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Toto fait son cirque !

Aux Scènes du Jura, à Lons-le-Saunier (39), Karelle Prugnaud présente On purge bébé. Quand elle s’empare de la pièce de Feydeau, avec clowns et acrobates dans un décor qui rend l’âme, la comédie humaine brille à l’état pur. Paru sur le site Arts-chipels, l’article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Tout commence par des malentendus entre époux. Monsieur Follavoine est affairé dans son bureau, croulant sous un monceau de paperasses, quand Madame déboule en déshabillé et bigoudis, seau de toilette à la main… Pour elle, il s’agit de purger Hervé, dit Toto, qui « n’est pas allé ce matin », pour lui de recevoir à déjeuner Monsieur Chouilloux, fonctionnaire au ministère des Armées. Il entend, par son intermédiaire, vendre à l’armée française des pots de chambre en porcelaine incassables de sa fabrication, destinés aux soldats. Mais Toto ne veut pas de la purge et, après une séance inénarrable de pots cassés, le repas d’affaire entre Chouilloux et Follavoine tourne en course poursuite infernale entre les grandes personnes et le garnement constipé ! C’est à qui lui fera avaler le laxatif… Monsieur Chouilloux y va de ses propres problèmes intestinaux, de sa cure à Plombières. La bonne s’en mêle sans plus de succès. Pour comble de confusion, la maîtresse de maison traite le visiteur de cocu : tout part à volo.

Un jeu à tout casser

La mise en scène orchestre l’effondrement d’un monde qui vacille sur ses fondations. À commencer par le décor de Pierre-André Weitz, basé sur la scénographie du vaudeville, avec portes, placards et trappes pour les entrées et sorties des personnages. Les claquements de portes à répétition chères à Feydeau, il a titré une de ses pièces Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, sont au rendez-vous. Cette mécanique du rire se double ici de la tradition des « entrées de clown » que l’on trouve jusque dans les films muets de Charlie Chaplin, Buster Keaton ou des Marx Brothers. Karelle Prugnaud, non contente de régler des apparitions et disparitions intempestives, prend un malin plaisir à faire voler en éclats meubles, murs, portes, lustres… Au point qu’il ne restera que ruines de ces lambris sombres et de cette tapisserie à rayures rouges assortis aux costumes, du meilleur mauvais goût.

En piste, les comédiens se surpassent dans ce jeu de massacre : le jongleur Nikolaus Holz, spécialiste en ingénierie du ratage, est un Chouilloux à la triste figure, face à un Patrice Thibaud, sorte d’Auguste à la bonhommie placide (Monsieur Follavoine) ; Cécile Chatignoux, la servante accorte un peu demeurée, fait ouvertement de l’œil à son patron qui n’y voit que du feu ; Anne Girouard, en Mme Follavoine, ravissante idiote, minaude en tenue légère. Et, au milieu de ces imbéciles heureux, l’acrobate cascadeur Dali Debabeche dans le rôle de Bébé (en alternance avec Martin Hesse) sème la zizanie.

Le comique, une tragédie à l’envers

Georges Feydeau (1862-1921) écrit On purge bébé en 1910, en pleine crise conjugale : après vingt ans de vie commune, il a quitté sa femme qui a pris un amant à la suite de ses nombreuses infidélités. Il loge désormais à l’hôtel. La pièce porte la trace de ce vécu douloureux et le comique ici ne repose plus seulement, comme dans ses premières œuvres, sur les recettes classiques du vaudeville, mais aussi sur la peinture – au vitriol – des caractères. « Il est totalement dépressif, dit la metteuse en scène. Il ne parle que de caca. C’est une drôle de métaphore. Elle est annonciatrice d’un désastre complet, mais elle est aussi novatrice. Il faut bien se vider pour se refaire, se renouveler… »

En simplifiant l’intrigue, on ne verra pas Madame Chouilloux et son amant, Karelle Prugnaud se focalise sur les effets scéniques grotesques. Cette version circassienne instaure un jeu très physique entre les personnages. Dans son acharnement purgatif, une folie collective s’empare de ce petit monde en apparence civilisé. Toto est l’élément perturbateur qui dynamite littéralement son environnement. L’acrobate cascadeur, tel un singe échappé du zoo, passe à travers les murs, déboule violement d’un placard, renverse le canapé, arrache les portes, se balance au lustre. Il suffit de peu pour déstabiliser un équilibre social précaire. Et d’un enfant tyran pour mettre le monde à feu et à sang.

« Si tu veux faire rire, prends des personnages quelconques, place les dans une situation dramatique, et tâche de les observer sous l’angle du comique. Le comique, c’est la réfraction naturelle d’un drame », écrivait Georges Feydeau. Karelle Prugnaud le prend au mot et, en utilisant le rire comme catalyseur de nos angoisses contemporaines, opère une espèce de catharsis burlesque salutaire. On rit fort de ce monde qui court bêtement à sa perte. Mireille Davidovici, photos Vahid Amanpour

On purge bébé, Karelle Prugnaud : les 25 et 26/03, le mardi à 20h30 et le mercredi à 19h30. Les Scènes du Jura, 4 rue Jean Jaurès, 39000 Lons-le-Saunier (Tél. : 03.84.86.03.03).
Les 28 et 29/03 au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence. Le 17/04 à l’Arc, Le Creusot. Le 25/04 à la Maison des Arts du Léman, Thonon. Du 14 au 16/05 à Châteauvallon-Liberté, Toulon. Du 20 au 22/05 au TAP, Poitiers.

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Firmine Richard, nouvelle Olympe

Au studio Hébertot, à Paris, Franck Salin présente Olympe. Sous les traits de la comédienne antillaise Firmine Richard, dans sa cellule Olympe de Gouges se remémore sa vie et ses combats : les droits de la femme, l’abolition de l’esclavage. Puissante et émouvante, une rencontre inédite entre l’Occitanie et la Caraïbe !

Sur la place de Paris, Olympe de Gouges, la native de Montauban, était moquée pour son accent du Sud-Ouest. Sur la scène du Studio Hébertot, Firmine Richard ravit le public avec son accent des Antilles ! En robe madras, au fond de sa geôle, l’emblématique pamphlétaire, sous les traits de l’icône guadeloupéenne, se morfond sur son lit de fortune. Dans quelques heures, au lendemain de sa condamnation à mort pour ses écrits subversifs, elle sera guillotinée. Le 3 novembre 1793, place de la Concorde, montant à l’échafaud avec courage et dignité. Contrairement à d’aucuns qui la qualifièrent de « virago, femme-homme impudente, être immoral qui voulut politiquer », son nom s’inscrira à jamais à la postérité, aujourd’hui considérée comme la première féministe française !

Dans sa cellule, Olympe tremble de froid. De colère aussi, contre l’injustice sociale et le mépris des hommes, même ceux qui se prétendent révolutionnaires, à l’encontre des femmes… En septembre 1791, elle signe la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne où elle affirme l’égalité des droits civils et politiques des deux sexes. Un combat qu’elle conduira sous divers angles : l’instauration du divorce, la reconnaissance des enfants naturels, la création de maternités… Plus fort encore, face aux grands bourgeois et propriétaires terriens, aux seigneurs tout puissants des colonies, elle revendique l’abolition de l’esclavage ! Sa pièce de théâtre, Zamore et Mirza, jouée sur la scène de la Comédie française, ne tient que trois représentations à l’affiche : la pression des colons et des anti-abolitionnistes est la plus forte ! Pourtant, elle demeure fidèle à ses idées jusqu’au bout. Le jour-même de sa condamnation à mort, elle invoque son autre pièce, L’esclavage des Nègres, pour exprimer son opposition à toute forme de tyrannie.

Qui, mieux que Firmine Richard, mêlant parfois occitan et créole sur scène, pouvait endosser un tel rôle ? « Olympienne » dans son interprétation, la comédienne épouse avec talent les causes à défendre : femme et noire ! Convaincante dans l’évocation de la vie de son héroïne, haussant le ton pour affirmer la justesse de ses combats, se grimant de blanc pour dénoncer le racisme, prouvant la modernité d’une pensée qui n’en finit pas d’inspirer le temps présent. Sur un monologue et une mise en scène de Franck Salin, accompagnée par Edmony Krater aux percussions et Eugénie Ursch au violoncelle, une nouvelle Olympe fort émouvante et percutante. Yonnel Liégeois

Olympe, Franck Salin : jusqu’au 06/04, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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De la douceur à la violence

Au théâtre du Rond-Point (75), Élise Chatauret met en scène Les moments doux. Un véritable abécédaire de la violence (à l’école, en famille, au travail) à partir d’un fait divers fort médiatisé : des manifestants déchirant les chemises de deux dirigeants d’Air France, la violence d’un plan de 2900 licenciements largement occultée.  

En fait de Moments doux, c’est un véritable abécédaire de la violence qu’Élise Chatauret et Thomas Pondevie nous assènent avec une réelle efficacité dans leur dernière œuvre. Si le duo, à la direction de la compagnie Babel, est aux manettes, c’est cependant comme toujours selon le principe d’une démarche développée à partir d’entretiens réalisés avec toute l’équipe d’interprètes, mieux à même ainsi de restituer sur le plateau le plus fidèlement possible, au plan de l’esprit, les paroles d’habitants, cette fois-ci des villes de Sevran, Nancy, Fontenay-sous-Bois et Béthune. Un travail de belle qualité, intelligent et subtil dans sa composition puis son écriture-réécriture pour tirer la substantifique moelle de la… violence.

Mieux qu’un travail documentaire, banalement réaliste, Élise Chatauret et Thomas Pondevie préfèrent, à juste titre, une approche… documentée. Un écart, une nuance qui permettent à l’art théâtral de s’installer. Avec comme point de départ le rappel maintes fois répété entre différentes séquences de ce fait divers qui fit réagir nos bien-pensants de la politique, un acte d’une violence « inouïe », celle perpétrée par des manifestants contre deux dirigeants d’Air France à qui l’on avait arraché et déchiré les chemises. De la violence « inqualifiable » de la suppression de 2900 postes de l’entreprise, il ne fut bien évidemment pas question, pas plus que de la violence qui mène à la violence, ce qui aurait demandé un minimum de réflexion…

Le spectacle, composé d’une série de brèves séquences, est mené à un rythme ternaire d’enfer. Elles tournent autour des thématiques concernant l’école, la famille et le travail, autrement dit les bases mêmes de nos vies. Une vraie ronde dans laquelle les six comédiens (François Clavier, Solenne Keravis, Samantha Le Bas, Manumatte, Julie Moulier et Charles Zevaco), tous épatants car jouant le « jeu » volontairement à la limite de la caricature, s’en donnent à cœur-joie, passant selon les séquences d’une figure à une autre sans coup férir, enfant – parent – patron – employé…, dans un perpétuel entrecroisement que l’astucieux dispositif scénique créé de Charles Chauvet permet de se déployer au mieux. C’est d’une grande drôlerie… vacharde qui n’occulte en rien, bien au contraire, la réflexion sur le phénomène de la violence dont nos vies sont soumises à notre insu. Jean-Pierre Han

Les moments doux, d’Élise Chatauret et Thomas Pondevie : jusqu’au 30/03, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.00).

Le 08/04 au théâtre Gallia de Saintes (17), les 10 et 11/04 au théâtre d’Angoulême (17), le 15/04 au théâtre L’empreinte de Brive-Tulle (19), le 16/05 au théâtre Les passerelles de Pontault-Combault (77).

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Camille Claudel, à la lettre

Au Théâtre des Deux Rives, à Rouen (76), Brice Berthoud propose Du rêve que fut ma vie. À travers billets d’humeur et lettres d’amour, Camille Trouvé plie et déplie la vie de Camille Claudel, la grande sculptrice. Entre génie, poésie et beauté, un spectacle bouleversant.

Femme, muse et rebelle… Après Les Mains de Camille qui explorait l’enfance de l’artiste, ses liens avec famille et contemporains, la compagnie Les Anges au Plafond plonge dans la correspondance de Camille Claudel, sculptrice de génie et sœur de Paul. Des missives libertaires et provocatrices de sa jeunesse parisienne aux courriers non expédiés de lasile où elle fut internée, durant trente ans jusqu’à sa mort en 1943, se dévoile le portrait de Camille entre silences et colères. En quatre soirées, Du rêve que fut ma vie nous apprend à lire entre les lignes, à déchiffrer les billets d’humeur, à décoder les lettres d’amour ou de menace pour tenter de saisir ce moment où l’intelligence vacille face au poids de la douleur et de l’incompréhension.

Avec justesse et doigté, entre mots dits et non-dits sur scène, Camille Trouvé se joue de grands et « petits papiers », les mêle et démêle, les plie et déchire au son de la contrebasse de Fanny Lasfargues (en alternance avec Raphael Schwab). Un duo poignant qui révèle une femme et artiste en lutte pour recouvrer raison et liberté d’expression. Une histoire d’amour et de création que la comédienne et marionnettiste conte avec finesse et poésie. Beau et bouleversant. Yonnel Liégeois

Du rêve que fut ma vie, Brice Berthoud et Camille Trouvé : du 19 au 22/03, le mercredi à 19h, les jeudi et vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre des Deux Rives, CDN Normandie-Rouen, 48 rue Louis Ricard, 76000 Rouen (Tél. : 02.35.70.22.82).

Les mains de Camille, par la compagnie Les anges au plafond (Brice Berthoud et Camille Trouvé, directeurs du CDN Normandie-Rouen) : du 10 au 12/04, le jeudi à 14h30, le vendredi à 20h30, le samedi à 19h. Théâtre Jean Lurçat, Scène nationale, avenue des Lissiers, 23 200 Aubusson (Tél. : 05.55.83.09.09).

Rouen, autour du spectacle :

RENCONTRE : avec l’équipe artistique à l’issue de la représentation du jeudi 20 mars.

ATELIER : la Galerie des arts du feu vous invite le samedi 22 mars à 10h à un cours dédié au modelage en écho aux créations de la sculptrice. Quelles que soient vos connaissances et votre pratique, venez vivre une expérience unique.
➔ Durée 2h | Tarif 25 € | Réservation auprès de cecile.lebert@cdn-normandierouen.fr

VISITE AU MUSÉE : le Musée des Beaux-Arts de Rouen vous propose le samedi 22 mars à 15h une visite guidée autour des figures de femmes peintres. Au-delà des difficultés liées à leur formation, des femmes ont dû se défendre pour devenir les artistes qu’elles souhaitaient être. Certaines ont lutté, d’autres se sont éteintes ou adaptées.
➔ Durée 1h | Tarif 3,5 € | Nombre de places limité | Retrait des billets le jour même (Tél. : 02.76.30.39.18)

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Quichotte, chevalier errant et culotté !

De Toulouse à La Rochelle, Gwenaêl Morin propose Quichotte. Le chef d’œuvre de Cervantès librement revisité avec Jeanne Balibar en chevalier errant, Thierry Dupont en fantasque Sancho Panza ! Entre rire et pleurs, une formidable épopée en quête d’amour et de liberté.

Pour toute lance, une longue perche de bois, armure et bouclier en carton… Quichotte fait une entrée fracassante sur la scène occitane ! Après avoir martelé plus que les trois coups pour signifier son intrusion, Alonso Quichano s’improvise d’emblée Don Quichotte, chevalier errant et culotté, défenseur du pauvre et du miséreux, contre tous les maux de la terre d’Espagne et d’ailleurs, contre grands et puissants qui se prennent pour d’invincibles moulins à vent… Transgression suprême, nommez-le Quichotta, notre héros picaresque est femme, Jeanne Balibar en robe légère pour l’heure, en petite culotte et soutien-gorge après quelques épiques combats…

Gwenaël Morin, le metteur en scène, ne se refuse aucune audace. Irrévérencieux dans les images qu’il propose sur le plateau, fidèle pourtant à l’esprit du chef d’œuvre de Cervantès, ce sulfureux et volumineux roman de mille pages et aventures écrit en ce XVIIème siècle débutant ! Bouts de ficelle et carton en armes de destruction massive, banale table de jardin en plastique pour la fière monture Rossinante, trois serviteurs de pacotille pour accompagner notre héroïne renversée, culbutée, terrassée plus qu’à l’accoutumée… Malgré défaites et déconvenues, Quichotte en petite tenue n’en démord point, jusqu’au bout il-elle assumera sa mission, culottée plus que jamais, Marie-Noëlle en formidable narratrice nous le rappelant, « se faire chevalier errant et s’en aller par le monde entier défaire toute espèce de torts et se mettre dans des situations et dangers qui lui rapportassent après succès renom et gloire éternelle« . C’est peu dire, la noble tâche qu’il s’assigne, lorsque misérable auberge devient luxueux château, pauvre paysan seigneur en habit resplendissant, la pitoyable réalité transcendée en glorieux récits chevaleresques !

Une chevauchée effrénée qui entraîne les spectateurs, deux heures durant, en une folie assumée entre humour et tragédie, rire et pleurs. Quichotte est tellement bel et bon que l’on ose y croire, que l’on veut y croire : malgré chutes et échecs, se relever et se tenir debout face à l’adversité, pour les beaux yeux de sa Dulcinée et de l’humanité, lutter encore et toujours au nom de l’égalité et de la fraternité, contre l’oppresseur et en dépit des moqueries consoler et soutenir toujours l’opprimé ! Gwenaêl Morin, en un théâtre de tréteaux sans luxe ni effets de manche, ne cherche pas à illustrer les aventures rocambolesques du seigneur de la Mancha, il distille avant tout l’esprit avant-gardiste du tumultueux roman de Cervantès qui défie les époques et le temps. Contre les moulins à vent, hier comme maintenant, il nous faut braver pouvoirs et savoirs qui imposent une pensée unique, vaincre et terrasser bien-pensants et puissants, rêver-imaginer-chanter un autre possible. Explosive scène de l’autodafé où sont brûlés tous les livres de Quichotte, des romans de chevalerie à la poésie qui ouvre à un autre ailleurs, n’oublions jamais que lecture et culture sont chemins de liberté !

Outre une mise en scène qui fait théâtre avec presque rien, saluons la folle équipée qui squatte les planches : l’incroyable Jeanne Balibar qui fait feu de tout bois, défiant les regards pour éclairer avec force émotion la profonde et tendre humanité de son héros… La magnifique Marie-Noëlle qui se mue en convaincante narratrice… Le discret Léo Martin en fidèle assistant qui déambule manuscrit en main… Le génial Thierry Dupont, membre de la compagnie L’oiseau Mouche qui rassemble des comédiens en situation de handicap mental, qui s’affirme en merveilleux écuyer sous le nom de Sancho Panza ! Créé au Jardin de la rue de Mons lors du récent festival d’Avignon, ce Quichotte hors normes fait suite au Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare qui l’était pas moins, mis en scène déjà en 2023 par Morin et consorts… Il est convenu par délégation expresse du maître des lieux, Tiago Rodrigues, qu’il sévisse deux années encore. Contre vents et marées, encore bien des combats à prévoir, à bousculer esprits grincheux et gardiens du patrimoine ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Quichotte, Gwenaël Morin : du 18 au 22/03, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre Sorano de Toulouse, 35 allées Jules Guesde, 31000 Toulouse (Tél. : 05.32.09.32.35).

La Coursive, scène nationale de La Rochelle, les 25 et 26/03. Théâtre L’Aire Libre, Saint-Jacques-de-la-Lande, les 3 et 4/04. Théâtre du Bois-de-l’Aulne, Aix-en-Provence, les 29 et 30/04.

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Nasser Djemaï, entre rêve et cauchemar

De Marseille à Sartrouville, Nasser Djemaï propose Kolision. Un monologue percutant dont s’empare Radouan Leflahi. Un fils d’immigré à la réussite triomphante, souvent « cabossé » au fil de son parcours. Entre rêve et cauchemar, une pudique confession.

La prédestination, pour gratifiante qu’elle soit, peut connaître quelques embardées, susceptibles demalmener le trajet d’un sujet humain élu dès sa naissance. N’est-ce pas ce qui advient à Mehdi (soit « le guide éclairé par Dieu »), septième enfant de la lignée de garçons, dans une famille d’émigrés où l’on travaille dur ? Il est le héros de Kolision, la fable écrite et mise en scène par Nasser Djemaï au TQI, le Théâtre des Quartiers d’Ivry qu’il dirige, avant son envol en tournée. Lire le texte constitue déjà un bonheur. C’est une nouvelle, une histoire courte (short story, disent les Anglo-saxons), avec un narrateur qui dit « je ». C’est en 18 tableaux, ce qui nous conduit au théâtre, dès lors que l’acteur Radouan Leflahi, s’emparant du texte, le restitue en un monologue percutant.

Sa voix, souple, riche en inflexions multiples, jaillit à l’unisson d’un corps mobile, bondissant tel celui d’un pugiliste. L’image coule de source ; il ressemble à Marcel Cerdan jeune. Que nous dit Mehdi, fils choyé, que la lecture de l’Île au trésor, entre autres merveilles, a transformé en sage premier de la classe au long de ses études, jusqu’à devenir cadre friqué dans l’industrie de l’aviation militaire ? Qu’il faut ne jamais renoncer à l’enfant qu’on fut, soit à la poésie du monde. Il s’est vu sacrément cabossé, à plusieurs reprises, au milieu de son parcours triomphal ; grand brûlé, hôte fréquent de l’hôpital, le crâne explosé contre un arbre… Aussi, ses frangins l’ont baptisé Kolision, avec un K.

La confession turbulente de Mehdi, écrite d’une main sûre et d’un cœur sensible, n’est pas exempte d’une qualité d’humour d’ordre fantastique. Au plus fort d’un délire post-traumatique, le héros dialogue avec George Clooney posté sur une affiche. C’est tordant. Une espèce d’amitié se noue. La star hollywoodienne lui dit : « Salam wa alykoum Kolision ». Ce qui se joue là, sur le sol du terrain vague de la mémoire à la lueur de bougies (Emmanuel Clolus à la scénographie), n’est sans doute pas autre chose, sous forme d’un conte moderne, que l’autobiographie pudique de l’auteur. Ne pas oublier d’où l’on vient. Empreintes de tendresse, les pages sur la famille sont magnifiques. Jean-Pierre Léonardini

Kolision, Nasser Djemaï : Théâtre Joliette à Marseille, du 20 au 22/03. Scène de Bayssan à Béziers, du 25 au 30/03. Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, les 3 et 4/04. Théâtre de Nîmes, du 9 au 11/04. Le texte est publié chez Actes Sud papiers (13€).

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Himmler et ses sinistres pouponnières

Jusqu’au 22/04, au théâtre des Gémeaux Parisiens (75), Les petits chevaux conte l’histoire d’une enfant du Lebensborn de Lamorlaye (60), la maternité nazie installée sur le territoire français en Picardie. Aux éditions Gallimard, Caroline De Mulder a publié La pouponnière d’Himmler. L’histoire méconnue de Heim Hochland, la première maternité installée en Bavière en 1936. Une véritable plongée dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à créer une race pure et aryenne.

Au détour d’un courrier retrouvé lors d’un déménagement, Violette découvre que sa mère a été adoptée ! Surprise et interrogation : pourquoi Hortense n’en a jamais parlé ? Entre colères et disputes familiales, sa fille la persuade de partir à la quête de ses origines. S’engage alors une véritable enquête policière qui conduiront les deux femmes jusqu’en Allemagne. Pour découvrir l’inavouable, l’impensable : en vérité, Hortense est née dans l’un des Lebensborn (Fontaines de vie), ces maternités nazies créées pour engendrer des enfants « racialement parfaits » au service du Reich ! Des enfants nés dans l’anonymat en Allemagne et dans les pays occupés : Norvège, Danemark, Autriche, Pologne… En France aussi, à Lamorlaye (60) en Picardie : de février à août 1944, vingt-trois enfants y sont nés. Au final, on estime à 20.000 le nombre de naissances. Sans omettre les 200.000 bébés kidnappés, dont beaucoup d’enfants polonais. Un pan d’histoire que la romancière belge Caroline De Mulder narre, avec finesse-tact et sensibilité, dans son roman La pouponnière d’Himmler (à lire ci-dessous la chronique de nos consœur et confrère de la RTBF). « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde« , alertait le grand dramaturge Berthold Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Face à la résurgence de l’extrême-droite et des intégrismes, aux saluts nazis décomplexés de divers politiques et puissants industriels, la vigilance s’impose.

Écrite à plusieurs mains (Camille Laplanche, Matthieu Niango, Séverine Cojannot, Jeanne Signé), à partir de témoignages et de faits réels, Les petits chevaux retrace cette page d’histoire méconnue, documentée par quelques rares historiens. Des cartons empilés et brinquebalés sur scène, l’illustration tragique de ces enfants, simples objets manipulables à la merci d’une idéologie mortifère et futures chairs à canon : les petits blonds, symbole de la pureté aryenne, aptes à la survie, les autres, mal nés ou mal formés, condamnés à mort. Dans une mise en scène de Jeanne Signé, d’un costume l’autre, les quatre interprètes incarnent la dizaine de personnages. De l’infirmière dévouée à l’autre fille du géniteur révélé, sinistre suppôt du régime SS... Du théâtre documentaire sans prétention, pédagogique et fort illustratif, qui ouvre et incite surtout à la réflexion : plus jamais ça ! Yonnel Liégeois

Les petits chevaux, Jeanne Signé : jusqu’au 22/04, les lundi et mardi à 19h. Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11). Des ouvrages à lire : Lebensborn, L’odeur des pins, La fabrique des enfants parfaits.

De la couvaison de bébés sous haute protection nazie à la naissance d’un manuscrit, l’accouchement littéraire n’est pas sans risques. Pourtant, avec La pouponnière d’Himmler, l’auteure belge Caroline de Mulder réussit un magistral enfantement littéraire. S’appuyant sur des documents historiques de première main, la romancière trace par le menu l’extravagante entreprise SS du haut dignitaire du Reich, créateur et patron du réseau de maternités en charge de la sélection « aryenne » des bébés, futurs héros de la nation. De l’arrivée de Renée, une jeune Française enceinte d’un soldat allemand, dans l’un de ces centres médicaux jusqu’à son démantèlement à l’approche des Alliés, une bouleversante plongée dans cette fabrique d’enfants au sang pur, choyés au détriment des nouveaux-nés atteints d’une quelconque déficience et éliminés d’office. Un roman d’une palpitante écriture, d’une foudroyante vérité, d’une sidérante cruauté. Y.L.

La pouponnière d’Himmler (éditions Gallimard, 288 p., 21€50).

Caroline De Mulder, au biberon de la race aryenne !

Heim Hochland, en Bavière, 1944. Dans la première maternité nazie, les rumeurs de la guerre arrivent à peine ; tout est fait pour offrir aux nouveau-nés de l’ordre SS et à leurs mères  » de sang pur  » un cadre harmonieux. La jeune Renée, une Française abandonnée des siens après s’être éprise d’un soldat allemand, trouve là un refuge dans l’attente d’une naissance non désirée. Helga, infirmière modèle chargée de veiller sur les femmes enceintes et les nourrissons, voit défiler des pensionnaires aux destins parfois tragiques et des enfants évincés lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères exigés : face à cette cruauté, ses certitudes quelquefois vacillent.

Alors que les Alliés se rapprochent, l’organisation bien réglée des foyers Lebensborn se détraque, et l’abri devient piège. Que deviendront-ils lorsque les soldats américains arriveront jusqu’à eux ? Et quel choix leur restera-t-il ? Reconstituant dans sa réalité historique ce gynécée inquiétant, La pouponnière d’Himmler propose une immersion dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à développer la race aryenne et à fabriquer les futurs seigneurs de guerre. Une plongée saisissante dans l’Allemagne nazie envisagée du point de vue des femmes.

Une grande plume belge

Caroline De Mulder s’est imposée en une quinzaine d’années comme une des grandes plumes belges. Originaire de Gand, parfaitement bilingue, elle a fait des études de philologie romane d’abord à Namur, puis à Gand et enfin à Paris. Elle est professeur de littérature comparée et d’écritures fictionnelles à l’Université de Namur. Ce qui frappe chez cette autrice, c’est sa faculté d’adapter son style aux sujets qu’elle traite.  Son premier roman Ego Tango (éditions Actes sud, 2015), couronné du Prix Rossel, plongeait dans l’univers du tango parisien.

Dans Manger Bambi, la romancière belge s’intéressait au phénomène des gangs de filles, au cœur même des banlieues françaises. Pour reproduire au mieux leur champ lexical si particulier, elle s’est plongée dans cette langue en écoutant alors beaucoup de rap français, trainant des jours sur des forums, sur YouTube. Le résultat ? Une langue orale, argotique, presque une scansion. « Je ne pouvais pas voir le monde à travers les yeux d’un gang de filles si je ne maîtrisais pas leur manière de parler ». Dans La pouponnière d’Himmler, paru en mars 2024, elle adopte un style nettement plus sobre. Lucile Poulain et Thierry Bellefroid, chroniqueurs à la RTBF

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Petites formes aux grands effets

D’une scène l’autre, de l’Essaïon (75) à la Reine blanche (75), se jouent Une légende à la rue et L’infâme. La preuve que le théâtre public outrepasse le simple divertissement. Mettant le nez dans des faits de société criants, au cœur même du politique au sens large.

Un bel exemple en est fourni par Une légende à la rue, de Florence Huige (Cie Les Cintres), qu’elle interprète dans une mise en scène intelligemment partagée avec Morgane Lombard. À l’automne 2011, Florence Huige croise une femme étrange aux cheveux orange, bardée de sacs en plastique. Elle parle de torture, de danger de mort… Deux ans après, Florence Huige apprend par les journaux que cette femme n’était autre que Sakine Cansiz, héroïne de la résistance kurde, fondatrice du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont le dirigeant élu, Öcalan, est en prison depuis une éternité. On parle enfin à son sujet, ces temps-ci, de pourparlers avec la Turquie.

Sakine Cansiz, alias Sara dans la clandestinité, incarcérée douze ans, torturée, mutilée, a été assassinée avec deux autres femmes, rue Lafayette à Paris, par un « loup gris », membre d’une faction de l’extrême droite turque. Bouleversée, Florence Huige se penche sur l’histoire généralement ignorée du peuple kurde. L’autorité de l’actrice, qui fait ainsi œuvre pie, n’exclut pas le zeste d’autodérision qu’elle s’impose, face au malheur de ces autres lointains, qu’elle révèle avec feu sur une scène nue. Sur une autre scène sans apparat, La Reine blanche (75), deux jeunes comédiennes au tempérament de vif-argent ont joué l’Infâme, la pièce de Simon Grangeat mise en scène par Laurent Fréchuret.

Tana (Louise Bénichou), apprentie couturière et brodeuse, s’éloigne d’une mère toxique (Flore Lefebvre des Noëttes lui prête sa voix) qu’elle ne peut plus supporter. Elle a pour amie et seul soutien Apolline (Alizée Durkheim-Marsaudon). Chemin faisant, on assiste à la conquête de soi par Tana, qui va s’émanciper par le savoir-faire acquis dans son métier. D’une écriture simple, droite, juste, qui fait la part belle au mal-être puis à l’émancipation de Tana, les vertus concrètes du texte font de l’Infâme une sorte d’idéal modèle à proposer à un public jeune, apte à se retrouver dans les interrogations de son propre devenir. La preuve en est la belle audience déjà rencontrée par ce spectacle, si brillamment défendu, dans les lycées et collèges. Jean-Pierre Léonardini

Une légende à la rue, Florence Huige : jusqu’au 30/04, les mercredi et jeudi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (tél. : 01 42 78 46 42).

L’infâme, Laurent Fréchuret : Le 18/03 à la Mi-Scène de Poligny (39), les 20 et 21/03 au lycée Honoré-d’Urfé à Saint-Etienne (42).

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Torreton, au fil de Genet !

Au théâtre de la Ville/Les Abbesses (75), Philippe Torreton propose Le funambule. En compagnie des fildeféristes Lucas Bergandi/Julien Posada (en alternance) et du musicien Boris Boublil, la mise en piste du chant d’amour de Jean Genet à Abdallah Bentaga, son amant et acrobate. Du poème funèbre au discours sur le spectacle vivant, un texte percutant, un trio flamboyant.

Un chapiteau de cirque miteux, l’orage qui gronde et la toile qui risque de prendre l’eau…De part et d’autre de la piste, un fil de fer pas encore tendu, un homme assoupi sur un lit de fortune. Résonne une voix grave, profonde et presque caverneuse. Dans un filet de lumière, le poète soliloque. Sur la vie et la gloire, la mort au rendez-vous du saut périlleux arrière à dix mètres du sol, les regards complices d’un public ingrat ou amoureux : en coulisses l’artiste n’est rien, en piste il est tout ! Sous réserve de ne pas rater son pas de danse sur le fil, d’accorder mouvements du corps et battements du cœur, risquer sa vie juste pour éblouir…

La main du récitant effleure la peau du Funambule. Qui se redresse, beau, sculptural en son slip de scène, claudiquant d’un pied bandé, hésitant à braver son fil… L’un muet, l’autre bavard tandis que le multiinstrumentiste claque ses notes, piano-guitare-percussions, graves ou aigues, sombres ou lumineuses, pianissimo ou fortissimo. Chacun à son agrès, un original chant choral : pied souple mais ferme pour un équilibre parfait sur le fil (Lucas Bergandi/Julien Posada), voix claire aux intonations finement placées (Philippe Torreton), doigts agiles gambadant sur le clavier (Boris Boublil). Sous les lumières du chapiteau improvisé, salle des Abbesses au pied de la butte Montmartre, le trio décline son art à la perfection. « L’acteur prodige, qui a joué avec les plus grands noms du théâtre et du cinéma (…), se frotte ici à l’écriture enflammée et inflammable de Genet », commente Marina Da Silva, notre consœur et contributrice aux Chantiers, « une écriture avec laquelle on ne peut pas tricher, où la prise de risque de l’acrobate et le souffle du poète imposent la radicalité d’un jeu plus vrai que vrai ».

L’auteur des Bonnes et des Nègres, théâtre lui-aussi sur le fil entre amour et obscénité, écrit Le funambule en 1958, fulgurant poème pour Abdallah, son amant fildefériste. Qui chute, se blesse irrémédiablement et se suicide de désespoir… L’éloge du cirque et de ses artistes, du spectacle vivant en général pour ses contraintes et exigences, triomphes et désillusions, se mue de facto en chant funèbre d’une extrême flamboyance. Tendu sur son fil pour l’un, les deux pieds dans la cendrée pour l’autre, l’impromptu d’un dialogue inattendu, un spectacle d’une beauté et d’une profondeur sidérantes. Yonnel Liégeois, photos Pascale Cholette

Le funambule, Philippe Torreton : jusqu’au 20/03, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Du 06 au 10/05 au Théâtre des Célestins, Lyon (69).

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Dans le chaos du monde

Aux Plateaux sauvages (75), Cécile Garcia Fogel présente In situ. En dialogue avec le jazzman Pierre Durand, la comédienne s’empare du poème de Patrick Bouvet. Un duo de choc, ardent et abrasif, avec la complicité de Joël Jouanneau.

Venu de la musique, pratiquant du sampling, Patrick Bouvet applique cette technique de collage à sa poésie sonore. « J’utilise des échantillonneurs qui permettent de prendre des bouts de sons à droite à gauche, et peut-être ce geste-là est-il à l’origine de ma démarche d’écriture ». Il enchâsse sauvagement les mots dans les phrases et les envoie balader hors contexte, tels des électrons libres, pour subvertir la langue et créer des effets (d)étonants. In situ, son premier livre est paru aux éditions de l’Olivier en1999, Shot suivra en 2000, puis d’autres, tous ancrés dans une même expérimentation langagière dans l’esprit de la Beat Generation états-unienne.

Dans In situ, les vocables qui traînent un peu partout dans les conversations et les médias se percutent dans la grande lessiveuse du verbiage paranoïaque contemporain pour dire, selon l’auteur, l’état du monde. Terrorisme, vidéosurveillance, guerre, hélicoptères et sirène, désertification et catastrophes en tous genres, prises d’otages, pétrole et fric… En vrac, le capitalisme libéral précipite la planète et les hommes à leur perte : “ la sortie de la ville/ le charnier/ de la paix : l’eldorado / de la mort”, selon Patrick Bouvet. Quelque’un.e. aspire cependant à retrouver le paradis perdu, sur les pas d’un Adam cherchant son Eve (et vice versa)

Le choc des mots en terrain miné

Dès les premiers mots, Cécile Gargia Fogel nous entraîne dans cette prose bousculée, à l’instar de la réalité violente des temps présents : « “le risque zéro/ça n’existe pas »/ une femme aurait traversé les barrages/avec une arme à/feu/dans son sac/des scénarios de détournement d’avion de prise d’otages de/ gaz toxiques dans le métro ont été testés/mais/ »le risque zéro ça/n’existe pas ». Elle est cet individu qui traverse des paysages incendiés, bombardés, à la recherche d’un territoire encore vierge (le Sahara d’antan, couvert le lacs)… Dans d’héroïques cavalcades ou sur des tempos plus apaisés, sa voix épouse cette écriture de l’urgence construite en boucles successives. En dialogue avec sa rage et ses coups de gueule, ses indignations ironiques, ses fatigues passagères, ses repos de la guerrière, ses mélopées envoûtantes, la guitare de Pierre Durand joue une partition heurtée à la manière de la prose : tantôt jazz, tantôt riffs discordants, tantôt larsen, tantôt silences.

L’ardente actrice et le musicien abrasif s’engagent physiquement dans des jeux de scène pas toujours nécessaires. Pourtant, cette énergie mise au service d’un verbe poétique et brutal emporte l’auditoire. Une immersion charnelle et poétique dans un monde qui nous échappe sans cesse davantage. Mireille Davidovici, photos Laurent Pasche

In situ, Cécile Garcia Fogel : jusqu’au 15/03 (spectacle présenté en partenariat avec le Théâtre Nanterre-Amandiers/Hors les murs), du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 17h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Le texte est publié aux Éditions de l’Olivier.

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Longwy, la sidérurgie au cœur

En pays minier, la comédienne Carole Thibaut présente Longwy-Texas. Fille de métallo, de son enfance à l’aujourd’hui, la metteure en scène et directrice du CDN Les Îlets de Montluçon retrace l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes. Un récit d’une profonde humanité, cœur vibrant et cœur d’acier.

À la manière d’une conférencière de l’intime, avec Longwy-Texas, Carole Thibaut nous conte l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes à travers les figures de ses père, grand-père et arrière-grand-père. Outre sa mémoire de petite fille et des documents d’archive, il y a aussi des photos, des bouts de films Super 8, les journaux télévisés de l’époque. Les uns les autres narrant le quotidien des salariés, leur colère devant le naufrage industriel, leur refus des licenciements et de la mort de leur région. Il y a surtout les archives sonores de Lorraine Cœur d’Acier, première radio libre créée par la CGT à Longwy en 1979, animée par Marcel Trillat et Jacques Dupont, journalistes de La Vie Ouvrière, alors l’hebdomadaire de l’organisation syndicale.

De l’émetteur clandestin installé au sommet du clocher de l’église, défendu et protégé par la population locale, elle colore rouge sang la fermeture des usines, les manifestations, les concerts de soutien, le quotidien des femmes de sidérurgistes et la galère des salariés immigrés. Enfin, il y a Carole Thibaut seule en scène qui, dans un cheminement allant de l’intime à l’universel, interroge héritages symboliques et constructions culturelles (identité, filiation) dans un récit mêlant petite et grande histoire. Des forges de Longwy où elle est née jusqu’aux anciennes forges des Îlets à Montluçon, où elle vit aujourd’hui… Premier acte artistique de la metteure en scène et directrice à son arrivée dans l’Allier en 2016 au Théâtre des Îlets, cœur vibrant et cœur d’acier, une conférence atypique coulée aux fortes chaleurs des hauts fourneaux ! Yonnel Liégeois

Longwy-Texas, Carole Thibaut : le 06/03 au Théâtre de Cristal, Vannes-le-Châtel (54). Le 07/03 en la salle des Petits nez rouges, Favières (54). Le 20/03 au Musée de la mine, Saint-Eloy-les-Mines (63). Le 20/06 à Lavaveix-les-Mines (23). Texte disponible chez Lansman éditeur.

Retour sur histoire

Un père, comme une petite légende personnelle, le chant distendu d’un pays enfoui sous la terre. Un père, d’autres avant lui, ouvriers et ingénieurs des hauts-fourneaux qui ont fait la grandeur de la sidérurgie lorraine avant que les usines soient remplacées par des terrains vagues et des golfs. Dans une conférence intime, au fil de photographies et de documents d’archives, Carole Thibaut se retourne sur son histoire familiale. Non par nostalgie, mais pour interroger avec minutie les mythes qui ont peuplé son enfance, la grandeur industrielle, l’ascension sociale et la dure noblesse des « métiers d’hommes ». « Fille au pays des pères », (…) comment, dans un même geste, arracher Longwy à l’oubli et rompre les liens qui l’y rattachent encore ?
Victor Roussel, conseiller artistique au Théâtre de la Bastille, lors des représentations parisiennes.

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Amour et mort, le duo

Au théâtre de la Bastille (75), Tiago Rodrigues présente Antoine et Cléopâtre. Entre mots d’amour et paroles de mort, une étonnante chorégraphie du verbe. Magnifiquement orchestrée par le directeur du festival d’Avignon, superbement interprétée par les deux artistes-chorégraphes lisboètes, Sofia Dias et Vitor Roriz.

Le mot précède ou accompagne le geste, et réciproquement… Des mots scandés et répétés jusqu’à épuisement, psalmodiés et parfois criés pour en appeler d’autres sur le même mode. Devenant alors phrases, strophes, poèmes, épopées verbales tandis qu’un bras s’abat ou se lève, qu’un pas s’esquisse d’avant ou de retrait, que la main d’Antoine frôle celle de Cléopâtre, que le doigt tendu de l’un appelle celui de l’autre sans jamais devoir le toucher… Un inattendu ballet de mots et de gestes en lisière de scène, quelques mobiles suspendus tournent et s’agitent en arrière-fond au gré d’un souffle venu des berges du Nil ou d’une fenêtre ouverte de la chambre royale : nul ne sait, sinon qu’Antoine et Cléopâtre s’aiment d’une folle passion ! De l’événement, Plutarque a légué des pages d’histoire à la postérité. Shakespeare a traduit en tragédie les tourments amoureux du couple, Mankiewicz immortalisa leur image sous les traits de Richard Burton et Liz Taylor.

En ces diverses sources, Tiago Rodrigues a puisé l’inspiration. Pour nous livrer un étrange récital, langage du corps et vague à l’âme où, paradoxe, les deux protagonistes parlent amoureusement l’un de l’autre sans jamais engager un quelconque dialogue amoureux ! « Antoine dit… » dit Cléopâtre, « Cléopâtre dit… » dit Antoine, « Antoine respire… » constate l’une et « Cléopâtre respire… » rétorque l’autre sans que les regards se croisent. « Antoine expire » dit l’une comme « Cléopâtre expire » dit l’autre, ainsi en va-t-il de toute la représentation. Une fusion amoureuse qui se « dit » et se révèle puissamment charnelle alors que les corps gardent en permanence leur distance : singularité exclusive du théâtre qui autorise l’imaginaire du spectateur à vaquer sur des images insoupçonnées ! Coulent le miel et le vin délicieux, embaument les fruits odorants, la tiédeur des corps et la couche fraîche. Pourtant, si les oiseaux volent encore en un ballet harmonieux, bientôt le sang des guerriers se répandra sur terre, bientôt la flotte égyptienne sombrera en mer, bientôt « Antoine verra son corps allongé transpercé par son épée » dit Cléopâtre. La fin nous est bien connue, bientôt la mort, « le même futur trempé de sang » disent et répètent Antoine et Cléopâtre ! D’hier à aujourd’hui, le temps du bonheur et l’issue en horreur pour eux comme pour nous, le duo éternel qui scande la vie : l’amour et la mort. Le Styx ou le Sphinx, Éros et Thanatos…

De temps à autre, surgit un air de musique pour esquisser un pas de danse et signifier la modernité du propos. Sans rompre l’envoûtement d’une enivrante mélopée de paroles et gestes, sans troubler l’étreinte d’une symphonie incantatoire où attirance et répulsion, passion et trahison s’épousent en un délirant crescendo. Une mise en scène d’une extrême délicatesse et finesse, une double interprétation d’une sublime beauté et de la plus haute perfection ! Yonnel Liégeois

Antoine et Cléopâtre, Tiago Rodrigues : Jusqu’au 14/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14).

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Port-au-Prince, la nuit

Au Théâtre 14 (75), Lucie Berelowitsch présente Port-au-Prince et sa douce nuit, la pièce de Gaëlle Bien-Aimé. Au cœur du chaos qui sévit en terre haïtienne, le cri d’amour d’un jeune couple. D’une capitale fracassée à une idylle meurtrie, la chaleur d’une passion en dérive.

Dans une chambre de Port-au-Prince, à la lumière d’une bougie, un couple s’aime et doute, se souvient et s’interroge au rythme d’une ville en proie à la violence. Zily veut partir mais Ferah, qui travaille à l’hôpital de la ville, ne se résout pas à quitter son île. Que dire, que faire, que décider ? Au rythme du souffle des amants, la pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé (Prix RFI Théâtre 2022) se déploie dans la chaleur moite d’un clair-obscur créole. Dans une langue musicale et poétique, Port-au-Prince et sa douce nuit est une véritable déclaration d’amour à cette capitale autrefois joyeuse, aujourd’hui ruinée par des années de chaos. Depuis sa création au Festival des langues françaises de Rouen en 2023, de représentation en représentation, l’œuvre s’est affinée, enjolivée. Un bijou littéraire devenu joyau théâtral !

Dans la nuit déchue d’une cité des Amériques, amas de pierres et tombeau de misères tant par les séismes que par l’errance politique et les bandes mafieuses, le jeune couple se retrouve ainsi au pied du mur : fuir ou rester ? D’une étreinte l’autre, de leur passion partagée à l’amour viscéral éprouvé pour leur terre, l’aspiration à la liberté et au bonheur fissure leur devenir… La mise en scène épurée, chaude et colorée de Lucie Berelowitsch, la directrice du CDN de Vire, fait chanter et pleurer les accents créoles. La pièce est servie par deux comédiens d’une incroyable puissance évocatrice (Sonia Bonny, Lawrence Davis), d’une irradiante et sensuelle humanité : un vrai bonheur et grand plaisir de retrouver ce spectacle à l’affiche d’une salle parisienne réputée ! Yonnel Liégeois, photos Samuel Kirszenbaum

Port-au-Prince et sa douce nuit : du 06 au 22/03, du mardi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. :  01.45.45.49 77). Les 24 et 25/04, au Préau-CDN de Vire, le temps fort haïtien.

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Robin et L’oiseau

Au théâtre Paris-Villette (75) pour l’un, au Canal théâtre à Redon (35) pour l’autre, se jouent R.O.B.I.N et Oiseau. Deux spectacles « Jeune Public », respectivement mis en scène par Maïa Sandoz et Anna Nozière, qui traitent de précarité et de mort. Entre humour et sérieux, deux propositions qui réjouiront aussi les parents.

Christabelle et Robin vivent une enfance heureuse, dans une famille aimante. Las, précarité et pauvreté frappent à la porte. Au point de devoir voler pour subvenir à leurs besoins, avoir de quoi manger et s’habiller, vivre ou survivre en quelque sorte… Se livrer à quelques petits larcins, non par vice, par nécessité ! Jusqu’au jour où la gamine se fait arrêter et emprisonner, alors que son frère réussit à s’échapper et disparaît de la circulation.

« Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres », constate la metteure en scène Maïa Sandoz, à l’unisson de Clémence Barbier et Paul Moulin, les deux autres co-auteurs de la pièce. L’ambition du trio de choc avec un tel projet ? S’inscrivant dans la tradition orale et populaire des contes et légendes pour enfants, revisitant l’histoire de Robin des Bois, « inviter les jeunes spectateurs à voir le monde tel qu’il est, leur permettre de le comprendre et de le critiquer et, pourquoi pas, de passer à l’action ! ». Une affaire de justice sociale rondement menée, une cascade de rebondissements jusqu’à la mise en accusation de la société, la libération de Christabelle au terme de son procès. Des dialogues enlevés, de l’humour à profusion pour dénoncer l’injustice et, « commun commune », nourrir l’espoir d’un autre possible : une belle réussite !

Au même titre qu’Oiseau, la pièce écrite et mise en scène par Anna Nozière ! Un thème bien différent, la mort, pourtant traité avec semblable sensibilité et, osons l’écrire, légèreté. Un sujet grave, pourtant : Mustafa a perdu son papa, Paméla son petit chien, chagrin et tristesse sont au rendez-vous. Jusqu’à ce que les deux enfants rencontrent Françou, une copine de CP qui, mystère et miracle, sait comment on passe de l’autre côté… Revoir les disparus, renaître à l’espoir, la bande lance alors l’idée d’organiser une belle fête au cimetière ! Contre l’avis de la maîtresse d’école et d’une majorité de parents d’élèves, avec le soutien pourtant de quelques papas et mamans.

« Quand on commence à parler des personnes qu’on aime et qui sont décédées, tout le monde a quelque chose à raconter », commente Anna Nozière, « nos enfants ne devraient pas être exclus de ces échanges ». Pour l’auteure et metteure en scène, nous avons le devoir de partager avec eux des récits où la mort fait partie de la vie. « C’est ce que réclament les enfants d’Oiseau, ils revendiquent la parole ». En un mot, être considérés pour leur intelligence, leur capacité à faire face… Des adultes plus affolés que les enfants devant l’échéance de la mort, un superbe spectacle où l’imaginaire, l’innocence et la spontanéité des petits bousculent et transgressent la peur des grands. Sans mièvrerie ni pleurnicheries, servi par deux formidables comédiennes, entre humour et profondeur un beau regard sur la vie, touchant, poétique et puissant. Yonnel Liégeois

R.O.B.I.N, Maïa Sandoz : jusqu’au 02/03 au théâtre Paris-Villette (75), les 03 et 04/04 au théâtre du Fil de l’eau, Pantin (93).

Oiseau, Anna Nozière : le 28/02 au Canal théâtre, Redon (35). Le 07/03 au Dôme, Saint-Avé (56). Du 12 au 15/03 au CDN de Lorient (56). Les 27 et 28/03 au Théâtre national La criée, Marseille (13). Les 02 et 03/04 à La garance, Cavaillon (84). Le 15/05 à L’escapade, Hénin-Beaumont (62).

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Sobel, le besoin criant de poètes

Au théâtre de L’épée de bois (75), Bernard Sobel propose L’exception et la règle (Bertolt Brecht) et La mort d’Empédocle (Friedrich Hölderlin). Pour l’une et l’autre pièce, un travail scénique en épure, du théâtre politique et poétique de belle facture.

Bernard Sobel propose, au théâtre de L’épée de Bois, deux spectacles d’importance qui parlent du monde d’une façon radicale dont on a perdu le secret. Il y a d’abord L’exception et la Règle, de Bertolt Brecht, pièce de 1933, l’année où, après l’incendie du Reichstag, il gagne le Danemark. La fable a lieu dans un désert asiatique parcouru par un marchand, un coolie chargé comme une mule et le guide de l’expédition. Les réflexes de classe agissant, le marchand abattra le coolie parce qu’il s’est senti menacé par l’homme de peine. Sous la forme d’un chœur, dix jeunes comédiens de la Thélème Théâtre École, assis en tailleur dans l’espace vide, se répartissent les rôles au fil d’une sorte d’oratorio dont l’unique musique serait celle du bourdonnement de la pensée dialectique.

Une démonstration parfaite, d’une main de maître

Suit le procès. Apparaissent, entre autres, les acteurs Marc Berman, Claude Guyonnet, Matthieu Marie, dans les rôles respectifs du marchand (acquitté en toute injustice immanente), du juge de mauvaise foi et du guide qui n’en peut mais. Ce travail scénique, en épure, révèle l’écorché du projet de Brecht, visant à rendre le réel intelligible, par-delà les apparences trompeuses de l’idéologie du possédant, laquelle de nos jours se veut hégémonique à l’échelle planétaire. Sans aucun doute, n’est-ce pas ? Le coolie a tendu sa gourde au marchand, qui affirme qu’il a cru que c’était une pierre destinée à le frapper. D’où son geste meurtrier. La démonstration est parfaite, fournie de main de maître par un poète qui met au jour sa conception du théâtre « épique », à l’heure où il étudie le marxisme.

La soirée se poursuit avec La mort d’Empédocle, de Friedrich Hölderlin (1770-1843), que Bernard Sobel avait déjà montrée en janvier 2023. Dûment reprise, cette épopée philosophique, dans laquelle le poète qu’on dira fou explore la raison d’Empédocle d’Agrigente (physicien, philanthrope, guérisseur et démocrate) de refuser la royauté et les cortèges d’honneur, demeure un sommet de la plus rigoureuse politique des signes.

Pour en arriver là, avec ce grand chant caractéristique des Lumières, dans notre ère d’extinction des feux, il faut bien toute une vie d’artiste conscient de l’état du monde au jour le jour. À quoi bon des poètes en ces temps d’incertitude ?  soupirait un jour Hölderlin, en son temps d’idéalisme effervescent. À garder l’espérance, sans nul doute, quand bien même l’incertitude fait place à l’effroi. Jean-Pierre Léonardini

L’exception et la règle, La mort d’Empédocle : jusqu’au 02/03, du jeudi au samedi à 19h et 21h, le dimanche à 14h30 et 16h30. Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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