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Penthésilée, une femme libre

Jusqu’au 22/05, au Théâtre de la Tempête (75), Laëtitia Guédon propose une magnifique évocation de la reine des Amazones avec Penthésilé·e·s/Amazonomachie. Une recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Entre mythe et perspective, un spectacle troublant et puissant.

Les Amazones sont-elles les premières figures féministes ? C’est ce qu’explorent Laëtitia Guédon et Marie Dilasser, metteuse en scène et autrice dans Penthésilé·e·s/Amazonomachieune recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Après avoir dirigé le Festival au féminin de la Goutte-d’or et aujourd’hui directrice des Plateaux sauvages et de la Compagnie 0,10, Laëtitia Guédon n’a eu de cesse d’interroger la place des femmes dans les arts et la société, la tragédie et les mythes (elle a monté les Troyennes d’Euripide). La rencontre a eu lieu en 2018, à l’occasion des Intrépides, projet mis en place par la SACD pour valoriser des œuvres portées par des femmes. L’écriture libre, crue et renversante, de Marie Dilasser est un territoire d’interprétation formidable pour Laëtitia Guédon, qui creuse depuis longtemps l’entrelacement du théâtre, de la danse, de la musique, du chant et de la vidéo. Rappelons qu’elle l’avait porté à un point d’incandescence avec Samo, a Tribute to Basquiat, un merveilleux portrait du peintre noir américain décédé à 27 ans.

Ici, il s’agit donc de convoquer Penthésilée, reine des Amazones, figure mythique célébrée par Heinrich von Kleist, dont la représentation a donné lieu à « l’amazonomachie », un terme spécifique pour désigner les scènes de combat qu’elles livraient contre les Grecs sous les murs de Troie. Ici, Penthésilée, plurielle, complexe, irréductible, revêt plusieurs visages. Un prologue dansé et envoûtant pose sa mort sur le champ de bataille : s’est-elle suicidée ou a-t-elle succombé sous les coups d’Achille ? La passion fulgurante qu’elle éprouve pour le héros de la guerre de Troie aux portes de la mort est irrecevable. Pour les Amazones, entre le féminin et le masculin, la guerre est sans rémission. Si elles s’approchent des hommes, c’est dans l’unique but de procréer, élevant les filles comme des guerrières et se débarrassant des garçons. Cette irruption de l’amour fait vaciller Penthésilée et bousculer l’ordre genré sur lequel elle s’est construite.

Dans la première partie d’un spectacle fragmenté en deux approches autonomes et complémentaires, comme dans un renversement de perspective, la présence sculpturale et magnétique de la comédienne et chanteuse québécoise Marie-Pascale Dubé hypnotise. Elle compose une Penthésilée mythologique et spectrale, poignante. Face au public, elle évolue dans une sorte de hammam, espace féminin ritualisé, où les murs servent de surface de projection à des images insolites qui entrent en résonance avec son chant de gorge inuit. Une autre Penthésilée sera incarnée par Lorry Hardel, dans une écriture plus manifestement rebelle et revendicative. Le texte interroge, déplie, défroisse l’intime et le politique.

Le roman de l’écrivaine et militante lesbienne Monique Wittig les Guérillères a clairement été la source d’inspiration d’une écriture et d’une langue dégenrées : « Elles disent, je refuse désormais de parler ce langage, je refuse de marmotter après eux les mots de manque, manque de pénis, manque d’argent, manque de signe, manque de nom ». Un dernier visage de Penthésilée sera celui du danseur burkinabé Seydou Boro se délestant de son habit d’Achille pour incarner une Penthésilée 2.0 d’aujourd’hui, semant le trouble dans le genre. Quatre jeunes comédiennes et chanteuses (Sonia Bonny Juliette Boudet, Lucile Pouthier, Mathilde de Carné) lui répondent dans un chœur de voix et de mélopées issues d’un répertoire baroque, classique ou contemporain qu’elles entrelacent à des chants de deuil.

De ce récit-oratorio, qui se déroule dans un fondu enchaîné d’évocations magistralement orchestré de sons et de lumières, on retiendra que la réconciliation entre le féminin et le masculin reste à trouver pour inventer « un nouvel être ensemble ». Cela commence aussi par cette place, libre et puissante, que prennent de plus en plus les femmes sur les plateaux de théâtre, comme dans la cité. Marina Da Silva

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Gabriel Garran, commun Commune !

Grand homme de culture, fondateur du Théâtre de La Commune à Aubervilliers (93), Gabriel Garran est décédé le 6 mai à Paris. D’une incroyable puissance de vie, ce petit d’homme a inspiré moult créateurs, auteurs et artistes. Un héraut de la francophonie, du Maghreb au Québec, de l’Asie à l’Océanie.

Metteur en scène, écrivain et poète, Gabriel Garran était un homme d’une courtoisie exemplaire. C’est toujours avec le sourire qu’il accueillait d’une poignée de main chaleureuse en son TILF, le Théâtre international de langue française qu’il fonda en 1985 au Parc de la Villette, critiques, amis et public grand ou petit. Vingt ans plus tôt, éminent défricheur et baroudeur, avec la complicité du maire communiste Jack Ralite, il créait à Aubervilliers le premier théâtre populaire permanent en banlieue, le Théâtre de la Commune depuis lors devenu Centre dramatique national.

De son vrai nom Gabriel Gersztenkorn, l’œuvrier des planches est né en 1927 à Paris d’un couple de juifs polonais. Lorsque la guerre éclate, son père est déporté à Auschwitz, où il meurt. « Après ces années noires, le théâtre sera sa planche de salut », écrit notre consœur Armelle Héliot. Rappelant aussi que, du TILF au Parloir contemporain sa dernière compagnie, il n’aura de cesse d’arpenter les territoires de la francophonie. Prenant fait et cause pour les auteurs d’Afrique, du Québec, d’Haïti, du Maghreb… « De Sony Labou Tansi à Nancy Huston, en passant par Normand Chaurette, Marie Laberge, Koffi Kwahulé, tous ceux que l’on connaît aujourd’hui, que l’on retrouve à Limoges et partout ailleurs, sont là », constate l’ancienne critique dramatique du Figaro. « La disparition de Gabriel Garran laisse orphelins tous ceux qui se sont autoproclamés les « enfants d’Aubervilliers » ainsi que plusieurs générations d’artistes qui ont pu trouver auprès de lui une filiation artistique et populaire profonde », notent avec une infinie tristesse ses proches et complices de longue date. En 2015, il était récompensé de la grande médaille de la francophonie par l’Académie française. Sa devise ? « L’avenir du théâtre appartient à ceux qui n’y vont pas » !

Auteur de deux pièces de théâtre et de centaines de poèmes édités à tirage restreint, Gabriel Garran signait en 2014 une poignante biographie. Géographie française nous révélait le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, il nous livrait ses fragments de jeunesse qui le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la révolte et à la liberté de tout temps menacée et, à la vie à la mort, sans cesse à reconquérir. Yonnel Liégeois

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Une île au Soleil

Jusqu’au 15 mai, Ariane Mnouchkine et la troupe du Soleil proposent L’île d’or à la Cartoucherie (75). Pour s’installer ensuite au TNP de Villeurbanne (69), du 9 au 26 juin… La meneuse de troupe enflamme à nouveau les planches et embrase le monde d’une scène à l’autre. Du Japon au Brésil, de Palestine en terre afghane.

Comme à l’accoutumée, l’accueil est chaleureux, le décor et menu japonisants à l’unisson de l’œuvre à l’affiche, le public au rendez-vous… De représentation en représentation, ils sont toujours nombreux à garnir les travées du Théâtre du Soleil. Un public fidèle, enthousiaste, prompt à excuser d’éventuelles faiblesses au terme des trois heures de représentation. Les images sont belles, le métissage des langues et des accents exaltant, le souffle déployé sur le plateau ensorcelant. Le voyage à la Cartoucherie de Vincennes ? Plus qu’un rituel, un incontournable pèlerinage artistique, une incursion à haut risque dans un foisonnant labyrinthe poétique, le miracle espéré au bout du fil d’Ariane !

L’argumentaire de L’île d’or s’enracine dans une actualité brûlante : la culture sombrera-t-elle sous les assauts conjugués des requins de la finance et des magnats de l’immobilier ? Il existe justement un lieu, l’île japonaise de Kanemu-Jima, imaginaire certes mais qui se révèle havre de paix, siège de toutes les utopies possibles pour que les humains développent corps et esprit en totale harmonie. Au pays du Soleil-Levant où se lèvent les projets les plus fous pour le bonheur des peuples, terre bénie des dieux et des mers, la maire envisage la création d’un festival hors du commun,  fantasque rassemblement des cultures du monde : du Brésil de Bolsonaro aux States de Trump, en terre afghane ou palestinienne. Las, en sourdine, manœuvre une bande d’opposants qui n’ont de cesse de contrecarrer le projet. Leur objectif ? Implanter un casino sur l’île, la privatiser au bénéfice de leurs intérêts financiers.

David contre Goliath ? Le bon, la brute et les truands ? De tableau en tableau se succédant parfois à une vitesse vertigineuse dans une féérie de couleurs et de sons, de péripéties en rebondissements surgis d’une imagination débridée, de fulgurances esthétiques en impensables voyages poétiques au point de ne plus savoir où nous sommes , le propos s’enracine au-delà des frontières. Invités, chacune et chacun, à déserter l’ancien monde pour le Tout-Monde cher à Glissant, conviés à ériger culture et esprit créatif comme liants d’une nouvelle humanité. Une folle utopie, certes, pourtant la seule susceptible d’assurer peut-être l’avenir de la planète. Yonnel Liégeois

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Pirandello, la folie destructrice

Avec C’est comme ça (si vous voulez), Julia Vidit donne un autre titre et un nouveau souffle à la pièce À chacun sa véritéde l’auteur italien Luigi Pirandello. Écrite en 1917, en pleine montée du fascisme, une œuvre qui oppose citoyens et notables, autochtones et étrangers. Entre drame et comédie

Directrice du Théâtre de la Manu­facture de Nancy, Julia Vidit vient d’y créer C’est comme ça (si vous voulez) Così è (se vi pare), de Luigi Pirandello, habituellement intitulé À chacun sa vérité. La traduction d’Emanuela Pace et l’adaptation de Guillaume Cayet en renouvellent titre et écriture, s’offrant même la fantaisie d’un quatrième acte là où Pirandello avait laissé des points de suspension. Écrite en 1917, en pleine montée du fascisme, la pièce se déroule dans une petite ville du nord de l’Italie, au sein de la bourgeoisie.

Les personnages – quatorze, resserrés à neuf – se retrouvent dans une monumentale cage d’escalier pour commenter l’arrivée d’un trio d’étrangers dont on sait seulement que leur village, au sud, a été anéanti par un tremblement de terre. Une référence à celui qui s’était produit en 1915 dans les Abruzzes, faisant quelque 30 000 morts et entraînant l’exode de nombreux déplacés. Cet escalier audacieux permet aussi bien des échappées vers les cieux que vers les combles, et donne toute sa puissance à la scénographie de Thibaut Fack. Il ferme et ouvre à la fois l’espace géographique, social et mental des personnages.

On découvre des notables, pimpants et experts en commérages, défiants et intrigués par ces nouveaux venus en habits de deuil. Monsieur Ponza vient rendre visite à sa belle-mère, madame Frola. Ponza habite avec son épouse en lisière de la ville. Il prétend que Frola serait devenue folle à la mort de sa fille et, remarié, il lui laisse croire que c’est bien elle qui vit toujours avec lui. La version de Frola est tout autre : son gendre serait fou et séquestrerait sa fille, après qu’elle eut séjourné en maison de repos. L’argument va nourrir la tension qui monte crescendo durant les trois actes. On se délecte du jeu des comédiens, Marie-Sohna Condé, Erwan Daouphars, Philippe Frécon, Étienne Guillot, Adil Laboudi, Olivia Mabounga, Véronique Mangenot, Barthélémy Meridjen, Lisa Pajon, tous excellents dans leur partition dramatique et comique. Ils font, défont et refont des scénarios plus improbables les uns que les autres. Mettant au jour une mécanique du doute et de fabrication d’a priori creusant l’énigme entre illusion et recherche de la vérité, interrogeant le rôle de l’inconscient et les troubles de la personnalité.

Au quatrième acte, les ressorts de la comédie sont poussés jusqu’à l’outrance. Dans une intention pasolinienne, ils évoquent le désordre provoqué par la présence des étrangers plus que par leur énigme. Un désordre dont les répercussions vont amener les habitants en colère à se révolter contre les notables, qui finiront par tuer les étrangers et s’entretuer. Trop surligné, cet ajout, qui ne manque pas d’intérêt, ne trouve pas tout à fait sa forme, même s’il cherche à donner un point de vue sur les enjeux philosophiques de la pièce. Marina Da Siva

Les 28 et 29/04, au Trident à Cherbourg. Le 3/05, au Salmanazar à Épernay.

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Un chameau dans la lande !

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Dans les Landes nous avons été alertés à plusieurs reprises sur un cinéma Art et Essai assez peu attendu dans la toute petite station balnéaire de Contis Plage. Le cinéma de Contis existe depuis 1996 et propose des séances quasi à la demande du public. Le film ne vous plaît pas, alors on change de bobine. J’ai entendu un habitué des lieux dire que même avec deux spectateurs les séances étaient maintenues. En général, ils sont bien plus nombreux dans cette vaste salle de 290 places qui privilégie les films d’auteur en version originale sous-titrée. Au mois de juin, le cinéma met en lumière durant 5 jours son festival international qui comprend des long-métrages en avant-première nationale et une compétition de courts-métrages. Sa 27ème édition se tiendra du 22 au 26 juin. Le cinéma de Contis a trois labels : Jeune public, Répertoire et Patrimoine, Recherche et découverte. Enfin, il est membre du réseau Europa Cinemas.

Voici un métier qui risque peut-être de se développer en France, ne serait-ce qu’avec les changements climatiques qui touchent l’hexagone. J’ai nommé le métier de chamelier. Animaux de bât, les chameaux ont l’avantage de supporter les températures les plus extrêmes, qu’elles soient négatives ou positives. Dans les Landes, une association a donc été créée pour promouvoir cet animal qui peut autant participer au nettoyage de la côte Atlantique que s’activer au débardage ou encore à des activités touristiques.

Vous êtes nombreuses et nombreux à nous écrire régulièrement pour nous demander un conseil ou un renseignement suite à la diffusion d’une émission. Vu la difficulté à recenser les milliers de références présentées dans les carnets de campagne, un éditeur indépendant, les éditions Via tao, spécialisées dans les guides de voyage écolo et éthique, nous a sollicité afin de réaliser un guide des initiatives inspirées des seize saisons des Carnets. Classées par région et par thème (agriculture et alimentation, culture, économie sociale et solidaire, entreprises engagées et innovations, environnement, social et solidarités), 700 initiatives ont été sélectionnées et sont détaillées dans ce guide des alternatives et solutions. L’ouvrage, qui paraîtra début juin en coédition avec France Inter, vient d’être proposé en précommande sur la plateforme Ulule. Philippe Bertrand

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Erri De Luca, de retour d’Ukraine

L’écrivain italien Erri De Luca a participé à un convoi humanitaire. La destination ? Sighetu Marmatiei, une ville roumaine frontalière de l’Ukraine. Dans les colonnes du Monde, il a raconté comment cette guerre a transformé « des individus en peuple ».

 Ce voyage en Ukraine me ramène forcément à ceux faits durant la guerre de Bosnie entre 1992 et 1995. J’avais alors la quarantaine, j’ai maintenant 71 ans, mais le désorientement du retour à la maison est toujours le même. Après les journées passées avec ceux qui ont tout perdu et qui campent dans des dortoirs de fortune, après la distribution de notre chargement et une fois nos camions vidés, le retour à la base de départ laisse aussi étourdis qu’alors. Et ça ne vient pas de la fatigue, ça vient d’un vide, le désarroi de celui qui peut revenir sain et sauf.

Aux réfugiés, il reste une valise et la caution d’être vivants, de pouvoir attendre. C’est leur conjugaison du temps, l’indicatif présent du verbe « attendre », sans regards tournés vers le passé ou le futur.

Après 1 350 kilomètres de voyage sur de bonnes routes, à travers la Slovénie, la Hongrie, la Roumanie, le convoi arrive à Sighetu Marmatiei, ville à la frontière de l’Ukraine. Parti de Modène, il est organisé par les bénévoles de [la fondation] Time4Life, qui interviennent dans plusieurs régions du monde, de la Syrie au Nicaragua. Je ne les connaissais pas. C’est une bénévole des années de Bosnie qui me les a signalés.

Sur le « pont des jouets »

Sighetu Marmatiei est la ville natale d’Elie Wiesel, qui a été enfant à Auschwitz, puis récompensé par le prix Nobel de la paix. Je n’en trouve aucune trace dans la ville. Sighetu Marmatiei est séparée de l’Ukraine par un fleuve, un pont les relie.

A l’arrivée, nous livrons notre chargement dans un hôpital pédiatrique qui accueille des enfants ukrainiens. Une femme vient d’y accoucher, après avoir retenu ses contractions jusqu’à l’hôpital. Elle a quitté Kiev par une ligne de chemin de fer encore en service menant au sud, à 3 kilomètres environ de la frontière roumaine, et de là a marché jusqu’au pont des frontières, où elle a aussitôt été accueillie par la Croix-Rouge roumaine.

Elle met son bébé dans les bras des bénévoles qui, après le déchargement, passent dans les services pour saluer. La guerre en Bosnie m’a appris l’immense besoin de chaleur humaine, de proximité, d’affection, nécessaire pour ne pas se sentir seul dans le chaos des pertes et des fuites.Il est bon d’être plusieurs pour se manifester, demander des nouvelles avec l’aide d’interprètes. Nous sommes une trentaine de bénévoles dans ce voyage.

Toute guerre a une forme fratricide, mais celle-ci encore plus, à cause du lien étroit de culture et d’histoire entre Ukrainiens et Russes. Gogol, Boulgakov, Nekrassov, Babel – mon préféré, qui m’a poussé à étudier sa langue – sont des écrivains ukrainiens en langue russe. L’alphabet cyrillique me permet de lire les noms des lieux, des enseignes, des panneaux. Nous traversons le pont entre les deux frontières. Le long des trottoirs, quelqu’un a laissé pour les enfants ukrainiens des poupées, des jouets qui seront là pour les accueillir. On appelle déjà ce pont le « pont des jouets ».

Union de destin et de condition

Au-delà de la frontière avec l’Ukraine, nous franchissons les voies de la ligne de Kiev et nous pénétrons dans le territoire d’un peuple envahi. Nous nous arrêtons dans un ensemble de bâtiments scolaires où les salles ont été transformées en logements. Chaque étage a une cuisine, une machine à laver, des toilettes. Plusieurs centaines de femmes ont trouvé une place ici. Elles ne veulent pas quitter l’Ukraine. Elles viennent de Marioupol, de Kiev, d’Irpine. Grâce à leurs téléphones portables, elles restent en contact avec les hommes restés au milieu des combats. Elles sont au courant des destructions, des saccages, des viols. Aucune ne se lamente, ne s’épanche. Elles ont un sang-froid de combattantes, renforçant celui des hommes qui se battent Dieu sait où. Les enfants aussi sont disciplinés, ils jouent sans s’exciter ; si on les appelle, ils répondent, obéissants. Ils ressentent la guerre qui les a projetés loin, entassés quelque part et transformés en petits soldats sans uniforme.

La transformation en peuple de personnes qui, peu de temps avant, avaient encore des vies individuelles, des projets, des nécessités propres, part de leur comportement. Brusquement, ils se taisent, plongés dans leurs pensées, leurs peurs, leurs préoccupations. Brusquement, ils parlent en disant les mêmes phrases, en faisant les mêmes gestes. C’est aux enfants qu’on voit la transformation des individus en peuple, union de destin et de condition.

Tandis que nous retournons en Roumanie, nous voyons trois hommes se jeter dans le fleuve frontière, pour le traverser à la nage. C’est bientôt le soir, le froid intense de la fin de l’hiver. Les hommes ne sont pas autorisés à quitter l’Ukraine. Ils le font en descendant dans le courant à un endroit étudié au préalable, en amont des rapides. De la rive, un soldat leur crie de s’arrêter, puis il tire des coups en l’air. Les trois sont sur l’autre rive, trempés, et ils courent vers un bosquet de hêtres.

Déserteurs ou non, eux aussi se dirigent vers l’arrière-ligne de la guerre. Parce que telle est l’Europe aujourd’hui, la vaste arrière-ligne occidentale de l’Ukraine. Erri De Luca

Traduit de l’italien par Danièle Valin, la superbe plume des écrits d’Erri De Luca en langue française. Son dernier livre : Diables gardiens (Gallimard, 95 p., 16€).

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L’homme, un loup pour l’homme

Jusqu’au 12 avril, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, se joue Zoo ou l’Assassin philanthrope de Vercors. La propre adaptation de son roman Les animaux dénaturés. Dans une controverse passionnante, Emmanuel Demarcy-Mota réactualise les questions philosophiques et politiques de l’auteur au sortir de la seconde guerre mondiale.

Vercors publia Zoo ou l’Assassin philanthrope en 1963. La pièce était une adaptation de son roman Les animaux dénaturésécrit en 1952. L’auteur du Silence de la mer, le premier livre des Éditions de Minuit fondées dans la clandestinité en 1942, voulait en faire une « comédie judiciaire, zoologique et morale » qui allait donner du fil à retordre à ceux qui tenteraient d’en monter les onze tableaux. Jean Deschamp, au TNP de Chaillot en 1964, et Jean Mercure, en 1975 au Théâtre de la Ville, en laisseraient le souvenir le plus vif. C’est aujourd’hui Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville, qui s’y essaie. Son approche très passionnelle, à la fois cartésienne et mystique, de cette pièce peu représentée semble aussi faire écho aux deuils rapprochés éprouvés par le metteur en scène après la disparition de ses parents, le metteur en scène Richard Demarcy, en 2018, et la grande actrice ­portugaise Teresa Mota, début janvier 2022, deux figures majeures du théâtre.

Vercors interroge dans ce texte le sens même de l’existence et la place de l’homme dans la Création, ainsi que ses rapports aux autres créatures. Il s’inquiète de l’usage de la science et des nouvelles technologies de manipulation génétique à des fins racistes ou eugénistes. Autant de questions qu’Emmanuel Demarcy actualise avec la complicité, active et précieuse, de scientifiques et chercheurs qui alertent sur la notion en devenir d’ « homme augmenté » et de « créatures hybrides » menaçant de dépasser les projections les plus folles de la science-fiction.

À partir d’une trame assez complexe – Douglas Templemore vient d’injecter de la strychnine à son propre nouveau-né au motif que celui-ci, issu de son accouplement avec une femelle primate, tiendrait plus de l’animal que de l’humain –, la pièce questionne la frontière entre l’homme et l’animal et le commandement philosophique et religieux du « tu ne tueras point ». Cela va prendre la forme d’un procès, Douglas se livrant lui-même à la police et à ses juges, dans une reconstitution loin de tout réalisme, faisant appel aussi bien à l’enquête qu’à la fantaisie.

Comme pour organiser le débat, et le nourrir d’éléments scientifiques ancrés dans notre époque, sophistiqués ou ­vulgarisés, la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota – en collaboration avec François Regnault et Christophe Lemaire – explore diverses formes de théâtralité et d’esthétique : flash-back constitutifs de situations et de lieux, utilisation de la vidéo pour accentuer ou jouer de décalages. Une foule de personnages, à la fois singuliers ou éléments d’un oratorio, vont ainsi se déployer, tantôt apparaissant également découpés en ombres chinoises ou portant des masques, interprétés par les onze comédiens de la troupe du Théâtre de la Ville. Sur le plateau sont alors convoqués un ethnologue, un prêtre, un homme d’affaires, un inspecteur, des témoins et jurés. Tous vont porter la controverse jusqu’en direction du public. Il s’agit de savoir si l’espèce Paranthropus erectus, plus simplement appelée Tropi (et totalement inventée par Vercors), appartient à l’espèce humaine. Dans la négative, on pourrait alors l’exploiter à volonté et sans scrupules, tout comme la colonisation a pu prétendre assujettir tous les peuples considérés inférieurs.

Si la présidente du jury estime au final que la ­victime appartient à l’espèce humaine mais que Douglas Templemore, ne pouvant le savoir, « est déclaré à l’unanimité non coupable », il ne s’agit pas d’en rester là. Un épilogue lanceur d’alerte nous rappelle que les ­évolutions technologiques et biologiques sont liées aux ­intérêts économiques, qu’elles « engagent l’avenir de l’humanité » et « interrogent notre libre arbitre ». Un libre ­arbitre que Vercors mit sans cesse en pratique, que ce soit lorsqu’il entra dans la Résistance ou lorsqu’il se mobilisa pour le combat anticolonialiste et « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». Cette présence à l’Histoire est peut-être ce qui différencie l’homme de l’animal. Marina Da Siva

Zoo, jusqu’au 12 avril au Théâtre de la Ville-Espace Cardin (1 avenue Gabriel, Paris 8e. Tél. : 01.42.74.22.77).

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Tchekhov, un vivant à Alfortville

Jusqu’au 24 avril, au Théâtre-Studio d’Alforville (94), Christian Benedetti propose une intégrale Tchékhov ! Avec la même équipe de comédiens, les classiques d’abord ( Oncle Vania, La Cerisaie, Trois soeurs, La Mouette, Ivanov), suivis des neuf pièces en un acte et de Sans Père en mai… Une exploration exaltante de l’univers du dramaturge russe.

Christian Benedetti anime, depuis 1997, le Théâtre-studio d’Alfortville. Il en a fait un laboratoire de théâtre à vif, chaleureux, inventif. Depuis la Mouette, il y a plus de dix ans, spectacle ô combien mémorable, il poursuit une exploration exaltante de l’univers de Tchekhov. Ces temps-ci, sous le titre générique de Tchekhov, 137 évanouissements, il propose « l’intégrale » du théâtre de celui qui affirmait : « Le rôle de l’écrivain est de décrire une situation, si honnêtement, que le lecteur ne peut plus s’en évader. » Et le spectateur donc ! Pari tenu haut la main lors des représentations des Trois sœurs et de la Cerisaie… C’est joué allegro vivace (le rythme souhaité par l’auteur, face à Stanislavski noircissant le tableau), avec des élans, des embrassades, des pleurs, des saillies grotesques, des mélancolies vite oubliées, sur un fond de tristesse gaie, tiens, un oxymore. Un rien de meubles et d’accessoires (armoire, divan de velours rouge, chaises, tables, un samovar entrevu) apportés puis ôtés à vue par les acteurs au gré des situations.

Entrées et sorties rapides, on ne s’installe pas, du nerf, du jus émotif. On sent le beau travail d’une bande soudée, un bonheur d’être ensemble. On les retrouve, pour la plupart, dans l’une et l’autre pièce sous un visage différent. Les trois sœurs (Macha-Stéphane Gaillard, Olga-Marilyne Fontaine, Irina-Leslie Bouchet) font un bouquet de féminités anxieuses. Benedetti est souverain deux fois, en Verchinine, capitaine amoureux, en Lopakine, fils de moujik délicat et « pragmatique », devant Brigitte Barilley, Lioubov virevoltante, vivant pivot de la Cerisaie, qui se clôt sur l’abandon de Firs, vieux serviteur qui regrette le servage, que Jean-Pierre Moulin, l’aîné de la troupe, campe avec une rare élégance. Malheur du critique, condamné à citer des interprètes en rang d’oignon, sans pouvoir s’attarder sur leur juste poids d’humanité dans des peaux diverses. Ce sont Helen Stadnicki, Martine Vandeville, Olivia Brunaux, Vanessa Fonte, Philippe Crubezy, Daniel Delabesse, Alain Dumas, Alex Mesnil, Marc Lamigeon, Baudouin Cristoveanu et Julien Bouanich. Le trait de génie de Benedetti est dans ces « évanouissements », éclairs du sens en suspens, quand les gestes se figent dans l’expectative. Jean-Pierre Léonardini

L’intégrale se déploie jusqu’au 24/04. En mai, s’ajouteront Sans père et les neuf pièces en un acte. Théâtre-studio, 16 rue Marcelin-Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56) : www.theatre-studio.com

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La culture, un art de vivre

Quelle politique culturelle pour ce troisième millénaire ? La culture est un domaine maltraité, voire ignoré, des débats médiatiques ou interventions publiques des candidats à la présidentielle. Avec ce constat alarmant, partagé par les acteurs des arts et lettres : la perte d’influence d’un ministère de la Culture, assujetti aux diktats de Bercy et de l’Élysée. Seuls deux candidats, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel, y consacrent un chapitre de leur programme, envisageant de porter le budget consacré à l’art, la culture et la création, à 1% du PIB. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de notre consœur Marie-José Sirach qui pose les termes du débat. Yonnel Liégeois

À quoi mesure-t-on la grandeur d’un pays ? À son économie, à son PIB, à sa puissance militaire, au nombre de ses milliardaires, soutiennent les technocrates et les va-t-en-guerre de tous les pays… À sa politique sanitaire, éducative et culturelle, revendiquent les citoyens. Pourtant, ce sont ces secteurs-là qui sont abandonnés, pillés, asphyxiés au nom de la concurrence et du capitalisme mondialisé.

L’absence de débat sur les enjeux de la politique culturelle lors des élections présidentielles n’est pas chose nouvelle. La valse des ministres de la Culture depuis vingt ans en dit long sur la place que nos dirigeants accordent au sujet. Or, un pays qui abandonne sa culture au marché fait l’impasse sur la création, sur l’éducation artistique, l’éducation populaire. Un pays qui menace le service public de l’audiovisuel, privatise l’imaginaire, tourne le dos à la créolisation inéluctable, est un pays en voie de récession, qui laisse le champ libre à l’obscurantisme, à la peur de l’autre et se replie sur lui-même.

Partout, ça sent la poudre : en Ukraine, au Mali, au Yémen ou en Syrie. Cet état du monde devrait nous alerter sur la nécessité de changer de grille de lecture. Reposons la question : à quoi pourrait-on mesurer la grandeur d’un pays ? À sa création, à son cinéma, à son théâtre, à ses musées, à ses bibliothèques, à ses librairies, à la liberté de la presse, à son audiovisuel public, à son réseau diplomatique et culturel partout dans le monde. À la capacité de la force publique de soutenir ses artistes, de leur permettre de créer librement, de vivre de leurs métiers. À la fréquentation des œuvres de l’esprit, à tous les âges de la vie, que l’on soit pauvre ou riche, que l’on habite une métropole ou un village.

Pendant les confinements, les artistes se sont mobilisés pour maintenir ce lien essentiel avec un public privé de culture. Depuis la guerre en Ukraine, ils se mobilisent encore, ouvrant grand les portes des théâtres, des cinémas, des opéras, des bibliothèques contre la barbarie. Les artistes montent au front. Marie-José Sirach

À lire : Une culture renouvelée

Au choc des confinements, face aux défis de ce troisième millénaire, il est vital de réhabiliter la culture, écrivent, dans Pour une politique culturelle renouvelée, Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin. Le premier fut directeur du Centre national des arts du cirque, le second conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture. Priorité effective enfin accordée à l’éducation artistique, création de petits lieux culturels dans les zones rurales et périurbaines, redéfinir le rôle des scènes et théâtres publics pour en faire des lieux de vie et pas seulement de représentation, instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des restaurants et des hôtels dans les zones festivalières…

Telles sont certaines des propositions et pistes d’action, étayées sur une analyse fine de la situation présente, que les auteurs versent au débat public. Pour une vraie démocratie culturelle, en réponse aux interrogations pertinentes de Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes : « Sommes-nous en train de devenir obsolètes ? Des lieux réservés aux artistes et à un “public professionnel” d’habitués ? Pour qui existons-nous ? ». Aux urnes, citoyennes et citoyens, pour l’avenir de la culture aussi ! Yonnel Liégeois

Pour une politique culturelle renouvelée, de Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin (éd. Actes Sud, collection Domaine du possible, 448 p., 22€).

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Ukraine, syndicalistes en guerre

Le 25 mars, la CGT organisait un échange web avec les syndicalistes ukrainiens. Sous l’égide d’Eva Emeyriat, rédactrice en chef du mensuel La vie ouvrière/Ensemble, les témoignages de Natalia Levystska et d’Olessia Briazgounova, respectivement vice-présidente et secrétaire internationale de la KVPU, la Confédération des syndicats libres d’Ukraine.

Cette guerre dure depuis huit ans dans notre pays, mais depuis le 24 février, le monde a changé, nous connaissons une agression terrible de la Russie. Malgré toutes nos difficultés, nous montrons à tout le monde que nous savons résister. Les syndicats continuent de fonctionner parfois en distanciel, parfois dans nos bureaux, la priorité étant d’aider les gens. Malheureusement, il y a peu de nos représentants à Kyiv [Kiev, NDLR], beaucoup se battent les armes en main. Certaines entreprises continuent de tourner, les mines sont opérationnelles. On essaie de maintenir les entreprises pour éviter les catastrophes écologiques. Aujourd’hui, nous luttons pour notre survie et pas pour nos conditions de travail !  On connaît depuis le début de la guerre des choses inimaginables, avec des bombes lâchées sur des civils…

Plus de 115 enfants sont morts

Plus de 200 écoles et hôpitaux ont été détruits, beaucoup de civils passent leur journée dans le métro, nos enfants doivent se cacher, se terrer, car une personne a pris la décision d’attaquer notre pays. Plus de 115 enfants sont morts,  morts par ce que Poutine n’aime pas l’Ukraine, n’aime pas le fait que nous soyons indépendants, mais nous le sommes et nous le resterons ! Le soutien de nos partenaires syndicaux partout en Europe, dans le monde, est crucial et nous vous en remercions.  Je suis originaire de l’est du pays, mes parents ont dû fuir le Donbass par le passé, c’est donc la deuxième fois que nous avons dû abandonner nos maisons, des millions de gens ont fui vers l’ouest de l’Ukraine, ce qui se passe est inimaginable au 21e siècle !

Ici, le droit international ne s’applique plus

Simplement, ce qu’il se passe n’est pas seulement le fait de Poutine, mais c’est aussi la faute de nombreux Russes qui ont peur de parler et de dire la vérité. J’estime que la Russie est responsable d’actes de guerre comparables à ceux commis pendant la Seconde Guerre mondiale. Voyez ce qu’il se passe dans les villes russophones Marioupol, Kharkiv ! Là bas,  ils détruisent les livres, les manuels scolaires, comme les nazis ils menacent les profs, les obligent à faire cours en russe… Des personnes sont forcées à l’exil dans des régions éloignées de Russie, pour une durée de deux ans. Il s’agit ni plus ni moins de déportations, ce que notre peuple a déjà connu.

À Kharhiv, une personne qui a connu la Seconde Guerre mondiale et les camps nazis a été tuée il y a quelques jours. Poutine utilise des bombes au phosphore interdites par le droit international, mais ici, le droit international ne n’applique plus.

Ce pays [la Russie], qui se dit être un grand pays, se comporte comme un agresseur, un voleur !  Nous avons besoin d’aide, car c’est très difficile de travailler, de poursuivre notre activité syndicale, et nous sommes reconnaissants du soutien que vous nous apportez, ainsi qu’aux réfugiés. Mais nous avons aussi besoin d’aide militaire, car la situation est critique, surtout dans les villes assiégées. L’Ukraine a toujours été un pays paisible qui n’a jamais agressé personne, soyez conscients camarades que nous luttons ici et résistons pour protéger les valeurs démocratiques européennes qui sont aussi les vôtres !

De nouveau, je vous le demande, nous avons besoin de votre aide, de votre solidarité. Je sais que le monde nous voit lutter, je sais que nous allons vaincre. Ce que je veux, c’est voir la Russie disparaître de mon pays. Natalia Levystska

Femmes et jeunes, l’horreur et la violence

La guerre a pris une autre dimension. Elle se déroule au mépris des règles internationales. L’horreur est là, il y a les pillages, les meurtres, il faut aussi parler des conséquences terribles de la guerre sur les femmes et les jeunes. Il faut parler des viols, de la violence faite aux femmes. Des femmes qui vivent actuellement terrées dans les sous-sols depuis des semaines. Certaines accouchent sous les bombardements, dans le métro. Autant de femmes qui, autrefois, menaient une vie paisible, normale. Tout comme les jeunes qui, auparavant, travaillaient dans les mines, les transports, les centrales nucléaires, et dont beaucoup ont été tués sur la ligne de défense territoriale.

Des mères seules, sans rien

Beaucoup de gens ne peuvent plus travailler et sont privés de tout moyen de survie. Les travailleuses, quant à elles, ont énormément souffert, elles occupaient des emplois principalement dans le tertiaire, le tourisme, dans le secteur privé, là où plus rien ne fonctionne. Des mères seules sont sans rien. Heureusement, l’aide humanitaire et des bénévoles sont là…

Comme une partie de l’économie continue de fonctionner, d’autres femmes sont toujours au travail, mais dans des conditions périlleuses, sous les bombes, les missiles. Par exemple, le train entre Lviv et Kramatorsk qui devait évacuer des civils et cent enfants a été récemment bombardé. Des employées qui travaillent pour l’équivalent de la SNCF sont mortes. Par ailleurs, il faut aussi être vigilant sur les conditions dans lesquelles les femmes fuient les zones de guerre et arrivent dans d’autres pays. Il va falloir absolument contrôler la façon dont l’aide est apportée, le danger est grand de voir des criminels monter des réseaux d’exploitation, de traite sexuelle.

Une crise alimentaire internationale

Enfin, si cette guerre a pour objectif de toucher les enfants, les femmes, les civils, il faut aussi avoir conscience que la cible est également l’économie de notre pays. Marioupol, qui est quasiment rasée aujourd’hui, est une ville industrielle, tout comme Kharkiv. L’objectif des Russes ? Détruire nos infrastructures, afin que les jeunes Ukrainiens n’aient pas d’avenir. Car, quand on n’a pas de travail, on n’a rien à manger ! À ce sujet, il faut savoir qu’il y a d’ailleurs aussi des attaques contre les exploitations agricoles afin que l’on ne puisse plus rien semer et que cela nous conduise à une crise alimentaire.

Si on parle de crise alimentaire en Ukraine, il y aura en conséquence une crise alimentaire en Europe et en Afrique. C’est du terrorisme pur et dur, les conséquences seront mondiales ! Nous sommes très reconnaissants de l’aide qui nous est apportée et qui est cruciale pour nous. Celle-ci ne nous permettra pas de revenir à notre vie d’avant, alors il faut continuer d’exiger de la Russie qu’elle cesse cette guerre. Olessia Briazgounova

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Plainte pour disparition alarmante

Histoire d’en rire… En ce 1er avril, Chantiers de culture vous propose de nouveau la chronique de Jacques Aubert. Publiée la première fois en 2018, elle ne cesse de dérider les zygomatiques de moult lectrices et lecteurs. De l’humour déjanté pour l’auteur de Cela dit…, un savoureux recueil de nouvelles ! Yonnel Liégeois

Ce matin, je me lève, je n’ai plus de zizi !

Je cherche, je tâte, je regarde dans la glace : rien ! Je demande à Jeanine. Elle me dit que ce n’est pas elle et que, d’ailleurs, ça fait un bon bout de temps qu’elle ne l’a pas vu. Je cherche dans mes pantalons, des fois que… Rien !

Je m’habille en vitesse, je sors, je croise la concierge, elle rigole. « Si vous croyez que j’ai le temps de m’occuper des zizis de l’immeuble ! J’ai bien assez de travail comme ça avec les crottes de chien ». Sur le trottoir, j’avise une jeune femme de mes connaissances, je lui en parle. « Tant mieux », qu’elle me dit, « ça nous fera des vacances ! ». Je n’en crois pas mes oreilles. Je vais au Zizistore, c’est comme pour le beurre, ils sont en rupture de stock. Il parait que les chinois achètent les zizis au kilomètre. Je file à la zizithéque municipale : fermée définitivement, faute de crédit. Je vais aux Zizis trouvés : « Sûr qu’on en a, le vôtre, il ressemble à quoi ? On ne vous donnera rien sans dépôt de plainte avec description de l’original ».

Je me rends au commissariat de police. « Bonjour, je viens parce que j’ai perdu mon zizi ». Je ne vous raconte pas l’accueil, tout le monde s’en fout, et ils rigolent ! « Z’aviez qu’à pas le mettre n’importe où », à les en croire, c’était de ma faute. « Il ne serait pas parti en Syrie, des fois ? Sans compter que si on le retrouve et qu’il est mal garé, l’amende va être salée ». J’étais outré ! Une policière au sourire en berne veut bien prendre ma plainte. « Bon, je vous écoute : c’est quoi le problème, pourquoi vous le voulez, ce zizi ? ». Alors je lui explique. Outre la technique urinaire, c’est important socialement, psychologiquement… « Ah bon ! Parce que moi qui n’en aie pas, vous trouvez que ça me manque ? ». « J’ai pas dit ça », je lui réponds… « Vous trouvez peut-être que je suis moins bien lotie que vous ? ». « Mais non, je vous assure ». En fait, j’ai bien vite compris que j’étais impuissant à me faire entendre.

Alors, je suis sorti et de guerre lasse, je suis rentré chez moi. En poussant la porte, j’ai dit : « Jeanine, pour le zizi je n’ai rien trouvé mais il parait que ce n’est pas si grave. Jeanine, Jeanine ? » Jeanine… Merde, elle était partie. Jacques Aubert

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Femmes en première ligne

Une petite robe à fleurs au théâtre du Rond-Point (75), La faculté des rêves aux Amandiers de Nanterre (92), Au bord au théâtre de La Colline (75) : trois spectacles, magistralement incarnés, qui placent la gente féminine au-devant de la scène ! Entre désarrois personnels, utopies avortées et interrogations collectives.

Blanche l’affirme : elle ne cachera rien, elle dévoilera tout de ce jour où J’avais ma petite robe à fleurs ! C’est l’assistante de production d’une émission de télé-réalité à fort audimat qui l’a contactée. La proposition ? Livrer à la caméra, gracieusement fournie, les souvenirs et conséquences du viol dont elle fut victime trois ans plus tôt… Si son témoignage est suffisamment percutant et convaincant, face à celui des autres « prétendantes-concurrentes », elle sera sélectionnée pour le direct en plateau. La jeune femme, encore shootée aux médocs contre la déprime, est confiante, une opportunité peut-être pour se libérer d’un traumatisme toujours aussi pesant…

« Je me souviens avoir été en colère un soir après un reportage à la télévision, très intrusif, sur une jeune femme anorexique », commente Valérie Lévy, l’auteure de la pièce. Et la metteure en scène Nadia Jandeau d’ajouter : « Le voyeurisme de la télé-poubelle qui s’immisce dans nos vies, sorte de pillard vénal, m’apparait abject et dévastateur » ! La parole libérée sous les projecteurs se révèlerait-elle authentiquement salvatrice ? Entre illusion et désespoir, devant cette nudité mentale ainsi exposée sous les traits lumineusement fragiles de la comédienne Alice de Lencquesaing, la détresse de Blanche autorise l’auditoire à en douter.

Un désespoir mâtiné de révolte radicale qui agite aussi la pensée et les actes de Valérie Solanas, l’activiste américaine tirant à trois reprises en juin 1968 sur Andy Warhol, l’icône du pop-art ! Dans une mise en scène très imagée et colorée, à la démesure du fantasque dandy new-yorkais et de l’iconoclaste féministe, Christophe Rauck s’empare avec maestria du roman de Sara Stridsberg, La faculté des rêves. Et de nous conter en des séquences saisissantes, de sa jeunesse vagabonde à son émancipation dans le monde des arts et lettres, les heurts et malheurs d’une femme animée d’une haine viscérale contre le capitalisme et le patriarcat. Auteure du Scum Manifesto, un pamphlet qui invite la gente féminine à « renverser le gouvernement, éliminer le système d’argent et le sexe masculin »…

Des propos et images choc qui illustrent les excès et outrances mais aussi la détermination de l’héroïne ! « Sur fond d’un pays en pleine guerre du Vietnam, c’est le visage d’une Amérique puritaine, conservatrice et patriarcale qui apparaît », commente le metteur en scène. « C’est dans cet univers-là, où les hommes même les plus progressistes considèrent la femme comme inférieure, que se débat Valérie Solanas, avec ses coups de gueule et ses éclats de révolte ». Sous les traits de Cécile Garcia-Fogel dans le rôle-titre, éblouissante de présence, percutante de vérité et de convictions, entourée de partenaires convaincants à l’égal talent.

Une interprétation exceptionnelle qui bouscule et fascine aussi le public de la petite salle de la Colline dès que Cécile Brune, seule Au bord de scène, libère les premiers mots de la pièce écrite par Claudine Galea ! Dans un décor sobre et aux couleurs presque apaisantes, s’affiche pourtant l’horreur en filigrane : la silhouette d’une femme tenant en laisse un homme nu… L’image, révoltante, a fait le tour du monde, une soldate américaine photographiée en train de promener un prisonnier du camp d’Abou Ghraib, tel un animal de compagnie. Choquée, traumatisée par cette image avilissante, bouleversée devant un tel acte de torture et d’inhumanité absolue, posé en outre par une personne qui contredit tous les poncifs sur le genre féminin, l’auteure butera longuement devant la feuille blanche.

Avant de coucher sur le papier, entre poésie et crudité, ce florilège de paroles d’une bouleversante puissance, avant de soulever pour elle et nous, durant soixante minutes et pas une de plus, une série de questions toujours d’une brûlante actualité à l’heure du conflit en Ukraine : les prémisses de cette volonté de puissance, de destruction et d’humiliation, la figure de la femme dans l’imaginaire collectif, les carences liées à une enfance maltraitée, les effets d’une sexualité déviante… Plus et mieux qu’un spectacle subtilement orchestré par Stanislas Nordey à la baguette, envoûtant et prenant en la magistrale incarnation de Cécile Brune, une réflexion à portée de tous, hautement salutaire et philosophique, sur le droit à la vie et à la dignité. Un vibrant plaidoyer en l’humanité retrouvée. Yonnel Liégeois

J’avais ma petite robe à fleurs : jusqu’au 27/03 au Rond-Point (75), le 31/03 au théâtre Jean-Vilar de Suresnes (92). La faculté des rêves : jusqu’au 08/04 au théâtre Les Amandiers de Nanterre (92), les 13 et 14/04 à L’Onde, théâtre de Vélisy (78). Au bord : jusqu’au 09/04 à La Colline, théâtre national (75).

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1962, les accords d’Évian

Le 19 mars 1962, il y a 60 ans, au lendemain des accords d’Évian est instauré un cessez-le-feu entre la France et l’Algérie. La fin d’une opération de « maintien de l’ordre » décrétée en 1954, d’une guerre coloniale qui n’aura jamais voulu dire son nom… Avec un bilan tragique : 400 000 morts du côté algérien, 30 000 du côté français, plusieurs milliers chez les harkis.

Le 1er novembre 1954, en Algérie, les Monnerot, un couple d’instituteurs français, tombent dans une embuscade dans les Aurès. Auparavant, un jeune Français est abattu devant la gendarmerie de Cassaigne (redevenue Sidi Ali après l’indépendance). Le tout nouveau Front de libération nationale (FLN) vient de donner le coup d’envoi de l’insurrection d’un peuple algérien revendiquant son indépendance. Le gouvernement français, dirigé par Pierre Mendès France, riposte par des opérations de «maintien de l’ordre». Et François Mitterrand, le ministre de l’Intérieur, déclare le 5 novembre 1954 : « La seule négociation, c’est la guerre ». Et guerre il y aura, dont le bilan s’établira à 400 000 morts du côté algérien, 30 000 du côté français, plusieurs milliers chez les harkis.

Référendum pour l’indépendance

En 1956, les premières tentatives de négociation échouent du fait d’une initiative de l’armée de l’air française : le détournement de l’avion qui emmène Ahmed Ben Bella, le leader du FLN, du Caire au Maroc. Sa détention à la prison de la Santé rend impossible la poursuite de la discussion. D’autres suivront, notamment en 1958, qui échouent avec l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir au printemps et la chute de la IVème République à l’automne. Incertain après le « Je vous ai compris » proclamé par le général depuis le balcon du Gouvernement général d’Alger le 4 juin, l’avenir de l’Algérie se précise un an plus tard avec l’annonce d’un référendum d’autodétermination. Ce qui cristallise les oppositions. D’un côté, des civils français alliés à des militaires félons ont donné naissance à l’Organisation armée secrète (OAS) animée par la violence du désespoir. De l’autre, le FLN s’est engagé dans une guerre d’usure en vue de peser sur les inévitables négociations.

Elles auraient dû démarrer à Évian au début de 1961. Mais pressentant le danger, l’OAS assassine Camille Blanc, le maire de la ville qui avait accepté de les héberger. D’autres pourparlers sont entamés quelques mois plus tard, sans résultat. C’est aux Rousses, une station de sports d’hiver du Jura, que tout va se nouer en dix jours à compter du 8 février 1962. Dans le plus grand secret : Louis Joxe, ministre des Affaires algériennes, Jean de Broglie, secrétaire d’État au Sahara, et Robert Buron, ministre de la France d’Outre-Mer, arrivent, déguisés en sportifs, devant le chalet du Yéti, un hangar surmonté d’un étage habitable occupé par le couple Lison, qui assurera l’intendance. La délégation algérienne, conduite par Krim Belkacem, arrive de la Suisse toute proche et y retourne chaque soir. Sur la table : le cessez-le-feu, le sort des pieds-noirs, celui du Sahara et des bases militaires, notamment de Mers el-Kébir.

Les Rousses, avant Évian

Avec un ordre de l’Élysée : il faut aller vite. De Gaulle dit à Louis Joxe : « Réussissez ou échouez, mais ne laissez pas la négociation traîner en longueur ». Tandis que la délégation algérienne joue l’usure, l’OAS multiplie les attentats meurtriers, tant en métropole qu’en Algérie. Le 18 février, à trois heures du matin, Louis Joxe tient son « papier » : un cessez-le-feu sera proclamé, les pieds-noirs auront trois ans pour choisir leur nationalité, la France disposera de la base navale de Mers el-Kébir pendant 15ans (elle en demandait 99) et, pour quelque temps encore, des bases de Reggane et Colomb-Béchar pour les lancements de fusées et les essais nucléaires. L’accord des Rousses est soumis à Ahmed Ben Bella, sorti de prison mais maintenu en résidence surveillée, avant le round final de négociations qui se tiendront à compter du 8 mars à l’hôtel du Parc, un palace d’Évian.

Le 18 mars, les délégations se serrent la main, ce qui leur avait été interdit jusque-là. Le cessez-le-feu est déclaré le 19 mars 1962 à midi. Le 8avril, la métropole vote par référendum l’indépendance de l’Algérie, qui la confirmera par le même moyen le 1er juillet suivant. Alain Bradfer

Pleins feux sur l’Algérie

Signé Benjamin Stora et Georges-Marc Benamou, le documentaire en cinq épisodes C’était la guerre d’Algérie tente de faire la lumière sur un conflit qui exacerbe encore les mémoires d’une rive à l’autre de la Méditerranée : de « l’enfumage des indigènes » par l’armée française à l’élimination par le FLN des rivaux de la lutte anticoloniale…

De 1954 à 1962, une sale guerre de huit ans racontée dans toute sa complexité en près de cinq heures d’images et de commentaires. Fort d’archives inédites et de témoignages de premier plan, un document d’une qualité rare qui explique plus qu’il ne justifie, interroge plus qu’il ne conclue, met en perspective plus qu’il ne schématise… Entre douleurs et rancœurs, une série de haute teneur et au souffle libérateur qui se veut plaidoyer pour une histoire éclairée et assumée par chacun des protagonistes. Yonnel Liégeois

Disponible jusqu’au 12 juillet, sur la plate-forme de France.tv

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Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Le 25 mars, au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), se joue Congo jazz band de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté. Entre humour et tragédie, nous est conté un siècle de colonisation belge du Congo ! Une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire.

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie. La conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… Entre jeu, musique et chant, les interprètes de cet original Congo jazz band, créé lors des Francophonies de Limoges en 2020, mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant plus de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons, évoquées sous forme de moult séquences contées et dansées. Entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez, chantez, gémissez et espérez à la vision de cet incroyable Congo jazz band… Ne manquez surtout pas ce rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan.

Le 25/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry. Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

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Padura, au vent de l’histoire

Avec Poussière dans le vent, le romancier cubain Leonardo Padura signe une superbe fresque sur l’amitié, l’amour, l’exil, la révolution. Un roman à la fois épique, lyrique, historique. Une saga généreuse qui reste longtemps en tête, une fois le livre refermé.

Ce jour-là, ils sont tous sur la photo. Souriants ou grimaçants, ils prennent la pose, pressés de trinquer à la nouvelle année. Un rituel depuis leurs années d’étudiants. Nous sommes le 31 décembre 1989. Le mur de Berlin est tombé quelques semaines auparavant, mais aucun d’eux n’imagine les conséquences pour leur vie, leur pays. Sur la terrasse ombragée et parfumée de la maison de Fontanar, un quartier autrefois résidentiel de La Havane, les nouvelles du monde ne sont pas terribles, mais la joie de fêter ensemble une nouvelle année balaie les doutes et les craintes.

Sur cette photo sépia, il y a Clara, l’épicentre du groupe, et Elisa, Horacio, Irving, Dario, Bernardo, Walter, Liubia, Fabio, Joël. « Le Clan ». Des amis à la vie à la mort, nés la même année que la révolution. Ensemble, ils ont grandi, étudié, aimé dans cette île à la silhouette de caïman avec cette insouciance propre à la jeunesse, avec la conscience de vivre dans un pays différent, fiers de leur singularité, fiers de leur insularité, fiers de leur révolution, celle-là même qui leur a permis de devenir ingénieurs, médecins, architectes, professeurs, de lire toute la littérature mondiale, parfois sous le manteau, mais de lire…

L’île prise en étau

Ce 31 décembre 1989, le vent de l’histoire a tourné et souffle le froid. Le bloc socialiste s’effondre. Le blocus américain empêche tout commerce. L’île est prise en étau. Les slogans, aussi révolutionnaires soient-ils, ne suffisent pas à nourrir une population affamée. Pour beaucoup de Cubains, l’exil sera la seule issue possible, longtemps sans espoir de retour. Tous les membres du Clan finissent par partir, les uns après les autres, la mort dans l’âme. Seule Clara restera dans cette maison-refuge. « Putain, mais qu’est-ce qui nous est arrivé ? » Cette question, chacun des protagonistes va se la poser, sans cesse, tandis que Leonardo Padura déploie son roman comme une mappemonde déchirée dont il recollerait les morceaux.

De La Havane à Miami, de New York à Tacoma, de Madrid à Barcelone, Padura tire, tresse, démêle les fils d’une histoire puzzle où l’amitié, l’amour, l’exil racontent l’histoire de Cuba sur un demi-siècle à travers la destinée de ses protagonistes . Une histoire qui ne leur a pas fait de cadeau. Il signe l’un de ses plus grands romans, une saga dont la construction nous tient en haleine, où la complexité des hommes croise le fer avec le chaos du monde. Un roman d’une lucidité féroce et tendre qui conjugue idéal révolutionnaire, désenchantement, amour et amitié. Marie-José Sirach

Poussière dans le vent, de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis (éd. Métailié, 640 p., 24€20).

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