Au Théâtre 14 (75), Lucie Berelowitsch présente Port-au-Prince et sa douce nuit, la pièce de Gaëlle Bien-Aimé. Au cœur du chaos qui sévit en terre haïtienne, le cri d’amour d’un jeune couple. D’une capitale fracassée à une idylle meurtrie, la chaleur d’une passion en dérive.
Dans une chambre de Port-au-Prince, à la lumière d’une bougie, un couple s’aime et doute, se souvient et s’interroge au rythme d’une ville en proie à la violence. Zily veut partir mais Ferah, qui travaille à l’hôpital de la ville, ne se résout pas à quitter son île. Que dire, que faire, que décider ? Au rythme du souffle des amants, la pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé (Prix RFI Théâtre 2022) se déploie dans la chaleur moite d’un clair-obscur créole. Dans une langue musicale et poétique,Port-au-Prince et sa douce nuit est une véritable déclaration d’amour à cette capitale autrefois joyeuse, aujourd’hui ruinée par des années de chaos. Depuis sa création au Festival des langues françaises de Rouen en 2023, de représentation en représentation, l’œuvre s’est affinée, enjolivée. Un bijou littéraire devenu joyau théâtral !
Dans la nuit déchue d’une cité des Amériques, amas de pierres et tombeau de misères tant par les séismes que par l’errance politique et les bandes mafieuses, le jeune couple se retrouve ainsi au pied du mur : fuir ou rester ? D’une étreinte l’autre, de leur passion partagée à l’amour viscéral éprouvé pour leur terre, l’aspiration à la liberté et au bonheur fissure leur devenir… La mise en scène épurée, chaude et colorée de Lucie Berelowitsch, la directrice du CDN de Vire, fait chanter et pleurer les accents créoles. La pièce est servie par deux comédiens d’une incroyable puissance évocatrice (Sonia Bonny, Lawrence Davis), d’une irradiante et sensuelle humanité : un vrai bonheur et grand plaisir de retrouver ce spectacle à l’affiche d’une salle parisienne réputée ! Yonnel Liégeois, photos Samuel Kirszenbaum
Port-au-Prince et sa douce nuit : du 06 au 22/03, du mardi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49 77). Les 24 et 25/04, au Préau-CDN de Vire, le temps fort haïtien.
Au théâtre Paris-Villette (75) pour l’un, au Canal théâtre à Redon (35) pour l’autre, se jouent R.O.B.I.N et Oiseau. Deux spectacles « Jeune Public », respectivement mis en scène par Maïa Sandoz et Anna Nozière, qui traitent de précarité et de mort. Entre humour et sérieux, deux propositions qui réjouiront aussi les parents.
Christabelle et Robin vivent une enfance heureuse, dans une famille aimante. Las, précarité et pauvreté frappent à la porte. Au point de devoir voler pour subvenir à leurs besoins, avoir de quoi manger et s’habiller, vivre ou survivre en quelque sorte… Se livrer à quelques petits larcins, non par vice, par nécessité ! Jusqu’au jour où la gamine se fait arrêter et emprisonner, alors que son frère réussit à s’échapper et disparaît de la circulation.
« Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres », constate la metteure en scène Maïa Sandoz, à l’unisson de Clémence Barbier et Paul Moulin, les deux autres co-auteurs de la pièce. L’ambition du trio de choc avec un tel projet ? S’inscrivant dans la tradition orale et populaire des contes et légendes pour enfants, revisitant l’histoire de Robin des Bois, « inviter les jeunes spectateurs à voir le monde tel qu’il est, leur permettre de le comprendre et de le critiquer et, pourquoi pas, de passer à l’action ! ». Une affaire de justice sociale rondement menée, une cascade de rebondissements jusqu’à la mise en accusation de la société, la libération de Christabelle au terme de son procès. Des dialogues enlevés, de l’humour à profusion pour dénoncer l’injustice et, « commun commune », nourrir l’espoir d’un autre possible : une belle réussite !
Au même titre qu’Oiseau, la pièce écrite et mise en scène par Anna Nozière ! Un thème bien différent, la mort, pourtant traité avec semblable sensibilité et, osons l’écrire, légèreté. Un sujet grave, pourtant : Mustafa a perdu son papa, Paméla son petit chien, chagrin et tristesse sont au rendez-vous. Jusqu’à ce que les deux enfants rencontrent Françou, une copine de CP qui, mystère et miracle, sait comment on passe de l’autre côté… Revoir les disparus, renaître à l’espoir, la bande lance alors l’idée d’organiser une belle fête au cimetière ! Contre l’avis de la maîtresse d’école et d’une majorité de parents d’élèves, avec le soutien pourtant de quelques papas et mamans.
« Quand on commence à parler des personnes qu’on aime et qui sont décédées, tout le monde a quelque chose à raconter », commente Anna Nozière, « nos enfants ne devraient pas être exclus de ces échanges ». Pour l’auteure et metteure en scène, nous avons le devoir de partager avec eux des récits où la mort fait partie de la vie. « C’est ce que réclament les enfants d’Oiseau, ils revendiquent la parole ». En un mot, être considérés pour leur intelligence, leur capacité à faire face… Des adultes plus affolés que les enfants devant l’échéance de la mort, un superbe spectacle où l’imaginaire, l’innocence et la spontanéité des petits bousculent et transgressent la peur des grands. Sans mièvrerie ni pleurnicheries, servi par deux formidables comédiennes, entre humour et profondeur un beau regard sur la vie, touchant, poétique et puissant. Yonnel Liégeois
R.O.B.I.N, Maïa Sandoz : jusqu’au 02/03 au théâtre Paris-Villette (75), les 03 et 04/04 au théâtre du Fil de l’eau, Pantin (93).
Oiseau, Anna Nozière : le 28/02 au Canal théâtre, Redon (35). Le 07/03 au Dôme, Saint-Avé (56). Du 12 au 15/03 au CDN de Lorient (56). Les 27 et 28/03 au Théâtre national La criée, Marseille (13). Les 02 et 03/04 à La garance, Cavaillon (84). Le 15/05 à L’escapade, Hénin-Beaumont (62).
Au théâtre de L’épée de bois (75), Bernard Sobel propose L’exception et la règle (Bertolt Brecht) et La mort d’Empédocle (Friedrich Hölderlin). Pour l’une et l’autre pièce, un travail scénique en épure, du théâtre politique et poétique de belle facture.
Bernard Sobel propose, au théâtre de L’épée de Bois, deux spectacles d’importance qui parlent du monde d’une façon radicale dont on a perdu le secret. Il y a d’abord L’exception et la Règle, de Bertolt Brecht, pièce de 1933, l’année où, après l’incendie du Reichstag, il gagne le Danemark. La fable a lieu dans un désert asiatique parcouru par un marchand, un coolie chargé comme une mule et le guide de l’expédition. Les réflexes de classe agissant, le marchand abattra le coolie parce qu’il s’est senti menacé par l’homme de peine. Sous la forme d’un chœur, dix jeunes comédiens de la Thélème Théâtre École, assis en tailleur dans l’espace vide, se répartissent les rôles au fil d’une sorte d’oratorio dont l’unique musique serait celle du bourdonnement de la pensée dialectique.
Une démonstration parfaite, d’une main de maître
Suit le procès. Apparaissent, entre autres, les acteurs Marc Berman, Claude Guyonnet, Matthieu Marie, dans les rôles respectifs du marchand (acquitté en toute injustice immanente), du juge de mauvaise foi et du guide qui n’en peut mais. Ce travail scénique, en épure, révèle l’écorché du projet de Brecht, visant à rendre le réel intelligible, par-delà les apparences trompeuses de l’idéologie du possédant, laquelle de nos jours se veut hégémonique à l’échelle planétaire. Sans aucun doute, n’est-ce pas ? Le coolie a tendu sa gourde au marchand, qui affirme qu’il a cru que c’était une pierre destinée à le frapper. D’où son geste meurtrier. La démonstration est parfaite, fournie de main de maître par un poète qui met au jour sa conception du théâtre « épique », à l’heure où il étudie le marxisme.
La soirée se poursuit avec La mort d’Empédocle, de Friedrich Hölderlin(1770-1843), que Bernard Sobel avait déjà montrée en janvier 2023. Dûment reprise, cette épopée philosophique, dans laquelle le poète qu’on dira fou explore la raison d’Empédocle d’Agrigente (physicien, philanthrope, guérisseur et démocrate) de refuser la royauté et les cortèges d’honneur, demeure un sommet de la plus rigoureuse politique des signes.
Pour en arriver là, avec ce grand chant caractéristique des Lumières, dans notre ère d’extinction des feux, il faut bien toute une vie d’artiste conscient de l’état du monde au jour le jour. À quoi bon des poètes en ces temps d’incertitude ? soupirait un jour Hölderlin, en son temps d’idéalisme effervescent. À garder l’espérance, sans nul doute, quand bien même l’incertitude fait place à l’effroi. Jean-Pierre Léonardini
L’exception et la règle, La mort d’Empédocle : jusqu’au 02/03, du jeudi au samedi à 19h et 21h, le dimanche à 14h30 et 16h30. Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).
À la Petite croisée des chemins (75), Khadija El Mahdi présente et interprète Le théâtre et son double. La mise en espace du fameux texte d’Antonin Artaud, une série de courts essais sur le théâtre publiés en 1938. Entre génie et folie, une plongée hallucinée et masquée dans l’œuvre d’un magicien du verbe.
En l’espace réduit du petit théâtre du 15ème arrondissement de Paris, la proximité se fait plaisante, l’intimité réjouissante. Ni luxe ni lumières éblouissantes, point de rideau à lever ni de machinerie impressionnante, juste des petits coussins colorés pour asseoir notre impatience à l’intrusion de la comédienne…
Lumineuse, souriante, tout de noir vêtue et pieds nus, Khadija El Mahdi ouvre la séance, entame la conversation. Sur le ton de la confidence, nous relatant sa découverte de la scène, sa relation avec la tradition théâtrale balinaise et sa rencontre avec l’écriture d’Artaud, avec Le théâtre et son double: pour l’une et l’autre, le rapport fondamental avec le corps, l’intelligence et l’esprit intimement liés à la chair et au sang. Atteint de syphilis héréditaire, perclus de douleurs depuis sa prime enfance, shooté aux diverses drogues et aux électrochocs administrés durant ses internements psychiatriques, Antonin Artaud sait d’expérience de quoi il parle ! Entre génie et folie, il écrit poèmes et textes divers, s’improvise comédien reconnu sous la férule de Charles Dullin, rejoint les surréalistes pour s’en faire exclure par André Breton, avance la théorie d’un « théâtre de la cruauté » où la violence de l’acteur est censée réveiller la sensibilité du spectateur. Le théâtre ? Appétit de vie, faim et soif de culture sans bornes ni frontières.
Petits papiers lancés à la cantonade sous le portrait de l’écrivain inspiré, Khadija El Mahdi nous conte avec tendresse et conviction les épisodes marquants de la vie du bel Antonin : sa passion de l’écriture et de la scène, ses expéditions chez les indiens Tarahumaras du Mexique et en Irlande dont il sera expulsé, son accoutumance aux diverses drogues tant pour atténuer ses souffrances que pour divaguer en création, ses internements répétitifs en asile psychiatrique (Ville-Évrard, Ivry, Rodez)… Une vie incandescente, torturée, illuminée où la force du verbe, la virulence du propos, la puissance des maux et des mots explosent en l’interprétation captivante de la récitante. Qui nous revient, en un second temps, masquée et coiffée d’une parure indienne, encore plus émouvante et envoûtante quand, thèse fulgurante d’Artaud, l’esprit et le corps dans semblable enchevêtrement ne font véritablement plus qu’un en cet espace confiné, la Croisée des chemins portant alors bien son nom !
Le théâtre et l’art dans tous ses états ? Appétit de vie, faim et soif de culture sans bornes ni frontières, à corps et à cris selon Mômo, l’inoubliable et improvisé conférencier en janvier 1947 sur la scène mythique du Vieux-Colombier… Chantiers de culture ne se trompait donc point de folle lucidité lorsqu’il concluait son édito de présentation par les propos d’Artaud, extraits justement du Théâtre et son double : « Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim que d’extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Une affirmation qu’il devient urgent d’entendre et de faire sienne. Yonnel Liégeois
Le théâtre et son double, Khadija El Mahdi : jusqu’au 01/03, les vendredi et samedi à 21h. La petite croisée des chemins, 43 rue Mathurin Régnier, 75015 Paris (Tél. : 01.42.19.93.63).
Le nouveau théâtre populaire, le NTP, enchaine Le Tartuffe, Dom Juan, et Psychéd’un même élan. Trois mises en scène, trois esthétiques. En prime, des intermèdes éclairant le Grand Siècle.
Le nouveau théâtre populaire, le NTP, s’inspire de pionniers tels que Jacques Copeau, Charles Dullin, Maurice Pottecher ou encore Jean Vilar. Il est né à l’été 2009 dans un jardin de Fontaine-Guérin, village de mille habitants au cœur du Maine-et-Loire. La troupe, composée alors d’une douzaine de membres, a construit un théâtre de plein air pour y monter en peu de temps des grands classiques de la littérature. Depuis, chaque mois d’août pendant deux semaines, il présente trois œuvres jouées d’affilée, pour un tarif unique de 5€ la place. Quinze ans plus tard, un millier de spectateurs se presse, l’été, à Fontaine-Guérin où la convivialité n’entame en rien l’exigence artistique. Le collectif rassemble aujourd’hui 21 membres permanents, il fonctionne sur un mode démocratique défini par un manifeste, lu en amont de chaque représentation. En 2020, la troupe décide de faire une première création hors du jardin, en juillet 2021 au Festival d’Avignon et toujours en tournée : une trilogie de Molière Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché).
Dans l’esprit de Molière, la troupe construit un parcours sinueux d’une œuvre à l’autre en posant, avec l’auteur, la question des rapports, intime et politique, entre pouvoir et religion: Le XVIIe siècle de Louis XIV levait des yeux inquiets vers le ciel ! Il se manifeste dans les trois pièces sous forme d’un deus ex machina qui vient mettre fin aux dérèglements. Dans Tartuffe, un envoyé du roi sauve la mise à Orgon, dans Dom Juan, c’est le commandeur qui fait justice, et dans Psyché, Jupiter en personne propose un happy end. Le Ciel c’est le point d’ancrage d’une escroquerie, La Nuit, la fuite en avant d’un homme sans foi ni loi, La Fête, un ballet décomplexé où les dieux forniquent avec les humains. Entre les pièces, la troupe propose le Cabaret du Grand Siècle, sous forme d’une radio branchée Versailles, avec réclames d’époque, et interview de Monsieur, le duc d’Orléans, frère du roi, qui fait et défait les modes, et collectionne les mignons. Ambiance garantie, le temps de déguster son sandwich au bar aménagé pour l’occasion. Il n’est pas interdit d’échanger avec ses voisins et les artistes.
Avec Le Tartuffe ou l’Imposteur Léo Cohen-Paperman, sur le mode de la farce, démonte les ressorts comiques de la fable. De gag en gag, les jeux de scène ne sacrifient en rien les savoureux alexandrins. Pour Molière, ce n’était pas pour lui le moindre paradoxe que d’utiliser cette forme noble pour une comédie, mais il tricote si ironiquement langue vulgaire et sophistiquée que c’est un régal pour les acteurs d’en faire entendre la saveur. Le metteur en scène a choisi, parmi les trois versions de Molière, celle de 1667, sous-titrée L’Imposteur. Il en tire une farce impertinente, proche de la commedia dell’arte. Ce grand classique n’a pas encore livré toute sa sève et les artistes n’en finissent pas de l’explorer. Ici c’est dans un étroit couloir, entre deux portes qui s’ouvriront et claqueront maintes fois, derrière lesquelles les personnages se plaisent à écouter, que se situent les appartements d’Orgon. Le public est placé de part et d’autre de ce mini espace de jeu. Voici paraître toute la compagnie, les corps contraints dans de sinistres costumes noirs vaguement d’époque, en rangs serrés pour une oraison muette conduite par la mère d’Orgon, Mme Pernelle. La bigote vante le parangon de vertu qu’est Tartuffe, mais l’on sent déjà, par quelques mimiques impatientes, les jeunes gens-la servante Dorine et Elmire-la maitresse de maison bouillir de réticences aux sermons de la vieille. Léo Cohen-Paperman n’hésite pas à grossir le trait. Les actions sont menées allegro, les séquences s’enchainent sans temps morts. C’est à qui prendra l’autre de vitesse dans les jeux de scène : gifles, coups, bousculades, gestes et mouvements répétitifs. « Du mécanique plaqué sur du vivant », pour reprendre la formule de Bergson définissant le rire, comme chez Molière où, à ce que rapportent ses contemporains, les acteurs ne reculaient pas devant grimaces, mimiques outrées, gestes excessifs.
Émilien Diard Detœuf traite Dom Juan en libertin de notre temps, sous forme de parodie de Buster Keaton. En costumes contemporains, les personnages arpentent la salle, à commencer par Sganarelle qui vient nous raconter quel monstre est son maître. Les gradins sur lesquels les spectateurs du Tartuffe étaient assis sont devenus l’escalier conduisant à une mystérieuse porte, ouvrant sur le vide : tombeau du commandeur, entrée de l’enfer ou siège du Ciel invoqué à tout instant par Sganarelle, d’où viendra la vengeance divine. Dans l’inséparable couple valet-maître, c’est Sganarelle qui prend tous les coups : il trébuche, tombe, glisse et se casse le nez contre l’intraitable et incorrigible séducteur. Il tente de le sauver malgré lui et va jusqu’à chapitrer l’organe de ses délits tandis que Dom Juan fait feu de tout bois, des paysannes à quelques spectatrices draguées dans la salle… Casse-cou, Valentin Boraud doit l’être pour incarner ce serviteur en perpétuel déséquilibre entre ses convictions et les caprices d’un noble sans scrupules. Emilien Diard-Detœuf est un Dom Juan fidèle à la légende, d’une élégance détachée, jusque dans la mort.
Pour Psyché, la fête s’annonce par un défilé SM, dans la salle. Acteurs et actrices, en bas résilles, string et bustiers plongeants, provoquent le public en maniant fouets et onomatopées de rigueur. Cette tragi-comédie-ballet, d’une durée initiale de cinq heures, écrite avec le concours de Corneille et Quinault, fut donnée en 1671 dans la salle des Machines à Versailles, avec des intermèdes musicaux de Lully et une chorégraphie de Pierre Beauchamp. Avec une petite dizaine de saltimbanques pour un spectacle d’1h30. Julien Romelard en fait un cabaret contemporain déjanté. Il faut dire que l’histoire de Psyché l’est aussi. La pièce se passe entre l’Olympe, domaine des dieux et l’ici-bas des humains. Comme la reine de Blanche-Neige, Vénus apprend que, parmi les mortels, il y a plus belle qu’elle. Psyché ! Pour se venger, elle envoie son fils Eros planter une flèche maléfique dans le cœur de sa rivale. C’est sans prévoir que le dieu ailé tombera raide amoureux de sa proie, sans compter sur une Vénus en drag queen accompagnée de deux molosses tenus en laisse… La fantasmagorie de Molière se prête à une parodie trash, animée par un coryphée salace qui commente, gestes à l’appui et sur une musique techno, les amours tumultueuses d’Eros et Psyché qui conduisent la belle au tombeau. Quelques chansons plus tard, tout est bien qui finit bien. L’amour triomphe de la mort, Jupiter veille au grain. Un peu brouillonne, la mise en scène montre, question humour et fantaisie, que Molière demeure notre contemporain.
Avec ces trois pièces pour trois metteurs en scène, dix-huit acteurs et une scénographie commune, Le Ciel, la nuit et la fête proposent une traversée théâtrale réjouissante à voir en pièce détachée ou d’affilée. Un travail de troupe qui fait entendre ce que les œuvres du passé ont encore à nous dire. Espérons fort que ce triptyque s’offre une belle et longue tournée ! Mireille Davidovici
Le Tartuffe – Dom Juan – Psyché, Molière : mise en scène de Léo Cohen-Paperman, Emilien Diard-Detœuf, Julien Romelard. Avec : Marco Benigno, Pauline Bolcatto, Valentin Boraud, Julien Campani, Philippe Canales, Léo Cohen-Paperman, Emilien Diard- Detœuf, Clovis Fouin, Joseph Fourez, Elsa Grzeszczak, Eric Herson-Macarel, Lazare Herson-Macarel, Frédéric Jessua, Morgane Nairaud en alternance avec Camille Bernon, Julien Romelard, Claire Sermonne, Sacha Todorov. Durée : 6h45
Jusqu’au 09/03 pour l’un et le 22/02 pour l’autre, Lionel Courtot proposeDe Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron au Dejazet, Camille Granville Foi d’animal au Théâtre du Soleil. Des bêtes politiques aux animaux du fabuliste, une satire mordante et farcesque du temps présent.
Jean-Marie Besset a écrit De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, que met en scène Lionel Courtot au Théâtre Déjazet. Cette « fantaisie politique » installe donc face à face l’encombrante figure de « l’homme du 18 juin » confite dans l’histoire et celle, volatile, vibrionnante, de l’homme de la dissolution. En robe de chambre et pyjama rayé, il s’endort dans l’aile est de l’Élysée. Surgit le fantôme du Général. S’engage un dialogue, au cours duquel la haute existence passée de l’un va surplomber la vie présente aléatoire de l’autre. Les interrogations de Macron sur le monde actuel se heurtent au destin accompli du Général, qui eut affaire à des circonstances géostratégiques d’une envergure cardinale. Il le rappelle en brèves répliques, sur un ton paternaliste et bourru. Macron veut lui faire saisir, quitte à s’énerver, combien les enjeux ne sont plus les mêmes…
L’attraction gît dans l’aspect des deux personnages, dont il faut attraper la ressemblance. Stéphane Dausse en de Gaulle, cela devient sa spécialité. Dans une autre pièce de Besset, Jean Moulin, évangile, il endossait déjà la gestuelle économe et l’intonation singulière du modèle. C’est presque à s’y casser le nez. Nicolas Vial invente un Macron plausible, avec des sursauts d’égotisme exaspéré et exaspérant. La partition verbale est fidèle (sans doute trop) à ce que l’on sait du Général, car on pouvait espérer que cette rencontre de nuit soit « shakespearisée », c’est-à-dire plus mordante ou farcesque, au-delà du constat attendu.
Avec Foi d’animal !, la comédienne Camille Granville nous plonge à ravir, de façon neuve, dans l’univers des fables de Jean de La Fontaine. Elle en a choisi de peu connues : le cerf se voyant dans l’eau, le Rat et l’Huître, le Chat et les Deux Moineaux, les Deux Rats, le Renard et l’Œuf, etc… Sauf à la fin, en apothéose du spectacle, la Cigale et la Fourmi… Ces fables, elle les commente avec esprit, elle les théâtralise, par la mimique, la gestuelle, le dire inventif jusqu’au chant, avec l’épatante complicité de Michel Froehly à la guitare électrique, maître pince-sans-rire de riffs impayables. Jean-Pierre Léonardini
De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron : jusqu’au 09/03, du mardi au samedi à 20h30, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre Déjazet, 41 boulevard du temple, 75003 Paris (Tél. : 01.48.87.52.55). Le texte édité chez l‘Aucèu libre.
Foi d’animal ! : jusqu’au 22/02, du jeudi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, la Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).
En tournée à Grenoble puis Toulouse, David Geselson présente Neandertal. S’inspirant des écrits de Svante Pääbo, paléogénéticien prix Nobel de médecine en 2022, une plongée au cœur d’une équipe de chercheurs tentant de découvrir des fragments d’ADN ancien. Entre humour et sérieux, la preuve sur les planches que toute idée de pureté raciale ou ethnique n’est que fantasme idéologique.
Sur la grande scène du théâtre du Rond-Point, rideau fermé, la conférence peut débuter. Ils sont deux, homme et femme, scientifiques patentés, à prendre le public à témoin et lui exposer la teneur de leurs travaux, leur projet de recherches. La mission ? Partir à la conquête de roches préhistoriques, examiner les souches prisonnières et préservées de ces matériaux d’un autre temps, d’un temps immémorial. Le but ? Démontrer que toute ethnie ou race bénéficient d’un ADN spécifique, prouver ainsi qu’un peuple a autorité à affirmer sa présence sur un territoire, en conséquence à en chasser tout usurpateur qui s’y est établi au fil de l’histoire…
Pour l’équipe de chercheurs, partagée entre recherches sur le terrain et analyses en laboratoire, le travail est laborieux. Trouver les financements d’abord, s’associer pour le prestige aux grandes universités américaines, surmonter les conflits d’amour-propre et d’amours controversés entre membres de la bande, affiner collectivement les résultats de la recherche en dépit de moult conflits internes … D’où les situations ubuesques qui jalonnent le spectacle, entre disputes conjugales et palabres génétiques, n’effaçant en rien la question fondamentale : qui possède le gène premier entre Néandertalien et Homo Sapiens ? Pour Rosa, l’une des chercheuses dont la famille a fui les pogroms nazis et s’est réfugiée en Israël, la quête n’est en rien anodine : la peur au ventre, elle s’informe régulièrement sur l’évolution du conflit qui oppose Palestiniens et citoyens de Tel Aviv ou Jérusalem. Par images interposées, le metteur en scène nous replonge alors dans les tentatives de paix entre Ytzhak Rabin et Yasser Arafat, sur cette chance historique où chacun reconnaît alors à l’autre le droit de vivre. En dépit de la campagne haineuse fomentée par Benyamin Netanyahou, alors chef du Likoud, qui conduira à l’assassinat de Rabin.
Les preuves tombent au final, irréfutables : tout ADN premier est introuvable, aucun peuple ne peut justifier ou imposer sa domination sous un tel prétexte ! Entre dialogues, musique et images, sous couvert d’un spectacle fort divertissant à moult rebondissements, de la grande histoire aux interrogations sur notre propre devenir, une réflexion à haute teneur morale et philosophique. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Neandertal : du 19 au 21/02 à la MC2 de Grenoble, 20h. Du 20 au 26/03 au Théâtre de la Cité, CDN de Toulouse, du mardi au vendredi 19h30, le samedi 18h et le dimanche 16h.
Lors des 40e Victoires de la Musique, le 14 février, Thomas Jolly a marqué la soirée avec un discours engagé, à la différence des autres artistes récompensés. Malgré un temps imparti, indiqué par la musique qui commençait à recouvrir sa voix, le metteur en scène est allé au bout d’un discours qu’il avait consciencieusement écrit sur son téléphone. Publié par nos confrères de Scèneweb
« Dans cette victoire, il y en a d’autres, elle en contient plusieurs, et c’est la victoire de l’unité sur la division, de la joie sur l’effroi, de l’accueil sur le repli.
La victoire de notre aspiration à bien vivre ensemble, à se respecter, à se considérer.
La victoire de l’altérité comme force, de notre diversité comme richesse.
La victoire d’un récit commun, les uns tout contre les autres et pas les uns contre les autres.
Ces cérémonies sont quatre démonstrations du pouvoir fédérateur et émancipateur du spectacle vivant, pour le singulier et le commun, pour l’individuel et le collectif.
Un outil pour faire société et célébrer notre humanité partagée.
Alors comme on dit, les jeux sont faits et rien ne va plus, si le spectacle vivant porte en lui cette puissance émancipatrice, il ne peut rien sans un pouvoir qui le considère et le soutient.
Aussi je m’étonne, dans cette période de tourments multiples, de voir ici ou là les moyens pour la culture affaiblis ou tout bonnement retirés.
La culture coûte, mais elle rapporte aussi, économiquement bien sûr. Ce qu’elle rapporte immatériellement est inestimable, elle est au service de l’intérêt général.
C’est ce que je crois être la vocation de la politique. Alors, on a beaucoup dit et beaucoup entendu que ces jeux étaient une parenthèse.
Cela induit que forcément à un moment donné elle doit se refermer.
Moi je vois ça plutôt comme une brèche, une brèche lumineuse dans l’ombre épaisse et grandissante qui plane sur nous, que cette victoire qui contient toutes les autres victoires, collectives et partagées, nous servent de lanterne. Merci. »
Au Théâtre de L’épée de bois (75), Bernard Sobel propose La mort d’Empédocle (fragments). la version épurée d’une sublime beauté du poème-manifeste d’Hölderlin, une pièce au romantisme tragique de l’auteur allemand qui sombrera dans la folie. Avec L’exception et la règle, de Bertolt Brecht, en ouverture de soirée.
Qu’il n’en déplaise aux grincheux ou férus d’une prétendue modernité, que s’en réjouissent les amoureux du répertoire et du travail bien fait, Bernard Sobel n’a toujours pas paraphé le dernier acte ! À 90 ans, l’ancien « patron » du CDN de Gennevilliers (92) remet l’œuvre en chantier et frappe de nouveau les trois coups sur les planches de L’épée de bois : au bois de Vincennes, plus précisément à la Cartoucherie, sa Mort d’Empédocle s’impose en toute majesté et nudité. Du grand art, la parole dépouillée de tout artifice.
Face au public, l’immense plateau du théâtre de pierre, une puissante muraille percée de trois ouvertures en belle ogive qui s’enflammeront de couleurs rougeoyantes au fil de la représentation, rien que çà et c’est déjà beaucoup… Des gradins, descendent et montent les interprètes, d’autres s’éclipsent par les portes latérales, des mouvements à la symbolique épurée, avec Sobel chacune et chacun parent à l’essentiel : la profération du verbe, en solo ou en dialogues d’une haute intensité ! Renié, rejeté par les siens, il se raconte qu’Empédocle le philosophe s’est jeté dans les flammes de l’Etna. Non par dépit ou déception, pour l’amour de la vie et de la liberté.
Bernard Sobel, épaulé par Michèle Raoul Davis, s’affronte à la troisième et ultime version de la pièce-poème d’Hölderlin : celle où Empédocle aspire à la solitude, après avoir côtoyé les dieux. De son bannissement par le peuple d’Agrigente qu’il a pourtant sauvé des ruines, il invoque l’espoir d’une vie autre plutôt que de pleurer sur son tragique destin. Sur la cendrée du plateau, gravissant symboliquement les coulées de lave pour atteindre les lèvres du volcan, d’un pas claudiquant et repoussant son ultime serviteur il en appelle à la mort par amour de la sérénité retrouvée. Loin des honneurs et de la gloire éprouvée, de la révolution avortée et de la démocratie bafouée, loin de la puissance des dieux qu’il a osé défier.
Osez savourer la folle poétique d’Hölderlin, poser un pas assuré dans ceux d’Empédocle, gravir les sommets d’une mise en scène percutante. Ici, tout est symbole : le geste, le verbe, le décor, les costumes, les lumières. Un spectacle d’une rare incandescence, avec un magistral Matthieu Marie dans le rôle-titre, adoubé par la prestance d’une troupe à la finesse extrême, cerné par les jeunes élèves de la Thélème théâtre-école de Julie Brochen d’une belle présence. Bernard Sobel en éruption, un grand moment de création ! Yonnel Liégeois
La mort d’Empédocle (fragments) : du 20/02 au 02/03, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 16h30 (à lire le remarquable article de notre confrère Samuel Gleyze-Esteban sur le travail du metteur en scène).
En ouverture de soirée, la compagnie Bernard Sobel propose L’exception et la règle de Bertolt Brecht : du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 14h30. Théâtre de L’épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).
À la Comédie de Saint-Etienne (42), Marie Payen propose La nuit c’est comme ça. Un « poème improvisé », un seule-en-scène où le langage prend des chemins de traverse entre déraison et folie. En une ambiance aux lumières tamisées, un regard cru, désespéré et parfois désespérant, sur notre monde à la dérive.
Enfants assassinés, têtes coupées, vieillards sortis de leur lit… Proférés avec force et sanglots, les mots sonnent prémonitoires, comme en résonnance avec une actualité brûlante. Juchée sur ce qui s’apparente à un tas d’immondices, vieux sacs et vieux papiers, Marie Payen a troqué la longue tunique d’une éclatante blancheur plastique de Perdre le nord, son précédent spectacle, contre une piteuse traîne en jute d’un marron délavé. D’une antique danse des mots émouvante et percutante, la comédienne se fait désormais récitante d’un poème improvisé, clocharde sur les berges de Seine ou d’ailleurs, l’oreille toujours attentive aux paroles de plus miséreux et miteux, le fou rencontré sur un quai de RER ou l’homme des cavernes égaré au fin fond de la campagne hexagonale. Entre les roulements et battements du percussionniste Raphaël Chassin, la langue hoquète, les mots s’entrechoquent et se percutent en sortir de gorge. La plainte monte des profondeurs du ventre et tente obstinément de se frayer un passage : le temps présent s’est fait ténèbres, La nuit c’est comme ça, des maux aux mots la parole est vertige sans fond !
De quoi accouchera ce vieux monde ? Femme qui sait ce qu’enfanter veut dire, tel un cheval fou dans un jeu de quilles, la nouvelle Don Quichotte caracole en vue d’improbables perspectives plus réjouissantes. Petits papiers multicolores lancés en l’air, personne pour venir les cueillir en plein vol, faibles lumières d’Hervé Audibert qui progressivement s’étiolent, plus noire encore la chute au sol ! Un cri désespéré, voire désespérant, qui se veut pourtant « soliloque adressé aux étoiles » confesse l’interprète, visage et mains rougis sang. Au final, on peine à croire au possible avènement d’un homme nouveau. Un spectacle d’une étrangeté absolue, aussi tragique que poétique, qui met à nu nos errances et nos failles, interpelle le futur. De catastrophe en déraison, grand est le risque que les trompettes de l’espoir se muent en trompettes de Jéricho. Que le jour, c’est comme ça, ne devienne éternelle nuit ! Yonnel Liégeois
La nuit c’est comme ça, de et avec Marie Payen : Du 18 au 20/02, à 20h.La Comédie, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tél. : 04.77.25.14.14).
Au théâtre de la tempête (75), le Birgit ensemble (Julie Bertin et Jade Herbulot) propose Les suppliques. La mise en lumière de six lettres, sur des centaines envoyées aux autorités françaises, de familles juives durant l’occupation. Poignantes, émouvantes dans leur incarnation. Plus qu’une évocation historique, un appel à la vigilance face au fascisme et au totalitarisme.
Cernés par le public installé en un dispositif bi-frontal, ils n’ont aucune échappatoire. Comme pris au piège de l’histoire, deux couples, deux jeunes et deux adultes, quatre personnages entre l’hier et l’aujourd’hui : hier adressant des lettres angoissantes au Commissariat général aux questions juives ou directement au maréchal Pétain « protecteur de la Nation » pour avoir des nouvelles d’un proche ou plaider leur statut de citoyen français, aujourd’hui donnant corps et voix sur un plateau de théâtre à leurs Suppliques et supplices, l’horreur et l’effroi face au funeste destin des leurs.
L’intrigue se joue entre documentaire et fiction. Auteur d’une thèse sur la période de l’occupation, l’historien Laurent Joly découvre au fil de ses recherches des centaines de lettres envoyées aux autorités de Vichy entre 1941 et 1943. Des familles, des mères ou des épouses juives, des couples mixtes ne comprenant pas les mesures dont ils sont victimes, tentant de plaider leur cause : un ancien de 14-18 déchu de sa nationalité, une jeune fille embarquée durant une rafle pour son manteau à l’étoile jaune porté à son bras, la boutique confisquée d’une commerçante dont l’époux est juif…
Stupéfaction, incompréhension, désillusion nourrissent leurs propos face aux ordonnances gouvernementales, à la solde de l’occupant nazi ou anticipant-amplifiant leurs desiderata, qui les privent de leurs droits élémentaires. Six lettres dont nous connaissons les auteurs, raflés au Vel d’hiv, parqués à Drancy, exterminés à Auschwitz, victimes d’un régime tricolore qui se révèle intransigeant dans la mise en œuvre d’une impitoyable et sinistre politique : l’élimination des juifs de France, sans parler des réfugiés de Pologne ou d’ailleurs fuyant la barbarie allemande.
Les quatre comédiens (Vincent Winterhalter et Marie Bunel, Salomé Ayache et Pascal Cesari), tour à tour narrateurs ou enquêteurs, sont émouvants d’authenticité et de vérité. Sortant des housses du passé empoussiéré vêtements et petits papiers, meubles et poste de radio, chaussures et ustensiles de cuisine… Qui tournent en rond d’une situation l’autre, tels des reclus entre les quatre murs de leur cellule, se refusant à croire aux injustes tourments qui leur sont assignés. La vie quotidienne entre inquiétudes et pleurs, drames et douleurs, s’impose alors à notre imaginaire et nous emporte dans un torrent de questions au cœur d’un temps présent qui voit renaître la bête immonde.
Au terme de cette poignante incarnation, applaudir ou faire silence ? Applaudir, oui, pour que la raison l’emporte sur l’exclusion, applaudir pour saluer ce magistral théâtre de mémoire autant que d’histoire, applaudir pour refuser de sombrer dans le désespoir de la gente humaine, applaudir pour le futur à construire de ces lycéens nichés sur les travées et embués d’émotion. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Les suppliques : jusqu’au 16/02, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La Tempête, la Cartoucherie, Route du champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Tournée : les 12 et 13/03, ZEF, Scène nationale de Marseille. Les 18 et 19/03, Théâtre & Cinéma, Scène nationale de Narbonne. Les 26 et 27/03, Théâtre de Sartrouville, CDN. Du 23 au 26/04, Les Quinconces & l’Espal, Scène nationale du Mans. Les 14 et 15/05, L’Azimut, Châtenay-Malabry.
Alors que partout en France, les artistes appellent le public à se « mettre debout pour la Culture », afin de protester contre les coupes budgétaires drastiques des financements publics de l’État et des collectivités, un ensemble de 40 000 professionnels de la Culture, issus de toutes les disciplines (spectacle vivant, cinéma, littérature, musique, arts plastiques, etc.), rejoint par des citoyennes et citoyens de tous horizons professionnels, lance aujourd’hui la pétition « Debout pour la Culture ! Debout pour le service public ».
En décembre 2024, présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons) faisait fort déjà : elle annonçait 75 % de baisse des subventions au secteur de la culture. Mieux ou pire encore, le conseil départemental de l’Hérault, présidé par Kléber Mesquida (Parti socialiste), a décidé « une coupe de 100 % du budget alloué à la culture ». Hormis les financements obligatoires d’un département (lecture publique dans les médiathèques, les écoles de musique, les actions dans les maisons d’enfants à caractère social et les Ehpad)… En outre, la région Occitanie a d’ores et déjà annoncé une baisse de 100 000 euros pour la culture dans l’Hérault. Prochainement, la présidente socialiste de la région, Carole Delga, doit donner le détail de ces baisses. Pendant ce temps, que fait Rachida Dati, la ministre de la Culture ? Silence sur toute la ligne ! Chantiers de culture a signé la pétition, et vous ? Yonnel Liégeois
DEBOUT POUR LA CULTURE DEBOUT POUR LE SERVICE PUBLIC !
Les coupes budgétaires de l’État et des collectivités plongent le service public de l’art et de la culture dans une situation alarmante. Chaque fois qu’une coupe budgétaire de 20.000 euros est annoncée, c’est l’équivalent d’un emploi permanent dans une structure culturelle ou d’un emploi artistique, technique ou administratif intermittent, qui est menacé de disparition.
À chaque perte d’emploi, c’est l’accès à l’art et à la culture qui recule pour toute la population française, dans les villes, dans les villages ruraux, dans les banlieues. C’est moins de créations, moins de représentations, moins d’éducation artistique dans les établissements scolaires, moins d’interventions culturelles dans les hôpitaux ou ailleurs. À chaque perte d’emploi, les risques augmentent de cessation d’activité des équipes artistiques et des lieux qui nous permettent de nous réunir et de faire débat.
Le contexte d’austérité budgétaire ne peut pas occulter les menaces qui planent sur notre démocratie. C’est pourquoi nous disons que sacrifier les services publics, dont celui de l’art et de la culture, est un calcul dangereux au regard des grands bénéfices sociétaux qui en découlent. Que l’État consacre 0,8 % de son budget à cette politique publique est déjà largement insuffisant pour répondre aux besoins exprimés par la population et par les professionnels. Aussi, nous toutes et tous, bénéficiaires du service public de l’art et de la culture, publics, artistes, technicien.ne.s, salarié.e.s, directeur.ices de lieux, nous nous tenons debout, ensemble, pour affirmer notre besoin d’une culture vivante qui stimule les imaginaires, partage les savoirs, reflète notre diversité et favorise le bien vivre ensemble.
Ensemble, nous nous tenons DEBOUT et nous signons LA PÉTITION pour défendre notre service public, ses emplois et les revendications portées unitairement par les syndicats d’employeurs et de salariés.
LES PREMIERS SIGNATAIRES
Parmi les 40 000 premiers signataires dont vous pouvez découvrir les noms ici, on trouve notamment :
Laure Calamy / François Morel / Marina Foïs / Vincent Dedienne / Camille Cottin / Ludivine Sagnier / Denis Podalydes / Adèle Haenel / Jeanne Added / Pascal Legitimus / Emily Loizeau / Joey Starr / Nancy Huston / Vincent Macaigne / Julie Gayet / Philippe Torreton / Jeanne Balibar / Swann Arlaud / Corinne Masiero / Wajdi Mouawad / Agnès Jaoui / Bruno Solo / Nicole Garcia / Louis Garrel / Marie Ndiaye / Judith Henry / Cyril Dion / Juliette Binoche / Barbara Schulz / Emmanuel Mouret / Anouk Grinberg / Yann-Arthus Bertrand / Leonore Confino / Denis de Montgolfier / Robin Renucci / Romane Bohringer / Caroline Guiela Nguyen / Mathilda May / Julien Gosselin / India Hair / Stanislas Nordey / Leslie Kaplan / Julie Delpy / Jacques Gamblin / Clara Ysé / Charles Berling / Gisèle Vienne / Philippe Quesne / Irène Jacob / François Schuiten / Maguy Marin / Benoît Delepine / Ariane Ascaride / Mathias Malzieu / Claire Nebout / Yves Pagès / Isabelle Carré / Albin de La Simone / Charlelie Couture / Régine Chopinot / Boris Charmatz / Dominique Blanc / Antoine Wauters / Rosemary Standley / Benoît Peeters / Anna Mouglalis / Olivier Saladin / Barbara Carlotti / Xavier Duringer / Alice Zeniter / Gaël Morel / Olivier Cadiot / Emmanuelle Huynh / Jean Bellorini / Claudine Galea / Jean-Loup Hubert / Sonia Rolland / Rafi Pitts / Emilie Dequenne / Camille Besse / Kader Attou / Gisèle Vienne / Adama Diop / Julie Brochen / Jean-Charles Massera / Mariana Otero / Jerôme Bel / Julie Bertuccelli / Jean-Louis Martinelli / Valérie Dréville / David Bobée / Anne Alvaro / Sylvain Creuzevault / Phia Ménard / Mohamed El Khatib / Jil Caplan / Jean-François Sivadier / Irène Bonnaud / Stéphane Braunschweig / Eva Darlan / Céline Sallette / Pascal Rabaté / Françoise Breut / Boubacar Sangaré / Gaelle Bourges / Michel Lussault / Véronique Vella / Gaëtan Châtaignier / Marie Morelle / Koya Kamura / Nadia Beugré / Thierry Thieu Niang / Chloé Moglia / Jean-François Zygel / Julie Deliquet / Vincent Dieutre / Valerie Bonneton / Martin Page / La Ribot…
Au théâtre du Lucernaire (75), Sylvain Maurice met en scène Pour un oui ou pour un non. La pièce emblématique de Nathalie Sarraute, avec un duo d’interprètes qui magnifie le propos de la dramaturge. De la belle amitié à la rupture, une flamboyante joute des mots.
Il a dit « c’est bien, çà », c’est vrai, il le reconnaît mais autant qu’il s’en souvienne, sans malice ni arrière-pensée ! Il l’a dit sans façon, pas au goût de son ami pourtant : il a vraiment prononcé l’expression « c’est bien…, çà… » d’une drôle de façon. Avec une nuance dans la voix qui, à n’en point douter, a déplu et contrarié son interlocuteur… Un petit rien peut-être, deux fois rien certes, mais un rien pourtant qui enraye la machine, grippe le dialogue, envenime la discussion, brise la relation ! « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humourNathalie Sarraute. La narratrice fut à l’émergence du « Nouveau roman » dans les années 50 en compagnie de Michel Butor, Alain Robbe-Grillet et Claude Simon. De ses mémorables Tropismes à L’ère du soupçon, ces non-dits de la conversation, ces « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui, la dramaturge entreprend d’en faire aussi matière théâtrale. D’où paraîtront quelques chefs d’œuvre estampillés « classiques » de la littérature, tel ce fameux Pour un oui ou pour un non tout en haut de l’affiche !
La mise en scène de Sylvain Maurice, comme à son habitude, se joue de la proximité. Encore plus en cette configuration réduite du Lucernaire : un fond coloré, un petit banc et un carré de lumière où errent deux hommes dans leurs questionnements et leurs colères. Une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès de l’autre d’une réaction à l’effet incongru. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? Dans Pour un oui ou pour un non, deux hommes, H1 et H2, se retrouvent donc après quelque temps d’absence. Le plaisir des retrouvailles et du dialogue se teinte rapidement d’une ambiance trouble, la gêne l’emporte sur la connivence, le malaise sur la complicité… Jusqu’à ce que l’un des protagonistes, contraint de s’expliquer sur les injonctions de son interlocuteur, énonce les griefs, son reproche majeur.
« C’est bien…, çà… », aurait commenté son ami lors d’une précédente discussion au sujet d’une réussite annoncée. Une formulation anodine, s’il n’avait émis une légère intonation perçue comme discordante entre le « c’est bien » et le « çà » : comme en suspens, un souffle de moquerie, de suffisance ou d’ironie. En dépit d’une amie (Elodie Gandy) convoquée pour donner son avis sur le sujet, contrainte non sans humour à reconnaître son incompétence en la matière, la rupture est consommée au baisser de rideau. Un petit bijou littéraire et théâtral ciselé à la perfection, servi par deux interprètes (Christophe Brault, Scali Delpeyrat) qui manient tout en nuance et finesse, entre colère et détresse, le propos de Sarraute. Une joute verbale qui devient jubilatoire en compagnie de ces petits « rien » dans l’intonation ou le regard. Qui nous rendent les protagonistes à la fois proches et humains, vulnérables et fragiles aussi au cœur d’un dialogue au final tout autant tragique que dérisoire !
Bien sûr que oui, Nathalie Sarraute est à savourer sans modération, un festin de mots pour un rien de plaisir. Ne l’oublions point : si deux fois rien ce n’est pas rien, pour trois fois rien décidemment on peut en avoir beaucoup ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud Delage
Pour un oui ou pour un non : Jusqu’au 16/03, du mardi au samedi 18h30, le dimanche 15h. Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).
Jusqu’au 09/02, au théâtre de l’Aquarium (75), le Théâtre du Radeau présente Par autan. La dernière création de François Tanguy, décédé en décembre 2022. Un spectacle où les comédiens, entre sons et lumières, emportés par le souffle du vent d’autan, se transforment en tableaux vivants, créent des paysages poignants ou légers.
François Tanguy est mort le 7 décembre 2022, à la veille de la première de Par autan au Théâtre de Gennevilliers. En quarante ans de création et une vingtaine de spectacles avec le Théâtre du Radeau, qu’il avait rejoint au Mans en 1982, il a profondément marqué la pratique et la pensée du théâtre. Les critiques et les théoriciens de la scène n’ont pas manqué d’analyser cet art si particulier de la composition et de l’interprétation, où corps et décors, voix et costumes, textes et musiques, réminiscences et apparitions, présences et perspectives se mettent mutuellement en abyme.
François Tanguy, traces : un numéro hors-série de la revue Frictions, théâtres/écritures. Sous la houlette de son directeur, Jean-Pierre Han, la revue se déclare particulièrement heureuse de consacrer un numéro entier à François Tanguy, « pour peu que sa réalisation parvienne à rendre compte de sa présence, de son être-là« . Au fil de témoignages, rencontres et conversations, propres écrits et commentaires du metteur en scène et créateur, entrecoupés d’images et photographies, une suite de « traces » pour approcher au plus près la trajectoire d’un homme qui s’ingéniait à « prendre soin de tout un chacun » (Hors-série n°10, 200 p., 15€).
Pour l’heure, nous remettons en ligne l’article de Jean-Pierre Han, contributeur aux Chantiers de culture, paru en janvier 2023 lors des représentations de Par autan au TNS de Strasbourg.Yonnel Liégeois
François Tanguy pour toujours
Stupeur de la disparition de François Tanguy s’estompant lentement avec le temps, le Théâtre du Radeau a repris la route et poursuit la tournée de son dernieropus, Par autan, créé en mai 2022. Première étape au TNS : un intense moment d’émotion pour l’équipe et les comédiens, Laurence Chable en tête, sans François Tanguy, mais avec lui quand même absolument partout dans le spectacle, comme dans tous ses spectacles, toujours. Tout au plus sommes – nous plus attentifs aujourd’hui à cette omniprésence. On pense, du coup, à la chaise vide posée sur le plateau lors des représentations du théâtre Cricot après le décès de son créateur Tadeusz Kantor, cet autre artiste absolu que François Tanguy appréciait tant.
L’émotion est d’autant plus forte cette fois-ci qu’il semble, qu’emporté par le souffle de ce vent d’autan qui balaye tout sur son passage, François Tanguy était en train de se frayer un nouveau chemin dans son parcours d’artiste. Ce vent, on le sent, on l’aperçoit dans ses effets, avec ces grands rideaux flottants qui se gonflent devant les comédiens parfois collés en ligne les uns aux autres ne pouvant résister au mouvement et l’accompagnant. C’est magnifique, beauté sur beauté, celle du plateau dans les nouvelles configurations de cadres, dans la circulation des comédiens toujours étrangement accoutrés avec coiffes, postiches bien visibles et se présentant comme tels, gants, chapeaux, costumes et accoutrements mirobolants tout droit sortis de malles sans fond, et autres accessoires, tout cela on le connaît, et pourtant le retour au même est toujours nouveau, renouvelé, comme les déplacements dans une chorégraphie parfois acrobatique, sans cesse réétudiée.
Ces olibrius nous sont désormais fraternels, fantômes bien présents, on les retrouve d’un spectacle à l’autre dans des nouvelles postures, dans des nouvelles figures. C’est cependant un nouveau chemin que François Tanguy traçait avec Par autan : on pourra désormais toujours rêver en imaginant vers quelles autres contrées il nous aurait mené. Quelque chose s’ouvre avec ce spectacle dont le titre, après Passim, Soubresaut et Item, a définitivement quitté les rives musicales (Choral, Orphéon, Coda, Ricercar, Onzième, etc.) et donne à entendre Robert Walser, Shakespeare, Kafka, Tchekhov, Dostoïevski et quelques autres. Pour bien enfoncer le clou (de la compréhension ?), un petit « livret de paroles » est distribué aux spectateurs… Toujours et plus que jamais, Brahms, Dvorak, Grieg, Scarlatti, Schumann entre autres se font entendre, alors même qu’un nouveau venu, le pianiste Samuel Boré, vient se mettre de la partie et ajouter à l’ordre/désordre du plateau. Autre dimension qui se fait jour, celle d’un certain humour lové au cœur de ce bric-à-brac si bien agencé.
Oui, vraiment, vers quels chemins François Tanguy allait – il nous mener ? Avec ses très fidèles Laurence Chable et Frode Bjǿrnstad, accompagnés cette fois-ci par Martine Dupré, Vincent Joly, Érik Gerken, Samuel Boré donc et la petite dernière Anaïs Muller. Et toujours avec François Fauvel, à la régie et aux lumières, Éric Goudard au son… Jean-Pierre Han
Par autan, de François Tanguy : jusqu’au 09/02. Du mercredi au vendredi à 20h30, le samedi à 19h, le dimanche à 15h.Théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie, 2 route du champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.99.61).
Dans le superbe écrin du théâtre de L’épée de bois (75), Jean-Pierre Rumeau propose Le neveu de Rameau. Deux comédiens et un musicien ébouriffants pour servir le texte de Diderot. De joutes verbales en répliques cinglantes, dans l’élégance ou l’outrecuidance, ils en imposent par leur gestuelle et leur éloquence.
Le corps, autant que les mots d’esprit, bouge et virevolte sur la scène de L’épée de bois ! Et c’est peu dire avec Nicolas Vaude, ledit Neveu accouché de l’imaginaire de Diderot : un feu follet dépenaillé et d’une impertinence débridée qui caracole des coulisses à la scène, balance ses répliques du haut au fin fond du théâtre, bouscule tous les codes dramaturgiques comme il se moque des convenances sociales et langagières dans un esprit frondeur sans bornes ni frontières ! Il faut bien de la patience et de la bienveillance, une étonnante science de l’écoute à Gabriel Le Doze, philosophe patenté des Lumières et improvisé Père la sagesse, pour tempérer les ardeurs du fougueux neveu aux saillies verbales à l’emporte-pièce.
Costume immaculé et cheveux bien peignés, face aux fripes et à l’outrecuidance de son interlocuteur, il impose sa présence d’un subtil mouvement de tête ou d’une légère intonation de voix. Le Doze et Vaude ? Un formidable numéro de comédiens réglé de bonne note par Alessio Zanfardino, élève de l’éminent claveciniste Olivier Baumont au Conservatoire de Paris, dans l’interprétation au plateau des œuvres de Jean-Philippe Rameau (contemporain de Diderot, Voltaire et d’Alembert). « Mes pensées sont mes catins », affirmait sans complexe Diderot ! Pour qui jouir de l’esprit importe autant que les plaisirs de la chair, pour qui la plénitude du corps influe sur la vivacité de l’intelligence. Des « catins » fort aguicheuses, dans cette alléchante et tonitruante bataille d’idées !
Le philosophe écrit ce dialogue, tel un roman, à plus de soixante ans. « Au sommet de son art », affirme Michel Delon qui commente l’édition de ce petit chef d’œuvre d’impertinence chez Folio Gallimard. Un texte inclassable portant le titre de « Satyre », rédigé à partir de 1762 et revu jusqu’en 1773, publié pour la première fois en 1805 dans une traduction allemande signée de Goethe ! « Diderot mêle la grosse plaisanterie, les sujets les plus divers, la lutte contre les adversaires des philosophes dans la mise en scène d’une conversation sans fin », poursuit le spécialiste du siècle des Lumières. Et l’universitaire de conclure, « Le neveu de Rameau pose des questions importantes et soudain, pour notre plus grand amusement, l’argumentation déraille, il devient bouffon sublime ».
Le bon, la brute et le truand selon le célèbre film signé Sergio Leone, Le sage, l’art brut et l’impudent pourrait-t-on dire de ce savoureux et truculent Neveu de Rameau! De par son humour dévastateur et son humeur caustique portée à son paroxysme, la satire n’épargne personne, surtout pas les grands et les puissants. Diderot manie l’esprit de contradiction avec délectation, livrant un duel débridé entre le vice et la vertu ! Certes, mais pas que : derrière la supposée pochade du maître des Lumières, « un texte d’une grande modernité qui, sur le mode du dialogue philosophique, revient sur le sens de la vie et qui, en deux cents ans, n’a pas pris une ride », commente Jean-Pierre Rumeau, le metteur en scène.
Dans ces plaisirs de l’esprit qui prennent ainsi chair et sueur, qui transpirent de la scène à la salle en un tsunami de rires salvateurs et de pertinentes réflexions, tant esthétiques que philosophiques, un trio qui décoiffe avec force talent. Yonnel Liégeois
Le neveu de Rameau, Jean-Pierre Rumeau : Du 30/01 au 16/02. Du jeudi au samedi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre de L’épée de bois, La cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).