Le travail en scène, acte 2

Dans un précédent article, « Quand le travail entre en scène », Chantiers de culture se proposait de décrypter diverses pièces à l’affiche qui donnaient à voir la réalité du travail dans toute sa complexité. Retour sur quelques nouvelles productions, dont « Pulvérisés » d’Alexandra Badea.

 

Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann qui analysait avec pertinence les méfaits du travail à la chaîne. Il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène au Théâtre National de Strasbourg, conjointement par Aurélia Guillet et Jacques Nichet ! Sur la scène du TNS donc, un homme et une femme à tour de rôle, en toile de fond projetés grand format quatre visages, quatre regards plutôt d’une incroyable puissance expressive, fantomatique et poétique tout à la fois…

Co Franck Beloncle

Co Franck Beloncle

« Alexandra Badea a choisi quatre vies anonymes parmi des millions qui se brûlent pour faire tourner la gigantesque roue de l’économie mondiale », témoignent Guillet et Nichet. Ainsi n’ont-ils pas de nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shangaï, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Agathe Molière et Stéphane Facco, superbes de présence et de sincérité, se font porte-parole de ces quatre inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Une mise en scène tissée au cordeau, loin de tout naturalisme, où se mêlent en parfaite harmonie voix, musique et images. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite où perce parfois une pointe d’humour, qui paradoxalement nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Une mise en abîme d’une insoutenable beauté, un spectacle d’une haute intensité dramatique loin de tous les clichés trop souvent véhiculés sur les planches.

A l’heure où le spectacle arrive au  Théâtre de la Commune à Aubervilliers, le peuple de banlieue est convié à se laisser « pulvériser » par la langue d’Alexandra Badea sublimement orchestrée par les deux metteurs en scène. Non parce qu’il serait le seul et le premier concerné, d’abord pour envisager sous une autre lumière, « poétique donc politique » aurait dit le regretté Édouard Glissant, ce qui fait son labeur quotidien souvent terne et sans relief… Ensuite pour saisir, sans didactisme ni voyeurisme, les retournements et prises de conscience incontournables pour quiconque, à l’image des quatre protagonistes, veut ou aspire à se libérer de ses chaînes, à sortir du piège dans lequel l’enferme notre système de production.

 

MécaSur un mode et un ton plus légers, Yann Reuzeau nous propose sa « Mécanique instable » à la Manufacture des Abbesses ! Après avoir convoqué sur les planches « Puissants et miséreux », la peinture sans manichéisme du fossé qui se creuse inexorablement entre le monde des nantis et celui des exclus, l’auteur et metteur en scène tourne son regard vers le monde de l’entreprise. Pas n’importe laquelle, celle d’une PME rachetée par les salariés au lendemain du départ de leur patron vers de nouvelles affaires… « Le monde de l’entreprise est opaque, multiple, et en mutation permanente. En m’attaquant à ce sujet via l’angle des SCOP, je veux en percer quelques uns des mystères », explique le dramaturge, « Pour des employés d’une entreprise classique, cette transformation en coopérative est une vraie révolution du travail, mais aussi une révolution de pensée, et même une révolution politique ». Qu’on ne s’y méprenne cependant, la Manufacture des Abbesses ne devient nullement un amphi où serait dispensé un cours de sciences économiques, le public est à sa place et les nouveaux « acteurs-salariés » tentent de trouver la leur depuis qu’ils sont devenus leur propre patron !

Coups de sang, coups de cœur, coups de colère : avec humour et tendresse, d’une scène l’autre, nous sont donné à voir les rouages complexes d’une petite entreprise, de la salle de réunion à la chaîne de fabrication… Mieux encore, au fil du temps et des nouveaux modes de gestion qui s’instaurent, se révèlent surtout au grand jour les aspirations des uns, les ambitions des autres, la remise en cause de la hiérarchie héritée des temps anciens, la gestion pas évidente d’un outil de production devenu bien commun ! Entre ruptures sentimentales et échecs de commercialisation d’un nouveau produit, la faille pourrait bien devenir faillite pour tous, pour la syndicaliste qui tente de sauver le navire du naufrage comme pour le cadre supérieur qui boit la tasse en perdant de sa superbe. Les échanges sont vifs, les situations bien campées, les six interprètes presque tous criants de vérité. Avec, au final, cette question récurrente et toujours d’actualité : à qui appartient l’entreprise, la vôtre, la nôtre ? A ceux et celles qui en produisent les richesses  ou aux actionnaires qui en détournent profits et dividendes ?

 

Co Franck Beloncle

Co Franck Beloncle

De l’argent, parlons-en justement avec « Love and Money », la pièce de l’anglais Dennis Kelly mise en scène par Blandine Savetier au Théâtre du Rond-Point, puis en tournée jusqu’en janvier 2015… David et Jess s’aimaient peut-être d’amour tendre, leur idylle au final s’avère un fiasco. Comme notre monde, paradis originel, devenu marigot aux crocodiles au fil du temps, au fil d’une ronde infernale où tout s’achète et se vend au plus offrant ! Là encore, pas de leçon ni de profession de foi, encore moins de morale ou de jugement : Kelly donne à voir et à entendre la dérive d’un couple piégé par une société où l’appât du gain a supplanté l’appétit d’amour, à chaque spectateur ensuite de s’interroger et d’affiner son regard ! Et de se poser la question : qu’est-il le plus important, au final, vivre pour travailler ou travailler pour vivre ? Thésauriser ou aimer ? « Pulvérisés » nous plongeait dans les 24h de vie de ses protagonistes, Kelly nous propose « sept moments de vie d’une cruelle intensité, sept jours de la création et de la destruction d’un monde ». Paradoxalement, l’humour est présent dans cette valse macabre à sept temps, au cœur de cette peinture féroce d’un libéralisme carnassier. « Dans la période de crise grave que nous traversons, économique, politique et spirituelle, Love and Money pose des questions essentielles », souligne la metteure en scène Blandine Savetier, « qu’est-ce qui fait sens dans notre vie et quelle place y prend l’amour ? N’avons-nous pas laissé la marchandisation des échanges humains miner subrepticement les liens qui cimentent la vie ? ». A chacun, au final de la représentation, d’avancer des éléments de réponse.

Une mise en scène vive, alerte, où les comédiens changent de personnage et de costume en un éclair : est-ce l’urgence ou la folie qui s’empare ainsi du plateau ? Entre bruits et fureurs, déclamations poétiques et appels déchirants, Blandine Savetier n’hésite pas à faire une lecture politique et philosophique de la pièce de Denis Kelly. « Le libéralisme débridé et son corollaire, l’individualisme, représentent une théorie qui a triomphé au point de s’imposer comme une évidence. Après quatre années où nous avons constamment frôlé le désastre, nous n’avons tiré collectivement aucune leçon de l’échec de cette théorie », souligne la metteure en scène. Une pièce à la beauté brute, d’une richesse telle qu’entre rejet ou adhésion elle oblige le spectateur à réfléchir, s’interroger et se positionner.

Et si d’aucuns ne sont pas encore convaincus des méfaits du libéralisme économique, qu’ils empruntent le chemin qui mène à la Maison des Métallos. Pour deux représentations seulement après un joli succès au Festival d’Avignon en 2011, leur donnent rendez-vous « Métallos et dégraisseurs » ! Écrite et mise en scène par Patrick Grégoire, la pièce raconte l’histoire des ouvriers des hauts-fourneaux de Sainte Colombe – sur – Seine, le premier installé en 1779 en Côte d’Or. De 600 salariés dans le milieu des années 1970, la fabrique, désormais propriété d’Arcelor Mittal, n’en compte plus qu’une cinquantaine et son avenir n’est en rien assuré. Construite à partir d’entretiens et d’archives, la pièce donne la parole aux ouvriers sur sept générations. Une parole fidèle à ce qui faisait leur quotidien autant que celui de l’entreprise, à ce qui faisait leur vie. Toute leur vie, au travail comme dans les loisirs, en ce temps-là où la « Reine des métallos » remettait le prix aux vainqueurs des courses cyclistes !

Metallos&DegraisseursUne entreprise qui disparaît, ou bien alors qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, une affaire banale de nous jours… Certes, mais avec beaucoup de sensibilité et d’ingéniosité Patrick Grégoire fait émerger ces tranches de vie pour rendre palpables joies et malheurs, combats et doutes de toute une population laborieuse. Nous comprenons mieux alors que la mort d’une entreprise n’est jamais réalité anodine, c’est une histoire épaisse faite de sueur, de larmes et de sang. Rien que pour cette raison, il est important d’aller voir « Métallos et dégraisseurs », s’y ajoutera en outre le plaisir éprouvé à l’interprétation de la compagnie Taxi Brousse ! L’Union fraternelle des métallurgistes d’Ile de France, sise à la Maison des Métallos justement, ne s’y est pas trompée. Qui invite ses adhérents à une rencontre-débat dans la foulée de la représentation. De la vie de métallo, d’hier à aujourd’hui. Yonnel Liégeois


 

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En voyage avec Léo Ferré

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

C’est une belle matinée. Le soleil qui joue lestement avec les nuages laisse  deviner qu’au dehors l’air est léger. Le printemps semble précoce, à cette date on le sait fragile. Qu’importe, puisque la radio diffuse une joie dansante dans la pièce où je suis, la rendant plus spacieuse encore. Sur l’écran bleu de l’ordinateur, lecture matutinale du  courrier numérisé de la nuit.

Sandra Aliberti m’annonce qu’elle reprend son spectacle  « Des voyageurs dans ta voix… Ferré ». Gérard Astor, en passe de quitter la direction du théâtre Jean-Vilar de Vitry (94) a eu  la bonne idée de l’accueillir le samedi 22 mars, pour le printemps justement. Matinée chantante donc. En juillet 2013 à Avignon, j’ai entendu Sandra Aliberti chanter Ferré. C’était le soir de mon arrivée, Sandra ouvrait la programmation du Festival au Théâtre de la Rotonde. Plein de choses m’attachent à ce lieu, me disposent à accueillir effectivement  de nouvelles interprétations des chansons de Ferré : état d’esprit et ferré1esprit du lieu. Accords. Je ne connaissais pas Sandra mais j’étais  préparé à une telle rencontre et à la  découverte du spectacle qu’elle donnait avec sa formation, « La compagnie la Canopée » : Bertrand Ravalard au piano, Lionel Mendousse au violon. Ce fut effectivement une bien belle chance de les entendre, ce soir là !

 Nous étions  hors les murs,  en dehors des atmosphères festivalières enfiévrées qu’on ne cachera pas aimer aussi. On peut avoir plusieurs fidélités.  Ce théâtre doit son nom d’être situé précisément derrière la rotonde SNCF, entre ses bâtiments annexes et  les cités cheminotes qu’il  jouxte. Pour tout dire, c’est dans un  lieu un peu improbable pour le commun que les cheminots, avec leur comité d’entreprise, ont construit leur salle. Leur salle qui se met en juillet à l’horloge d’Avignon.

Beaucoup se perdent pour arriver là. C’est toujours fléché à la hâte et mal fichu. On dirait que c’est fait pour ceux qui … connaissent déjà ! On a beau pourtant y être allé plusieurs fois, chaque année on s’égare ! Déjà, à la sortie d’Avignon, au sud, il faut prendre la bonne porte pour, en prolongement de la rue Guillaume Puy, suivre la rue Pierre Semard ! Il faut accepter ensuite, c’est déjà un peu loin, d’errer  un peu dans le labyrinthe  des logements ouvriers encore sous la lourdeur d’un après-midi qui s’achève péniblement.  Mise à l’épreuve nécessaire, sorte de parcours initiatique. La colère s’apaisera lorsque l’on débouchera enfin, presque par surprise, sur un espace qu’on découvre d’emblée comme cordial, à proximité des voies de chemin de fer…

Le lieu prend les dimensions du rêve, le regard s’ouvre à l’emprise d’un vaste ciel, l’air circule. On est là dans une partie de campagne, un peu friche, et avant d’arriver on n’imaginait vraiment pas découvrir un havre si vite familier. Le soleil décline lentement, dilatant par l’effet des ombres un espace pourtant déjà large. On est déjà à la fraiche, bientôt les épaules se couvriront d’un gilet jeté sur l’épaule.

Le travail, dans toutes ses dimensions sociales, de luttes, de loisirs, de plein-air, de fête, de tchatche à n’en plus finir, offre là une belle scénographie et une instructive leçon de sociologie ouvrière. Bien sûr, il y a une buvette tenue par les cheminots ! Autour des tables, des enfants jouent. Peu de lieux condensent, pour moi, tant d’impressions et d’images reçues de la sensibilité des films de Renoir. Sans doute d’être en Provence ouvrière joue aussi.

Tiens en voilà un film de Renoir, par exemple, qui me vient à l’esprit, par associations d’images, en rédigeant cette feuille volante, qu’il nous faudrait revoir aujourd’hui, ce « Déjeuner sur l’herbe » où nos ouvriers et techniciens, regroupés peut-être avec leur comité d’entreprise, sont partis camper un week-end. En ce temps, le camping sauvage est encore assez facile à la proximité des villages provençaux.  Renoir. On est en  1959… Les comités d’entreprise ont alors une quinzaine d’années.  Le film dit bien sûr, également, d’autres choses.  Pourtant  en filigrane, ce soir de juillet, lorsque je vois les corps, les attitudes, lorsque j’entends les intonations, les parlures, ce sont de semblables histoires qui sont ici pour moi  palpables. Un lieu porte en lui tout un univers social.

Ferré3Ce soir-là, c’est par la voix de Sandra Aliberti qu’Éros nous entraine. Le « public », là, est déjà constitué dans son identité sociale. Il fait peuple. Peu sont à ne pas se connaitre. Cela s’entend dans le bruissement de la salle quand elle s’installe, aux interpellations qu’on se lance d’un bout à l’autre, les nouvelles qu’on s’échange les uns des autres.

Cette salle familière et bondée, on peut la penser comme acquise à l’artiste, mais un public acquis  n’est pas un public gagné d’avance. Tout le contraire, il peut justement être déçu s’il ne trouve ce qu’il attend trop ! Elles reviennent  tellement vite aux lèvres ces chansons interprétées par Léo Ferré dont il est l’auteur, parfois avec Jean-Roger Caussimon ou Aragon. On croit connaitre la chanson ! Eh bien non précisément, Ferré n’en a pas épuisé les voix possibles.  D’autres voyages sont envisageables et Sandra s’appuiera sur bien d’autres ressorts pour nous  dépayser, nous emmener précisément en voyage dans un univers connu mais pourtant qu’on reconnait mal d’emblée sur ses propres lèvres.Jusqu’à ce qu’elle nous en fasse découvrir des sens et  enchantements insoupçonnés.

FerréSandra Aliberti a un respect profond pour son public. C’est le moins, direz-vous, pour une artiste, de respecter son public. Toutefois, on a le droit d’avoir des  amitiés particulières, de trouver chaque fois avec sa salle une complicité nouvelle, inédite. Cette attention, on la lit dans son regard et on sent la présence, avant même qu’elle entonne la première note, pour imposer d’abord un silence disposant à l’écoute attentive. Il n’est pas évident de chanter Ferré, trop souvent on le plagie sans justement l’interpréter. Trop souvent, nous en avons souffert. La chose pas facile. Précisément, en nous prenant  par la main,  avec confiance elle saura nous transporter, nous  déshabituer, déconstruire et renouveler notre écoute de Ferré. Ce soir-là, elle a su déstabiliser, en douceur, intelligemment, son public, reconquérir en quelque sorte la salle en déhanchant musiques et chansons de Léo.

SandraSandra Aliberti ne fait pas du Ferré, elle en révèle  des choses cachées, secrètes, des subtilités, des malices qui sont bien sûr chez Ferré mais comme masquées et qu’on n’y entendait pas. Elle semble nous dire « vous n’y êtes pas, vous êtes lourds, les amis, c’est sensuel, plus fin encore. Plus subtil. Lâchez prise. Vous êtes patauds, laissez-là vos godillots, chaussez vos souliers de danse. Allez, swinguer… ».  Elle allège. On aime Léo Ferré mais pourtant, chez lui la grandiloquence, l’assurance parfois, pointent le nez et peuvent agacer. Surtout d’ailleurs chez ceux qui, en  l’imitant, grossissent le trait de  l’icône stéréotypée de l’anarchiste qu’ils ont contribué à figer. Sandra Aliberti rend les choses simples, n’enlève rien à la force, à la virilité même de Ferré, au contraire elle la montre là où on ne l’entendait, là où on ne l’attendait pas. Pas comme cela du moins. Cette fragilité m’enchante. Sandra est belle. J’ai aimé, beaucoup aimé. Dès le récital fini, elle vient vivement à la rencontre de la salle avec ses deux musiciens. On sort, la nuit est étoilée. Un ami me ramène en voiture au centre d’Avignon. On fredonne. Jean-Pierre Burdin

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Absences

Dernier dimanche de septembre, un beau ciel d’automne enveloppe Paris et le marché couvert de La Chapelle. Baignées de soleil, les rues piétonnes invitent les gens du quartier à la flânerie. En compagnie de leur fils Thomas, Joëlle et Mathieu sortent du marché. À deux pas, une chanteuse et son orgue de barbarie : au répertoire, Édith Piaf ! Sa voix forte et rauque résonne dans la ruelle.

Absence1– « Je crois que nous avons tout ce qu’il nous faut », lance Joëlle, « je vais en face acheter le pain ».

– « Je t’attends ici, j’écoute la chanteuse », répond Mathieu, « tu restes avec moi, Thomas ? » En guise de  réponse, le bambin prend la main de son père.

 

Soudain, une main sur l’épaule, Mathieu se retourne.

– « Salut, comment vas-tu depuis le temps ? », demande l’homme d’une quarantaine d’années.

– « Euh, bien, merci ».

– « Tu habites le quartier, alors ? »

– « Euh oui. Ça fait un moment ».

– « Ah bon. Moi, c’est tout récent. J’ai emménagé en juin dans un petit studio. Je viens de divorcer. Le quartier a l’air sympa ».

– « Euh, oui oui, ça s’est pas mal amélioré depuis quelques années. Des nouveaux commerces, la rue piétonne, tout ça… »

– « Dis voir Mathieu, justement, tu n’aurais pas un bon restaurant à me conseiller dans le coin ? »

– « Bah, il y a un resto Hindou rue Philippe de Girard, à deux ou trois rues d’ici. Un couscous rue Pajol, pas loin non plus et le roi du café en face de la bouche de métro. Sinon… »

Absence2– « Bon, merci. Écoute, je ne m’attarde pas, je dois récupérer des gens à la gare du Nord. Je les accompagne au restaurant à midi. Bien content de t’avoir revu. On va peut-être se croiser de nouveau, maintenant que nous sommes voisins. A bientôt, Mathieu ! »

– « Euh, oui, bien sûr. Au revoir, bon dimanche ».

 

Mathieu observe l’individu s’éloigner, puis il se retourne pour écouter la chanteuse. Joëlle le rejoint. Une autre chanson et puis, la pause. L’interprète présente le creux d’une casquette aux spectateurs.

 

– « Bon, on y va », souffle Joëlle, « on a des invités à midi »

– « Euh, oui, bien sûr », répond Mathieu.

– « Tu as rencontré un copain ? »

– « Pourquoi tu me demandes ça ? »

– « Bah, je t’ai vu discuter avec un type pendant que je patientais pour le pain »

– « Ah oui, alors ça c’est drôle, impossible de me rappeler qui est ce mec. Pourtant il a l’air de bien me connaître, il m’a appelé par mon prénom ! »

– « Arrête, tu plaisantes ? »

– « Non, non. Je t’assure, sa tête me dit vaguement quelque chose, mais pas plus »

– « Mathieu, tu déconnes, j’espère », réplique Joëlle, l’air inquiet.

– « Ah non, pas du tout. En plus, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, ce genre de truc. C’est marrant »

– « Comment ça, c’est marrant ? Tu rencontres un type, tu discutes avec lui, tu n’es pas foutu de savoir qui c’est et tu trouves ça marrant ? »

– « Bah ouais, c’est drôle. Je pense que c’est dû à la surcharge d’informations. Au bout d’un moment, y’a saturation ! »

– « N’importe quoi », s’emballe Joëlle. « Tu te rends compte de ce que tu dis ? À cause de trop d’informations, ce serait normal de ne plus savoir à qui on parle ? »

– « Ça va, Joëlle, je n’ai pas dit ça. La vie moderne est tellement chargée, ce n’est pas étonnant que parfois on ait de petites absences ! »

– « En tous les cas, les effets de la vie moderne ne se font pas sentir sur tout le monde ! Ton copain, il t’a bien reconnu, lui ! »

– « Oui bien sûr, je suis parfois un peu rêveur »

– « Et tu te contentes de ça comme explication ? Mais c’est grave, Mathieu. Il faut absolument que tu consultes. Des maladies sérieuses commencent toujours par ce genre de symptômes ! »

– « Ah ça y’est. Tout de suite. Tu veux que je réserve une place dans un établissement de traitement d’Alzheimer ? », lance Mathieu en riant.

– « Vas-y, rigole. Moque-toi de moi »

– « Allez Joëlle, détend-toi. Tu accordes trop d’importance à des détails insignifiants »

Absence3– « Tu es complètement inconscient, Mathieu. On en reparlera avec Pierre et Monique tout à l’heure. Je suis certaine qu’ils seront de mon avis »

– « Si ça te chante. Et après, si le diagnostic est confirmé : on appelle les urgences dès cet après-midi ou on attend pour voir si ça se dégrade ? »

– « Bon, ça va. On ne parle plus de ça. Il n’y a pas moyen de discuter avec toi »

 

Sur ces derniers mots, la petite famille quitte le passage piéton. Ils marchent en silence. Soudain, Mathieu s’arrête, net. Il  prend le bras de Joëlle, la regarde droit dans les yeux.

 

– « Depuis un moment, il y a un petit garçon qui nous suit », lui dit-il d’un ton grave. « Il me tient par la main et m’appelle papa. Tu le connais, ce gamin ? »

– « Ce que tu peux être con, quand tu t’y mets ! »

Philippe Gitton

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Hérou, l’homme au carbone violon

Ancien ingénieur métallurgiste et véritable autodidacte, Alain Hérou s’est reconverti dans les métiers d’art. Pour devenir maître archetier et inventer l’archet au carbone. Portrait d’un personnage attachant, au parcours vraiment atypique.

Argent, ivoire et pernambouc… Ce sont trois matières précieuses que l’archetier manipule à longueur de journée ! Pour offrir au terme d’une semaine de travail, au musicien virtuose ou amateur, un instrument fait à sa mesure, l’archet qui glissera avec harmonie sur les cordes de son violon ou de sa contrebasse…. Maître Hérou est ainsi fait, du même bois que celui qu’il cisèle au quotidien : précieux, sensible et surtout d’une densité exceptionnelle !

hérou1Rien ne prédisposait le garçon à l’élégante chevelure argentée aux métiers d’art. Sa formation ? Un BTS de fonderie sur modèles et un CAP de dessinateur en constructions mécaniques… Normal, pas loin du pont de Nantes là où il naquit en 1956, le gamin fut à bonne école : un papa menuisier ébéniste à l’Aérospatiale de Bouguenais, syndicaliste, meneur de troupes et de troubles en mai 68 ! «  Le journal La Vie Ouvrière ? Bien sûr que je connais, c’est toute ma jeunesse… Lors du déménagement de la maison de mes parents, au lendemain de leur décès, j’en ai charrié des cartons et des cartons. Un moment fort, émouvant, c’est toute une vie de combats et de convictions qui remontait ainsi à la surface », témoigne le maître archetier.

Au terme de sa formation et après quelques stages dans la métallurgie, l’évidence s’impose : il ne peut poursuivre dans cette voie, d’autant que jeune ingénieur il s’imagine mal donner des ordres aux ouvriers aguerris. Que faire ? Une sœur violoniste, un beau-frère musicien, les deux parfois avec quelques soucis d’instrumentistes : je serai archetier ! Un métier, un art qu’il apprend en autodidacte puisqu’il n’existe plus d’école en France. « Mieux que luthier, j’ai opté pour l’archèterie. Un travail où il y a aussi beaucoup de mécanique, d’éléments à assembler pour un résultat immédiat… Le dialogue avec le musicien est essentiel, chaque archet est une pièce unique qui doit s’adapter au bras et au jeu de l’artiste ».

hichou2En 1981, Alain Hérou ouvre sa boutique – atelier à Paris. Une caverne d’harmonie où défilent désormais les plus grands virtuoses de la musique classique ou manouche, les plus grands noms du jazz. Où s’exposent les archets de toute dimension, selon qu’ils sont destinés à caresser  un violon, un violoncelle ou une contrebasse… Avec un escalier en colimaçon à la descente dangereuse pour accéder à l’établi où travaille le maître, un autre à la montée aussi périlleuse pour en percer les secrets informatiques ! En effet, maître Hérou n’en a pas oublié ses premières amours, la métallurgie, il est l’inventeur mondial d’un archet révolutionnaire : en fibre de carbone ! « Depuis septembre 2007, le pernambouc, ce bois précieux que l’on trouve dans le Nordeste du Brésil, est désormais interdit d’exploitation. C’est le matériau premier des instruments à cordes et bien sûr de l’archet. Un bois d’une densité rare, exceptionnelle, phénoménale… Pour ma part, j’ai ma réserve pour quelques années encore mais il faut songer à l’avenir. Surtout en France, notre spécificité à l’échelle internationale, l’« école française d’archet » de renommée mondiale depuis les années 1750-1780… ». En 1989, il conçoit donc son premier prototype d’archet en fibre de carbone monolithique. Aujourd’hui, dans sa « petite fonderie dans la prairie » en Dordogne, il en fabrique déjà pour quelques artistes de renom. Il n’empêche, outre ses qualités d’expert attitré en salle des ventes, maître Alain consacre 60% de son activité à la restauration d’archets anciens. « Des objets uniques, d’une qualité exceptionnelle et donc d’une valeur inestimable au même titre qu’un Stradivarius… Récemment, en salle des ventes à Rennes, un archet a été attribué pour la somme de 130 000 euros ! ».

Homme passionné et passionnant, le vibrionnant archetier ne cache pas ses préférences dans le domaine musical : la musique de chambre bien sûr, celle où l’archet fait de l’œil à l’auditeur… Heureux d’entendre ces artistes qui servent Brahms ou Beethoven frotter la mèche de leur archet, du crin d’étalon s’il vous plaît, sur leur boîte à musique ! Foncièrement humaniste, « ouvrier à l’œuvre » tel qu’il se définit, l’homme demeure fidèle aux valeurs défendues par ses parents : servir une cause plus que de s’en servir. La sienne est noble : faire vibrer le beau du bois, user d’un matériau précieux pour que la musique devienne richesse pour toute l’humanité. De la belle ouvrage, maître !

Yonnel Liégeois

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L’harmo de Milteau

Le gamin de Paris, amoureux invétéré du blues, acheta son premier harmonica à l’âge de 15 ans. Pour s’imposer, aujourd’hui, comme l’un des plus grands harmonicistes sur la planète Musique. En témoigne « Considération », le dernier CD de Jean-Jacques Milteau.

 

 

Milto1Petit écrin au creux de la main, son instrument prend vraiment vie lorsque Jean-Jacques Milteau le met en bouche : alors l’harmonica tourbillonne, caracole et batifole ! Une sonorité d’emblée reconnaissable dans un ensemble orchestral, une vibration très particulière qui se révèle alentour des chansons ou musiques interprétées… L’instrumentiste et compositeur à la barbe argentée en joue depuis des décennies. Il est devenu orfèvre en la matière, reconnu par le public et ses pairs : deux  Victoires de la musique, un grand prix de la Sacem ! Tout au long de sa carrière, Milteau s’est fait l’accompagnateur des plus grands de la chanson française (Aznavour, Bohringer, Jonasz, Le Forestier, Mitchell, Nougaro…), mais aussi des plus célèbres chanteurs américains de blues.

Une musique, un style qu’il tient vraiment en haute « Considération », selon le titre éponyme du CD qu’il a enregistré en compagnie de Manu Galvin, Michael Robinson et Ron Smith, parce que « la musique noire a été la plus grande claque culturelle des cent dernières années » aux dires de l’harmoniciste, « non seulement une nouvelle lecture des timbres, des rythmes et des harmonies mais plus largement une nouvelle manière de considérer l’expression et la relation à l’autre ». Selon le musicien, le blues est une musique intéressante à plus d’un titre. « Dans son histoire d’abord, parce qu’elle est avant tout une histoire d’humanité : une musique où la liberté de chacun assure la survie de l’autre ! Une musique libératrice, avec ce registre inégalé de l’impro héritée de l’église noire. A son arrivée en France, dès les années 14-18, ce fut pour beaucoup de nos concitoyens la découverte d’un continent certes, d’un peuple surtout. Une musique simple au premier abord, qui attire et envoûte ».

 

Milto2Dans ce nouvel opus, le souffle de Milteau, allié à sa dextérité, explose toute la richesse expressive et la palette sonore de l’harmonica : un bijou de nuances et de tons ! Un CD de douze titres qui mêle le vocal à l’instrumental (« Valse créole »), où les quatre compères se font complices de jolies balades, de superbes hymnes à l’amour, à la paix, à la liberté (« The color of love », « Keep on moving », « For so long »…).

 

Fils de chouan par ses parents originaires de Vendée, Jean-Jacques Milteau est pourtant un « pur parigo », natif de la capitale en 1950 ! Le seul bénéfice qu’il décrochera au terme d’une scolarité défaillante au Lycée Rodin ? Pas le bac, mais une rencontre bien plus précieuse et déterminante pour le cours de sa vie : la découverte de Bob Dylan ! « De ce jour, je perçois vraiment la musique autrement, plus comme une simple distraction ». Une révélation pour celui qui a grandi dans une famille de « prolos » où seul un « tourne-disque » à l’ancienne trône sur le meuble du salon, « cet objet sur lequel est posé un joli napperon »… A l’âge de 15 ans, il découvre sur disque vinyle l’époustouflant « Lost John », la chanson interprétée par Sonny Terry. Le deuxième choc ? L’écoute d’une compile signée du noir américain Sonny Boy Williamson, reconnu comme l’interprète par excellence de « l’harmonica blues » et considéré comme le plus grand harmoniciste de l’entre-deux-guerres. Pour le jeune Milteau, c’est le coup de foudre qui devient coup de cœur pour un instrument pas cher et presque clandestin, tant il peut vibrer incognito au creux de la main : l’harmonica ! Dont il apprend à jouer en autodidacte pour s’imposer, quelques décennies plus tard, comme l’un des maîtres incontestés !

Milto4Sur scène, outre le plaisir musical, le spectateur ne peut qu’apprécier la dextérité avec laquelle le virtuose jongle : un harmonica en bouche, un autre dans chaque poche. Et de changer plusieurs fois d’instruments en cours d’interprétation. Sans compter le coffre aux trésors, posé derrière lui, une valisette où patiente souffle coupé une cinquantaine de leurs pairs : d’aucuns qui tiennent au creux de la main, d’autres qui en imposent par leur volume ! La singularité de l’harmonica ? « Une petite anche vibrante, comme pour tous les instruments à vent. Sa première apparition remonte au XIXème siècle, pour être ensuite produit en série à partir de 1850. Qui d’emblée fait un tabac aux États-Unis, l’instrument emblématique jusque dans les années 30 », l’instrument traditionnel du Sud américain qui s’imposera sur scène à Memphis et Chicago. Ses rythmes de prédilection ? Le blues, bien sûr, dont Jean-Jacques Milteau est un amoureux inconditionnel. Yonnel Liégeois

A écouter : Chaque samedi à 19H, sur TSF Jazz, Jean-Jacques Milteau anime l’émission « Bon temps rouler » : une sélection des classiques du blues et de la soul, mais aussi des nouveautés, des perles rares et des inédits. A ne pas manquer : J.J. Milteau avec le groupe 24 Pesos, « British But Blue, quand le Blues était anglais … ». A découvrir : J.J. Milteau dans « L’Or » d’après Blaise Cendrars… « Xavier Simonin m’a fait découvrir la richesse rythmique de la langue de Cendrars qui, en l’occurrence, gagne à être dite. J’en ai profité pour me replonger avec délices dans la musique populaire américaine du XIXe siècle ».

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Rossignol, une plume de terrain

Drôle de titre pour un livre, « Notre usine est un roman »… Qui, pourtant, porte bien son nom, disponible désormais en édition de poche ! Sous la plume de Sylvain Rossignol, l’histoire romancée des salariés de Sanofi-Aventis contre la fermeture de leur Centre de recherches pharmaceutiques installé à Romainville.

 

 

usineAnnick est une femme heureuse. Émue de tenir entre ses mains le dernier né du centre de recherches  de Romainville, bien après son démantèlement : un bouquin, « Notre usine est un roman », à la couverture estampillée d’une usine couleur rouge vif. Presque un emblème pour ces salariés, du bleu de travail à la blouse blanche, qui se sont battus éprouvette en main contre la fermeture de ce fleuron de la recherche pharmaceutique implanté en France depuis de longues décennies, en Seine Saint Denis plus précisément. Ancienne technicienne en labo de recherche, militante CGT peu de temps après son embauche dans les années 60, Annick Lacour était fière d’appartenir à la maison Roussel Uclaf. Une entreprise familiale et paternaliste, certes, mais une boîte cependant où les enjeux de la recherche  pharmaceutique et de la santé publique passaient avant tout. Du scientifique au salarié employé à la “ ferme ” où vivaient chevaux, vaches, cochons et rats de laboratoire, le maître mot était à l’identique : “ le malade n’attend pas ” ! Jusqu’à ce que le groupe soit racheté par Sanofi-Aventis, jusqu’à ce que la course au profit l’emporte sur celle de la recherche de nouvelles molécules, jusqu’à ce que le site de Romainville et ses équipes performantes soient démantelées, les éprouvettes cassées, les salariés licenciés en 2006.

 

En l’honneur d’une date anniversaire de création d’une entreprise ou au lendemain d’une fermeture de site, il n’est pas rare que paraissent nombre d’ouvrages tentant de retracer l’histoire d’un lieu de production ou de la lutte de ses salariés. À l’initiative de la direction ou du comité d’entreprise, des livres illustrés parfois, instructifs souvent, bien documentés toujours… Et pourtant, outre la mise en pages qui laisse à désirer dans la majeure partie des réalisations, les succès éditoriaux sont rares car il leur manque fréquemment l’essentiel : la chair et la chaleur humaines, des acteurs vivants qui travaillent et luttent, rient ou pleurent au gré des circonstances et des saisons de labeur. Or, tel n’est pas le cas avec « Notre usine est un roman », telle est l’incroyable et incontournable bonne surprise à la lecture de cette épopée moderne ayant la zone industrielle de Romainville pour terrain de jeux et de luttes ! 

C’est l’association des anciens, “ RU ” comme Résistance universelle, mandatée par le comité d’entreprise, qui a eu l’idée de confier archives et paroles des salariés au jeune écrivain Sylvain Rossignol. Qui, de ce matériau d’une richesse insoupçonnée, a tiré un vrai roman, une authentique saga passionnante et émouvante de plus de 400 pages.

 

SylvainComme le rapportait en son temps le quotidien Le Monde, dans son édition littéraire et non en pages « Social », l’auteur a su composer « une ample fresque qui, de 1967 à 2006, dessine les destins de Gisèle, l’émouvante conditionneuse – incarnation de « l’âme ouvrière » de l’usine -, mais aussi ceux de Franck, Dino, Marie-Laure, Isabelle et Chantal ». Ainsi, au prisme de quelques portraits choisis d’une intense humanité de laborantins, techniciens, chercheurs et acteurs syndicaux, Sylvain Rossignol tisse une fabuleuse toile d’une lecture envoûtante. « Ce n’est pas un livre de souvenirs, mais de rencontres et de solidarités. Je suis émue de retrouver entre les lignes mon Usine 4, l’ambiance des labos de recherche et de la lutte syndicale », reconnaît Annick avec fierté. « Sylvain a fait un vrai travail de romancier. De la belle ouvrage. Je vais proposer le bouquin à mes enfants, pour qu’ils portent à leur tour un regard sur cette tranche d’histoire ». Pas un banal document sur un territoire ouvrier, un vrai roman avec rebonds, suspens, coups de cœur et coups de gueule, grands drames et petits bonheurs, fous rires et pleurs…

« Mon projet, partagé avec les salariés de Romainville lorsqu’ils m’ont fait la proposition d’écrire leur histoire ? Montrer le travail, pas le démontrer », souligne avec justesse Sylvain Rossignol qui s’est lancé dans l’aventure sans trop savoir où elle allait le conduire. Expert « conseil » sur les conditions de travail, le jeune auteur n’avait publié jusque là que quelques nouvelles dans des publications collectives. Aussi, est-il étonné que l’on pense à lui pour cet exercice de plume… Créée en 2005 sous l’égide du comité d’entreprise, l’association « RU » lui confie officiellement la mission : raconter l’histoire de cette grande entreprise que fut Roussel Uclaf durant près d’un demi siècle à Romainville.

 

CarteTel le “ Dardenne ” du cinéma caméra à l’épaule, Sylvain Rossignol est donc parti à la rencontre des anciens de Romainville stylo en main. Réalisant une soixante d’entretiens, transformés en autant de fiches thématiques. « Leurs paroles étaient criantes de vérité. D’où mon idée d’en faire une histoire au présent, de traduire leurs mots en une œuvre de fiction en resserrant l’action et l’intrigue autour d’une dizaine de personnages, en mêlant affects et analyses plus élaborées ». Au final, pari risqué mais pari gagné, l’ouvrage n’occupe pas seulement les colonnes de la chronique sociale, « Notre usine est un roman » fait la une des suppléments littéraires et alimente l’enthousiasme des critiques spécialisés ! « Le travail, en tant qu’objet romanesque, est encore trop souvent absent de la littérature, je suis donc heureux et fier que le livre trouve aussi son public parmi les habitués des pages littéraires des journaux et magazines », reconnaît Sylvain Rossignol en toute simplicité. Quand le travail se révèle autant plaisir de lecture, d’aucuns sont autorisés à penser qu’ils ont croisé là une plume prometteuse. Qui récidivait deux ans plus tard, en 2010, en publiant « Carte de fidélité » : la vie contrariée de Noémie, caissière dans un supermarché. Le quotidien romancé de ces salariés aux horaires de travail éclatés, à la vie morcelée, à l’avenir en pointillé. De la littérature « sociale » selon le discours convenu, avant tout et surtout « le roman vrai de la société française » pour paraphraser Pierre Rosanvallon en sa collection des « Invisibles ». Yonnel Liégeois

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Quand le travail entre en scène

Comment donner à voir et à entendre la réalité du travail, sans didactisme ni prise de tête ? Avec plus ou moins de bonheur, auteurs et metteurs en scène s’y emploient. Proposant leur regard décalé, poétique ou réaliste, ludique ou dramatique, pour rendre compte du quotidien des hommes et femmes d’aujourd’hui. Tour d’horizon.

 

 

 

UsinePour tout décor et accessoire, au milieu de la scène une échelle double, rouge… Autour, virevoltent et dansent, dessus dessous, en équilibre instable ou précaire, quelques personnages haut en couleurs. Qui dissertent surtout, au sens propre du terme, sur Marx et Spinoza, deux philosophes d’un siècle révolu mais aux propos qui se révèlent d’une actualité brûlante ! Prise de tête, lourdeur du verbe ? Que nenni, justement… « Bienvenue dans l’angle Alpha » ? Un spectacle de haute teneur, où les concepts philosophiques certes des plus ardus ou hardis volent d’une bouche à l’autre, avec humour et poésie, pour le plus grand bonheur du public qui se laisse emporter dans ce tourbillon métaphysique fort osé !

Le pari réussi de la metteure en scène Judith Bernard, et de sa compagnie ADA ? Oser adapter pour le théâtre Capitalisme, désir et servitude de l’économiste Frédéric Lordon (Éditions La Fabrique). Une réflexion philosophique fort sérieuse, ni plus ni moins que l’analyse comparative et finement instruite de deux concepts, la servitude chez Marx et le désir chez Spinoza : le travail aliène l’homme et subvertit la moindre de nos émotions, dit le premier, il terrasse irrémédiablement notre puissance d’agir, notre « conatus », affirme le second ! Pour conclure selon Lordon, en un langage propre à notre troisième millénaire : capitalisme et finance internationale ont fait main basse et commerce à leur seul avantage de la totalité de nos passions, réduisant à néant nos moindres désirs et goûts du plaisir !

Incroyable, impensable : loin d’être ennuyeux ou rébarbatif, le propos s’éclaire par le jeu de la troupe, quoi qu’exigeant il devient limpide et d’une incomparable force humoristique : sous les mots, avancent démasqués le capitalisme et son lot de méfaits. Face au travail aliénant, la troupe nous souhaite donc la « Bienvenue dans l’angle Alpha », celui-là même qui nous rend notre pleine dimension créatrice lorsqu’il est grandement ouvert… Sous la houlette de Judith Bernard, les comédiens nous entraînent avec délectation dans ce concert de mots et de pensées complexes mais pourtant accessibles ! Une prouesse scénique, quand la philosophie et l’économie se dégustent dans un flot d’humour et de fantaisie pour rendre sa plénitude à la réalité du travail réel : libérateur, intelligent, cultivé et signifiant pour celui qui le produit. Il est vrai que Lordon et Bernard sont des récidivistes… « D’un retournement l’autre » (Éditions du Seuil) est le titre d’un autre livre du premier (voir ci-dessous), « une comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrins » proprement jubilatoire, que la seconde avait déjà mise en scène !

 

Co Jean-Louis Fernandez

Co Jean-Louis Fernandez

Et le capitalisme financier, Arnaud Meunier, le jeune directeur de la Comédie de Saint-Étienne, s’en empare aussi avec jubilation et dextérité ! Sans manichéisme, nous donnant juste à voir l’extraordinaire histoire des frères Lehman, de 1844 à 2008… La saga de jeunes immigrés, juifs allemands, qui s’installent dans le sud des Etats-Unis pour ouvrir une maigre boutique de tissus. Au pays des esclaves et des champs de coton, que faire d’autre ? « Une histoire savoureuse et fascinante », commente le metteur en scène, « l’histoire de trois hommes qui s’usent à la tâche et au travail, qui s’échinent comme des baudets pour faire fructifier leur petite entreprise »… Au fil du temps et de l’actualité, la guerre de sécession – la construction du chemin de fer – le crash de 1929, le petit commerce devient un véritable empire : s’écrivent alors les « Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers » !

Un spectacle de quatre heures où le spectateur ne s’ennuie pas un seul instant, grâce aux talents conjugués de la troupe et de son mentor : montrer plus que démontrer, démonter sous le couvert de personnages bien réels la construction lente et patiente de ce qui devient au final le capitalisme financier. « J’apprécie beaucoup l’écriture de Stefano Massini », confesse Arnaud Meunier, « à l’image de Michel Vinaver, il propose un théâtre qui ne juge pas, il parvient à humaniser une histoire souvent virtuelle. Entre petite et grande histoire, celle d’une famille d’immigrés et celle du capitalisme international, il nous rend proche un domaine bien souvent présenté comme trop complexe et réservé aux économistes patentés ». De fait, pas de leçon de morale sur le plateau, juste la dissection au fil du temps, à petit feu et à petits pas, du processus qui conduit à l’émergence et à l’explosion de l’économie boursière en 2008, à l’heure de la chute de la quatrième banque des Etats-Unis et de l’effondrement des bourses mondiales…

Une saga théâtrale qui éclaire admirablement le trajet de l’économie des hommes et des peuples, lorsqu’elle passe du réel au virtuel, lorsque la finance se nourrit et se reproduit jusqu’à saturation et indigestion de son propre produit, l’argent ! Avec son corollaire : le travail n’est plus là pour satisfaire les besoins de l’humanité, il est juste une matière ajustable pour le bonheur des marchés financiers. Et pas seulement les gestes du travail, « le travailleur lui-même dans ce contexte devient aussi une denrée virtuelle », souligne Arnaud Meunier, « qui compte juste pour ce qu’il rapporte, non pour ce qu’il produit ». Et de poursuivre : « Le spectacle ne dénonce pas le capitalisme, il le raconte et en ce sens il peut faire œuvre d’émancipation. Dans ce monde complexe qu’est devenu le nôtre, je crois que le théâtre a charge et capacité d’ébranler les consciences, il permet de réinterroger l’humain que nous sommes et de nous mettre face à nos responsabilités. De remettre, en final, de l’humain dans les rouages des rapports sociaux ». Un pari encore une fois réussi et gagné par la troupe : en dépit de la longueur des « Chapitres de la chute », le spectateur est rivé à l’écoute de cette histoire familiale, puis entrepreneuriale et mondiale, contée sur un mode ludique pour mieux lui faire comprendre les dessous et les rouages d’un système financier et économique complexe. Du grand art !

 

demainLas, en dépit des intentions proclamées, la réussite n’est pas toujours au rendez-vous sur le plateau ! Ainsi en va-t-il pour « À demain » au Théâtre de l’Aquarium, un texte et une mise en scène de Pascale Henry. Un homme, retenu contre son gré, doit répondre à une série de questions avant que d’aucuns décident de son avenir. Une interlocutrice qui, elle-même, est soumise aux interrogations de sa supérieure hiérarchique pressée de boucler le dossier qui, elle-aussi, subit la pression d’encore plus haut… À mots couverts, sans indication particulière mais pressé de trouver une issue, le spectateur, censé se trouver face aux nouvelles méthodes managériales qui provoquent souffrances et douleurs chez nombre de salariés dans moult entreprises, éprouve lui-même quelque peine à affronter tel traitement de choc. Espérons que la rencontre – débat ( avec Nicolas Aubert, sociologue et psychologue, Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail(s) » et Dominique Méda, philosophe et sociologue)  initiée au final de la représentation du 07/02, « La dictature de l’urgence au travail : peut-on arrêter la machine ? », apportera les éclaircissements indispensables… A trop vouloir l’étreindre, on étouffe son sujet. Un spectacle au propos désincarné, au jeu pesant et caricatural, qui obscurcit plus qu’il ne clarifie la question.

Plus tôt dans la saison au Théâtre du Rond – Point, « Élisabeth ou l’Équité » ratait lui-aussi sa cible. Mis en scène par Frédéric Fisback, le texte d’Eric Reinhardt ne décolle pas d’un réalisme aux tirades convenues. Certes, le délégué syndical CGT occupe les planches pour la première fois peut-être dans l’histoire du théâtre, mais ce seul fait inédit n’assure en rien la qualité de la pièce, tant elle manque d’inspiration, de souffle et d’émotion. Pourtant, le sujet méritait traitement sous les projecteurs : le combat d’une petite entreprise pour sa survie, humaine et industrielle, contre le projet de fermeture concocté par un puissant fonds de pension américain… En réalité, sans surprise ni suspens, nous est surtout donnée à voir la bluette naissante entre le « rouge » de service et la charmante D.R.H. en butte à la vindicte de ses grands patrons ! Dans la mise en espace de l’univers du travail, n’est pas Vinaner qui veut…

 

Marine,J'ai-tropAutrement convaincant, dans une forme plus modeste et épurée, ce que nous propose la comédienne et metteur en scène Stella Serfaty avec son spectacle « J’ai trop trimé » : un regard plus intimiste sur les ravages que provoque justement ce système économique, sur les femmes au travail plus précisément. Des témoignages recueillis par la sociologue Nadine Jasmin. Cinq portraits de femmes, de l’ouvrière à la patronne d’une petite entreprise qui, chacune à leur façon, démontent les mécanismes sociaux et blocages qu’elles ont subi au travail… Des paroles brutes, fortes et émouvantes où l’une dénonce le pouvoir hégémonique de la hiérarchie masculine et l’autre le manque de prise en compte des revendications spécifiques aux femmes dans les organisations syndicales : ici, on est loin de la langue de bois, du discours convenu !

Il en est de même avec « Entre-temps, j’ai continué à vivre », de Jacques Hadjaje : sur un terreau commun, dans l’est de la France où l’on vient de fermer le dernier puits de mine, cinq hommes et femmes tentent de s’inventer un avenir ! Une tâche ardue, lorsque le travail a déserté le quotidien des jours ou se révèle simple occupation, où il faut apprendre à retisser des liens sociaux ou bien, tout bonnement, réapprendre à vivre, autrement… « La mine n’est pas le sujet d’« Entre-temps… », commente l’auteur et metteur en scène, « pourtant elle est le seul personnage récurrent du texte. Elle témoigne d’un « avant », elle symbolise les rêves floués. Les personnages ont la volonté de s’en sortir mais à chaque pas le sol menace de se dérober : c’est plein de trous, plein de galeries là-dessous, un vrai gruyère ! ». Alors, avec ou sans travail, un seul objectif : se battre pour la vie, l’avenir, contre toutes les morts annoncées…

 

Co Elisabeth Carecchio

Co Elisabeth Carecchio

Avec « La grande et fabuleuse histoire du commerce », Joël Pommerat porte certes un regard aiguisé sur une profession bien spécifique, les démarcheurs à domicile, mais il en profite surtout pour dénoncer la société de consommation dans laquelle nous vivons. Là encore, ils sont cinq, cinq hommes qui passent leurs journées à sonner aux portes pour vendre leur marchandise. Peu importe sa nature, une arme à feu, une encyclopédie, une chose qui ne sert à rien… Et dans la solitude de leur chambre d’hôtel, les vendeurs de se retrouver pour faire le bilan de la journée, annoncer aux autres « combien ils en ont placé », avec quels stratagèmes entre mensonge et vérité : qu’il soit stagiaire ou aguerri, novice ou expert du porte à porte, chacun est rivé à sa performance, salaire et avenir professionnel en dépendent !

Dans le clair-obscur des projecteurs, réussite ou fiasco d’une journée de vente s’entrechoquent ! Des hommes éreintés de fatigue, désespérés de n’avoir atteint leur objectif, usés d’abuser de ce petit jeu de la vérité et du mensonge pour flouer le client : un spectacle fort, poignant, la mise en abîme d’une société à la dérive. « Avec ce spectacle, je voulais montrer comment ces ouvriers du commerce sont partie prenante et victime du système économique dans lequel ils vivent », souligne Joël Pommerat, « en choisissant de représenter deux groupes de vendeurs à deux périodes historiques éloignées de trente ans, je voulais montrer également comment le système avait évolué, devenant plus sensible et plus humain en apparence dans la période moderne mais encore plus violent en réalité et déshumanisant ». Et de dénoncer « une société imprégnée de logique commerciale et commerçante, dans laquelle vendre et acheter sont aussi naturels que marcher, manger, respirer… ».

Où tout s’achète et se vend, est-il loisible d’ajouter : la force de travail, la valeur du travail, la beauté du travail. Pour n’en retenir que son poids marchand pour l’un, sa marge de profit pour l’autre… Aussi, quand la scène interpelle aussi fortement l’univers du travail et ses acteurs sociaux, un seul mot d’ordre : pousser la porte du théâtre ! Yonnel Liégeois

La finance en alexandrins !

Étrange ouvrage que celui de Frédéric Lordon, économiste patenté et philosophe ! D’un retournement l’autre se veut une « comédie sérieuse sur la crise financière en quatre actes, et en alexandrins »… Non, vous ne rêvez pas : il s’agit bien de cette forme ancienne d’écriture, le vers à douze pieds, qui nous donne à lire la crise de la finance mondiale. En scène le Président de la République et ses conseillers, banquiers et traders, gouverneur de la banque de France et journaliste : tous les acteurs sont en place, la comédie peut commencer ! Un texte où les répliques fusent d’un acte à l’autre, derrière le rire, l’horreur d’un système financier décortiqué sans complaisance. Mieux ou aussi bien qu’un volumineux traité de sciences économiques, sous couvert de la farce ou de la pochade, un ouvrage qui permet au lecteur de pénétrer plus avant dans les arcanes mentales et les raisonnements machiavéliques des cyniques maîtres de la finance.

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Yeug Faï et la Chine au travail

Issu d’une grande famille de marionnettistes, Yeug Faï présente au Théâtre Sylvia Monfort, du 04 au 15/02, « Blue jeans ». Entre gaines et chiffons, réalisme et poésie, un spectacle fort émouvant et dérangeant qui donne à voir la réalité du travail des enfants dans les usines chinoises de textile.

 

 

 blue1Si le jeans est traditionnellement de couleur bleue, la petite fille ne quittera que rarement son manteau rouge. Rouge sang, rouge douleur, rouge misère pour Jasmin, cette enfant honteusement exploitée sur les chaînes textile des grandes usines étrangères, et de leurs sous-traitants, implantées en Chine pour produire à bas prix : près de 70% de la production mondiale du célèbre pantalon est réalisée dans la région de Canton… Aussi, ils sont des millions à quitter leur campagne et leur mode de vie traditionnel pour rejoindre ces diverses « villes champignons » où sont implantés les immenses complexes industriels. Une lourde responsabilité pour les donneurs d’ordre, les grandes marques occidentales, qui apprécient le bas coût de la main d’œuvre, bafouent les règles de l’O.I.T., l’Organisation Internationale du Travail, et ferment les yeux sur cet esclavagisme des temps modernes.

Avec ses marionnettes à gaine hautement expressives, le metteur en scène Yeung Faï nous donne donc à voir dans « Blue Jeans » la face cachée de cette exploitation mondialisée pour le plus grand profit du commerce international. Une main d’œuvre au coût le plus bas, des conditions de travail moyenâgeuses, des journées de labeur interminables : tel est le sort de milliers d’enfants en Chine, en particulier des filles, qui s’en vont grossir les bataillons d’ouvrières des grandes villes ! Jasmin, comme tant d’autres, n’échappe pas à ce triste sort. Sa famille, des paysans courageux et aimants mais sans moyens pour faire face à des récoltes catastrophiques,  se voit contrainte de vendre leur fille à des rabatteurs qui écument villages et campagnes.

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Après le succès de son premier spectacle, « Hand stories », Yueng Faï plonge son regard au cœur de son pays d’origine. Pour en explorer la cuisante actualité sociale, à partir des documentaires du réalisateur américain Greg Conn Jr. dévoilant à la face du monde comment étaient fabriqués les jeans. Une problématique de la réalité du travail quotidien que le marionnettiste chinois saisit à bras le corps pour offrir au public une fable visuelle à grande portée réaliste, d’une implacable force politique et en même temps d’une rare densité poétique. La réalité ouvrière élevée au rang de la tragédie antique.

blue3D’un tableau l’autre, d’une poignante beauté et d’une forte intensité dramatique, les poupées de chiffon nous plongent dans un univers industriel digne du XIXème siècle où tout est dit, montré, dénoncé. Sans didactisme, bien au contraire, avec force poésie et sensibilité, voire avec humour comme dans cette fameuse scène de combat de kung-fu, pour pleurer et s’émouvoir encore plus fort du destin tragique de la jeune Jasmin et de ses consoeurs. Un spectacle d’une rare qualité visuelle, qui allie prouesses techniques et audaces dramaturgiques, pour alerter chacun sur la face cachée d’une exploitation et d’une mondialisation industrielles qui sacrifient avenir et jeunesse au nom d’une rentabilité à outrance. Yonnel Liégeois

Mon_combat_pour_les_ouvriers_chinois_hdVient de paraître aux éditions Michel Lafon « Mon combat pour les ouvriers chinois », le livre-témoignage de Han Dongfang. Plus qu’un récit de vie, l’ancien employé des chemin de fer et fondateur du premier syndicat indépendant de Chine y raconte surtout par le menu la condition ouvrière dans son pays. Emprisonné durant deux ans au lendemain des événements tragiques de la place Tiananmen auxquels il prend part en 1989, transféré aux États-Unis pour raison médicale puis exilé à Hong Kong, il poursuit le combat en faveur des travailleurs chinois en fondant le China Labour Bulletin et en animant une émission sur Radio free Asia.

Un homme et un militant intègre aux solides convictions, d’une sérénité et d’un sens de l’écoute extraordinaires au cœur des épreuves et des contradictions, tiraillé entre le désir urgent de changements radicaux et la nécessité d’agir en s’appuyant sur les règles et lois édictées par le PCC. Un leader charismatique qui affirme sa foi en l’avenir et en la capacité de mobilisation de ses concitoyens et de la classe ouvrière chinoise. Un document de première main, émouvant et captivant, lucide et sans concession, sur la réalité sociale de l’une des plus grandes puissances du monde économique et industriel.

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Rosanvallon et les invisibles

Sociologue et historien des idées, professeur au Collège de France, Pierre Rosanvallon dirige avec Pauline Peretz une nouvelle collection qu’ils ont créée au Seuil, « Raconter la vie – Le roman vrai de la société française ». Une initiative éditoriale, couplée avec un site internet au titre éponyme. Un travail d’intelligence collective pour faire reculer la société de défiance par connaissance mutuelle.

Dans un ouvrage de quatre-vingt pages tout au plus, la journaliste Eve Charrin nous embarque dans le quotidien des chauffeurs livreurs, hommes et femmes, qui ravitaillent nos villes. Ici, Paris et sa périphérie… « La course ou la ville » est un petit reportage au ton vif. Ces chauffeurs livreurs, on les suit à toute vitesse, plus souvent encore nous les voyons pris dans les embarras de Paris qu’on leur reproche tant de provoquer.  Ils sont sous le règne de l’urgence absolue, de la norme, du GPS, du carnet de route électronique, des contraintes de circulation et de stationnement, d’injonctions paradoxales. On entend leurs propos, on éprouve leur patience, on serre nos poings avec eux.

Nous sommes saisis par l’exercice difficile de leur métier : oui, c’est bien un métier avec ses savoirs,  savoir-faire et savoir-vivre !  Pas facile. On entre en empathie. Tout simplement, on comprend. On découvre l’évolution actuelle de la profession, ses conditions d’exercices : nouveau gabarit des véhicules, réaménagements urbains, nouvelles technologies et normes.  Il y a aussi le mouchard télé-électronique qui contrôle en temps réel itinéraires et horaires… la courseCe qui laisse peu de place à l’autonomie de pensée et de mouvement alors que, dans le même temps, elle est requise par le travail réel ! Bah…, avec tout ça on se débrouille et ça marche ! Pourtant on ne triche pas avec la consigne, on joue intelligemment avec elle ! Le lecteur sourit  même parfois parce que c’est rusé : « tiens ça je n’y aurais pas pensé ! ».

On pleure peu en lisant ce livre. Nous apitoyer n’est pas son ressort. Ce qu’il veut nous faire éprouver, c’est d’abord la force de résistance : l’inventivité et l’imagination quotidienne pour bien « faire son boulot » quoiqu’il en coûte ! Et la souffrance vient  que cela ne soit pas vu, reconnu et même parfois méchamment nié, d’être comme transparents, invisibles. Nous ne parlons pas seulement là de l’absence du regard que porte sur votre travail le patron, – d’ailleurs Farid Zeitouni, l’un des chauffeurs, n’est-il pas son  propre employeur ? -, mais  peut-être pire,  de celui des clients et des populations des quartiers.

Imagination et réactivité dans des situations inattendues, rapidité et intelligence des gestes, attitudes et comportements revendicatifs nouveaux, expressions imagées et bien parlantes, transmissions de combines, ébauches de nouvelles solidarités, stratégies professionnelles, mais aussi syndicales plus malignes. L’action syndicale ici cadre heureusement peu avec le pesant et correct militantisme auquel nous nous sommes habitués ! Nous sommes loin du discours  militant où l’on ne parle que la langue recuite, redondante d’une opinion reçue d’ailleurs. « Pour voir loin, il faut y regarder de près », professait Pierre Dac avec humour et intelligence. Voilà ce que justement nous offre ce livre : voir au plus près !  Il fut un temps où l’ancien ministre Jack Ralite, homme de culture, parlait de « l’expert du quotidien ». Nous y sommes. Ce texte nous livre l’expertise sensible des chauffeurs-livreurs. Cette expertise n’est pas destinée aux seules sociétés « savantes », politiques, syndicales ou médiatiques, elle s’adresse à nous tous, à tout un chacun. Elle est destinée à se tisser à d’autres textes venant d’autres espaces délaissés, de ces lieux auxquels on n’attache pas d’intérêt où vivent et travaillent des « invisibles ». Ceux dont on ne fait pas cas, par défiance ou méfiance, autrement qu’en les stigmatisant.

On l’aura compris, ce livre ne nous enferme pas dans le monde clos de la logistique urbaine et du « dernier kilomètre », qu’il nous faudrait examiner avec un regard d’entomologiste ! Il s’agit ici de mettre en mouvement le lecteur en le décentrant de son propre monde,  en lui ouvrant l’ouïe et la vue sur des espaces et des mondes inconnus, en le libérant de préjugés pour qu’il en découvre les richesses insoupçonnées. Pour lui donner confiance et prise sur le réel. Et qu’il fasse société. Une puissance d’entrainement !« La course ou la ville » est parfaitement écrit. Une plume alerte, délivrée de tout préjugé, tout en demeurant au plus prés du langage immédiat de la vie. Ce qui l’éloigne des affres doloristes où tombent trop souvent les témoignages bruts, voire de nombreuses investigations, qui n’en sont d’ailleurs pas, à prétention journalistique lorsqu’elles se fondent plus sur une « vérité » préconstituée que sur le risque pris  de la recherche. Grâce à cette prise du réel par l’écriture, à sa force sensible, l’ouvrage tient et nous emporte. On trouvera également  en trois ou quatre pages, en fin de volume, quelques définitions et chiffres clefs présentant la profession de manière succincte, mais ici suffisante, pour permettre une nécessaire contextualisation. 

Ce petit livre n’est évidemment pas exhaustif, il n’exclut pas d’autres apports que pourraient être ceux d’une approche plus littéraire ou d’une démarche de type plus scientifique. parlementLe projet éditorial de la collection, au contraire, entend favoriser le croisement d’écritures et d’approches multiples : le langage immédiat du vécu, celui de la  sociologie, de l’investigation journalistique, de l’enquête ethnographique, de la littérature. « Nous cherchons à que ces écritures se fécondent mutuellement. Notre objectif est d’abattre les murailles et les hiérarchies qui les séparent » livrait sur France-Inter, à peu de choses près,  Pierre Rosanvallon, l’auteur du « texte-manifeste » de la collection, « Le parlement des invisibles ».

« Raconter la vie – Le roman vrai de la société française » s’articule d’ailleurs à un site internet interactif au titre éponyme, mis en ligne conjointement pour faire synergie et créer ce « Parlement des invisibles » en vue de rebondir, de poursuivre autrement et de multiplier les approches, les expériences, les savoirs. Et ainsi donner centralité et  pleine dynamique démocratique au projet ! D’où l’objectif défini par Pierre Rosanvallon, dans les colonnes du quotidien Libération : contribuer « à produire véritablement du commun à partir d’un déchiffrement sensible du monde, de sortir de la terrible ignorance dans laquelle nous sommes les uns des autres. « Recréer du lien, de la confiance, c’est partager des expériences », pour reprendre le mot de Michelet ».

Le tout visant à l’essor de ce mouvement social d’un type nouveau qu’appelle de ses vœux Pierre Rosanvallon : écrire ensemble le roman vrai de la société française. Jean-Pierre Burdin

 

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Denis Robert, le justicier de la finance

Journaliste et écrivain, Denis Robert a révélé au monde l’affaire Clearstream. La multinationale s’est acharnée contre lui pendant dix ans avant de perdre tous ses procès. Son dernier livre, « Vue imprenable sur la folie du monde », parle de la Lorraine et de la finance. Une « fiction » autobiographique entremêlée de faits hallucinants, mais authentiques.

Régis Frutier – Dans votre livre, vous révélez des éléments extraordinaires sur les banques en  écrivant « j’ai enquêté, démonté les scandales des circuits occultes de la finance mondiale et puis derrière, rien. Rien ne change ». Est-ce votre état d’esprit ?

Co Thierry Nectoux

Co Thierry Nectoux

Denis Robert –  Pas tout-à-fait. Effectivement, je cite un extrait d’un rapport de l’ONU où apparaît le chiffre de 378 milliards de dollars qui ont été blanchis en provenance des cartels mexicains pour renflouer la « Wachovia ». Ce montant absolument incroyable pour une seule banque, je l’ai vérifié. Il montre que c’est l’argent de la drogue qui a renfloué les banques après la crise de 2008. Mais il est faux de dire qu’après mes travaux, il n’y a rien. Il y a des répercussions sur le réel. Mon enquête sur Clearstream permet aujourd’hui à des économistes de sortir des livres sur les paradis fiscaux et, sans elle, il n’y aurait pas eu cette prise de conscience. Le moment fondateur ? C’est l’appel de Genève du 1er octobre 1996 où nous avons mis autour d’une table sept magistrats européens qui dénoncent l’absence de moyens pour combattre le blanchiment d’argent au niveau européen. Ces discours sont aujourd’hui repris par Hollande, Cameron et même Merkel. Sans mes travaux, nous n’en serions pas là !

R.F. – D’ailleurs, c’est par là que démarre « Vue imprenable sur le monde »…

D.R. – En effet, j’explique que Hollande et Moscovici reprennent quasiment mot pour mot le texte de l’appel de Genève. Et j’interroge alors sur cette question : quel est le statut de la vérité dans nos sociétés aujourd’hui ? C’est-à-dire, comment faire passer une vérité ? On voit bien que ce que je dis est vrai, même judiciairement, et pourtant il ne se passe rien. Cela veut dire que le monde politique dépense une énergie folle à fuir cette vérité et à fabriquer des mensonges qui ne débouchent pas sur les vrais problèmes. Le problème fondamental c’est celui de l’argent : pourquoi le travail des hommes qui produit les richesses n’enrichit-il pas les pays ? On en arrive donc aux paradis fiscaux, au système financier, etc… Comme journaliste ou écrivain, je me demande pourquoi les politiques ne s’y attaquent pas. La réponse ? En face se trouve l’un des lobbies les plus puissants de la planète, le lobby bancaire, qu’on peut aussi appeler la finance internationale. Pourtant, on peut identifier les personnes : quand je parle de la bande des Rockefeller, Goldman Sachs, Paribas, ce sont là mes adversaires !

 R.F. – Le candidat François Hollande, dans son discours du Bourget, dit que son adversaire est la finance. Vous utilisez des mots semblables …

D.R. –  Et pour cause ! Le discours du Bourget me fait sourire. Je l’avais lu quatre ou cinq jours avant, ses inspirateurs m’avaient téléphoné…. François Hollande a lu une note que je lui ai écrite précédemment. Cette note m’avait été demandée par Dominique Gros, le maire de Metz. François Hollande la lit, vient à Metz et demande à me voir : ça dure cinq minutes. Ces conseillers m’ont ensuite envoyé le projet de discours pour avis. J’ai donné deux ou trois idées, mais quand il fut prononcé, tout était devenu abstraction. Le discours original était beaucoup plus concret, il citait des noms de banques… C’est un moment très intéressant, là se joue la campagne politique pour le candidat Hollande : s’il commence au Bourget à citer BNP Paribas, Clearstream ou Euroclear, il aurait été concret, aurait gagné des voix. Mais comme il est malin, il ne va pas les citer et faire son numéro sur la finance, cette abstraction… Pourquoi ne les cite-t-il pas ? Parce qu’il est un homme de compromis, il ne veut pas se payer Goldman Sachs, quoi ! Ses conseillers lui demandent de ne pas se mettre le monde de la finance à dos. François Hollande pense, une fois au pouvoir, qu’il sera difficile de l’affronter. Je crois qu’il se trompe, c’est un très mauvais calcul politique, il est encore dans le schéma de pensée des années 2000 où l’on craignait qu’on ne s’en sorte pas s’il y a un krach bancaire.

 R.F. – Que signifie le titre de votre livre, « Vue imprenable sur la folie du Monde » ?

COUV_Vue imprenable sur la folie du monde-HDD.R. – C’est l’histoire de la fin d’un monde. Les rapports sont de plus en plus tendus, ça peut exploser à tout moment. Mais on ne sait pas d’où ça peut partir, d’un procès d’Assises qui dégénère, d’une injustice qui fera flamber les banlieues. Il n’y a pas de positif, pas de prise de conscience au sens marxiste. Au contraire, il y a un endoctrinement planétaire : les médias font passer le message qu’ailleurs c’est pire et qu’ici c’est mieux qu’ailleurs… Je fais ce constat à partir d’ici, de la Moselle et de la Lorraine où je suis témoin depuis trente ans des vagues de licenciements. Tout a commencé avec la crise du textile, la fermeture des mines, de la sidérurgie. La paupérisation s’est généralisée. Malgré tout, il y a encore une identité positive dans cette région, pas au sens ethnique – nous sommes une région de sang mêlés -, mais dans le sens où nous sommes peut-être moins défaitistes qu’ailleurs. Dans le livre, je donne l’exemple du forain qui vend des sapins de Noël et qui roule dans un 4×4 rutilant. A ma question sur la bonne marche de ses affaires, il me répond « oui, peut être un peu moins bien que l’an dernier, mais de toute façon les pauvres achèteront toujours des sapins à Noël ». C’est pareil pour les fêtes foraines, les parents en raffolent pour leurs enfants. Depuis, je regarde les manèges forains dans les villages où je passe et je remarque qu’effectivement ils sont toujours autant fréquentés. Pour moi, c’est un indice qui a autant de pertinence qu’un sondage. Le jour où il n’y aura plus personne, on pourra dire qu’on est vraiment dans la mouise ! Encore que tout récemment, je me suis aperçu qu’il y avait moins de monde…

 R.F. – Que vous évoquent la fin des hauts-fourneaux, et celle de… Jérôme Cahuzac ?

Co Thierry Nectoux

Co Thierry Nectoux

D.R. – Dans un cas comme Florange, j’ai eu tendance à penser que tout était de la faute de Mittal. A la réflexion, l’infamie date de la vente de la sidérurgie et du plan acier qu’ont concocté les technocrates pour avoir la paix. Dans ce combat, ont émergé des figures emblématiques, tel Édouard Martin, je vois aussi comment il s’est fait avoir. Bien qu’il ait prétendu le contraire, je crois que Montebourg, que je connais par ailleurs, n’a jamais voulu démissionner. Il y avait ce plan de nationalisation provisoire, il fallait le faire mais ils ne se sont pas assez battus sur le dossier. S’il faut classer mon livre dans une catégorie, c’est effectivement une fiction. Cependant, ce que j’y raconte sur Cahuzac est rigoureusement exact. Je lui ai proposé d’écrire son histoire, je pensais qu’il était dans une espèce de démarche de rédemption qui avait de l’intérêt. Je lui ai envoyé un courriel en ce sens et il y était plutôt favorable. Par la suite, j’ai appris qu’il avait l’intention de faire appel à un « nègre ». Si c’est le cas, je pense que c’est parce qu’il ne veut pas dire toute la vérité pour continuer son business. Il aura certainement utilisé le contenu de mon courriel comme moyen de pression pour obtenir ce qu’il veut ! Propos recueillis par Régis Frutier

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Juliette, madame Nour

Après trente ans de carrière et quelques « Disque d’or » à son actif, Juliette n’en poursuit pas moins sa quête chansonnière. Signant de son nom pour la première fois son dernier CD, sillonnant aujourd’hui les routes de France et de Navarre  avec « Nour ».

 

Juliette1La signification de « Nour » ? « Un nom arabe venu d’un grand-père kabyle, Noureddine, un beau nom qui signifie Lumière de la religion », commente Juliette. Et la lumière, la chanteuse la fait au fil de dix chansons qui mélangent pêle-mêle amour et rébellion, humour et poésie pour compatir avec toutes ses consœurs, femmes battues dans « Une petite robe noire », louer sans souci « L’éternel féminin » autant que la fille « Belle et rebelle », ne pas rougir de honte d’avoir « Les doigts dans le nez » et se moquer sans vergogne des contes de fée et autre « Légende »… Un bel album ciselé au fil de l’actualité, Nour justement, pour chanter le droit de mourir dans la dignité ou bien celui d’aimer qui vous voudrez. Des paroles et des musiques alertes servies par sa bande de musiciens et de copains, dont l’inénarrable François Morel. De belles chansons, mieux encore des chansons « re-belles », comme toujours…

Salle comble en cette soirée parisienne. Le public accueille l’une de ses divas, toute en rondeurs dans son costume de scène. Comme le nez de Cyrano, Juliette au micro, c’est un pic, c’est un roc, c’est un véritable phénomène : faisant son numéro entre chaque chanson, interpellant le public de sa gouaille poétique avec humour ou émotion en fonction de son inspiration, prenant véritablement plaisir à communier ainsi avec la salle. En totale complicité avec sa bande de musiciens qui jouent le jeu à la perfection… « Plus que tout, j’aime la scène et la rencontre avec « les gens » ! », confesse la gamine qui fit ses gammes à Toulouse, « c’est là que la création prend tout sons sens, puisqu’elle se renouvelle chaque soir selon les ambiances, les envies, l’énergie ».

juliette-4En 2006, « Mutatis Mutandis », un précédent album, l’avait couronnée d’une Victoire de la Musique, mais Juliette n’est pas femme à se reposer sur ses lauriers. Deux ans plus tard, elle nous offrait ses « Bijoux et babioles » qui, d’un titre à l’autre, dérapait sans prévenir entre la rigolade des « Lapins » de François Morel, l’humour noir de la « Tyrolienne haineuse » de Pierre Dac et le sérieux d’un « Aller sans retour »… En 2011,  » enfant de Thorez et de Jacques Duclos « , enfant de la  » Rue Roger Salengro « , elle nous l’affirmait pourtant sans détour, elle était  » No Parano « . Un album de douze chansons où faisaient bon ménage Salvatore Adamo, Serge Gainsbourg, Jacques Prévert et Victor Hugo, un album qui mêlait encore une fois frivolité et autodérision dans une polyphonie de styles musicaux.

« Il y a tout à la fois continuité et rupture entre mes divers albums, des thèmes communs qu’ils soient musicaux ou textuels », commente l’envoûtante Juliette. « Mutatis Mutandis était plus « brillant », plus latin, dans tous les sens du terme ! Même s’il reste dans la même veine – il y a encore de la bossa, de la milonga, des sons pseudo-orientaux -, « Bijoux et babioles » se révélait d’une facture plus intimiste ». Et « Nour », le dernier né ? « Un opus plus contrasté que d’habitude », confesse Juliette. Un rythme de funk pour « Belle et rebelle », de la musique celtique sur « Jean-Marie de Kervadec », des touches de hard rock avec « L’éternel féminin »… « J’ai une large palette de goûts, j’aime tous les styles et je n’hésite pas à en user pour colorier mon univers ».

Promo-2Juliette ? Une auteure-interprète qui ne se gêne pas, tant par ses propos que par ses chansons, d’afficher la couleur, revendiquant simplement une conscience politique comme tout citoyen… A gauche, résolument à gauche ! Ainsi en allait-t-il déjà pour son émouvant et superbe « Aller-retour » dans le précédent album, un hommage à tous ces exilés contraints de quitter leur terre comme le fit son grand-père kabyle quelques décennies plus tôt. « J’ai été fort touchée par les reportages montrant les exilés en attente de passer en Angleterre, à Calais et dans sa région.  » Le racisme est une réalité intolérable « , confie Juliette, « la bêtise et la haine sont toujours présentes et bien vivantes. Je crois qu’il n’y a que de réelles volontés politiques pour tenter d’arranger un peu les choses. Et l’éducation devrait être au centre de toutes les préoccupations de notre monde en déglingue ».

Pas étonnant, donc, qu’aujourd’hui la dénommée Juliette Noureddine nomme « Nour » son dernier opus : que toute la lumière soit faîte sur la connerie de notre temps entre petits bonheurs et grands malheurs ! Entre rire et gravité, amour et colère, dérision et rébellion. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

« Nour », par Juliette. Un CD Polydor/Universal, 17€. En tournée nationale à partir de janvier 2014.

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Sonnet père et fille, Billancourt à la page

Il travailla durant près de vingt ans aux forges de Renault – Billancourt. Sous la plume de sa fille Martine, Amand Sonnet et ses camarades de labeur revivent dans Atelier 62. Disponible, désormais, en édition de poche.

 

SonnetElle en a fait des pas, Martine enfant, à tenter de suivre ceux de son père, « ce marcheur décidé » au point d’en perdre sa fille dans le métro ! Direction Orly, Saint Ouen et ses puces, Montreuil mais jamais Billancourt, la forteresse ouvrière… Alors Martine Sonnet, adulte et seule, ose enfin se rendre là où son père travailla seize ans durant, pour en faire quelques clichés, « aller voir ce qu’il en était advenu de l’atelier 62 et de tous les autres ». Et y découvrir le vide, partout… « Plus de forges,… quelques bâtiments encore debout, éventrés, étripés, et des pans de mur qui restent. Dérisoires, désignifiés. Ceux qu’on gardera sans doute, pour faire bien, dire que la preuve qu’on s’en souvient de l’histoire et des hommes qui l’ont faîte… Le lundi suivant je récupère mes photos, ratées, les deux films, toutes… Comme si je n’avais rien vu à Billancourt. Parce qu’il n’y a plus rien à voir à Billancourt ».

renaultPlus grand chose à voir, certainement, mais beaucoup à dire, à écrire et à lire sur Billancourt : plus de 200 pages émouvantes et poignantes, où la fille Sonnet conte le quotidien d’Amand son père et de ces milliers d’ouvriers « sous leurs casquettes qui franchissaient les portails, les passerelles, … perspectives comme en entonnoir que cherchaient les photographes quand ils les prenaient » ! À l’histoire de ces chaînes d’immigrés venus d’Algérie ou d’ailleurs, elle y ajoute donc celle de cet immigré de l’intérieur, ce forgeron normand qui, dans les années cinquante, abandonne l’établi familial pour la capitale et sa célèbre île à voitures. Pendant cinq ans, avant de trouver un logement en banlieue parisienne, l’homme à la quarantaine prendra le train chaque fin de semaine pour retrouver femme et enfants à « Saint Laurent-Céaucé (Orne) / Charronnage et forge – Amand Sonnet », là où la lignée est installée depuis des siècles.

SonnetHistorienne spécialisée sur la question des femmes, ingénieur de recherche au CNRS, Martine Sonnet mêle avec saveur et talent cette quête d’identité personnelle et collective. Fidèle à ses sources certes, fouinant dans les archives de la direction, les collections de L’Humanité et celles de L’Écho des Métallos de la CGT de Billancourt, mais se refusant à écrire l’histoire des Renault… Qu’on ne s’y méprenne, avec Atelier 62 la narratrice n’ambitionne point à faire œuvre d’historienne, elle est d’abord une auteure qui, alternant d’un chapitre à l’autre en chiffres arabe et romain, décline cette épopée des « Trente Glorieuses » entre l’intime et le général, les souvenirs personnels et les témoignages collectifs, les rares écrits familiaux et les articles syndicaux. À la façon des Beinstingel, Bon, Bergounioux et Michon, cette génération d’écrivains pour qui l’usine ou le bureau, la geste des hommes au labeur ou sans travail, le quotidien des « gens de peu » et la singularité de toutes ces « vies minuscules » sont matériaux privilégiés d’écriture…

51RD8B22V9L._SX385_Le déclic, justement, pour Martine Sonnet ? La visite de l’exposition des photos d’Antoine Stéphani (« Billancourt », Le Cercle d’Art, 39€) au théâtre de Malakoff en 2005 lors des représentations de « Daewoo », la pièce de François Bon mise en scène par Charles Tordjman… « Magnifiques ces photographies, surtout celles des vestiaires avec les vestiges de ces étiquettes collées et décollées. La seule trace, bien éphémère, de tous ces hommes qui sont passés là, dont mon père… ». Révolte des banlieues, deuil familial, richesse d’un travail professionnel interdisciplinaire avec sociologues et autres chercheurs, distance que l’Amand « pas un causeux » a toujours mis entre l’usine et son HLM, quatre motivations qui convainquent la cadette de la fratrie Sonnet : il lui faut écrire, raconter, décrire. Les conditions de travail, l’usure ou la mort avant l’âge de la retraite, la mesquinerie voire l’ignominie de la direction de la Régie et de ses petits chefs, la noblesse autant que l’enfer des forçats employés aux forges de Billancourt, le labeur journalier du charron de Ceaucé à l’atelier 62 dans les années 60 : des pages à l’écriture sèche, sans pathos ni adjectif superflus où chacun pourtant, avec émotion et tendresse partagées, fils ou fille de rien, y reconnaît entre les lignes la trace de son propre père, cheminot, mineur ou métallo. Au temps où le métier primait sur l’emploi, au temps où le faire et le savoir-faire faisaient encore sens.

Photo-montage des clichés de Robert Doisneau

Photo-montage des clichés de Robert Doisneau

« Je n’ai pas voulu sombrer dans le nostalgique ou le pittoresque », témoigne Martine Sonnet. « La forme de l’écriture s’est imposée d’elle-même : toujours chercher le mot le plus simple pour en dire le maximum, la phrase la plus économique, courte et précise, réduite à l’indispensable ». Après le refus du manuscrit par dix-huit éditeurs, et pas des moindres, une petite maison de province, Le temps qu’il fait, le retient. Pour le bonheur aujourd’hui de milliers de lecteurs. « Je suis étonnée et surprise de l’accueil enthousiaste que le public a réservé à mon livre, de l’émotion suscitée », confesse l’auteure sans fausse pudeur. C’est que Atelier 62 subvertit les genres littéraires pour toucher l’indicible, l’authentique : une déclaration d’amour feutrée pour un père au corps mutilé par le labeur autant qu’un long cri de colère contre ses exploiteurs judicieusement démasqués, une saga familiale aux couleurs savoureuses dans cette banlieue pas encore désœuvrée autant qu’une grande fresque sociale à la mémoire de cette classe ouvrière qui reconstruisait le pays. Comme la Commune, elle n’est pas morte d’ailleurs, souligne Martine Sonnet, juste plus discrète, plus atomisée sous le joug du temps partiel, du chômage et des délocalisations…

À chaque retour de Normandie, l’été déclinant, Amand Sonnet avait coutume d’apposer une pancarte sur la maison familiale, orpheline de ses occupants : « Fermeture pour travail annuel du 1er septembre au 31 juillet ». Les bouches s’ouvrent désormais. Et fièrement, superbement. « Charonnage et forge – Saint Laurent-Céaucé (Orne) », Sonnet père et fille, de la belle ouvrage. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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Siméon, le rebelle du Verbe

Directeur du Printemps des Poètes, lui-même « poète associé » au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, Jean-Pierre Siméon fustige dans un court mais iconoclaste essai les gens de théâtre qui se la jouent « trop sérieux ». Prônant, en une belle langue, le retour à l’émotion partagée.

 

 

Yonnel Liegeois – Privilégiant l’émotion au didactisme, vous reprochez au théâtre contemporain de trop souvent « faire l’important ».
Siméon2Jean-Pierre Siméon – Le théâtre public, le théâtre d’art, celui qui m’importe et vis-à-vis duquel je suis donc le plus exigeant, s’est laissé entraîner ces dernières décennies vers un esthétisme froid par peur du sentiment, de l’émotion, en un mot du « pathos ». Je n’ai rien contre l’esprit de sérieux et le didactisme mais on est tombé dans un excès de formalisme savant, de démonstration conceptuelle brillante et virtuose. Cette obsession de la mise à distance interdit peu ou prou le plaisir naïf et spontané.  Or, je crois que le théâtre doit être d’abord le lieu d’une émotion partagée, que l’émotion n’interdit pas la pensée, que le théâtre est précisément l’occasion d’une émotion qui ouvre à la réflexion.

Y.L. – « Le théâtre, la poésie, c’est essentiel mais ce n’est pas grave… », affirmez-vous dans « Quel théâtre pour aujourd’hui ? Petite contribution au débat sur les travers du théâtre contemporain ». Un propos iconoclaste, pour un auteur lui-même « poète associé » au TNP de Villeurbanne ?
J-P.S.Je crois à la nécessité, à l’urgence même du théâtre et plus généralement de la poésie, du partage de l’art dans la cité. Cela est essentiel en effet, il s’agit de préserver et de manifester pour tous, au sein de la communauté humaine, l’effort de la pensée, le questionnement comme acte de conscience libre, la présence d’un langage non servile. Mais l’importance de ces enjeux, si on veut qu’elle soit partagée par ceux qui les ignorent ou qui y sont indifférents, doit s’accompagner d’une attitude ouverte, humble, généreuse de ceux qui les portent. Or je ressens pour ma part dans les lieux du théâtre, de l’art, la persistance d’une tonalité de sérieux à tout crin, une prétention implicite à l’excellence assurée d’elle-même qui ne sont pas engageantes  pour qui ne partage pas les codes, les us et coutumes de la communauté artistique. Ce n’est pas un problème si on se satisfait du public déjà acquis, celui qui a trouvé ses marques. Le problème que je pose dans cette formule provocante ? Si l’on ne veut pas renoncer à l’idéal des Copeau, Dasté, Vilar, d’élargir ce public, il faut veiller à ce qui sournoisement met à distance : une certaine sacralisation du geste artistique, les discours et comportements intimidants qui vont avec.

Y.L. – Vous assignez une haute fonction au théâtre ?
quel-theatre-pour-aujourd-hui-J-P.S.La fonction politique est inhérente au théâtre, depuis l’Antiquité. Songez que le théâtre est dans la cité ce lieu incroyable où l’on ne se rassemble que pour assister à la manifestation de la pensée, de la langue, du poème. Où l’on s’assemble pour penser l’humain et interroger la complexité du destin individuel et collectif. Cela ne sert à rien, sinon à alerter les consciences, à les rendre plus alertes, à les exercer au doute, au désir, à l’inconnu. Si l’on croit, comme c’est mon cas, qu’une société n’est vivable et amendable que si existent en elle des consciences éveillées, critiques et « pensantes », le théâtre, l’art partagé sont les moyens de cette émancipation. Le théâtre est donc, à mes yeux, une université populaire permanente

Y.L. – Vous rêvez d’un théâtre faisant scène ouverte du matin au soir. N’est-ce pas utopique ?
J-P.S. – Les théâtres ne sont ouverts généralement que 3 heures sur 24, à l’heure où tout le monde rentre chez soi ! Il y a là un paradoxe évident. Et pour ceux qui justement ne sortent pas, ils apparaissent alors comme des lieux fermés et inutiles. Je sais combien c’est difficile, mais je rêve donc de théâtres ouverts de jour où le public pourrait constater qu’en journée se prépare la fête du soir, où il pourrait, pourquoi pas le matin, le midi ou au « goûter », aller s’entendre dire un poème, boire un pot avec les artistes, rencontrer un auteur, assister à une heure de Beckett ou de Valletti… N’y aurait-il pas de public pour cela ? Voire… Christian Schiaretti (le directeur du TNP, ndlr) dit justement que le problème des 35 heures, ce sont les 5 heures. Que sont devenues ces heures gagnées ? Si le théâtre était réellement un lieu de vie, il pourrait être une alternative au stade ou au centre commercial qui ont préempté ce nouveau temps libre. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Né à Paris en 1950, agrégé de lettres modernes, passionné du verbe, Jean-Pierre Siméon écrit pour le théâtre mais il a surtout publié de nombreux recueils de poésie. Prix Apollinaire en 1994 et Max-Jacob en 2006. Son œuvre poétique est disponible chez Cheyne éditeur. À découvrir et à lire : « Stabat mater furiosa (suivi de) Soliloques » et « Le sentiment du monde ». Son dernier recueil paru, le « Traité des sentiments contraires » toujours chez le même éditeur.

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Saint-Étienne, le FRANCE à quai

Jusqu’au 28 février 2014, le mythique paquebot France accoste à Saint-Étienne. Au musée d’Art et d’Industrie de l’ancienne cité manufacturière… Entre « Design embarqué » et art de vivre, une superbe exposition qui emporte le public dans une originale croisière à bord du génie artistique et ouvrier de la France des années 60.

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Nostalgie quand tu nous tiens, Sardou n’est pas loin ! Même si l’on y préfère la chanson de Jean Ferrat interdite d’antenne jusqu’en 1971, »Ma France« , « celle qui construisit de ses mains vos usines » et le paquebot du même nom qui entama son voyage inaugural en 1962… Au départ du Havre, ce sont 2000 passagers qui prennent place à bord du navire, fleuron de la Compagnie Générale Transatlantique, pour effectuer une traversée de prestige et rallier New-York en cinq jours : la consécration, le triomphe pour le savoir-vivre et le savoir-faire à la Française !

FL006563_hrPour la construction de ce géant des mers, long de plus de 315 m et d’une vitesse de 30 nœuds, c’est le pays tout entier qui se mobilise sur ordre du Général : alors que l’État et la CGT ont paraphé le bon de commande du paquebot en juillet 1956, de retour aux affaires en 1958, De Gaulle exige de la Compagnie de faire appel uniquement aux ressources et compétences nationales, en contrepartie d’une subvention supplémentaire de 20% du prix de revient du navire ! Au point que le France s’imposera durablement dans l’imaginaire collectif, au même titre que le futur Concorde, comme l’œuvre industrielle emblématique de l’époque des « Trente Glorieuses ». A tout niveau de la recherche et de la création : innovations techniques et technologiques, arts décoratif et culinaire… Agencée en quatre espaces clairement identifiés (« L’emblème des années 60 », « La conception d’un bateau d’exception », « Luxe et raffinement sur mer », « L’art de vivre à la Française »), l’exposition de Saint-Étienne apporte paradoxalement un extraordinaire éclairage sur les atouts dont pouvait s’enorgueillir l’hexagone à cette époque-là. Pour devenir un parfait ambassadeur « made in France », le paquebot est sujet de toutes les attentions : confié d’abord aux mains des ouvriers des célèbres chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire, livré ensuite aux recherches des meilleurs concepteurs et ingénieurs, embelli enfin par les plus célèbres décorateurs de leur temps.

FL004424_hrSelon les spécialistes, le France va révolutionner la construction navale. Par ses ailerons stabilisateurs d’abord, par la nouvelle organisation spatiale du paquebot qui offre le même niveau de qualité à tous les passagers, de première ou de seconde classe… L’innovation majeure qui signera à jamais l’identité du bateau ? « Le chapeau de gendarme » qui couronne les deux cheminées, conçu dans un but très précis : rejeter fumée et suies loin des ponts où déambulent les passagers ! L’usage de matériaux insolites et modernes, ensuite, puisque le bois est banni comme matériau de décoration : le formica qui orne salons et salles à manger, le rilsan ou polyamide 11, découvert en France, qui sert pour les revêtements de fauteuils et les moquettes, la fibre de verre pour les rideaux, gaines d’aération, la piscine et… les canots de sauvetage ! Plus fort encore, on fait appel aux meilleurs aciers pour façonner hélices et lignes d’arbre, soit 900 tonnes de forge : près de 270 tonnes commandées aux aciéries du Creusot, le reste à la Compagnie des Aciéries et Forges de la Loire ainsi qu’à la Nantaise de Fonderie qui se spécialisera d’ailleurs dans les alliages de cuivre et la fabrication d’hélices…

FL012098_hrUne maquette grand format du bateau nous en livre tous les secrets. Et le premier, surprenant : tous les passagers sont logés à la même enseigne, tous jouissent des mêmes niveaux, tous peuvent profiter de l’ensemble du navire ! Autre révolution majeure pour l’époque : seules deux classes ont droit de cité sur le pont… Avec un confort quasi équivalent entre première et seconde classe, « la différence résidant essentiellement dans la décoration, plus sophistiquée et plus raffinée dans les suites et la 1ère », confirment les experts. En tout cas, le France offre à chacun le luxe d’un grand hôtel flottant. Outre la cuisine, mobilier et décoration : Le Corbusier proposa ses services, poliment refusés ! La compagnie Transatlantique était favorable aux plus grands noms de la création, pas au point cependant de faire appel à l’avant-garde et de lui donner carte blanche : il ne fallait certainement pas couler le bon goût de la clientèle et les critiques d’art ne manquèrent donc pas de faire entendre leurs voix discordantes sur les noms retenus. Parmi ceux-là, tombés quelque peu FL006419_hrdans l’oubli depuis : Jacques Dumond et Henri Lancel pour le mobilier, Coutaud et Gromaire pour les tapisseries, le grand artiste décorateur des années 60 Maxime Old pour le salon « Fontainebleau », l’une des pièces les plus luxueuses du paquebot qui pouvait recevoir jusqu’à 500 personnes les soirs de gala ! La fine fleur de la création française est pourtant présente à bord. A travers lithographies, aquarelles et plats en céramique : Picasso, Braque, Dufy… Sans oublier la célèbre Joconde qui reçut les honneurs du France lorsqu’elle embarqua en 1962 pour s’en aller faire risette outre-atlantique : les passagers n’eurent guère loisir d’en sourire, la belle voyagea telle une clandestine, dans un coffre-container surveillé nuit et jour jusqu’à l’accostage.

Outre les artistes et musiciens de renom qui animent réceptions et soirées de gala, l’ultime fierté de la Compagnie qui s’inspira des prestations offertes sur son précédent fleuron maritime, feu le « Normandie » ? La « brigade des cuisiniers », 170 au total à bord, qui fait voguer le prestige de la gastronomie française sur toutes les mers ! Au menu (cinq potages, deux poissons nobles, une spécialité régionale quotidienne…), les meilleurs ingrédients (bœuf du Charolais, veau de Charente, beurre de Normandie pour les pâtisseries…) arrosés des meilleurs crus de Bourgogne et de Bordeaux… La tradition en cuisine ? Essayer de ne jamais préparer deux fois le même plat sur une traversée ou une croisière, être en outre aux petits soins des palais américains qui raffolent des crêpes Suzette, des pêches melba ou de Saint-Honoré !

affiche_automoto_1024x768Initiée par l’association French Lines en charge de mettre en valeur le patrimoine des compagnies maritimes françaises, l’exposition France a vraiment eu raison de s’amarrer à terre, au musée des Arts et d’Industrie de Saint-Étienne. Une immersion bienvenue dans une ville et un territoire industriel qui ont largement contribué à la renommée du France et de la France… Une exposition originale, qui honore à égalité Art et Industrie, histoire des techniques et histoire du travail, mémoire des créateurs et mémoire des travailleurs. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre le temps de flâner dans les autres galeries et expositions permanentes du musée consacrées aux cycles, rubans et armes. Si vous choisissez bien votre jour et votre heure, à défaut d’enfourcher le premier vélo de course conçu à Saint-Étienne ou de tirer au pistolet à silex, vous aurez la chance de croiser un authentique passementier qui sera fier de vous faire partager la passion d’un antique savoir-faire sur son métier à ruban jacquard avec, s’il vous plaît, battant brocheur d’origine ! Yonnel Liégeois

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C’est la fête à Copeau !

Le 23 octobre 1913, sur la Rive Gauche de Paris, le théâtre du Vieux Colombier ouvre ses portes. Une initiative de Jacques Copeau soutenue par Charles Dullin, Louis Jouvet et ses amis de la NRF, la Nouvelle Revue Française, pour promouvoir un « théâtre d’art » et rompre avec celui de boulevard. Cent ans plus tard, entre les prémisses du théâtre populaire et le temps de la décentralisation d’après guerre, une pensée toujours novatrice.

 

 

 Affiche TVC CopeauEn ce lundi 21 octobre 2013, sur la scène du Vieux Colombier, c’est la fête à Copeau ! Trois générations rassemblées sur les planches pour honorer la mémoire de celui qui fut l’un des grands rénovateurs du théâtre au début du second millénaire : Jean-Louis Hourdin le saltimbanque des planches et infatigable bateleur de tréteaux, Hervé Pierre l’éminent sociétaire de la Comédie française et auparavant élève du premier nommé au Théâtre national de Strasbourg, quelques jeunes élèves des écoles nationales de théâtre et de l’illustre maison de Molière… Tous unanimes, comme en écho à ce fameux appel à la jeunesse publié dans les colonnes de la NRF cent ans plus tôt, « pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et pour défendre les plus libres, les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau » !

Jean-Louis Hourdin

Jean-Louis Hourdin

« Le parcours de Jacques Copeau est étonnant, presque incroyable », témoigne d’emblée Jean-Louis Hourdin, « il faut se souvenir que c’est avant tout un homme de lettres, non un homme de théâtre ». Sa fréquentation des planches ? Avant tout, comme critique dramatique à la Nouvelle Revue française, sous l’égide de Gallimard, qu’il fonde en 1909 en compagnie de Gide et Schlumberger et dont il est devenu le directeur, ensuite comme signataire de l’adaptation des « Frères Karamazov » où Charles Dullin joue le rôle de Smerdiakov… « Face au théâtre de boulevard dont il réprouve forme et contenu, il rêve donc d’une scène dépouillée de tout artifice superflu, il veut aller au cœur de la poésie dramatique : le texte d’abord, le jeu de l’acteur ensuite dépouillé de tout cabotinage ». Et son compère Hervé Pierre d’approuver le propos de son aîné, « Copeau avait la jeunesse pour lui en plus d’être un grand penseur. Les moyens de ses ambitions, il les trouvera avec le soutien de la maison Gallimard, l’expérience des planches avec Dullin et Jouvet ». L’installation Rive Gauche du côté des lettrés, l’esprit NRF, un bagage intellectuel très fort : voilà les atouts de Copeau, lui qui pourtant n’a jamais fait de théâtre !

Hervé Pierre

Hervé Pierre

Et de jeunes comédiens qu’il sélectionne, forme et met à l’écart tel un gourou, plus qu’un chef de troupe, qu’il veut résolument libérer des tics et tocs qu’il honnit dans le théâtre de boulevard… « Partout le bluff, la surenchère de toute sorte et l’exhibitionnisme de toute nature parasitent un art qui se meurt », dénonce-t-il avec véhémence. Le théâtre pour Copeau, selon Hourdin et Pierre ? « Un art amoureux, que l’on exerce au service d’un texte et d’une langue, pour lequel on invente un espace scénique où l’on peut tout jouer » et les deux compères d’ajouter qu’il faut s’imaginer l’esprit qui planait en ce temps-là aux prémisses du Vieux Colombier : une chaudière, une vraie marmite ! « Il faut relire les textes de Copeau », souligne Hervé Pierre, « une pensée qui apporte la clairvoyance sur notre métier, sur l’acteur citoyen » et Jean-Louis Hourdin de brandir, preuve à l’appui et telle une précieuse relique, une brochure à la couverture usée, « Le théâtre populaire », un texte signé du maître en 1941… « Comme Copeau tente de le faire en 1913, il nous faut à nouveau mettre le bordel en 2013 dans ce qui doit être rénové ! Copeau n’est pas un homme du passé. Même s’il fut quelque peu éclipsé par des figures comme Vilar ou Brecht, vilipendé pour ses options politiques droitières et ses convictions religieuses, il a encore des choses à transmettre aux nouvelles générations : l’enthousiasme, la ferveur, la sincérité ».

Jacques Copeau, vers 1917

Jacques Copeau, vers 1917

Enseignant d’études théâtrales à l’université Paris 3-Sorbonne Nouvelle, directeur d’un volume à paraître sur les « Registres » de Copeau, Marco Consolini est tout aussi catégorique. « Il nous faut apprendre à découvrir Copeau au cœur même de ses contradictions. En 1913, il est comme habité par un besoin d’épuration, presque de purification devant ce qu’est devenu le théâtre. Une exigence de pureté qui le conduit à s’adresser à un public cultivé, pas forcément élitiste mais pas vraiment populaire ». Son objectif ? A l’identique de la NRF qui souffle un vent nouveau dans le monde des lettres, insuffler un esprit nouveau aux artisans des planches… « Le monde populaire, le public populaire, il le découvrira plus tard. Dès 1924, au terme de l’expérience du Vieux Colombier, lorsqu’il se réfugie en son repaire de Pernand-Vergelesses, fonde la troupe des Copiaux et se frotte au petit peuple bourguignon ». Dans la bande, formés à l’exigeante école de Copeau, deux figures incontournables de l’après-guerre, deux ardents oeuvriers de la décentralisation et de la rénovation théâtrale au cœur des villes et des campagnes : Jean Dasté à Saint-Etienne, Hubert Gignoux à Strasbourg !

Le chercheur l’atteste, « Copeau est très ouvert sur les théories de l’acteur et de la mise en scène, lui homme de lettres plus qu’homme de théâtre, avec Dullin et Jouvet il échange une très belle correspondance pendant la guerre. Il croit fermement que l’on peut changer le monde en changeant le théâtre ». Pour ce faire, il faut changer les hommes, d’abord changer les acteurs : qu’ils soient vrais et sincères dans ce qu’ils font, qu’ils sachent se mettre au service du texte autant que d’improviser, travailler le mime et le masque, user de tout leur corps et de tout leur art pour transmettre les émotions… « Jacques Copeau est l’ancêtre de toute pédagogie nouvelle, un novateur pour son temps, ouvert au théâtre oriental et aux « farceurs italiens ». C’est lui qui signera la préface à l’édition française de « Ma vie dans l’art » du grand Stanislavski, le fondateur du Théâtre d’art de Moscou ». La grande révolution de Copeau, en outre ? Faire école, former la jeunesse selon le principe qui guidait sa vie : « Je ne suis pas de ceux qui servent et obéissent, je suis de ceux qui précèdent et commandent » ! Un gourou, un meneur d’hommes et d’utopies qui sait repérer le talent chez les autres, surtout leur grandeur d’âme… « Pour des raisons idéologiques, liées à l’ébullition du Front Populaire puis ensuite à l’épopée brechtienne, longtemps il fut bon ton de minimiser le rôle de Copeau dans l’émergence d’un théâtre populaire, il en est pourtant l’un des plus fervents artisans, sinon le père », affirme Marco Consolini. « Il est temps, aujourd’hui, de réinterroger la pensée et l’action de Copeau à la lumière même de ses contradictions ».

L’aventure n’est pas close. Jean-Louis Hourdin, Hervé Pierre savent combien ils sont redevables au « père » Copeau. D’où leur invite au public et aux jeunes générations : « Le 15 octobre 1913, Jacques Copeau ouvrait le Théâtre du Vieux-Colombier. En 1913, il avait 34 ans. Il était l’homme de la joie, de la force, des communions avec autrui. La rigueur de sa critique en faisait déjà un chef d’école. Il était lucide, farouche, ardent, passionné. Le 21 octobre 2013, nous voulons fêter une pensée qui n’a jamais cessé d’accompagner les grandes aventures théâtrales depuis cent ans et qui reste, en ces temps incertains, une référence pour le théâtre d’art ». Qu’on se le dise ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le 21/10 à 19h, au théâtre du Vieux Colombier, soirée « Copeau (x) : éclats, fragments, pensées de Jacques Copeau » dirigée par Jean-Louis Hourdin et Hervé Pierre. Avec Simon Eine, Hélène Vincent et des élèves-comédiens de la Comédie Française. Entrée libre sur réservation au guichet du théâtre ou par téléphone (01.44.39.87.00/01).

« La fête à Copeau, contradictions fertiles » se poursuivra du 24 au 27/10, en terre bourguignonne cette fois. Dans la maison-même de Pernand-Vergelesses en Côte d’Or, avec spectacles, débats, tables rondes.

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