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Shakespeare et Brecht, les classiques revisités

Les 9-10 et 11/06 pour l’un à Montpellier, jusqu’au 23/06 pour l’autre à Paris, se donnent au Théâtre des 13 vents (34) La tempête et Le songe d’une nuit d’été tandis que le théâtre de La Tempête (75) accueille Baal. Shakespeare et Brecht, deux classiques revisités par Marie Lamachère et Armel Roussel. Déroutant et surprenant.

Dans le cadre du Printemps des comédiens, ce festival aux belles découvertes et créations qui se déroule à Montpellier jusqu’au 21 juin, la metteure en scène Marie Lamachère présente, dans la foulée et avec audace, La tempête et Le songe d’une nuit d’été. Deux pièces emblématiques de Shakespeare, un spectacle total de 3h30 entrecoupé d’un entracte pour recouvrer ses esprits : avec le grand William, il est bien connu que la vie n’est pas vraiment un long fleuve tranquille ! Preuve en est apportée avec cette idée, géniale et originale, de monter, et montrer, ces deux œuvres dans la continuité. En la première, un roi échoué sur une île déserte fait des siennes en jouant de son imaginaire et de ses pouvoirs livresques, dans la seconde un étrange philtre d’amour fait et défait deux couples d’amoureux égarés en pleine forêt. L’évidence s’impose, la magie et le rêve bousculent la vie réelle.

Qui explosent sur le plateau, dans un désordre confus et touffu, dans une langue revisitée aussi avec une nouvelle traduction qui s’éloigne des canons chers aux puristes ! La troupe, jeune et débordante d’énergie, se livre alors à toutes les audaces, ose s’affranchir des codes traditionnels pour offrir un spectacle aussi surprenant que déroutant. La singularité de la représentation ? De cour à jardin, oser mêler une dizaine d’acteurs issus de la Bulle bleue, un lieu de création artistique réunissant des comédiens professionnels handicapés, à ceux de la compagnie Interstices dirigée par la metteure en scène. Et ça bouge, ça chante, ça danse, ça joue dans tous les sens et sur tous les modes : que Shakespeare peine à y reconnaître ses enfants, c’est fort probable, le public en tout cas les adoube avec force applaudissements.

Et l’esprit de créativité se faufile aussi entre les planches de la Tempête. Avec cet iconoclaste Baal de l’allemand Bertolt Brecht, première mouture en date de 1919 qu’il remaniera cinq fois jusqu’à sa mort, mis en scène par Armel Roussel… La pièce nous conte les « boire » et déboires d’un jeune poète doué et adulé (peut-être le portrait esquissé de Brecht lui-même, alors âgé de 19 ans lorsqu’il couche la pièce sur papier) qui ne cesse de noyer sa plume dans d’interminables beuveries et de s’encanailler sous les jupons de galantes dames. Sans le moindre doute, avec violence et cruauté, à déclencher les foudres du Me too des temps modernes, du Balance ton porc contemporain ! Décor de bar ou de cabaret, peu importe, la bande à Baal excite, provoque, harangue le garçon qui s’ingénie, avec arrogance et lucidité, à se détruire, à sombrer de plus en plus et jour après jour dans l’immonde, la vulgarité, la bestialité. En doute permanent sur son humanité, offrant pourtant d’authentiques éclairs de créativité, déclamant entre insultes et grossièretés des tirades d’une fulgurante beauté poétique.

Outre un incroyable et génial Anthony Ruotte dans le rôle titre, entouré d’une formidable troupe à l’énergie dévastatrice, Armel Roussel invite le public à déplacer son regard sur l’ambiguïté du personnage : bête humaine à détester certes, et pourtant homme d’une fragilité absolue entre failles et faiblesses qui suscite indulgence et compassion. Peut-être, à l’image de tout être humain, nous comme les autres ? Le portrait d’une jeunesse sacrifiée, hier en plein conflit mondial, aujourd’hui en perte de repères et d’idéaux sabordés et fracassés à l’aune de l’arrogance et de l’hypocrisie, où la culture et la poésie ne trouvent plus guère droit de cité. Un poète maudit qui se roule dans la fange, faute de ne plus pouvoir contempler le ciel étoilé qui demeure sa quête, sa ligne d’horizon. Une vision d’échec de notre monde que propose Roussel, une lueur d’espoir cependant qu’il esquisse au final, Baal nu et outragé refusant de nous offrir l’image de sa triste fin au profit d’un hypothétique salut. Yonnel Liégeois

La tempête et Le songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, dans une mise en scène de Marie Lamachère : les 9-10 et 11/06 à 19h30 au Théâtre des Treize vents (Domaine de Grammont, 34000 Montpellier. Tél. : 04.67.99.25.00)

Baal de Bertolt Brecht, dans une mise en scène d’Armel Roussel : jusqu’au 23/06, du mardi au samedi 20h, dimanche 16h au Théâtre de La Tempête (Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. Tél : 01.43.28.36.36)

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La laïcité, ni ouverte ni fermée

Spécialiste des rapports religion/politique, le philosophe Henri Peña-Ruiz défend une « laïcité universaliste, soucieuse d’émancipation », rêvée par Condorcet et Victor Hugo. Il s’oppose à l’idée d’un adjectif accolé au principe de laïcité. Parue dans l’hebdomadaire Marianne, une chronique de l’auteur du Dictionnaire amoureux de la laïcité.

Depuis vingt ans, j’enseigne la laïcité en France dans les collèges, les lycées et les IUFM. Et je constate l’attachement de la plupart des professeurs à la laïcité sans adjectif, ni fermée ni ouverte. Il en va de même pour les élèves, dès lors qu’on leur explique la laïcité et le sens de ses règles. Quant aux mérites supposés du modèle anglo-saxon, on peut en douter. Au Royaume-Uni, la liberté vestimentaire des élèves est nulle, car le plus souvent un uniforme leur est imposé. Par ailleurs, à l’initiative de l’archevêque de Canterbury, plus de cinquante « conseils de la charia » interviennent dans les affaires judiciaires sur le fondement du Coran, qui consacre l’esclavage sexuel de la femme : « L’homme ira à sa femme quand il le voudra et comme il le voudra. » Pour l’homme, le divorce se fait par simple répudiation unilatérale. Pour la femme, c’est un calvaire. Quant à l’omniprésence de la religion dans les cérémonies publiques, elle viole l’égalité de traitement due aux athées et aux agnostiques britanniques, qui s’en plaignent. Voilà les vertus supposées du modèle multiculturaliste anglais !

Ce rappel nous fait mesurer la chance qui est la nôtre en France avec une laïcité universaliste, soucieuse d’émancipation, rêvée par Condorcet et par Hugo (« Je veux l’État chez lui, et l’Église chez elle »). Un vœu comblé par la loi de séparation laïque du 9 décembre 1905, et par celle du 15 mars 2004, qui met les élèves à l’abri des prosélytismes religieux. Quand on défend la liberté et l’égalité, on ne leur accole pas un adjectif. Parle-t-on d’« égalité ouverte » ? Fidèle au triptyque républicain, la laïcité se définit comme un cadre juridique destiné à garantir la liberté de conscience et l’égalité de traitement de toutes les personnes, quelles que soient leurs options spirituelles, tout en leur assurant les bienfaits d’une puissance publique consacrée au seul intérêt général. D’où la paix. Un tel constat n’implique pas que l’on soit un « laïcard », notion vulgaire. N’oublions pas le rôle politique noble de la laïcité. Pour donner toute sa force à la République, former l’homme libre, le citoyen incommode et le travailleur qui ne confond pas l’efficience avec la soumission.

Ce rôle politique est mal vu par les fanatiques religieux, qui sont prêts, on le sait, à tuer. Samuel Paty illustrait ce rôle par un enseignement courageux et irréprochable. Comme le montrent les remarquables livres de David Di Nota et de Stéphane Simon, il n’a pas eu le soutien que la hiérarchie de l’Éducation nationale aurait dû lui apporter sans atermoiements et avec vigueur. Hélas, le triste « pas de vague » et la rhétorique gnangnan de l’« apaisement » l’ont abandonné, alors que les réseaux sociaux le menaçaient et que la rupture d’anonymat aurait dû lui valoir une protection policière immédiate. Peureux a priori, les professeurs ? Non et non. Mais inquiets de ne pas se sentir assez soutenus par une hiérarchie enlisée dans sa crainte d’affronter le réel, et dans les renoncements qui en résultent. Henri Peña-Ruiz

Dictionnaire amoureux de la laïcité, par Henri Peña-Ruiz (Plon, 950 p., 25€). Qu’est-ce que la laïcité ?, par Henri Peña-Ruiz (Folio, 352 p., 10€20). Dieu et Marianne, philosophie de la laïcité, par Henri Peña-Ruiz (PUF, 408 p., 19€50). J’ai exécuté un chien de l’enfer, par David Di Nota (Le Cherche Midi, 160 p., 16€). Les derniers jours de Samuel Paty, par Stéphane Simon (Plon, 240 p., 20€90).

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Amours, de la prison à la scène

Les 08 et 09/06, au Musée du Louvre-Lens (62), Joël Pommerat propose Amours (2). Créé en prison, le spectacle réunit deux anciens détenus et trois actrices professionnelles : une performance humaine, si humaine. Mieux qu’un spectacle, une leçon de vie.

Comme pas mal de ses pairs, le metteur en scène Joël Pommerat intervient en prison. Un engagement évident auprès de détenus pour l’un des metteurs en scène les plus créatifs de sa génération, loin des lumières de la ville. Premier spectacle en 2014, à la maison centrale d’Arles. Il y croise Jean Ruimi, ancienne figure du grand banditisme marseillais qui, dans le cadre d’ateliers en prison, écrit Désordre d’un futur passé, fragments de témoignages recueillis in situ auprès de ses codétenus. Le spectacle est joué deux fois en décembre 2015. En 2018, Joël Pommerat (avec la collaboration de Caroline Guiela Nguyen, désormais directrice du TNS) propose à ce même groupe de détenus de jouer une réécriture de Marius, d’après Marcel Pagnol. En 2019, l’aventure se poursuit, toujours avec le soutien des autorités pénitentiaires mais dans une économie plus restreinte. Une contrainte qui n’effraie pas Pommerat, qui voit là l’occasion de revenir à un geste théâtral simple, sans décor, sans lumière, sans son, sans costumes, avec juste quelques chaises. Pommerat les entraîne dans un nouveau chapitre de cette aventure théâtrale si singulière. Ce sera Amours (1). C’est dorénavant Amours (2)qui tourne hors les murs, dans les théâtres, avec deux anciens détenus désormais libres, Jean Ruimi et Redwane Rajel (qui avait joué dans le Hamlet mis en scène par Olivier Py à la prison du Pontet) et trois comédiennes professionnelles – Élise Douyère, Roxane Isnard et Marie Piémontèse.

La pièce a été créée entre les murs des Baumettes historiques, en 2019, à Marseille. Elle se joue désormais partout en France, dans des théâtres et autres lieux connexes, dans les conditions particulières énoncées plus haut, devant une petite quarantaine de spectateurs par représentation. C’est un montage de textes de Pommerat qui proviennent de Cercles/FictionsCet Enfant et la Réunification des deux Corées. Des histoires de vies, souvent cabossées, des histoires d’amours et de dés­amours, des histoires au bord de la folie, de celle qui fait irruption dans le quotidien d’hommes et de femmes ordinaires, sans crier gare, et provoque des déflagrations intimes.

Échanges au cordeau, duos d’acteurs qui se font et se défont au fil de ces courtes scènes jouées sans effet de manches, avec un naturalisme qui crée des zones de tensions et de turbulences vertigineuses. Chacun tient son rôle dans ces face-à-face troublants qui déroulent des tranches de vie où le fait divers, ici, n’est pas jeté en pâture au spectateur mais sublimé par la tragédie qui se joue à l’échelle d’une humanité à la dérive. Une humanité le plus souvent ignorée, caricaturée, méprisée. C’est toute la force de l’écriture de Pommerat que l’on retrouve dans l’attention qu’il porte à ceux qu’on range dans la marge. Chez lui, ces petites gens se métamorphosent en héros, se débattent avec les moyens du bord sur le fil d’une vie le plus souvent chaotique. On est saisi par l’authenticité et la générosité du jeu. Un jeu sobre qui résiste à toutes les facilités, à toutes les évidences ; un jeu tout en retenue qui laisse percevoir les errements intimes, les doutes et les espoirs qui jaillissent au détour d’un mot, d’un silence, d’un regard qui se perd dans le noir. Un spectacle, mieux, une leçon de vie. Marie-José Sirach

Les 08 et 09 juin au musée du Louvre-Lens. Reprise de la tournée à partir de l’automne.

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Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 2

C’est sous le signe des combats et des destinées, souvent tragiques, que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Bande dessinée, document, roman ou polar : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Les fossoyeurs, de Victor Castanet (éd. Fayard, 400 p., Prix Albert Londres 2022, 22€90)

« L’auteur est quelqu’un de courageux. Il a subi des pressions. Une proposition de quinze millions d’euros lui a été faite pour ne pas sortir ce livre », précise Yvette

Après trois ans d’investigations, Victor Castanet livre une plongée inquiétante dans les secrets du groupe Orpéa, leader mondial des Ehpad et des cliniques. Truffé de révélations spectaculaires, ce récit haletant et émouvant met au jour de multiples dérives, bien loin du dévouement des équipes d’aidants et de soignants, majoritairement attachées au soutien des plus fragiles. Personnes âgées maltraitées, salariés malmenés, acrobaties comptables, argent public dilapidé… Nous sommes tous concernés.

Trois ans d’investigations, 250 témoins, le courage d’une poignée de lanceurs d’alerte, des dizaines de documents explosifs, plusieurs personnalités impliquées… Victor Castanet est journaliste d’investigation indépendant. Durant trois ans, il a résisté à toutes les pressions pour livrer ce document éprouvant, tirant peu à peu les ficelles d’une incroyable enquête. Au nom de son grand-père.

Une femme, d’Annie Ernaux (éd. Gallimard, 112 p., 7€50)

« Un texte fort qui retrace la destinée d’une femme et traite de la complexité des sentiments », estime Philippe

Après avoir écrit sur la mort de son père dans La place, Annie Ernaux récidive avec la perte de sa mère – Une femme. Parler de la femme de son imaginaire, mais aussi de la femme réelle, celle qui a existé en dehors d’elle, mettre en mots le portrait d’une femme, comme pour « mettre au monde sa mère ». Dessiner son parcours, son enfance en Normandie, son milieu modeste, ouvrier, la volonté de s’élever, d’être commerçante, indispensable pour les autres, mais être au-dessus. Pousser sa fille à faire des études, à réussir, à s’en sortir et basculer dans le monde bourgeois, d’où vicieusement la mère se sentira exclue, flouée, déçue… Le portrait qu’Annie Ernaux fait de sa mère est écrit au plus juste, sans tendance lacrymale, contrairement à La place qui m’avait davantage touché.

Une femme est aussi tendre et attendrissant, toutefois la maladie de la mère laisse une traînée presque amère. Cette femme forte et lumineuse devenue démente, dit-elle… Dans un autre livre, Je ne suis pas sortie de ma nuit, l’auteur s’étend plus à ce sujet. Il y a cependant de très beaux passages sur cette maman, quittée la veille devant Jacques Martin pour apprendre sa mort le lendemain à dix heures. La honte, la colère, le ras-le-bol, la culpabilité. C’est une petite fille qui parle aujourd’hui, qui se sent seule et abandonnée, orpheline. Aussi ce livre est une très belle déclaration d’amour, pleine de délicatesse et d’acuité. « Il fallait que ma mère, née dans un milieu dominé, dont elle a voulu sortir, devienne histoire pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon son désir, je suis passée ». Juste monnaie de la pièce…

L’Anglais qui voulait nettoyer la France, d’Edmund Platt et Natacha Neveu (éd. Librinova, 313 p., 19€90)

« L’enthousiasme de cet anglais est communicatif et responsabilisant. On ne regarde plus les déchets de la même façon après avoir lu ce livre », concède Philippe

En 2017, Edmund Platt, alias l’Escargot Anglais, s’est lancé dans un tour de France de 8. 000 kilomètres en auto-stop pour ramasser les déchets qu’un Français sur trois jette chaque jour de sa voiture. Déterminé à dénoncer haut et fort le problème des déchets et son impact désastreux sur la planète, tout comme celui du plastique qui étouffe nos océans et notre société de consommation défaillante, Eddie délivre un message honnête, juste, extrêmement puissant et plein de vérités qui dérangent. Très attendu par les médias et les fans, son premier livre détaille l’essentiel de son périple sur les routes du pays des cuisses de grenouilles et de l’apéro.

Seul avec son sac à dos, sa pince à déchets et son insatiable soif de bière, l’Escargot Anglais a voyagé pendant trois mois autour de l’Hexagone. Son récit chamboulera votre manière de voir la vie, et peut-être même vos priorités. Le temps, ce n’est pas de l’argent. C’est bien plus précieux que ça, bordel de merde ! Ce livre est une aventure humaine, une montagne russe parsemée de rebondissements auxquels n’importe qui peut s’identifier. Riche en spontanéité, amusant et révélateur, L’Anglais qui voulait nettoyer la France est la gifle et le coup de fouet ultimes dont nous avons tous besoin.

Impact, d’Olivier Norek (éd. Pockett, 312 p., 8€)

Martine souligne l’efficacité du genre : un policier pour dénoncer les problèmes environnementaux

Ce n’est pas vraiment une dystopie, ni un « romanquête », mais un peu les deux à la fois. Fondé sur un impressionnant travail de documentation, Impact, le sixième roman d’Olivier Norek, recense et accole toutes les manifestations du dérèglement climatique de la dernière décennie pour imaginer une France en pleine crise, à l’aube de l’élection présidentielle de 2022. Virgil Solal, soldat des forces spéciales, sait à quel point ce monde (pré) apocalyptique peut être dangereux. Sa fille est mort-née à cause de la pollution atmosphérique. Il décide donc de faire payer ceux qu’il tient pour responsables : les grands ­patrons, les financiers, les politiques. Il devient alors un écoterroriste à la tête de Greenwar (sorte de branche armée de Greenpeace) dont la population soutient l’action.

Capitaine de la police judiciaire pendant dix-huit ans, Olivier Norek est l’auteur de quatre polars – Code 93, Territoires, Surtensions et Surface -, qui ont reçu plusieurs prix littéraires prestigieux et ont été traduits dans de nombreux pays. Ce n’est pas pour rien que cet écrivain s’est lancé dans l’humanitaire avant de devenir policier. Régulièrement, il lui prend l’envie de s’attaquer à des problèmes sociaux, comme ce fut le cas dans Entre deux mondes, bouleversant roman salué par la critique. Avec Impact, il va plus loin : son enquête s’étend au monde entier et concerne notre survie.

Un long, si long après-midi, d’Inga Vesper (éd. La Martinière, 416 p., 22€90)

« Un beau roman, pour moi qui n’en lis pas beaucoup », précise Michel

Dans un quartier riche et ensoleillé de Los Angeles, tout semble parfait. Mais la perfection n’existe pas, et là où il y a soleil, il y a ombre. Secrets et tragédies se cachent à chaque coin de rue. Dans une veine qui rappelle « La Couleur des sentiments » ou « Desperate Housewives », Un long, si long après-midi est un premier roman époustouflant au cœur d’une Amérique asphyxiée par son sexisme et son racisme ordinaires. C’est l’été 1959, les pelouses bien taillées de Sunnylakes, en Californie, cuisent sous le soleil. Dans la chaleur étouffante d’une trop longue après-midi, Joyce, une mère de famille comme on en rencontre dans les belles histoires du rêve américain, s’ennuie. Ses enfants crient, son mari va bientôt rentrer.

Les minutes rampent comme des limaces. Ruby, la femme de ménage de Joyce, rejoint la maison où elle doit effectuer ses dernières heures de travail de la journée. Mais Joyce a disparu et ne subsiste plus dans la cuisine qu’une mince tâche de sang sur le sol. On suspecte un crime, la femme de ménage noire et célibataire est toujours la meilleure des suspectes. Le fusible à faire sauter pour éviter que n’explose le grand miroir des faux semblants. Si ce n’est que Ruby a décidé de se saisir de son propre sort. L’émancipation féminine et raciale n’est pas encore à la mode, mais elle est déterminée à faire entendre sa voix.

L’Odyssée d’Hakim, un roman graphique de Fabien Toulmé (éd. Delcourt, trois volumes. De 264 à 280 p. selon chaque tome, 24€95 chacun)

« La qualité de la plume et du trait, alliée à la beauté de la cause, hante les pages de ce superbe roman graphique », témoigne Albert

L’histoire vraie d’Hakim, un jeune Syrien qui a dû fuir son pays pour endosser l’appellation « réfugié ». Un témoignage puissant, touchant, sur ce que c’est d’être humain dans un monde qui oublie parfois de l’être. L’histoire vraie d’un homme qui a dû tout quitter : sa famille, ses amis, sa propre entreprise… parce que la guerre éclatait, parce qu’on l’avait torturé, parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Un récit du réel, entre espoir et violence, qui raconte comment la guerre vous force à abandonner votre terre, ceux que vous aimez et fait de vous un réfugié.

L’odyssée d’Hakim (1), de la Syrie à la Turquie : Hakim, jeune Syrien, raconte les circonstances qui l’ont conduit à quitter les siens pendant la guerre en Syrie et à chercher refuge en Turquie.

L’odyssée d’Hakim (2), de la Turquie à la Grèce : En Turquie, Hakim et sa femme Najmeh, réfugiés syriens, ont un fils, Hadi. De nouvelles difficultés séparent la famille et Hakim se retrouve seul avec son enfant. Il décide de faire appel à des passeurs pour traverser la Méditerranée sur un canot de fortune.
L’odyssée d’Hakim (3), de la Macédoine à la France : Enfin arrivés en Europe sain et saufs, Hakim et son fils Hadi affrontent désormais le rejet et la xénophobie ambiante sur le chemin qui les mène à la France. Ils rencontrent aussi des inconnus qui leur viennent en aide.

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Tunisie, un printemps sous les cendres

Le 08/06 au ZEF, la Scène nationale de Marseille (13), Myriam Marzouki présente Nos ailes brûlent aussi. Dans une forme épurée, traversant dix ans d’histoire de la Tunisie, elle tente de transmettre la brûlure laissée par un puissant mouvement populaire. De l’arabe dialectal tunisien au français, un geste théâtral empreint de poésie.

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu. Le 14 janvier 2011, après l’embrasement du pays, le président Zine El Abidine Ben Ali fuit la Tunisie. En fond de scène, sur un large écran, la retranscription de ses propos double l’échange téléphonique surréaliste en voix off avec ses collaborateurs, dont le chef des armées et le ministre de la Défense, dans l’avion qui l’emporte en Arabie saoudite. Ben Ali n’a pas encore compris que « dégage », ça veut dire « dégage ». Dans Nos ailes brûlent aussi, avec son complice d’écriture et de dramaturgie Sébastien Lepotvin, Myriam Marzouki revient sur cette expérience révolutionnaire qui allait ouvrir les printemps arabes et garder le plus longtemps ses promesses. Elle en souligne les attentes et les espoirs, aujourd’hui largement piétinés.

Sur le plateau sont venus se saisir de cette évocation trois ­comédiens, Mounira Barbouch, Helmi Dridi et Majd Mastoura. Ils commencent par danser avec fougue dans une course effrénée, dessinée avec le chorégraphe tunisien Seifeddine Manaï. Elle s’inscrit aussi dans le paysage visuel des images du photographe et cinéaste tunisien Fakhri El Ghezal qui viendront dialoguer comme en écho avec la parole des acteurs. D’abord joyeuse, puissante, jusqu’à ce qu’elle se brise sous une pluie de cendres. Myriam Marzouki, à force de recherches, dispose d’un matériau très riche : archives et articles de presse, témoignages et vidéos, extraits d’auditions de l’Instance vérité et dignité, une organisation indépendante de justice créée pour enquêter sur les violations des droits de l’homme commises par l’État tunisien de 1955 à 2013…

Une matière qui passe par le corps et le geste des acteurs, dans un jeu de mise en relation très dépouillé, mais non dénué d’humour, comme dans cette manipulation de sièges improbables où chacun cherche sa place et empiète sur celle de l’autre. En passant de l’arabe dialectal tunisien au français, les trois comédiens font apparaître une foule de protagonistes, militants de gauche, féministes, simples citoyens, tout à la fois percutés par le bouleversement de leur société et acteurs de sa transformation. À eux seuls, ils rendent compte de la présence de tout un peuple. Dans un geste théâtral où une poésie visuelle et rythmique l’emporte sur la seule analyse des événements.

Ce parti pris d’épure, notamment après Que viennent les barbares en 2019, pièce consacrée à la figure de l’« autre », étranger et barbare, qui puisait dans la littérature anticoloniale, en est d’autant plus signifiant. Comme si tout avait déjà été dit, comme si tout était su et connu de cette tragédie. Il revient alors aux artistes de prononcer le mot de la fin : « Les révolutions n’échouent pas, elles prennent leur temps ». Marina Da Silva

Nos ailes brûlent aussi, de Myriam Marzouki : Le 8/06 à Marseille (13) dans le cadre des Rencontres à l’Echelle, les 7 et 8/11 au Lieu Unique à Nantes (44), le 15/11 à  L’Azimut d’Antony/Châtenay-Malabry (92), les 21 et 22/11 à L’Agora d’Évry (91).

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Philippe Sollers, maître écrivain

Décédé le 5 mai à Paris, Philippe Sollers s’était imposé dans le monde des lettres : romancier, essayiste, directeur de revue, critique littéraire ! De la recherche abstraite dans le champ de l’écriture jusqu’au retour figuratif dans la verve du récit, ce maître écrivain infiniment libre, qui a épousé alternativement plusieurs causes, ne doit pas cesser d’être lu et relu.

On a du mal à croire que c’est à 86 ans que Sollers est mort ce 5 mai. On le revoit toujours jeune, insolent, sarcastique, encore gravement penché sur sa machine à écrire portative, dans sa maison de l’île de Ré survolée par les mouettes, ou dans ce bureau exigu de directeur de collection, chez Gallimard. Il n’y a qu’un an, il publiait Graal. « Tout est maintenant immédiat, y écrivait-il au début, le temps ne coule plus, et le plus stupéfiant est que personne ne semble s’en rendre compte. »

C’est que ce temps n’était plus le sien, qui eut à voir avec un moment intense de l’histoire des idées, dans lequel il prit part avec vigueur dans la seconde moitié du XXe siècle. On sait qu’en 1958 il fut élu par Aragon et Mauriac, à la sortie de son premier roman, Une curieuse solitude, écrit à 22 ans. On dirait que le reste de sa longue vie a consisté à déjouer ces bénédictions initiales, que d’autres auraient gravées sur leurs cartes de visite. Sollers, né coiffé, talentueux comme pas deux, ne s’est-il pas ingénié, fiévreux dialecticien, à cultiver la contradiction en permanence, quitte à se contredire lui-même, jusqu’au retournement, voire la palinodie. Ce lui fut alternativement reproché à droite, à gauche, au centre.

Réfractaire d’instinct, il avait été viré par les jésuites de Versailles pour « indiscipline chronique et lecture de livres surréalistes ». Il simule la folie pour ne pas être incorporé lors de la guerre d’Algérie. Il passe trois mois en observation à l’hôpital militaire de Belfort. Il est réformé sur intervention de Malraux. À la fin des années 1960, il est proche du Parti communiste. Le 29 mai 1968, il participe à la grande manifestation de la CGT, aux côtés d’Aragon, Elsa Triolet, Jean-Luc Godard… En mars 1969, il est à la Semaine de la pensée marxiste, sur le thème « Les intellectuels, la culture et la révolution ». Il fait partie du comité national de soutien à la candidature de Jacques Duclos à l’élection présidentielle. En 1970, Tel Quel (revue qu’il a fondée en 1960) et l’organe communiste la Nouvelle Critique organisent, de concert, le colloque de Cluny, qui ne débouche sur aucun accord quant aux différents aspects de la recherche en littérature et le mouvement socio-politique immédiat. J’y étais, avec mon camarade Charles Haroche, pour le compte de l’Humanité.

Il a fait entendre Artaud, Bataille,

Ponge, Barthes, Derrida, Foucault

Il y eut ce chemin de Damas qui s’ouvrit devant Sollers et d’autres, non des moindres, vers la Chine de Mao. En 1971, Maria-Antonietta Macciocchi, journaliste à l’Unità, publie De la Chine. Le livre ne sera pas admis à la vente à la Fête de l’Humanité. En Chine, Sollers se rend en 1974, avec Julia  Kristeva (épousée sept ans plus tôt), Roland Barthes, François Wahl… Ce qui le fascine là-bas, me semble-t-il, est d’abord d’ordre esthétique ; la calligraphie, l’élan de masses en effervescence, les vers sibyllins de Mao… Il était nourri de la Pensée chinoise, l’indispensable ouvrage du sinologue Marcel Granet. Le virage chinois de Tel Quel lors de la Révolution culturelle fut cause de scissions. Jean-Pierre Faye crée la revue Change. Jean Ricardou et Jean Thibaudeau claquent la porte. Sollers reconnut plus tard un emballement excessif. L’époque était politiquement très dure, mais en est-il de douces ? 1973 avait vu la parution de l’Archipel du goulag, de Soljenitsyne. Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, « nouveaux philosophes », tenaient le haut du pavé. Il n’était facile pour personne d’avoir la conscience tranquille. Le monde d’alors ne dessinait-il pas le brouillon du monde actuel ?

Rebelle constant, Philippe Sollers a multiplié les causes à embrasser, jusqu’à donner quitus à la papauté, grâce à l’art de la Contre-Réforme : vengeance de jésuites. Il a tout lu, tout digéré et métamorphosé par l’écriture, en une période historique où ce mot a dûment remplacé celui de littérature. La revue Tel Quel, dont il fut l’actif chef de bande, constitua le tambour battant d’une avant-garde dont on recueille encore les fruits dans la pensée, même si l’air du temps pue la réaction. Lorsqu’il a défini la France comme « moisie », quel tollé ! Artaud, Georges Bataille, Francis Ponge, Roland Barthes, Jacques Derrida, Michel Foucault, entre autres, il a contribué à les faire entendre et nombreux furent ceux à qui il mit le pied à l’étrier.

Il a expérimenté sa vie durant, a lutté contre la métaphysique en prônant le matérialisme, tout en ayant la mystique de l’expression au plus haut prix. De l’écriture sérielle au récit hardiment troussé, chercheur inlassable, expert en coulées verbales inextinguibles ( LoisHParadis…), il a su, quittant soudain le ciel des conceptions novatrices inspirées de Joyce et consorts, retrouver avec Femmes, en particulier, la verve pamphlétaire ancestrale. Il a chéri la langue dans tous ses états. Son œuvre de journaliste dans le Monde a été considérable. Il a magnifié l’esprit musical du XVIIIe siècle. Il faut lire Sollers de A à Z, sans oublier son lumineux visage de moine libertin. Jean-Pierre Léonardini

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Du soap opera à la série télé

Aux éditions Amsterdam, Delphine Chedaleux publie Du savon et des larmes, le soap opera une subculture féminine. L’historienne des médias analyse la fascinante trajectoire du soap opera, né dans les années 30 et financé par les fabricants de produits d’hygiène et d’entretien ! Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°358, mai 2023), un article de Fabien Trécourt.

La série culte Plus belle la vie s’est interrompue en novembre dernier, après avoir battu tous les records : 18 saisons, 4 666 épisodes, plus de six millions de téléspectateurs… Comment expliquer ce succès ? Outre des intrigues à quatre bandes et un suspense insoutenable, « le feuilleton s’avère pionnier dans la prise en compte de sujets considérés comme trop clivants pour la fiction française », souligne l’historienne des médias Delphine Chedaleux, auteure Du savon et des larmesPBLV, pour les intimes, est lancée en 2004, alors que le CSA impose aux chaînes de télé de mieux représenter la diversité de la société française.

« Au départ conçue comme une chronique sociale, PBLV se présente comme un melting-pot de personnages aux origines, aux religions et aux cultures variées. » En 2007 par exemple, après un débat houleux sur le port de signes religieux à l’école, la série aborde la question du foulard islamique à travers le personnage de Djamila. Elle introduit aussi des personnages homosexuels dès la première saison, le serveur du bar Le Mistral Thomas Marci, ou plus tard le couple formé par Virginie Mirbeau et Céline Frémont. En 2018 enfin, PBLV est la première fiction télévisuelle française à mettre en scène la transition de genre d’un adolescent, Antoine Bommel, ainsi qu’un personnage et acteur trans, le responsable associatif Dimitri.

Cette propension à s’emparer d’enjeux de société est propre à toutes les séries de ce genre, insiste Delphine Chedaleux. Nés dans les années 1930 aux États-Unis, d’abord conçus comme des programmes publicitaires pour les marchands de lessive, les « soap operas » deviennent rapidement des outils d’éducation populaire pour les femmes au foyer : comment gérer une grossesse non désirée, un avortement, un mari alcoolique, la maladie mentale d’un proche… ? Autant de questions abordées de façon ouverte et bienveillante, tant sur un plan narratif qu’idéologique, dans des feuilletons comme Santa Barbara (1984-1993) ou Coronation Street (depuis 1960). « Ils reformulent les questions sociales sous forme de problèmes personnels et relationnels qui peuvent trouver une issue par la discussion, insiste la chercheuse. Leur lenteur et leur caractère répétitif, souvent moqués, permettent en fait de multiplier les points de vue sur une même question ».

La formule rencontre un immense succès depuis près d’un siècle. La série PBLV, d’ailleurs, revient déjà sur les écrans : elle est rediffusée en intégralité sur la chaîne Chérie 25 depuis mars. Fabien Trécourt

Du savon et des larmes, le soap opera une subculture féminine, de Delphine Chedaleux (éd. Amsterdam/Les Prairies ordinaires, 250 p., 18€). Dans ce même numéro de mai, la revue ausculte L’enfant hors norme. Un imposant dossier, fort instructif. Sans oublier l’entretien avec Michel Pastoureau, le talentueux historien des couleurs.

Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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De Rouen à Vire, mon beau festival !

En cette première quinzaine de mai, se sont déroulées deux manifestations de belle facture : le Festival des langues françaises à Rouen (76), le festival À vif à Vire (14). Des initiatives qui font la part belle aux écritures contemporaines et tentent de conquérir de nouveaux publics. Avec audace et jeunesse

Il fait beau en Normandie, le soleil brille en ce quartier de la Piscine du Petit-Quevilly ! Sur l’éphémère estrade de bois installée en plein air, prennent place nombreux jeunes et enfants. Quelques adultes égarés, passants attirés par l’attroupement et la musique d’ambiance, se joignent au public. Une bande d’apprentis-comédiens du cru, avec énergie et enthousiasme, frappe symboliquement les trois coups : une mise en scène minimaliste pour faire entendre des paroles venues d’ailleurs, en l’occurrence du Congo Brazaville. Ils renouvelleront leur prestation trois jours durant. En d’autres lieux, ce sont des propos surgis d’Iran, de Guadeloupe, de Guyane et de Haïti qui squattent le devant de la scène : un éloge, appuyé et cosmopolite, à la langue française ! « En cette cinquième édition du festival tourné vers les Caraïbes, de nouveau nous entendons célébrer toutes « les langues françaises » dans leur diversité et faire découvrir des auteurs éloignés géographiquement et peu souvent programmés », commente Ronan Chéneau.

Le programmateur de l’événement, et artiste permanent au CDN Normandie-Rouen, se réjouit en outre du fidèle partenariat instauré avec le prix RFI Théâtre (Radio France Internationale), ce grand prix littéraire décerné chaque année aux Francophonies de Limoges. « C’est une grande voix haïtienne contemporaine, Gaëlle Bien-Aimé, que nous accueillons cette année ». Dont la metteure en scène Lucie Berelowitsch crée Port-au-Prince et sa douce nuit. Dans une capitale dévastée, tant par les séismes que par l’errance politique et les bandes mafieuses, un jeune couple s’interroge : fuir ou rester ? De leur passion partagée à l’amour viscéral éprouvé pour leur terre, l’aspiration à la liberté et au bonheur fissure leur devenir… Une mise en scène épurée, chaude et colorée, où chantent les accents créoles. Servie par deux comédiens d’une incroyable puissance évocatrice (Sonia Bonny, Lawrence Davis), d’une irradiante et sensuelle humanité : il nous tarde déjà de retrouver ce spectacle sur les scènes hexagonales !

Et c’est aussi Lucie Berelowitsch, directrice du CDN de Vire, que nous retrouvons à l’entrée du Préau où de joyeux lurons, garçons et filles, ont installé leurs tréteaux pour le festival À vif. Une manifestation en direction de la jeunesse adolescente qui prend les affaires en main en ouvrant les festivités avec quelques saynètes de leur cru sur le parvis du théâtre… Changeant, à grande vitesse, de genre et de tenue pour décliner ces fameuses Métamorphoses, le thème de l’édition 2023 ! « Notre festival se veut un endroit de rencontre et de fête théâtrale ouvert à tous les âges où les adultes communiquent avec les plus jeunes », témoigne la metteure en scène. Il est une certitude, comme l’écrit notre consœur Marie-Céline Nivière non sans humour, à Vire on ne prend pas les adolescents pour des andouilles !  Ils viennent d’Alençon, de Caen et du Havre pour présenter au public leurs improvisations, acteurs aussi aux premières loges pour dialoguer avec les grands lors de tables rondes ou de rencontres en bord de scène. Car il est une autre certitude, jeune ou adulte, la ou les métamorphose(s) touche(ent) chacune et chacun quel que soit son âge : dans le corps et l’esprit, la tête et les jambes !

Pour illustrer justement ce qui bouge, change et se transforme, Julie Ménard propose Dans ta peau. Sous l’appellation « conte musical fantastique », elle tente d’illustrer la métamorphose de Sybille qui, musicienne devenue star iconique, s’interroge sur son devenir au lendemain d’un amour perdu. Un décor tantôt appartement tantôt scène de concert, des lumières vives et colorées qui aveuglent le public ou enveloppent les protagonistes, une musique rock chère à Romain Tiriakian qui alterne entre douceur et saturation, la voix tantôt parlante tantôt chantante de Léopoldine Hummel au visage masqué et à l’étrange costume : quand la métamorphose se transforme en énigme, le spectateur risque d’y perdre tous ses sens ! En tout cas, petits et grands, ils sont nombreux au rendez-vous de cette atypique fête théâtrale. Qui essaime avec succès hors des lieux balisés et convenus, de cours d’école en lycée agricole. Yonnel Liegeois

Dans ta peau, texte et mise en scène de Julie Ménard : les 19-20 et 21/05 au festival Théâtre en mai, CDN Dijon-Bourgogne.   

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La marionnette, enfin adulte

Jusqu’au 4 juin, en Île-de-France, la Biennale internationale des arts de la marionnette offre un panorama de la création contemporaine. Une 11ème édition de la Biam, avec des personnages et des histoires pour grandes personnes : quand la marionnette devient enfin adulte !

Les premiers spectacles rattachés à cette discipline remontent au XVIIe siècle en France. « Aujourd’hui, ils témoignent de révoltes et de combats pour plus d’égalité, de solidarité et de ­liberté. La jeune génération d’artistes a choisi la manipulation et l’image pour nous exhorter à réfléchir et nous mettre en garde », pointe Isabelle Bertola, la directrice du Mouffetard label­lisé Centre national de la marionnette, qui organise et coordonne avec plusieurs partenaires la Biennale internationale des arts de la marionnette (Biam). Jusqu’au 4 juin, 39 spectacles différents, joués 138 fois au total dans 18 villes d’Île-de-France, offriront un large panorama d’un art en mutation.

Cette 11ème édition a notamment enfilé joggings et baskets pour se mettre aux couleurs des JO de Paris 2024. Des « formes olympiques », comme À vous les studios, sont ainsi proposées gratuitement dans certaines vitrines de commerces, explique Benjamin Ducasse, de la compagnie les Maladroits. « C’est l’histoire d’un coureur cycliste racontée en direct à la télévision », dit-il. « Les artistes et les sportifs ont des questionnements communs », poursuit Isabelle Bertola, « qu’il s’agisse de la diversité sur les pistes ou les scènes, du handicap, du genre, de l’égalité hommes-femmes, etc… ».

Les Maladroits ont présenté aussi Joueurs, une pièce qui questionne « l’art, la politique, l’amitié et l’engagement militant à travers le conflit entre Palestine et Israël ». Dans ce cas, la compagnie pratique un théâtre d’objets. « L’utilisation d’ustensiles de la vie quotidienne employés sans les transformer, mais en détournant leur sens, est un langage qui casse des barrières et démontre que le théâtre, et plus largement le concert ou l’opéra ne sont pas réservés à certains publics », affirme Benjamin Ducasse.

« Nous parlons désormais de marionnettes, en même temps d’objets, d’images, de machineries, bref, c’est tout un théâtre de la manipulation qui met en avant non pas l’acteur-manipulateur mais la forme, la matière, qu’elle soit figurative ou pas », confirme la directrice du théâtre le Mouffetard. Une analyse que partage aussi Johanny Bert, qui conçoit des spectacles pour adultes mais aussi parfois pour le jeune public. « Dans un type de théâtre intégrant des objets ou/et des marionnettes, la qualité de l’interprétation doit être excellente« , insiste- t-il. « Afin que le spectateur soit entièrement conquis, il est demandé au comédien-manipulateur beaucoup d’humilité, car c’est la marionnette qui capte l’attention, pas lui (ou elle) ».

Écrivain et spécialiste de cet art, Paul Fournel se réjouit de ce renouveau. « Depuis dix ou quinze ans, on ne peut plus parler d’une, mais de multiples esthétiques de cette forme théâtrale, et cette recherche constante de la différence fait la force de la marionnette contemporaine ». Ce que ne contredit pas l’Italienne Marta Cuscunà, artiste internationale invitée de cette édition avec trois de ses créations qui bousculent les imaginaires.

Les évolutions interpellent les formes mais aussi les contenus et quelques-uns, comme Paul Fournel, qui a jadis consacré sa thèse de doctorat au Guignol lyonnais, considèrent que ces formes nouvelles gagneraient souvent à faire davantage appel aux auteurs contemporains, « ce qui permettrait de conforter dans les mots toute l’audace qui se déploie à travers les objets et les figurines ». Il faut se souvenir, pointe aussi Johanny Bert, que « Guignol, à l’origine, donnait des coups de bâton aux gendarmes et aux propriétaires lyonnais qui se faisaient du fric sur le dos des canuts, avant d’être récupéré par la bourgeoisie. Maintenant, il cogne le voleur et le conduit au gendarme »…

Avec Hen, présenté dans cette Biam et repris dans cette version révisée au théâtre parisien de l’Atelier en mai, comme pour sa récente création, la (Nouvelle) Ronde, Johanny Bert s’affirme dans ces évolutions de la marionnette, loin de l’idée que cette discipline serait réservée à un public d’enfants. Il rend hommage à l’un de ses maîtres, qui contribua beaucoup à la naissance de la marionnette ­moderne, Alain Recoing (1924-2013), lequel appelait à défricher les pistes « d’un spectacle complet », avec entre autres le soutien convaincu du metteur en scène ­Antoine Vitez, qui dirigeait alors le Théâtre de Chaillot où il fit entrer le spectacle de marionnettes. ­Johanny Bert, qui vient d’entamer les répétitions d’un opéra inspiré par le film de Wim Wenders les Ailes du désir (1987), avec « quatorze marionnettes à taille humaine », affirme encore que « les petits pantins pour les petits enfants, synonyme de théâtre au rabais, ce doit être fini et bien fini ». Gérald Rossi

Les spectacles de la Biam se déroulent à Paris, Pantin, Argenteuil, Bagnolet, Bobigny, La Courneuve, Choisy-le-Roi, Cormeilles-en-Parisis, Eaubonne, Fontenay-sous-Bois, Ivry-sur-Seine, L’Île-Saint-Denis, Montreuil, Noisy-le-Sec, Pontault-Combault, Saint-Denis, Saint-Michel-sur-Orge et Stains (Tél. : 01.84.79.44.44)

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Mouawad, de mère en fils

Jusqu’au 04/06, au Théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad propose Mère. De Beyrouth à Paris, le récit de l’exil de sa famille en France. Une œuvre poignante, avec des comédiennes d’exception, où le comique et le tragique se disputent le devant de la scène.

Fantasme ou réalité ? Les senteurs épicées de moult mets orientaux envahissent progressivement l’espace de la grande salle du théâtre. Il est vrai que la Mère s’obstine à cuisiner comme si tous les locataires de l’immeuble, et les spectateurs de la Colline (!), étaient invités à sa table… Un besoin compulsif de combler les manques, physiques et affectifs, liés à l’abandon d’une terre et d’un pays ! En ce logement parisien où elle survit avec ses enfants, en une langue savoureuse et métissée qui ne manque pas de piquant, elle tempête, jure et vocifère : contre sa progéniture, son mari et le reste de la tribu demeurés à Beyrouth, les politiciens libanais tous véreux, le jour du grand retour tant espéré et qui n’en finit pas de s’éloigner !

Après l’écriture et la création de Seuls et Sœurs, Wajdi Mouawad poursuit sa quête autobiographique, mêlant l’histoire singulière d’une famille, la sienne, à la grande Histoire d’un Liban déchiré par le conflit palestinien, les querelles intestines entre clans et potentats locaux. Le regard d’un enfant devenu grand confronté à la dérive d’une femme, mère et épouse meurtrie, saccagée, dévastée par cinq ans d’exil. Qui ne reverra jamais sa terre natale, la France ayant refusé la prolongation de son titre de séjour, terrassée par la mort au Québec. En cette fin des années 70, la guerre civile fait rage à Beyrouth, chaque soir au journal télévisé Christine Ockrent en commente les images dramatiques. Un rendez-vous que la mère ne manquerait sous aucun prétexte, aujourd’hui sur la scène de la Colline avec la journaliste dans son propre rôle… Des images de bombardements au petit écran où elle reconnaît les immeubles détruits de son ancien quartier, l’énoncé de la liste des nouveaux tués et blessés, l’attente des dernières nouvelles de l’époux lors d’éphémères conversations téléphoniques au cœur de la nuit.

Sur le plateau de la Colline, outre Wadji Mouawad en manipulateur des objets du décor et fabuleux conteur d’histoires, surtout la présence de deux comédiennes libanaises à l’immense talent, fulgurantes de présence et de naturel : Aïda Sabra dans le rôle de la mère et Odette Makhlouf qui joue sa fille, la sœur aînée du futur metteur en scène… Des relations parents-enfants qui relèvent du tragi-comique, où la tendresse se glisse avec peine entre invectives et injures, colères irraisonnées et impératifs familiaux… Des scènes à l’humour féroce et communicatif, tel un « laisser respirer » pour le spectateur face au « laisser mourir » dont semble fatalement atteinte la mère : frappée d’une blessure trop vive, d’un sentiment d’abandon trop fort, d’un poids de solitude trop lourd. Le drame de l’exil porté à l’incandescence, une puissante réflexion sur la douleur du partir, un moment intense de bouleversante vérité. Yonnel Liégeois

Mère, de Wadji Mouawad : jusqu’au 04/06 à la Colline. Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30.

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Des voix venues d’ailleurs

Créée en avril au Théâtre des Îlets-CDN de Montluçon (03), Voix fait des vagues à la Tempête (75) jusqu’au 21/05 ! Une pièce de Gérard Watkins avec Valérie Dréville, fulgurante de présence dans le rôle-titre. Entre fantastique et réalisme, un spectacle fort déroutant.

Sur scène, deux femmes et un homme, jeunes… Ils le confessent, à tour de rôle ils racontent que des Voix venues d’ailleurs perturbent leur esprit, occupent sporadiquement leur entendement. Amies ou ennemies, conciliantes ou vindicatives, doucereuses ou violentes ! Des témoignages troublants, percutants, étrangement déroutants qu’énoncent Lucie Epicureo, Maria Razafindrakoto et Malo Martin au fil des interrogations d’une voix inconnue surgie du fond de la salle : les pensionnaires d’un institut psychiatrique en consultation avec leur thérapeute ? Que nenni, seulement trois comédiens d’un naturel désarmant qui répondent à leur propre metteur en scène, incognito dans le noir théâtral !

Gérard Watkins réussit une incroyable performance scénique, d’une émouvante sensibilité, en réunissant sur le plateau ce curieux groupe d’« entendeurs de voix » qui prêtent la leur à ces hommes et femmes atteints de ce phénomène psychique si particulier. Persécutés ou pourchassés, plus tard diagnostiqués comme schizophrènes, dans nos sociétés occidentales ils subirent électrochocs ou dégradants traitements médicamenteux. En d’autres temps, il était naturel d’entendre des voix : Jeanne d’Arc, Socrate, Mahomet, Ghandi… Aujourd’hui, plus proches de nous, le premier ministre Winston Churchill, la romancière Virginia Woolf, le psychiatre Carl Jung, le footballeur Zinédine Zidane, le comédien Antony Hopkins ! Nombreuses en France sont les personnes touchées par ce phénomène. Depuis la création du Réseau des entendeurs de voix (REV) en 1987 aux Pays-Bas, elles s’organisent en groupes de parole pour partager petits bonheurs et grandes douleurs, être reconnues comme des humains à part entière, non comme des malades ou des fous.

D’une profonde humanité, dans la mise à nu d’un plateau où seuls les mots dits habillent les maux subis, Voix nous donne à entendre les singulières histoires de ces individus transpercés d’injonctions contradictoires qui appellent autant au bien-être qu’à la mort. La preuve ? Le long et prenant monologue de Valérie Dréville, venant sublimer le superbe chant choral de ses trois partenaires… Nous livrant le combat intérieur de Véronique, confessant une souffrance accumulée en soixante ans d’existence entre silences réprobateurs et envolées libératrices : habitée de trois voix « qui débarquent à tout moment et me scient les tympans » ! Jusqu’à ce que, au final, ces dérangeantes voix venues d’ailleurs prennent forme humaine ou animale sur scène, nous rappelant de manière ludique et fantasmagorique que notre humanité s’inscrit dans une temporalité et une spiritualité qui bien souvent nous dépassent, nous terrassent ou libèrent nos audaces. Avec cette question frontale : existe-t-il frontière infranchissable entre ce qui relève de la normalité et ce qui s’apparente à l’étrangeté ? Un spectacle déroutant qui élargit l’espace de notre imaginaire, ose rendre visible ce qui relève de l’invisible, ouvre la voie à tous les possibles. Yonnel Liégeois

Voix, texte et mise en scène de Gérard Watkins : jusqu’au 21/05 au Théâtre de La Tempête, Cartoucherie de Vincennes. Du 05 au 08/12, à la Comédie de Saint-Etienne.  

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Jaurès, le pari de l’éducation

Aux éditions Privat, est paru Jean Jaurès ou le pari de l’éducation. Sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech, historiens, juristes, philosophes et théoriciens de l’enseignement décryptent la pensée jaurésienne en matière d’éducation. Paru dans le quotidien régional La Dépêche, un article de Philippe Rioux.

Évoquer Jean Jaurès, c’est convoquer une figure de la République qui repose au Panthéon ! Une figure aux multiples facettes… D’abord, il y a le député du Tarn qui défendit les mineurs en grève de Carmaux, l’agrégé de philosophie qui s’engagea en faveur de Dreyfus. Ensuite, se présente l’artisan de la loi de séparation des Église et de l’État de 1905, pilier de la laïcité. Enfin, se dresse l’homme de presse qui fonda L’Humanité et fut l’une des plus belles plumes de La Dépêche, le socialiste qui combattit le nationalisme et défendit la paix jusqu’à y laisser la vie.

Mais dans cette vie, cet exceptionnel destin français, la place de l’éducation reste centrale. Ce n’est pas pour rien que lorsqu’il s’est agi, en octobre 2020 de trouver un texte pour rendre hommage au professeur Samuel Paty, lâchement assassiné, c’est tout naturellement la Lettre aux instituteurs et institutrices de Jaurès, publiée dans L’Humanité le 15 janvier 1888, qui apparut comme une évidence. Ce constant « pari de l’éducation » établi par Jaurès fait l’objet d’un livre passionnant publié aux éditions Privat. Jean Jaurès ou le pari de l’éducation rassemble les contributions d’historiens, de philosophes, de juristes, de praticiens et de théoriciens de l’enseignement, réunies sous la direction de Gilles Candar, historien des XIXe et XXe siècles et président de la Société d’études jaurésiennes et par Rémy Pech, professeur d’histoire contemporaine, ancien président de l’université Toulouse-II-Jean-Jaurès et président de l’association des amis de Jean Jaurès.

Quels sont les principes édictés par Jaurès notamment en matière d’innovation pédagogique ? Quelles sont ses pratiques à l’école, au collège, à l’université ? À quels prolongements ont donné lieu ses préceptes ? En répondant à ces questions, les spécialistes dessinent non seulement la carte de la pensée jaurésienne en matière d’éducation, mais aussi fournissent à tous ceux qui enseignent des outils conceptuels et des pistes de réflexion utiles. Autant dire que le « pari de l’éducation » auquel croyait Jaurès est plus que jamais d’actualité en 2023. Philippe Rioux

Jean Jaurès ou le pari de l’éducation, sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech (Éditions Privat. 216 pages. 19,90 €).

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Au bord de l’innommable

Jusqu’au 09/06, chaque vendredi à 19h au théâtre La Flèche (75), Marine Gesbert s’empare avec audace et superbe de Au bord. Le texte de Claudine Galea, en réaction à l’hallucinante photographie de ce prisonnier traîné nu en laisse par une soldate américaine. Une magistrale interprétation.

La noirceur, aucune ouverture pour laisser pénétrer un éclair de vie, le public installé de chaque côté de la salle toute en longueur. L’attente longue et silencieuse, tel un temps cathartique pour exorciser nos attaches au monde sensible avant de sombrer dans l’insoutenable… Une femme, jeune et d’une irradiante beauté en son chemisier blanc, nous scrute impassible, assise en lotus sur un coffre de bois. Derrière elle, projetée grand format, la photographie hallucinante et scandaleuse. D’une voix douce, diction parfaite et gestes mesurés, d’un pas lent la comédienne entame sa marche vers l’innommable. D’une maîtrise absolue lorsque son regard, sporadiquement, fixe celui des spectateurs qui la cernent de part en part.

Une interprétation exceptionnelle qui bouscule et fascine le public dès que Marine Gesbert seule Au bord de scène, de maux en mots, libère les premières paroles de la pièce écrite par Claudine Galea ! Sans décor, dans une atmosphère presque apaisante, s’affiche pourtant l’horreur en filigrane : la silhouette d’une femme tenant en laisse un homme nu… L’image, révoltante, a fait le tour du monde, une soldate américaine photographiée en train de promener un prisonnier du camp d’Abou Ghraib, tel un animal de compagnie. Traumatisée par cette image avilissante, bouleversée devant un tel acte d’inhumanité absolue, posé en outre par une personne qui contredit tous les poncifs sur le genre féminin, l’auteure butera durablement devant la feuille blanche. Une parole accouchée au prix de moult sueurs et douleurs : la grâce du verbe contre la violence de l’image !

Et de noircir alors le papier, entre réalisme et poésie, de cette riche missive d’une bouleversante puissance, et de soulever aussi durant soixante minutes, et pas une de plus, une série d’interrogations toujours d’une brûlante actualité à l’heure du conflit en Ukraine : les prémisses de cette volonté de puissance, de destruction et d’humiliation, la figure de la femme dans l’imaginaire collectif, les carences liées à une enfance maltraitée, les effets d’une sexualité déviante… Un spectacle envoûtant en la magistrale incarnation de Marine Gesbert, une réflexion hautement salutaire sur le droit à la vie et à la dignité. Un vibrant plaidoyer en faveur de l’humanité retrouvée. Yonnel Liégeois

Au bord, jeu et mise en scène de Marine Gesbert. Au théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris. Chaque vendredi à 19h jusqu’au 09/06, ainsi que le samedi 27/05.

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Creil, le travail en images

Jusqu’au 11/06, sur Creil et son agglomération (60), se déroule la 5ème édition du festival Usimages. En douze expositions, un original parcours photographique qui met à l’honneur, d’hier à aujourd’hui, l’homme et son travail, l’outil et la machine.

Au cœur de la Sibérie, à Norilsk, un homme se redresse fièrement. Casque relevé sur la tête, masque à gaz en bandoulière, il travaille à l’usine de cuivre où l’odeur de soufre donne un goût de sang dans la bouche de Françoise Huguier, la photographe de l’agence Vu qui réalise le reportage en 1992. Des images fortes, d’une incroyable puissance expressive, apposées sur les panneaux dressés en plein air sur la commune de Montataire, l’une des douze expositions proposées au grand public.

En cette cinquième édition d’Usimages, biennale de la photographie du patrimoine industriel et du travail sur le territoire de Creil (60), le festival aborde la double thématique de l’énergie et de la métallurgie. De l’installation du réseau électrique dans les Hauts-de-France à partir de 1912 à l’exploitation du bois dans la forêt québécoise… D’hier à aujourd’hui, se donnent surtout à voir hommes et femmes au travail, de la petitesse des humains au cœur de l’immense salle des machines de la Société électrique de Lille dans les années 1920 aux forestiers du troisième millénaire comme égarés dans l’immensité enneigée de la Gaspésie !

La grande force de cet événement iconographique ? Donner à voir ce qui a disparu des magazines et de nos écrans télé : l’ouvrier, l’outil, la machine, le monde industriel. « L’exposition conçue par l’Institut de l’histoire de l’aluminium s’inscrit dans ce regard rétrospectif », confirme Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement, « à travers la représentation de la femme et de l’usage qu’elle fait au quotidien d’une gamme d’ustensiles et d’équipements électroménagers dans les années 50 et 60, elle nous fait voyager dans le monde de la consommation et du progrès matériel ».

La modernité est bien présente, cependant. Avec le travail photographique de Jean Pottier sur l’industrie nucléaire, « Oui aux moutons, non aux neutrons », avec le reportage de Rocco Rorandelli dans le bassin houiller allemand et l’exploitation du lignite, le plus polluant de tous les types de charbon… Quant à Michel Séméniako, dans les usines de robinetterie en terre du Vimeu, il s’est penché sur les gestes des travailleurs, recomposant l’espace sous sa focale et les sublimant en de magnifiques compositions grâce à l’emploi de ses filtres de couleur : « le rouge du feu des fondeurs, le bleu de l’acier, le doré du laiton »… L’œuvrier au travail élevé au rang d’œuvre d’art ! D’une expo l’autre, de Cramoisy à Saint-Vaast-Lès-Mello, quand la photo dévoile ainsi ses plus beaux atours, douze balades iconographiques qui se savourent à l’air libre. Yonnel Liégeois

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. Du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. Le festival permet aussi de mettre en pleine lumière des photographes qui ont élu la sphère du travail comme source d’inspiration.

Des travailleurs de la focale, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, artistes de l’ombre qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. Y.L.

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Lucien Attoun, une vie pour le théâtre

Homme de radio au métier sûr, critique dramatique, Lucien Attoun est mort à Paris le 28 avril. Les deux grandes passions de sa vie ? La radio avec France Culture et la création de Théâtre Ouvert avec son épouse Micheline. Le théâtre de service public lui doit beaucoup.

Lucien Attoun vient de s’éteindre à l’âge de 88 ans, le 28 avril à Paris. J’en éprouve du chagrin. Lucien, je l’ai connu, fréquenté, apprécié depuis un demi-siècle au bas mot. Le théâtre de service public lui doit une fière chandelle et France Culture, en la matière, se devrait, en bonne logique, d’afficher à son égard une gratitude éperdue.

L’amour du théâtre, il le tient de son père, comédien et chanteur populaire en Tunisie, où Lucien naît en 1935 à la Goulette, au nord de Tunis. Il débarque en France en 1947, avec sa sœur cadette et sa mère. A 12 ans, pensionnaire au lycée Maimonide de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), il y croise Micheline Malignac, qui n’a qu’un an de moins que lui. Ils ignorent alors qu’ils se marieront en 1963 et qu’on leur devra cette magnifique aventure vécue en commun, Théâtre Ouvert, qui fera tant pour l’écriture dramatique dans notre pays, mais n’anticipons pas.

Lucien a 16 ans quand meurt sa mère. Elle lui avait dit : « Veille sur ta sœur ». Jeune homme de devoir, il cumule les « petits boulots » sans perdre de vue le champ culturel. En 1958, il fait partie du Groupe de théâtre antique de la Sorbonne. La même année, il devient secrétaire général puis président du cercle international de la jeune critique, fondé sous l’égide du fameux Théâtre des Nations. Il enseigne dix ans dans un collège de Lyon, est nommé adjoint au directeur chargé de l’animation culturelle à HEC, de 1956 à 1969. Critique dramatique, il publie dans la revue Europe, puis aux Nouvelles littéraires, à Témoignage chrétien, à la Quinzaine littéraire…

Son exceptionnelle carrière d’homme de radio s’ouvre en 1967, lorsqu’il est embauché à France Culture, en qualité de chroniqueur, dans la Matinée du théâtre, rebaptisée la Matinée des arts du spectacle. Il est producteur des Heures de culture française, plus tard devenues les Chemins de la connaissance, et d’Une Semaine à Paris. De 1969 à 2002, Lucien Attoun crée et produit, toujours sur France Culture, le Nouveau répertoire dramatique, une série d’émissions d’une importance capitale (la première pièce de Koltès, l’Héritage et l’Ignorant et le fou, de Thomas Bernhard, entre autres, y sont diffusées). A son actif encore, les collections Radiodrame et Cycle de fiction. Son activité de production sur les ondes ne laisse pas d’être impressionnante. Récapitulons : On commence (1965-1997), Mégaphonie (1984-1997), Profession spectateur (1997-2002) et Passage du témoin (2002-2004). Il a été conseiller artistique de Giorgio Strehler, quand celui-ci dirigeait l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

La grande affaire de la vie de Micheline et Lucien Attoun, ce sera l’invention de Théâtre Ouvert, à la suite naturelle, pour ainsi dire, de leur vif intérêt pour les auteurs vivants. En 1970, Lucien crée chez Stock la collection Théâtre Ouvert, justement. L’été 1971 à Avignon, peu avant la disparition de Vilar, Lucien lui fait remarquer que la création contemporaine n’a pas droit de cité au festival. Vilar met alors Lucien au défi de joindre le geste à la parole. C’est d’emblée le succès dans la Chapelle des Pénitents-Blancs, haut-lieu soudain de « mises en espace » (douze jours de répétition) et du »gueuloir« où se profèrent des textes neufs.

En 1981, Théâtre Ouvert s’installe au Jardin d’Hiver, passage Véron, à côté du Moulin Rouge, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, dans un immeuble hanté par les souvenirs poétiques de Valentin-le Désossé, Jacques Prévert et Boris Vian. En 1988, Théâtre Ouvert, ayant à la boutonnière la révélation d’une multitude de pièces d’auteurs vivants (les moindres n’étant pas Koltès et Lagarce), obtient le statut, ô combien mérité, de Centre dramatique national de création. Jean-Pierre Léonardini

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