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Jean-Marie Hordé, l’art d’être au monde

Directeur du Théâtre de la Bastille (75) et auteur de L’artiste et le populiste ( Les solitaires intempestifs), Jean-Marie Hordé s’interroge sur notre mode d’appartenance au monde. En vue de la fondation d’une autre politique culturelle pour demain.

C’est donc décidé : rien ne change avant la mi-mai, « au mieux ».
Pour nous, cela signifie qu’avant le mois de juin, rien ne sera possible. Le théâtre restera fermé. Nous ne serons pas inactifs, mais pas là où vous étiez en droit de nous attendre.
C’est l’œuvre théâtrale qui s’absente. Je ne veux pas ironiser sur le « non essentiel », mais plus gravement indiquer que l’absence d’œuvre réelle au théâtre contribue à éloigner notre mode d’appartenance au monde. J’emprunte cette expression à Hannah Arendt qui écrit que cette appartenance transite par des tiers que sont les œuvres. L’œuvre, dit-elle, ne s’adresse pas aux gens mais au monde. L’œuvre, de la table la plus simple à l’art le plus grand : voici le monde et sa pérennité. C’est pourquoi, au-delà de nos malaises et mal-êtres privés, je pense à ceux qui souffrent de se dés-appartenir (les jeunes en particulier). Je l’ai dit ailleurs : le silence auquel nous sommes contraints est lourd.

Le « non-essentiel » n’est pas une absence bénigne. Il vide la vie de ce qui la fait tenir au-delà du besoin.
Comment être au monde dans ces conditions ?
Cela aura une fin et je ne doute pas que nous retrouverons joie et énergie. Mais j’espère que lorsque nous pourrons nous retourner sur cette longue année d’absence, la pensée et la responsabilité politiques élargiront leurs champs et comprendront que ce qui se dit « politique culturelle » est un enjeu grave qu’il est grand temps de réévaluer en lui rendant la dignité que le marché lui dénie – la culture réduite à un bien culturel est un marché auquel le théâtre n’échappe pas. J’espère que ces mois de suspension rappelleront l’urgence de remettre l’œuvre d’art au centre de la vie sociale et politique, ce qui suppose de lui offrir le temps de la présence.
L’impatience gagne à la mesure de notre incompréhension. Respectueuses des mesures de sécurité sanitaires, les salles – a fortiori de taille moyenne – ne sont pas dangereuses.
Aujourd’hui, l’Odéon est occupé. L’Odéon, depuis 68, a toujours été un théâtre symbole : son occupation dit une protestation générale et partagée. Jean-Marie Hordé

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Bertrand Tavernier, un cinéaste cinéphile

Fou de littérature et de jazz, Bertrand Tavernier est décédé le 25 mars. Réalisateur énergique et boulimique, d’une curiosité insatiable, amoureux de la vie, passionné d’histoire, attentif à ses semblables… Le cinéma français est en deuil.

C’est la vie, l’amour, la joie et nos parts d’ombre qui traversent la plupart des films de Bertrand Tavernier. Une insouciance contagieuse, celle d’Irène, Sabine Azéma, suffragette en robe à crinoline et bottines à lacets qui s’invite au déjeuner dominical familial et sème gentiment la pagaille. Il y a là du Renoir (père et peintre), du Roger Martin du Gard, tout un pan de la peinture et de la littérature françaises qui flotte dans ce film, Un dimanche à la campagne, à la fois suranné où le temps s’écoule lentement, avec gourmandise au son de l’accordéon de Marc Perrone. Et puis tout le reste, la justice, l’histoire, l’école, la politique, l’amour, l’amitié. Tavernier filmait comme il était, généreux, enthousiaste, et tant pis si, parfois, il se plantait.

Rien n’échappait à son œil curieux

Bertrand Tavernier est né le 25 avril 1941 à Lyon. Fils de René Tavernier, écrivain résistant, et de Geneviève Dumont, ses parents eurent pour voisins Louis Aragon et Elsa Triolet, qui avaient trouvé refuge un temps lors de l’occupation au-dessus de l’appartement des Tavernier.

Après-guerre, la famille s’installera à Paris. Bertrand Tavernier découvre le cinéma à l’âge où l’on joue encore aux osselets. Il va l’aimer, passionnément, arpentant les salles sans se soucier des genres, fréquentant la Cinémathèque à peine adolescent. Il aimait tout, les films noirs, les westerns, les films d’avant-guerre et de ses contemporains, les comédies musicales. Rien n’échappait à son œil curieux. Tavernier s’exerce d’abord comme critique. Il parvient à placer, ici et là, quelques piges et collabore aux Cahiers du cinéma, à Positif, à Présence du cinéma, aux  Lettres françaises. Il s’intéresse de près au travail des scénaristes, des techniciens de plateau, aux costumes, à la direction d’acteurs, à la musique. Il fait un peu l’assistant (auprès de Melville), participe à deux films à sketchs, les Baisers et la Chance et l’amour, sortis en 1964.

Il faudra attendre dix ans pour que Tavernier réalise son premier long métrage, l’Horloger de Saint-Paul, avec Philippe Noiret. Ensemble, ils tourneront, entre autres, Que la fête commencela Vie et rien d’autreCoup de torchonle Juge et l’Assassinla Fille de d’Artagnan. Une complicité à l’épreuve du temps et des modes les unissait. Il retrouvera cette même complicité, ce goût pour des personnages au caractère bien trempé avec Philippe Torreton, qui jouera dans L.627Capitaine ConanÇa commence aujourd’hui. Tavernier aura dirigé les plus grands : Michel Piccoli, Romy Schneider, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Tommy Lee Jones (Dans la brume électrique), Isabelle Huppert, Sabine Azéma, Jacques Gamblin, Jean-Claude Brialy, Sophie Marceau…

Généreux, sensible aux injustices

Impossible de tous les citer tant la liste est longue des acteurs qui ont traversé ses films. Une liste qui raconte un grand pan du cinéma français. Un cinéma qui croisait la grande et la petite histoire, un cinéma qui aimait raconter, un cinéma à l’image de son auteur, généreux, sensible aux injustices, traquant la moindre parcelle d’humanité, redonnant du sens aux vies de ses personnages, un peu aux nôtres aussi.

Tavernier était un grand lecteur. Coup de torchon, son adaptation loufoque et débridée de 1 275 âmes, de Jim Thompson, parvient à transposer les personnages aussi bêtes que racistes du sud profond des États-Unis dans une sous-préfecture reculée en Afrique de l’Ouest du temps des colonies. On y retrouve la moiteur, les ventilateurs qui brassent désespérément l’air, des personnages lâches, veules. Derrière le rire, c’est toute la cruauté du colonialisme qui jaillit au détour d’une allée rouge poussière.

La lutte entre le bien et le mal

Changement de décor. Le Juge et l’Assassin, avec Noiret et Galabru. Un duel magistral qui met à l’épreuve le sens de la justice. Rarement Galabru aura été aussi bien dirigé dans ce personnage de chemineau rongé par la folie, assassin presque malgré lui, manipulé par un juge retors et pervers. Tavernier filme la lutte entre le bien et le mal dans des paysages rocailleux et sauvages tandis qu’au détour d’une ruelle d’un village, on entend Jean-Roger Caussimon chanter la Complainte de Bouvier, et distribuer les paroles de sa chanson au chaland qui passe. Changement d’époque, de costume. La Vie et rien d’autre. Sur les ruines de la Première Guerre mondiale, deux femmes (Sabine Azéma et Pascale Vignal) cherchent désespérément le cadavre de leur homme. Elles croisent le commandant Delaplane (Noiret), chargé de recenser les soldats disparus. Pas de scènes de bataille, pourtant la guerre, sa puissance destructrice, est là, en arrière-plan, au milieu de la terre éventrée et des allers-retours des civières chargées de cadavres qui passent sans cesse.

Plus tard, plus proche, une autre guerre, la Guerre sans nom. Un documentaire sorti en 1992, non pas sur la guerre d’Algérie, mais sur les appelés. Un film contre l’oubli, contre cette amnésie voulue par les autorités françaises jusqu’à il y a peu, un film qui donne la parole aux premiers témoins. Et c’est bouleversant de voir ces hommes évoquer cette sale guerre, sans filtre, où l’on mesure la puissance du cinéma quand il éclaire ainsi l’Histoire, loin des versions officielles.

La guinguette, le jazz et le blues

On pourrait parler de l’amour de Tavernier pour le cinéma américain, dont il avait une connaissance encyclopédique et amoureuse. Pour la musique qui n’était pas une illustration de l’image mais un personnage à part entière. Il aimait s’entourer de compositeurs, Sarde, Coulais. « J’ai toujours engagé les compositeurs avant que le scénario ne soit véritablement écrit. Je leur donnais toutes les versions. Je n’aurais jamais pu envisager contacter un compositeur en lui montrant le film monté et terminé. J’avais besoin de les écouter, juger sur les rushs », confiait-il à nos confrères de France Musique. Parfois, la musique influençait son scénario et Tavernier avait même des idées d’orchestrations : « Pour L.627, j’ai dit à Philippe Sarde que je voulais un mélange d’instruments baroques et de musiciens de jazz, de rock. Donc on avait une viole de gambe, un luth et une batterie rock. Pour Coup de Torchon, c’était Carla Bley qui dialoguerait avec Maurice Jaubert et Duke Ellington ».

Bertrand Tavernier aimait les grands orchestres, la chanson de guinguette, la musique classique, le jazz, le blues. Ainsi dans Autour de minuit (césar du meilleur son, césar de la meilleure musique et oscar de la meilleure musique), Tavernier part sur les traces de la vie du saxophoniste Lester Young et du pianiste Bud Powell. On le suit dans ces bouges enfumés, interlopes, dans un Paris qui swingue encore. Un hommage à tous ces musiciens de jazz qui lui ont « donné le goût du cinéma, le goût de la liberté », disait-il.

Tavernier cinéaste, Tavernier citoyen

Son dernier film de fiction sort en 2013. Quai d’Orsay, d’après la BD éponyme de Christophe Blain et Abel Lanzac. Comment ne pas rire à en pleurer devant la tornade provoquée à chacun de ses passages par un Thierry Lhermitte survolté dans la peau de Villepin ? Comment ne pas partager le fou rire qui s’empare de ses « assistants » lors des tractations sur les anchois ? Comment ne pas saluer la performance de Niels Arestrup (césar du meilleur second rôle), directeur de cabinet au calme impénétrable alors que la planète manque de sauter toutes les cinq minutes ? C’est un film drôle, facétieux, qui dévoile les arcanes du pouvoir. C’était il y a presque dix ans et ça nous renvoie à une époque d’avant le Bataclan, d’avant la pandémie. Une époque où, malgré la dureté du monde, on savait rire et filmer aussi la légèreté de la vie.

Tavernier cinéaste, c’était aussi Tavernier citoyen. Il était de tous les combats auprès de Jack Ralite pour l’exception culturelle. Contre l’extrême droite, il n’avait pas hésité à prendre le train pour Toulon, dont le maire FN venait de licencier l’équipe du théâtre. De tous les combats pour les sans-papiers, contre la double peine. Marie-José Sirach

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La Commune de Paris, 150 ans (1)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

 

L’Atelier en fait une somme !

Sous la direction de l’historien Michel Cordillot, les éditions de L’Atelier publient une somme sur ce  haut fait révolutionnaire. Un pavé de près de 1500 pages, fourmillant de détails sur les événements et ses acteurs.

Succès inattendu ! Après une semaine dans les rayons, le livre La Commune de Paris 1871 était déjà voué à être réimprimé : disponible à nouveau chez les libraires, début avril… La preuve, cent cinquante ans après cet épisode révolutionnaire qui coupa le pays en deux camps, qu’il captive toujours les Français. « C’est un moment d’histoire passionnant, doté d’une très forte charge symbolique », rappelle l’historien Michel Cordillot, coordinateur de l’ouvrage. « Les classes dirigeantes n’ont jamais eu aussi peur que lors de la Commune, il en est ressorti une légende rouge et une légende noire ».

Le camp versaillais, qui écrase l’insurrection au cours de la Semaine sanglante, dépeindra les communards comme des criminels et des barbares, légitimant l’ampleur de la répression. Pour échapper à cette guerre des mémoires, la trentaine de chercheurs qui s’est attelée à ce livre a mis en perspective les événements avec l’itinéraire de ses acteurs, en s’appuyant sur les ressources du Maitron et ses biographies ouvrières. Héritier de 1848, auquel nombre de communards ont  participé, le soulèvement parisien du 18 mars 1871 est porteur d’un formidable espoir.

Un futur social et sociétal

Pour la première fois, l’exercice du pouvoir par les représentants des classes populaires ne relève plus du domaine de l’impensable. « La commune démontre que les classes dominées peuvent avoir un rôle à jouer. Des réformes sociales et politiques sont portées en cinquante-quatre jours, qui vont dans le  sens d’un futur social et sociétal », note Michel Cordillot. Un moratoire sur les dettes et les loyers est décrété, avec réquisition des logements vacants. Les associations ouvrières sont autorisées à reprendre la gestion des ateliers abandonnés. Les écoles sont laïcisées, l’égalité salariale entre instituteurs et institutrices décrétée. Cette dernière mesure, une formidable avancée pour l’époque, est obtenue grâce à l’opiniâtreté des communardes. Les femmes vont jouer, en effet, un rôle actif en faveur de l’égalité, notamment salariale, tout en réclamant la liberté d’agir aux côtés des hommes dans l’insurrection. « Elles appellent à la guerre, écrivent dans les journaux, demandent à être ambulancières, cantinières, inventent le mot « oratrice », réclament des crèches pour pouvoir travailler », énumère l’historienne Florence Braka. « Les femmes vont prendre le pouvoir que les hommes leur refusent ».

Tandis que Louise Michel se bat sur les barricades, l’ouvrière Nathalie Lemel réclame des armes pour écraser Versailles. La réaction, elle, inventera l’image de la « pétroleuse » incendiant Paris. « On les a dépeintes comme des furies, des folles. Elles avaient osé défier l’autorité masculine pour agir dans la sphère publique, attaquer la famille en faisant reconnaître les unions libres et en réclamant l’égalité ». Près de 1052 communardes seront arrêtées, et pour certaines lourdement condamnées. La France, elle, basculera définitivement, après 1871, en faveur de la République. Cyrielle Blaire

La Commune de Paris 1871, coordonné par Michel Cordillot (éditions de l’Atelier, 1440 p., 34€50).

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Olivier Py aux Enfers

Au chapitre des dommages collatéraux consécutifs à la pandémie, il faut compter, entre mille autres, la création empêchée, au Théâtre des Champs-Élysées, de Point d’orgue, Un poème dramatique d’Olivier Py dans une réalisation qu’il signe avec ­l’organiste et compositeur Thierry Escaich. Le livret en est du moins publié, portant, en sous-titre, Purgatoire suivi de Enfer et Paradis.

Il y a trois personnages dans Point d’orgue: Lui, l’Autre, Elle. Lui est accablé par son inanité, percé des flèches de la souffrance au vu du spectacle d’un monde en proie au Mal sans recours. Elle une fois repoussée (il refuse qu’elle panse ses plaies), Lui va suivre l’Autre, gigolo ­cynique et cruel ami, dans neuf cercles de l’Enfer contemporain, avec ses camps de misérables, ses guerres tueuses d’innocents, ses terreurs en tout genre…Au terme de sa visite consentie dans les entrailles de la Terre en épouvante, la rencontre émerveillée du Garçon ouvrira un futur possible de jeunesse, de grâce, de beauté, de réconciliation. C’est là dire trop vite, à propos d’un texte si farouchement lyrique, en le réduisant au squelette de cette fable, nourrie d’une riche culture qui puise autant chez les anciens Grecs que dans les Évangiles et qu’on imagine volontiers sous forme d’oratorio.

Point d’orgue, sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées

Olivier Py persiste ainsi dans son être avec une étonnante vigueur. Lui, c’est lui, c’est manifeste, avec son goût pour l’hédonisme et sa conscience de l’incorrigible hideur de la société humaine. Et Dieu ! Où est-il ? Et qu’en faire ? Les philosophes vont-ils suffire à embrasser le faisceau des contradictions ? Il assume le fait que Point d’orgue constitue une catabase contemporaine, soit la descente de son plein gré de l’esprit de l’homme vivant qu’il est au royaume des morts. Entreprise d’une folle audace en une époque essentiellement prosaïque, qu’il est sans doute le seul à pouvoir mener à bien, d’une écriture artiste, savante et familière à la fois, d’une respiration proprement inouïe, à force de vers subtilement privés de rimes ou d’alexandrins tirés au cordeau.

On perçoit, à la lecture, l’effet théâtral que les comédiens pourront tirer de cette partition verbale, celui surtout qui joue l’Autre, mélange de Méphisto et de Fregoli, qui tire Lui par les pieds afin de le confronter au chaos pour mieux le voir rebondir, à la fin, du côté de Dionysos et Platon étrangement embrassés. On a hâte de voir ça en scène, quand les Erinnyes virales nous foutront la paix. Jean-Pierre Léonardini

Point d’orgue, d’Olivier Py (Actes Sud Papiers, 13,50€). Enregistré au Théâtre des Champs-Élysées, le spectacle est diffusé le samedi 27/03 à 20H00, sur France Musique.

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Culture, tous occupés !

Huit témoignages racontent les occupations de théâtres de l’intérieur. Un tour de France de ce mouvement qui déborde le seul cadre de l’emploi culturel pour s’étendre aux précaires, aux étudiants… Malgré le virus, il souffle un petit air de printemps !

Le mouvement d’occupation des théâtres, qui a débuté le 4 mars à l’Odéon, ne cesse de s’étendre. Plus de quatre-vingt lieux, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sont désormais occupés par des intermittents du spectacle et de l’emploi. Leurs revendications s’enrichissent de jour en jour, non pas dans une surenchère vaine mais dans une volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. À Lille, Villeurbanne, Nantes, Toulouse, Marseille, Montreuil, Angers, Bordeaux, Paris (etc,…), les assemblées générales ne désemplissent pas, les tableaux de bord fleurissent de propositions et d’initiatives.

Toutes et tous ont conscience d’une situation inédite. La présence du virus, un reconfinement planifié dans certaines régions, la gestion pour le moins approximative de la crise sanitaire, le silence de la ministre de la Culture n’entament en rien leur détermination. En ligne de mire, la réouverture des théâtres, des cinémas, des musées. Mais pas seulement. Planifier le retour à l’emploi, anticiper les « embouteillages » prévisibles dans les théâtres et les cinémas, prolonger l’année blanche, flécher, partager les aides équitablement. Combien de spectacles qui, à peine créés, n’ont jamais pu être joués ? Combien de films entassés dans les tiroirs ? Et si le ministère organisait, comme le suggèrent les InterLuttants du Nord, un « festival des reportés » ? Permettre que tous ces spectacles annulés, décalés on ne sait plus à quelle date, puissent enfin se jouer, être vus cet été, partout en France. Voilà un an que le monde de la culture est à l’arrêt, libérons les imaginaires !

« Retrouver l’accès à la culture pour tous » : Jean  Bellorini, directeur du Théâtre national populaire ( TNP ) de Villeurbanne

« Je me bats pour tous les intermittents de l’emploi » : Ahcène Azem, maître d’hôtel à Paris

« Je suis dans le milieu de l’hôtellerie-restauration depuis vingt ans. Je travaille dans les grands palaces parisiens et on m’appelle à l’occasion d’événements culturels ou sportifs comme le Festival de Cannes ou Roland-Garros, de séminaires ou de mariages. Je me considère chanceux car j’ai encore des droits cette année même si je n’ai pas travaillé depuis un an. Mais depuis le mois de mars, on n’a reçu absolument aucune aide par rapport à nos amis du monde du spectacle, qui ont bénéficié d’une année blanche. Personnellement, je refuse la qualification d’« extra de l’événementiel ». Si je me bats aux côtés de mes camarades de l’Odéon, c’est pour tous les « intermittents de l’emploi », pas seulement dans l’événementiel, qui travaillent de manière discontinue mais ne bénéficient pas du régime de l’intermittence. Cette tranche de la société représente 10 % de la population en France et se sent abandonnée. La réforme de l’assurance-chômage sera aussi mortifère et assassine pour ceux qui travaillent en contrat court ».

« Une coupure dramatique avec le public » : Nathalie Huerta, directrice du Théâtre municipal Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine

« Dans un contexte très incertain, sans visibilité, nous accueillons des artistes en résidence, nous maintenons des actions en milieu scolaire et auprès de publics précaires dans les centres sociaux, avec les associations, tout cela en respectant strictement les règles sanitaires. Nous avons mené des animations dans l’espace public, et dès qu’une petite brèche permet de faire travailler des artistes, on s’y engouffre, mais bricoler sans perspective véritable dégrade nos conditions de travail. C’est en fait vécu par les équipes comme une injustice, un mépris de notre professionnalisme. Comme si l’on n’était pas des gens sérieux. Lorsque nous avons pu fonctionner quelques semaines, nous avons tous mis en place des protocoles qui se sont révélés efficaces, et le public se sentait en sécurité. Aujourd’hui, je croise beaucoup de personnes, notamment âgées, qui me disent être dans un isolement total, sans théâtre, sans cinéma, sans expositions. Cette coupure avec le public me semble dramatique. Il faut que ce public prenne la parole… ».

« L’espace crée la convergence » : Pierre Boudeulle, comédien et metteur en scène à Lille

« Ce qui se passe est puissant, enthousiasmant. On bouillonnait d’immobilisme, d’isolement et en quelques jours d’occupation… On vivait sous une chape de plomb et là, on ouvre un espace. Les mesures de la ministre ne suffisent pas. 20 millions, pour qui ? Pour quoi ? Les petites structures sont menacées de disparaître. Comment va-t-on gérer l’effet entonnoir lors de la reprise ? On devrait pouvoir organiser le festival des reportés. On n’est pas en charge de toutes les luttes, on assure la nôtre, mais toutes se rejoignent. Les étudiants commencent à venir. Beaucoup de porosité entre ce qu’ils vivent, entre ce que nous vivons. La force du lieu, c’est un espace où les gens peuvent se retrouver alors que tout est fermé, que l’université est fermée. L’espace créé la convergence… ».

« Guides conférenciers, on ne veut pas rester isolés » : Iris Lucand, guide conférencière à Clermont-Ferrand 

« Ici, nous sommes dans ce qui fut la gare routière de la ville. C’est une sensation étrange de me retrouver dans ce hall de la Comédie, où j’ai assuré ma dernière visite guidée, il y a tout juste un an. Le nouveau théâtre venait d’être inauguré. Je terminais mon congé maternité lorsque le confinement a été décidé. Tout mon programme de visites a été annulé. Je me suis retrouvée sans rien ou quasiment. Guide conférencière au chômage, je n’ai pas droit au chômage partiel. Dans le Puy-de-Dôme, privés de touristes, les musées et monuments fermés, 25 % de mes collègues n’ont aucun revenu. En temps normal, je suis salariée d’une association qui propose des visites guidées à des offices de tourisme, des institutions. J’ai également un statut d’auto-entrepreneur au cas où, car nous, guides, travaillons à la demande, parfois en indépendants. Nous sommes un peu des intermittents. Nous participons aux occupations partout où nous le pouvons pour ne pas rester isolés. Nous ne sommes que 4 000 en France ».

« Favoriser l’économie et interdire la culture, ça a du sens » : Marianne Suner, chanteuse lyrique à Marseille

« Je participe à l’occupation du Théâtre du Merlan depuis vendredi dernier. Je suis chanteuse lyrique, chef de chœur et compositrice, habituellement je mets en place des créations participatives avec des habitants des quartiers populaires de Marseille, notamment avec le Vivier Opéra Cité. Tout a été annulé depuis le premier confinement. À part quelques activités avec les enfants, tout est interdit. Il y a une perte de sens dans nos métiers. Je suis intermittente, nous nous sommes mobilisés pour la réouverture des salles, mais nous avons très vite compris que la lutte contre la précarité était fondamentale. Comme tous les précaires, j’ai très peur des conséquences de la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver. On a vu dans les AG que si des théâtres ont maintenu activités et salaires, ce n’est pas du tout le cas des petites structures où il n’y a plus rien. Favoriser la reprise économique et interdire la culture, c’est quelque chose qui a un sens. Ce n’est pas celui que nous voulons pour le monde d’après ».

« Fiers d’être chaque jour plus nombreux » : Clara Hubert, élève en scénographie au TNS de Strasbourg

« On est en train de créer du lien tous les jours à 13 heures au cours d’un forum avec des gens de Strasbourg qui nous soutiennent. C’est ce qui me fait tenir, ça fait du bien de sortir de l’entre-soi. Récemment, des archéologues sont venus expliquer leurs difficultés. Au début, nos revendications étaient assez minces, mais à force de rencontrer des gens, on se rend compte qu’il y a une colère qui commence à gronder, que les gens souffrent, qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans un an. Le passeport vaccinal, la loi de « sécurité globale » nous donnent le sentiment d’être de plus en plus contrôlés. Tout l’enjeu va être de réussir à ne pas se laisser démoraliser et de réfléchir à autre chose qu’une simple habitation au TNS. On nous a suggéré de faire un état plus général de la culture et de la jeunesse. Est-ce qu’on a envie de faire de l’art pour des gens qui ne nous entendent pas ? On veut que ça continue longtemps et que ça évolue. On est très fiers de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui occupent des lieux qui n’étaient pas les leurs ».

« Un sentiment d’amputation en l’absence de culture » : Audrey Campourcy, technicienne et régisseuse à Toulouse

« Depuis un an, j’ai très peu travaillé. Il y a eu une faible reprise de juin à septembre. Pendant ces quatre mois, j’ai totalisé 130 heures. Lors du festival de rue de Ramonville, en banlieue toulousaine, il a fallu distancier les spectateurs et les spectacles étaient accessibles sur réservation. C’est un non-sens pour des arts de la rue ! Je ne travaille plus depuis octobre, je vis de mes allocations, soit près de 1 300 euros par mois. La reconduction de l’année blanche pour les intermittents, c’est bien, mais nous voulons l’abrogation de la réforme de l’indemnisation du chômage. On a tous envie d’une réouverture des lieux culturels mais dans quelles conditions pourront-ils redémarrer ? Que vont devenir les petites structures ? L’absence de culture est dangereuse à l’échelle de la société, ça fragilise l’humain, ça rapetisse l’esprit. Le public privé de culture éprouve un sentiment d’amputation. Je n’imagine pas que, l’été prochain, on demande un passe sanitaire aux spectateurs du théâtre de rue. Je ne suis pas là pour trier le public ! Je fais partie de ceux qui ont préparé l’occupation du Théâtre de la Cité, à Toulouse. Des étudiants des filières artistiques ont rejoint le mouvement. Je suis contente de participer à cette action et j’attends que d’autres métiers nous débordent, envahissent les usines, les entreprises. Débordez-nous ! ».

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La Commune de Paris, 150 ans

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Retour sur un événement fondateur pour le mouvement social. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 28 mai et l’épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour commémorer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris.

« Place au peuple, place à la Commune ! » Voici cent cinquante ans, le 18 mars 1871, après plusieurs mois d’un siège épuisant et voulant empêcher qu’après la défaite face aux Prussiens les troupes du gouvernement lui prennent ses canons, le peuple de Paris se soulève et inaugure une expérience inédite de République sociale et universelle. En à peine plus de deux mois, la Commune de Paris initie un pouvoir du peuple par et pour le peuple, se faisant laboratoire de démocratie, de révolution sociale et culturelle sans précédent avant qu’Adolphe Thiers la massacre durant une semaine sanglante, du 21 au 28 mai. Héritière d’un siècle d’histoire – les uns se revendiquant des sans-culottes, d’autres ou les mêmes d’un mouvement ouvrier en construction tandis que la révolution industrielle transformait le pays en profondeur –, la Commune de Paris réalise en peu de temps une œuvre sociale considérable, à laquelle les femmes et les étrangers faits citoyens prennent toute leur part.

Ce « moment de rupture inattendu dans le cours de la vie sociale », cet « événement tumultueux et dense » pour reprendre les mots de l’historien Roger Martelli, aura à la fois soulevé les espoirs du mouvement ouvrier naissant et suscité la peur du pouvoir républicain mais déjà libéral de Thiers et de ses affidés. La terreur de masse qu’il a déployée pour y mettre un terme en témoigne. Un siècle et demi plus tard, la Commune demeure une référence aux héritages aussi divers que les courants qui s’y sont manifestés. Elle reste de même méprisée ou détestée par les descendants de Thiers pour lesquels il « n’existe pas d’alternative » à l’ordre qu’ils veulent continuer d’imposer. « Son récit tient de l’épopée, sa mémoire touche au mythe, mais sa lecture ne relève pas du mystère. On sait désormais beaucoup de choses sur ces quelques semaines si intenses », rappelle Roger Martelli.

Proclamation de la Commune : la mobilisation populaire

La naissance de la Commune relève d’un concours de circonstances, d’un mouvement populaire spontané et inattendu. En juillet 1870, Louis Napoléon Bonaparte déclare la guerre à la coalition prussienne dirigée par Bismarck. Le 2 septembre, l’empereur capitule à Sedan. Le 17, la ville de Paris est assiégée par les troupes ennemies. La population parisienne se veut « patriotique » et entend défendre la capitale. Une souscription populaire permet l’achat de canons pour la Garde nationale. Le gouvernement signe l’armistice général le 18 février 1871. L’empire allemand annexera l’essentiel de l’Alsace et de la Lorraine et réclamera à la France cinq milliards de francs d’indemnités. Le 8 février, les élections législatives avaient donné à l’Assemblée une majorité monarchiste. Très vite, des mesures antidémocratiques et antisociales se multiplient, comme la fermeture autoritaire de plusieurs journaux, dont Le Cri du peuple de Jules Vallès, la suppression de la solde journalière due aux Gardes nationaux …

Le 10 mars 1871, l’Assemblée migre à Versailles. Le 17, Thiers ordonne à la troupe de retirer aux Parisiens leurs canons entreposés à Montmartre et Belleville. Le 18 mars à l’aube, les femmes – notamment les blanchisseuses commençant tôt leur journée de travail – découvrent la manœuvre et lancent l’alerte. Alors qu’après sommation le général Lecomte ordonne de faire feu, les soldats crosses en l’air fraternisent à Montmartre avec la foule. Dans la journée, Paris se couvre de barricades tandis que Thiers fait arrêter Auguste Blanqui. Lecomte et un autre général, Clément-Thomas, qui avait participé à la répression du soulèvement de 1848, sont tués par la foule contre l’avis du comité de vigilance de Montmartre. La Garde nationale assure le pouvoir jusqu’aux élections du 26 mars que les « communeux » (ce sont Thiers et les siens qui les surnommeront ensuite péjorativement « communards ») remportent aisément. Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée.

XIXe  siècle : le mouvement ouvrier s’organise

Au-delà de cette chronologie des événements, la Commune s’inscrit dans l’histoire politique, économique, sociale et culturelle du XIXème siècle. La France, encore profondément rurale, connaît la révolution industrielle. C’est l’essor du charbon et du fer, le développement de la métallurgie et du chemin de fer, celui des banques, aussi, et de la spéculation. Le monde ouvrier est confronté aux longues journées et aux dures conditions de travail avec des salaires ne permettant guère de sortir de la misère, notamment les femmes qui perçoivent en général deux fois moins que les hommes. Dès 1791, la loi Le Chapelier avait interdit les « coalitions » à l’origine des grèves. À partir de 1864, Napoléon III finit par devoir les autoriser dans un contexte où les grèves se multiplient, des typographes aux ouvriers tanneurs, des mégisseurs aux mineurs, des bronziers aux tailleurs… Le mouvement ouvrier commence à se structurer aux plans international et national.

L’Association internationale des travailleurs naît à Londres en 1864. En 1865, en lien avec l’AIT, Eugène Varlin et Nathalie Lemel – qui deviendront tous deux des figures de la Commune (il sera fusillé avant ses 32 ans, elle sera déportée) – fondent la Caisse fédérative de prévoyance. Puis, en 1869, la Fédération des chambres ouvrières de Paris, lesquelles comptent quelque 40000 adhérents (sur environ 600000 ouvriers). La section française de l’AIT, d’abord autorisée, et où sont recensés près de 100000 membres en 1870, sera rapidement dissoute par le pouvoir… Paris, pour sa part, est une ville profondément remaniée par les grands travaux du baron Haussmann. Comptant quelque deux millions d’habitants sur 37 millions dans le pays, elle concentre les classes les plus riches vers l’Ouest et vers l’Est le prolétariat, les ouvriers, petits commerçants et artisans. Ceux qui feront la Commune.

Semaine sanglante : la haine de classe meurtrière

Malgré la menace militaire toujours à ses portes, la Commune de Paris tente de faire vivre la démocratie et prend dans de nombreux domaines une série de mesures contre l’ordre ancien et favorables aux classes populaires. D’autres villes s’insurgent, instaurant parfois des communes éphémères : Marseille, Lyon, Toulouse, Narbonne, Saint-Étienne, Le Creusot, Limoges. La Commune de Paris adressera plusieurs déclarations au peuple français, aux départements, aux travailleurs des campagnes. Lesquelles sont encore pour beaucoup influencées par les notables et le clergé contre une Commune laïque et anticléricale. Contre ce qu’il considère comme une menace pour l’ordre bourgeois, Adolphe Thiers ordonne la répression. Né à Marseille en 1797, orléaniste, il se veut partisan d’une monarchie constitutionnelle avant de se rallier par intérêt à la République. En 1834, c’est lui déjà qui avait réprimé dans le sang la seconde révolte des canuts de Lyon.

En décidant d’écraser la Commune et de massacrer les communeux, il défend un ordre de classe contre la République sociale, en tentant à la fois de faire peur et d’éliminer durablement les penseurs et les organisateurs d’un mouvement ouvrier naissant. Les Versaillais mêlent déjà la propagande à leur geste, qualifiant les communeux de criminels fainéants et alcooliques, de lie de la société. S’alliant les troupes de Bismarck face à des combattants de la Garde nationale héroïques mais mal organisés et à des citoyens sans moyens sur les barricades, les versaillais entrés dans Paris le 21 mai fusillent femmes, hommes, enfants. Les exécutions sommaires se multiplient, comme celles décidées par les cours martiales. On dénombre plusieurs dizaines de milliers de morts, tandis que les militants fusilleront à leur tour quelques dizaines d’otages parmi lesquels l’archevêque Georges Darboy. « La mode est aux conseils de guerre, et les pavés sont tout sanglants», dit Jean-Baptiste Clément. La Semaine sanglante dure jusqu’à l’éradication des dernières barricades et aux fusillades du 28 mai au mur du Père-Lachaise, qui deviendra « le mur des fédérés ». Des dizaines de milliers d’arrestations, des jugements à la chaîne, la prison ou bien la déportation en Nouvelle-Calédonie : la répression se poursuivra durant plusieurs années, jusqu’à l’amnistie générale décrétée le 10 juillet 1880.

« À quand enfin la République de la justice et du travail ? », chante alors Jean-Baptiste Clément. Qui met en garde : « Les mauvais jours finiront.et gare à la revanche, quand tous les pauvres s’y mettront » ! Isabelle Avran

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Luxembourg, un paradis fiscal comme un autre

Le Grand-Duché est à nouveau dans le collimateur d’un consortium international de journalistes. D’anciens cadres de McDonald’s France sont rattrapés par la plainte pour fraude fiscale déposée par le syndicat CGT. Deux histoires, un même pays. Et l’action de la société civile.

La concomitance des faits méritait d’être relevée. Début février, alors que l’enquête « OpenLux » était rendue publique, quatre cadres et anciens responsables de McDonald’s France étaient interrogés, en garde à vue, sur des soupçons de « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », cinq ans après la plainte de représentants du personnel. Ces deux actualités illustrent le rôle déterminant que joue la mobilisation des acteurs de la société civile dans la traque de l’évasion fiscale et la lutte contre les pratiques financières illicites des paradis fiscaux.

McDonald’s épinglé grâce aux syndicats

Le fisc français s’intéresse de longue date au schéma financier du géant américain, mais ce sont les syndicats qui ont donné un coup de pied dans la fourmilière. L’enquête, lancée par le Parquet national financier (PNF) début 2016, faisait suite à la plainte déposée fin décembre 2015 par le comité d’entreprise (CE) McDonald’s Ouest parisien, l’une des cinq filiales françaises de la multinationale. L’histoire remonte à 2013 quand la CGT est devenue majoritaire au CE. Le syndicat a alors décidé de revendiquer des augmentations de salaires et le versement d’un intéressement aux bénéfices. Alors qu’à l’évidence les affaires de McDonald’s étaient florissantes partout en France, la multinationale s’y est opposée, arguant de résultats dans le rouge. C’est finalement un rapport très étayé, publié en 2015 par une coalition de syndicats américains et européens sous le titre Unhappy Meal (en référence au célèbre menu de la chaîne de restauration rapide), qui révélera que les importants bénéfices des établissements français sont siphonnés par la holding luxembourgeoise.

La pression de la société civile sur les États

Le Journal du dimanche rapporte que les délais de la procédure lancée par le PNF à l’encontre de McDonald’s seraient dus à une enquête de la commission européenne sur le régime fiscal que lui accorde le Luxembourg. Suite au retentissement international du scandale des « LuxLeaks » en 2014, de telles investigations ont en effet été lancées au Luxembourg sur des multinationales (McDonald’s en décembre 2015, Engie en septembre 2016, etc.) Et pour cause : le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à l’origine des « LuxLeaks » avait épinglé le troisième centre financier d’Europe (après Londres et Zurich) pour ses accords fiscaux attractifs accordés à des centaines de multinationales. Finalement, ces dernières ne seront pas vraiment inquiétées, McDonald’s n’attendant même pas la fin de l’enquête de la commission pour déménager sa holding fiscale européenne à Londres fin 2016.

L’adhésion de l’opinion publique

A contrario de l’impuissance de ces derniers, ou même de l’Union européenne, pour y parvenir, la mobilisation des acteurs de la société civile fait bouger les lignes. Se jouant des frontières, ils collectent des informations et des données, créent des réseaux d’analyses et de critiques animés par des spécialistes, mènent des opérations de plaidoyer en direction des décideurs politiques et économiques, médiatisent les comportements condamnables et, in fine, font pression sur les dits États. Qu’il s’agisse, au niveau international, d’une ONG comme « Tax Justice Network » (réseau pour une justice fiscale à l’expertise reconnue), apparue en 2002, ou, en France, de la plateforme « Paradis fiscaux et judiciaires », qui, depuis 2005, réunit ONG et syndicats de salariés, les campagnes dénonçant les paradis fiscaux et l’évasion fiscale emportent l’adhésion de l’opinion publique.

Un paradis fiscal au cœur de l’Europe

Une directive européenne de 2018 a exigé la création de registres publics qui listent les propriétaires réels des sociétés dans tous les États membres de l’UE, le Registre des bénéficiaires effectifs. Alors que pour les « Panama Papers » ou le scandale « LuxLeaks », les journalistes avaient enquêté à partir des documents sortis par des lanceurs d’alerte, pour les « OpenLux », ils ont travaillé sur les données extraites des immenses bases de données luxembourgeoises. Mais la transparence est « en trompe-l’œil » note Le Monde. Car non seulement il est fastidieux de fouiller dans les registres (même de façon automatisée), mais les sociétés ne déclarent pas forcément leurs bénéficiaires, utilisent des prête-noms, etc. Il aura ainsi fallu une année au consortium d’investigation pour réussir à identifier seulement la moitié des bénéficiaires de ces sociétés.

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Jean Genet, une œuvre irrécupérable

En date de mars 2021, la revue littéraire Europe consacre son dossier à Jean Genet. Fort de moult contributions, un numéro qui éclaire avec pertinence les diverses facettes du Captif amoureux. Une  œuvre qui mêle poésie et théâtre à une vie solitaire et révoltée. Une œuvre irrécupérable surtout, affirme dans la préface Melina Balcázar, docteur en littérature française à la Sorbonne.

Irrécupérable, telle semble être l’œuvre de Jean Genet. Non seulement au regard des polémiques qu’elle a suscitées et suscite encore, mais plus profondément par son refus de s’apaiser, de pactiser, d’oublier. Ni l’humiliation, ni la souffrance, ni l’exclusion n’ont à aucun moment été oubliées. « Je conserverai en moi-même l’idée de moi-même mendiant », écrivait Jean Genet dans le Journal du voleur. L’ensemble de son œuvre pourrait ainsi être lue comme un refus radical de toute amnistie. Pas d’oubli, et donc pas de mesure ou de compromis : « J’emmerde tous ces cons qui croient me tenir parce qu’ils ont des flics et des barbelés ». Pas de résilience non plus. Refus aussi de se présenter comme victime puisque seul le choix de la révolte permet de toucher à cette beauté salvatrice, sans cesse recherchée dans les tableaux de Rembrandt ou les sculptures de Giacometti, dans les gestes de ses amants et des êtres en révolte : « J’aime ceux que j’aime, qui sont toujours beaux et quelquefois opprimés mais debout dans la révolte ».

De manière encore plus radicale, son œuvre demeure irrécupérable par cette douloureuse remise en question d’elle-même, de sa nécessité, voire de sa justesse. Genet a toujours écrit contre lui-même et n’a pas hésité à raturer, à détruire sa légende, élaborée « silencieusement, laborieusement, minutieusement, obsessionnellement, compulsivement », quand il pensait que ses textes sonnaient faux : « mes livres comme mes pièces, étaient écrits contre moi-même. […] Et si je ne réussis pas, par mon seul texte, à m’exposer, il faudrait m’aider. Contre moi-même, contre nous-mêmes, alors que ces représentations nous placent de je ne sais quel bon côté par où la poésie n’arrive pas ». L’exigence de s’écrire autrement s’imposait à lui non seulement pour s’opposer au Saint Genet de Sartre — « Toi et Sartre, reproche-t-il à Cocteau, vous m’avez statufié. Je suis un autre. Il faut que cet autre trouve quelque chose à dire » —, mais pour répondre au rêve d’une écriture capable de le contenir entièrement, lui donner un sens. « Les pages qui vont suivre ne sont pas extraites d’un poème, elles devraient y conduire. C’en serait l’approche, encore très lointaine, s’il ne s’agissait d’un des nombreux brouillons d’un texte qui sera démarche lente, mesurée vers le poème, justification de ce texte comme le texte le sera de ma vie ».

Une tâche qui exigeait de se tenir à l’écart du monde littéraire et intellectuel afin de préserver ces « images du langage » que l’on ne peut trouver sinon dans le désert. Une solitude qu’il a apprivoisée en prison et qu’il s’est ensuite infligée — « Je vis très seul et très triste » — mais aussi a vécue avec bonheur : « Je suis très vieux. Et très seul mais très heureux : d’être seul et vieux ? Peut-être ». Une solitude qui lui a permis toutes les audaces nécessaires pour (se) réinventer, demeurer libre de tout lien social, de toute compromission politique, retrouver alors la légèreté du rire et du jeu qui s’oppose à la gravité du deuil. Et atteindre cette grâce à travers l’erreur, le ridicule, la mise en danger de soi. Tel le dentier de Divine, transformé en couronne par l’audace de son geste qui, dans l’urgence, l’arrache de sa bouche et le pose sur sa tête. Tel ce tube de vaseline, signe de l’abjection et d’une grâce secrète : « misérable objet sale » devenu « veilleuse funéraire » qui réveille l’image de la mater dolorosa, qui hante cette œuvre construite autour de l’absence de la mère.

Mais cette remise en question de soi est celle de la littérature même. Qu’est-ce que la littérature ?, se demande Genet d’un texte à l’autre. La soumission à un style, à une manière de se situer dans le langage ? Une appartenance ? Même face à elle — cette « grandophilie » dont il craignait déjà les effets de « pédanterie » dans sa correspondance avec son amie Ibis — il tenait à rester libre. D’où ses réécritures constantes — environ quinze ans pour Le Bagne —, ses nombreux projets inachevés — le poème La Mort, les scénarios Le Langage de la muraille ou La Nuit venue —, la tentation de renoncer à la littérature : « Il m’a fait savoir hier, écrit Jacques Derrida, qu’il était à Beyrouth, chez les Palestiniens en guerre, les exclus encerclés. […] Il n’écrit plus, il a enterré la littérature comme pas un, il saute partout où ça saute dans le monde, partout où le savoir absolu de l’Europe en prend un coup, et ces histoires de glas, de seing, de fleur, de cheval doivent le faire chier ». Genet n’a en effet jamais arrêté d’écrire mais de publier, manière de résister encore à la compromission sociale que la publication a toujours pu représenter à ses yeux. C’est ce que ses valises, cet « atelier portatif », nous confirment aujourd’hui : elles témoignent, comme le souligne Albert Dichy, de    « cette folie d’écriture qui veut échapper au livre, ce combat singulier entre un auteur qui s’est juré de ne plus jamais écrire, de garder, comme il le dit « la bouche cousue », et l’irrépressible propension qu’il a, malgré lui, à noter la moindre phrase, pensée ou réflexion qui le traverse », à griffonner en permanence sa vie. Ce vœu de silence, il semble l’avoir prononcé après le suicide de son amant Abdallah Bentaga en 1964.

L’œuvre de Genet rêve ainsi d’un autre avenir pour la politique et pour la littérature, et c’est dans leur articulation — toujours à inventer — que réside sa force. Car « la liberté n’existe, écrit-il, qu’à l’intérieur du jeu créatif individuel. […] rien ne permet aux hommes de connaître leur liberté autant que le travail créatif ». Retour à Genet qui esquisse un portrait de ce « blédard amoureux du plus loin », comme il se présentait déjà dès les années trente : à la pédérastie, au vol et à la trahison, trilogie par laquelle il s’est lui-même défini, s’ajoutent l’amour, le jeu et la joie dans leur dimension politique. Par-delà les distinctions entre un premier et un dernier Genet, chacune des contributions de ce dossier suit « la trace phosphorescente de [ses] gestes », interroge et façonne « la matière Genet », prend position devant ses engagements, se confronte à la résistance de cette œuvre qui a tout fait pour rendre l’écriture imprenable. Melina Balcázar

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Culture, l’exigence d’une réouverture

Depuis le 4 mars, artistes et techniciens occupent le Théâtre de l’Odéon à Paris. Désormais, ce  sont près d’une cinquantaine de lieux qui sont investis. Dans une déclaration commune, les directrices et directeurs de CDN (centre dramatique national) demandent la réouverture des lieux culturels. Ils s’appuient sur un protocole discuté en janvier avec le ministère de la Culture et sur  l’état des connaissances dans la transmission du virus.

En décembre 2020, suite au référé-liberté déposé par l’ensemble de nos organisations représentatives, le conseil d’État a clairement exprimé dans son délibéré que la fermeture de nos établissements ne pouvait s’inscrire dans la durée sans porter une atteinte grave à plusieurs libertés fondamentales dont la liberté de création et d’expression. Depuis ce jugement, nous devons nous contenter pour toute perspective de déclarations sibyllines dans la presse comme celles de notre ministre affirmant qu’elle a « la conviction profonde que nous voyons le bout du tunnel » ou bien nous entendre dire et redire qu’il faut travailler à un modèle résilient.

Mais ce modèle résilient existe. Il est sur la table de la ministre de la Culture et du Premier Ministre depuis le mois de Janvier. Cette proposition a fait l’objet de plusieurs concertations entre nos organisations professionnelles et le Ministère de la Culture. Elle prend la forme d’un tableau gradué de reprise d’activité, indexé très raisonnablement aux différents stades d’évolution de l’épidémie. Ce protocole est extrêmement responsable et prudent dans les modalités de réouverture qu’il propose. Mais force est de constater qu’il est resté lettre morte et que rien n’a réellement été entrepris par le gouvernement pour accompagner la reprise de notre activité, même partielle. Sans réponse depuis maintenant deux mois à ces propositions, nous tenons à saluer aujourd’hui la mobilisation des occupant.e.s du Théâtre de l’Odéon que nous soutenons pleinement sur l’ensemble de leurs revendications.

Nous demandons ainsi la réouverture des lieux culturels dans les plus brefs délais, aux conditions fixées par nos organisations syndicales, mais nous alertons simultanément sur les conditions de cette reprise dans un contexte où l’immense majorité de nos collègues artistes et technicien.ne.s, n’auront pu exercer aucune activité professionnelle. Huit mois se sont écoulés depuis la décision de prorogation des droits des intermittent.e.s. Mais cette prorogation d’un an ne suffira pas et sa durée doit impérativement être augmentée. Plus largement nous jugeons indécent d’entendre le gouvernement envisager de remettre en route une réforme profondément injuste de l’assurance chômage dans un contexte où les plus fragilisé.e.s de nos concitoyen.ne.s sont déjà les grandes victimes de la crise économique que nous traversons.

En ce qui concerne le plan de relance de notre secteur, si nous saluons les mesures économiques mises en place par le gouvernement pour soutenir notre perte d’activité, nous demandons à l’instar du Syndeac, notre syndicat, une meilleure définition de cette feuille de route et des axes prioritaires de cette politique de sauvegarde et de relance. Nous demandons notamment que soient urgemment mobilisés les crédits dédiés afin de soutenir directement l’emploi dans notre secteur, ainsi que les professionnel.le.s les plus fragiles qui sont aujourd’hui menacé.e.s par une précarité extrême.

Robin Renucci, Emilie Capliez, Benoît Lambert, Mathieu Bauer, Chloé Dabert, Nathalie Garraud, Renaud Herbin, Joris Mathieu (membres du Conseil d’administration de l’ACDN)

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Angela Davis, la traque

Au travers d’une plongée dans l’Amérique des années 1950 à 1970, Traquée raconte en bande dessinée l’incroyable épopée d’Angela Davis et son combat pour les droits civiques. Pas vraiment de l’histoire ancienne.

Birmingham, Alabama, quartier de Dynamite Hill, une nuit de 1949. Une petite fille noire étreint sa peluche. Crocs acérés, une meute de loup a surgi dans sa chambre. « Ce n’est qu’un cauchemar, les monstres n’existent pas », rassure son père. À travers les persiennes, on perçoit pourtant le vrombissement d’une voiture, bien réelle cette fois-ci. Son conducteur est coiffé de la capuche du Ku Klux Klan.

Pour narrer le combat d’Angela Davis, féministe, militante communiste et membre active des Black Panthers, l’auteur Fabien Grolleau s’est affranchi d’une stricte chronologie pour superposer divers tableaux de la vie de celle qui deviendra une icône mondiale des droits civiques. Dans Traquée, l’enfance y est décrite en uppercuts : à l’heure des jupes plissées et des rubans joliment glissés dans les cheveux, l’insouciance se fracasse contre la hargne d’une police devant laquelle il faut baisser les yeux, le spectacle de la maison des voisins incendiée par le Klan. Lynchages, exécutions, racisme systémique … La petite Angela Yvonne Davis grandira, le sentiment d’injustice chevillé au corps, dans un pays shooté aux slogans de carton-pâte glorifiant l’American Way of Life.

Les auteurs ont fait le choix de se focaliser sur un épisode particulier de la vie d’Angela Davis : la traque, l’arrestation, puis l’acquittement de celle qui fut l’une des dix personnalités les plus recherchées par la FBI dans les années 70, après qu’elle ait été accusée d’avoir fourni des armes lors une prise d’otages sanglante visant à libérer un membre des Black Panthers condamné à la prison à vie à l’âge de 17 ans pour un vol de 70 dollars. « J’ai souhaité décrire des années 70, loin de l’imagerie hippie Flower Power qu’on en a habituellement », explique le scénariste Fabien Grolleau. « Le sujet de ce projet est de montrer l’échec des dominants tout-puissants à écraser cette femme noire, féministe et communiste ».

Le dessinateur Nicolas Pitz use, quant à lui, d’un camaïeu de couleurs chaudes, tantôt sombres, tantôt rougeoyantes en écho aux exactions commises par le Klan. Des tons vifs et flamboyants qui rendent aussi hommage à la puissance de feu des mobilisations de soutien envers Angela Davis, devenue une égérie mondiale à Paris, Berlin, Cuba ou en Somalie. Dans ses vignettes parfois très chargées en personnages, se télescopent nombre d’acteurs de cette période clé de l’histoire, le président Richard Nixon, l’écrivain James Baldwin, le révérend Martin Luther King et même un certain Ronald Reagan, alors gouverneur de Californie, qui fera licencier Angela Davis de son poste d’enseignante à l’université de San Diego. Percutant, l’album se mue sur la fin en un passionnant jeu de miroirs questionnant une Amérique contemporaine plus que jamais en proie à ses vieux démons. Eva Emeyriat

Traquée, de Fabien Grolleau et Nicolas Pitz (Éditions Glénat, Coll. Karma, 152 p., 22€)

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Bach, avec perte et fracas…

Engager des recherches à finalité précise conduit  parfois sur des chemins détournés où se nichent de précieuses pépites ! Tel fut notre cas, en parcourant les archives du 1-hebdo, plus précisément le n°100 en date de 2016. En illustration d’un dossier à la une, « Culture, le grand sacrifice » (déjà !), un magnifique texte de la romancière Irène Frain. Chantiers de culture ne résiste pas au plaisir de l’offrir à ses lectrices et lecteurs. Yonnel Liégeois

QUAND BACH FIT UNE ENTRÉE FRACASSANTE

DANS NOS 30 MÈTRES CARRÉS…

Notre famille occupait l’extrémité gauche de la longère. Sept personnes dans trente mètres carrés. À l’autre bout de cette ferme égarée à la lisière de la ville et lotie en appartements, le sort des Jaffré était encore moins brillant. Ils étaient neuf, eux, à s’entasser dans leur deux-pièces. Dont ma meilleure amie, Soisik. Nous avions le même âge, treize ans. Depuis toujours, nous partagions tout, la cour de la longère, les jeux, les bancs de l’école, l’arrivée surprise des derniers-nés – trois chez elle, deux chez nous.

Entre nos bouts de maison vivaient deux voisins repliés chacun dans une pièce unique, un retraité constamment alité et un clone de Madame Rosa qui passait ses journées à dévorer des romans-photos. Donc pour nous séparer, Soisik et moi, quinze mètres à tout casser. Et pourtant, depuis quelques mois, je sentais qu’une force irrésistible commençait à nous éloigner. Un jour, Soisik m’avait annoncé qu’elle quitterait le lycée à la fin de l’année : « Mes parents disent que je ferais mieux d’apprendre un métier. De toute façon, je suis comme eux, j’aime pas lire ». Ça m’avait interloquée : comment vivre sans lire ? J’avais cru qu’elle me provoquait. Je n’avais pas répondu.

Mais elle disait vrai, et l’incident qui me le révéla fut d’une brutalité inouïe. Comme chaque soir, ma mère nous avait servi le dîner dans la cuisine à dix-neuf heures pile. Le repas s’achevait, mon père avait allumé la radio. Dehors, il faisait nuit noire. Et sans doute froid : la vitre de la porte qui donnait sur la cour était couverte de buée. Soudain, des pleurs et des cris ont déchiré la nuit. Puis une grêle de coups s’est abattue sur la vitre.

Je revois ma mère effacer la buée. Aussitôt, trois têtes ruisselantes de sang jaillissent du noir : Soisik et ses plus jeunes sœurs. Ma mère déverrouille la porte. Soisik sanglote : « Mon père est saoul, il nous a tabassées avec des bouteilles et ma mère a fichu le camp avec le bébé… ».

La mienne, de mère, bondit sur les petites. Elles saignent beaucoup mais les entailles sont superficielles. Elle les tamponne de mercurochrome puis se tourne vers moi : « Maintenant, tu les emmènes dans la chambre, tu sors un livre et tu leur lis une histoire… ».

La radio marchait toujours. Soudain, mon père a tendu l’oreille et sa voix a recouvert celle de ma mère : « Tais-toi ! On a assassiné Kennedy ! ». Ça n’a pas démonté ma mère, elle a continué à me houspiller : « Fais ce que je dis ! ».

Je me suis exécutée. De l’armoire que je partageais avec mes sœurs, j’ai extrait le cadeau que j’avais reçu au Noël précédent : une version superbement illustrée de l’Iliade et l’Odyssée. Éditions des Deux Coqs d’or, je m’en souviens encore. J’ai choisi de raconter l’Odyssée : des deux histoires, c’était ma préférée. Je la connaissais par cœur.

C’est donc ainsi qu’on a passé le soir de l’assassinat de Kennedy, les filles Jaffré et moi : sur un coin de mon lit, en compagnie d’Ulysse, de Circé, du Cyclope et de Nausicaa. Je me revois tourner les pages du livre, pointer une illustration puis résumer l’épisode. Soisik avait dû entendre parler d’Homère en sixième mais elle ne semblait pas s’en souvenir : comme ses trois sœurs, elle m’écoutait bouche bée. Pour un peu, je me serais prise pour Homère

Mais un inconnu a surgi, qui m’a empêchée de finir l’histoire. Il venait récupérer Soisik et ses sœurs. Mes parents ne m’ont jamais rien dit de lui, sinon qu’il avait appelé les flics, qui avaient aussitôt expédié l’alcoolique en furie à l’hôpital.

Deux jours plus tard, j’ai eu une angine carabinée. Et par conséquent tout loisir, au fond de mon lit, de me repasser le film de cette soirée où s’étaient rejointes la violence de Dallas et celle de la maison d’à côté. Du coup, je n’ai pas été longue à saisir ce qui nous éloignait, Soisik et moi, depuis quelque temps, alors même que nous vivions côte à côte et que nos parents étaient issus des mêmes milieux déshérités.

Nos maisons, en réalité, étaient depuis longtemps séparées par une frontière invisible. Chez Soisik, c’était le consentement au malheur, à l’ignorance, à l’incuriosité. Mes parents, au contraire, croyaient à un mieux et ils avaient trouvé comment l’atteindre : grâce à ces quelques billets que je les voyais mettre de côté chaque début de mois, de quoi nous offrir des magazines, des cartes de bibliothèque, l’inscription au cours de musique de la mairie, jusqu’à la location d’une flûte traversière pour l’une de mes sœurs – ainsi Bach fit-il une entrée fracassante dans nos trente mètres carrés. Du moment que c’était gratuit ou pas trop cher, ils prenaient tout, la chorale catho de l’aumônier du lycée comme le « cinéma éducateur » à deux balles la séance organisé par les communistes. Et nous, les enfants, de ce festin de l’esprit, on se gavait, sans en laisser une miette. La culture, pour moi, c’est toujours cet appétit-là, quotidien, insatiable. Mais aussi, depuis cette soirée tragique, le désir de conduire les prisonniers de la maison d’en face à franchir la frontière invisible qui les sépare de la table du banquet. Irène Frain

Irène Frain, sortie de rien…

« Vous qui êtes sortie de rien », l’interpelle un journaliste ! Outre l’indécence du propos, la violence de l’affirmation… « Quel rien ? La misère qui fut celle de mon père ? », s’interroge Irène Frain. Sa réponse : la publication de Sorti de rien en 2013, le récit de la vie de son père. « Le combat d’un Breton « sorti de rien » : combien sont-ils encore, sur la planète, à vouloir sauver comme lui le seul trésor qui vaille : la dignité ? »

La gamine, petite bretonne née pauvre en lisière de Lorient, agrégée de lettres, acquiert la notoriété dès son premier roman, Nabab, qui  narre l’incroyable destin de René Madec, ce petit mousse breton devenu nabab en Inde. Depuis lors, suivront moult publications, documents, récits ou romans. Admiratrice de Julien Gracq, acquise à la cause des femmes, elle publie en 2012 son très remarqué  Beauvoir in Love, en 2015 Marie Curie prend un amant. Irène Frain est lauréate du Prix Interallié en 2020 pour Un crime sans importance, l’histoire tragique de sa sœur assassinée dans son pavillon de banlieue. Elle collabore régulièrement à l’hebdomadaire Le 1.

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Avec Bouchaud, un superbe moment !

S’il ne cesse de nous surprendre sur les plateaux de théâtre, Nicolas Bouchaud nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec Sauver le moment. Un livre au titre parfaitement explicite, saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable… Superbe.

Si sur les plateaux de théâtre Nicolas Bouchaud ne cesse de nous surprendre, même si l’on connaît bien son style jeu, ou plutôt sa manière d’être sur scène – reconnaissable entre toutes, mais néanmoins à chaque fois renouvelée –, voilà, pour notre plus grand bonheur, qu’il nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec son livre au titre parfaitement explicite, Sauver le moment« Sauver le moment », il s’agit bien de cela dans sa démarche d’écriture ayant abouti à ce beau livre de la collection « Le Temps du théâtre » que dirigent conjointement Georges Banu et Claire David. Tenter de sauver le moment si particulier du jeu de l’acteur qu’il est par le biais de l’écriture : voilà qui ressemble fort à une tentative de réaliser la quadrature du cercle.

Nicolas Bouchaud a décidé de se lancer dans cette entreprise vitale pour lui, et peut-être désespérée, si on veut bien se souvenir du mot de Bernard Dort affirmant qu’ « écrire sur le théâtre est une entreprise peut-être désespérée » (c’est vrai qu’il parlait de l’écriture critique…). Saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable : Bouchaud y parvient parce que, précisément, il ne prétend pas faire œuvre littéraire, et évolue dans un autre registre, à la fois plus modeste, et paradoxalement plus ambitieux. C’est dit d’emblée : « Je me suis demandé si on pouvait écrire de façon satisfaisante sur sa propre pratique. J’ai essayé […] J’ai essayé de ne pas les ériger en règles ou en dogme mais simplement de les laisser nous faire signe »…

Ce sont là des petits essais qui sont de véritables réussites. Chaque expérience théâtrale et même cinématographique (avec Jacques Rivette) nourrit une pensée sur l’art du jeu, « sauve un moment » qui pourrait, à son tour, saisir « le » moment de l’acte de jeu. Pas question pour Nicolas Bouchaud de se lancer dans le récit de ses expériences théâtrales, pas plus qu’il ne tente de théoriser ou de donner des conseils sur sa pratique, il évolue ailleurs, en artiste qui se cherche, qui ne cesse de chercher. D’une certaine manière, écrire sur sa pratique relève de cette recherche. L’écriture est simple, les phrases courtes, Nicolas Bouchaud va souvent à la ligne, procède, lorsqu’il est un peu plus long, par séquences jamais trop longues non plus. Une façon de faire pour aller au cœur de son sujet opère très vite, le tout en quinze chapitres précédés d’une adresse au lecteur qui donne les clés de la règle du jeu de son écriture (et non pas du jeu de l’acteur !).

Reste que c’est tout de même une biographie théâtrale en quinze stations qui nous est proposée, et il est possible de repérer le déploiement tous azimuts d’une pensée toujours en éveil. C’est d’autant plus passionnant que Nicolas Bouchaud s’avère être un grand lecteur, à la curiosité toujours en éveil, et pas seulement – on s’en réjouit – dans le domaine théâtral. Ce n’est pas un hasard si le dernier chapitre s’intitule « L’adresse du poème » et navigue autour de la parole de Paul Celan dont le Méridien, le discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Georg Büchner qui lui avait été décerné en 1960, est devenu par la grâce de Nicolas Bouchaud et d’Éric Didry un spectacle créé en 2015. S’ensuit sous la plume de l’acteur, sous une forme quasiment poétique, une belle réflexion sur la matérialité de la parole, la poursuite des réflexions de Paul Celan sur le souffle notamment. Nicolas Bouchaud enchaîne : « Le poème tout entier est contenu dans le souffle de celui qui l’écrit, de celui qui le dit et de celui qui l’écoute »…, en un mot « l’adresse du poème passe tout entière par le souffle ». Nicolas Bouchaud n’oublie jamais ce qui concerne la corporalité. Alors il observe, s’observe.

Ce qu’il décrit, presque toujours au présent de l’indicatif, est proche de l’ordre de la dissection… toujours passionnant et juste par rapport à son métier. Ainsi, alors qu’il vient de voir Pont du Nord de Jacques Rivette, voilà ce qu’il note concernant le jeu de Pascale Ogier, l’une des actrices du film : « Pascale Ogier n’incarne pas un personnage, elle invente une figure libre. Elle ne joue pas « juste », elle joue autrement. » Et d’ajouter : « ”jouer juste” ou ”jouer naturel”, comme on dit, sont de vieilles antiennes qui, à force d’être rabâchées, ne servent à représenter qu’un simulacre de réalité. Pourquoi vouloir reproduire un simulacre ? ». Parlant de Pascale Ogier, Nicolas Bouchaud parle de lui : lui aussi ne joue pas juste, il joue autrement, effectivement. En ce sens il aura parfaitement retenu les « leçons » de Didier-Georges Gabily, l’un des tout premiers metteurs en scène (auteur et responsable du groupe T’chang’G au sein duquel il rencontrera Jean-François Sivadier avec lequel il fait équipe depuis 22 ans maintenant).

Les pages consacrées à son expérience, à sa formation peut-on dire, auprès de Gabily, avec clin s’œil à la Fonderie du Mans de François Tanguy et de Laurence Chable qui les avait accueilli en répétition, sont émouvantes, instructives… simplement belles. Bien d’autres moments sont proposés, notamment avec Jean-François Sivadier bien sûr, mais aussi avec Rodrigo Garcia ou chez les Fédérés à Montluçon (soit chez Jean-Paul Wenzel, Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin), alors que le chapitre qui donne son titre à l’ouvrage revient sur une scène du Roi Lear, lors de la première dans la cour d’honneur du palais des Papes, où l’auteur se retrouve avec Norah Krief , « face au public, comme si nous étions au bord d’un précipice ». Les deux comédiens avancent sur le plateau nu et légèrement incliné : « C’est un soir d’été, à Avignon, Norah et moi, nous nous avançons, muets, bras ballants, épaule contre épaule ». Et Nicolas Bouchaud de poursuivre sa description d’un moment unique, un moment qui, constate-t-il, « nous assure que rien ne se répétera jamais sans un infime déplacement du temps, un léger glissement. Chaque fois il s’agira de la sauver, de sauver ce moment… ». C’est superbe, le livre en son entier est de cette eau-là. Jean-Pierre Han

Sauver le moment, par Nicolas Bouchaud (Actes Sud, collection Le Temps du théâtre, 190 p., 20€).

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Au temps des coupeurs de poils…

Coupeur de poils, garde champêtre, garde messier, cantinière… Autant de professions ou de fonctions qui ont évolué, se sont raréfiées ou ont disparu des registres de Montreuil (93), et de toute ville. Sont convoqués au titre des causes : le progrès technologique et technique, la baisse de l’activité agricole, l’urbanisation et l’évolution de la fiscalité. Revue de détails

Le premier, le coupeur de poils, a été victime de la mécanisation conjuguée à la disparition de l’industrie de la peausserie, dont les établissements Chapal à Montreuil (93). Les autres ont succombé à l’urbanisation ou à la mise en concession de certaines activités. Les ancêtres des policiers municipaux d’aujourd’hui étaient quatre gardes champêtres, nommés par le conseil municipal et assermentés, au salaire mirobolant de 1500 francs annuels (soit un peu plus de 500 € actuels par mois) en 1905, revalorisé à un peu plus de 1100€ par mois en 1930. Lesquels gardes champêtres étaient flanqués d’auxiliaires et, un cran au-dessous dans la hiérarchie des agents du maintien de l’ordre, d’une quarantaine de gardes messiers. Cette fonction, propre à la ruralité, consistait à surveiller les récoltes. En l’occurrence, à Montreuil, celle des pêches.

Nommée chaque année par le conseil municipal, et jusqu’au XIXème siècle armée de piques, cette brigade escortait les porteuses de paniers de fruits jusqu’aux halles de Paris. Disparus, le fossoyeur et son auxiliaire, du fait de la mise en concession de la prestation. Sont aussi tombés en désuétude le brigadier appariteur ou le porteur, de même que le tambour afficheur (un peu moins de 400€ par mois de salaire), remplacé au XXIème siècle par un panneau d’affichage électronique. Les roulements de sa caisse claire avaient à tout le moins le mérite d’attirer l’attention.

De la cantinière à l’agent de restauration scolaire

Le cantonnier, qui avait fait son apparition au XVIIIème siècle, est devenu à la fin du XXème un agent d’exploitation, et la cantinière est dorénavant agent de restauration scolaire. Cette révision sémantique reflète une hausse des exigences. Ces agents formaient à eux seuls un petit régiment de trente-quatre personnes avec sa hiérarchie qui s’étalait de l’agent voyer aux cantonniers des chemins vicinaux, au bas de l’échelle, en passant par les auxiliaires dont un paveur. Disparu également l’octroi, qui rapportait gros à la ville : 363699 francs (1,469 million actuel d’euros) pour la seule année 1904. Et cela, en ne dépensant guère plus de 31000 francs (130000 €) pour rémunérer le personnel. Avec son préposé en chef basé à la mairie, la quinzaine d’agents était répartie sur les onze bureaux placés aux entrées de Montreuil. Sauf à disposer d’un « passe-bout » si la marchandise ne faisait que transiter par la ville, à peu près tout ce qui y entrait était taxé. Une forme d’incitation à la production locale avant l’heure. Il fallait s’acquitter de 1,50 franc (6 €) pour un hectolitre de vin, 2,50 francs (10 €) pour un porc et 8 francs (33 €) pour un bovin. Mais l’essentiel des recettes se réalisait avec le pétrole, le charbon et les matériaux de construction.

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Campañà, la guerre civile espagnole

Retour sur la guerre civile espagnole : publié au Seuil et titré La Boîte rouge, l’ouvrage présente une sélection de 400 photos d’Antoni Campañà. Enfouies pendant près de 80 ans chez ce grand photographe catalan, décédé il y a 30 ans. Plongée passionnante, découverte d’un regard.

C’est un beau livre, La Boîte rouge, et une captivante chronique par temps de guerre civile espagnole. Découvertes dans deux boîtes rouges enfouies au fond de sa maison pendant près de 80 ans, les 5000 photos prises — puis volontairement mises de côté — par Antoni Campañà plongent le lecteur dans la Catalogne de 1936 à 1939. Décédé en 1989, Campañà était un photographe pictorialiste et photoreporter espagnol connu. Ses photos illustraient journaux, magazines sportifs, certaines étaient devenues des cartes postales. Mais pas celles de la guerre civile, qui l’avait traumatisé.

Photographier pour filtrer la réalité

Lui n’est pas allé au-devant du conflit comme d’autres photojournalistes, dont Robert Capa, en vue de le médiatiser. Il en fut le témoin malgré lui. Ses photos déroulent une fresque du quotidien et montrent aussi bien des scènes de la vie courante, comme celles de barcelonaises récupérant leur pain avec la nouvelle carte de rationnement ou d’un enfant suspendu à une balançoire, que celle de moments historiques comme ce meeting qui réunit communistes, socialistes et anarchistes. Plaça Monumental de Barcelone, le 25 octobre 1936, sous la bannière « Le front ouvrier est le front de la victoire ». On passe de la joie et de l’espoir de la mobilisation à l’épouvante de milliers de réfugiés de Màlaga qui échouent à Barcelone après avoir fui les troupes rebelles en février 1937. Ces regards désemparés et meurtris auraient-ils poussé le photographe et le citoyen Campañà à reléguer ces clichés hors de sa vue sans jamais les détruire ?

Un regard complet

La synthèse de ces 400 photos, orchestrée par le journaliste Plàcid Garcia-Planes, l’historien Arnau Gonzàlez i Vilalta et le photographe David Ramos, offre avant tout la vision d’un témoin catalan, républicain et catholique pratiquant. Campañà ne s’interdit rien : il photographie aussi bien deux femmes au milieu des décombres de leur maison après les bombardements franquistes de mars 1937 à Poble-sec, que les momies exposées des moines de l’église de Saint-François de Sales, brûlés par les républicains. Ses photos pausées des miliciens antifranquistes devinrent en outre des cartes postales que les anarchistes firent circuler dans toute l’Europe. Le récit qui remet ces clichés dans leur contexte constitue autant un regard nuancé sur cette guerre historique qu’une plongée dans la culture catalane. Valeur de mémoire documentaire, beauté esthétique, redécouverte d’un grand photographe… La Boîte rouge est tout ça à la fois. Dominique Martinez

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La FSGT, jeux et enjeux

Présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est inquiète des effets du confinement sur le sport associatif. Elle plaide pour une plus grande solidarité entre les mondes professionnel et amateur.

Jean-Philippe Joseph – Quelle est la situation du sport associatif après de nombreux mois de restrictions ?

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj – La vitalité de nos associations FSGT a permis de proposer des formes d’activité à distance. Mais la réalité est que le lien social et la pratique encadrée des activités physiques et sportives ont été mis à l’arrêt. Ce qui pose question car, dans le contexte sanitaire que nous traversons, le sport est un facteur d’immunité.

J-P.J. – Quelles furent les répercussions pour les clubs ?

E.B-O. – Certaines salles ont fermé, d’autres, locataires de leurs équipements, n’ont plus de recettes. C’est un peu la double peine, car les clubs sont souvent situés dans les quartiers populaires. Les plus jeunes, par exemple, qui n’avaient pas la possibilité de partir durant les vacances scolaires, ont été pénalisés. Le sentiment d’injustice est aussi fort chez les clubs qui ont beaucoup travaillé sur des protocoles sanitaires, et qui se sont vus accuser par le ministre de la Santé d’être des foyers de contamination. Alors qu’aucune étude ne l’a démontré à ce jour.

J-P.J. – Et les conséquences sur le plan financier ?

E.B-O. – Nous avons perdu 30% de nos adhérents, or les licences constituent l’essentiel de nos recettes. Beaucoup de gens sont dans l’expectative, les retraités, les parents… Le chômage partiel pèse sur le budget des familles, à commencer par les loisirs. Le sport pour les filles en fait les frais. Les clubs ont  dû également se passer de ressources liées aux kermesses ou au sponsoring local. Nous sommes inquiets pour l’avenir. La machine bénévole et associative sera difficile à relancer, même en septembre prochain.

J-P.J. – L’État mise sur un plan de relance de 400 millions d’euros pour le sport…

E.B-O. – Ce plan ne prend en compte que les retombées économiques et marchandes. Les associations étant animées à plus de 95% par des bénévoles, elles ne reçoivent aucun soutien financier. Il est prévu 100 millions pour la création d’un « pass’sport », afin d’aider les familles à prendre une cotisation dans un club. Si ce n’est pas effectif très vite, cela ne servira pas à grand-chose. Nous sommes dans l’urgence, et rien n’a été décidé pour l’urgence.

J-P.J. – La proximité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, en 2024, peut-elle jouer un rôle de catalyseur ?

E.B-O. – Selon ses organisateurs, les JO étaient la promesse d’une inclusion sportive, sociale, environnementale. La promesse pour la Seine-Saint-Denis (93), qui accueillera le village olympique et plusieurs épreuves, s’évanouit petit à petit pour des raisons budgétaires, alors que le territoire est carencé en équipements sportifs. Il ne peut y avoir de développement durable sans un soutien aux associations. Ce sont elles qui permettent d’apprendre, de progresser, de transformer les pratiques, d’innover. Sans moyens pour garantir ce développement durable, il ne pourra y avoir d’héritage durable des Jeux.

J-P.J. – Qu’attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

E.B-O. – Les richesses dans le sport existent, il faut mieux les répartir, repenser la solidarité. Les associations ont souvent pallié les manquements de l’État et du secteur marchand. La précarisation du marché de l’emploi, la généralisation du travail le dimanche représentent une menace pour le bénévolat, qui ne peut s’organiser que si les gens ont du temps pour s’y consacrer. Il ne peut y avoir de sport pour tous dans une société où il n’y a pas un travail et un logement pour tous, un accès à la santé, à l’éducation, un droit à la retraite à 60 ans. C’est à ce prix que se fait aussi l’émancipation humaine. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photo Daniel Maunoury

Repères

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj copréside la FSGT depuis 2017. La fédération est née en 1934 de la fusion de deux associations, l’une proche de la CGTU, l’autre de la CGT. Elle défend la pratique d’un sport populaire de masse et s’engage dans la lutte contre le fascisme. Aujourd’hui, la FSGT regroupe 4500 clubs et 270 000 adhérents. Sur la scène internationale, elle multiplie les coopérations visant à faire du sport un vecteur de paix et de non-violence.

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