuis plusieurs jours, des affichettes bleu et jaune apparaissent dans les villages cévenols et jusque sur les murettes bordant l’antique chemin de Régordane, l’actuelle départementale 906 qui d’Alès monte en lacets vers le Nord, à l’assaut du Mont Lozère. Elles annoncent Doc-Cévennes, le 15e festival international DSCN1338du documentaire en Cévennes, consacré cette année aux Temps modernes. Des temps cruels, où le drame des réfugiés le dispute au tragique de la condition des salariés, chair d’ajustement aux besoins de rentabilité d’un capital aveugle, et aux dommages mortels infligés par les hommes à leur écosystème, dont la programmation du festival porte l’empreinte.

 

Le festival est né et a grandi à Lasalle, localité de 1200 habitants, dans l’écrin d’émeraude de la vallée de la Salindrenque, sous l’égide de l’association Champ Contrechamp. L’impulsion initiale, il la doit à la passion d’un homme : Henri de Latour, cinéaste et documentariste (1), natif de Lasalle dont il est devenu maire. « Lasalle est un microclimat propice à l’éclosion d’une telle initiative : terre protestante, puis terre de résistance, de refuge  et de liberté », souligne Guilhem Brouillet, délégué général du festival. Il y a deux ans, le festival a affirmé plus nettement sa dimension internationale et pris l’essor local qu’il connaît aujourd’hui. Outre Lasalle, six villes et villages cévenols, Florac-Le Vigan-Valleraugue-Ganges-Pont de Montvert-Vialas, accueillent cette année  vingt-deux séances. « Au total, les documentaires choisis sont proposés dans dix salles de projection, dont quatre à Lasalle », expose Guilhem Brouillet. « Chaque projection ouvre à un débat avec des protagonistes du film, son réalisateur ou un membre de l’équipe de tournage. Aucun film n’est « orphelin », même s’il  vient du bout du monde. Si personne ne peut se déplacer physiquement, le débat a lieu en direct avec les spectateurs sur Skype. Par exemple, deux directs sont prévus avec l’Afghanistan. C’est ce qui fait la force de notre festival ». Et de poursuivre « ici, pas de tapis rouge, pas de carré VIP, pas de badges. Dans les rues des villages, sur les places, aux terrasses des cafés, des spectateurs, des  réalisateurs, parfois célèbres, se croisent et échangent en toute égalité ».

 

Guilhem Brouillet a accompagné pas à pas le développement du festival. Spectateur lors de sa deuxième édition, il y consacre ses soins assidus et enthousiastes. En tant que bénévole d’abord puis comme assistant de programmation, tout en préparant un doctorat à l’université de Montpellier où il était chargé de cours. Aujourd’hui, il se démène avec la même vigueur qu’au premier jour, dans la jungle des droits ou des formats de films, allant jusqu’à faire traduire et sous-titrer certains des plus beaux fleurons de sa programmation éclairée. Avec un fil rouge : l’ambition qu’affiche ce festival hors des sentiers battus. « Nous présentons des documentaires de création, qui rompent avec l’uniformisation de l’information. Nous donnons la parole à d’authentiques réalisateurs dont la vision personnelle bouscule, questionne, instruit, donne à penser ». Il insiste sur l’exigence qui préside à la programmation : « Un documentaire prend le monde comme objet et questionne le monde. C’est ainsi qu’il suscite l’esprit critique. La rigueur documentaire doit s’allier à la rigueur artistique. Le documentaire est une œuvre de création au même titre qu’un film de fiction. Bref, c’est du cinéma ». C’est un autre point fort du festival.

 

Vialas, petit village d’à peine 500 âmes accroché aux pentes du Mont Lozère s’est inscrit dans le festival l’an dernier, pour sa quatorzième édition. Le petit dernier des Vialasvillages engagés dans l’aventure. Les «Mesdames Cinéma » de la localité sont deux conseillères municipales, Mireille Rousseau et Isabelle Mercier. En s’appuyant sur l’association Cinéco, dont l’objectif est d’offrir une ouverture culturelle par le biais de l’accès au septième art aux habitants du Gard et de la Lozère éloignés des villes, elles se sont employées à développer une programmation régulière sur l’année dans une salle conventionnée, validée par le CNC (Centre national du Cinéma), à la Maison du temps libre. « Auparavant, des séances ponctuelles étaient organisées, surtout l’été, proposant essentiellement des films grand public », relate Mireille Rousseau. Désormais, aux séances mensuelles s’ajoutent des événements comme Doc en Cévennes en mai et le Mois du documentaire en novembre où chaque projection est suivie d’un débat ». Elles réunissent quarante à cinquante personnes chaque fois. « L’idée force, c’est de créer des moments de rencontres et de discussions sur des sujets universels », poursuit Isabelle Mercier, « de faire découvrir un travail artistique souvent en phase avec des questions d’actualité, tel le printemps arabe l’an passé, les lois touchant l’organisation du travail cette année ».

C’est fort de cette expérience que Vialas a souhaité s’inscrire dans le festival Doc-Cévennes. Le 5 mai, deux films sont au programme à partir de 18 heures. « Pipelines, pouvoir et démocratie » d’Olivier Asselin, où sera présente Alyssa Symons-Bélanger (protagoniste du film), retrace la lutte de quatre individus face à la pollution causée par l’exploitation des sables bitumineux au Canada. « Comme des lions » de Françoise Davisse, qui sera projeté en présence de Philippe Julien, ouvrier de PSA, évoque les quatre mois de grève des salariés de PSA contre la fermeture du site d’Aulnay-sous-Bois. « Ces deux films ont une résonance plan-2010-particulière pour notre territoire. D’une part le passé industriel de nos vallées, notamment les mines, est encore très présent dans les paysages comme dans les mémoires, d’autre part les Cévenols sont très sensibles aux problématiques environnementales», explique Mireille Rousseau. « Faire venir le documentaire à Vialas, le rendre accessible à tous, interpeller, c’est ce qui nous a guidées et nous motive à continuer ».

 

Tant de films sont annoncés qu’on ne sait plus où donner des yeux. Le mieux est de s’y plonger en ligne et de se laisser guider par l’intérêt que l’on porte à telle ou telle thématique ou simplement par la soif de découverte. De nombreux temps forts en émergent : un focus sur le cinéma danois permettra de découvrir le travail d’Anders Riis-Hansen, d’Andreas Johnsen ou de Camilia Nielsson. Le cinéma québécois est aussi mis à l’honneur cette année avec, entre autres, « Le Chant des étoiles » de Nadine Beaudet ou encore « Pipelines, pouvoir et démocratie » déjà cité. Le 6 mai, Lasalle passe à l’heure chilienne, l’espace d’une soirée, avec plusieurs documentaires signés Elvira Diaz, en présence de la cinéaste, « Victor Jara n°2547 » et « Y volveré ».

Cerise sur le gâteau, Nicolas Frize  et Bill Drummond, compositeurs hors norme dont les films seront présentés au festival (2), se rencontreront le 5 mai à Lasalle pour échanger sur la composition musicale quand elle devient  lien social : une autre manière de regarder la vie et d’entendre le son. « Nous avons aussi soutenu Bien de chez nous, Affichela création d’un Master 2 « Documentaire de création », fruit d’un triple partenariat entre l’Université Paul-Valéry, la commune de Lasalle et les Ateliers Varan », informe Guilhem Brouillet. Ce cycle d’études, uniquement ouvert à la formation continue (salariés et demandeurs d’emploi), bénéficie du soutien financier de la Région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. « Durant trois mois, en immersion totale, chacun des huit stagiaires de la première promotion a réalisé un documentaire tourné à Lasalle. Les stagiaires étaient invités à s’engager personnellement dans le choix de leur sujet et à montrer leur capacité à construire une relation avec les personnes ou les groupes qu’ils décident de filmer. Les huit films qu’ils ont réalisés seront présentés… Les spectateurs ont toutes les chances d’en croiser les protagonistes au hasard de leurs déambulations dans le village » !

 

« Un pays sans documentaire, c’est comme une famille sans photo ». L’affirmation en forme de devise sert d’exergue et de fil rouge à ce festival en Cévennes où, durant sept jours et sept soirées, vont résonner des voix d’ici et d’ailleurs, s’entremêler des images étranges ou  familières. De quoi, peut-être, ébaucher un monde meilleur. Marie-Claire Lamoure

(1) En 2013, il a réalisé « Bien de chez nous », un film participatif et citoyen tourné à Lasalle, dans lequel les habitants du village incarnent les protagonistes. Disponible en DVD.

(2)Nicolas Frize, « Au temps ». Bill Drummond, « Imagine waking up tomorrow and all music has disappeared ».

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Julian Mischi, le bourg et l’atelier

Alors que se clôt à Marseille le 51ème congrès de la CGT, au moment où son secrétaire général Philippe Martinez s’interroge sur la place de sa centrale dans le paysage syndical français, paraît « Le bourg et l’atelier ». Sociologue et directeur de recherche à l’INRA*, Julian Mischi y analyse les ressorts de l’engagement syndical chez des ouvriers cheminots.

 

 

Jean-Philippe Joseph – Votre livre, « Le bourg et l’atelier, sociologie du combat syndical » se penche sur le renouvellement des modèles militants. Quel fut le point de départ de votre recherche ?

Julian Mischi – la plupart des travaux, depuis les années 1980, mettent l’accent couv_3042.pngsur la crise du monde ouvrier et celle de l’engagement militant, avec les fermetures d’usines et l’évolution du salariat. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre pourquoi des ouvriers, les jeunes en particulier, continuent de militer alors que de nombreux processus vont dans le sens de leur exclusion politique. Je voulais aussi travailler sur les campagnes françaises où la population ouvrière est plus importante qu’on ne le croit.

 

J-P.J. – Vous avez choisi pour terrain d’enquête un atelier SNCF situé dans un village du centre-est de la France…

J.M. – Oui, c’est un de ces anciens villages agricoles transformé en bourg ouvrier avec le développement du chemin de fer. Pendant des décennies, le militantisme ouvrier s’y est inscrit concrètement dans des relations sociales nouées sur les lieux de travail et de résidence. La CGT était très présente dans l’espace local, l’adhésion allait presque de soi, souvent concomitante à l’embauche, par fidélité aux valeurs familiales. Depuis les années 1990, on observe de nouvelles formes d’engagement. L’adhésion est plus tardive, souvent une dizaine d’années après avoir intégré l’entreprise. Beaucoup ne sont pas issus de familles militantes, voire viennent d’un milieu conservateur. L’adhésion au syndicat se construit grâce à des expériences de travail antérieures dans le privé, où sont expérimentés les statuts précaires, la pression du management, des conditions de travail difficiles, les inégalités… L’acquisition du statut de cheminot, synonyme de stabilisation professionnelle, apparaît encore plus dans ce cas comme une matrice de l’engagement.

 

J-P.J. – Vous parlez d’une prégnance des doutes chez les nouveaux syndiqués

J.M. – Les générations militantes passées étaient assez sûres de la légitimité de leur action. Il y avait une fierté à se dire ouvrier, à militer. Les militants actuels ont un besoin de réassurance. Ils se demandent s’il est légitime d’adhérer ou même, simplement, de faire du syndicalisme. Il faut dire que, dans les médias et ailleurs, les syndicats sont souvent présentés comme des organisations rétrogrades, passéistes, bureaucratiques. Un doute existe de la même façon à propos des débouchés

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

politiques. Avant, le syndicalisme pouvait s’adosser à des organisations politiques structurées qui parlaient du monde ouvrier et de l’intérêt des travailleurs, alors qu’aujourd’hui même les partis de gauche délaissent les questions du travail.

 

J-P.J. – Sur quels autres points les motivations sont-elles différentes chez les générations actuelles ?

J.M. – Le syndicat n’est pas vu uniquement comme un vecteur d’amélioration des conditions de travail ou des salaires. La CGT est associée à la défense de valeurs progressistes de gauche, la lutte contre le sexisme – le racisme ou l’homophobie, y compris au sein de l’atelier contre des collègues qui pourraient tenir des propos jugés réactionnaires. L’engagement syndical, pour un certain nombre, ne se limite pas à faire le plus de cartes possible pour créer le rapport de force. Il se place aussi, et peut-être avant tout, sur le plan des valeurs éthiques. Nous retrouvons la même exigence dans l’exercice des mandats, avec une réflexion sur les moyens de rester connecté au terrain et au monde ouvrier, quand bien même on prend davantage de responsabilités dans le syndicat. Plus encore, lorsqu’on en devient un dirigeant « permanent ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

*INRA : Institut national de la recherche agronomique

 

En savoir plus

Au dernier recensement en 2012, la population ouvrière représentait 6,7 millions d’individus, soit 22,7% de la population active.

Dans les campagnes françaises, la part des ouvriers s’élève à 31,7% contre 5,5% pour les agriculteurs.

Les départements français les plus ouvriers en proportion sont aussi des départements ruraux : la Mayenne, la Somme, les Ardennes, le Doubs.

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Le « Vivant », au devant de la scène

Avec l’adaptation de « Réparer les vivants » de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signe un époustouflant spectacle. Au même titre que Jean-Louis Benoît avec ses « Garde barrière et garde fous », Luc Clémentin et les « Cadres noirs » de Pierre Lemaitre, Thierry Gibault dans « Une trop bruyante solitude »… Sans oublier un fantasque duo de conteurs : Abbi Patrix qui nous invite à « Ne pas perdre le Nord », Yannick Jaulin à « Vider la mer avec une cuiller » !

 

 

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Pas moins de dix prix littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà récompensée du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements reparerlesvivants-2pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes à la création de « Réparer les vivants » sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite. Celui de Simon poursuit seul sa route au petit matin, en bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, un autre s’épuise, à bout de souffle… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments, quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche, quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe, quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun trouve sa juste place. Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Des mots et des notes incandescents qui rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, qui redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains. A l’affiche du théâtre Paris-Villette, ensuite à la Comédie de Béthune, un spectacle d’une rare puissance « humanitaire » quand la mort, paradoxalement, sourit à la vie.

Un semblant de vie, un instinct de survie plutôt, s’accroche aussi, envers et contre tout, dans le cœur d’Alain Delambre, cet ancien DRH réduit au chômage depuis quatre ans déjà ! Sur le plateau nu du Théâtre de la cadreGirandole, prochainement au Kremlin-Bicêtre, le souffle des mots caresse le visage des spectateurs en cercle serré autour de lui. Dans un soliloque d’une rare puissance narrative, sur les rythmes obsédants d’Olivier Robin à la batterie, Luc Clémentin donne corps au héros des « Cadres noirs », le roman de Pierre Lemaitre couronné du prix Goncourt en 2013 pour « Au revoir là-haut ». L’homme est profondément blessé, désormais inutile lui qui, des années auparavant, avait droit de vie et de mort sur quelques centaines de salariés. De galères en petits boulots, la honte ronge son existence. Jusqu’au jour où un chasseur de têtes lui propose un job surprenant… Mieux que l’exposition de la dérive d’un homme sans repères, disqualifié surtout dans le regard de sa femme et de ses enfants, le spectacle nous dresse avant tout le portrait « d’un gagnant des années 1980 rhabillé en exclu des années 2010 ». Une peinture sans concession de ce monde de l’entreprise où la mort, symbolique ou bien réelle, rôde et frappe. Avec iniquité pour les uns, sans sommation pour d’autres, dans l’impossibilité d’en dire plus pour préserver le suspens…

Le travail, monsieur Hanta, quant à lui, n’en manque point. Depuis des dizaines d’années, il voue au pilon des tonnes de livres dans sa machine infernale. Noirci d’encre des pieds à la tête, avec les souris mangeuses de bellevillepapier pour seule compagnie, il exècre son boulot, « ce massacre d’innocents », livres interdits par la censure et chefs d’œuvre de l’humanité, mais il sauve l’honneur en arrachant à la mort quelques trésors littéraires. En fait, des milliers qu’il entasse chez lui… Halluciné, hallucinant de vérité, comme possédé du verbe qu’il éructe dans un clair-obscur oppressant en l’écrin du Théâtre de Belleville, le fantastique Thierry Gibault prête figure à l’ouvrier d’« Une trop bruyante solitude »,  le puissant roman du tchèque Bohumil Hrabal. Une œuvre à multiples sens, magistralement mise en scène par Laurent Fréchuret, que le comédien incarne avec une rare intensité. Le travail asservissement ou épanouissement, le pouvoir dictatorial ou libérateur, l’existence corvée quotidienne ou miracle journalier, le livre papier à recycler ou trésor à décrypter, la culture supplément d’âme ou nourriture indispensable ? Autant de questions énigmatiques que monsieur Hanta résoudra tragiquement, autant d’interrogations qui n’en finissent plus désormais de résonner en nos têtes. Un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte, par bonheur repris au Théâtre des Halles en juillet prochain lors du festival d’Avignon.

Vivantes, elles sont bien vivantes, Monique et Myriam, sur les planches du Théâtre de l’Aquarium et prochainement sur celles du Théâtre de la Criée à Marseille ! Sous les traits d’une même comédienne, Léna gardeBréban, qui incarne superbement ces deux femmes au travail… L’une est garde barrière et s’interroge sur l’avenir de son métier en voie de disparition, l’autre est infirmière de nuit dans un hôpital psychiatrique et narre son quotidien au chevet des « fous ». A l’origine, « Garde barrière et garde fous » se présente comme deux reportages diffusés sur France Culture dans l’émission « Les pieds sur terre ». Deux monologues dont s’empare Jean-Louis Benoit, des matériaux bruts dont il fait théâtre parce que, « si l’on veut parler des hommes et des femmes de notre temps, il faut d’abord écouter ceux qui n’ont pas la parole ». Entreprise risquée, mais réussie à entendre le passage et le souffle des trains le jour, le ronflement et les plaintes des malades la nuit ! « Toutes deux gardent, toutes deux regardent, toutes deux surveillent et protègent », commente le metteur en scène. Toutes deux, surtout, nous parlent de leur travail avec infinie tendresse et précision, colère et rébellion aussi. De la dureté de leur tâche invisible aux yeux de beaucoup et pourtant essentiel à la collectivité, de leur soif de reconnaissance face au regard parfois méprisant des usagers, de leurs espoirs d’une vie meilleure comme de leurs peurs face à l’incertitude du lendemain… Une parole libérée, une parole de l’ombre qui accède enfin en pleine lumière, la voix des sans-voix pour nous faire entendre l’indifférence et la souffrance que notre société sécrète de manière insidieuse à l’encontre de tous celles et ceux qu’elle estime de peu.

L’humour pourra-t-il sauver le monde des vivants de sa fin prochaine ? Les inénarrables conteurs Abbi Patrix et Yannick Jaulin y croient encore un peu, tant par profession que par conviction ! En compagnie de 21la talentueuse Linda Edsjö, le premier nous convie à sa table des mythologies « Pour ne pas perdre le nord »… Les deux compères y ont convoqué Loki, sujet emblématique des légendes scandinaves. Un personnage à double face, pourvoyeur de bonheurs ou de malheurs, à l’image de ces pauvres humains capables ou coupables du meilleur et du pire, sauveurs du monde ou fossoyeurs de la planète. Un spectacle envoûtant pour petits et grands, entre poésie et fantastique où, là encore, la musique s’entremêle à la parole pour égrener la fuite du temps et nous enrôler à la sauvegarde de l’humanité ! Comme l’ami Jaulin avec son gouleyant accent du marais poitevin qui nous rapporte à sa façon l’histoire croisée des trois religions révélées… Une histoire à triple entrée parfois un peu difficile à démêler, un peu « Comme vider la mer avec une cuiller »,  tant les héros de l’une empiètent parfois les chapitres des autres ! Fables, récits des origines, vérités déifiées ? Avec sérieux, trop peut-être, surtout avec beaucoup d’humour, le conteur s’empare à bras le corps de notre désir d’infini, de notre soif de spiritualité pour nous embarquer dans une histoire des religions pas toujours très catholique. Dans un périple hors d’âge où il ose rassembler sous la même bannière l’antique coiffeuse Dalila et sa grand-mère vendéenne ! Ponctué par l’archet de la violoniste Julie Mellaert, un spectacle où il est prouvé, pour celui qui croit au ciel comme pour celui qui n’y croit pas, qu’on ne cesse de se raconter des histoires depuis la nuit des temps. Entre affabulation et conviction, croyance et dogme, dialogue et fanatisme : pour s’entretuer ou faire ensemble humanité ?

Le vivant se fait récit, le mythe devient actualité, le roman s’empare de la scène. Le théâtre, sous quelque forme où il s’incarne, demeure autant source de questionnement et d’émerveillement. Osons en franchir les portes. Yonnel Liégeois

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Bérengère Lepetit, entre le Doux et l’amer

« Un séjour en France » de Bérengère Lepetit est la chronique d’une immersion dans une entreprise agro-alimentaire de Bretagne. Un récit vivant, retraçant quatre semaines passées à la chaîne dans le froid des usines Doux.

 

 

On parcourt ce livre comme on arpente un pays, les yeux grands ouverts, à l’écoute de ses bruissements, ses humeurs. Dans le froid d’usines labyrinthiques aux journées uniformes. Dans les coulisses des vestiaires où l’on se change à la hâte. Aux pauses cigarettes, minutes précieuses arrachées à la cadence.

On dévale ce livre page à page à l’écoute de la routine de vies passées à la chaîne, leurs mains agiles en mouvement perpétuel, jusqu’à ce que jeunesse se passe. Pour écrire « Un Séjour en France », la journaliste Bérengère Lepetit a gommé son monde d’avant et frappé à la porte d’une agence d’intérim de Bretagne. Elle a enfilé une blouse bleue et partagé durant quatre semaines le quotidien des ouvriers de l’usine Doux de Châteaulin, 1507-1dans le Finistère. Des hommes et des femmes du coin, « payés toute leur vie au Smic », un horizon indépassable dans une région où le travail est devenu denrée rare.
« Venez avec moi chez Doux, venez avec moi à la chaîne, venez emballer des poulets, vous verrez ce que c’est ! » C’est en entendant cette invective adressée à la maire de Morlaix par une syndicaliste, que l’idée de cette immersion s’est imposée à elle. Pour abolir les frontières, pour voir, pour sentir, pour comprendre. « J’ai plongé sans me poser de questions, je me disais que je verrai bien en route, » écrit-elle.

Dans son livre tenu comme un journal de bord, Bérengère Lepetit raconte son travail de manutentionnaire au conditionnement. La lutte permanente pour ne pas se faire submerger par le rythme de la chaîne. Les nuits peuplées de poulets bleus-blancs-rouges comme autant de réminiscence du travail de la veille. La chaîne qu’on ralentit pour la visite d’un ministre qui ne prendra même pas le temps de s’arrêter leur parler. « Chaque atelier a son propre rythme, sa cadence, son cercle de solidarité, » raconte-t-elle. C’est finalement cette petite communauté de collègues que Bérengère Lepetit restitue avec le plus de justesse, leurs éclats de bonnes et de mauvaises humeurs, leurs routines et leurs combines pour supporter les minutes qui s’étirent jusqu’à la sortie.
« Mon corps est là, mon esprit est ailleurs, et je les emmerde », lui dira l’une d’elles. Sous l’usine, la plage. Cyrielle Blaire

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Thérèse Clerc, comme une eau… de vie !

Thérèse Clerc, disparue le 16 février dans sa maison de Montreuil en Seine-Saint Denis (93), n’était pas une sainte, elle était beaucoup mieux : une femme engagée, gaie et pugnace. Qui a lutté pendant quarante ans et a porté à bout de bras de nombreux projets.

 

 

 

Thérèse Clerc, une femme extraordinaire dans l’ordinaire d’une vie, vécut deux existences, l’une et l’autre bien différentes mais aussi bien remplies : la première, très sage quand elle se marie à 20 ans, fort ignorante et vierge évidemment comme il se doit à l’époque… Elle aura 4 enfants en 10 ans. C’est une femme au foyer dans les conditions ordinaires du Paris des années 50 : eau sur le palier, WC communs et lavage des couches dans une Therese-Clerc-In-Memoriam-2grosse lessiveuse qu’elle descend vider dans la cour. Sous la lessiveuse, pourtant, couve un tempérament qui ne supporte pas l’injustice, et notamment celle faite aux femmes.
Thérèse Clerc ne se satisfait pas des réponses des prêtres-ouvriers qui ne dénoncent que l’exploitation des hommes au travail, comprenant à demi-mot que la femme est bien la prolétaire de l’homme. Elle refuse la soumission que lui préconise le vieux curé de la paroisse. L’ouragan de 68 dispersera les dernières timidités de la jeune bourgeoise, lectrice et vendeuse de « Témoignage chrétien », l’hebdo des « Cathos de gauche ».

Dès lors, elle sera de tous les combats humanistes et féministes. Elle milite pour le Mouvement de la Paix, le P.S.U. et s’investit à fond au M.L.A.C, le Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception fondé en 1973. Dans une ivresse de liberté nouvelle, elle est alors divorcée et travaille comme vendeuse. La belle Thérèse découvre les joies de l’engagement collectif, le goût du débat d’idées et les plaisirs du corps. Plaisirs qui riment alors trop souvent pour les femmes avec angoisse de la grossesse, douleurs et risque d’avortement. En juin 2008, à la veille de recevoir des mains de Michèle Perrot, l’historienne du féminisme, sa médaille de Chevalière de la Légion d’honneur en présence de Simone Veil, elle évoque cette période avec Jacky Durand pour un portrait capture_decran_2014-09-25_a_09.49.22_1dans le quotidien Libération. « … J’allais aux réunions à Jussieu. C’est la première fois que j’entendais le mot « patriarcat ». On parlait aussi des avortements clandestins qui étaient à l’époque la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 50 ans. Elles subissaient l’aiguille à tricoter, le curetage à vif, parfois la septicémie ». Elle pratiquera de nombreuses interruptions de grossesses clandestines chez elle, dans son appartement de Montreuil, « on se formait les unes les autres… ».

Thérèse n’arrête pas là son combat, ou plutôt ses combats : elle fonde à Montreuil « La Maison des Femmes », qui ouvre ses portes en 2000. Une maison destinée à toutes celles qui sont notamment victimes de violence, y compris la douleur permanente consécutive à l’excision ou l’infibulation… Quelques semaines avant sa mort, la maison a été rebaptisée à son nom. En sa présence.

Entretemps, cette joyeuse « grand-mère indigne » de 14 petits-enfants découvre une situation qui la scandalise : celle de nombreuses femmes âgées qui survivent à peine avec une retraite minuscule, rançon de salaires faibles et de carrières professionnelles souvent en pointillé à cause des maternités… Qui, de plus, souffrent souvent d’un isolement social. Elle veut les aider et, avec deux amies, elle lance un projet très innovant. Avec quelques idées fortes : mieux vieillir ensemble mais surtout vieillir libres, autonomes, solidaires et citoyennes ! Voilà notre infatigable combattante qui enfourche un nouveau cheval de bataille nommé « Babayagas », du nom imagesdes sorcières des vieilles légendes russes… La chevauchée sera très longue, près d’une quinzaine d’années, pour sauter enfin les obstacles du financement du projet. La « Maison des Babayagas », utopie réaliste s’il en est, sera inaugurée en fanfare le 28 février 2013. Avec, comme refrain pour toute ligne de vie, « Vivre vieux, c’est bien. Vivre bien, c’est mieux ! ». Satisfaite, malgré la tristesse d’une dissension dans le groupe fondateur, Thérèse continue sa vie de femme libre, assumant ses amours saphiques devant la caméra de Sébastien Lifshitz pour « Les invisibles », un documentaire consacré aux homosexuels nés entre les deux guerres.

C’est une sacrée femme, une « flamme forte » qui s’est éteinte à 88 ans. Qui aurait pu adouber cette maxime à sa propre vie : « Vivre et aimer librement, vieillir et mourir debout ». Chantal Langeard

A lire : « Thérèse Clerc, Antigone aux cheveux blancs  » par Danielle Michel-Chich. La biographie de l’initiatrice de la « maison des Babayagas », inaugurée à Montreuil (93) en février 2013.

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ATD, de l’exclusion à la réciprocité

Bruno Tardieu, délégué national d’ATD Quart Monde de 2006 à 2014, retrace dans « Quand un peuple parle » l’histoire et la singularité des actions menées par ce mouvement, initié en 1957 par le père Joseph Wresinski et les familles du camp de Noisy-le-Grand (93). Avec une idée centrale : si l’on veut lutter pour une société plus juste, il faut partir de l’expérience des plus pauvres.

 

 

 

Amélie Meffre – Vous écrivez qu’ATD Quart Monde est un mouvement de libération des sentiments d’infériorité comme de supériorité, déplorant le gâchis de l’intelligence des pauvres comme des non-pauvres. Qu’entendez-vous par là ?
Bruno Tardieu – Les gens très pauvres sont persuadés qu’ils ne savent rien, que la connaissance est ailleurs. Or, c’est contre ce sentiment d’infériorité qu’il faut lutter. Comme le proclamait le militant anti-apartheid Steve Biko, les Noirs ne peuvent se libérer politiquement que s’ils cessent de se sentir inférieurs aux Blancs. Dans le même temps, il faut aussi batailler contre le sentiment de supériorité. En 1977, alors que je débutais une thèse de mathématiques appliquées, j’ai rencontré Eric Viney, un enfant orienté dans une classe pour déficients mentaux, qui me battait régulièrement aux échecs. J’en étais très étonné : pourquoi ? Penser que les pauvres échouent à l’école, parce qu’ils sont moins doués, est une idée ancestrale. Comme si c’était une tare génétique ! Et c’est de pire en pire, quand certains pensent qu’on peut détecter dès la petite enfance une future délinquance… Cela permet de justifier la grande violence sociale et politique à l’œuvre. Comme l’écrivait le père Joseph Wresinski, « les instruits se laissent emporter par leurs propres idées, ils finissent toujours par penser à la place des autres ».

A.M. – Le père Joseph Wresinski, qui avait lui-même connu la misère, a fini par être écouté. Notamment quand il livre en 1987 un rapport au Conseil économique et social (CES), « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » ?
ATD1B.T. – Certes, mais il a d’abord été pris de haut avec son seul certificat d’études en poche, la finesse de sa réflexion fut peu reconnue. Partir de l’expérience des plus pauvres, c’est créer les conditions pour qu’ils osent parler sans être interrompus, sans s’autocensurer. Leur silence est une forme de résistance aux préjugés. Ce silence leur fait un tort immense mais aussi aux autres, à la société en général. Rompre ce silence exige une démarche politique. On ne peut pas cantonner la misère aux seuls besoins de nourriture ou de logement, ni déléguer les problèmes loin de nos regards à l’humanitaire ou aux ONG. Il en va de la responsabilité citoyenne de chacun de lutter autour de soi contre les caricatures.
Quand nous habitions dans un immeuble dans le 19e arrondissement, une famille au 2e étage faisait beaucoup de bruit la nuit. Une pétition a circulé pour l’expulser, que nous avons refusé de signer. Nous savions que cette famille sortait d’un taudis, que si elle était expulsée, les enfants iraient à la DDASS. Finalement, nous nous sommes tous réunis chez eux pour en parler. La rencontre a donné lieu à une séance de confrontation assez musclée mais finalement, la pétition a été retirée. On s’est confronté les uns aux autres plutôt que d’exclure. On devrait faire la même chose en politique. La dégringolade vient d’une succession de ruptures évitables. Quand quelqu’un perd son boulot, il perd aussi tout lien avec son syndicat par exemple. Seule la CGT a créé des comités de privés d’emploi. Or, c’est à l’intérieur de ces espaces collectifs qu’il faut faire émerger la parole des plus exclus.

A.M. – Justement, c’est l’originalité des universités populaires d’ATD Quart Monde, de partir de la réflexion des plus pauvres. Le chercheur invité n’est pas là pour livrer une conférence mais pour écouter les idées qui circulent. Comment réagissent ces invités ?
couv-idees_fausses2015.inddB.T. – Ils sont souvent étonnés de la qualité de la réflexion. Là encore, on renverse les questionnements habituels. Plutôt que de demander aux plus pauvres en quoi ils ont échoué, on leur demande en quoi c’est injuste et qu’est-ce qu’ils ont fait contre cette situation. C’est important de maîtriser le raisonnement. Or, il existe très peu de lieux où les pauvres peuvent poser des questions. Nous avions invité le professeur de médecine Didier Sicard à l’une de nos universités consacrées à la bioéthique. A propos des mères porteuses par exemple, il fut sidéré par la profondeur des réflexions : les militants posaient une question éthique essentielle quand ils mettaient en avant que ça allait être les pauvres qui porteraient pour les riches et que ça les empêcherait de faire leurs propres enfants…

A.M. – Force est de constater pourtant que la logique d’exclusion se durcit. Votre combat est j’imagine de plus en plus âpre ?
B.T. – C’est clair que le mépris social augmente, que les regards sont de plus en plus négatifs sur les plus pauvres. Ségolène Royal, comme Nicolas Sarkozy, étaient d’accord pour évoquer en pleine campagne électorale le problème des assistés. En huit ans comme délégué national d’ATD Quart Monde, j’ai constaté un durcissement considérable des discours. Plus que l’augmentation de la grande pauvreté, c’est l’isolement et le sentiment de honte qui se généralisent. Une étude sur un quartier d’Elbeuf (Seine Maritime) a montré qu’en vingt ans le sentiment d’appartenance a explosé. Cela veut dire que les habitants se voient principalement comme des perdants, différents des autres. On n’imagine pas la violence de certains discours politiques, tel Sarkozy annonçant un programme pour réduire 30% de la pauvreté : à quoi ça sert de dire ça ? Il faut que tout le monde progresse, il ne s’agit pas de faire un tri et d’établir une compétition. De toute façon, ce genre de discours ne s’adresse pas aux principaux intéressés. Comme si ce n’étaient pas des êtres politiques, des citoyens à part entière… Ces propos sont là pour rassurer les autres. En même temps, nous sommes de plus en plus écoutés par nombre d’associations du fait du durcissement des discriminations. Quelques 60 000 exemplaires de notre ouvrage, « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté » ont été vendus, ce n’est pas rien.

A.M. – La force d’ATD Quart Monde, c’est aussi de faire passer des lois, grâce à nombre d’études menées qui mettent à mal les préjugés. Ce fût le cas avec le rapport du père Joseph Wresinski qui conduira à la mise en place du RMI ou de la Couverture maladie universelle. C’est important de faire avancer les choses par le biais législatif ?
ATD3B.T. – Nous menons nombre d’études parce qu’on ne nous croit pas, sinon ! Le marbre de la loi, cela permet de dépasser la force de l’émotion pour s’inscrire dans le long terme, avec des droits solides pour tous. Après des années de bataille pour qu’une loi sanctionne la discrimination pour cause de pauvreté, une proposition de loi de Yannick Vaugrenard (PS) a été adoptée en juin au Sénat, elle doit maintenant passer à l’Assemblée. Après avoir effectué des testing, on s’est aperçu que cette discrimination était bien réelle. On ignore les CV des gens qui vivent en centre d’hébergement, par exemple. Ce mépris des pauvres n’est pas nommé, il est sous-estimé et toléré.
Une autre proposition de loi d’expérimentation de « Territoires Zéro chômeur de longue durée » doit être présentée par le député PS Laurent Grandguillaume, fin novembre à l’Assemblée. Elle part de projets mis en place sur certains territoires où une multitude de besoins pourrait donner lieu à des contrats de travail, financés en partie par les allocations chômage ou les minima sociaux. Il ne s’agit pas d’une entreprise de réinsertion classique qui, bien souvent, ne prend pas en compte les plus éloignés de l’emploi pour garder ses subventions. Une fois encore, la loi doit servir à tous. Propos recueillis par Amélie Meffre
Pour recevoir gratuitement, pendant un an, le mensuel « Feuille de route », édité par ATD Quart Monde : http://www.atd-quartmonde.fr/fdr/

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Norah Krief, rouge chanteuse

Sous la houlette d’Eric Lacascade et de David Lescot, Norah Krief reprend des hymnes ouvriers et révolutionnaires, des chansons de combat qui résonnent comme autant d’appels à la révolte. « Revue rouge », au théâtre Monfort à Paris ? Du 7 au 13 janvier, un spectacle rock et ardent.

 

 

La voix chaude monte du fond de la scène, elle grandit et s’étire, gagnant peu à peu le public qui fait silence. « El pueblo, unido, jamas sera vencido ! », « le peuple uni, jamais, ne sera vaincu », reprennent en chœur les musiciens. Soudain vivante et disponible, la salle se met à vibrer sous les assauts poignants de cette chanson chilienne, devenue, de par le monde, un symbole des citoyens opprimés.

norah2La chanteuse Norah Krief, corset rouge sur pantalon de cuir noir, tenue de scène brandie comme un étendard, s’avance au-devant du public. Le micro haut, elle reprend de sa voix âpre ces chants prolétariens de lutte et de résistance écrits en d’autres temps, d’autres lieux soumis à l’oppression. Une heure de concert électrique, guitares vrombissantes, la scène parcourue le poing levé comme on marche vers la victoire. Au répertoire, des chansons d’union contre la misère signées Bertolt Brecht (« Le front des travailleurs »), des textes du chansonnier Monthéus (« La grève des mères ») ou de Léo Ferré (« Les anarchistes »). Mais aussi d’autres chants moins connus, des hymnes populaires tombés dans l’oubli, tel ce « Chant de bataille » joué sur un air martial. Autant d’appels à la résistance et à la fraternité ouvrière ressurgis du passé, mis en scène par Eric Lacascade et sous la direction musicale de David Lescot.

C’est enfant, lors d’une colonie de vacances, que la chanteuse découvre certains de ces airs. « Un souvenir fort et doux, solidaire, que j’ai toujours porté en moi », se remémore-t-elle. « Tous ces textes ont en commun d’être révolutionnaires. Les gens qui ont écrit, chanté et mis en musique ces chants étaient porteurs d’utopies ». L’envie de partager avec le public ces textes de combat et de les faire entendre au présent fait naître le spectacle « Revue rouge », conçu au Théâtre National de Bretagne à Rennes. Le public applaudit, debout. Cyrielle Blaire

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Bodin, seul au travail

Par le truchement de la scène, Jean-Pierre Bodin est de retour à Chauvigny. Pour nous conter l’authentique tragédie qui se déroula à l’usine de porcelaine Deshoulières : le suicide de Philippe Widdershoven, le directeur informatique et délégué CGT de l’entreprise. Entre rire et émotion, « Très nombreux, chacun seul » donne à entendre la parole quotidienne des salariés.

Bodin4Crinière blanche et bouclée, visage de jeune premier, le dénommé Bodin a quitté sa jaquette de musicien, celle du « Banquet de la Sainte Cécile« , pour la salopette de travail ! Sans prise de tête, avec humour souvent, tendresse et émotion toujours, le conteur s’est emparé cette fois d’une matière scénique très particulière : le monde de l’entreprise et ses mutations, de l’ère paternaliste aux nouveaux modes de management, de la productivité aux comportements mortifères.

« Très nombreux, chacun seul » s’appuie sur des paroles recueillies au fil de rencontres avec des travailleurs de Saint Junien, Niort, Châtellerault et, à Chauvigny, petite ville de la Vienne et siège de l’ex-entreprise Deshoulières, celles des anciens collègues de Philippe Widdershoven. En mars 2009, il se donnait la mort, dénonçant dans une lettre le harcèlement dont il était victime et réclamant que son geste soit reconnu comme accident du travail. A la découverte du tragique fait divers, la réaction du comédien est évidente, « la question de la souffrance au travail s’impose alors comme incontournable ». Avec la complicité de Jean-Louis Hourdin (metteur en scène) et d’Alexandrine Brisson (cinéaste), la recherche s’affine et se précise, la collecte de textes d’auteurs (Simone Weil, François Bon, Bertolt Brecht…) s’ajuste aux paroles populaires et ouvrières, surtout la rencontre avec Christophe Dejours (psychiatre et psychanalyste, chercheur au CNAM, le Conservatoire national des arts et métiers) s’avère déterminante. Le spécialiste de « la souffrance au travail » accepte d’être filmé pour que sa parole d’expert vienne éclairer le récit. Un récit donc à voix multiples, à la démarche ludique et festive de Bodin s’intercalent à épisodes réguliers les interventions claires et fondées de Dejours, encravaté et sobrement filmé.

Bodin7Point de compassion morbide avec Jean-Pierre Bodin, pas de discours lénifiant sur les méchants patrons et les pauvres ouvriers, avant tout un regard bienveillant sur l’humaine condition ! On songe plus à Hugo qu’à Zola, à la chanson de Jacques Brel où l’on rit et l’on danse aussi à l’heure de la mort, du deuil et de la souffrance… Comme premier sursaut de révolte et d’espérance pour oser crier enfin « plus jamais çà » : plus jamais perdre sa vie au travail en croyant la gagner, plus jamais accepter des cadences infernales au détriment de sa santé, plus jamais sombrer dans l’isolement des évaluations personnalisées au mépris de la fraternité et de la solidarité !

Ni Bodin, ni Dejours ne sont dupes : il n’y a pas de fatalité, si l’entreprise est devenue un enfer pour l’autre, partenaire ou collègue, nous en sommes aussi acteurs et complices ! Par notre silence devant le harcèlement que subit notre voisin d’atelier ou de bureau, la peur de l’affrontement avec la hiérarchie, notre crainte d’être la prochaine victime.Bodin3 Pour preuve, ce désopilant « cabaret du scandale » orchestré par Bodin le clown qui nous conte avec un humour acidulé les règles des « nouveaux managements » pour ne point penser la souffrance, ce crabe hideux qui ronge la conscience de chacun.
Qu’on ne s’y trompe point : « Très nombreux, chacun seul », selon la formule pertinente de Christophe Dejours, est d’abord poing d’espérance pour armer les consciences. Au théâtre du Soleil, un spectacle de salubrité publique ! Yonnel Liégeois

A l’issue des représentations : le 05/01/16, rencontre avec la FNSAC-CGT (Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle); le 06/01/16, rencontre-débat avec Christophe Dejours et Benoît Hamon (l’ancien ministre de l’Éducation nationale et député des Yvelines se bat pour que le « burn-out » soit reconnu maladie professionnelle).

Représentation le 16/01/16, à 18h, au Théâtre Sénart, scène nationale.

« Essayons !
La geste du geste
Un poème hommage à l’ouvrage de l’ouvrier
Sur la dignité du travail
Sur la fierté d’être précis et le précieux du faire
Sur le bonheur d’être par son action utile et au cœur de la communauté,
indissociablement lié à elle
Sur la fraternité aujourd’hui oubliée : l’autre est nuisance dit-on
Sur l’espoir de retrouver un vrai et juste temps, un vrai et juste espace pour que se
développent les choses humaines.
Un chant joyeux contre ceux qui bafouent le vivant. Se dresser avec des poèmes, des
pensées, des chants, des images de vraies vies et de la musique, pour que cesse
l’arrogance de ceux qui détruisent la pensée, l’âme, le cœur et le corps des femmes et
des hommes ».
Jean-Louis Hourdin

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Calais, la question migratoire à vif

Répression policière, bagarres interethniques, drame des naufragés, construction d’un mur de la honte, prises d’assaut des camions de transports, Calais ne cesse de revenir à la une de l’actualité. Entre solidarité et lassitude, compassion et rejet face à des problèmes qui les dépassent, comment la population, les travailleurs du port, les associations humanitaires ou syndicales affrontent-t-ils ces réalités contradictoires ?

 

 

Calais en cet automne 2015, c’est un étrange spectacle que ce ballet de migrants qui se glissent entre les camions à l’arrêt ou en partance pour la Grande-Bretagne. Là où les poids-lourds circulent, les ronds-points sont peuplés d’ombres à l’affut du moindre ralentissement dont ils pourraient profiter pour se faufiler dans la remorque ou, plus rarement et plus dangereusement aussi, s’accrocher sous les essieux. Une pratique qui a provoqué de terribles accidents.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Fred, un routier de Calais qui stationne dans sa cabine, est un habitué. « Bonjour, England ? » demande l’un des réfugiés. « Non ! » répond Fred en souriant. L’agressivité n’est pas de mise. « Je n’ai jamais été confronté à de violence et pourtant je fais toutes les semaines des allers et retour pour l’Angleterre. Nous sommes obligés de mettre des câbles sous les bâches pour éviter qu’ils n’entrent par là. Souvent, ils arrivent à passer par le toit. Ils découpent la toile avec un cutter et referment avec des lacets. S’ils l’oublient, ils se font repérer, parce la toile va être battue par le vent ». Malgré sa bonhomie, Fred assure que la situation lui crée beaucoup de stress. « On risque des accidents, surtout quand ils déboulent sur l’autoroute, la situation peut dégénérer. Quand les agents des UK Border en trouvent dans le camion, c’est 2100 euros d’amende par personne. Le chauffeur risque donc aussi sa paie. Aujourd’hui, on leur dit bonjour, mais demain on ne sait pas ce qui se passera ». Fred ne voit qu’une solution à long terme, « il faut leur donner des papiers pour qu’ils puissent traverser ».

Au camp Jules Ferry, qu’on appelle la nouvelle « jungle », les tentes se dressent les unes à côté des autres, ou disséminées sous la pluie et le vent. Étrangement, des boutiques clandestines ont été construites avec des caisses et des sacs plastiques. On y vend des conserves, des boissons gazeuses et autres produits de première nécessité. Instinctivement, on sent qu’au sein même de la misère extrême une organisation informelle s’est constituée. Et probablement s’impose-t-elle par la force aux plus démunis ou encore aux derniers arrivés. Les plus chanceux ont un abri, d’autres vont et viennent sans qu’on sache vraiment où ils se dirigent. Beaucoup n’ont pas de vêtements adaptés.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

A 17 heures, chaque jour, a lieu une distribution de repas chaud. Quelque 2800 repas furent servis le jour où nous étions sur place. Ils viennent de très loin, à pied, pour faire la queue, et malheur à qui tenterait de doubler son voisin… Les conflits entre communautés sont fréquents et les organisateurs ont visiblement beaucoup de difficultés à faire régner un semblant de discipline. Les militants des associations humanitaires sont souvent découragés, voire épuisés face à des missions qu’ils ne sont en capacité de gérer. « Il en vient de plus en plus et nous sommes débordés » reconnaît Samira du centre « La Vie active ». Pourquoi de plus en plus ? Elle fait ce terrible constat, « avec les beaux jours, la traversée de la mer est plus facile… »

Qui sont ces migrants ? Curieusement, ce ne sont pas forcément les plus misérables dans leurs pays, ceux-là probablement n’ont même pas les moyens de fuir. Enock, jeune éthiopien, accepte de nous raconter son histoire. « J’ai mis deux mois pour venir ici. Pour 3000 dollars, ma famille a emprunté la somme en gageant sa maison. Des soldats libyens nous ont entassés à treize dans une voiture et nous avons traversé le désert avec juste un peu de pain et une gorgée d’eau par jour. Puis, nous avons atteint l’Italie par la mer. Ils nous ont traités comme des animaux, un de mes amis est mort en route. Sa famille a donc non seulement perdu un fils, mais aussi sa maison, car ils ne pourront pas rembourser la somme empruntée pour les passeurs. Et moi, je n’ai pas d’autre choix que d’aller en Grande-Bretagne pour leur envoyer de l’argent… »
Jacky Hénin, ancien maire PCF de Calais, explique qu’un migrant en Grande-Bretagne peut faire vivre une vingtaine de personnes au pays. Or, du fait de la désindustrialisation, Calais est une ville économiquement sinistrée : dans certains quartiers, 20% à 40% de la population est au RSA ou au chômage. Une concentration de difficultés économiques et politiques aux propriétés détonantes. « Comme toutes les villes portuaires, nous sommes confrontés à des migrations économiques mais ici, du fait d’une longue histoire coloniale, se concentrent les effets des envolées guerrières et des réseaux de passeurs orientés vers la Grande Bretagne. Les Britanniques n’appliquent pas les accords de Schengen et permettent le travail au noir. Pourquoi n’applique-t-on pas des mesures collectives au niveau européen ? Ces personnes sont à la recherche d’une vie digne ». La désindustrialisation de cette ville de 72 000 habitants, avec son corollaire de perte des traditions ouvrières, pèse lourd aussi dans le paysage actuel. « Calais comptait 650 fabricants de dentelle, employant 36000 personnes il y a un siècle », commente Jean-Pierre Lefebvre, le responsable de la CGT locale. « Elle ne compte plus que quatre fabricants pour 400 à 500 salariés. Du point de vue industriel, il reste Schaeffer, une entreprise automobile de 420 salariés, Graftech et l’usine Tioxide, qui est menacée de fermeture. 17% de la population est au RSA. « My Ferry Link » qui employait jusqu’à 1600 salariés, n’en compte plus que 650 avec la Scop Seafrance, et celle-ci est menacée par une décision de l’autorité de la concurrence britannique. En tout, Calais a perdu 3000 habitants depuis 2010. Si rien n’est fait, ce sera la misère ! » Paradoxalement, c’est pourtant la présence des migrants qui permet de donner du travail sur le port. Et ce pas seulement pour les magasins de bricolage, grands fournisseurs de pinces coupantes …

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Actuellement, et depuis fin 2014, un grand chantier de prolongation des murs grillagés surmontés de barbelés est en cours d’édification. Son financement, assuré par les Britanniques, est loin de faire l’unanimité. Sur place, on l’a déjà baptisé « le mur de la honte » et des associations ont organisé des manifestations pour protester contre ce procédé. La Chambre de Commerce et d’Industrie de Calais prétend toutefois qu’il permettra de limiter la perte du chiffre d’affaires du port liée à la présence des migrants. L’argument est plutôt douteux dans la mesure où les rares transporteurs qui souhaitent éviter Calais pour se rendre en Grande-Bretagne doivent faire un détour de 250 km, ce qui n’est guère économiquement rentable. Une solution similaire a cependant été adoptée dès 2002 autour des voies de chemins de fer qui empruntent le tunnel, avec l’appui technique de l’Otan.
Philippe Vonderbeke, le patron des cheminots CGT à Calais, explique toutefois que la sécurisation du tunnel a eu un impact positif. Plusieurs accidents avaient créé de véritables traumatismes parmi les cheminots avant 2002. La situation ne pouvait pas s’éterniser et il avait lui-même porté cette revendication. « On m’a reproché cette position à l’époque, mais je ne faisais qu’expliquer ce que nos vivions ». De fait, le problème n’a pas été résolu pour autant, mais simplement déplacé vers l’autoroute A16 où les migrants mettent en danger leur vie et celles des automobilistes. Que faudra-t-il sécuriser encore après l’A16 ? A l’évidence, ce type de solution n’en n’est pas vraiment une, d’autant qu’en décembre dernier un groupe de 300 personnes a forcé les barrières déjà posées. Ils démontraient ainsi que rien ne pouvait empêcher un mouvement de masse organisé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

« Nous avons affaire à des gens qui ont connu la guerre et les pires difficultés pour arriver jusqu’ici. Par beau temps, on voit les côtes anglaises, c’est le but de leur voyage. Ce ne sont donc pas quelques grillages qui vont les arrêter », explique Hervé Caux, le secrétaire général de la CGT du port. Dès lors, quelles solutions adopter ? Une escalade sécuritaire, avec des mesures telles que l’armement des agents ou l’élargissement du périmètre de surveillance du port – des pressions en ce sens existent parfois de la part de certaines CCI – ne sauraient être acceptables pour les personnels. Ils se retrouvent cependant en première ligne dans l’injonction contradictoire de détecter un maximum de clandestins, avec les questions éthiques que cela induit. Ils sont responsables des marchandises et de l’impact économique des vols et dégradations. On leur explique que leur travail doit aussi assurer la viabilité économique des compagnies. Mais les salariés reconnaissent volontiers être confrontés à des enjeux qui les dépassent. « En fait, nous sommes dans une situation délicate parce que nous avons des valeurs humaines, et nous avons à faire face aux effets d’une situation mondiale que nous subissons, alors on s’adapte », poursuit Hervé. Loonis Raynald, employé à la sûreté du port, remarque cependant une évolution dans son travail. « Depuis trois ou quatre ans, nous n’avons plus affaire à la même population ni au même état d’esprit. Avant il s’agissait de gens en détresse qui pensaient trouver de l’argent et du travail en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, ce ne sont plus des Kosovars, mais des Érythréens, des Soudanais, des Syriens, des Éthiopiens ». Cette situation nouvelle est issue de la guerre en Libye. L’effondrement de ce pays producteur de pétrole – et relativement riche dans le contexte régional – a eu pour effet de mettre au chômage de nombreux travailleurs subsahariens. De plus, le régime de Kadhafi assurait un blocage des flux, qui désormais n’existe plus. Il résulte du conflit un inextricable chaos où se sont organisées des filières de passeurs et de marchands d’hommes.

Tony Hautbois, secrétaire général de la fédération CGT des Ports et Docks, décrit une situation insupportable. « Nous dénonçons une situation géopolitique qui nécessite une action des pays européens contre les filières de passeurs et des moyens pour apporter les secours aux embarcations en danger. Notre fédération plaide aussi pour que l’ONU mette en place un plan de secours humanitaire et une conférence internationale sur la paix ». Dans le même temps, le leader syndical reconnaît que les enjeux dépassent les salariés qui sont directement au contact des migrants. « Les situations rencontrées ressemblent à de l’esclavage, mais d’un autre côté les salariés qui travaillent sur le port voient augmenter le niveau de dangerosité auxquels ils sont confrontés ». D’où la contradiction entre la nécessité de porter assistance à la détresse humaine et la réalité d’une violence croissante. « Le problème s’est aggravé avec l’arrivée de nouveaux migrant dont les activités sont instrumentalisés par des réseaux mafieux et le pillage. Nous ne sommes plus dans le cadre de la simple violence sociale ».

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Chaque jour à Calais, 3 200 camions sont contrôlés. 670 femmes et hommes du port font leur travail avec toute l’humanité dont ils sont porteurs. Environ 200 migrants sont repérés quotidiennement, on estime à autant le nombre de ceux qui arrivent à passer les mailles du filet. La plupart du temps, cela se passe bien. « On les remet à la PAF, la police des frontières, et certains nous disent « à demain ! ». Kevin Joly, agent de sûreté, explique bien savoir qu’il n’est pas facile d’avoir pour mission de briser les espoirs de ceux qui misent tout pour passer une frontière. Il rappelle aussi que son travail, ce n’est pas que cela. « Un jour, j’ai découvert une famille de Syriens dans un camion frigorifique. Il y avait des enfants de 6 et 7 ans. On leur a donné des couvertures, des boissons chaudes. Sans nous, ils ne seraient pas arrivés ».

Kevin en parle avec émotion, il sait que c’est grâce à son travail bien fait que des vies ont été sauvées. Régis Frutier, photos Bapoushoo.

 

Migrants : une responsabilité d’État
Lors d’une récente conférence de presse, la Confédération européenne des syndicats (CES) a mis les gouvernements des états membres de l’Union Européenne devant leurs responsabilités.
« L’UE a le devoir de répondre collectivement et de façon responsable à la crise humanitaire en Méditerranée, pas seulement pour les personnes qui se noient en mer, mais aussi pour les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants désespérés qui prennent tous les risques pour fuir pauvreté et conflits en Afrique et au Moyen-Orient et trouver refuge en Europe ». Pour la CES, l’UE est confrontée à une crise humanitaire d’une ampleur sans précédent. « Sa réponse doit être ferme et humanitaire ».
La CES souligne encore qu’un des meilleurs moyens de faire en sorte que les migrants soient les bienvenus dans les villes européennes est « de s’assurer qu’ils bénéficient du même salaire et des mêmes conditions de travail que les travailleurs locaux et que les employeurs ne les exploitent pas pour faire baisser les salaires ».

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Le Méliès à Montreuil, premier cinéma d’Europe

Le 19 septembre 2015, fut inauguré à Montreuil (93) le « Méliès », agrandi et rénové. Qui s’affiche, au lendemain de sa nouvelle implantation, comme le plus grand cinéma d’Europe classé « Art et essai » : six salles et 1120 fauteuils offerts aux passionnés du septième art.

 

 

Dans le vaste hall lumineux, suspendue au plafond, une gigantesque planète s’offre à la vue… Un clin d’œil appuyé au génie du cinéma qui fit de Montreuil sa terre d’élection, Georges Méliès, et à son fameux film « Le voyage dans la lune » réalisé en 1902 !
Melies2En cette mi-septembre, après une longue bataille juridique et technique, la vaste coque translucide du nouveau Méliès trône donc au cœur de ville, place Jean-Jaurès, entre la mairie et le Centre dramatique national. Un pôle culturel de grande ampleur pour cette ville de banlieue, sise en Seine-Saint Denis, au riche passé industriel et artistique, une alternative crédible et osée aux multiplexes commerciaux qui proposent popcorn et pellicules à profusion… Des tarifs attractifs, une programmation diversifiée et surtout un label « Art et Essai » qui en fait la grande originalité ! « Dans ces moments de crise, nous avons plus que besoin de la culture », déclarait Patrice Bessac, le maire de la cité ouvrière, lors de l’inauguration, « le Méliès est un flambeau de l’esprit de Montreuil et une œuvre collective ».

Et Stéphane Goudet, le directeur artistique du cinéma, de confier combien distributeurs et réalisateurs sont enthousiastes à l’ouverture de ce nouveau lieu, « ils veulent tous passer leurs films au Méliès ». Un « cinéma public », tel qu’affiché à la devanture du nouveau complexe, le plus grand cinéma « Art et essai » d’Europe, confronté à un pari osé : attirer entre 250 000 à 300 000 spectateurs à l’année pour assurer sa pérennité !

Alexie Lorca l'adjointe à la culture, Patrice Bessac le maire de Montreuil avec l'arrière petite-fille de Georges Méliès.

Alexie Lorca l’adjointe à la culture, Patrice Bessac le maire de Montreuil avec l’arrière petite-fille de Georges Méliès.

« Ce n’est pas gagné d’avance », reconnaît le fin connaisseur du septième art. « Nous allons être un contrepouvoir à un système qui donne la visibilité à deux films par semaine tout en en jetant quinze à la poubelle. Nous voulons toucher toutes les couches de la population, tous les publics sont bienvenus au Méliès ».

Lors de l’inauguration, François Aymé, le président de l’A.F.C.A.E., l’Association française des cinémas Art et Essai, n’a pas manqué de souligner publiquement l’enjeu de l’événement. Selon lui, un « Méliès » rénové, modernisé et aux capacités d’accueil surmultipliées contribue au renforcement des missions qu’un tel label cinématographique s’est assigné : la défense du pluralisme des lieux de diffusion cinématographique d’abord, indispensable au maintien de la diversité de l’offre de films et à l’aménagement culturel du territoire, le soutien du cinéma d’auteur ensuite, la formation des publics enfin, notamment des plus jeunes.

Six salles pour trois objectifs majeurs, le Méliès est désormais en orbite pour décrocher la lune ! Loïc Maxime
Cinéma Le Méliès, 12 Place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.58.90.13).

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Avec Jousse et Joulé, le travail à l’écran

En avant-première le 11/10/2015, le cinéma « Le Méliès » de Montreuil (93) projette « C’est quoi ce travail ? » de Luc Joulé et Sébastien Jousse. Après « Cheminots« , un second film où chacun est invité à dire son travail, les salariés d’une grande usine d’automobiles comme le compositeur Nicolas Frize en immersion au cœur des ateliers.

Chantiers de culture se félicite d’ouvrir ses colonnes aux deux réalisateurs. En attente des réactions, remarques ou critiques de chacun après projection. Yonnel Liégeois

 

 

 

« L’enfer des vivants n’est pas chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »
Italo Calvino, in « Les Villes Invisibles »

 

 

Film après film, notre recherche cinématographique semble nous ramener à cette obstination de plus en plus affirmée : filmer le travail vivant.

À travers cet acte de donner à regarder et écouter le travail en train de se faire – ici la production d’une usine d’emboutissage et la création musicale d’un compositeur – nous cest-quoi-ce-travail-imagecherchons à rendre sensible une lutte, qu’individus travaillant ou aspirant à l’être, nous partageons tous. Une lutte authentique, plus ou moins consciente, qui nous pousse à toujours vouloir mettre de nous-mêmes dans le travail. Aussi rébarbatif soit-il.

Une obstination très humaine, qui ne se résume pas à bien faire son travail ou à chercher à s’y sentir bien. Plutôt une inclination naturelle à faire les choses à notre façon, à trouver nos espaces de liberté, même dans les tâches les plus prescrites, d’investir la part de soi qui donne du sens. Au travail, au-delà d’y « gagner sa vie », nous voulons d’abord exister. Sans ce périmètre intime et « intouchable », le travail n’est plus alors qu’une coquille vide, un moyen de subsistance mortifère, un temps hors du temps, moment de vie hors de la vie.

Film après film, nous constatons une organisation du travail qui nie délibérément cette part vivante. Une fiction totalitaire qui, sous couvert de rationalité et d’impératifs de production, vide le travail de sa substance véritable. Aucune catégorie professionnelle n’y échappe.

En nous focalisant sur cette lutte, nous ne cherchons pas à éluder d’autres combats. Pendant les trois années de notre séjour, nous avons beaucoup discuté avec les salariés de l’usine. Malgré leurs efforts, les concessions, les résistances, leur inquiétude est grande sur la pérennité de l’activité.
Cette réalité sociale transparaît au fil des témoignages du film, mais elle n’en est pas le sujet. Pas plus que les difficultés pourtant réelles et quotidiennes de Nicolas Frize à faire vivre sa structure de création artistique. Le travail ne va pas de soi dans les usines. Pas plus que dans la musique contemporaine ou le cinéma documentaire de création.
Alors pourquoi s’obstiner à filmer le travail vivant alors que sa mise à mal semble partout à l’œuvre ?

cest-quoi-ce-travail-image_1Comme Italo Calvino qui cherche « au milieu de l’enfer ce qui n’est pas l’enfer », nous pensons qu’en filmant, en disant, en écrivant, en chantant le travail vivant, en le discutant publiquement, nous le rendons, peut être, plus difficile à tuer, nous offrant même l’opportunité de le réinventer.

C’est en tout cas l’occasion de se réapproprier collectivement cette part de nous-mêmes qu’est le travail vivant et d’y trouver, parfois de manière inattendue, une culture partagée. C’est pourquoi nous voulons donner à la sortie du film dans les salles de cinéma, la dimension d’un acte culturel, le point de départ d’une rencontre, d’une nouvelle parole plurielle et commune. Une parole vivante. Luc Joulé et Sébastien Jousse

Sortie nationale le 14/10/2015

 

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La bonne, les brutes et les croulants

Avec « Pour vous servir, les tribulations d’une gouvernante chez les ultra-riches », Véronique Mougin signe son premier roman. Drôle et mordant. La journaliste nous embarque dans le quotidien des domestiques et des ultra-riches.

 

 

Cyrielle Blaire – Comment est né « Pour vous servir…« , ce roman dont l’héroïne est une gouvernante?
Véronique Mougin – J’avais écrit pour le magasine Marie-Claire un papier qui s’appelait « le monde des riches vu de la chambre de bonne ». Des gouvernantes m’avaient raconté tellement d’anecdotes aussi incroyables que marrantes que j’ai trouvé dommage de m’arrêter là. richesCe roman, c’était l’occasion de parler des survivances des relations de classe, des inégalités sociales, des collusions entre riches et même du droit de cuissage. En France, on a toujours eu des riches et les riches ont toujours eu besoin d’être servis. Les gouvernantes doivent être dans l’anticipation permanente des désirs de monsieur et de madame, être psychologue, avoir une forte résistance au stress. Ce sont des métiers d’excellence, avec des exigences très élevées. Quand la maison est parfaite, la réception réussie, on ne voit pas le boulot.

C.B. – Cela se traduit par des journées sans fin ?
V.M. – On n’a jamais assez d’heures dans la journée pour terminer le travail à faire. En plus il leur est très difficile d’avoir une vie personnelle, car les gouvernantes sont logées chez leur patron. Les domestiques sont payés pour être invisibles, pour servir sans se faire remarquer. Ce sont des feuilles de plastiques : souples, transparentes et muettes. Le patron peut se défouler sur eux, les maltraiter verbalement, il faut absorber et attendre que l’orage passe. Ce métier, ça peut être le paradis ou l’enfer, et souvent c’est entre les deux. Quand cela se passe bien, les gens de maison se sentent honorés de défendre une certaine excellence. Et de temps en temps, des patrons font hériter des gens de maison. Sauf qu’il y a beaucoup plus de chances de se faire virer parce qu’on a abîmé l’argenterie de Madame que d’épouser Monsieur. A part le père de Liliane de Bettancourt qui a épousé la nurse anglaise, des contes de fée, je n’en connais pas. Dans une interview, Liliane Bettencourt a d’ailleurs dit qu’elle voulait faire exhumer la dépouille de la gouvernante pour la renvoyer en Angleterre. C’est dire la haine…

C.B. – Il y a un certain mépris de classe ?
V.M. – Il y a les remarques condescendantes, le mépris de classe. Certains patrons n’adressent jamais la parole à un employé. Et il y a des choses que je ne pouvais pas inventer dans mon roman : la réalité dépassait la fiction ! Comme ce patron, revenant tout trempé et plein de boue de la chasse, qui se déshabille entièrement devant la gouvernante comme si elle était un meuble. Cela rappelle ce que disait la Pompadour à sa gouvernante : « Le Roi et moi, on se sent tellement bien avec vous, vous êtes comme un chien ou comme un chat ».

C.B. – Dans votre roman, certains employeurs apparaissent en décalage complet avec le réel…
VéroV.M. – Une dame qui ne sortait jamais du château était extrêmement fière de raconter à tous ses visiteurs qu’elle était allée au marché et en avait ramené un pot de confiture. C’était si « exotique » ! Ces gens là vivent dans un milieu très fermé, les seuls gens de milieu modeste qu’ils sont susceptibles de fréquenter sont leurs employés. Les grandes fortunes sont des catalyseurs de folie, elles font fleurir tout un tas de névroses. Une gouvernante m’a raconté que dans une maison, il y avait des caméras de vidéo partout. Il y a chez les puissants une peur qu’on les vole, qu’on les trahisse, qu’on les arnaque, que tout ça se retourne… Propos recueillis par Cyrielle Blaire.
Du « Journal d’une femme de chambre » d’Octave Mirbeau (1900) aux « Bonnes » de Jean Genet (1947) tiré du drame des sœurs Papin, les domesticités ont inspiré les romanciers du siècle dernier et captivé l’attention du public. Au cinéma de nombreux films – « Gosford Park » de Robert Altman, « Les blessures assassines » de Jean-Pierre Denis ou encore « La cérémonie » de Claude Chabrol – s’en sont fait écho. Père de la psychopathologie du travail, Louis Le Guillant publiera quant à lui en 1961 une étude de référence sur le pouvoir pathogène de la condition domestique.

Véronique Mougin n’est pas une inconnue pour les lecteurs de Chantiers de culture. Journaliste, elle est l’auteure de documents remarqués, et fort bien documentés, sur le monde de la pauvreté et ceux que l’on nomme SDF. Elle a signé l’émouvante biographie de Brigitte, une femme bien sous tout rapport qui se retrouve à la rue du jour au lendemain. Une plume attachante et juste, sans le pathos convenu qui pervertit tant de récits et témoignages. Une romancière, désormais, qui n’a pas le sentiment de trahir sa parole en quittant le monde des petits et des pauvres pour s’aventurer du côté des riches et des grands. Et nous en dresser un tableau épique et cocasse. Qui nous révèle surtout, dans « Pour vous servir… », une facette cachée de son talent : une plume alerte et d’une force comique irrésistible pour nous narrer les tribulations de Françoise, une gouvernante aux propos vraiment décapants. A lire au salon comme à l’office ! Y.L.

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Le travail, en vivre ou en mourir ?

Trente ans après une première édition, sous la direction d’Annie Thébaud-Mony-Philippe Davezies-Laurent Vogel et Serge Volkoff, une équipe de chercheurs publie « Les risques du travail, pour ne pas perdre sa vie à la gagner ». Un livre qui tente de populariser les connaissances sur les dangers dans tous les secteurs de travail.

 

 

En 1985, une équipe de chercheurs du C.N.A.M. (Conservatoire nationale des arts et métiers), de l’I.N.R.S. (Institut national de recherche et de sécurité), des médecins du travail et des militants syndicalistes publiaient un ouvrage qui allait faire date sur les risques du travail et les conditions de travail. travail2A destination d’un large public, il donnait accès à une réflexion de haut niveau, tout en offrant des clés pratiques sur ces risques et la manière dont les salariés et leurs représentants pouvaient les repérer et intervenir. Entre le premier ouvrage et le second, trente ans se sont écoulés.
Le contexte législatif a évolué, passant des débuts de l’application des lois Auroux de 1982 à la montée en puissance du CHSCT ( Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) en tant qu’institution, jusqu’aux très actuelles tentatives de remise en cause des acquis. Le travail et sa pénibilité ont muté, ses risques également. L’exposition aux produits dangereux, les vibrations, le bruit ont persisté dans le temps mais d’autres catégories de risques ont littéralement explosé ces dernières années, psychosociaux (RPS) et musculosquelettiques (TMS). L’édition 2015 se présente comme un recueil de textes de spécialistes et militants qui abordent ces questions sous différents angles. Une première partie est consacrée à l’impact de la mondialisation sur l’organisation du travail. Annie Thébaud-Mony et Michael Quinlan analysent notamment comment la sous-traitance est utilisée comme un outil majeur de la transformation du système productif. Comment aussi, au lieu d’éliminer le risque, les employeurs organisent son invisibilité avec l’impossibilité de reconstituer les périodes d’exposition.

Le second chapitre aborde les conditions de travail. « Pourquoi y –a-t-il eu une non-amélioration du travail ? », interroge le chercheur Serge Volkoff, qui avance quelques hypothèses. « Il y a un productivisme avec le travail au plus juste, les impératifs de réactivité, on ne prend plus le temps de réguler mais on contrôle de très près le résultat, ou plutôt on le croit. Avec la multiplication des indicateurs, on arrive à joindre l’inutile au désagréable… L’intensification du travail, les gestes répétitifs, les horaires de plus en plus bousculés ». Dans une troisième partie consacrée aux impacts du travail sur la santé, Philippe Davezies revient sur cette notion d’invisibilité des maladies liées au travail. travail5Il révèle aussi que l’expression de la souffrance psychique se manifeste différemment selon les catégories de salariés : elle serait trois à quatre fois plus élevée chez les cadres que chez les ouvriers.
Cependant, l’absence de plainte chez ces derniers ne signifie pas qu’elle est moindre ou qu’elle doit être ignorée, elle demeure juste masquée. Le chercheur estime donc qu’il y aurait un déficit culturel d’expression de la plainte. Pour lutter contre la souffrance psychique, l’individu dispose de trois lignes de défense : la défense collective, la défense personnelle et les défenses biologiques. Il s’agit pour lui de renforcer les deux premières pour limiter le recours à la troisième. La souffrance psychique, au même titre que l’atteinte toxique, mobilise des mécanismes de l’inflammation et un stress oxydant au niveau cellulaire.

Un dernier chapitre est intitulé « Agir sur les risques, mode d’emploi ». Les auteurs insistent sur la nécessité de maîtriser le travail, de revenir sur sa gouvernance pour esquisser une nouvelle société, émancipée du travail mondialisé. Il y est beaucoup question de l’utilité des CHSCT. Lors de la présentation de l’ouvrage à la presse, Yves Bongiorno, ancien responsable à la fédération de la métallurgie CGT, ne manquait pas de souligner le paradoxe. « Nous venons de mettre en échec le Medef sur sa volonté de faire disparaître les CHSCT. travail6Le premier livre s’inscrivait dans la montée en puissance de cette structure représentative du personnel, s’imposant peu à peu comme un outil de proximité. Or, alors qu’il commence à porter ses fruits, d’aucuns voudraient aujourd’hui le remettre en cause. Après le vote de la loi, il y aura les décrets d’application : ces questions sont majeures, il nous faut rester vigilant ! ».
Quoique cette nouvelle édition propose moins d’éléments pratiques pour le repérage des pathologies professionnelles ou des psychopathologies, ce livre est une remarquable source d’informations sur l’état actuel de la recherche. A mettre entre les mains d’une majorité de salariés. Régis Frutier

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Corinne Masiero, une gueule et un cœur

Révélée dans « Louise Wimmer », le film de Cyril Mennegun, Corinne Masiero est la marraine du festival Visions sociales, qui se déroule durant celui de Cannes. Autour d’un café, chez elle à Roubaix, rencontre avec une grande gueule au grand cœur.

 
Cyrielle Blaire – Tu t’es fait connaître du grand public avec « Louise Wimmer ». Ce rôle, il est arrivé comment dans ta vie ?
Corinne Masiero – J’étais à Lille avec des copains, je reçois un coup de fil : « Bonjour, je voudrais vous proposer un premier rôle dans mon film ». J’ai cru que c’était un de mes potes qui faisait la blague ! Je lui ai dit : « C’est çà, ouais ! ». En fait, c’était Cyril (Mennegun, le réalisateur, ndrl). Il ne voulait pas un visage connu du grand public ou une actrice trop éloignée du rôle, ça s’est fait comme çà.

C.B. – Le personnage de Louise faisait alors écho à des gens que tu avais connus, à ton propre vécu ?
C.M. – Comme tu peux le voir, je n’habite pas dans un coron, mais j’ai beaucoup galéré jusqu’à mes trente ans. Je le porte encore en moi. Aussi, ce n’est pas compliqué, il suffit de regarder autour de soi. Moi, quand je suis là, je donne des coups de main. louise1Samedi matin, j’étais dans un campement de citoyens roms juste à côté. On loue des bennes, on aide à la propreté du campement. On est là pour çà, non ? Pour que ce qu’on laisse derrière nous, ça soit un petit peu plus propre ? Là, je prépare la coordination InterLuttants des précaires de toute la France. Après, « Louise Wimmer », ça parlait aussi de la solitude, de la combativité, du fait de ne pas baisser les bras, du regard sur soi… Les gens s’y sont reconnus. Une fois, à Saint-Jean-de-Luz, une grosse bagnole s’arrête et un mec sort. Le stéréotype du bourge. « Excusez-moi, j’ai été très touché… » et il se met à braire (elle mime celui qui pleure). C’était trop beau !

C.B. – Être marraine du festival Visions sociales, à Cannes, cela permet de défendre une certaine vision du monde ?
C.M. – C’est important qu’il y ait une autre parole que celle qu’on a l’habitude d’entendre au cinéma. Dans les festivals, tu découvres plein de films avec des manières de penser, des cultures différentes. Là, il va y avoir un focus sur le cinéma du Moyen-Orient avec des films syriens, israéliens… Et plein de documentaires ! Ton esprit est comme çà, et là il s’ouvre (elle mime).

C.B. – Il y a un problème de représentation sociale au cinéma ?
C.M. – Vu que le cinéma est fait par des bourges, c’est logique qu’ils ne parlent que d’eux-mêmes. Au cinéma, il faut qu’on puisse voir des gens que tu rencontres dans la vraie vie. Dans « Louise Wimmer », j’avais dit à Cyril, je te préviens, tu filmes tout : les rides, la cellulite, les poils. Tout ! louiseTu peux être merveilleuse sans ressembler à une gravure de mode ! Au théâtre, c’est pareil, quand j’ai commencé, on voulait que je gomme mon accent du Nord sous prétexte que ça venait du prolétariat. J’ai essayé de l’imposer. On m’a dit « ouais mais tu vois, Shakespeare avec ton accent ? » Ok, bah, vas-y-toi , Shakespeare, tu le joues en anglais, mais en anglais de l’époque ! Moi, je suis née à Douai, mais j’ai habité de tous petits villages et on parlait patois. A l’école, c’était sale, on m’a dit qu’on ne parlait pas comme ça. Une manière de dire que moi, mes proches, on était des sous-humains.

C.B. – A Cannes, tu as mis une robe pour monter les marches ?
C.M. – Ah non ! Mon agent de l’époque m’avait ramené des robes de couturiers, tu vois le truc ? Mais c’est pas moi ! La veille, je suis allée avec un copain à Lille chez Tati et chez un Chinois où on vend des bijoux au kilo (rires). Je suis arrivée à Cannes avec un costard, juste un soustif et mes breloques qui cachaient les nibards : ça l’a fait ! Moi, je suis une timide. Mais quand je me suis retrouvée comédienne, j’ai eu le droit d’être qui j’étais. J’avais même le droit d’être moche ! Sur scène ou à l’écran, y a rien qui me fait peur, mais dans la vie… Propos recueillis par Cyrielle Blaire.
En 2012, Corinne Masiero endosse dans « Louise Wimmer » le rôle d’une femme sur la brèche. Louise vit dans sa volvo break quand elle ne court pas après des heures de ménage dans des hôtels. Dans un box, elle a rassemblé toute sa vie en attendant un chez soi en HLM qui restaurera sa dignité. Une première œuvre de fiction récompensée du César du meilleur premier film en 2013, et une révélation pour cette comédienne venue du théâtre.

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Lucia Iraci, coiffeuse du cœur

Au cœur du Paris populaire du 18ème arrondissement, en 2011 Lucia Iraci a créé « Joséphine », le premier salon de coiffure solidaire. Son combat ? Prendre soin bénévolement des femmes démunies, les aider à retrouver l’estime de soi et le chemin de l’emploi.

 

 

Ne nous y trompons pas, l’association « Joséphine pour la beauté des femmes » créée par Lucia Iraci est tout, sauf une entreprise futile ! Il s’agit bien au contraire d’enrayer le mécanisme d’exclusion qui les guette toutes : les femmes sans indemnité et en recherche d’emploi, celles qui sont à la tête d’une famille monoparentale mais écrasées par la charge éducative et les soucis financiers, celles encore qui sont victimes de violences conjugales. Dans une telle situation de précarité, et souvent de solitude, la coquetterie n’est plus à l’ordre du jour. Les séances de coiffeur ou de shopping sont de lointains souvenirs. Pour des raisons financières évidemment, mais pas seulement…
« Je n’ai pas de travail ? A quoi bon me maquiller le matin… Je suis seule avec mes enfants et ne sors jamais ? A quoi bon faire un effort vestimentaire »… Et soudain, le reflet dans la glace interpelle : qui voudrait t’embaucher avec une tête pareille ? Comment veux-tu plaire à un homme, ainsi accoutrée ? Le cercle vicieux de la dévalorisation de soi est enclenché, il est bien difficile d’en sortir seule. lucia1C’est précisément là qu’interviennent les professionnels bénévoles du salon Joséphine en redonnant à ces femmes l’envie de prendre soin d’elles. Pour retrouver une image positive d’elles-mêmes, mieux affronter ainsi les difficultés de tous ordres.

L’investissement social de la belle Lucia est le fruit de toute une histoire. Elle quitte à quinze ans sa Sicile natale pour retrouver sa famille à Paris, apprend la coiffure sur les traces de sa sœur aînée prénommée…Joséphine ! Talentueuse, elle est vite remarquée et collabore pendant vingt ans avec des photographes et couturiers célèbres (Yves Saint-Laurent, Bettina Reims, Peter Lindbergh, etc…). Elle ouvre son propre salon en l’an 2000, crée sa ligne de soins mais en dépit du succès, elle s’avoue insatisfaite, « il manquait une dimension à ma vie ». Partant du constat que 80 % des pauvres sont des femmes, que l’apparence physique et la confiance en soi sont primordiales pour trouver un emploi, elle veut offrir aux plus démunies le moyen de cette reconquête. En 2006, Elle crée l’association « Joséphine pour la beauté des femmes », elle intervient bénévolement dans diverses structures avec le secret désir d’ouvrir un salon social associatif. Las, en butte à de nombreuses difficultés, elle abandonne provisoirement ce projet et décide d’ouvrir son propre salon un lundi par mois aux femmes en grande précarité. Pour son action, elle se voit honorée de la Légion d’honneur en 2009.
Deux ans plus tard, avec l’aide de partenaires et de sponsors, se matérialise le projet qui lui tient à cœur : en mars 2011, au cœur du quartier parisien de la Goutte d’Or, s’ouvre le premier salon de beauté social ! La plupart des femmes qui franchissent la porte sont envoyées par des associations partenaires, environ 70 % d’entre elles bénéficient du RSA. Une participation symbolique, 3 €, leur est demandée pour coiffure et maquillage, afin qu’elles se sentent aidées et non pas assistées. Elles peuvent aussi avoir accès à des soins de manucure et d’épilation, ainsi qu’à des séances de sophrologie et de yoga pour celles qui sont dans des situations de stress ou d’angoisse. Leur sont également prodigués des conseils de santé. luciaChaque cliente est reçue individuellement, en entretien privé et confidentiel, pour évaluer ses besoins prioritaires. Les premières années, ce fut Koura, belle jeune femme souriante qui y veillait, forte de son expérience comme coordinatrice de centre d’urgence du Samu social. C’est lors d’un projet pour les femmes de la rue, cherchant une coiffeuse bénévole, qu’elle croisa le chemin de Lucia… Depuis, d’autres ont pris le relais du sourire. En revanche Mehdi, qui participa à l’aventure dès le début, est toujours à ses ciseaux, prêt à rendre belles celles qui arrivent le visage chiffonné par la vie. Son CAP en poche, il a travaillé comme coiffeur-maquilleur de studio, chez Alexandre également, avant de mettre ses compétences au service du projet « Joséphine ». D’abord bénévole, il est aujourd’hui salarié.

La qualité de l’accueil est le point fort de l’initiative, sans doute la clef de son succès. Tous les témoignages recueillis sur place évoquent l’écoute bienveillante, la douceur des professionnels, salariés ou bénévoles, qui assurent les soins dans une ambiance chaleureuse où le rire est monnaie courante. Il n’en faut pas plus, parfois, pour redonner confiance à des femmes qui n’osaient plus se regarder dans le miroir depuis longtemps. « C’est comme si je me retrouvais vingt ans en arrière ! », confie l’une d’elles tandis qu’une autre, victime de harcèlement, l’affirme clairement, « c’est un retour à la dignité pour moi ». Lucia le constate, par les confidences de son équipe, certaines n’osent pas se rendre à un entretien d’embauche parce qu’elles n’ont aucune tenue décente à se mettre, tout simplement. Qu’à cela ne tienne, activant son réseau de partenaires, elle met en place un système de prêt de vêtements, sacs et chaussures. Une sorte de formule « Dress for Success »… ! lucia3Tout est proposé pour tenter de faire barrage à l’implacable mécanique de l’exclusion. Les résultats sont là : de janvier à décembre 2012, le Salon Joséphine a reçu 1531 femmes, plus de 300 d’entre elles ont retrouvé un emploi.
Il n’en fallait pas plus pour doper l’optimisme de l’infatigable Lucia. Qui ouvre un deuxième salon à Tours, son rêve étant d’étendre le projet à l’échelon national… Pour satisfaire cette ambition, il faut des bras et surtout des compétences, non seulement techniques dans le domaine de la coiffure mais aussi psychologiques à l’écoute et au décryptage des besoins de chaque femme fragilisée par la vie. Lucia veut toujours offrir le meilleur et ne jamais courir le risque d’un service « au rabais », sous prétexte qu’il s’adresse à une population défavorisée.
Elle crée l’École française de coiffure sociale en janvier 2015 à Tours, où elle enseigne elle-même deux jours par semaine. Il s’agit d’apporter aux professionnels, déjà titulaires d’un diplôme de coiffure (CAP ou BP), une formation certifiante théorique et pratique. Y sont abordés différents domaines : psychologie, sociologie et médecine (dermatologie, cancérologie et psychiatrie). En ligne de mire, la reconnaissance du titre de coiffeur social au Répertoire national des certifications professionnelles afin que les diplômés puissent également intégrer à terme les équipes pluridisciplinaires des maisons de retraites ou des hôpitaux, là où les besoins sont considérables.

La dernière idée folle, et follement généreuse de l’association, qui confirme sa vocation solidaire, les « Perruques de Joséphine » ! Il s’agit de collecter des perruques auprès de femmes qui ont surmonté leur cancer. L’objectif ? En faire bénéficier d’autres qui n’ont pas les moyens d’en acquérir. Il est sûr que nous entendrons encore longtemps parler de « Lucia, coiffeuse du cœur ». Chantal Langeard

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