Édition, d’un Céline l’autre

Le monde littéraire est en ébullition ! 80 ans après leur disparition, refont surface des milliers de feuillets inédits de Louis-Ferdinand Céline. Un emballement médiatique qui semble faire bon marché de l’antisémitisme forcené de l’écrivain. Le commentaire du quotidien L’Humanité, publié le 13/08.

L’Atlantide engloutie remonterait-elle du fond des mers qu’elle ne susciterait pas autant de remous. Le Figaro salue sur une page la « découverte exceptionnelle de manuscrits inédits »Le Monde consacre trois pages à « des trésors retrouvés »Libération, avec la une et quatre pages, évoque un « trésor à crédit », qualifié « d’inestimable » dans l’éditorial. Diable ! Mais de quoi s’agit-il ? En résumé, écrit le Monde, qui a ouvert la partition : « Disparus en 1944, des milliers de feuillets inédits de l’écrivain, auteur de Voyage au bout de la nuit, viennent de ressurgir dans des circonstances étonnantes. » Le journal aurait donc remonté la piste, façon polar ou film de série B.

Sur la piste du « trésor »

Il est vrai que les faits, en eux-mêmes, interrogent. Dès le 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, Céline comprend que le vent tourne. Il a quelques raisons de s’en préoccuper. Il a fréquenté régulièrement les occupants, dont Otto Abetz, qui fait le lien entre le pouvoir nazi et les artistes et intellectuels français ouverts, si l’on peut dire, à des rapports de sympathie, il a aussi fait rééditer pendant cette période ses ignobles pamphlets antisémites, Bagatelles pour un massacrel’École des cadavresles Beaux Draps. Courage fuyons, donc. Le 8 juin, sa décision est prise. Il retire de la banque ses avoirs sous la forme de pièces d’or, que sa femme, l’ancienne danseuse Lucie Almansor, devenue Lucette Destouches – le vrai nom de Céline –, va coudre dans son gilet et, le 17, tous deux partent pour Baden-Baden et prendront plus tard le chemin de Sigmaringen, en Allemagne, où ils cohabiteront avec la crème délétère de la collaboration qui a suivi Pétain.

L’affaire au sens strict commence là. Il aurait laissé, dans son appartement, des milliers de pages, des lettres, des photos jamais retrouvées, jusqu’à ces derniers jours, quand un ancien critique littéraire et dramatique de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, révèle qu’il a en sa possession les fameux documents disparus. Ils lui auraient été remis il y a déjà quelques années par une personne tenant à l’anonymat, laquelle lui aurait demandé de ne rien révéler avant la mort de Lucette Destouches, intervenue fin 2019. D’où la question du polar. D’où viennent les documents et qui les a récupérés après le départ du couple ? Le nom d’un dénommé Oscar Rosembly est avancé. Faisant partie des résistants de la 25e heure, il aurait mis à profit ses visites d’appartements des anciens collaborateurs pour se servir lui-même, au point qu’il est arrêté en septembre et incarcéré à Fresnes en raison de ses « agissements malhonnêtes ». Une autre piste est ouverte. Celle d’un résistant, un vrai celui-là, proche de Jean Moulin et qui aurait occupé l’appartement de Céline, réquisitionné pendant plusieurs années…

La découverte donne lieu, comme il se doit, à un imbroglio judiciaire. À qui appartiennent les documents ? À Jean-Pierre Thibaudat, qui les a en sa possession, ou bien aux ayants droit de l’œuvre de Céline, les dénommés François Gibault et Véronique Chovin, qui portent plainte pour vol et recel. L’enjeu se chiffre en dizaine de millions d’euros. Il y a une vingtaine d’années, le manuscrit de Voyage au bout de la nuit avait atteint 1,8 million aux enchères. Les éditions Gallimard sont sur le coup et le « trésor », à ce point, apparaît plus financier que littéraire.

Mais qu’en est-il des documents eux-mêmes ? Il y aurait là, peut-être, le manus­crit d’un roman, la Volonté du roi Krogold, le manuscrit de Mort à crédit, celui de Casse-pipe, dont n’ont été publiés que de minces fragments, mais aussi un ensemble de lettres, dont celles échangées avec Robert Brasillach, qui n’était rien moins que le rédacteur en chef de Je suis partout, le journal phare de la collaboration et de l’antisémitisme, fusillé à la Libération après avoir été jugé pour « intelligence avec l’ennemi » et qui n’aura pas eu, à l’évidence, la prudence de son correspondant.

Un artisan du négationnisme

Car Céline, pour l’essentiel, va parvenir à se fondre dans le paysage. Revenu en France en 1951, il se construit à Meudon un personnage d’ermite en retrait des convulsions du temps, indifférent aux polémiques. À peine aurait-il eu quelques rencontres fortuites avec les occupants, loin de ce que le Monde, très curieusement, appelle sa « légende noire ». Singulière légende. En 2017, Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour, dans Céline, la race, le juif, en ont fait la démonstration. Céline ne s’en est pas tenu aux pamphlets. Il fut un collaborateur actif. « La légende d’un Céline qui n’aurait collaboré que par des mots et non par des actes, déclarait alors Annick Duraffour dans un entretien de l’Expressa perdu toute crédibilité : le prohitlérien déclaré a donné dans la délation. Et il faudra bien qu’un jour les biographes de Céline se soumettent aux faits. » Il sera aussi après-guerre un des artisans du négationnisme, allant jusqu’à ironiser sur « la magique chambre à gaz ». Le trésor redécouvert devant des yeux émerveillés est celui d’un salaud.

Oui, mais, et l’écrivain ? Voyage au bout de la nuit est un grand livre. Après-guerre, D’un château l’autre évoque les petites saletés, la cupidité, les bassesses et lâchetés des collaborateurs réfugiés à Sigmaringen autour de Pétain et qui ne songent qu’à sauver leur peau et leur argent. Mais le livre, comme le seront les livres ultérieurs de Céline, tel Féerie pour une autre fois, dont le titre n’est pas neutre, est construit sur un énorme mensonge par omission… Tous ceux qui sont là sont des criminels, complices d’une politique ayant conduit à 50 millions de morts et de l’extermination de plus de 6 millions d’hommes, de femmes et d’enfants…

C’est peut-être cela qu’il faut lire dans l’usage compulsif que Céline fait des points de suspension… Où est le trésor inestimable ?

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

Allons, enfants de la Lorraine

Jusqu’au 04/09, au Théâtre du Peuple de Bussang, Simon Delétang, le metteur en scène et directeur du lieu, présente Leurs enfants après eux. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018. Une plongée désenchantée dans une Lorraine à la jeunesse sinistrée.

Florange-Hayange, en ce mois d’octobre 2011… L’indien ArcelorMittal, le leader mondial de l’acier, annonce la fermeture du dernier haut-fourneau, c’est la mort programmée de la vallée de la Fensh ! Longwy, Pompey, Gandrange : entamé dans les années 80, c’est en fait l’épisode final dans le dépeçage de la sidérurgie française, dans la tragique histoire d’une Lorraine sinistrée. Pas de chance pour les gouvernants successifs avec leurs fausses promesses de reconversion, nous ne sommes pas au pays des imposantes filatures du textile, une friche industrielle comme un haut-fourneau est difficilement transformable en site culturel pour le bien-être des nantis ou mieux-lotis ! Villes mortes, commerces et sous-traitants à la dérive, bassin d’emplois en perdition, divorces et suicides en pleine explosion, une population sans devenir, une jeunesse sans avenir…

Tel est le contexte, parler de décor serait réducteur, où vivent et grandissent Leurs enfants après eux, le roman de Nicolas Mathieu couronné du prix Goncourt en 2018. Sur la scène du Théâtre du Peuple, contrairement au déroulé du livre, les adultes, parents ou autres familiers sinistrés de la vallée, n’ont pas droit de cité, tout juste leur quotidien sera-t-il à l’occasion évoqué par leur progéniture. « Il fallait faire des choix dans les centaines de pages du bouquin, opter pour un regard et un point de vue », commente Simon Delétang, le metteur en scène et directeur de Bussang. Avec les récents diplômés de l’Ensatt, l’école supérieure du théâtre de Lyon, la cause est entendue : la jeunesse seule, filles et garçons à l’aube d’une vie où se délite l’innocence de l’enfance, aura droit à la parole !

Une vie déjà marquée du sceau de l’ennui, des après-midi chauds et pesants sous un soleil plombé où l’on tue les heures sur les berges du lac. Leur passe-temps ? Une virée en moto, le vol d’un canoë au centre de loisirs pour aller sur l’île des culs-nus mater celui des filles, tirer un clope et s’enfiler une canette de bière… La misère ouvrière, les journées sans avenir, la désespérance des grands, inutile de s’y attarder, elles sont déjà intégrées, elles suintent dans leurs regards, leurs paroles, leurs attitudes. Que reste-il alors à se mettre sous la dent, à espérer, à conquérir ? Qui, quoi pour donner goût-saveur et piment aux lendemains qui s’éternisent déjà dans la routine ? La découverte de l’autre, la drague des nanas, le dévoilement des corps, l’appêtit d’un sein ou d’une fesse… En deux mots, sexualité et sensualité.

La bande que forme la 80ème promotion de l’Ensatt s’en donne à cœur joie. Leur bonheur de jouer pétarade trois heures durant. Un chant choral qui se fait porte-parole d’un monde en voie de disparition. Le verbe est cru, à l’image de leurs rêves et aspirations. Gars et filles se frôlent, se frottent, s’enlacent et s’étreignent, lâchent leurs répliques comme leurs sentiments : sans garde-fou, entre rudesse et tendresse. Un spectacle total, qui emporte tout sur son passage, la réalité dévoyée comme les clichés éculés. On rit parfois de tristesse devant leur impuissance à penser à autre chose que le cul des filles, on applaudit aussi à leur rage de vivre qui est symbole de leur capacité à s’inventer des jours heureux, on s’extasie enfin devant la gouaille prometteuse d’une troupe de jeunes comédiens dont le talent explose à tout instant.

Une mise en scène haute en couleurs, à l’imagination débridée. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, maîtrisée et aboutie dans ses partis-pris. Jamais peut-être, Bussang n’aura aussi bien porté son nom : « Par l’art » et « Pour l’humanité », une scène ouverte au peuple, à nos enfants après nous ! Une pièce qui, tradition oblige, se clôt dans la lumière de la forêt vosgienne. Avec guirlandes et chansons à l’heure où l’équipe de France de football va remporter sa première étoile, quand la victoire des uns fait l’éphémère bonheur des autres. Une illusion pour mieux masquer le désarroi, la désespérance, la désillusion de celles et ceux qui restent en bord de touche. Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Jusqu’au 04/09, du jeudi au dimanche à 15h. Théâtre du Peuple Maurice-Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48)

à voir aussi : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, jusqu’au 04/09, les samedi et dimanche à 12h00. Le texte de Stig Dagerman, traduit par Philippe Bouquet avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen (Michaëla Chariau et David Mignonneau) pour la création musicale.

Un oratorio électro-rock, un court texte d’une grande intensité : un hymne à la vie, une ode à la liberté écrite par un homme qui allait se suicider deux ans plus tard, un écrivain pourtant reconnu et adulé par ses pairs ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Une magistrale interprétation, puissante et émouvante, que notes et chants irradient d’une majestueuse beauté (le spectacle sera à l’affiche du Manège de Maubeuge le 21/10). Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Littérature, Rideau rouge

À lire ou relire, chapitre 7

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jurica Pavicic à Véronique Mougin, d’édouard Glissant à Boris Vian. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de David Dufresne et Jacques-Olivier Boudon… Bonne lecture !

Un suspens oppressant, une intrigue foisonnante, un style éblouissant… On plonge dans L’eau rouge avec ravissement ! Pour ce premier polar disponible en langue française, le qualificatif de roman noir serait préférable. Un coup de maître sous la plume de Jurica Pavicic : la littérature croate nous offre bien plus qu’une nouvelle affaire de disparition inquiétante ! Silva, la jeune et belle aux tenues aguichantes, est introuvable dans la bourgade de Misto. « Cet instant où elle a dit Allez, salut ! et fait virevolter sa robe vers la sortie, c’est la dernière fois qu’ils l’ont vue ». Vaines recherches, elle s’est volatilisée. Un jour peut-être, des décennies plus tard… Le talent de Pavicic ? D’un chapitre à l’autre de son imposant roman, orchestrer la tragédie familiale aux accents de la tragédie nationale, composer un sulfureux ballet où doutes et secrets intimes se brisent au fronton des fureurs collectives… La chute du mur de Berlin, la guerre des Balkans, la mort de la Yougoslavie.

Mate ne cesse de rechercher Silva, sa sœur jumelle. Aux quatre coins de la Croatie naissante, dans toute l’Europe dès que perce le moindre indice. Une quête qui s’avère bien vaine, l’une narguant toute réapparition, l’autre sombrant dans la dépression. Une famille, une cité, un état en perdition pour d’aucuns, en recomposition pour les autres lorsque le parfum des billets de banque supplante l’odeur des canons : affairisme immobilier, tourisme de luxe, plages bétonnées, mafias et nouveaux riches spéculant sur les atours de la côte dalmate… écrivain et scénariste reconnu en Croatie, Pavicic a le sens de la répartie et de la mise en scène. Des portraits superbement brossés, une intensité dramatique qui ne faiblit jamais, un phrasé élégant qui manie douceur et douleur avec le même doigté : voilà matière pour un prochain film à succès !

Comme pourrait le devenir ce désopilant Fils à maman, joliment troussé sous la plume de Véronique Mougin ! Une histoire de gamin tendrement couvé par une tyrannique mère, fermière de son état et peau de vache avec tous ses voisins… Madame Picassiette, l’héroïne de cette saga familiale en guerre ouverte avec son fils Charly ? « Une sorte de Geronimo en tablier à fleurs », commente l’auteure, « intimement liée à sa terre, prête à la défendre bec et ongles ». D’où sa colère et son entrée en résistance lorsque son rejeton, rêvant du prix Goncourt, entreprend la rédaction d’un livre qui égratigne la campagne de son enfance, Chandoiseau son village, ses quatorze habitants et ses trois chèvres… Véronique Mougin joue de la fourche et du stylo avec le même brio dans cette guerre des tranchées, parfois boueuse et pluvieuse entre mère et fils. Elle manie répliques et bons mots avec talent, ménage le suspens d’une intrigue à moult rebondissements. Un roman qui sent bon l’herbe mouillée et les pommiers en fleurs, une épopée campagnarde où l’humour le dispute à la tendresse, où bobos et néo-ruraux ont du mouron à se faire face à la vindicte paysanne.. à l’image d’autres mères d’écrivains célèbres qui fustigèrent les écrits de leur rejeton, qu’on se le dise et le lise, Jo la fermière se prépare à transformer sa verte chaumière en authentique poudrière. Jusqu’à ce que le bonheur soit enfin de retour dans le pré !

Du fils à maman aux enfants d’esclaves, une lecture follement enivrante que ces Manifestes ouvrant à des propos autrement gouleyants. Nourris d’allégresse et d’espoir, forts d’un regard lucide et d’une réflexion profonde : c’est bonheur que de lire d’un même souffle, pour la première fois rassemblés, ces six textes signés Glissant et Chamoiseau ! « La capacité d’indignation d’édouard Glissant tenait à la faculté de sa poétique d’être », écrit l’auteur de Texaco, « dans le même balan, une actualité et une vigilance ». Et les deux compères, devant l’inacceptable d’une loi mortifère ou d’une politique ségrégationniste, de s’exclamer « on ne peut pas laisser passer çà ! », de tremper alors leur plume au même encrier pour s’insurger, coucher sur le papier leurs envolées poétiques, laisser courir leur imaginaire à la rencontre de « l’être-au-monde » qui est mondialité et non mondialisation, relation et non oppression… Pour qu’advienne ce « devenir-Tout-Monde », comme l’atteste Patrick Chamoiseau dans la préface à ce revigorant recueil de paroles fécondes, pour qu’advienne « dans les saccages, les humiliations, les écrasements, les injustices immémoriales… le mieux-humain à tout le moins très éloigné de ce que l’Occident capitaliste détient de virulent en absolus et dominations » ! De L’intraitable beauté du monde surgie en 2008 à l’heure de l’élection de Barack Obama à cet ultime Manifeste pour les « produits » de haute nécessité, une envolée Caraïbe qui adoube l’archipel en continent, le créole en poétique universelle, l’esclave en humaine fraternité, l’étranger en tout-vivant.

Des paroles prophétiques que n’aurait certainement pas reniées Boris Vian, ce touche à tout de la création et de l’improvisation : littéraire, musicale, poétique, chansonnière ! Comme ses compères antillais, lui le trompettiste embouché au jazz afro-américain n’eut de cesse à réinventer le monde, provoquer le tout venant et bien-disant, s’insurger à l’encontre de tous les codes qui l’insupportaient. Nulle méprise, Vian ne se contente point d’aller cracher sur nos tombes, il s’obstine à vouloir ré-enchanter la vie, la sienne comme la nôtre. Avec les armes dont il fait bon usage : l’humour, la fantaisie, la dérision. « Son humour décapant n’a pas pris une ride », affirme Florian Madisclaire dans la préface à ce désopilant ça m’apprendra à dire des conneries ! Un petit recueil jubilatoire, à glisser dans toutes les poches, une recension de ces « mille et une facéties, mille et une merveilleuses conneries » dites ou écrites entre écume des jours et ratichon baigneur.

Après cette insolente balade en compagnie de Boris Vian, David Dufresne, quant à lui, nous propose « une virée avec Jacques Brel ». Pas n’importe où, à Vesoul très précisément, la cité de la valse-musette que chacun veut ou a voulu voir, allez chauffe Marcel, chauffe… Pour la quitter aussi vite parce qu’on n’a pas, ou plus, aimé la ville natale d’Edwige Feuillère, la préfecture de la Haute-Saône, non mais tout de même ! Si On ne vit qu’une heure, Dufresne prend toutefois son temps et multiplie les allers-retours sur les pas de son idole, de son maître chanteur. Qui conduit une véritable enquête policière à la recherche de celles et ceux qui auraient croisé les pas du natif de Bruxelles… Un alibi pour plonger dans ce qu’on appelle, parfois avec mépris voire condescendance, la France profonde, celle « des camions pizza, des usines oubliées et des centres-villes qui se recroquevillent des six heures du soir ». Un voyage en « terre brélienne », ces héros de l’ombre que chanta l’ami de Jojo et de maître Pierre, des ouvriers et paysans, bourgeois parfois sans le sou et commerçants de bistrots à la dérive que Dufresne entoure d’écoute et d’affection, autant d’hommes et de femmes au cœur brisé sur leurs ronds-points et pourtant brûlants toujours d’amour pour la Fanette ou la belle inconnue. Un regard original et tendre sur un Brel que l’on croyait pourtant bien connaître, un périple qui se clôt chez le regretté Marcel, l’accordéoniste de Vesoul, le grand Azzola.

De retrouvailles en retrouvailles, tandis que l’horloge ronronne au salon, il est des découvertes à peine croyables, l’histoire retrouvée d’un village français sous des planches de parquet ! Nous sommes au début des années 2000, les nouveaux propriétaires du château de Picomtal dans les Hautes-Alpes ont décidé de rénover leur demeure. Sous Le plancher de Joachim, apparaissent alors des inscriptions : le journal de bord du menuisier d’alors, narrant cent vingt ans plus tôt sa vie de labeur, ses soucis et ses amours, les cancans du village et les petits secrets des voisins. Le témoignage rare d’un homme du peuple, sans filtre ni interdit, à l’heure de l’arrivée du chemin de fer qui va bouleverser le quotidien des campagnes, quand sonne celle de l’avènement de la République. « Heureux mortel. Quand tu me liras, je ne serai plus », écrit Joachim Martin sur l’une des planches retrouvées. Une histoire incroyable qui refait surface et retrouve vie sous la plume de l’historien Jacques-Olivier Boudon qui la décrypte et la commente avec érudition et talent. Yonnel Liégeois

L’Eau rouge, de Jurica Pavicic, traduit par Olivier Lannuzel (éd. Agullo Noir, 384 p., 22€). Un fils à maman, de Véronique Mougin (éd. Flammarion, 352 p., 21€). Manifestes, d’édouard Glissant et Patrick Chamoiseau (coéd. La Découverte-L’institut du Tout-Monde, 166 p., 12€). Ça m’apprendra à dire des conneries, de Boris Vian (éd. 1001 Nuits, 120 p., 4€50). On ne vit qu’une heure, une virée avec Jacques Brel, de David Dufresne (éd. Du Seuil, 256 p., 19€). Le plancher de Joachim, de Jacques-Olivier Boudon (Folio histoire, 288 p., 8€10).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

Armand Gatti, toujours vivant

En avril 2017, à l’âge de 93 ans, Armand Gatti s’effaçait d’un monde qu’il avait traversé à l’ère des révolutions. On ne l’oublie pas dans ce temps autre, disloqué, ossifié dans l’incertitude et les colères. à travers divers textes redécouverts, un auteur et créateur toujours vivant.

Grâce à Matthieu Aubert, qui mettait en scène en 2016 ce texte oublié à la Parole errante de Montreuil (93), on redécouvre La moitié du ciel et nous (1). En 1969, à Berlin, Gatti rencontre Ulrike Meinhof. Un an plus tard, elle fonde avec Andreas Baader la Fraction armée rouge (RAF dite la « Bande à Baader »), dont les actions violentes, pour une partie de la jeunesse allemande, résultent de l’héritage nazi honni. Arrêtés, soumis en détention à des tortures psychiques, les membres de la RAF sont retrouvés morts dans leur cellule, pendus ou avec une balle dans la tête. L’État parlera de suicides ! En 1975, au Forum Theater de ­Berlin-Ouest, Armand Gatti orchestre La moitié du ciel et nous, pièce d’une complexité structurelle implacable, jouée par huit interprètes démultipliés en plusieurs rôles. Pour dire vite, c’est une ode en actes dédiée à maintes figures de femmes, résistantes, révolutionnaires, communistes, anarchistes, inscrites dans une théâtralité infiniment libre, selon une foudroyante architecture dialectique.

Par ailleurs, Stéphane Gatti préface L’archipel a touché terre, un long poème de son père adressé à Mim, c’est-à-dire Hélène Châtelain – la femme de sa vie, comme on dit bêtement à juste titre – qui s’effaçait à son tour, en avril 2020, touchée par le virus qui sévit partout (2). Voilà un grand poème d’amour où, des vers étagés en espaliers, s’élève, ardent, un chant digne de la fin’amor des troubadours, Gatti ouvrant sans merci l’écorce intime devant un paysage planétaire, sinon cosmique. Et c’est la sortie de Moranbong en DVD, grand film de Jean-Claude Bonnardot tourné en 1960 en Corée du Nord, scénario et dialogues de Gatti (3). Histoire d’un amour en temps de guerre, mochement censurée à l’époque. En 1956, Michel Vinaver avait publié sa pièce Les Coréensautre trace artistique sur ce conflit historique. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Deuxième Époque, texte revu et présenté par Matthieu Aubert, 92 p., 15€. (2) Éditions du Karrefour, avec le fac-similé du manuscrit et des photographies, 81 p., 16€. (3) Doriane Films, 1958, N&B, 83mn, 18€.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Chloé Zhao, séniors et nomades

Troisième film multiprimé de la Chinoise Chloé Zhao, Nomadland met en scène Frances McDormand. Dans le rôle de Fern, une veuve qui trace sa route dans l’immensité de l’Ouest américain. Un roadmovie social, intime et intemporel.

Son mari travaillait dans la mine USG à Empire, elle était prof remplaçante. La mine a fermé, la ville s’est éteinte, tout comme son homme. Fern n’est plus toute jeune et « les temps sont durs », lui explique la conseillère emploi qui l’encourage à une retraite anticipée. Elle préfère travailler et investir ses derniers dollars dans le van qu’elle customise. Pour en faire sa maison, sa fenêtre sur les couchers de soleil du Nevada, son fragile refuge face aux hivers implacables des étendues sans fin de l’Ouest américain. Tour à tour embauchée chez Amazon, dans un parc d’attractions animalier, dans un camping, elle va là où l’emploi la mène pour quelques dollars. Récit d’une itinérance accidentée et naturelle, forcée et libre, intime et collective.

Inspiré de la réalité

Troisième long-métrage de la Chinoise Chloé Zhao, Nomadland est l’adaptation de l’enquête éponyme de la journaliste Jessica Bruder. Elle avait suivi pendant trois ans des séniors devenus des nomades dans leur propre pays après que la crise financière de 2008 les eût totalement plumés. Ces travailleurs itinérants low cost (les hobos, homeless bohemians en anglais) incarnent les descendants naturels des métayers des Raisins de la colère. L’histoire se répète sur fond de paysages arides, isolés et somptueux, bien connus du cinéma américain. Immenses et intemporels, ils confèrent au récit un statut qui va au-delà de la simple dénonciation d’un système économique d’exploitation de la pauvreté. À mi-chemin entre la fiction et le docufiction — plusieurs personnages jouent leur propre rôle —, le film montre, crûment et sans jugement, la précarité infligée par le libéralisme américain à des séniors fragilisés, mais aussi des individus qui, de leur propre chef, rejettent le modèle de société marchand dominant.

Une œuvre ancrée dans l’Amérique profonde

La marginalité, la violence sociale, la légitimité des aspirations intimes et communautaires étaient déjà au cœur du cinéma de Chloé Zhao. Avant d’être couronnée en avril dernier de l’Oscar de la meilleure cinéaste — le deuxième décerné à une femme et le premier à une Chinoise —, elle avait déjà montré un parcours prometteur. En 2015, son premier film, Les Chansons que mes frères m’ont apprises, qui se déroulait dans la réserve indienne de Pine Ridge (Dakota du Sud), lui avait valu un début de reconnaissance mérité. Il mettait en scène l’itinéraire d’un lycéen indien confronté à la mort de son père et au choix inextricable d’aller faire sa vie en dehors de la réserve avec sa copine au risque d’abandonner sa petite sœur dont il est proche. C’est l’hommage au peuple indien. Son deuxième film, The Rider (2018), racontait la vie brisée et la résilience d’un jeune génie du rodéo, à nouveau dans le Dakota du Sud. Le film était également un portrait familial et communautaire juste et sensible. C’est l’hommage au « cow-boy ».

Dans ces deux premiers opus, les acteurs jouent leur propre rôle. Ce n’est plus le cas dans Nomadland. Mondialement connue pour ses rôles dans Fargo des frères Coen (1995) ou encore Three Billboards : les Panneaux de la vengeance de Martin McDonagh (2017), la comédienne Frances McDormand s’empare avec brio et humilité du personnage de Fern. Elle nous emporte sur une ligne ténue entre grand cinéma témoin de notre temps et film de genre réinventé. L’hommage au roadmovie. Dominique Martinez

Nomadland, de Jessica Bruder. Traduit de l’américain par Nathalie Peronny (éditions J’ai lu, 448 p., 8€40)

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents

Mulhouse, 60 têtes d’affiche !

Jusqu’au 17 août, soixante citoyen(ne)s s’affichent dans les rues de Mulhouse. Des portraits grand format, sans masque ni geste barrière… à l’initiative de La Filature, la scène nationale, pour saluer les habitants de la ville, épicentre de la pandémie en mars 2020.

Ils sont venus, ils sont presque tous là, les hommes et femmes mis en boîte par les trois photographes que la Filature de Mulhouse avait mandatés à leur rencontre… Souriants et rassemblés dans la grande salle du théâtre, heureux et fiers ensuite de découvrir le tirage photo qui leur est offert ! Des dizaines d’élus, cependant seuls soixante portraits affichés sur les panneaux publicitaires de la ville. Convoqués en studio, rencontrés dans leur salle de sport ou croisés dans la rue, ils se sont prêtés aux clics de Franck Christen, Léa Crespi et Aglaé Bory. Une aventure, humaine et citoyenne, originale où s’affichent des regards métissés et colorés, jeunes ou plus âgés.

« à l’heure de la crise sanitaire et du port du masque obligatoire, où l’on pourrait se laisser aller à oublier les visages, il nous a paru essentiel de convoquer la photographie », commente Emmanuelle Walter, la responsable des arts visuels à la Filature de Mulhouse. Et de faire appel alors à trois photographes pour produire une série de portraits de Mulhousiens dont la vie fut durement éprouvée à l’heure où la ville était l’épicentre de la pandémie… La scène nationale a l’habitude de solliciter ses concitoyens. Déjà, durant l’été 2020, elle lançait le projet « Lettre à ma ville » : témoigner de la crise de la covid, partager ses angoisses et ses espérances ! 150 personnes répondirent à l’appel et leurs écrits furent portés à la scène par le musicien Abd Al Malik. Sur grand écran en ce dernier jour de juin, les portraits défilent, ponctués par les « ho » et les « ha » de l’assistance : pour d’aucuns, mamie ou sans domicile fixe, c’est la première fois de leur vie qu’ils franchissent la porte d’un espace culturel, pour un grand nombre la première fois qu’ils sont ainsi mis à l’honneur.

« Une proposition hyper enthousiasmante », reconnaît la photographe Aglaé Bory. Originaire de Colmar, l’ancienne élève de l’école nationale de photographie d’Arles apprécie la réalisation de portraits, une façon pour elle de tisser des liens entre les paysages et les humains. « J’aime bien partir à l’aventure, me frotter au concret, je suis sensible à ce premier instant de la rencontre ». Déambuler dans les rues, découvrir l’espace que les passants empruntent et partagent… « Juste le temps de capter la lumière dans les yeux, de saisir le beau à l’angle d’une porte », la jeune photographe adore ! Avec cette envie aussi de parler, de se dévisager après ce temps de confinement, d’instaurer une relation de confiance en toute simplicité et gratuité… « Comme les mots dans un livre, la poésie se niche aussi là dans l’éphémère d’une pose », commente Aglaé Bory.

Une exposition à ciel ouvert qui remet l’humain au cœur de la cité. Qui invite chacun, un visage pour tout visa, à regarder et rencontrer l’autre, le voisin ou l’étranger. Yonnel Liégeois

« 60 portraits à Mulhouse » sur les panneaux Decaux de la ville et de l’agglomération, jusqu’au 17 août. Carte interactive pour visualiser où se situent les portraits sur le site de la Filature.

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Rencontres, Rideau rouge

Robert Abirached, hommage

Ancien directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture sous l’ère Lang, Robert Abichared est décédé le 15 juillet. Enseignant, fin connaisseur de Casanova, ce grand intellectuel républicain n’a jamais renié la mission de service public.

Un crève-cœur, à l’annonce de la disparition – dans sa 91e année – de Robert Abirached, écrivain, journaliste, critique, grand universitaire, ­administrateur officiel d’affaires théâtrales, citoyen républicain au plus haut sens du mot. Né à Beyrouth en 1930, habitant Paris dès 1948, il prépare Normale sup à Louis-le-Grand. Admis en 1952, agrégé de lettres classiques en 1956, il obtiendra, en 1974, son doctorat d’État à la Sorbonne.

En ses débuts, sur trois ans, il édite en trois tomes, dans « la Pléiade », les Mémoires de Casanova. Le prix Sainte-Beuve couronne, en 1961, son essai Casanova ou la dissipation. Dans les revues Études et la Nouvelle Revue française, il livre, jusqu’en 1971, des chroniques de critique littéraire et théâtrale. Il écrit aussi, de 1964 à 1967, dans le Nouvel Observateur. Il entre à la Sorbonne en qualité d’assistant en littérature française, vivant ainsi les événements de Mai 68 aux premières loges. L’année d’après, il est chargé de cours à l’université de Caen, où il crée l’un des premiers instituts d’études théâtrales, y restant jusqu’en 1981. C’est alors que Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, qu’il connaît depuis la fondation du Festival mondial du théâtre de Nancy, le nomme pour sept ans à la direction du théâtre et des spectacles, où il mène une politique éclairée, avec toujours au cœur la mission historique de service public.

Un coup d’éclat contre Maurice Druon, ministre de la Culture

Il est bon de rappeler qu’en 1973 Robert Abirached, faisant partie de la commission d’aide aux animateurs dépendant du ministère des Affaires culturelles, en avait démissionné, en compagnie de Renée Saurel, Alfred Simon et Bernard Dort, protestant avec véhémence contre la politique et les propos du ministre d’alors, Maurice Druon. Professeur à Paris-X Nanterre et au Conservatoire national d’art dramatique, il anime une recherche capitale sur l’histoire de la décentralisation (quatre volumes chez Actes Sud-Papiers).

La liste est longue, et gratifiante, de ses écrits sur le théâtre. Pardon pour un insert personnel : me fut comme une Bible la parution, en 1978, de son étude monumentale  la Crise du personnage dans le théâtre moderne (reprise chez « Tel », Gallimard), tout comme ses réflexions ­essentielles dans  le Théâtre et le Prince, suivi d’ Un système fatigué (Actes Sud-Papiers). On doit à ce grand intellectuel, homme de petite taille au regard aigu derrière les lunettes, une gratitude éperdue. Jean-Pierre Léonardini

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Samuel Gallet, hors les sentiers battus

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Samuel Gallet propose ses Visions d’Eskandar. La vie et les actes d’un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Sans oublier Premier amour au Théâtre des Halles et Journal de l’année de la peste au théâtre La condition des soies.

Le nom d’Eskandar, qui sonne bien il est vrai, semble hanter son « inventeur », Samuel Gallet, qui a conçu un triptyque autour de cette appellation. Visions d’Eskandar est le deuxième volet de cette œuvre commencée avec La bataille d’Eskandar.Mieux, depuis 2015, c’est tout un collectif qui vit et agit sous cette dénomination d’Eskandar. Un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Vaste et ambitieux programme que réalise effectivement presqu’à la lettre Samuel Gallet. Aussi bien dans la Bataille que dans les Visions, paradoxalement, on navigue « paisiblement » d’un registre à l’autre, sans heurt, de manière presque naturelle. C’est sans doute l’une des qualités premières des spectacles de Samuel Gallet, leur extrême cohérence, de l’écriture à la mise en scène, de l’interprétation à la réalisation musicale de l’ensemble.

On retrouve bien de manière tangible ces qualités dans Visions d’Eskandar qui prend le prétexte de plonger le personnage principal, un architecte hanté lui aussi par la ville d’Eskandar, dans un coma profond à la suite d’un malaise cardiaque pour s’en aller fouailler ce qu’il y a de plus profondément enfoui au fond de sa conscience et de son imagination. Les espaces du dedans, c’est bien connu, sont infinis, même s’ils s’enracinent autour de la ville (de la cité ?) d’Eskandar. C’est néanmoins un paysage de ruines – celles de notre monde en butte à toutes les catastrophes – qui surgit. Autour de l’architecte d’autres personnages, la caissière de la piscine municipale-un amnésique, entrent dans l’étrange et triste ronde, dans la discrète scénographie de Magali Murbach qui a le mérite de laisser toute liberté de manœuvre aux comédiens et aux musiciens.

Jean-Christophe Laurier, l’architecte, Caroline Gonin, la caissière de la piscine, Pierre Morice, l’amnésique, accompagnés et soutenus musicalement par Mathieu Goulin et Aëla Gourvennec : les interprètes sont tous d’une réelle justesse, donnant corps et âme à la belle écriture de Samuel Gallet. La petite musique de l’écriture et du travail de l’auteur-metteur en scène (et interprète dans la Bataille) est discrète. Qui refuse le bruit et la fureur habituels, et souvent creux voire insincères, des productions qui se veulent en prise avec leur temps. On ne l’en apprécie que mieux. Jean-Pierre Han

Visions d’Eskandar, texte et mise en scène de Samuel Gallet. Jusqu’au 29/07, au Théâtre 11.Avignon, à 11h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

à voir aussi :

Premier amour : jusqu’au 30/07, au Théâtre des Halles à 11h00. Un texte de Samuel Beckett, dans une mise en scène de Jean-Michel Meyer avec Jean-Quentin Châtelain. L’un des premiers textes de Beckett écrit directement en français, l’histoire d’une double rencontre amoureuse : celle d’une langue, le français, autant que celle d’une femme ! « Pas de musique, pas de décor, pas de gesticulation », avait exigé, au moment de la création, Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit et exécuteur testamentaire de Samuel Beckett. Seuls accessoires du spectacle : une antique chaise de bureau et un vieux chapeau… Avec un Jean-Quentin Châtelain, l’acteur fétiche du regretté Claude Régy, toujours aussi juste et élégant du geste et de la voix. Yonnel Liégeois

Journal de l’année de la peste : jusqu’au 31/07, à La condition des soies à 13h35. D’après Daniel Defoe, dans une mise en scène de Cyril Le Grix avec Thibaut Corrion. 1665, la peste s’abat sur la Cité de Londres : châtiment divin ou mal venu du Levant ? Defoe a laissé de la pandémie une description digne des grands cliniciens du XIXe siècle. « Il parle d’absence de traitement connu, de la contagiosité, de confinement des malades (…) », commente Gérald Rossi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. « Defoe précise aussi que les plus modestes sont les plus exposés à la maladie (…), il est encore question de laissez-passer et de certificat de bonne santé. C’est saisissant, remarquable de justesse », conclut notre confrère. Une pièce qui éclaire, avec une surprenante acuité, la crise que nous traversons. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Les flashs de Gérald, Les frictions de JP, Pages d'histoire, Rideau rouge

Murkus et le théâtre palestinien

Jusqu’au 25/07 à la Chapelle des Pénitents Blancs, à 14h et 19h, le metteur en scène et auteur Bashar Murkus propose Le musée. Une première, pour une œuvre palestinienne, dans le In du festival d’Avignon. Un geste artistique et politique fort.

Avec une vingtaine de pièces à son actif, Bashar Murkus ouvre une brèche dans l’invisibilité du théâtre palestinien. Dans Le musée, un homme est incarcéré depuis sept ans, il attend son exécution. Il a attaqué un musée – dans une ville que l’on ne situe pas – où il a tué 49 enfants et leur enseignante. à son dernier repas, il a convié l’enquêteur qui l’a interrogé. Le dialogue qui s’engage entre les deux protagonistes, et dissèque le passage à l’acte dans la terreur, est saisissant. Le jeune et talentueux metteur en scène palestinien invite à une réflexion dialectique sur la violence dans une forme rapprochée et dérangeante. Né en 1992, il a fondé le Théâtre indépendant Khashabi en 2015 à Haïfa. Entretien

Marina Da Silva – Pour la première fois, un metteur en scène palestinien est présent dans le In d’Avignon ! Vous serez également au Théâtre de la Ville à Paris, en novembre prochain, avec Hash. On connaît les difficultés de la création palestinienne dans un contexte d’occupation et de déni de citoyenneté. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Bashar Murkus – J’ai pu me former au théâtre à l’université ou avec des artistes. Notamment avec François Abou Salem – j’étais encore un enfant –, fondateur du Théâtre national palestinien à Jérusalem. En 2014, j’ai monté au Théâtre Al-Midan, à Haïfa, où je vis et travaille, le Temps parallèle, qui évoquait la figure de Walid Dakka, alors le plus ancien prisonnier politique détenu en Israël. Cela a fait l’effet d’une déflagration, provoqué la suppression des subventions du ministère de la Culture et de la municipalité et la fermeture du théâtre. Mais cela a aussi montré la peur et la crainte du gouvernement israélien à l’égard de la culture et de l’art palestiniens. Avec cette pièce, la représentation sortait de la salle vers la rue et ses enjeux étaient posés dans l’espace public. À partir de là, avec d’autres artistes, nous avons créé le Théâtre Khashabi pour pouvoir travailler librement, indépendants financièrement et politiquement. Pour nous, l’art et le théâtre ont un rôle à jouer dans la construction de la conscience individuelle.

M.D-S. – On ne peut situer dans quelle ville ou pays se déroule l’attaque terroriste et d’où sont les protagonistes du Musée. Pourquoi ?

B.M. – Je n’ai surtout pas voulu ramener la pièce au conflit israélo-palestinien. Nous ne voulons pas délimiter notre champ de création et de réflexion. Ici, ce n’est pas l’attaque terroriste qui est l’enjeu de la pièce, mais plutôt comment on définit le terrorisme. On interroge les conditions du point de bascule. Les protagonistes sont à deux pôles contradictoires et opposés. Mais ces deux pôles impactent notre vie quotidienne et nous font nous interroger – philosophiquement et politiquement – sur le pouvoir. Il nous faut trouver un sens à cette violence qui, aujourd’hui, traverse toute l’Europe. Je m’intéresse aux sujets contemporains qui amènent les spectateurs devant des questions humaines, politiques et artistiques. Cela place le spectateur – de façon symbolique – dans une position de mise en danger.

M.D-S. – Ce qu’on a appelé « la révolte de Jérusalem » a embrasé toute la Palestine. Qu’est-ce que ce moment a représenté pour vous ? Vous inspire-t-il théâtralement ?

B.M. – Je travaillais en Allemagne à ce moment-là. Mais, bien sûr, j’ai pu prendre la mesure de l’historicité d’un tel événement et, dès mon retour, observer ce qui était changé. Cela a montré l’unité du peuple palestinien qui se révoltait dans toute la Cisjordanie et à Gaza contre l’occupation sous toutes ses formes. À Haïfa, nous avons vu au grand jour se déployer le racisme contre les Palestiniens, qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Bien sûr, humainement, le prix à payer est considérable, mais c’est une victoire symbolique très importante. En tant qu’artiste, je ne peux pas écrire tant que je ne maîtrise pas encore l’analyse de la situation. Peut-être ultérieurement… Mais, sur le terrain, nous avons vu se mettre en œuvre de nouveaux processus d’entraide et de solidarité. Propos recueillis par Marina Da Silva

Jusqu’au 25 juillet, à la chapelle des Pénitents-Blancs. Les 18 et 19 novembre, au Théâtre des 13 Vents à Montpellier, puis tournée internationale. Hash au Théâtre de la Ville, du 23 au 27 novembre.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rencontres, Rideau rouge

Portrait(s) de femme(s)

Jusqu’au 25/07, au lycée Aubanel d’Avignon, Kornel Mundruczo propose Une femme en pièces. Un texte de Kata Wéber, la volonté d’une jeune femme à survivre dans la dignité à la mort de son nouveau-né. Un travail d‘acteurs hors-pair, une admirable distribution. Sans oublier la 69ème édition du festival de Sarlat.

Il aura fallu attendre longtemps – la fin de la deuxième semaine – pour que ce lénifiant 75Festival d’Avignon se réveille enfin. Voilà qui est fait, et bien fait, par la grâce d’Une femme en pièces, un spectacle qui connut un grand succès dès sa création en Pologne en 2018 au TR Warszawa, avant de connaître en toute logique un même succès une fois filmé et diffusé sur Netflix. Avec toujours le même duo hongrois de créateurs aux manettes : Kata Wéber autrice de la pièce, puis scénariste, et son complice et compagnon Kornel Mundruczo, metteur en scène puis réalisateur.

C’est donc la version théâtrale d’origine, avec sa distribution polonaise (et quelle distribution : ils sont tous admirables !), qui nous est proposée avec cependant un détour par le cinéma. Ainsi, le spectacle s’ouvre sur une séquence filmique de près de 35 minutes, une description réalisée au plus près du visage et du corps d’une jeune femme dans les affres de l’accouchement : long, très long moment, un long plan-séquence volontairement difficile à supporter pour aboutir à la mort de son enfant. Une séquence à trois personnages : la mère, le père présent dans toute sa balourdise qui est totalement à côté de la plaque, une sage-femme dont c’est le premier accouchement… On reste tétanisé ! Commence alors un changement complet de décor, opéré à vue d’œil et dans le jeu de la trame dramatique.

Le deuxième acte, purement théâtral celui-là, débute dans ce nouveau décor on ne peut plus réaliste comme dans les meilleurs films avec son salon au centre de la scène et de part et d’autre la cuisine et la salle de bain, le tout dans la même continuité visuelle. Place est ainsi faite aux protagonistes de ce repas de famille qui ne commencera jamais vraiment : la mère et ses deux filles affublées de maris plutôt portés sur la boisson et ne songeant qu’à s’aviner, ce quintette étant accompagné par une cousine… Cela bouge beaucoup, d’un espace l’autre et même hors champs, les relations entre les personnages, notamment entre les deux sœurs, savamment disséquées, jusqu’à ce qu’enfin soient dévoilés les véritables motifs de la présence de l’une des filles, Maja, celle-là même qui a subi le traumatisme de la perte de son enfant six mois auparavant.

La jeune femme affirme haut et fort sa volonté, c’est une véritable revendication, de pouvoir enfin faire son deuil en toute liberté, de ne pas porter plainte comme tout le monde l’y incite contre la sage-femme qui l’a accouchée. Il aura fallu attendre un long temps avant que l’on en arrive à ce dénouement. Le spectacle ne manque pas de défauts mais on passera outre, tant on assiste ici à un travail d’acteurs hors pair. Avec, tout particulièrement, Justyna Wasilewska qui donne au rôle de Maja toute sa grâce, sa sensualité liées à une farouche détermination, à son regard posé sur son entourage et le monde qui l’entoure avec une sorte de détachement proche d’une ironie qui n’est que la mise à distance de la douleur de sa condition. C’est toute la distribution qui est de cette couleur. Jean-Pierre Han

Une femme en pièces de Kata Wéber, jusqu’au 25/07 à 18h. Mise en scène Kornel Mundruczo, au Gymnase du lycée Aubanel (Tél. : 04 90.14.14.14).

à voir aussi :

Jusqu’au 04/08, se déroule la 69e édition du Festival des Jeux du Théâtre de Sarlat. Concoctée sous la houlette de Jean-Paul Tribout, se profile une programmation riche, éclectique et diversifiée : 18 spectacles, des rencontres-débats avec le public… Avec des artistes confirmés et de nouveaux talents dans la liste des comédiens, auteurs et metteurs en scène ! Premier d’Aquitaine, le plus ancien après Avignon, cela fait donc 69 ans que la cité du Périgord noir sert d’écrin au Festival des Jeux du théâtre. Sarlat, au patrimoine exceptionnel entre Dordogne et Vézère, est la ville européenne qui possède le plus grand nombre de monuments inscrits ou classés au kilomètre carré ! Des spectacles toujours joués en plein air, en des lieux magiques, avec des propositions alléchantes à l’affiche : Oncle Vania de Tchekhov, Le malade imaginaire de Molière, Le barbier de Séville de Beaumarchais. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Les frictions de JP, Rideau rouge

Paris l’été, un festival éclectique

Jusqu’au 1er août, danse-théâtre-cirque-musique-installations et films sont à l’affiche de Paris l’été. Un festival au programme éclectique, où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation. Avec Bartabas et son cheval Tsar, en temps fort.

Après son ouverture au musée du Louvre le 12 juillet avec le chorégraphe Fouad Boussouf et ses quinze danseurs, c’est Bartabas qui est le second temps fort de Paris l’été. Un festival très patrimonial pour déambuler dans de beaux espaces qui vont de la Cartoucherie de Vincennes au lycée Jacques-Decour en passant par la Monnaie de Paris, le Grand Palais éphémère ou offrant une randonnée insolite au Moulin Jaune, à Crécy-la-Chapelle, et bien d’autres lieux à découvrir. Danse, théâtre, cirque, musique, installations, films sont au programme de ce festival éclectique où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation, orchestré depuis 2017 par Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, tous deux à la tête du Monfort Théâtre.

Au manège de la Grande Écurie royale du domaine de Versailles, à la tête de la prestigieuse Académie équestre nationale qu’il dirige depuis 2003, avec ses Entretiens silencieux, Bartabas était très attendu. Le talentueux maître écuyer, chorégraphe et metteur en scène, qui a su inventer les spectacles les plus sublimes et a publié un livre passionnant et intime sur sa passion pour les chevaux ( D’un cheval l’autre, Gallimard), draine sur son nom des spectateurs fidèles et respectueux.

Dans l’écrin du manège

« Aujourd’hui, j’éprouve de plus en plus de plaisir à m’entretenir solitairement avec mes chevaux, très tôt le matin, avant la vie des hommes. C’est au lever du soleil, dans le silence et la concentration, que le corps et l’esprit sont le plus disponibles pour une écoute profonde. En tant qu’interprète, je suis à la recherche de ces moments de grâce, impossibles à reproduire ». Dans le programme du festival, l’exergue crée le désir. Pour nous spectateurs, la représentation aura lieu à 11 heures. Peut-être quelques heures trop tard pour attraper le moment de grâce… Il aurait pourtant pu avoir lieu.

L’écrin du manège, merveilleusement réhabilité par le peintre Jean-Louis Sauvat à l’invitation de l’architecte Patrick Bouchain et de Bartabas, redonnant vie aux anciens dessins d’Eugène Delacroix réalisés deux siècles auparavant et fusionnant avec des sculptures de bois contemporaines, s’y prêtait totalement. Les grands miroirs habillant les murs et les lustres splendides tombant du haut plafond donnent au manège une beauté saisissante et invitent au recueillement.

Le pur-sang mène la danse

Une porte s’ouvre à jardin, laissant entrer Bartabas et Tsar, sublime et immense bête en robe noire. Il y a d’abord l’accueil entre l’homme et le pur-sang. Les caresses de l’un sur l’encolure de l’autre. Ce geste d’étirement, une à une, des pattes avant et arrière. La mise en selle. Puis les premiers pas et leur empreinte au sol. Entre hésitation et assurance. Tour de piste. Toujours dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Le temps qui s’étire. Parfois, Tsar rompt le cercle. On comprend vite que le cavalier va juste écouter et accompagner l’animal. Il n’est pas là pour montrer un spectacle. Juste faire passer la relation entre le cavalier et sa monture.

Sans doute la représentation n’est et ne sera jamais identique puisque c’est Tsar qui mène la danse. En ce jour de 14 Juillet, Tsar est là, à minima. Il n’a peut-être pas envie de travailler. De temps en temps, Bartabas passe délicatement la cravache entre les oreilles de Tsar mais ce geste graphique semble ne pas avoir d’incidence sur son inspiration. Il ébauchera tout juste, en fin de représentation, quelques pas en arrière.

L’intimité mise en musique

Pour la musique – réalisée avec le concours de l’Ircam –, ce sera Manuel Poletti qui transformera le silence et le bruit des sabots en « rendu sonore généré et modifié en temps réel, afin de mettre en musique l’intimité de l’homme et du cheval qui font corps ». Un exercice de haute voltige. Pas immédiatement perceptible pour les profanes. Peut-être réservé à ceux qui peuvent regarder l’homme et l’animal comme on entre en méditation. Que Bartabas invite à voir ce corps-à-corps avec le cheval était une magnifique idée. Malheureusement, une idée ne fait pas une création artistique. Elle suppose une mise en œuvre au plateau ou au sol. Qui, ici, n’a pas lieu. On est aussi dérangé du regard sur soi que le cavalier adresse, largement, aux miroirs et qui cherche si peu les yeux du public.

Peut-être qu’à trop prendre soin des chevaux, Bartabas finit par ne plus prendre en considération les humains… Marina Da Silva

Festival Paris l’été, jusqu’au 1 er août (Rés. : 01 44 94 98 00).

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Festivals, Musique/chanson, Rideau rouge

Frictions, au cœur de l’essentiel

Réputée et à mettre entre toutes les mains, la revue Frictions analyse avec justesse un univers théâtral devenu, désormais, si peu « essentiel ». Avec un dossier en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. Pour se clore avec une interrogation sur le théâtre, « politique » ou non, de Jean Genet. Sans oublier la récente parution du numéro de la revue UBU-Scènes d’Europe.

On n’y va pas de main morte – tant mieux – dans la dernière livraison de la revue Frictions (n° 33), que dirige Jean-Pierre Han. Dans son éditorial, « Un peuple de fantômes/Éloge du vide », il se livre à la juste analyse spectrale d’un univers théâtral désormais si peu « essentiel ». Sous le titre « Penser passionnément » suit un fort dossier, réalisé par Jérôme Hankins, en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. De cet auteur capital quant au tragique contemporain, on découvre les « Corona Papers », soit trois lettres et la postface de sa dernière pièce, le Voleur de chaussures, traduites de l’anglais par Élisabeth Angel-Perez. C’est d’une lucidité foudroyante : « L’accident du capitalisme et l’accidentel dans la Nature se conjuguent. Le double accident fait tourner la société plus vite. Cela cause le réchauffement climatique et le coronavirus. Les chiffres que rapportent quotidiennement les médias sur l’état de la Bourse sont ceux de la température des malades… »

Jean-Lambert Wild, dans « Pas de gilet de sauvetage pour les poètes », médite sur la décrépitude de « l’essentiel » : « La mise à nu est brutale. Elle nous tue avec cette notification qu’on ne sert à rien, qu’on est inadaptable, qu’on n’est pas téléchargeable, qu’on n’est pas rentable. » Un portfolio en couleur donne à voir treize tableaux de Bruno Boëglin, homme de théâtre superbement à part, auquel la société de ses amis a consacré un ouvrageUne vie dans le désordre des esprits (À plus d’un titre). Il peint comme il a joué et mis en scène, dans un mouvement perpétuel de poésie farouche. Simon Capelle, c’est à Artaud, l’homme-théâtre en personne, qu’il s’attache, celui des voyages en Irlande et au pays des Tarahumaras, prophète d’un « futur plongé dans la grammaire du présent ».

Pierre Longuenesse, dans « Théâtre, poésie, politique », explore en détail les « écritures performatives » de Philippe Malone (les Chants anonymes) et Michel Simonot ( le But de Roberto CarlosDelta Charlie Delta). De ce dernier, on lira Même arrachée, avant de découvrir, de Claudine Galéa, « Ça ne passe pas », partition de colère lyrique sur la Méditerranée comme cimetière marin. Malone, Simonot et Galéa prennent bille en tête la fuite éperdue de ceux qui n’ont rien, en vue d’un paradis illusoire… Et puis Olivier Neveux se demande, en dialecticien accompli, « Pourquoi le théâtre de Jean Genet est-il politique ? »Frictions mise sur la pensée au plus haut prix. Jean-Pierre Léonardini

Frictions, 153 pages, 15 euros. Abonnement (50 euros pour quatre numéros), 22, rue Beaunier, 75014 Paris.

à lire aussi :

Avec ce numéro double (70/71) nouvellement sorti des presses, la revue UBU-Scènes d’Europe, dirigée par Chantal Boiron, fête ses 25 ans d’existence ! Avec, en ouverture, un série d’articles bien sûr à l’occasion de la 75ème édition du festival d’Avignon, surtout sur le passé devenu légende de la Cité des papes… Le regard rétrospectif de Gilles Costaz est jouissif, les souvenirs de Valère Novarina savoureux, l’entretien avec Nathalie Béasse éclairant ! Sans oublier l’hommage émouvant d’Odile Quirot à Jean-Pierre Vincent : du TNS de Strasbourg aux Amandiers de Nanterre, en passant par la Comédie Française, un maître du théâtre français, politique et citoyen. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Rideau rouge

Emma Dante, entre rêves et cauchemars

Jusqu’au 23/07, au lycée Mistral d’Avignon, Emma Dante présente Misericordia et Pupo di zucchero. Deux spectacles où il est question de féminisme, de féminicide, de maternité et de la fête des morts. Son théâtre convoque fantômes et fantasmes, et en appelle au pardon.

Cette année, il est beaucoup question de religion. Un air de rédemption semble flotter sur la ville, les spectacles. Qu’aurions-nous donc à nous faire pardonner ? Faudra-t-il, après avoir montré notre passe sanitaire, énoncer tous nos péchés ? Diable de mécréants que nous sommes…

Il y a quelques années, la grande chanteuse et ethnomusicologue Giovanna Marini, qui collecta et sauva des pans entiers de chants et contes populaires italiens, chantait une chanson écrite par les femmes pour célébrer un journal clandestin à destination des femmes diffusé en 1943 par la résistance italienne dans le nord de l’Italie. C’est grâce à ce journal que des femmes, analphabètes, apprirent à lire. Elles étaient ignorantes, n’avaient jamais mis les pieds à l’école. Elles ont grossi les rangs des partisans. Vingt ans après, Giovanna Marini retrouve la trace de l’une de ces femmes : dans sa cuisine, sur le réfrigérateur, trône, encadrée, une copie de ce journal. À gauche, le portrait de Jean XXIII. À droite, celui de Staline. « Tous les peuples du monde en un seul coup d’œil », précise, amusée, Giovanna Marini…

Cette chanson fait étrangement écho à Misericordiale premier des deux spectacles que présente Emma Dante, la metteuse en scène et chorégraphe italienne, suivi de Pupo di zucchero (la statuette de sucre), qui forment un diptyque même si l’un peut aller sans l’autre. Sur le plateau, trois femmes, trois sœurs et un garçon, Arturo. Tous sont alignés, assis. Plateau nu, sobre, noir, d’une noirceur qui rappelle la crasse de la maison dont il sera question tout du long. Cliquetis des aiguilles à tricoter qui s’agitent frénétiquement, cris et mimiques d’Arturo, messes basses entre elles. Emma Dante ne tourne pas autour du pot. En deux temps trois mouvements, on saisit la situation. Les trois sœurs veillent sur leur neveu Arturo. On comprendra, plus tard, que c’est sous les coups de son conjoint que la mère est morte et que l’enfant est né, handicapé.

Emma Dante, dans un spectacle quasi mutique mais dansé, mimé, bruité, dresse un portrait de cette famille au bord du gouffre, sans le sou, à la manière du néoréalisme italien. Les trois sœurs sont à la fois des mères de substitution et des putains qui, la nuit venue, se métamorphosent en strip-teaseuses dans des bars interlopes pour gagner de quoi manger. Elles imploreront, le spectacle durant, le pardon, cette « miséricorde » qui seule peut les absoudre car elles vont confier leur neveu, qu’elles aiment, aucun doute là-dessus, à une institution.

Les femmes de Marini résistent, celles de Dante subissent

Dans un montage qui se joue d’une chronologie linéaire privilégiant les flash-back pour que le spectateur reconstitue le puzzle éclaté de ces vies de misère, Emma Dante nous demande de ne pas les juger, les blâmer. Qui sommes-nous d’ailleurs pour les juger ? Derrière cette intention, louable, demeure une autre question : le féminisme. Et c’est là où la chanson de Giovanna Marini vient percuter de plein fouet le spectacle d’Emma Dante. Chez la première, les femmes résistent, se rebellent. Chez Dante, elles subissent, saintes parmi les saintes, sans la moindre velléité de révolte et ne peuvent que demander le pardon. De quoi doivent-elles se faire pardonner ? D’être pauvres et maltraitées ? D’être femmes ?

Dans Pupo di zucchero, c’est la fête des morts que l’on célèbre. Un vieil homme aux allures de Gepetto (dans Misericordia, on entend ce petit air de tarentelle du Pinocchio de Comencini) sculpte en pâte à sucre un petit bonhomme. Une offrande pour les morts. Et les morts vont s’inviter, magnifiques pantins, cadavres momifiés que l’on accrochera, un à un, sur un rail jusqu’à former un retable… Emma Dante orchestre magnifiquement les mouvements sur un plateau, elle sait faire jaillir des images, nous embarquer dans des histoires toujours bouleversantes. Ses actrices, acteurs, danseuses, danseurs, performeurs sont toujours au diapason de ses visions scéniques et mystiques. Ces deux dernières créations, au-delà de leur grande qualité artistique, soulèvent toutefois quelques interrogations… Marie-José Sirach

Jusqu’au 23 juillet. Misericordia à 15 heures et Pupo di zucchero à 19 heures, au gymnase du lycée Mistral. Tournée en cours.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Musique/chanson, Pages d'histoire, Rideau rouge

Les Présidentes, sublime trio

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Laurent Fréchuret propose Les Présidentes. Une pièce de l‘autrichien Werner Schwab, où la médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence finit presque par toucher le sublime ! Sans oublier Incandescences au Théâtre des Halles et Pôvre vieille démocrasseuse au Théâtre des Carmes.

Ouragan ravageur de la fin du XXsiècle, le plasticien et auteur dramatique Werner Schwab portait à son pays natal, l’Autriche, le même amour que ses compatriotes Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek. Un amour enraciné autour d’une extrême attention de leurs travers. Témoins les spécimens qu’il nous livre en pâture, trois femmes bien nommées « Présidentes », trois petites bourgeoises engoncées dans la médiocrité de leur vie quotidienne, si on peut encore parler de vie lorsqu’il ne s’agit que d’une suite de ressassements de frustrations, de délires obsessionnels, chacune dans son registre très particulier. La médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence, on finit presque par toucher du doigt – ô paradoxe – le sublime !

Elles sont donc trois, comme dans les Bonnes de Genet, pour en arriver au même acte, soit un meurtre dans toute sa furieuse abjection. Ce n’est pas un hasard si la tragédie (c’en devient une) commence par l’écoute des trois femmes d’un discours du pape Jean-Paul II avant que, télé fermée dont les images se reflètent en grand sur le visage et le corps des intéressées, elles se mettent à jouer leur monstrueuse partition. Monstrueuse partition qui oscille entre solos et entrecroisements de voix et même affrontement des corps. Il fallait à tout le moins un excellent chef d’orchestre (metteur en scène) pour mener à bien cette œuvre musicale. Il s’agit de Laurent Fréchuret qui, avec son Théâtre de l’Incendie, a très vite annoncé la couleur de son travail.

Son premier mérite est d’avoir réuni trois interprètes dont le seul énoncé des noms met l’eau à la bouche. Mireille Herbstmeyer (Erna), dont l’obsession de l’économie va jusqu’à compter les feuilles de papier toilette, obsédée par le charcutier Wottila dont le premier mérite aura été de lui vendre du pâté de foie bon marché, elle est affublée d’un fils alcoolique. Flore Lefebvre des Noëttes (Greta) en obsédée et frustrée du sexe, avec ses tenues moulantes et transparentes, dont la fille a préféré fuir en Australie. Laurence Vielle (Marie), une illuminée, spécialiste du débouchage à mains nues des toilettes, activité qu’elle exerce comme un sacerdoce.

Une incroyable et très jouissive distribution, dans l’économie d’écriture de Schwab à laquelle répond admirablement la direction d’actrices de Laurent Fréchuret. Ce qu’elles réalisent est proprement incroyable dans une rigueur de tous les instants. Il faudrait des pages pour décrire leur travail… Jean-Pierre Han

Les Présidentes de Werner Schwab, mise en scène de Laurent Fréchuret. Théâtre 11. Avignon, à 20h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

à voir aussi :

Incandescences : jusqu’au 30/07 à 11h00, au Théâtre des Halles. Après Illumination(s) et F(l)ammes, ses deux précédents spectacles qui nous avaient formidablement réjoui, le metteur en scène Ahmed Madani clôt ainsi sa trilogie Face à leur destin avec talent et brio. Comme à son habitude, il convoque neuf jeunes sur scène, nés de parents ayant vécu l’exil et résidant dans des quartiers populaires. Pour faire entendre la voix d’une jeunesse rarement entendue, les récits trop souvent passés sous silence de vies ordinaires au caractère extraordinaire. Poétiquement percutant, émouvant. Yonnel Liégeois

Pôvre vieille démocrasseuse : jusqu’au 25/07 à 14h15, au Théâtre des Carmes. Directeur du Théâtre de La Passerelle à Limoges, le metteur en scène Michel Bruzat nous avait enthousiasmé en 2019 avec son Soliloque des pauvres, de Jean Rictus, en ce même lieu. Il nous revient avec un texte de Marc Favreau, alias Sol, « ce clown québécois clochard poète, jongleur de mots, humaniste, qui nous parle de l’état de la planète et qu’il est plus que jamais nécessaire de faire entendre ». Avec la comédienne Marie Thomas, « magnifique, poétique, drolatique, pétillante ». Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Les frictions de JP, Rideau rouge

Ariel Goldenberg, le théâtre en deuil

Né à Buenos-Aires en 1951, Ariel Goldenberg est décédé à Nîmes le 14 juillet. L’homme de théâtre a sillonné la planète avant de faire définitivement halte en France. Directeur de la MC93 à Bobigny puis du Théâtre national de Chaillot, il a promu des dizaines d’artistes qui lui doivent beaucoup.

Ariel Goldenberg est mort le 14 juillet à Nîmes. Il s’y était retiré après une existence intense en faveur du théâtre, et ce à l’échelle internationale. Si nombreux sont dans le monde les artistes aidés, accompagnés, promus, révélés par lui, que c’est comme une très grande famille qui est aujourd’hui en deuil d’un homme à sept vies, tels les chats. Né le 2 février 1951 à Buenos-Aires, il a le prénom du personnage ailé de la Tempête de Shakespeare. Magnifique juif errant, homme bon et rond, jovial, doté d’un sens de l’amitié universelle, il est polyglotte. Que de langues à son actif ! L‘espagnol – il a la double nationalité, d’Espagne et d’Argentine – le français, l’italien, le portugais, l’anglais, l’allemand, le yiddish, qu’il a enseigné tout en poursuivant des études de vétérinaire.

L’univers du spectacle au plus haut prix le happe dès ses 18 ans, quand il est nommé administrateur du Théâtre Payro de Buenos-Aires, avant d’y cofonder le Théâtre Margarita Xirgù – du nom de la fameuse actrice espagnole antifranquiste exilée en Amérique Latine – et de présenter Mikis Théodorakis à la capitale argentine. En 1970-71, il organise un cycle de la chanson chilienne en opposition à Pinochet (Isabel Parra, Quilapayun, Angel Parra, Inti Illimani…). De tout ce qu’il accomplit, impossible, en si peu d’espace, de dresser la nomenclature. Quelques pistes, néanmoins : 1972-75, actif dans les théâtres Payro et Lassalle (il en assure la programmation), il produit des émissions de télévision autour de musiciens brésiliens. Avec le Théâtre Payro, il tourne en France, en Italie, en Allemagne. D’abord invité, puis collaborateur de Jack Lang au Festival de Nancy, il en devient le prospecteur en Amérique latine et sélectionne des troupes européennes pour le Festival des Nations de l’UNESCO à Caracas, où il fera connaître Vittorio Gassman. Voyages en Afrique…

Entre Nancy et Caracas (en 1980-81), il collabore à la « Rasegna dei Teatri Stabili » de Florence. A Madrid, il met sur pied des Festivals internationaux, sans abandonner Nancy et Caracas… Le voici à Munich, responsable de la programmation de l’Alabama-Halle. Il fait tourner Dario Fo en Amérique du Sud. C’est vertigineux ! Tant d’heures en avion, tant de responsabilités menées à bien dans un grand rire, entre Munich, Madrid, l’Espagne, l’Amérique du Sud, l’Afrique ; découvreur enthousiaste, organisateur infatigable. En mai 1989, il est nommé directeur de la Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis (MC93 Bobigny). Il y succède à René Gonzalez. En mai 1992, reconduit à la tête de la MC-93, Ariel Goldenberg quitte la direction du Festival international de théâtre de Madrid, après en avoir piloté la XIIème édition. En 2016, il renonce au Festival d’Automne de Madrid, qu’il animait depuis 2000. De juin 2000 à 2008, il est directeur du Théâtre national de Chaillot.

à Bobigny et Chaillot, il aura fait appel aux plus grands et aux plus prometteurs de l’époque : de Robert Wilson à Lev Dodine en passant, entre autres, par Georges Lavaudant, André Engel, Alfredo Arias, Peter Sellars, Robert Lepage, Deborah Warner, Philippe Decouflé, Frank Castorf, Mikhail Baryschnikov, Angelin Preljocaj, Bianco Li, Rodrigo Garcia, Heiner Müller, Bruno Bayen, Jean-Marie Patte, Simon Abkarian, Vincent Macaigne, Fellag, etc… Le lundi 4 octobre, hommage lui sera rendu à la MC93 de Bobigny. Jean-Pierre Léonardini

1 commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Pages d'histoire, Rideau rouge