Claire Rodier, plaidoyer pour réfugiés

Juriste et militante des droits des migrants, Claire Rodier publie sous forme de questions-réponses un petit livre sur nos politiques d’accueil. « Migrants et réfugiés, réponse aux indécis, aux inquiets et aux réticents » ? Un plaidoyer en faveur d’une autre politique européenne.

 

 

Eva Eymeriat – Quel est votre sentiment après la tenue du référendum anti-migrants en Hongrie ?

Claire Rodier – Le rejet du plan de relocalisation des réfugiés est totalement assumé par le président Victor Orban, car c’est un vrai « facho ». En réalité, d’autres dirigeants européens, dont monsieur Manuel Valls le premier, s’en étaient déjà fait les porte-voix…

 

E.E. – L’accord avec la Turquie prouve que l’Europe est prête à tous les reniements pour refuser l’accueil. Comment en est-on arrivé là ?

C.R. – C’est glaçant de voir les migrants traités comme des objets. Cet accord s’inscrit dans un processus de mise à distance des migrants datant des années 2000. Cela a commencé avec le Maroc, devenu un partenaire de la surveillance des frontières en échange d’aides au développement. Avec la Turquie, on a franchi un seuil dans le cynisme et le marchandage. L’Europe assume le renoncement à la Convention de Genève, puisque toute personne qui arrive sur son territoire est refoulée vers la Turquie, même si elle a le droit à une migrantprotection. L’Europe ferme par ailleurs les yeux sur la répression généralisée de la population turque.

 

E.E. – On entend que, tétanisée par le chômage, la France devrait d’abord se préoccuper de ses pauvres…

C.R. – La concurrence des misères, c’est insupportable ! Ma conviction ? On cherche à manipuler l’opinion. Demandons-nous déjà pourquoi un pays comme la France génère autant de pauvres… C’est le fruit d’une politique de précarisation menée depuis des années. Il est dit qu’il ne faut pas nourrir l’extrême droite. Mais, quand on mène des politiques institutionnellement xénophobes, il ne faut pas s’étonner ensuite que les idées et comportements xénophobes soient légitimés.

 

E.E. – La France a-t-elle la capacité d’accueillir plus de migrants ?

C.R. – Le Liban peut accueillir des réfugiés à hauteur de 25% de sa population et nous, on ne pourrait pas en secourir 30.000, soit 0,0005%  de la nôtre ? La France est la 6e puissance mondiale ! A la fin des années 1970, nous sommes allés chercher entre 130.000 et 150.000 « boat people » dans le sud-est asiatique. Cette opération s’est accompagnée d’une explication à la population française, ce qui a évité les réactions hostiles. En réalité, l’argument pour refuser l’accueil n’est pas comptable, mais idéologique. C’est la peur qui nous migrant2paralyse.

 

E.E. – Cet été, le cap des 10.000 migrants morts en mer depuis 2014 a été franchi. L’Europe est-elle comptable de ce bilan ?

C.R. – Oui, car l’Europe aurait pu mettre en place des voies légales dès les premières alertes du Haut – Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Aujourd’hui, la plupart des pays européens refusent de délivrer des visas aux Syriens et pleurent quand un enfant meure noyé. Mais des petits Aylan, il en meure tous les jours en mer ! Il nous faut réfléchir aux conséquences de nos politiques. Quelle est la responsabilité des gouvernants qui laissent mourir des gens à leur porte, voire qui leur tirent dessus ou envoient des chiens comme en Bulgarie ? Les migrants passent par les cases prison, racket, harcèlement par la police, traversée du désert, noyade en mer, viol… Ce sont des parcours d’enfer, dont ils gardent des traumatismes très profonds.

 

E.E. – Quel message avez-vous envie de passer « aux réticents et aux inquiets » ?

C.R. – Fermer, sélectionner, renvoyer… C’est la pire des approches. La liberté de circulation, considérée il y a vingt ans comme un fantasme, est de plus en plus partagée comme une perspective raisonnable. Les politiques sécuritaires ne marchent pas, pourquoi ne pas essayer autre chose ? Propos recueillis par Eva Eymeriat

 

Repères :

Le 18 mars 2016, l’Union Européenne s’est engagée à verser 6 milliards d’euros d’aides à la Turquie en échange d’une externalisation de l’accueil basée sur le principe du « un pour un ». Concrètement : pour chaque Syrien refoulé des îles grecques vers la Turquie, un autre doit être réinstallé au sein de l’U.E. Fin mars, une juridiction grecque du droit d’asile a donné raison à des réfugiés qui refusaient de retourner en Turquie, cette dernière n’offrant pas « les droits fondamentaux auxquels ils ont droit ». L’Unicef estime, par ailleurs, que deux tiers des enfants syriens ne sont pas scolarisés en Turquie.

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Malek Chebel, une lumière en terre d’Islam

Philosophe, psychanalyste et anthropologue des religions, Malek Chebel  a toujours mis son érudition au service de la tolérance et de la pédagogie. Ce brillant intellectuel n’a cessé de prôner un islam des Lumières. Sa disparition, en novembre 2016, laisse un grand vide.

 

 

Passionné par le débat d’idées, Malek Chebel mettait toute son ardeur à plaider en faveur d’un islam moderne imprégné de la philosophie des lumières. Notamment dans son « Manifeste pour un islam des  Lumières », publié en 2004, qui contenait un grand nombre de propositions concrètes, vingt sept très précisément. Traducteur du Coran, il poursuivit inlassablement dans son œuvre prolifique (une quarantaine d’ouvrages) un travail de décryptage pour revenir à l’esprit de l’islam  et non à sa lettre. chebel4Ne craignant point, en 2008, de faire œuvre de vulgarisation avec « L’islam pour les nuls », un ouvrage qui s’arracha en librairie au lendemain des attentats en 2015.

« Je me suis dit que l’islam était une force mais pouvait être une hantise pour ceux qui ne le comprennent pas », nous confiait-il lors d’une rencontre à la sortie du livre. « J’ai senti la nécessité absolue de travailler en direction du grand public, en écrivant autrement sur l’Islam. Avant, je faisais des thèses qui s’adressaient à des spécialistes mais j’ai voulu élargir l’audience et parler au plus grand nombre. Ce qui ne fut pas sans difficultés, car être clair et abordable sans trahir les fondamentaux, c’est la quadrature du cercle ! ». Lorsque nous lui demandions ce qu’il avait à répondre à ceux qui prétendent que l’islam est difficilement compatible avec les démocraties occidentales, « très simplement, je leur dirai que l’Islam en Andalousie de 750 à 1492 a promulgué en présence des deux autres religions monothéistes tout un système de gouvernance très moderne qui ressemblait étrangement à notre démocratie d’aujourd’hui », nous affirmait-il. « L’Islam a initié cette cohabitation pacifique en respectant les minorités et les femmes, en développant tous les talents, indépendamment de l’origine des gens. Il n’a pas créée la démocratie, c’est la Grèce qui l’a initiée, mais l’Islam l’a perpétuée et l’Occident en a hérité ». Ajoutant, avec toute la force de persuasion dont il était capable, «  ayant accompli cela il y  a dix siècles, pourquoi ne le ferait-il pas aujourd’hui… ? ».

 

S’il a publié un grand nombre d’ouvrages sur des sujets graves  comme « Islam et libre arbitre ? La tentation de l’insolence » en 2003,  « L’islam et la raison : le combat des idées » en 2005 ou « Esclavage en terre d’Islam » en 2007, cet érudit n’en était pas moins très épicurien. En effet, il s’intéressa inlassablement à l’amour, au désir et à la sexualité, tous domaines rarement abordés par ses pairs musulmans, voire totalement tabous pour certains. Dès 1986 avec « Le livre des séductions », et en 1995 avec « L’encyclopédie de l’amour en Islam », les publications sur ces thèmes se succèdent : « Du désir » en 2000 suivi du « Dictionnaire amoureux de l’Islam » en 2004… A la sortie de « L’érotisme arabe » en 2014, il ne craignait pas d’affirmer dans les colonnes du quotidien Libération que « le monde arabo-musulman possède, concernant le sexe et l’amour, une culture ancestrale chebel2très riche. Ce sont les Arabes qui ont inventé les aphrodisiaques, le préservatif, les cosmétiques, les baumes, les préliminaires… ».

Avec beaucoup de sagesse, il savait parler sérieusement de choses légères et aborder les sujets les plus graves sans se prendre au sérieux. Travailleur infatigable, décoré de la Légion d’honneur en 2008, il fourmillait d’idées et cette même année il s’investissait dans le projet d’un magazine si bien baptisé « Orientissime » pour lequel, hélas, il ne parvint pas à réunir le financement nécessaire. Partie remise, en mai 2013 il lançait « NOOR, revue pour un islam des lumières ».

 

Tous ceux qui ont eu la chance de le fréquenter gardent le souvenir d’un homme éminemment chaleureux et séduisant. De ses yeux rieurs émanait un mélange d’intelligence, de bienveillance et de sensualité. C’était un grand amoureux de la vie tout autant qu’un messager de tolérance et de paix. Chantal Langeard

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Edwy Plenel, au fil du Maitron

Edwy Plenel, le patron de Mediapart, nous invite à un « Voyage en terres d’espoir », nouvellement paru aux Éditions de l’Atelier. À la découverte des obscurs et des rebelles qui se nichent dans le Maitron, cet extraordinaire dictionnaire des militants. Un bel hommage à butiner.

 

 

Promenons-nous dans le « Maitron », dans cette incroyable forêt rassemblant quelque 168 000 biographies de militants du mouvement ouvrier et social qui ont résisté aux loups, de 1789 à 1968 ! « Sa lecture devrait être déclarée d’intérêt public tant elle rappelle aux gouvernants, d’où qu’ils proviennent, que les conquêtes républicaines dont ils aiment parfois se parer, ne seraient jamais advenues sans la mobilisation du peuple », souligne Edwy Plenel dans son « Voyage en terres d’espoir ». Il commence par évoquer la genèse de cette œuvre monumentale, lancée par l’historien Jean Maitron au milieu des années 1950, dont le premier volume paraît en 1964. Aujourd’hui, le dictionnaire se décline en 79 volumes, rédigés maitronpar plus de 1450 auteurs. Les sentiers sont multiples pour y pénétrer. Le journaliste, et directeur du site Mediapart, nous propose les siens, vagabondant d’une notice à l’autre, de réflexions en digressions.

La balade débute avec Alphonse Baudin dont une plaque, dans le 12ème arrondissement de Paris à quelques pas des locaux de Mediapart, rappelle qu’il fut assassiné le 3 décembre 1851 « en défendant la Loi et la République ». Ses cendres, depuis le 4 août 1889 à l’occasion de la célébration du centenaire de la révolution Française, reposent au Panthéon. Sa biographie, ici reproduite, nous en dit plus sur ce député montagnard, médecin des pauvres, qui fut assassiné sur une barricade du faubourg Saint-Antoine, victime du coup d’État du futur empereur Napoléon III. De là, on rend visite au journaliste républicain Charles Delescluze qui lance en 1868 une souscription nationale pour ériger un monument à Baudin. Il mourra trois ans plus tard, tué, lui aussi sur une barricade en 1871 par les Versaillais.

On bifurque ensuite vers Clamecy dans la Nièvre, patrie de Romain Rolland et Claude Tillier, pour faire connaissance avec les résistants au coup d’état de 1851. Eugène Millelot, l’un deux, participa à l’insurrection populaire des 5 et 7 décembre et fut envoyé à Cayenne. Les chemins nivernais nous mènent enfin à Sardy-lès-Epiry dans la famille de Jean Maitron. On salue le père, Marius, directeur d’école et syndicaliste, qui créa une coopérative d’épicerie. Puis le grand-père, Simon, soldat bottier qui s’exila en Suisse pour ne pas servir les Versaillais… On visite au passage les bûcherons du Conference de presse de Mediapartcoin, tel Jules Bornet qui fonda leur fédération nationale, affiliée à la CGT, en 1902.

Et la promenade se poursuit ainsi de fil en aiguille ! Nous faisant découvrir d’illustres inconnus ou des figures reconnues qui tous, dans des époques et des milieux les plus variés, se sont engagés. Une centaine de personnes qu’Edwy Plenel nous présente au fil des pages de son original et passionnant « Voyage en terres d’espoir ». Il nous est ainsi permis de « retrouver le possible de l’histoire, un passé non advenu, plein d’à présent ». Un bien bel hommage au Maitron dont le tome 12, qui clôture la période 1940-1968, vient de paraître. Un joli « voyage » riche en découvertes, un beau livre à s’offrir ou à offrir en prélude aux festivités de Noël ! Amélie Meffre

L’événement sera salué par une soirée à la Maison des Métallos le 28/11 et un colloque international sur deux jours ((le 6/12 au Centre Pouchet, le 7/12 à l’Hôtel de Ville de Paris).

 

Jean Maitron, une grande figure des Lettres

Il y eut hier le Gaffiot et le Bailly pour les amoureux du latin et du grec, le Larousse pour les passionnés de la langue française, le Littré pour les obsédés maitron2du mot, plus tard le Robert d’Alain Rey et le Corvin pour les enflammés du spectacle vivant… Depuis 1964, il y a aussi le Maitron, le « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français » !

Mieux qu’un pic ou qu’un roc, la somme incontournable pour tous les aventuriers de la vie sociale et militante… Qui, sous la direction de l’historien Claude Pennetier depuis la disparition de son créateur en 1987, prend le nom de « Dictionnaire biographique, Mouvement ouvrier, Mouvement social » pour couvrir la période de 1940 à mai 1968. Une œuvre de longue haleine qui, au fil du temps, s’est ouverte aux métiers (gaziers-électriciens, cheminots…), à l’international (Japon, Allemagne…).

Un destin incroyable pour le gamin du Nivernais, né en 1910 dans un petit village d’à peine 450 habitants, Sardy-lès-Epiry près de Corbigny… Fils d’instituteurs, Jean Maitron est à bonne école : militante, syndicale, communiste ! Des chemins qu’il foulera sa vie durant, rompant toutefois définitivement avec le PCF en 1939 pour respirer des airs plus libertaires. Docteur es lettres, professeur à la Sorbonne, Jean Maitron fonde en 1966 le Centre d’histoire du syndicalisme qui devient en 2000 le Centre d’histoire sociale du XXème siècle, une unité mixte de recherche de l’université Paris1 et du CNRS. maitron1Sa principale originalité, dès sa création ? Inclure à son conseil d’administration des représentants de confédérations syndicales afin d’écrire une histoire qui s’enrichisse du militantisme.

Fort du soutien de Camille-Ernest Labrousse et de Pierre Renouvin, maîtres incontestés de la discipline dans les années 50, l’historien se révèle authentique pionnier, le premier à faire entrer l’histoire ouvrière dans l’ère de la recherche historique officielle, universitaire et livresque. Son grand œuvre ? « Le Maitron » bien sûr, une appellation passée dans le langage courant, décliné en 79 volumes dont 34 de son vivant ! Sans oublier ses travaux sur l’anarchisme et le courant libertaire. « L’histoire que donne à voir le « Maitron », nous laissant libres de la raconter et de la commenter, n’est donc qu’un moment de cet affrontement sans âge entre opprimés et oppresseurs, dominés et dominants, exploités et exploiteurs, maitron3travailleurs et profiteurs, colonisés et colonisateurs », souligne Edwy Plenel dans son avant-propos à « Voyage en terres d’espoir ».

Jean Maitron ? Un intellectuel de haute stature, une incontestable grande figure citoyenne et républicaine, un infatigable chercheur qui fait honneur à la recherche universitaire et scientifique française, bien mal en point de nos jours. Créé en 1996, le jury du Prix Maitron, composé pour moitié d’universitaires et de syndicalistes, récompense chaque année un mémoire de master pour la qualité de sa recherche. Yonnel Liégeois

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Aliberti, une nouvelle voix pour Aragon

La poésie d’Aragon a inspiré nombre de chanteurs et musiciens. Il y eut hier Ferrat et Ferré, aujourd’hui encore Francesca Solleville et Isabelle Aubray. Désormais, il nous faudra compter aussi sur la voix de Sandra Aliberti. Qui, chaude et fragile, se pose sur les musiques de Lionel Mendousse et Bertrand Ravalard pour chanter « L’homme et ses armes ». À découvrir, les 25-26/11, au Théâtre de la Girandole à Montreuil (93).

Les notes caracolent, Mendousse et Ravalard s’en donnent à cœur joie dans leurs nouveaux arrangements musicaux, c’est la fête en cet après-midi de répétition générale sur la scène de La Girandole ! Alerte, Sandra Aliberti susurre avec allégresse les mots des « Fêtes galantes » sur les sons de ses deux comparses. Un nouvel Aragon nous est donné, loin aragon-courcelles-sur-yvette-217des poncifs et des poèmes convenus ou trop connus.

L’interprète n’en est pas à son premier essai. Hier déjà, lors de son hommage rendu au grand Léo, elle reprenait à son compte quelques poèmes d’Aragon mis en musique par l’anarchiste chevelu. A la création du spectacle, la presse fut unanime. Du Parisien à France Inter, de Télérama à L’Huma : « De La mauvaise graine à L’âge d’or en passant par Les Romantiques, le grand Léo aurait follement aimé le travail de cette interprète et de ses deux inventifs musiciens », écrit l’un, « nombreux sont les hommages, plus rares les spectacles de qualité qui redonnent à entendre quelques-unes des plus belles chansons de Léo avec une authenticité qui n’aurait pas déplu à l’artiste », note l’autre…

Le doute n’est point de mise, semblable accueil est à prévoir pour « Je chante l’homme et ses armes », son nouveau spectacle musical qui privilégie les poèmes de Louis Aragon écrits entre 1925 et 1946. « Il nous a semblé que ces textes résonnaient de nouveau avec force dans notre époque », commente Sandra Aliberti hors scène, « l’esprit de résistance, la sensibilité sociale, le lyrisme retrouvé d’une poésie militante habitent sa poésie aragon-courcelles-sur-yvette-119des années 20 aux années 40 ».

Telle l’équilibriste sur son fil, la chanteuse et comédienne semble caresser les mots pour poser sa voix, délicate et fragile tout à la fois, sur le verbe poétique de cet autre rebelle que la magistrale biographie du romancier et essayiste Philippe Forest dévoile dans toute sa complexité. « La poésie sauvera le monde, si rien le sauve », nous alertait déjà le fantasque Jean-Pierre Siméon dans un iconoclaste brûlot. Pour le directeur artistique du Printemps des Poètes, « il est urgent de restituer à notre monde sans boussole la parole des poètes, rebelle à tous les ordres établis ». Parce que le poème est l’occasion pour tous de sortir du carcan des conformismes et consensus en tous genres, d’avoir accès à une langue insoumise, de trouver les voies d’une insurrection de la conscience… Un programme que déroule à la lettre Sandra Aliberti avec ses sandra2deux complices, entre « Complainte des chômeurs » et « Romance du temps qu’il fait », « Je donne congé aux patrons » et « Poème de l’été 1941 ».

« Comment rendre compte d’un monde qui change, d’un monde en guerre, de la patrie en danger, de la domination de l’homme par la brute ? », s’interroge Louis Aragon dans « La rime en 1940 » et d’écrire, un peu plus loin, « jamais peut-être faire chanter les choses n’a été plus urgente et noble mission à l’homme, qu’à cette heure où il est profondément humilié, plus entièrement dégradé que jamais »… Les trois artistes, pour leur part, en sont convaincus, « des expérimentations surréalistes au chant populaire retrouvé, en passant par l’Oural, il nous a semblé intéressant de rassembler des textes qui rendent compte de l’évolution de son œuvre ». Avec, cerise sur le gâteau, sans rougir devant leurs illustres prédécesseurs (Brassens, Ferrat, Ferré et l’inoubliable Colette Magny), la création de nouvelles musiques sandra1pour accompagner les qualités sonores et lyriques du verbe aragonien.

De la belle ouvrage pour chanter l’amour, heureux ou pas, l’humain terrassé mais aussi l’humanité à refonder ! « Je chante l’homme et ses armes… Ainsi devrait commencer toute poésie », écrit Aragon dans la préface aux « Yeux d’Elsa ». Non sans humour, « ainsi devrait commencer tout spectacle », ajoute Lionel Mendousse, le violoniste du groupe. N’en manquez donc point le début, courez-y même sans armes ni bagages, la poésie nous sauvera si rien nous sauve ! Yonnel Liégeois

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Damien Cru, le tailleur de pierre et l’AFPA

À l’occasion du 70ème anniversaire de la création de l’AFPA (Association Professionnelle pour la Formation des Adultes), la CGT organise le 17 novembre un colloque sur l’avenir de l’institution. En exclusivité, Chantiers de culture vous propose l’intervention de Damien Cru. Des acquis d’un métier à ses richesses culturelles, l’ancien tailleur de pierre invite à la réflexion sur les enjeux de la formation.

 

 

Je remercie les organisateurs du colloque de me donner l’occasion d’exprimer ici toute ma gratitude à l’AFPA. En effet, le stage « Taille de la pierre » que j’ai réalisé en 1973 au centre de formation de Blois, alors que j’avais déjà 26 ans, a constitué pour moi un moment décisif. Non seulement dans mon itinéraire professionnel, mais également dans mon développement personnel.

Lors de ce colloque, sera projeté le film « Un métier en main » réalisé en 1956 par Eclair-Journal. Il mentionne « le regard vigilant du moniteur » qui, est-il dit plus loin, « corrige le moindre geste défectueux » du stagiaire. C’est là un premier point à souligner : la compétence professionnelle des moniteurs qui ont eux-mêmes travaillé en entreprise, sur chantier, et qui restent liés au métier, ne serait-ce que par les contacts répétés avec les professionnels en exercice qui participent au jury. Cette vigilance était rendue possible du fait du petit nombre de stagiaires dans l’atelier, douze au maximum. L’apprentissage du geste engage tout le corps en face de l’ouvrage. Le premier apprentissage en taille de pierre est bien celui de « la mise en chantier » : comment disposer son caillou à bonne hauteur pour éviter une fatigue inutile, pour pouvoir suivre du regard le trait, la pierre et son hétérogénéité, l’impact de l’outil… sans s’envoyer des éclats dans l’œil ni en envoyer à ses voisins ! Le geste, la variation de l’amplitude du geste selon la phase d’ébauche ou de finition, le rythme personnel, l’harmonisation du rythme lorsque l’on cru4scie un bloc à deux… Il y a là toute une compétence extraordinaire requise de la part du moniteur.

 

Autre point important relevé dans le film, c’est le même moniteur qui enseigne la théorie et la pratique, le tracé et la taille, la coupe des pierres et la pose… Il y a là encore une question clé, dans l’exercice du métier bien sûr mais dans bien des domaines de l’existence. Comment passer de la théorie à la pratique ? Pas forcément en répétant ce qui doit être, le théorique, le prescrit, mais en percevant bien ce qui chez chacun relève d’un défaut ou d’une qualité de jugement en situation. Quel outil utiliser pour cette opération ? Parfois plusieurs solutions se présentent. Essayer l’un, apprécier le résultat et sentir ce que son usage sollicite en soi de force, d’adresse ; en essayer un autre, percevoir, sentir à nouveau, comparer. L’apprentissage de ce jugement, rarement théorisé, difficilement théorisable, relève de la singularité de l’ouvrier en situation et le moniteur ne peut qu’encourager chacun à trouver sa propre voie dans toutes celles que le métier autorise. D’où l’importance de ce « regard vigilant » du moniteur évoqué plus haut, qui engage chaque stagiaire à exercer son propre regard : dégauchir une surface à dresser avec deux règles, contrôler après-coup la qualité de son exécution. « Dégauchir », un terme de métier utilisé en de multiples occasions, tracer, façonner, contrôler, là encore, le jugement est nécessaire pour comprendre son usage en situation.

Cet apprentissage insiste avec justesse sur l’histoire du métier, de ses évolutions, de sa culture spécifique. Mais également de la culture commune avec d’autres métiers du bâtiment, voire des métiers plus lointains comme la chaudronnerie avec qui nous partageons cet art du trait, la stéréotomie ou géométrie descriptive. La culture ouvrière partagée avec tous les métiers connexes, le forgeron ou taillandier pour les outils, le menuisier qui viendra appliquer son huisserie sur la baie en cours de réalisation, le maçon, le charpentier… Le film relève à juste raison les noms singuliers utilisés pour désigner les outils du charpentier : l’herminette, la bisaiguë… Cette façon de désigner chaque chose avec précision porte non seulement sur les outils, mais également sur les parties des outils et sur tout ce qui concerne le travail : sur les éléments d’architectures, de construction cru2et pour nous, sur les pierres en fonction de leur dureté, de leur provenance, de leur nature, mais aussi de l’emplacement futur qu’elles prendront dans l’ouvrage…

 

Lors du déplacement de pierres un peu lourdes, la dénomination précise des différentes étapes de la manœuvre collective a plusieurs fonctions dans l’équipe. Elle n’est pas purement informative, elle engage l’anticipation. Lorsque le chef de manœuvre dit « on va lever la pierre », chacun anticipe l’opération, se place en conséquence ou interroge s’il ne voit pas bien la manœuvre à venir. Car il n’est pas essentiellement question de déploiement de force dans cette situation, il est question d’intelligence de la situation concrète, de ce jugement dont je parlais plus haut, de ruse, de trouver l’équilibre de la masse de la pierre. Du reste, les expressions utilisées dans ces opérations de bardage ramènent les différents mouvements à l’échelle humaine : il faut entendre les sens possibles cru5de « rouler la pierre, la lever, la faire marcher, la coucher, la faire boire » De la prudence avant toute chose.

L’AFPA permet d’acquérir un métier, à l’époque d’accéder à un emploi, et en même temps cette formation inscrit le participant dans une histoire et une culture qu’il partage avec d’autres et qu’il peut faire siennes. Et ce sont sans doute cette histoire et cette culture qui lui permettent de trouver son propre chemin professionnel. Nous avions, au stage, des itinéraires et des formations très diverses. Et cette diversité était très féconde. Parmi les stagiaires, certains avaient déjà travaillé la pierre. L’un avait appris à tailler le granit au lycée technique de Coutances mais il n’avait pas obtenu le CAP et l’AFPA lui offre l’occasion de reprendre cet apprentissage, de le compléter. Il maniait la broche avec un coup de main, un geste du poignet bien à lui que nous cherchions à reprendre. Un autre avait découvert la pierre sur un chantier associatif en Provence et il a pu passer ici d’une activité bénévole au métier. Plusieurs, dont moi, étaient bacheliers. Nous échangions au fil des jours sur toutes sortes de sujets, les découvertes de chacun dans sa région, des lectures (« Les pierres sauvages », de Fernand Pouillon). Nous parlions conventions collectives (différentes selon les régions). Plusieurs vont rester tailleurs de pierre, certains en cru3s’orientant vers la sculpture ou la gravure. D’autres vont quitter la pierre, en fonction des aléas et des occasions de la vie.  Mais pour tous, ce stage a été un moment fort de leur vie, une sorte de bifurcation.

 

Mon propre parcours ? Après avoir travaillé dans des entreprises parisiennes et découvert toute la fraternité des pierreux syndiqués au Syndicat Parisien du Bâtiment CGT, je suis entré grâce à l’un d’eux, Pierre Lecour, à l’OPPBTP. Cet organisme du BTP tenait lieu de CHS (Comité Hygiène et Sécurité) dans la profession avant les lois Auroux de 1982. Le discours très technique et réglementaire de cet organisme m’effrayait un peu. Toute la dimension de la culture de métier et toute la dimension du collectif de travail étaient négligées. Certes, de la technicité est nécessaire pour garantir la stabilité des grues, de la loi et des règlements sont nécessaires pour tenir compte des évolutions techniques et améliorer partout les conditions de travail, d’hébergement, de vie sur les chantiers. Mais ne miser que sur ces ressorts extérieurs aux travailleurs les place dans des injonctions parfois difficilement supportables. La sécurité réglementée contrarie parfois l’activité.

En reprenant l’apport du centre AFPA et en proposant à un petit groupe de syndiqués de réfléchir à ce qui comptent pour nous, pour notre sécurité, nous avons pu dégager toute la dimension de prudence contenue dans le métier. Nous avons proposé plusieurs expressions qui, aujourd’hui, sont passées non sans controverses en ergonomie cru1ou dans le champ de la prévention : « les savoir-faire de prudence », « la langue de métier », « les règles de métier »… J’en ai dit un mot en parlant du bardage, du déplacement des pierres.

 

Je souhaite que ma contribution permette d’une part aux moniteurs, et plus largement au personnel de l’AFPA, de mesurer l’ampleur et la richesse de leur propre travail. Même quand le stagiaire ne termine pas sa carrière dans le métier étudié… Surtout, il nous faut absolument, non seulement préserver cette institution qu’est l’AFPA, mais la déployer à travers de nouveaux métiers. Pour l’accès à l’emploi, mais également dans le sens d’une introduction à la culture de métier et à l’exercice du jugement articulant théorie et pratique : avoir un métier en main, c’est avoir le métier dans la tête ! Damien Cru

À lire : « Le risque et la règle », par Damien Cru, aux éditions Érès.

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Villerupt, capitale lorraine du cinéma italien

Jusqu’au 13 novembre, se déroule à Villerupt le 39ème Festival du Film italien. C’est ici, et nulle part ailleurs, qu’est né il y a quarante ans, au cœur des brumes lorraines, le premier festival consacré à la filmographie transalpine. Retour sur événement.

Un projet fou, surgi de la tête de quelques jeunes enfants d’immigrés ! Des fondus de cinéma, attachés à la terre natale de leurs parents… Grâce à eux, le Festival de Villerupt est devenu, au fil des ans, un événement culturel incontournable. Qui accueille chaque année plus de 40 000 spectateurs. En face de l’Hôtel de Ville, sur la place, une énorme machine, la cage finisseuse du train de 700 de l’usine de Micheville : dans les usines sidérurgiques, la cage finisseuse était l’une des  étapes du processus de laminage universel des profilés métalliques principalement en acier, en particulier rails et poutrelles, etc… Elle affiche-villeruptsemble veiller sur la ville, rendant hommage à tous les « ritals » et autres déracinés qui ont produit tant de richesses matérielles et tant enrichi notre culture hexagonale.

Chaque année, la foule est au rendez vous. Les générations se côtoient dans la file d’attente. Pour les anciens de « Villerrou », c’est ainsi qu’ils prononçaient, ce fut longtemps une occasion inestimable de retrouvailles avec le pays bien-aimé et la langue de Dante. Ou plutôt la langue de l’usine et de la maison, refoulée à l’extérieur par souci d’intégration. Le calendrier de l’immigration italienne en Lorraine  est étroitement lié à l’histoire ouvrière de cette région : depuis le début du siècle dernier jusqu’aux années d’après guerre, ils sont venus en masse, ainsi que les Polonais et plus tard les Maghrébins, participer à l’essor sidérurgique de la Lorraine avant d’être sacrifiés par la casse industrielle.  Le développement économique de la région remonte à la fin du 19ème siècle, date à laquelle s’engage une sévère compétition sidérurgique avec l’Allemagne. Le minerai lorrain est trop riche en phosphore, ce sera grâce au procédé « Thomas » (1882) que l’on pourra fabriquer un acier d’excellente qualité à partir de la « minette » de Lorraine. Cent ans après, l’épopée nous est racontée par Jean-Paul Menichetti en 1982 dans son film « L’anniversaire de Thomas ».

Très vite, l’essor sidérurgique nécessite un appel à la main-d’œuvre étrangère, italienne en particulier, ce jusqu’aux années 1960. Villerupt, et sa voisine Audun le Tiche, deviennent des villes de l’acier et …de culture italienne : à la fin des années 1980, un sondage dans les écoles primaires de la région donne la « Pasta » comme plat régional lorrain ! Mais le démantèlement industriel, initié dès 1961, se poursuit inexorablement. La société des OLYMPUS DIGITAL CAMERAlaminoirs de Villerupt à Micheville ferme définitivement en 1986 : en 25 ans, 8000 emplois auront disparu.

Fidèle à ses racines, le festival n’en est pas moins tourné vers l’avenir. Depuis de nombreuses années, il a opéré une véritable décentralisation vers différentes communes ou grandes villes avoisinantes (Neuves Maisons, Epinal, Commercy, Creutzwald, Sarreguemines, Longwy, Metz…) et vers le Luxembourg, en partenariat avec la Cinémathèque. Les Italiens perçoivent le Festival de Villerupt comme une vitrine de leur production cinématographique, les acteurs et réalisateurs qui font le voyage s’étonnent toujours d’y découvrir des films qui ne sont pas distribués chez eux. Après une projection, devant une salle pleine, ils sont surpris parfois de pouvoir débattre en italien aussi loin de chez eux ! « Benvenuti a Villerupt », la banderole lumineuse tricolore se joint au soleil pour nous accueillir  en ce week-end d’ouverture du 1er novembre.

La 39ème édition propose, dans le seul périmètre de Villerupt – Audun le Tiche – Esch sur Alzette, pas moins de 68 films. L’affiche du Festival est pour la onzième fois l’œuvre de Baru, l’enfant du pays. Auteur de bande dessinée, il fut en 2011 président du jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. La programmation alterne, au cours des quinze jours de Festival, avant-premières et reprises, les films en compétition ainsi que de nombreuses œuvres du réalisateur Francesco Rosi auquel  le critique de cinéma Michel Ciment a dédié sa carte blanche. Ce dernier, directeur de publication de la revue « Positif » et collaborateur depuis 1970 du « Masque et la Plume », l’émission de France Inter, nous permet ainsi de revoir, ou découvrir pour les plus jeunes, des

"Il segreto di Pulcinella", Mary Griffo

« Il segreto di Pulcinella », Mary Griffo

chefs-d’œuvre comme  « L’affaire Mattei», «  Le christ s’est arrêté à Eboli», « Main basse sur la ville »  et bien d’autres encore.

La projection en avant-première internationale du documentaire « Il segreto di pulcinella » (Le secret de Polichinelle ) est un choc : certes, nous avions entendu parler du scandale des déchets toxiques en Campanie, la région de Naples, mais nous découvrons l’ampleur du trafic mafieux, avec ses répercussions dramatiques sur les vies humaines, y compris celles des jeunes enfants. Une vision d’horreur, les images d’une terre assassinée sans état d’âme pendant plusieurs décennies. L’écho de ce drame a récemment franchi les frontières lorsque les européens s’inquiétèrent égoïstement que certaines vaches de race bufflonne, dont le lait produit la fameuse « Mozzarella di Buffala Campana » aient pu brouter des terres contaminées….. « Tout le monde savait, alors j’ai pris le parti de faire raconter l’histoire aux enfants par Polichinelle pour porter plus loin le message », raconte Mary Griffo, la jeune réalisatrice. Elle nous confie que dans sa propre famille « les tumeurs ont également frappé comme dans chaque famille des villages concernés ». Et d’ajouter que « les choses n’ont pas vraiment changé même si il y a maintenant une réelle prise de conscience de la population qui relève la tête et manifeste désormais contre cet état de fait ». Toutefois, « malgré les décrets de loi qui ont été pris, les industries continuent à déverser leurs déchets toxiques dans l’arrière-pays

"La ragazza del mondo", Marco Danieli

« La ragazza del mondo », Marco Danieli

napolitain ». Le film est sorti le 31 octobre en Italie, au surlendemain de sa projection à Villerupt.

Parmi les films en compétition, c’est une toute autre histoire, beaucoup plus intime mais quelque peu révoltante elle-aussi, qui nous est contée par Marco Danieli dans « La ragazza del mondo » (La fille du monde). Ce monde, c’est « le monde impie » qui englobe tous ceux qui ne font pas partie de la « famille » des Témoins de Jéhovah et que l’on ne doit pas fréquenter sous peine d’être excommunié. Giulia paiera cher d’avoir cédé à ses premiers émois amoureux hors de cette loi… Film sensible montrant avec subtilité les liens familiaux très affectueux qui emprisonnent la jeune fille plus efficacement qu’une contrainte autoritaire et brutale : tout le problème de l’emprise sectaire sous toutes ses formes. La jeune comédienne, Sara Serraiocco, est très juste et très émouvante dans l’expression de ce conflit intérieur. Dans « I nostri passi » (Nos pas), un couple séparé tente de survivre après la mort accidentelle de leur fils, trois ans auparavant. Le père, qui fut un célèbre photographe mais qui se sait condamné, se prend d’affection pour un jeune délinquant ayant un don pour capter les images. Il lui léguera tout son matériel en lui intimant de se réaliser. L’histoire est magnifiquement filmée

"Si puio fare", Giulio Manfredonia

« Si pùo fare », Giulio Manfredonia

par Mirko Pincelli, photographe et reporter de formation !

Villerupt a souhaité cette année rendre un hommage particulier aux scénaristes qui ont une place très importante  dans le cinéma italien. En programmant notamment l’excellent « Si pùo fare » (C’est faisable) de Giulio Manfredonia sur un scénario de Fabio Bonifacci. Le film retrace l’épopée bienveillante et dérangeante d’un syndicaliste nommé responsable d’une coopérative de malades mentaux qu’une loi récente vient de sortir des hôpitaux psychiatriques. Il est choqué par l’abrutissement médicamenteux dans lequel ils sont plongés par le médecin de l’établissement, il refuse de continuer à les cantonner dans une activité inutile et débilitante. Fort de son expérience syndicale de meneur d’hommes, il les entraîne dans un réel projet d’activité économique utilisant les capacités de chacun : la pose de parquet ! Après quelques ajustements nécessaires et de nombreux problèmes dépassés, l’entreprise fonctionne et les commandes pleuvent. La plus belle réussite ? Le changement de regard de l’extérieur sur ces malades qui ne manquent pas d’intelligence, surtout le changement du regard qu’ils portent sur eux-mêmes.

Plus léger, le film de Francesco Bruni (scénario et réalisation) « Scialla » nous permet de retrouver le toujours séduisant  et talentueux acteur Fabrizio Bentivoglio qui fut le jeune premier incontournable des années 80/90. Jadis professeur de lettres classiques et écrivain, il vivote de quelques cours particuliers et de l’écriture de biographies de médiocres célébrités, dans un état de dépression larvée. Jusqu’à l’irruption, dans son univers désabusé et solitaire, d’un fils inconnu, ado rebelle et futé, qu’il décide de remettre dans le droit chemin. Ce qui l’oblige à se reprendre en main lui aussi… Un film intelligent et drôle sur la transmission, un regard juste sur la jeunesse d’aujourd’hui. Il reste encore beaucoup à voir, et de nombreuses pépites à découvrir,

Dans le hall d'accueil du festival, la foule se presse !

Dans le hall d’accueil du festival, la foule se presse !

dans ce Festival unique qui se prolonge jusqu’au 13 novembre.

Par delà sa capacité à recoudre chaleureusement un tissu social déchiré par des décennies de crise, le Festival de Villerupt est avant tout une joyeuse immersion dans l’exception culturelle italienne. Un savoureux accord entre pasta et cinéma ! Chantal Langeard

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De Roméo à Lescot, le peuple sur scène

Qui ne connaît « Roméo et Juliette », le chef d’œuvre de Shakespeare ? Une bande de jeunes, issus de quartiers populaires, le revisite avec talent tandis que le héros de David Lescot compte son blé, cherche « Mon fric » comme d’autres leur cassette… Un troisième larron, Jean-Pierre Siméon, fait son « Cabaret » poétique pour unifier cette quête commune : notre soif d’amour.

 

Quartier « Les montots – La grande patûre » de Nevers (58), dans les coulisses de la salle Stéphane Hessel l’effervescence est à son comble ! Une quarantaine de jeunes, troupe éphémère constituée de garçons et filles en provenance d’Auxerre et de Nevers, se prépare à entrer en scène. Larmes, stress, trac… L’enjeu est de taille, parents et copains-

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

copines garnissent les gradins, à l’affiche un classique du répertoire, le « Roméo et Juliette » de Shakespeare revisité par le metteur en scène Serge Sandor.

Comme si le rôle était trop lourd à porter, elles sont deux « Juliette » à endosser le costume de l’héroïne, Camille et Assia. L’une au collège des Loges, l’autre au lycée agricole… Depuis de longs mois déjà, de réunions en ateliers théâtre chaque mercredi ou week-end, elles répètent, apprennent, goûtent le texte et règlent leurs déplacements. L’angoisse de la première représentation publique ne leur fait point oublier l’enjeu du message qui doit passer la rampe : hors les querelles et conflits entre Montaigu et Capulet, l’amour doit triompher de la haine et de la violence ! Sandor se fait complice des uns et des autres, il réconforte et encourage sa troupe avant les trois coups, au fil du temps il connaît bien ces gars et filles issus des quartiers populaires. Il est vrai que l’homme est coutumier du genre, il y a deux ans il montait « La dispute » de Marivaux au Théâtre de la Tempête dans la même démarche… Des convictions, le metteur en scène n’en manque point pour mettre tout le monde à l’action. Qu’ils soient édiles, directeurs de maisons de quartier ou de centres sociaux, proviseurs : « La culture est un bien commun, tous les publics doivent pouvoir y goûter, en particulier les jeunes que l’on dit éloignés de l’institution ». Du

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

soutien des Tréteaux de France dirigés par Robin Renucci à celui de la P.J.J. locale (Protection Judiciaire de la Jeunesse), de la ville de Gurgy à celle de Coulanges-sur-Yonne, chacun a mis la main à la pâte. Pour les costumes, les décors, la réalisation des masques.

A entendre les réactions des uns et des autres, Nassim-Chemiti-Benjamin et Inès en Roméo (!), les protagonistes de Shakespeare semblent n’avoir plus de secrets à leurs yeux ! Les querelles de familles rejoignent les querelles de quartiers, la haine d’hier l’intolérance d’aujourd’hui. D’où l’enjeu d’apprendre à « connaître l’autre » soutient Assia, de « respecter nos différences » surenchérit Camille. Tous le reconnaissent, le vide sera grand quand l’aventure va s’arrêter. Il n’empêche, à des degrés divers, l’horizon s’est ouvert pour d’aucuns : apprendre à s’écouter, faire œuvre commune, construire un collectif, conduire un projet jusqu’à son terme. Des victoires au quotidien, aussi capitales dans la vie que d’ouvrir un livre et monter sur scène. Après trois représentations au théâtre de l’Aquarium à Paris, avant la tombée finale du rideau, un dernier défi : la grande scène de la Maison de la Culture de Nevers les 29 et 30 octobre, le 05 novembre à Monéteau (89) !

 

Comme bien des héros shakespeariens, celui de David Lescot dérive lui-aussi entre drame et comédie dans cette quête permanente à subvenir à ses besoins ! Lui, l’enfant du peuple élevé à l’originale école des colonies de vacances organisées par les juifs communistes de France (ça ne s’invente pas, un fait authentique dans la vie du dramaturge !), il frappe à la porte des adultes à l’aube du libéralisme sauvage où l’argent devient roi ! Le fric, du fric, « Mon fric » selon le titre explicite de la pièce très prochainement en tournée nationale avant de revenir dans le Pas-de-Calais, devient alors sa seule ligne d’horizon… « Le théâtre se mêle souvent de parler de la famille », commente Cécile Backès, la metteure en scène et directrice de la Comédie de Béthune, « il le fait rarement sous l’angle de l’argent et pourtant, de l’enfance au soir de la vie, la préoccupation de l’argent rythme le quotidien ».

Co Thomas Faverjon

Co Thomas Faverjon

Avec l’humour dont est coutumier Lescot et les trouvailles scéniques dont est friande Backès, nous voilà donc emporté dans une saga peu commune : celle de « Moi » le héros avec sa cassette sous forme d’un livret d’épargne peu garni, ses amours et ses emmerdes, ses coups de cœur et ses coups de blues…

Une balade sentimentalo-réaliste entre l’hier et l’aujourd’hui, les rêves de réussite sociale et les échecs au quotidien, les désillusions professionnelles et les aspirations à une vie meilleure : pas de leçon d’économie pompeuse au tableau noir, pourtant un regard lucide et quelque peu désenchanté sur la société d’aujourd’hui ! Pour « Moi » le petit prof, en situation précaire dans un établissement privé, il sera dit qu’il ne bénéficiera jamais du fameux ascenseur social, ses tourments bancaires sont à l’égal de ses désillusions affectives ! Au soir de sa vie, il résistera cependant à la tentation de partir en Inde aider encore plus pauvre que lui, il se contentera du petit pactole en sommeil depuis l’enfance sur son livret d’épargne : pour l’offrir illico, signe qu’envers et contre tout perdurent des valeurs autres que le fric… Le temps d’une vie, l’évocation sans didactisme de « gens de peu » qui ont pourtant beaucoup de rêves et de désirs à combler, d’amour surtout à donner et partager. Un spectacle rondement mené, entre humour et dérision, par une bande de jeunes comédiens au mieux de leur forme.

 

Entre piano et vocalises, un troisième larron tente de prendre de la hauteur. Pour nous l’affirmer, tout de go, « l’amour n’y a qu’ça d’vrai » ! Il nous l’avait bien caché, l’ami Siméon, Jean-Pierre de son prénom et poète à la qualité du verbe saluée unanimement, qu’il écrivait aussi des chansons… Dont se sont emparés Isabelle Serrand et Wolfgang Pissors, l’une à la composition musicale et au piano, l’autre à la voix.

Co Sylvie Delpech

Co Sylvie Delpech

Pour nous offrir leur « Cabaret Siméon » au théâtre Essaïon : qu’on s’y frotte ou qu’on s’y pique, les deux artistes nous déclinent ainsi avec tendresse, sur des airs finement léchés, les mots d’amour que le troubadour a composé au fil de l’eau ou sur un coin de table. « S’il n’y a pas toujours de la poésie dans les chansons, il y a toujours du chant dans les poèmes », commente avec humour et justesse le directeur artistique du Printemps des Poètes ! Et de citer, fin connaisseur de ses classiques, Carco, MacOrlan, Desnos, Prévert, Vian, Andrée Chedid, une liste dans laquelle ne déparerait pas le nom d’Aragon en mémoire de Ferrat et Ferré. Que nous raconte le poète Siméon, que nous chantent ses interprètes ? La vie au quotidien, ses grandes heures et ses petits riens, le temps de l’absence comme celui de la rupture, le manque de tendresse qui dehors tue plus que le froid, le baiser volé sur le trottoir ou le collé-serré dans le métro…

L’amour en un mot, ici enrubanné de mille mots et mélodies. En un savoureux cabaret comme au temps d’antan, l’abécédaire de la carte du Tendre. Yonnel Liégeois

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Adieu Pierre Étaix, salut Yoyo !

Pierre Étaix, le père de Yoyo, nous a quittés le 14 octobre 2016. En hommage à ce génie du burlesque, grande figure du cinéma français, Chantiers de culture vous propose l’entretien exclusif qu’il nous accordait à la veille d’une audience cruciale devant la 3ème Chambre correctionnelle du Palais de justice de Paris. Une situation ubuesque, pour un enjeu de taille : reconquérir ses droits d’auteur sur ses propres œuvres ! Rencontre avec un mythe du rire à la française.

« Le soupirant », « Yoyo », « Tant qu’on a la santé », « Le grand amour » et « Pays de cocagne »… Cinq films réalisés entre 1963 et 1969, cinq petits bijoux d’humour et de poésie que les cinéphiles d’un autre temps connaissent bien et qui furent tournés par un génie du burlesque ! Pierre Étaix ? Plus qu’un auteur et comédien, un pic, un roc, un monument du cinéma, une péninsule d’intelligence et d’humour… Paradoxe, parler ainsi de ce petit bonhomme à la morphologie d’un gamin des rues relève du gag : à la Keaton, pour mieux en rire, le comique qu’il vénère par excellence ! L’œil pétillant et toujours aux aguets, l’esprit inventif et en ébullition permanente, le créateur de Yoyo se révèle tel son personnage de fiction : pétri d’humanisme et de générosité, un « tendre » comme il se disait des gens de bien au XVIIème et XVIIIème siècles. Le rencontrer est plus qu’un privilège, un bonheur inégalé. De sa petite voix, avec sagesse, pour une prétendue cause de vieillesse ou de paresse (!), l’octogénaire vous suggère un rendez-vous à pas comptés, il vous etaix2garde en son salon-musée bien après que la cloche eut sonné l’heure de la récré ! Mémoire vivante du music-hall, du cirque et du cinéma, l’ancien compère du grand clown Nino, de Tati et de Fellini, pose un regard tout à la fois lucide et attendri entre l’hier et l’aujourd’hui.

Yonnel Liégeois – Coupable, levez-vous ! Pardon, monsieur Étaix, restez assis, vous êtes tout de même chez vous… Mais enfin, qu’est-ce que cette histoire « abracadabraburlesque » : devoir plaider, en compagnie de votre scénariste Jean-Claude Carrière, pour recouvrer vos droits sur vos propres œuvres ?

Pierre Étaix – Las, mon ami, comme vous le suggérez, un drôle de gag… Sauf que là, nous ne sommes plus au cinéma, mais au tribunal !  Depuis plus de dix ans déjà, mes films réalisés avec Jean-Claude Carrière sont invisibles du grand public et interdits de diffusion. En salle comme à la télé… La cause ? En 2004, nous avons signé un contrat avec Gavroche Productions, une société qui se disait productrice de courts-métrages et devint ainsi cessionnaire à titre exclusif et pour le monde entier des droits sur nos cinq films. Qui, depuis lors, n’a rien fait pour rénover les pellicules ou tenter de distribuer les films. Pire encore, j’ai découvert ensuite que la dite société n’a jamais produit ni distribué de films, une « société fantôme » en quelque sorte ! Je ne suis pas juriste, je suis un clown, je faisais entière confiance à ma précédente avocate, la sœur du patron de la société ! Tous ces problèmes juridiques me dépassent, un véritable imbroglio qui me peine beaucoup. En fait, cette société se présente telle une coquille vide, avec cependant un joli contrat à l’intérieur qui peut rapporter gros à ma mort : d’où ce sentiment désagréable qui m’habite, vous en conviendrez !

Y.L. – Et jusqu’à maintenant, vous n’êtes donc pas parvenu à récupérer vos droits ?

P.E. – Non, en dépit de nombreux courriers adressés à cette société. Trois ans après la fameuse signature du contrat, rien n’avait toujours été entrepris pour restaurer « Yoyo », par exemple. En quelques mois pourtant, Jean-Claude Carrière et moi-même avons obtenu ce qui s’avérait impossible pour Gavroche Productions : la rénovation du film par la fondation Groupama Gan ! Ce qui n’eut pas l’heur de plaire en d’autres lieux… Lors d’un procès en référé en juillet 2007, nous avons même été déboutés de nos demandes et condamnés aux dépens… D’où l’assignation de ce jour, sur le fond, pour recouvrer nos droits sur les cinq longs métrages. Mon seul grand bonheur, pour l’instant ? Avoir assisté la même etaix3année à la projection de « Yoyo », restauré, au Festival de Cannes et à la Cinémathèque de Paris.

Y.L. – Ce qui surprend et étonne, à vous fréquenter, c’est ce sens inné de la dérision, voire de l’auto – dérision, que vous avez su préserver en votre for intérieur en dépit de ces soucis majeurs… Seriez-vous donc « génétiquement » formaté pour le rire ?

P.E. – Non, pas du tout, mais le rire fut toujours pour moi cœur de vie. Même quand je rêvai de faire de la musique, ou que je me suis pris de passion pour le dessin. Le choc ? À l’âge de cinq ans, quand je suis allé au cirque pour la première fois, je fus fasciné par les clowns. Je me souviens encore de l’émotion qui m’a envahi devant cet homme tout blanc en habit de paillettes ! Alors, j’ai dit à mon grand-père en sortant : c’est ça que je veux faire ! Or, j’habitais en province, à Roanne, je n’étais pas un enfant de la balle : presque mission impossible, donc ! Pourtant, de ce jour, je n’ai jamais changé d’avis, je n’ai jamais cessé de répéter que c’est le métier que je voulais faire ! Même si je me suis dispersé en plein d’activités… En 1953, j’arrive à Paris suite à un courrier envoyé à Jacques Tati. Je l’avais entendu à la radio, disant qu’il regrettait ne pas savoir dessiner et affirmant qu’il était prêt à aider des jeunes. J’ai sauté sur l’occasion ! À l’époque je faisais des décors à Roanne, je travaillai avec un maître verrier et je pratiquai le théâtre amateur. Sur ma lettre, je racontai tout ça à Tati, lui disant surtout que le « comique » était primordial pour moi et combien j’avais d’admiration pour « Les vacances de monsieur Hulot ».

Y.L. – Et Tati vous a cru et embauché ?

P.E. – Mais je ne le sollicitai pas pour ça, je venais juste lui demander conseil sur le numéro de clown que je désirai monter avec un ami, comédien amateur ! Son travail de comique me fascinait. Je n’avais pas du tout, mais vraiment pas du tout, l’idée de faire du cinéma. Lors de l’entretien, il m’a demandé de lui montrer mes dessins. Les ayant regardés, il m’a assuré que je ne pourrai jamais faire de cirque. « C’est fermé, c’est rond et vous ne pourrez jamais rentrer dedans, il faut être du métier. Par contre, je prépare un film et je trouve que dans votre coup de crayon, vous avez le sens du rythme et du gag. Si vous en êtes d’accord, je vous engage dans l’équipe pour chercher des gags ». C’est ainsi que j’ai fait durant quelques mois les aller-retour Paris-Roanne, jusqu’à mon installation définitive à la capitale en 1954. Comme il me fallait subvenir aux besoins de ma famille, j’ai eu la chance d’être embauché par Hachette : illustrer, sous forme de BD, quelques manuels d’apprentissage de la langue française ! Le gag ?  Il y a quelque temps, je rencontrai la grande comédienne japonaise Michiko Nishiwaki qui m’affirme, avec un grand sourire et son accent « tipic », que etaix4c’est avec moi qu’elle eut le grand bonheur d’apprendre le français ! Je ne connaissais rien au cinéma, Tati s’en moquait, mon boulot consistait à coucher sur le papier l’équivalent visuel d’une idée. Pour en susciter d’autres…

Y.L. – D’où votre désir, après la sortie de « Mon oncle », de passer vous-même à la réalisation ?

P.E. – Pas du tout, après quatre ans de collaboration avec Tati, j’ai repris le chemin du music-hall et du cirque… En compagnie de Nino, un grand clown avec lequel j’ai beaucoup appris sur le travail de scène ! Ce qui me passionnait, c’était le contact quotidien avec le public, entendre son rire monter de la salle… Le sens du comique se cultive, grâce à l’observation, mais il ne s’enseigne pas, il s’apprend sur le tas. Sur scène, il faut oser, ne pas craindre le ridicule, seule la vulgarité me fait peur. Quand le public réagit, c’est merveilleux : Coluche et Desproges, hier, maniaient à la perfection ce sens du rire qui est l’art populaire par excellence, Patrick Robine aujourd’hui… C’est un métier exigeant, qui s’appuie sur la tradition et implique la transmission. D’où ma volonté de créer, avec Annie Fratellini, l’école nationale de cirque. C’est en 1961, un jour où je ne parvenais pas à poser une idée sur scène, que je décidai de la fixer sur pellicule.

Y.L. – Et de réaliser alors pas moins de sept films, en une décennie ?

P.E. – D’abord deux courts-métrages dont « Heureux anniversaire », Oscar à Hollywood en 1963, puis cinq longs métrages, dont « Yoyo » en 1965… Dès que j’ai mis le doigt dans l’engrenage du cinéma, j’ai vraiment pris un plaisir fou. Jusqu’à ma découverte tardive etaix1de l’univers de Buster Keaton… Un maître qui m’émeut profondément, venu lui – aussi du music-hall et du cirque, comme Chaplin : deux univers différents mais tout aussi formidables !

Y.L. – Comment expliquez-vous que « Yoyo » demeure ainsi indémodable et inimitable ?

P.E. – Je n’ai pas de réponse, ce n’est vraiment pas par fausse modestie que je suis incapable de porter un jugement sur mon propre travail ! Ce dont je suis sûr, par contre, c’est que nous ne pourrons jamais regretter Keaton et Chaplin, Langdon, Lloyd, Laurel et Hardy : ils sont aussi présents qu’au premier jour et ils ne demandent qu’à revenir sur les écrans. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Étaix en quelques dates

1928 : Naissance à Roanne

1954 : Assistant de Jacques Tati

1963 : Prix Louis Delluc pour « Le soupirant » et Oscar à Hollywood pour « Heureux anniversaire »

1965 : Grand prix au Festival de Venise pour « Yoyo »

1969 : Grand prix du cinéma français pour « Le grand amour »

1970 : Comédien dans « Les clowns » de Federico Fellini

2011 : Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre

2013 : Grand Prix de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques)

2015 : Trophée d’honneur Henri-Langlois « pour l’ensemble de sa carrière »

Écran noir

Woddy Allen, David Lynch, Matthieu Kassovitch… Les plus grands noms du cinéma, jusqu’aux plus discrets, se comptaient parmi les quelques vingt mille signataires de la pétition « Pour la ressortie des films de Pierre Etaix »… Tous l’exigeaient : il faut sortir de l’imbroglio juridique qui prive les auteurs de leurs etaix5droits et interdit la diffusion de leur œuvre. CNC (Centre national de la cinématographie) et SACD (Société des auteurs compositeurs dramatiques) soutenaient Pierre Étaix et Jean-Claude Carrière : leurs films appartiennent au patrimoine culturel français, il fallait qu’ils retrouvent au plus vite leur public. Procès gagné en 2009 !

Ils ont dit :

« Étaix ? Ce petit bonhomme est un génie » (Jerry Lewis)

« Clown timide, trop timide pour se mettre en colère » (Serge Toubiana)

« Étaix ? Quand il ne pleure pas, il lui arrive d’être très gai. Il attend la fin du monde comme nous tous, il ne voudrait pas rater ça. C’est un terrestre extra. S’il n’existait pas, il s’inventerait » (Jean-Claude Carrière)

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L’Algérie, entre deux chaises

Appelé en Algérie en 1960, Marcel Yanelli a tenu des carnets durant quatorze mois où il livre ses doutes de jeune communiste et son quotidien, entre longue attente et tristes opérations. Un témoignage rare pour lever un peu plus le voile sur une guerre taboue. Avec, en éclairage sur les dernières décennies, l’originale « Chaise » de Marwane el Massini.

 

J’ai mal à l’Algérie…

Débarqué le 22 février 1960 en Algérie, Marcel Yanelli est vite plongé dans l’horreur d’une guerre qui ne dit pas son nom. Le 6 mars, le voilà confronté aux tortures et aux pillages des villages, effrayé par le consentement de ces jeunes Français à commettre de tels actes. « Les Algériens pardonneront-ils un jour ? Pourquoi tant de sang ? Un irresponsable a parlé de finir la guerre en tuant tout… ». Chaque jour ou presque, durant quatorze mois, Marcel a couché ses impressions dans des carnets qu’il a finalement décidé de publier tels quels. Pour témoigner et avouer « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans. Carnets d’un appelé, 1960-1961 », pour sortir sa génération du « silence de la honte ». Bien que jeune communiste (il sera animateur du P.C.F. en Côte-d’Or et en Bourgogne durant vingt-cinq ans), opposé à la guerre, il n’a pas choisi de déserter mais de se retrouver au milieu des appelés pour faire son « travail de militant de la paix en Algérie ».

Marcel Yanelli raconte au jour le jour « sa » guerre d’Algérie, le sadisme qui se déploie sans limite, orchestré par une hiérarchie militaire qui a alors tous les pouvoirs. Le 17 novembre 1961, « à l’aube, nous envahissons les tentes des nomades. Des hommes réussissent à se sauver, mais huit en tout sont pris. Les femmes yanellirassemblées, tentes fouillées, brûlées, des troupeaux entiers sont emmenés. Je ne prends rien. […], j’ai mal de tremper là-dedans ». Il dit encore son désarroi devant les actes commis par ses camarades de chambrée qu’il tente de raisonner après les rapines effectuées lors des raids. « Les gars dans la piaule se montrent leurs trophées : du tissu, des colliers, du café, etc. C’est du vol ! ». Ou après des viols, parfois encouragés par les supérieurs…

On suit le quotidien de Marcel. Ponctué par les nombreuses lettres échangées avec sa famille, ses copains et Simone, son premier amour. On découvre ses réflexions après la lecture de Georges Politzer, Dimitrov ou Cocteau, avec l’impatience de la jeunesse qui voudrait avoir déjà tout dévoré. Au fil des pages, on suit ses longs jours d’attente et les opérations où la violence se déchaîne. Pointe souvent le tourment du jeune appelé face à la détresse des femmes et des enfants, à la torture des prisonniers qu’il compare à des résistants, à l’image des maquisards français quelques années plus tôt. Un jeune appelé qui culpabilise aussi quand il est exempté pour raison de santé avec la peur de passer pour un tire-au-flanc, nageant en pleine confusion. « Même si cette guerre va contre mes idées, il m’a coûté de participer et de ne pas participer à cette guerre ».

Au final, « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans » est un témoignage rare. Un document qui nous plonge au cœur d’une guerre qui aura traumatisé nombre de jeunes Français, longtemps restés silencieux, et qui n’en finit pas de ressurgir. Amélie Meffre

 

… toujours assis sur ma chaise !

Trois décennies après la fin du conflit algérien, assis sur sa « Chaise », un vieil homme soliloque au pied de son immeuble dans la banlieue algéroise. Il en a vu, il en a connu des événements plus ou moins héroïques, ou tragiques, lui l’ancien des maquis… Qui en a tiré, professeur à la retraite, une originale philosophie personnelle au fil des soubresauts de son existence et de ses lectures, qu’il distille à l’envie. « Ammi Ali, comme tout le monde l’appelait et que j’appellerai également le cheikh ou le combattant, était la-chaiseaimé et respecté de tous. Depuis bien des années, je le rencontrais presque chaque matin, sinon le soir, en revenant du travail ». Jusqu’à ce sinistre jour où seule sa tête, tranchée, occupe la place, « posée sur la chaise cassée ».

« Sur la chaise, chroniques d’un quartier d’Alger au mitan des années 90 », surgies de la plume acerbe de Marwane el Massini, se présente comme un original témoignage sur l’Algérie d’aujourd’hui. Mêlant l’humour à l’ironie, se remémorant les grandes dates constitutives du pays jusqu’à cette décennie sanglante avec la montée de l’intégrisme que le pouvoir en place aura favorisé d’une certaine manière. Par clientélisme, par facilité, par confiscation des richesses de l’État au profit d’une classe de nantis…

Un témoignage fort, sans langue de bois, des leçons d’histoire et d’espoir pour un peuple qui aspire toujours à prendre son avenir en main. Yonnel Liégeois

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De Visconti à Van Hove, « Les damnés » entrent en scène

Sous la houlette du metteur en scène flamand Ivo van Hove, les personnages surgis du scénario du film de Luchino Visconti, « Les damnés », sont criants de vérité. Surtout d’actualité, face à la montée des extrémismes qui embrasent la planète. Une pièce d’une puissance exceptionnelle, magistralement interprétée par la troupe de la Comédie Française.

 

Un cercueil, deux cercueils, trois… Et la liste s’allonge des victimes de la bête immonde qui assoit son emprise sur la famille Von Essenbech et son empire industriel ! Adaptés du scénario du film réalisé en 1969 par le grand Luchino Visconti, magnifiquement incarnés par la troupe du Français, « Les damnés » ont embrasé en juillet la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, envoûté le public du festival par ses fulgurances et ses images rdchoc. Aujourd’hui, ils investissent les planches de la Comédie Française. Non comme les fantômes d’une histoire qui hanterait nos consciences, plutôt comme les revenants d’un temps que l’on croyait pourtant révolu, celui d’une barbarie en devenir.

Le pari était risqué pour le flamand Ivo Van Hove, féru des coups d’éclat ! Comment oser toucher à une icône du cinéma italien, à un chef d’œuvre du cinéma international ? Visconti et ses « Damnés », un film à l’esthétique flamboyante et aux ressorts, tant politiques que psychologiques, foudroyants contre les élites intellectuelles et industrieuses compromises dans l’instauration du régime nazi… Le metteur en scène évite l’écueil majeur, transposer sur les planches les images du film. Ici, point de brassards rouges à la manche, point de croix gammées ni de drapeaux nazis, ils sont ailleurs. En fond de scène, sur écran vidéo où sont imagées par intermittence les heures sombres de l’Allemagne d’alors : la prise du pouvoir par Hitler, l’incendie du Reichstag, le camp d’extermination de Dachau. Sur le plateau, la mise à mort peut commencer, une table de banquet est dressée, plutôt une table des sacrifices à la vaisselle étincelante. Des cercueils aussi, pour l’heure vides, qui attirent l’œil interrogatif du spectateur.

 

Sont-ils des suppôts convaincus du national-socialisme, le patriarche des aciéries Von Essenbech et consorts, épouses et fils héritiers, de sinistres complices ou de tristes victimes ?

Ld - Jan Versweyveld

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L’un et l’autre justement, contexte encore plus glaçant… Ils sont cultivés, friands de grande musique et des arts, savourent la finesse du langage et apprécient les bonnes manières. Des « gens de la haute », selon les clichés convenus, à qui ne manquent ni intelligence ni connaissances… La soirée s’annonce festive et joyeuse, le maître de la tribu célèbre son anniversaire et s’apprête à révéler au clan le nom de son successeur. Soudain, assiettes et verres volent en éclats en ce terrible mois de février 1933, les convenances aussi, la radio annonce la prise du pouvoir par Hitler.

Que penser, que dire, que faire ? Si d’aucuns honnissent les usurpateurs sans foi ni loi tandis que certains leur tendent ouvertement la main, si les uns refusent la soumission sans condition tandis que d’autres se réjouissent des événements, tous s’interrogent : qu’adviendra-t-il demain de leur rang, de leur pouvoir, de leur empire, de leur fortune ? De compromissions en trahisons, de mensonges en faux-semblants, entre vices et vertus, amours sincères et glauques débauches, c’est tout un monde qui se déchire et se fissure. D’un côté de la scène, les acteurs de l’histoire, la grande et la petite, s’apprêtent et ecrevêtent leurs costumes pour le meilleur ou le pire, de l’autre les cercueils se referment sur des visages épouvantés de leurs propres désillusions ou incompréhensions.

 

Comme Visconti qui, avec « Les damnés », n’a pas fait un film sur le nazisme mais sur le renversement possible des valeurs dans toute société, avec des images fortes Ivo Van Hove montre lui-aussi « combien le monde peut devenir barbare au nom de simples intérêts financiers ». Pour sauver son empire industriel, faire fructifier son argent, la riche famille Von Essenbeck est prête à tout. Hors toute morale, dans la perversité absolue, au prix des pires trahisons dans le clan familial, jusqu’à la mort… Une vision apocalyptique des rapports sociaux, qui interpelle chacun, quand soif de pouvoir, manipulation et cupidité  transforment l’homme en rapace pour ses

Ld - Jan Verswevyeld

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semblables, quand la haine de l’autre embrume toute lucidité et clairvoyance. Par fanatisme, par ignorance, par bassesse d’esprit.

« Réveillez-vous, réveillons-nous », semble crier Van Hove du fond des coulisses ! A l’heure où populismes et extrémismes de toute nature embrasent la planète, le metteur en scène nous jette en pleine face les horreurs et monstruosités dont le genre humain est capable. Non par culpabilité, avant tout par lucidité pour que nous ne puissions pas prétendre et dire, hier comme aujourd’hui, « nous ne savions pas ». En Avignon, les bruits de la ville résonnaient par delà les murs, le chant des oiseaux aussi. Le vaste plateau dévoilait toute sa puissance, le monde était là grandeur nature. Public entravé dans les gradins, impuissante pour l’heure mais rassemblée par la magie du théâtre, la foule devenait peuple, communauté fraternelle. Capable d’affirmer, au sortir de la représentation, plus jamais çà !

 

Qu’en sera-t-il à Paris, Place du Palais Royal ? La même force de conviction et de persuasion circulera-t-elle de la scène à la salle ? Il n’y a aucune raison d’en douter, tant l’osmose entre paroles, images et musiques se révélait parfaite. Avec une troupe du Français au sommet de son art, un spectacle d’une rare beauté au cœur de l’horreur absolue, un rappel urgent à l’Histoire. Yonnel Liégeois

 

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Ld – Jan Versweyveld

« C’est au spectateur de faire ou non le parallèle entre l’Allemagne des années 40 et l’Europe de 2016, mais aujourd’hui le compromis avec les idées populistes est inquiétant ».

Yvo van Hove

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Dieppe, un envol d’érables !

Jusqu’au 18 septembre, Dieppe accueille la 19ème édition de son Festival international de cerf-volant. La plus grande manifestation du genre au monde. Avec la présence de 38 délégations étrangères, dont celle du Canada invitée d’honneur, et le thème des « Arts premiers » comme source d’inspiration fédératrice.

 

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Rouge vêtus, couleur de leur emblématique feuille d’érable, entre galets et pavés, les canadiens ouvrent la parade en ce dimanche ensoleillé ! Déjà, hauts dans le ciel estival, des dizaines de cerfs-volants se jouent des brises marines. De toutes tailles, de toutes formes, un ballet de couleurs au gré du vent… En clôture de défilé, les cerfs-volistes Maori, nus pieds et en costumes traditionnels, captivent la foule massée le long du parcours. Tant par leur « haka » légendaire que par leurs « oiseaux » ornés de coquillages et de plumes. Du peuple Cri du Grand Nord canadien à celui de Nouvelle-Zélande, deux points communs : dieppe1la beauté des cerfs-volants traditionnels et leurs richesses culturelles !

 

L’un vient de Montréal, l’autre de Québec, la capitale de la Belle province, Normand Girard et Réjean Bideau forment une paire à l’accent chaleureux ! Le premier construit ses propres engins, le second les dessine et les colore. À l’occasion de Dieppe 2016, ils volent pour le peuple Inuit avec de beaux portraits sur leurs toiles ou de symboliques « lunettes de soleil », faites en ivoire et inventées il y a plus de 2000 ans pour se protéger de la réverbération des vastes étendues glacées. D’authentiques tableaux rejean-bibeaulivrés au grand air… Leur bonheur commun ? « Le plaisir de construire et d’imager des formes », confessent-ils de concert, « garder notre esprit d’enfant parce que la pratique du cerf-volant invite au partage et au dialogue, à lever la tête du quotidien pour regarder le ciel ».

Leur compatriote Dominique Normand n’en pense pas moins, elle qui expose ses tableaux sous la tente du festival. Depuis de nombreuses années déjà, la plasticienne partage le quotidien du peuple Cri implanté en Baie James. « Cette région est ma terre adoptive, je m’y sens comme si j’y avais toujours vécu. Depuis plusieurs années, j’ai tissé des liens serrés et trouvé une grande famille au cœur des communautés Cris. Pour moi, l’appel du Nord se fait de plus en plus insistant et irrésistible.  De Mistissini à Chisasibi, à travers peinture, films ou ateliers artistiques, j’aspire à mettre en lumière l’amour que je ressens pour ces terres sauvages ». De traversées en raquettes des terres ancestrales à la descente en un mois de la rivière Eastmain dieppe4avec un groupe de jeunes Cris pour sensibiliser la population canadienne aux dangers de l’exploitation des mines d’uranium, l’artiste ne cesse de s’imprégner de la sagesse et des mœurs de ces peuples autochtones et d’en nourrir son œuvre, « comme l’odeur de fumée sur une peau fraîchement tannée ».

 

De coups de maître en premières mondiales, le festival haut-normand n’en est pas à son premier essai ! D’autant qu’entre le Canada et Dieppe, c’est une longue histoire, surtout une histoire de cœur… C’est ici, sur les pelouses-mêmes du front de mer, qu’en 1942 se déroula le raid des alliés, la fameuse « Opération Jubilée ». Cinq cents ans plus tôt, les marins normands partaient pour les eaux poissonneuses de Terre-Neuve alors qu’au XVIIième siècle Dieppe devenait l’un des premiers ports d’embarquement des colons pour la « Nouvelle-France ». Une histoire si forte d’ailleurs, qu’en souvenir du débarquement allié, une ville du Nouveau-Brunswick prendra le nom de Dieppe et en 2001, fort de l’appui français, naîtra le premier festival en Acadie, yann-pelcat-cerfs-volants-2012-691« L’international du cerf-volant » devenant l’un des plus importants rassemblements en Amérique du Nord !

C’est encore ici que le géant « O-Dako » (plus de 14m de long, exclusivement construit en papier et bambou), l’un des Trésors Nationaux du Japon, fut autorisé pour la première fois en 1998 à quitter la terre du Soleil Levant ! Avec une équipe complète en provenance de la ville de Yokaichi pour le faire s’envoler avec l’aide des cerfs-volistes internationaux participant au festival, 100 personnes au total pour plus d’une tonne de traction : sur le dos du mastodonte, les fameux « nagaifuda », originales cartes de vœux dont la mission est de porter au ciel ces milliers de messages intimes afin qu’ils soient exaucés… En 2000, le festival révélait à un public ébahi les traditions Maya de la région de Sumpango, au Guatemala. Chaque année, à la fête de la Toussaint, la population construit et fait voler dans les cimetières des cerfs-volants géants. Ainsi, les âmes dieppe-capitale-cerf-volant_2des défunts qui n’auraient pas réussi à rejoindre le ciel peuvent s’accrocher aux lignes pour y parvenir !

En 2006, Dieppe fait revivre les cerfs-volants maoris, interdits par les colons et disparus depuis des décennies. Il n’existait plus que deux modèles enfouis dans des musées, les techniques de fabrication étant transmises oralement. Grâce à la recherche et à la mémoire des anciens, la délégation maorie pouvait alors présenter une série de cerfs-volants végétaux, spécialement reconstruite pour l’occasion. Et que dire alors des peuples indiens Kuna et Wayu, venus du fin fond de l’Amazonie en 2008 ou de la troupe royale thaïlandaise en 2010 : plus de 700 ans auparavant, les rois avaient coutume d’engager leur propre engin dans les combats de cerfs-volants (couper la ficelle de l’adversaire en plein vol) qui se déroulent encore aujourd’hui en face du palais yann-pelcat-cerfs-volants-2012-88royal !

Le cerf-volant ? Plus qu’un loisir, un art, une culture, une spiritualité… Une communion entre l’homme et la nature, entre éther et terre, l’union de la rose et du réséda, la fraternité entre celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas ! Un monde où l’humain reprend des couleurs, où la différence (de formes, de tailles, un fil-deux fils ou quatre fils…) devient richesse à contempler, à partager. Qu’il soit traditionnel, artistique, historique ou sportif, le cerf-volant devient langage universel où n’existe plus qu’« Un ciel, un monde », selon le mot de passe international des cerfs-volistes ! A Dieppe plus qu’ailleurs : biennal et gratuit, le premier festival au monde qui réunit autant de pays (38 cette année, dont le Ghana pour la première fois), 3_christian-boreyd’amateurs éclairés ou néophytes, de visiteurs petits et grands sur ses huit hectares de pelouses, les plus grandes d’Europe. Comme un écrin cerné d’une muraille de falaises, un théâtre antique entre la ville et la mer baigné de cette lumière magique propre à la Côte d’Albâtre qui inspira tant de peintres, écrivains et poètes !

 

Comme Claudio Capelli, l’italien de l’étape dieppoise… Natif de Cesena, voisin du grand Fellini qu’il croisa en ami, Claudio le « ragazzo » découvre le cerf-volant du haut de son enfance. Le vrai choc, la vraie rencontre avec les objets volants, elle se produit en 78 à New York, au Central Park : la vision de quelques cerfs-volants d’une incroyable beauté dans le ciel américain. Alors, le plasticien formé aux claudioBeaux-Arts de Ravenne déserte de plus en plus la galerie pour l’envol de tableaux dans l’espace aérien ! Comme support de sa peinture, il choisit les « Edo » et « Rokkaku » d’origine japonaise. « Le vrai défi, pour moi ? Que le spectateur soit en capacité de lire un tableau à 30 ou 150m de hauteur. Avec cette inversion du regard, cette sensation presque métaphysique, quand c’est désormais le tableau qui vous regarde de là-haut ! ». Hors les cimaises du musée, il projette ainsi ses portraits ou visages imaginaires au gré des vents. Plus fort encore, il crée en 1981 à Cervia le « Festival Internazionale degli Aquiloni », rendez-vous prisé des artistes à l’air libre.

Plus discrète et moins volubile que son compère transalpin, Thérèse Uguen est une thereseauthentique orfèvre de la toile ! Une petite main qui semble véritablement tisser les cerfs-volants surgis de son imagination créatrice, résistants aux bourrasques bretonnes et pourtant d’apparence si fragile. Éducatrice spécialisée de formation, elle s’initie au cerf-volant en 1988. Tant pour ses loisirs que comme activité proposée aux enfants de par son métier… De fil en aiguille, de bouts de papier en tiges de bambou, elle crée son univers très personnel. Sans idée préconçue, où la légèreté des formes semble épouser le vent comme par magie. Avec le bonheur de faire valser ses créatures partout, entre les buildings de Singapour comme dans le ciel de Pontivy ou de Morlaix.

Oyez, oyez bonnes gens, osez vous envoler pour Dieppe : à la rencontre des peuples du monde, à la découverte de la belle ouvrage. Le bonheur n’est pas que dans le pré, levez les yeux, il peut aussi se nicher dans les cieux ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :

dieppe2Trois revues se partagent l’actualité cervolistique :

Vol Passion : le magazine de la Fédération française de vol libre.

Le Lucane : la revue trimestrielle du Cerf-Volant Club de France. 13 rue du Courtil Jamet, 35190 Québriac. Avec articles de fond, actualités, plans de fabrication et agenda.

Le NCB : Le nouveau cervoliste belge, revue trimestrielle. Même sommaire.

 

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Pina Bausch, la diva toujours là

Sept ans  après la disparition de Pina Bausch, le Tanztheater Wuppertal continue de sillonner le monde. Pour perpétuer son exceptionnelle œuvre chorégraphique.

 

 

Toujours fidèle, la foule des aficionados se presse sur les marches du Théâtre du Châtelet. Pour la reprise de « Viktor », une pièce chorégraphique de Pina Bausch créée en 1986, fruit d’une coproduction après une résidence à Rome où elle venait de tourner dans le film de Fellini « E la nave va ». Mais qui donc était donc cette artiste discrète, susceptible de déchainer passions et bagarres pour un billet d’entrée au spectacle ?

Philippina est née en 1940 à Solingen en Allemagne. Elle déniche un excellent poste d’observation sous les tables du bistrot-hôtel de ses parents où elle grandit. Ce spectacle « humain », à hauteur de regard d’enfant, nourrira sans aucun doute son pina3remarquable « Café Muller ». Qu’elle dansera beaucoup plus tard, pour le cinéma, en ouverture du film de son ami Pedro Almodovar, « Danse avec elle ».

C’est avec Kurt Jooss, à la célèbre Folkwang-Hochschule d’Essen, qu’elle commence à quinze ans sa formation de danseuse. Quatre ans plus tard, elle s’envole pour les États-Unis, ayant obtenu une bourse pour la prestigieuse Julliard School à New-York : elle y étudie avec Antony Tudor et José Limon, danse comme soliste notamment avec le chorégraphe Paul Taylor. Deux ans après, elle est engagée au Metropolitan Opera de New-York et rejoint le New American Ballet. Mais Jooss la rappelle, elle rentre en Allemagne. Soliste du Folkwang-Ballett, elle l’assiste fréquemment pour ses chorégraphies et prend sa suite en 1969. En 1972  aux États-Unis, elle fait une rencontre importante : celle de Dominique Mercy, auquel elle propose peu après de la rejoindre en Allemagne où elle assure la direction artistique du Wuppertaler Bühnen. Le Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch est né !

Pour les amateurs de danse ou praticiens de cet art, quinze ans après le choc du « Sacre du Printemps » et du « Boléro » de Maurice Béjart, ce fut un petit tremblement de terre. En effet, là où Béjart n’avait bouleversé que les codes classiques en les remplaçant par un sensuel et vigoureux expressionnisme sensuel dans des spectacles exaltant le culte du corps, Pina Bausch inventait un nouveau langage et abolissait la frontière entre théâtre et danse, entre jeunes et vieux, grand(e)s et petit(e)s, minces et rond(e)s, refusant le diktat du « corps dansant » standardisé. En outre, elle donne la parole à ses interprètes sur scène, leur écrivant sur mesure des saynètes satiriques, tour à tour cruelles ou tendres sur les rapports humains, et particulièrement les rapports de couple et de séduction. Invitée pour la première fois en 1979 au Théâtre de la Ville à Paris, elle en fera son port d’attache. Sa compagnie sera pina2programmée presque chaque année : « Café Muller », « Kontakthof », « Nelken », « Tanzabend »… Très vite, elle conquiert le public parisien, français et international.

Pilier de la compagnie depuis sa création, artisan d’un compagnonnage artistique étroit avec la chorégraphe, à sa mort en 2009, Dominique Mercy assuma pour un temps la direction artistique de la compagnie. Il est aussi l’un de ceux, parmi les anciens, qui assure la transmission de son œuvre. Sans sous-estimer les difficultés, comme en témoigne un entretien accordé à Jeanne Liger pour le Théâtre de la Ville : « il n’y a pas de méthode…. Il faut néanmoins faire attention à ne pas submerger le danseur d’informations. Pour certaines reprises de rôles, Pina faisait déjà comme ça, certaines parties sont confiées à de nouveaux interprètes tandis que d’autres sont toujours exécutées par les interprètes originels ». Quant à savoir quand et comment on accepte de lâcher un rôle que l’on a créé il y a des années voire des décennies, il répond avec philosophie qu’« il y a des rôles très physiques que l’on ne peut plus assumer avec le temps… C’est à chacun(e) dans la compagnie d’avoir conscience de ses limites et de donner le signal pour passer la main ».

Et « Viktor » dans tout ça … ? Un spectacle  foisonnant de couleurs dans un décor saisissant de hautes parois terreuses que l’on doit à Peter Pabst, également scénographe de la pièce. Première apparition saisissante, comme souvent chez Pina, de la danseuse Julie Shanahan en robe rouge écarlate, sans manches mais aussi… sans bras ! Elle s’avance, altière, pina1du fond de la scène vers le public où elle sera rejointe par Dominique Mercy qui lui couvre élégamment les épaules d’un manteau et l’entraîne vers les coulisses. Est-ce lui monsieur Viktor ? On ne sait, Pina a emporté son secret avec elle. Les tableaux s’enchaînent sur des musiques populaires lombardes, toscanes et sardes qui alterneront avec Tchaïkovski, Khatchatourian et des musiques des années trente. On y retrouve, plus magiques que jamais, les « must » de Pina avec ces guirlandes de danseurs, les hommes en costumes, les femmes en robes longues fluides et fleuries, chaussées d’escarpins, swinguant langoureusement en couple sur des musiques chaloupées. Le charme opère encore et toujours, avec une alternance de séquences déchaînées, de saynètes satiriques et parfois surréalistes, miroirs de notre humaine condition.

Il faut renoncer à décrire, ou à expliquer, une pièce chorégraphique de Pina Bausch. À qui ne la connaît, à toute personne éprise de spectacle vivant, on ne peut que l’inciter fortement à vivre semblable expérience. À découvrir, surtout, l’univers d’une artiste majeure. Chantal Langeard

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Une « Mousson » théâtrale pour un bel été

Située dans le cadre somptueux de l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (Lorraine), La Mousson d’été (du 23 au 29 août) poursuit depuis plus de vingt ans un travail de déchiffrage des écritures théâtrales contemporaines. Fondée et dirigée par Michel Didym, metteur en scène et directeur du Théâtre de la Manufacture (CDN de Nancy), la manifestation peut ainsi s’enorgueillir d’avoir « découvert » un grand nombre d’auteurs et de textes venus de tous les pays du monde.

 

 

 

mousson4Face à la qualité de l’événement, Chantiers de culture s’enorgueillit d’accueillir la contribution d’Olivier Goetz, le « journalier » de La Mousson.

 

 

Contrairement à d’autres festivals (Avignon, Bussang, Grignan, etc…), il ne s’agit pas ici de proposer, clés en main, des spectacles prêts à entrer dans le circuit de la diffusion professionnelle. La Mousson est, avant tout, un lieu de recherche et d’expérience. Un  lieu d’échanges et de rencontres, aussi, offrant au spectateur un véritable espace réflexif. Les textes présentés sont, pour la plupart, totalement inédits et, pour les auteurs étrangers (majoritaires), traduits de fraîche date. La Mousson d’été est une tête chercheuse. À charge ensuite, pour les professionnels qui se retrouvent nombreux aux séances de lecture, de s’en approprier certains, pour en faire de véritables productions artistiques. Le boulimique insatiable qu’est Michel Didym a su, au fil des ans, s’entourer d’une équipe artistique de premier plan, comprenant d’excellents acteurs mousson3qui ont la tâche ardue de mettre en voix, sous la direction d’un metteur en scène qui les dirige et les met « en espace », ces pièces en tous genres qu’ils viennent tout juste de découvrir.

En quelques semaines, chacun d’entre eux se retrouvera distribué dans cinq ou six productions. Et ce n’est pas le moindre des intérêts de vérifier la virtuosité protéiforme de ces comédiens d’exception… À ne considérer que l’édition 2016, qui se déroulera du 23 au 29 août, ce ne sont pas moins que 25 auteurs vivants qui seront présents, accompagnés de leurs traducteurs et servis par une cinquantaine de comédiens et metteurs en scène. Une douzaine de nationalités sont représentées, principalement l’Amérique du sud (Argentine, Mexique, Cuba) mais aussi la Grèce, la Pologne et, bien sûr, la France.

 

Entre le nord et le sud, les questions qui agitent le monde théâtral contemporain, encore qu’abordées de points de vue différents, sont souvent les mêmes que celles qui agitent les médias et les intellectuels : la place des « gens » dans l’évolution du monde. L’écriture est un exercice politique, au sens noble du terme. Après les utopies collectives, les mirages du progrès, le triomphe actuel d’un capitalisme sauvage et d’une mondialisation sans règle, que mousson2reste-t-il à dire et à faire ? Face aux technologies des nouveaux moyens de communication, en quoi le théâtre, cette activité millénaire, reste-t-il un art pertinent pour l’humanité ?

Contre le préjugé qu’une lecture serait quelque chose de sec et d’ennuyeux, il faut faire l’expérience d’assister à ces performances où les acteurs, s’ils conservent généralement le texte en main, ne livrent pas moins le meilleur d’eux-mêmes, offrant généreusement leur énergie et leur talent. Ces grands professionnels sont au service d’une cause, celle de la création dramatique contemporaine, avec le souci revendiqué de brûler les étapes de la reconnaissance et d’offrir directement à un public éclectique (fait de professionnels de la profession mais, également, d’étudiants, de professeurs (une université d’été accompagne le processus) et de tous ceux que pique la curiosité du théâtre, un moment mousson1théâtral unique, l’émotion d’un texte porté par une présence réelle dans l’espace de la représentation.

 

Ce qui est exceptionnel, à la Mousson d’été, c’est la convivialité. Le cadre prestigieux des bâtiments anciens avec ses galeries, ses escaliers, son cloître et ses pelouses, participe à la magie d’un événement qui est tout sauf solennel et guindé. La vie en commun (auteurs, comédiens, metteurs en scène, techniciens et étudiants partageant le même espace, vivant sur place durant toute la durée du festival) est propice à la discussion. À côté des diverses prises de parole organisées (les « rencontres très formelles » de l’université d’été), des débats informels se nouent au hasard des couloirs, pendant les repas, le soir sous le chapiteau où des concerts et des impromptus sont proposés, de 19h30 à 23h, autour du bar « Au parquet de bal », parfois jusque tard dans la nuit. Notons, pour finir, que la Mousson d’été est un espace ouvert, que les lectures sont entièrement gratuites (seuls quelques Moussonspectacles présentés en soirée sont payants), et qu’il est très facile d’accéder à ces trésors d’intelligence et beauté que l’on s’interdit trop souvent de partager, pensant qu’ils sont réservés à une élite sociale ou intellectuelle.

Le seul effort à faire ? Se déplacer… et saisir l’occasion de découvrir peut-être la petite ville de Pont-à-Mousson, située sur les rives de la Moselle, au cœur de la Lorraine ! on s’émerveille dès lors qu’elle accueille une manifestation d’envergure internationale de si grande qualité. Olivier Goetz

Un petit journal, le « Temporairement Contemporain », accompagne au quotidien La Mousson. Distribué gratuitement sur place au format papier, il est mis en ligne presque simultanément et téléchargeable sur le site du festival, la Maison européenne des écritures contemporaines.

Page Facebook : www.facebook.com/lameeclamousson (Rens. : 03.83.81.20.22).

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Sarah Ourahmoune, de la tête et des poings

Championne du monde des moins de 48kg en 2008, huit fois championne de France, trois fois championne d’Europe, la boxeuse Sarah Ourahmoune est en finale des jeux de Rio ! Une femme de convictions qui ne fait pas parler que ses poings, généreuse et attachante, à la tête bien pleine autant que bien faîte.

 

 

Salle de boxe d’Aubervilliers, l’ambiance et l’odeur particulières des rings, entre les cordes claque le bruit sec des gants… Une jeune femme, charmante et élégante en tenue de ville, fait son apparition. A l’aise, décontractée dans cet univers d’hommes, le visage souriant et sans nulle marque de coups !

sarah4« Je suis venue à la boxe, presque par effraction », confesse la jolie Sarah Ourahmoune. « En tout cas sans l’autorisation de mes parents, j’avais quatorze ans et je me suis inscrite en cachette, il n’y avait encore aucune fille à la salle, pas de vestiaire pour elles. Said Bennajem, alors mon entraîneur, m’a proposé une séance, ça m’a plus, je suis revenue ». De la boxe éducative d’abord, les mercredi et samedi, puis le premier combat à Élancourt en 1999 pour Sarah, sa première victoire et son premier titre de championne de France la même année… « Mon père était fier, ma mère inquiète, les deux ont vite vu combien la boxe comptait pour moi ». La jeune femme enchaîne alors le parcours d’athlète de haut niveau : équipe de France féminine en 2000, premier championnat du monde en 2001, entrée à l’INSEP (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance) en 2002… Durant quatre ans, elle raccroche les gants pour obtenir son diplôme d’éducatrice spécialisée auprès d’handicapés mentaux. Et de remonter alors sur le ring, encore plus forte et motivée, décrochant en 2008 le titre suprême lors des championnats du monde en Chine !

Une fille lucide, Sarah Ourahmoune, qui ne se laisse pas griser par le succès et la notoriété médiatique. D’autant qu’elle a éprouvé aussi le temps de la déception et de l’échec : sa non-qualification aux J.O. de Londres, contrainte de changer de catégorie puisque les moins de 48kg sont hors compétition… « L’échec fait partie du parcours d’un sportif de haut niveau, il faut l’accepter et apprendre à le gérer. La boxe est un sport exigeant, face à l’adversité j’ai appris à me blinder ! ». Sans perdre espoir ni faire l’impasse sur les Jeux de Rio : naissance d’une petite fille, changement de catégorie et d’entraîneur, reprise de la sarah1compétition et qualification pour le Brésil…. « Aujourd’hui, j’ai retrouvé le plaisir de la boxe, avant tout je m’amuse à l’entraînement, les performances suivront ».

Membre du réseau « Femmes et Sport, Sport et citoyenneté », elle n’hésite pas à livrer là aussi le combat sur son blog pour faire reconnaître ses droits et sa féminité. « Même si des progrès indéniables sont observés, le chemin vers l’égalité est encore long et appelle à une prise de conscience générale. Pour en découdre avec les préjugés machistes tenaces, il faudrait changer les regards sur la boxe féminine, des hommes mais aussi des femmes. Il demeure encore des aberrations en termes d’égalité des droits. Certaines salles refusent encore les femmes sous le prétexte que les entraineurs ne savent pas les gérer ou qu’elles pourraient perturber les autres pratiquants ». Et de poursuivre : « A Aubervilliers, les filles ont eu le droit à un vestiaire en 2004, avant nous allions squatter celui du baskett-ball. En équipe de France, il a fallu se battre pour obtenir des aides comme pour les hommes. Sans sponsor, c’est dur financièrement ».

En dépit des préjugés, Sarah éprouve une véritable passion pour sa discipline. Une école de la vie et de l’effort, une école surtout de maîtrise de soi où il faut apprendre à « toucher » sans se faire toucher… « La boxe, c’est comme les échecs, c’est très stratégique ». Contrairement aux apparences, un sport où il faut autant compter sur la puissance de ses poings que sur son intelligence du combat ! Et la jeune sportive n’en manque pas, cultivant à profusion projets et initiatives. Une vraie femme dans la cité, qui met son expérience au profit des autres : création d’une halte-garderie à la salle d’Aubervilliers pendant que les mamans s’exercent à la boxe (une cinquantaine de femmes inscrites, de 18 à 60 ans), création d’une section de boxe éducative pour les enfants handicapés mentaux… Deux initiatives conduites par Sarah Ourahmoune dont elle est particulièrement fière et Said Bennajem également, le patron de la salle et ancien sélectionné olympique. Fier de « Sarah la battante », toujours prête à retourner au combat après chaque coup de gong, ne s’avouant jamais vaincue jusqu’à la dernière reprise ! Une femme à l’énergie sarah2débordante, attachante et généreuse, qui mène avec succès sa double carrière sportive et professionnelle : éducatrice spécialisée, diplômée de Sciences-Po, co-directrice avec son mari d’une salle de sport en entreprise.

Un quotidien très chargé pour la championne, qui assume son statut de femme entre ou hors les cordes ! N’omettant pourtant jamais de se garder du temps pour la famille et sa passion, la peinture et le dessin ! Un plaisir né au temps de l’enfance, dont elle rêve parfois d’en faire son métier… Pour l’heure, place au combat de sa vie, le 20 août à 19h00, pour décrocher l’or ou l’argent : à elle désormais de rentrer dans l’histoire à l’image d’Estelle Mossely, première championne olympique française de boxe féminine ! Au final, quelle que soit la couleur du métal, un incroyable parcours et un fabuleux palmarès. Propos recueillis par Yonnel Liegeois

 

A lire : « Le sport féminin, le sport dernier bastion du sexisme ? », de Fabienne Broucaret avec une préface de Marie-George Buffet. « Destin… et tout peut basculer », de Sylvie Albou-Tabart, illustrations de Sarah Ourahmoune.

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Bussang, Grignan et… La Huchette en sang !

En été, le théâtre n’en finit pas de frapper les trois coups ! De la forêt vosgienne à la cour de château, jusqu’en une minuscule mais prestigieuse salle parisienne… De Shakespeare à Cervantès, de Bussang à Grignan, jusqu’à Ionesco qui hante les murs de La Huchette.

 

 

400ème anniversaire de la mort du natif de Stratford oblige, Bussang ne pouvait pas ne pas inscrire à l’affiche de ses Estivales 2016 une œuvre de Shakespeare ! Avec « Le songe d’une nuit d’été » mis en scène par busangGuy-Pierre Couleau, le directeur du Centre dramatique national d’Alsace, le public est comblé.

Presque un choix obligé pour le Théâtre du Peuple ! D’abord parce que le cadre de la forêt vosgienne se prête à merveille à l’intrigue de la comédie shakespearienne : les esprits et sortilèges des bois planent en permanence au-dessus des trois couples héroïques en quête de leur authentique âme sœur… Certes, Athènes et ses dieux, lutins ou maléfiques, rôdent en coulisses mais il n’empêche, de la Grèce antique au village de Bussang, les mêmes esprits de la forêt hantent les lieux ! Ensuite, il faut s’en souvenir, Tibor Egervari, alors directeur artistique du Théâtre du Peuple dans les années 1970, affiche sa volonté d’en faire un théâtre shakespearien. Une proposition qu’il défendra durant les treize années de sa direction, en dépit de l’opposition des héritiers de Maurice Pottecher attachés au répertoire du « Padre » et fondateur du lieu. La mise en scène du directeur du CDN d’Alsace est haute en couleurs. Une belle scénographie, de superbes jeux de lumière et cette magie du spectacle vivant quand comédiens amateurs et professionnels, spécificité de Bussang, mêlent leurs voix et leurs talents. Un spectacle de belle facture, en tournée après la saison d’été.

 

En la cour du château de Grignan, Don Quichotte caracole sur sa Rocinante à pédales ! Comme à son habitude, la Compagnie des Dramatricules s’empare des grands textes du répertoire, tant théâtral que littéraire, pour mieux les détourner, s’en moquer ou les caricaturer… Entre chimères et folies, combats de titans et mesquines querelles, le metteur en scène Jérémie Le Louët ne faillit pas à la règle. Sur la scène transformée en plateau de cinéma, les héros de Cervantès ressemblent plus à des bouffons de pacotille qu’à ces héros tragiques des grandes épopées. Faut-il en rire ou en pleurer ? Le public populaire se régale de ces facéties, à quichotten’en pas douter, la troupe est excellente et quelques dialogues surgis de l’imaginaire de Le Louët percutants, parce que totalement déphasés et déplacés dans le contexte de Cervantès…

Il n’empêche, à trop parodier ou persifler, le risque est grand de tomber dans la facilité, d’y perdre son âme. Certes, la machinerie est bien rodée, les comédiens talentueux, mais à trop jouer de la prétendue modernité, le risque est grand de s’y brûler les ailes comme Don Quichotte contre ses moulins à vent !

 

En ce lieu chargé d’histoire que représente le théâtre de La Huchette, hormis les classiques à l’affiche depuis des décennies (« La cantatrice chauve » et « La leçon » de Ionesco), sur la scène minuscule se joue un spectacle véritablement réjouissant : « La poupée sanglante » ravit tant les yeux que les oreilles ! Une comédie musicale, adaptée de l’œuvre « saignante » de Gaston Leroux par Didier Bailly et Eric Chantelauze, pleine d’humour et de fantaisie, un petit bijou et un régal en cette saison estivale… Entre polar et fantastique, enquête criminelle et robotique décervelée, romance des années folles et monstre d’un autre âge,

les trois chanteurs et comédiens s’en donnent à cœur joie. Ils signent une véritable prouesse sur un plateau aussi exigu, incarnant une quinzaine de personnages avec un minimum d’accessoires.

Des dialogues percutants, de belles voix, une saga endiablée avec deux remarquables chanteurs (Alexandre Jérôme et Édouard Thiebaut) et une superbe cantatrice (Charlotte Ruby), pas chauve celle-là ! A n’en pas douter, Ionesco lui-même, le fantôme des lieux à défaut de hanter l’opéra, applaudit en son théâtre emblématique.  Yonnel Liégeois

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