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CrossBorder, le blues sans frontières

Ils forment un sacré trio : Kennedy au chant, Milteau à l’harmonica et Segal au violoncelle ! Pour explorer et magnifier le blues, par-delà les frontières. De reprises en impros, avec CrossBorder Blues, une pépite au firmament musical.

 

«  N’en déplaise à Donald Trump, aux empereurs chinois voire à Édouard Maginot, une frontière n’est pas un mur, bien au contraire ! », clame d’emblée Jean-Jacques Milteau, l’humour toujours aux lèvres, lorsqu’il n’a pas l’harmonica en bouche… Tels de vieux compères en musique, entre reprises et impros,  Harrison Kennedy, Jean-Jacques Milteau et Vincent Segal s’autorisent toutes les audaces avec CrossBorder Blues ! N’hésitant point, d’une mélodie l’autre et en douze compositions, à franchir les ponts, sauter les murs et braver les frontières en toute impunité… Le blues chevillé au corps, notes et complaintes surgies des plantations esclavagistes du Sud américain : Harrison Kennedy, petit-fils d’esclave aujourd’hui naturalisé canadien, n’oublie rien, et surtout pas ses racines du Mississipi et du Tennessee.

Le blues ? Une musique, un style que Jean-Jacques Milteau tient vraiment en haute « Considération », selon le titre éponyme d’un précédent CD enregistré en compagnie de Manu Galvin, Michael Robinson et Ron Smith. Parce que « la musique noire a été la plus grande claque culturelle des cent dernières années » aux dires de l’harmoniciste, « non seulement une nouvelle lecture des timbres, des rythmes et des harmonies mais plus largement une nouvelle manière de considérer l’expression et la relation à l’autre ». Selon le musicien, le blues est une musique intéressante à plus d’un titre. « Dans son histoire d’abord, parce qu’elle est avant tout une histoire d’humanité : une musique où la liberté de chacun assure la survie de l’autre ! Une musique libératrice, avec ce registre inégalé de l’impro héritée de l’église noire. A son arrivée en France, dès les années 14-18, ce fut pour beaucoup de nos concitoyens la découverte d’un continent certes, d’un peuple surtout. Une musique simple au premier abord, qui attire et envoûte ».

Avec CrossBorder Blues, la bande des trois en apporte une nouvelle preuve ! Se risquant à mélanger les sons et les tons, la voix âpre et profonde de Kennedy se posant sur les cordes inattendues d’un surprenant violoncelle et les vrilles toujours envoûtantes d’un génial harmonica… Dénonçant génocides et goulags, de l’Arménie à Kigali dans No monopoly on hurt, appelant chacun à tendre la main et à cesser d’être les prisonniers du monde dans Prisoners in the open air… « On regrette souvent que le blues n’évolue pas davantage. Alors quand trois musiciens se décarcassent pour en proposer une interprétation nouvelle, on salue l’initiative », note à juste titre Frédéric Péguillan dans le magazine Télérama, « une collaboration bluffante sur disque qui n’en sera certainement pas moins renversante en live ». Et Milteau d’ajouter, « tous les trois on s’est reconnus, avec respect et même tendresse ». Des valeurs, une complicité qui suintent d’un morceau à l’autre, allant jusqu’à oser une reprise, une recréation devrait-on dire, d’Imagine de John Lennon… « Le plaisir est palpable, autant que l’envie de briser les frontières », souligne ainsi Eric Libiot dans les pages de L’Express. « Plage 10, un magnifique mariage musical : Imagine de Lennon réinventé en blues. Et, tout à coup, la chanson frappe avec la force de l’évidence : écrite en 1971 par Lennon et Yoko Ono, elle n’est rien d’autre qu’un cri au calme rageur qu’auraient pu pousser les esclaves des champs de coton qui célébraient le blues comme preuve de l’identité et de leur combat commun ». Un trio d’exception !

Comme l’affirme Jean-Jacques Milteau avec la force de l’évidence, « l’humain a toujours besoin de s’asseoir quelque part et de regarder l’horizon, par-delà la frontière ». Aussi, n’hésitez point, prenez place, asseyez-vous et rythmez le concert de vos mains, rien de tel pour se faire du bien en ces temps incertains ! Yonnel Liégeois

Le vendredi 05/04, à Brno (République Tchèque). Le samedi 6/04, au Festival de Blues de Salaise sur Sanne (38). Le dimanche 7/04, au Diapason de St Marcellin (38). Le jeudi 04/07, au Festival « Cognac passion » à Cognac (16). Le samedi 28/09, à Rueil Malmaison (92). Le mardi 01/10, à Marseille (13). Le mardi 08/10, à Villefranche (69). Le mardi 12/11, à Montigny (78). Le jeudi 14/11, à Beaucourt (90). Le samedi 23/11, à Neuilly-sur-Seine (92). Le dimanche 24/11, à Beaumont sur Oise (43).

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Les droits de l’Homme prennent la pose

Jusqu’en juin 2019, deux artistes de la prise de vue, Sebastião Salgado et Clarisse Rebotier, couvrent de leurs œuvres les murs du Musée de l’Homme, à Paris. Pour commémorer les droits du même nom, adoptés en 1948 par l’ONU. Place du Trocadéro, une pose s’impose.

 

À l’occasion du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, organise une série d’expositions, conférences et projections destinées à commémorer l’événement. Adopté le 10 décembre 1948 par la toute jeune ONU, le texte définit les droits fondamentaux inaliénables au plan civil, politique, social, économique et culturel inhérents à toute personne humaine. Le droit à l’éducation, au travail, à la liberté d’opinion, la protection des enfants…

De tous les artistes invités au Musée de l’homme (situé dans une aile du Palais de Chaillot où fut signé le texte), le photoreporter brésilien Sebastião Salgado est sans doute le plus connu. Du Kenya aux Philippines, de l’Inde au Rwanda, en passant par l’Angola, l’Algérie, la Bosnie, l’ancien professeur d’économie a témoigné des conditions de travail dans les mines d’or ou les champs de pétrole, des injustices frappant les paysans sans terre du Sertão, des atrocités de la guerre, des dégâts de l’homme sur la nature, du déracinement. Aussi des beautés du monde, comme ce désert au sud de Djanet (Algérie) où un Touareg se recueille. Salgado a puisé dans quarante

Co MNHN – JC Domenech

ans de travail pour illustrer chacun des trente articles de la Déclaration.

Clarisse Rebotier, quant à elle, s’est focalisée sur le seul article 13 qui stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État ». L’artiste a proposé à des réfugiés et à des demandeurs d’asile de les photographier sur le Parvis des droits de l’homme. « Pour le symbole, bien sûr, et parce que ces gens ont leur place ici ». D’où le titre de sa série, « Hic et Nunc », « Ici et maintenant ». De rencontres en ateliers, Khadija, Gabriel, Hissen, Sahil et vingt-six autres ont accepté de poser. Seuls ou à deux. Quelques-uns se tiennent par la main. Derrière eux, la tour Eiffel. Ils sourient.

Sauf Adema, dont le regard semble se perdre au-delà de l’objectif. Jean-Philippe Joseph

 

Sebastião Salgado

Les photographies de Sebastião Salgado illustrent certains des articles de la déclaration, tels que le droit à l’asile, à la liberté de pensée, de conscience et de religion, le droit au travail, et d’autres encore. Des articles qui font particulièrement échos aux valeurs humanistes portées par le Musée depuis sa création en 1937 et que le

© MNHN – JC Domenech

photographe illustre en portant un regard rétrospectif sur son œuvre.

Tout au long de 40 ans de carrière, trente photographies réalisées dans 20 pays : Afghanistan, Angola, Algérie, Bosnie, Brésil, Éthiopie, France, Hong Kong, Inde, Indonésie, Italie, Kenya, Mexique, Mozambique, Philippines, Rwanda, Somalie, Soudan et Tanzanie. Des images comme autant de témoignages émouvants qui incarnent la nécessité de défendre au quotidien les droits énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme, quelle que soit la région du monde concernée, soulignant la portée universelle de ce texte. « Je ne veux pas qu’on apprécie la lumière ou la palette de tons. Je veux que mes photos informent, provoquent le débat », déclare Sebastião Salgado.

 

Clarisse Rebotier

Pour réaliser cette série d’une trentaine de clichés, Clarisse Rebotier a rencontré des dizaines de personnes ayant fui la guerre. Pourtant, ces portraits représentent des personnes sereines et souriantes. « Ils sont joyeux. Ce sont des battants ! Je voulais montrer que les personnes réfugiées sont d’abord des citoyens, incroyablement emplis d’émotions et de vie », confie l’artiste. Pour cette série, la photographe a souhaité monter un projet participatif : les sujets sont devenus auteurs, ils ont tiré eux-mêmes leur portrait en chambre noire. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, prises sur l’esplanade des Droits de l’Homme, au Trocadéro, à l’ombre du Musée de l’Homme qui reste très attaché

Rose et Khadija-Co C.Rebotier

aux valeurs humanistes et universalistes, qui ont présidées à sa création en 1937.

Si l’accueil de la diversité et l’intégration des réfugiés sont actuellement un défi pour l’Europe et pour la France, ils mobilisent également des principes humanistes et universalistes chers au Musée de l’Homme. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, dans lequel les préjugés sur les immigrés sont déconstruits peu à peu. « J’entends parler souvent des « gens différents », mais je n’ai pas encore compris de quoi ils sont censés être différents », affirme Clarisse Rebotier.

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Erri De Luca, l’œuvrier de la plume

À l’occasion de la parution de son dernier roman, Le tour de l’oie, le grand auteur italien Erri De Luca évoque ses années de jeunesse, ses combats et convictions avec le public français. À l’heure où Gallimard publiait Les poissons ne ferment pas les yeux et le Mercure de France Les saintes du scandale, tandis que ressortait en poche chez Folio Le poids du papillon, le ciseleur de mots au regard bleuté et envoûtant se confiait en exclusivité à Chantiers de culture. Retour sur une rencontre passionnante.

 

Yonnel Liegeois – Dans Le poids du papillon, vous dépeignez trois figures au fil des pages. Celles d’un braconnier, d’un chamois, et d’un papillon

Photo Daniel Maunaury/DR

justement : sous laquelle des trois avancez-vous masqué ?

Erri De Luca – Aucune, je suis juste le lieu de l’histoire, l’endroit où elle se déroule : je profite des droits d’auteurs mais je crois être seulement un rédacteur d’histoires ! Un « récolteur d’histoires » plus précisément, qui sont miennes ou d’autrui, envers lesquelles je suis à l’écoute. Vous le savez, je suis un pratiquant d’alpinisme, plus encore je suis un « écouteur » d’alpinisme. Quand des montagnards se sentent à l’aise, à l’écart des grandes voies ou des grandes parois, ils bavardent, ils se racontent. J’aime écouter, et retenir bien sûr. À la publication de Sur la trace de Nives (le récit de ses expéditions himalayennes dans les pas de la célèbre alpiniste italienne aujourd’hui disparue, ndlr), elle-même s’étonnait que j’aie pu retenir ainsi nos conversations sans jamais prendre de notes, je suis une espèce de réservoir d’histoires ! Dans l’un des psaumes de David, il y a une image qui me plaît où il prétend que « la divinité lui a creusé des oreilles ». Un verbe concret, manuel que les traducteurs modernes de la Bible délaissent au profit de « former », alors que dans l’hébreu ancien c’est le même mot qui définit l’action de creuser un puits. Qu’est-ce à dire, sinon que l’oreille de David est un puits où la parole divine entre et demeure ? Une transmission où, telles des gouttes d’eau, pas un mot ne se perd. Un puits où les mots peuvent être récupérés sans jamais gaspiller la réserve. Les histoires se présentent, ainsi, pour moi : des provisions dont je peux m’abreuver à tout moment.

Y.L. – À lire cette histoire de braconnier à l’heure de sa dernière chasse, on se dit que vous aimez bien laisser traîner une oreille sur les chemins de traverse ?

E.D-L. – Là ou ailleurs ! J’écoute, j’écoute où que je sois,  là où je suis dans l’instant. J’ai écouté des braconniers et des chasseurs sans être moi-même ni l’un ni l’autre. Avec cette expérience de la montagne qui nourrit mon imaginaire, comme elle nourrit celui de tous ceux qui vont s’égarer là-haut : l’écoute des pierres, des arbres, des animaux… On ne peut défier la nature, je suis une fourmi face à un géant. Devant elle je suis à la rigueur un passant, celui qui bénéficie d’un sauf-conduit provisoire, jamais un résident.

Y.L. – Deux éléments sont frappants dans votre roman : d’abord la solitude de vos deux héros, chamois et braconnier, ensuite le fait que l’histoire se déroule intégralement sur les hauteurs, loin de la foule et de l’agitation. Faut-il donc désormais fuir la société pour se faire homme et braver l’altitude pour atteindre notre humanité ?

E.D-L. – J’apprécie la société parce qu’elle permet à une grande partie de ses membres de vivre, ou de survivre. Pour moi, la vraie question, ce n’est pas le choix de la solitude mais la pratique de l’isolement. La solitude relève d’une démarche poétique, pour ma part je suis né et j’ai grandi dans l’isolement quand, à 18 ans, je me suis retrouvé au cœur d’une génération d’insurgés : comme on retourne sa veste, mon caractère en fut renversé ! J’ai connu la violence faite et subie, je ne vivais que pour la cause. Tout le reste de mon existence, mes amours, mes lectures, je les vivais comme des éléments extérieurs à moi-même C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi : je ne pouvais déserter ce combat, j’ai quitté Naples à cette époque pour appartenir totalement à la cause.

Y.L. – Entre votre précédent roman, Le jour avant le bonheur et celui-là, semble s’opérer justement comme un glissement entre révolte et apaisement. L’homme, et l’écrivain, aurait-il enfin touché à la sérénité, à défaut de n’être plus

Photo Daniel Maunaury/DR

un révolté ?

E.D-L. – Révolté, on ne l’est jamais seul, c’est un mot qui a horreur du singulier ! La révolution concerne une multitude en lutte, sans ce collectif être révolté n’a aucun sens, le mot a nécessité d’être relié à une expérience chorale. Je dois mon éducation sentimentale, qui englobe mes indignations, à ma ville de Naples. C’est là que se sont formées mes colères, mes compassions, mes hontes, c’est là où elles se sont ancrées historiquement et collectivement. C’est pourquoi j’éprouve quelques réserves à l’égard du titre « Indignez-vous » de Stéphane Hessel. « Indignons-nous » oui, d’autant que pour s’indigner il faut avoir expérimenté la honte. Je considère la honte comme le sentiment politique par excellence : c’est elle qui oblige à réagir, plus que la colère qui s’éteint et n’est que passagère. La honte, c’est une lèpre sur la peau qui a besoin d’être soignée ! L’indignation de ma jeunesse ?  Une réponse à la honte d’appartenir à un monde qui fut responsable des pires massacres de l’humanité, je suis d’un siècle où l’histoire majeure est entrée dans les histoires mineures de chacun.

Y.L. – Osons la comparaison entre la position de chefs d’état actuels et l’attitude du roi des chamois : comme lui, ne vaut-il pas mieux se retirer élégamment plutôt que de risquer le mandat, le combat de trop ?

E.D-L. – À la différence de l’homme, l’animal sait lorsque vient le moment de se retirer. Il sait, dans le présent, ce qu’il doit faire. Aucun animal ne se repentit de ce qu’il a fait. À contrario, l’espèce humaine est peu lucide dans le présent, trop alourdie de cet immense passé chargé sur les épaules de chacun d’entre nous. Non seulement nous sommes surchargés de passé, mais en plus nous avons cette incroyable faculté d’imaginer le futur, de l’organiser : nous sommes ainsi coincés entre cette immensité du temps passé et celle du temps futur ! Alors, nous trébuchons dans le présent, souvent incapables de réagir au bon moment… La bête, au contraire, est précise, exacte à l’heure du rendez-vous, concentrée sur le présent parce que distraite ni par le passé ni par le futur : le chamois sait qu’il a épuisé ses forces et qu’il doit sortir de l’arène. Comme la mer est formée d’une myriade de gouttes, la vie est composée d’instants et le poids du papillon a exactement le poids du dernier instant, celui de l’ultime gouttelette. La supériorité de l’animal, la faiblesse de l’homme : l’animal sait quand il va mourir, le chasseur non.

Y.L. – Et le rendez-vous entre le chamois et le chasseur, à la vie à la mort, se joue dans un décor grandiose ! Loin du délabrement actuel de l’Italie berlusconienne ?

E.D-L. – La vie politique italienne ? Pour moi un sujet inintéressant, insignifiant… Je reste toujours émerveillé à l’écoute de gens d’autres pays qui se posent encore la question ! Il faut s’interroger aujourd’hui au delà de l’Italie : la politique a changé de centre, l’Europe n’est plus un centre, elle est une espèce de grande Suisse : une expression économique, une entité qui a juste unifié et sa monnaie et sa police. Ce qui rend l’ensemble peu intéressant, au contraire de ce qui se passe dans les pays au sud de la Méditerranée. En Turquie et en Syrie, là se joue l’avenir ! De même qu’en Amérique du Sud et en Afrique : je m’imagine un jour, nous Européens, devenir à notre tour les émigrants en Afrique… L’histoire offre parfois de belles surprises ! D’autant que nous Italiens, nous avons l’expérience, d’un bateau l’autre nous fûmes les meilleurs passagers du XXème siècle. En troisième classe, certes, mais ce siècle fut celui des grandes migrations pour nous. Y compris pour moi, qui suis venu travailler sur les chantiers en France… Je fus certainement  le dernier italien, ouvrier maçon en France : le chef d’équipe était déjà portugais, l’italien l’entrepreneur qui organisait l’embauche !

Y.L. – Vous ne craignez donc point l’arrivée en masse de ces Africains qui débarquent à Lampedusa ?

E.D-L. – Aucunement, parce que l’Italie est une forme de pont jeté par l’Europe en direction du sud de la Méditerranée. De tout temps. C’est un fait historique, la géographie a bâti l’histoire de l’Italie. C’est donc un non-sens de construire des barrages pour rejeter à la mer des hommes qui fuient la guerre. Plus forte que le risque du naufrage et de la mort, ils éprouvent la nécessité de la fuite. Obéissons à notre géographie, laissons les passer, ils émigreront un peu partout en Europe, ils sont déjà arrivés à Paris : nous ne pouvons mettre un condom à l’Europe ! On peut arrêter un train, un avion, à pied l’homme passe partout. Même aux États-Unis, la frontière avec le Mexique est perméable.

Y.L. – À vous entendre parler aussi passionnément de l’avenir du monde, on est loin d’imaginer l’homme, autodidacte, plongé dans l’étude de l’hébreu ancien !

Photo Daniel Maunaury/DR

Cette langue vous subjugue toujours autant ?

E.D-L. – Je ne m’en lasse point ! Tous les jours, chaque matin au lever, en fait avant même le matin parce que je me lève très tôt, je lis un chapitre de la Bible en hébreu ancien. Pas mon livre de chevet donc, celui du réveil : un besoin, une nécessité ! Avec ces lignes qui marchent de droite à gauche, la rencontre de mes paupières occidentales avec ces lettres orientales produit de l’énergie dans mon corps ! Une expérience qui renouvelle mon point de vue : en tant que laïc je ne m’autorise pas à tutoyer la divinité, il n’empêche, c’est dans cette langue que s’est fondée la civilisation du monothéisme. Et dans cette langue, cette langue seule, cette civilisation est encore là présente, toute entière. Ce qui me donne l’impression de la recevoir à la source. Je suis un peu comme Livingston, remontant à la source du Nil. Lentement, avec discipline… Révolutionnaire, l’indiscipline était ma maîtresse. La discipline, la règle, les contraintes, les horaires, je les ai appris grâce à la vie ouvrière. La « vie ouvrière », une belle expression pour moi…

Y.L. – Le Nil, disiez-vous, le sable et l’immensité désertique donc… N’est -t- il pas paradoxal d’affirmer dans « Le poids du papillon » qu’il n’y a pas plus grand silence que celui de la neige ?

E.D-L. – C’est en fait une question de stabilité, de pression sur la terre qui contribue à cette impression de silence. Dans le désert, où j’ai dormi quelquefois, j’ai souvent eu la sensation que même l’étoile faisait du bruit ! Au final toutefois, en montagne comme au désert, le bruit est présent parce que le règne minéral est un monde du vivant. Et puis, au plus profond du silence, il y a le bruit du vent, le bruit de notre corps, celui de notre cœur qui bat, que l’on grimpe ou que l’on marche… Notre corps a une cadence musicale. Quand j’étais à l’usine ou sur le chantier, mon corps épousait le rythme du travail. Au point d’avoir parfois envie de chanter. Non parce que le travail me rendait heureux, juste parce que notre corps est musical. D’où le choix d’écrire mes livres à la main ! La frappe n’intervient qu’au stade ultime, pour la remise du manuscrit. Le corps ? Une formidable machine que nous exploitons sans vraiment bien la connaître. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’homme et la bête

Le poids du papillon ? Une incroyable histoire entre un braconnier, un chamois et un papillon, une fable, une parabole à vrai dire où l’on voit s’affronter trois maîtres en leur domaine : le dieu de la chasse, le roi de la horde et le prince de la légèreté. Dans la majesté des cimes enneigées, loin du tumulte de la cité, sur ces hauteurs escarpées où le sabot de l’animal se pose avec assurance là où le pied de l’homme se fait tremblant. Un combat de titans entre l’homme et la bête, narré avec ce souffle épique et poétique cher à De Luca : une légèreté de la phrase, à l’image de celle du papillon qui virevolte d’un héros à l’autre, entre ciel et terre. Vaincre ou mourir ? Selon De Luca, le dernier mot est ailleurs : vivre en harmonie avec soi-même.

 

Des poissons et des saintes

Chez Erri de Luca, le paradoxe n’est point de mise ! Dans un même élan, l’écrivain sait se faire aussi magistralement conteur de la petite comme de la grande histoire, du portrait d’un enfant parmi tant d’autres à celui de saintes à la biographie consacrée dans les pages de la Bible… Avec le même étonnement, la même jubilation pour le lecteur : d’un authentique récit d’initiation dans Les poissons ne ferment pas les yeux à la revisitation de ces portraits de femmes qui eurent pour nom Ruth, Bethsabée ou Marie dans Les saintes du scandale, le romancier italien use du même verbe léché et poétique pour nous rendre ses héros de plume, le gamin napolitain en vacances au bord de mer comme ces figures féminines historiques, formidablement proches et attachants … La découverte du monde des adultes et du verbe « aimer » pour l’un, la puissance de leur féminité pour les autres ! Entre le parler napolitain et la musique de l’hébreu ancien, la langue d’Erri De Luca ne marque aucune frontière, sinon celle du souvenir ou de la méditation pour l’un et l’autre genre littéraire. Du bel et grand art.

 

Portrait

Du marteau au stylo

Autodidacte, Erri De Luca a tout fait, tout appris de ses mains. A manier la faucille et le marteau de la révolution, comme la plume et le stylo pour l’écriture… Sa vraie rencontre avec les livres ? Pas à l’école, mais à la maison. « Une famille pauvre, mais riche en livres. S’il y avait eu des armes au mur, peut-être serai-je devenu chasseur ! C’est dans les livres que j’ai découvert la meilleure part de moi-même. Lecture et écriture ont toujours accompagné ma vie alors que je n’ai commencé à publier que très tard, vers l’âge de quarante ans ». Le gamin découvrit les livres en dévorant ceux de son père. Une frénésie de lectures qui a nourri sa passion de l’histoire autant que sa volonté de changer le monde… Ouvrier à la chaîne de la Fiat, militant de « Lotta Continua » durant les années de plomb, maçon sur les chantiers du bâtiment en France, l’homme a trempé sa plume au dur labeur quotidien, avec la lecture et l’écriture toujours à la fin d’une journée de travail, un temps sauvé contre le temps vendu ! Le livre, compagnon de tous les jours, à l’usine comme au temps de la révolution : l’homme ne renie rien de ses engagements antérieurs, défendant en son temps la cause de Cesare Battisti jusqu’au bout, s’insurgeant « contre cet État italien qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps ».

Son ambition aujourd’hui, de livre en livre ? Explorer notre humanité trébuchante au regard de ce siècle tourmenté où s’est commis en Europe « le plus grand massacre de l’humanité, une génération avant la mienne ». Et tenter de renouer avec la vie, « au rez-de-chaussée de la ville », dans les souterrains napolitains ou au sommet de l’Himalaya, à la fréquentation surtout des gens de peu, ses compagnons de travail « d’une humanité parfois brutale mais honnête et loyale ». Il le reconnaît, un apprentissage rude sur les chantiers au contact par exemple de ces ouvriers napolitains déracinés, nostalgiques de leurs terres, de leurs familles. « Je fus durablement touché par leurs souffrances, leurs cous tordus ou tendus vers leurs origines ». Naples ? La ville où il naquit en 1950, la ville de tous les apprentissages et de toutes les révoltes pour celui qui en fit souvent matière à roman : Pas ici, pas maintenant, Montedidio, Le jour avant le bonheur… De Luca ne se veut pourtant point écrivain de terroir. Ses héros sont figures de proximité certes, napolitaines ou populaires, mais il les convoque d’une plume légère et jamais prisonnière, s’évadant d’emblée du singulier vers l’universel. Se risquant même, lui le laïc invétéré qui s’interdit de tutoyer la divinité, sur les chemins plus austères de la spiritualité : l’apprentissage, en solitaire, de l’hébreu ancien. Pour tenter, comme le montagnard au pied du sommet ou le saumon sautant le gué, de remonter sans relâche à la source de vie. Ultime étape avant la mort.

Raconteur d’histoires ou passeur de mémoire, en tout cas vrai montagnard, l’ouvrier devenu écrivain sait mieux que quiconque accoucher vertiges poétiques et textes flamboyants sur notre humanité vacillante, et pourtant sans cesse renaissante. Erri De Luca ? Une langue ciselée, un souffle épique, le mot juste… Prix Fémina  étranger en 2002 pour Montedidio, l’un des plus grands auteurs italiens contemporains.

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L’art de vivre de sa plume !

D’un catalogue gourmand de noms de volatiles à de métaphysiques prises de bec, la scène en perd ses plumes ! Cédric Orain propose Notre parole de Valère Novarina, Guy-Pierre Couleau La conférence des oiseaux de Jean-Claude Carrière. L’un au théâtre de la Cité internationale (75), l’autre en tournée. Stimulants, raffinés et jubilatoires.

 

Cédric Orain signe avec Notre parole, jusqu’au 2/03 sur les planches du Théâtre de la Cité Internationale, un acte théâtral infiniment stimulant à partir de textes de Valère Novarina. Cela va d’un article foudroyant sur la communication à l’heure de la guerre du Golfe, en passant par Lumières du corps, l’Origine du monde et la Chair de l’homme. En exergue, cette sentence magnifique de l’auteur : « Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message,

Co Manuel Peskine

mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît ».

Tout enchante dans ce bain de langue propre à débarbouiller l’esprit, au fil duquel la parlure, magnifiée, est savamment reliée à des langages non verbaux, comme celui des gestes, du comportement ou de la manière d’habiter l’espace, à quoi s’emploient avec vaillance trois acteurs qui peuvent énoncer jusqu’au silence à point nommé. Céline Milliat Baumgartner, qui sait danser le dire, c’est un miracle de grâce mutine. De Rodolphe Poulain, sous une rude écorce, exsude un humour ravageur, tandis qu’Olav Benestvedt, haute-contre à la voix d’or, circule tel un Dionysos filiforme dans la scénographie de Pierre Nouvel, au demeurant expert en vidéo, qui passe en se jouant de multiples petits écrans à des rideaux de théâtre s’ouvrant sur des scènes du répertoire mises en boîte délicieusement. Le tout s’avère d’une intelligence rare. Le raffinement dans l’exécution comble ainsi, sur un mode concret, le génie de Novarina.

À la fin, c’est un catalogue gourmand de noms de volatiles, qui constituent une espèce menacée, dont la huppe, qui nous fournit une transition ailée avec La Conférence des oiseaux actuellement en tournée, le récit théâtral de Jean-Claude Carrière jadis créé par Peter Brook, dont s’empare aujourd’hui Guy-Pierre Couleau. La huppe, ici, c’est Luc-Antoine Diquero, qui guide à travers sept vallées, suivant le récit initiatique de Farid Uddin Attar, poète persan du XIIIe siècle, tout un peuple à plumes (dix comédiens, avec de merveilleux masques de Kuno Schlegelmilsh) à la recherche du simorgh, oiseau fabuleux, quasi divin, qui symbolise à la fin la quête de soi. Cela s’articule sur le mode du conte, sur un chemin parsemé d’énigmes et de digressions, fidèle en cela à la respiration narrative caractéristique du soufisme, axée sur l’approche du moi caché.

Sur un plateau vaste, voilà que s’ébroue, de prises de becs en interrogations métaphysiques à saisir au vol, un bestiaire pittoresque pour signifier l’humaine condition. Jean-Pierre Léonardini

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Melquiot, jamais sans son père !

Dramaturge contemporain, Fabrice Melquiot est un auteur prolixe. Jusqu’au 10/03, au Théâtre du Rond-Point (75), se joue J’ai pris mon père sur les épaules. Dans une mise en scène d’Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Étienne, une tragédie urbaine sur le mode antique. Sans oublier, en tournée, La vie est un songe, la pièce de l’espagnol Calderon mise en scène par Clément Poirée.

 

Banlieue stéphanoise, une tour HLM… Ni plus belle ni moins laide que celles de Montreuil ou de Boulogne-Billancourt en région parisienne, toute aussi humaine et fraternelle entre locataires, d’un étage l’autre ! Le décor est planté, le rideau levé, J’ai pris mon père sur les épaules peut entamer sa longue marche, près de trois heures de représentation… Sur la scène du Rond-Point, un corps de béton avec vue sur les divers appartements où vivent, s’aiment et se querellent des gens simples, comme dans la vie ordinaire. Sans trop de moyens, de condition modeste certes, mais au cœur débordant d’amour, de convivialité et de fraternité. La preuve ? Père et fils, Roch et Enée,

Co Sonia Barcet

sont amoureux et amants de la même femme, Anissa, la voisine du dessus !

Un amour qui se fissure, comme le léger tremblement de terre qui craquèle les murs de la cité, lorsque Roch se découvre porteur d’un cancer des os incurable… Point de misérabilisme chez Fabrice Melquiot, plutôt une chaîne de solidarité qui se met en branle, une vérité insoutenable qui oblige chacun des protagonistes à regarder la réalité en face, la vérité mise à nu entre tous, non sans heurts ni trahisons, reniements parfois : la vie est rarement un long fleuve tranquille ! C’est alors que le fils projette de conduire son père, sur ses épaules s’il le faut, jusqu’au Portugal, ce « Far-West de l’Europe » dont il rêve par dévotion envers l’acteur Clint Eastwood… De la culture bas de gamme, diront peut-être les lettrés patentés, des références porteuses de sens lorsqu’elles sont énoncées avec l’intelligence du cœur. Nous connaissions déjà, sur le mode de la tragédie antique, l’hallucinante chevauchée d’un fils porteur du cadavre de son père dans Littoral du dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad. Melquiot quant à lui, comme pour certifier sa copie conforme, n’hésite point à composer son épopée urbaine sur la trame de l’Énéide de Virgile : les habitants des cités ne sont pas plus incultes que ceux des Champs-Élysées où se joue la représentation ! Des mots justes et tendres, doux ou colériques, émaillent les

Co Sonia Barcet

propos des huit protagonistes, une humanité sans fioritures mais d’une extrême sensibilité.

« La pièce de Fabrice Melquiot met en scène des personnages issus des milieux populaires où la solidarité et l’affection ne sont pas de vains mots », témoigne Arnaud Meunier. Et d’œuvrer alors à la partition avec tact et finesse, peaufinant au fil des scènes le portrait attachant de cette bande de héros du quotidien. De l’auteur au metteur en scène, leur désir commun, sans voyeurisme ni effets de manche ? Entre une vie sans relief et une mort sans gloire aux yeux de certains, faire s’exhaler de l’une et l’autre de subtils parfums, effluves émouvantes sur la grande scène du Rond-Point ! Avec, outre l’étincelante Rachida Brakni et le tonitruant Philippe Torreton, une troupe de comédiens au diapason de leur talent. Yonnel Liégeois

Du 13 au 23/03, au Théâtre des Célestins (Lyon). Les 27 et 28/03, à Bonlieu (Scène nationale d’Annecy). Du 9 au 11/04, à la Comédie de Saint-Étienne. Du 16 au 18/04, à la Scène nationale de Sète. Du 24 au 26/04, au CDN de Normandie-Rouen. Les 9 et 10/05, au Théâtre de Villefranche. Du 16 au 18/05, au Théâtre du Gymnase (Marseille). Le 24/05, à la Maison des arts du Léman ( Thonon les Bains).

À voir aussi :

Des cauchemars pour une couronne

Au terme d’une reprise à succès au Théâtre de La Tempête (75), la pièce de l’espagnol Pedro Calderon de la Barca, La vie est un songe, entame une longue tournée. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, dans un clair obscur subtilement dosé et une mise en scène diaboliquement imagée par Clément Poirée, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond est captivante. Bien avant l’emblématique père Ubu de Jarry, mais parfois avec autant d’humour et de dérision, nous sommes déjà en terre de Pologne où le vieux roi quelque peu déjanté, un obsédé ou un « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un

Co Antonia Bozzi

futur comportement bestial, il en fait un animal !

« Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte (…), trois journées pour que l’enfant renoue le lien de filiation rompu par un père défaillant », commente Clément Poirée. Et le metteur en scène, au mieux de sa forme, de poursuivre : « La vie est un songe est une pièce monstre qui échappe en grande partie aux règles de l’écriture dramatique, nous devons nous risquer à l’immersion dans ce monde de visions ». Un délirant enchevêtrement de quiproquos parfaitement maîtrisés, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Une troupe de huit comédiens au jeu époustouflant d’inventivité, une magnifique traduction de l’œuvre du dramaturge espagnol sous la plume de Céline Zins : tous les ingrédients sont posés sur le plateau pour en faire un spectacle à ne vraiment pas manquer ! Yonnel Liégeois

Le 26/02/19, Equinoxe Châteauroux (36). Les 5 et 6/03/19, Théâtre d’Angoulême (16). Les 8 et 9/03/19, Théâtre Saint-Louis Pau (64). Le 12/03/19, Le Carré magique Lannion (22). Le 16/03/19, La Scène Watteau Nogent-sur-Marne (94). Le 5/04/19, Le Figuier blanc Argenteuil (95). Le 11/04/19, Théâtre Jacques Carat Cachan (94). Le 13/04/19, Les Bords de Scènes Juvisy-sur-Orge (91). Le 16/04/19, Centre des Bords de Marne Le Perreux (94). Le 18/04/19, Théâtre des Bergeries Noisy-le-Sec (93). Le 23/04//19, Le Préau CDN Vire (14). Le 25/04/19, Théâtre de Laval (53). Le 30/04/19, Forum de Flers / Scène nationale (61).

 

 

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Tours, viva il cinema e…Leonardo !

Les liens entre la Touraine et l’Italie ne datent pas d’aujourd’hui. En 1519, Léonard de Vinci meurt au Clos Lucé d’Amboise. Alors que s’ouvre, le 27 février, la 6ème édition du festival Viva il cinema !, la région Centre Val de Loire célèbre le cinq centième anniversaire de la disparition du génie de la Renaissance.

 

Outre une programmation riche et variée, du 27 février au 3 mars, le festival Viva il cinema ! rendra hommage à trois prestigieux réalisateurs. Tout d’abord, le napolitain Mario Martone dont nous pourrons revoir l’inoubliable « Morte di un matematico napoletano » (Grand prix du jury à Venise en 1992), « L’amore molesto » et découvrir son dernier film « Capri-Révolution »… Le bolognais Pupi Avati connait une reconnaissance

Capri-Révolution, Mario Martone

internationale pour « Fratelli e sorelle », sorti en 1991. En 2003, il reçoit le prix Donatello du meilleur réalisateur pour « Il cuore altrove», projeté à Tours ainsi que « Una sconfinata giovinezza » et « Un ragazzo d’oro ».

Quant à Roberto Ando, sans doute un peu moins connu du public français, il n’en est pas moins un réalisateur majeur du cinéma italien. Il fut l’assistant de Federico Fellini, Francis Ford Coppola et Francesco Rosi. Son premier long métrage, « Diario senza date » fut plusieurs fois primé. Trois de ses films sont à l’affiche du festival : « Viva la libertà » adapté de son propre roman « Le trône vide », « Le Confessioni » et son dernier film « Una storia senza nome », avec Laura Morante et Alessandro Gassman, présenté en novembre 2017 à la soirée de remise des prix du Festival du film italien de Villerupt en Lorraine. Pour la compétition tourangelle, cinq films sont projetés en présence de leurs réalisateur ou réalisatrice, parmi lesquels le très sensible « Fiore gemello » de Laura Luchetti déjà primé à Villerupt. Comme chaque année, les

Una storia senza nome, Roberto Ando

documentaires ne sont pas oubliés : cinq sont présentés, dont l’excellent « I Villani » (les Rustres) de Daniele de Michele, chantre du slow food.

En ouverture du festival, est proposée à l’université de Tours une conférence sur « L’italianité au féminin » avec la présentation du film « Italiennes » de Silvia Staderoli. Une autre excellente initiative : l’installation de l’exposition « Ciao Italia ! Ces immigrés italiens qui ont fait la France » ! Elle connut un très grand succès en 2017 lors de son vernissage à Paris, au Musée national de l’Histoire de l’Immigration. Photos, documents historiques et films font honneur à tous les mineurs, ouvriers, maçons, artisans et artistes qui ont contribué à faire la France d’aujourd’hui. Non sans douleur parfois, comme en témoignent les « ritalades » subies par certains d’entre eux…Sont présents aussi divers objets de la vie quotidienne, de la petite Fiat 500 à la mythique cafetière Bialetti, qui nous touchent tous, descendants d’Italiens ou non. Sans oublier l’apport culinaire transalpin qui enrichira notre gastronomie nationale ! Chantal Langeard

 

Entre Italie et Touraine…

Au moment où la Région Centre-Val de Loire célèbre le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, Viva il cinema ! s’inscrit dans cet esprit de la Renaissance qui a contribué à tisser entre la France et l’Italie des liens solides de nature artistique et culturelle, fondateurs de l’identité de la Touraine. Le cinéma contribue depuis le milieu du XXème siècle à renforcer ces liens et à nous préserver de cette tentation du repli, si forte  aujourd’hui. Viva il cinema ! porte cette vision solidaire et citoyenne parce que le cinéma italien, entre gravité et légèreté, a toujours su, hier comme aujourd’hui, éveiller nos consciences.
Cette sixième édition nous emmène vers d’heureuses découvertes, des films inédits en France et nous propose de parcourir entre comédies et drames, fictions et documentaires, l’Italie dans toute sa diversité et son actualité. Viva il cinema ! est le rendez-vous des cinéphiles, des amoureux de l’Italie et de tous ceux qui pensent que pour mieux se connaître, il faut regarder au-delà des frontières quelles qu’elles soient. Là est tout le pouvoir du cinéma, alors…. Buona visione ! Louis D’Orazio
, directeur artistique.

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Jon Fosse, du matin au soir

Sur les planches de l’Aquarium à la Cartoucherie (75), jusqu’au 24 février, Antoine Caubet adapte Matin et soir, le roman du norvégien Jon Fosse. Un spectacle lumineux et incandescent. Que la mort est douce, semble murmurer l’auteur scandinave à l’oreille de ses semblables !

 

Naissance au monde et soir de la vie avant disparition, avec Matin et soir, Jon Fosse juxtapose ces deux moments clés de toute existence humaine en éludant tout ce qui aurait pu constituer la chair même de cette existence. C’est là le premier paradoxe de ce roman de l’auteur norvégien, et l’on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il a choisi cette forme plutôt que celle du théâtre où il excelle également. L’autre question ? Pourquoi Antoine Caubet, qui s’est saisi de ce texte, a-t-il voulu en faire une matière théâtrale… « Jon Fosse trace délicatement l’épure d’une vie qui s’efface » confesse le metteur en scène. S’agit-il vraiment de l’épure d’une vie, de toute une vie alors que nous n’en avons ici effectivement que quelques très légères traces, que quelques légères réminiscences, comme si la vie de Johannes, le « personnage » principal, pour ainsi dire unique, de l’œuvre, ne pouvait plus que se résumer à cela, l’essentiel se développant ailleurs, dans un autre temps et un autre espace ?

On comprend les raisons du choix d’Antoine Caubet dans la mesure où nous naviguons dans un autre temps et un autre espace qui sont ceux de l’art théâtral lui-même. Dès lors, c’est à une vertigineuse et fascinante mise en abîme qu’il nous est donné d’assister. Le théâtre, on le sait bien, est aussi un art qui fait revivre les fantômes. Et ce sont bien des fantômes qui se meuvent sur le plateau, celui de Johannes, et plus encore celui de son ami Peter, disparu depuis longtemps avant lui et qui l’incite à le suivre dans ce no man’s land, passage obligé avant disparition totale. Alors qu’une autre figure, celle de sa femme Erna, elle-aussi disparue, s’agite dans ce qui reste de la conscience ou de la mémoire du vieil homme. Alors qu’au loin, dans un autre espace et un autre temps sans doute, lui apparaît Signe sa fille, vivante elle, et qui s’en ira son chemin sans le voir, en le traversant au sens propre du terme, ne le redécouvrant « réellement » que sur son lit de mort.

Ce que réalise Antoine Caubet, à partir de cette « matière », est on ne peut plus probant. Dans un dispositif scénique qu’il a lui-même inventé, petit promontoire en légère déclivité entouré d’eau et volontairement sous-éclairé, apparaîtra, après un préambule tout de fracas et de déchaînement musical, dans une sorte d’hymne au bouleversement terrestre que constitue toute naissance (Vincent Courtois au violoncelle), celle de Johannes. La quasi totalité de la représentation est assumée par Pierre Baux. Un seul en scène, seulement traversé par les présences fantomatiques d’Antoine Caubet (Peter) et de Marie Ripoll (Signe) en fin de parcours… Parce que parcours vers le néant il y a, absolument prodigieux, dans une économie de gestes et une parole douloureusement extirpée de son corps, un corps depuis longtemps promis à la disparition, mais qui en est cette fois-ci à son ultime étape. Il parvient à nous faire toucher du doigt la densité temporelle de toute vie humaine. C’est bouleversant. Jean-Pierre Han

 

La mort et la vie

« Traversé », le mot dont use Jean-Pierre Han, notre éminent confrère et collaborateur des Chantiers, est parfaitement justifié. Au sens propre, comme figuré… Johannes, tel chacun de nous à l’heure finale, ne passe pas de la vie à la mort. Alors que rien n’a changé mais que tout semble différent, ici et maintenant, d’un mouvement du corps d’une lenteur poétiquement décalée, proche du travail théâtral du grand Claude Régy, il traverse seulement le temps, l’espace et les êtres qui eux-aussi traversent et ont traversé sa vie. Si la barque du pêcheur accoste un moment sur l’autre rive en compagnie de son ami Peter, lors de l’ultime relevée des paniers de crabes, ce n’est point la traversée du Styx et la descente aux enfers ! Le retour à la berge d’origine, à l’aube de la vie, estompe l’image de la rupture que pourrait symboliser la mort.

Le regard sur le quotidien est certes brumeux, comme il sied sur les côtes nordiques, mais l’irréel demeure familier. « Doucement, par vacillements successifs, étonnements, visions presque oniriques (…), Jon Fosse construit un simulacre où existerait un entre-deux entre vie et mort, où la conscience « apprendrait » ce qu’elle sait (nous devons tous mourir) mais ne connait pas », commente Antoine Caubet. La mort est douce sur le plateau de l’Aquarium, la douleur pour les proches, la sérénité pour les spectateurs… Nous sommes, authentiquement et physiquement, « traversés » par le jeu des trois interprètes et par le violoncelle de Vincent Courtois. Du soir au matin, du début à la fin, un spectacle cristallin. Yonnel Liégeois

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Leonardo Padura, la plume de Cuba

Natif de La Havane en 1955 et y vivant toujours, Leonardo Padura dépeint d’un roman l’autre les contradictions de la société cubaine. À travers son personnage fétiche d’abord, Mario Conde, un inspecteur de police devenu un « privé » au fil des livres. Avec d’imposants romans, ensuite, au verbe critique et désabusé. L’écriture débridée d’un homme viscéralement attaché à son île.

 

Yonnel Liégeois – Journaliste et critique culturel au préalable durant quelques années, comment en êtes-vous venu au livre et à la littérature ?

Leonardo Padura – Selon un processus très naturel. Entre 1980 et 1983, alors que j’étais étudiant et que je travaillais dans une revue littéraire et théâtrale, j’avais écrit quelques contes et nouvelles ainsi qu’un roman d’initiation, dans tous les sens du terme. Ensuite, pour des problèmes « idéologiques », une punition pour une certaine façon de penser et d’interpréter la réalité du monde, on m’a envoyé dans un autre journal. Pour moi, en fait, une récompense : pendant six ans, j’ai pu écrire des tas d’articles en ne parlant que de littérature ! C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage pour devenir à mon tour écrivain. Jusqu’en 1989, date de la chute du mur de Berlin, cette catastrophe naturelle que je nomme « Chute du Niagara ». Cette année-là, j’ai commencé à écrire dans une perspective beaucoup plus professionnelle, sans jamais pour autant cesser de me situer comme journaliste et romancier.

Y.L. – 1989 : une date symbolique pour vous, pour Cuba et le reste du monde ?

L.P. – Absolument. C’est aussi à Cuba l’année du procès des officiers impliqués dans de supposés trafics de drogue. Ce fut ici des chutes physiques, mais aussi morales et symboliques… Quand j’écris « Vents de carême » deux ans plus tard, ce futur que nous ne pouvions imaginer arrive de la pire des manières : une terrible crise économique, où tout manque. Une réalité tellement singulière qu’elle nécessitait des explications, mais la littérature ne peut le faire. Aussi Mario Condé mon héros, dans « l’automne à Cuba », décide de quitter la police à l’heure où passe un ouragan : un ouragan plus métaphorique que météorologique ! Mon objectif ? Montrer par le biais du roman noir des secteurs de la société ignorés jusqu’alors : l’establishment politique, la corruption, le mensonge… Le monde ouvrier ou syndical était lié à l’appareil d’État, la littérature réaliste des années 70 avait beaucoup écrit sur ces réalités, ma génération a donc surtout tenté de s’en éloigner pour parler de l’homosexualité et de la prostitution, des marginaux et de ceux qui optent pour l’exil.

Y.L. – Vous n’avez jamais redouté la prison, ou des restrictions à votre liberté d’écriture ?

L.P. – À Cuba, il n’y eut jamais d’écrivains emprisonnés pour leurs romans. Si on écrivait un livre qui ne plaisait pas au gouvernement, il n’était pas publié ! Tous mes romans furent publiés, sans censure aucune. Récompensés, en outre, par de nombreux prix… Mario Conde est devenu le personnage symbolique du Cuba des années 90. Une situation étrange, d’autant qu’il est un représentant de l’ordre, un policier mais un policier tellement atypique dans ses modes de pensée qu’il fut tout de suite adopté par les gens ! Il est vraiment représentatif de toute ma génération. Dans le nouveau roman noir (Mankell le suédois, Montalban le barcelonnais, Camillieri le sicilien, Izzo le marseillais), les personnages ont des relations de proximité, des liens du sang, deux caractéristiques fondamentales : jouir avec gourmandise de la vie et, pour chacun de leurs auteurs, avoir conscience au cœur de l’intrigue policière de faire de la littérature. Ainsi, c’est parler de la culture ou des cultures qui leur sont propres, ça rend toute leur humanité aux personnages. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Padura, l’insulaire de renommée mondiale

Auréolé de multiples et prestigieux prix littéraires, publié dans plus d’une quinzaine de pays et traduit en de nombreuses langues, Leonardo Padura est un écrivain insulaire dont la renommée, mondiale, déborde les côtes cubaines. Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié. En particulier sa célèbre tétralogie, Les quatre saisons.

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de livres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, L’homme qui aimait les chiens, un formidable roman qui conte les derniers jours de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski réfugié sur le sol cubain. Dans ce pavé de plus de six cent pages, il nous propose un voyage à rebours au cœur de la révolution soviétique jusqu’à ces conséquences actuelles dans la grande île des Antilles, à l’heure surtout de l’assassinat de Trotski au Mexique en 1940. Le point de départ de cette puissante œuvre à forte incidence historique ? La rencontre de son héros Ivan sur une plage cubaine avec un étrange personnage qui promène ses chiens et prétend avoir bien connu Ramon Mercader, le tueur du célèbre révolutionnaire… Un livre à l’écriture envoûtante, empreint de nostalgie et nourri de désillusions.

Suivront les Hérétiques. Un roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain… L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.

Leonardo Padura publie en 2016 Ce qui désirait arriver, un recueil de nouvelles au titre quelque peu énigmatique. La chaleur, le rhum, la musique, le décor est planté, nous sommes bien à Cuba, petites magouilles et pauvreté sont aussi au rendez-vous. Au même titre que la nostalgie, la fin des rêves et les regrets : treize nouvelles pour nous dépeindre le quotidien d’hommes et de femmes désabusés entre utopies révolutionnaires et amours désenchantés. Jusqu’au retour en janvier 2019, tant espéré et attendu, du privé Mario Conde dans La transparence du temps ! À la recherche d’une étrange Vierge noire, une statue dérobée chez son ami Bobby… Au cœur d’un roman noir à l’intrigue magnifiquement ficelée, là encore une occasion pour Padura l’insulaire de nous plonger dans la réalité cubaine, une grande fresque historique loin des clichés touristiques, entre nouveaux riches et éternels perdants, des bidonvilles mal famés aux somptueuses résidences. Un grand roman tout court, une plume et un style qui s’imposent durablement dans la flamboyance du paysage littéraire sud-américain. Y.L.

« Je publie Leonardo Padura depuis ses premiers romans (1998) et je l’ai vu grandir et conquérir une audience internationale impressionnante. Malgré les prix littéraires et les succès, il a gardé son amour indéfectible pour sa ville La Havane, victime des vicissitudes de l’histoire. Dans ses romans, face à l’adversité il y a toujours un point fixe, l’amitié qui protège de tout. Dans la vie, Leonardo Padura m’honore d’une amitié fidèle et généreuse dont je suis fière. Il fait partie de ces auteurs qui ont construit notre catalogue au cours de ces 40 ans d’édition ». Anne-Marie Métailié

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De Bamako à Paris, c’est Rouge rouges !

En ces temps de violentes professions de foi d’apolitisme, la scène prend volontiers parti au nom de la raison objective. Avec deux pièces aux teintes fortement colorées, Bamako-Paris et Rouge rouges. Du théâtre qui affiche la couleur.

 

Ian Soliane a écrit Bamako-Paris, que Cécile Cotté (Cie Io) a mis en scène (1). On n’a pas oublié le rêve fou de ce jeune Malien – accroché au train d’atterrissage d’un avion parti de Bamako – dont le corps s’écrasa dans un champ d’Île-de-France. Au début on l’autopsie. Le personnel se compose du légiste (Cyril Hériard Dubreuil), de l’interne (Valérie Diome), d’un policier (Roberto Jean) et du jeune mort passager clandestin, Ibou (Jonathan Manzambi). Qui va se dresser et grimper à un échafaudage (scénographie d’Emma Depoid) pour clamer les mobiles de son acte de fuite sublime et dérisoire, au cours de séquences verbales puissamment rythmées, d’un ­lyrisme dur et tendre à la fois, avec même des recoins d’humour. Le texte de la pièce, qui entremêle ­savamment les ­affects du migrant par les airs – Icare transi – et les causes et effets d’ordre politique de la misère africaine (citations bienvenues des discours paternalistes honteux de Sarkozy et Macron), ­témoigne à l’envi d’un vigoureux talent d’écriture et de pensée. La régie de Cécile Cotté, servie avec feu par ses quatre acteurs valeureux, prête à cet âpre poème un accent de vérité criante.

Gérard Astor, c’est Rouge rouges qu’il a écrit (2). Fanny Travaglino en signe la mise en scène. L’ossature de l’œuvre est constituée d’une multitude de scènes courtes, qui dessinent à la longue, pour dire vite, un panorama mondial des luttes de classes campées sur le vif par Félicie Fabre et Luciano Travaglino, doux baladins traînant après eux le chariot du théâtre itinérant. Ils sont tour à tour Lénine et Staline, Alexandra Kollontaï et Kroupskaïa, les frères Peugeot en pleine bagarre stratégique, ouvriers chez PSA, la jeune Indienne Shakuntala… J’en passe par force. L’étonnant est qu’à la fin se noue harmonieusement l’écheveau de l’Histoire où se trame le fil de la biographie des deux saltimbanques, dont la bonté vive a inspiré l’auteur et que Fanny, leur fille, a souplement organisée avec grâce, Sarah Lascar étant l’âme dansante de ce si élégant tour de force. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 9/02 à Arcueil et le 19/02 à Chelles. (2) Au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry-sur-Seine les 15-16 et 17/03, puis au Théâtre de Bligny les 5 et 6/06, au Théâtre de Verdure de la Girandole à Montreuil les 14 et 15/06. Courant mars, Rouge rouges sera en tournée en Tunisie. Le texte est disponible aux éditions L’Harmattan.

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Sport, l’exécutif hors-jeu

Le gouvernement envisage de transférer au budget des fédérations le financement des conseillers techniques sportifs. Un projet ministériel qui fait l’unanimité contre lui ! Ce changement de braquet condamnerait un modèle qui allie haute performance et droit à la pratique pour tous.

 

Il est rare qu’une annonce ministérielle fasse à ce point l’unanimité contre elle ! Des clubs aux associations, en passant par le sport amateur ou de haut niveau, et ce jusqu’au Comité olympique français, le projet d’exclure de la fonction publique les 1600 conseillers techniques sportifs (CTS) rattachés au ministère des Sports a provoqué un véritable tollé. Il faut dire qu’à six ans des J.O. de Paris, la décision fait tâche… Mis en place dans les années 1960, après la débâcle des Jeux Olympiques de Rome, les conseillers techniques sportifs ont pour rôle le développement du sport pour tous et de la pratique licenciée, la détection de jeunes talents, le perfectionnement des élites, la formation des cadres… Suivant son plan de réduction de 50 000 emplois dans la fonction publique d’État, le gouvernement voudrait donc que les CTS soient à terme salariés directement par les fédérations. « La perte du statut de fonctionnaire reviendrait à rompre avec les trois principes qui guident notre action », avertit un CTS du sud de la France, « l’intérêt général, l’égalité des chances et des territoires, l’indépendance ».

Ce changement de tutelle entérinerait aussi le désengagement de l’État des politiques publiques du sport, à l’œuvre dans le secteur associatif et amateur. Or, entre la baisse des dotations aux collectivités et la suppression des contrats aidés, de nombreuses structures ont déjà du mal à boucler leur budget. « La baisse des subventions a atteint 10% sur les cinq dernières années », constate Stéphane Anfosso, de l’AIL Blancarde à Marseille. « Pour nous, c’est énorme. Alors, pour ne pas augmenter les cotisations, on tente de développer les animations payantes ». La création de l’Agence nationale du sport sur le modèle anglo-saxon, opérationnelle au 1er mars 2019, illustre les nouvelles orientations du pouvoir. En charge du haut niveau et du sport de masse, elle serait articulée autour d’une conférence de financeurs : l’État, les collectivités locales, le mouvement sportif et les entreprises…représentées par le Medef. Une présence qui laisse songeur Lionel Lacaze, ancien lutteur sélectionné olympique, jusqu’alors en charge de la formation des directeurs techniques nationaux à l’Insep. « J’ai du mal à imaginer le privé intéressé par autre chose que des athlètes ou des champions accomplis. Or, sans le sport amateur, il n’y a pas de haut niveau ».

Le ministère ne s’occuperait plus que des aspects réglementaires et de la formation. Pour combien de temps ? De plus en plus, les certificats de qualification professionnelle délivrés par les branches professionnelles se substituent aux diplômes d’État. « Cela favorise l’embauche d’éducateurs plus précaires, moins bien formés et moins qualifiés, notamment sur le plan de la sécurité », alerte Dany Ranggeh, moniteur de natation. L’abandon du modèle actuel au profit de la marchandisation généralisée du secteur aurait une autre conséquence, grave selon Marie-Thérèse Fraboni, syndiquée CGT au ministère de la Jeunesse et des Sports. Celle de casser le lien entre les activités physiques et sportives et les autres politiques publiques du champ de la jeunesse, « dans le cadre de plans éducatifs territoriaux intégrant aussi l’éveil aux pratiques culturelles en général, la musique, la danse ou les sciences ».

En réponse à l’éventuelle suppression des CTS, 357 athlètes, dont Teddy Riner et Martin Fourcade, ont écrit une lettre ouverte à Emmanuel Macron, dans laquelle ils alertent sur une « famille du sport en danger ». Jean-Philippe Joseph

Déjà inférieure à 1%, le budget du ministère des Sports sera de nouveau en baisse en 2019 (-7%). Avec la disparition des 1600 CTS, les heures du ministère seraient comptées, lui dont les effectifs ont fondu de 8000 à 5000 agents en dix ans. De mauvais augure pour les 16 millions de licenciés, les 307 000 associations sportives et les quelques 3,5 millions de bénévoles.

 

Paroles de sportifs

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj, vice-présidente FSGT : Un conseiller de l’Elysée m’a clairement dit que leur intention était de libéraliser la concurrence entre les associations et le secteur marchand. D’ailleurs, dans le rapport sur la gouvernance du sport remis à la ministre des Sports à la mi-octobre 2018, il est partout question de répondre à des attentes de consommation, nulle part de répondre à des besoins.

Jean-Pierre Favier, président US Ivry (94) : Les médaillés d’or aux J.O. ou les joueurs qui ont remporté la Coupe du monde en juillet ont tous commencé par les clubs ou le mouvement associatif. Luc Abalo, trois fois champion du monde et deux fois champion olympique avec l’équipe de France de handball, a été découvert à l’école avant d’entrer à l’US Ivry puis de signer au PSG.

Benjamin Giannini, maître d’armes à Guilherand-Granges (07) : Jusqu’à la fusion des régions, le club avait trois CTS. Aujourd’hui, nous n’en avons plus qu’un qui se partage entre trois territoires, l’Auvergne-le Dauphiné Savoie et le Rhône. Sur le plan des subventions, nous étions financés avant sur des postes, aujourd’hui nous le sommes sur des projets. Ça ne représente pas les mêmes montants, ce qui a fait que nous avons perdu deux salariés.

Pierre Mourot, École nationale de voile et de sports nautiques : D’ici aux J.O. de Paris, il n’y a pas à craindre de baisse de niveau. Mais les gamins qui iront à Los Angeles en 2028, il faudra les faire grandir. Jusqu’à présent, on a réussi à constituer un vivier de cadres fédéraux de haut niveau. Si on casse le système actuel, il faudra payer très cher des entraîneurs compétents venus de l’étranger.

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Henry Chapier, clap de fin

Féru de cinéma, ancien rédacteur en chef de Combat et animateur du célèbre Divan sur France 3, le journaliste Henry Chapier est décédé ce 27 janvier 2019. Avec son élégance coutumière, en 2008 il nous accueillait en son bureau parisien de la MEP, la Maison européenne de la photographie dont il fut le cofondateur. Pour nous conter quelques chauds souvenirs de son année 1968. Des propos qui ont gardé toute leur saveur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

Pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la société française, la jeunesse est descendue dans la rue : le 14 février 1968, très exactement ! Pour défendre un homme devenu le symbole de la liberté, et de l’amour du cinéma. Ce jour-là, avec l’équipe des Cahiers du Cinéma et les réalisateurs de la fameuse « Nouvelle vague » (François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Eric Rohmer, Agnès Varda), nous avions décidé d’appeler à une manifestation dans les jardins du Trocadéro pour protester contre l’éviction d’Henri Langlois de son poste de directeur de la Cinémathèque Française. Et la mise sous tutelle de l’État de l’association qu’il avait fondée avec Georges Franju en 1936… En d’autres termes, le cabinet d’André Malraux, alors ministre de la Culture, souhaitait prendre le contrôle de cet espace de liberté pour y placer des fonctionnaires et surveiller le contenu frondeur de la programmation.

 

À l’époque, rédacteur en chef à Combat, j’ai aussitôt ouvert nos colonnes aux grands cinéastes du monde entier, décidés à retirer les copies de leurs films devant cette menace d’étatisation. « Mais de quoi avaient donc peur ces vaillants flics qui nous ont assommés hier soir devant les grilles de la Cinémathèque de Chaillot ? De quelques pancartes dressées à la hâte, de quelques cris désordonnés d’un millier de jeunes scandant « Langlois, Langlois » et « Malraux démission » ? », ai-je donc écrit dans les colonnes du journal le 15 février*. Et de poursuive : « Monsieur Malraux, vous êtes un chef ! Vous avez gagné cette première manche, vous avez répondu à Chabrol, Godard et Truffaut en fendant leurs crânes, en cassant leurs lunettes, en détruisant leurs caméras et en confisquant leurs pellicules… Il est un peu triste d’avoir été ce que vous avez été pour finir dans la peau d’un poujadiste qui fait « tabasser » cinéastes, critiques ou étudiants qui ont l’âge de vos fils et se battent pour le respect des œuvres d’art… Quant à vos fonctionnaires modèles, vous savez les choisir. Il vous reste tout de même pour faire fonctionner la Cinémathèque de « passer à tabac » Fritz Lang, Marcel Carné, Orson Welles et Rossellini ! Ce sera plus difficile ».

 

Rappelons qu’en 1968 la télévision n’avait guère l’impact dont elle bénéficie de nos jours et que le cinéma était, comme l’avait compris Lénine en son temps, un champ d’affrontement des idéologies, un dialogue des cultures et une vitrine des diversités sociales. Le climat étouffant qui régnait en ces dernières années du pouvoir gaulliste agitait les campus universitaires que le combat pour la Cinémathèque stimulait depuis que le jeune Daniel Cohn-Bendit s’était rallié à cette cause. Parallèlement, ce leader turbulent de Nanterre allait créer le Mouvement du 22 Mars qui contenait en germe l’explosion de la rébellion des étudiants dès les premiers jours de mai.

L’utopie matrice s’exprimait pour cette génération par le refus de la société de consommation, ainsi que par l’envie de changer le monde, en libérant l’individu du poids des contraintes morales, sociales et religieuses. Que le cours des événements ait conduit ce mouvement anarcho-idéaliste à être récupéré par les syndicats et les partis politiques de gauche ne change rien à la vérité historique. Personne ne contestera que les accords de Grenelle ont consacré un mieux-être de la classe ouvrière et de milliers de salariés.

 

Au-delà de cet acquis social, et grâce à la révolte des jeunes, Mai 68 aura été une victoire des lettres sur les chiffres et une exaltation des valeurs spirituelles et culturelles qui nous rend nostalgiques aujourd’hui. L’économie de marché, par ses excès, abolit toute velléité de fronde. Cet état de choses comporte d’autres menaces à l’horizon, à savoir des ripostes de plus en plus violentes de certaines catégories sociales. Commémorer ces événements de Mai 68 conduit forcément notre société à faire un sacré retour sur elle-même, à une prise de conscience qui laissera des traces. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Page 25, in Pour un cinéma de combat (éditions Le passage, 393 pages, 20€) : à travers un choix d’articles, parmi les 6000 critiques publiées entre 1960 et 1978 dans Combat et Le Quotidien de Paris, les partis-pris et coups de cœur d’Henry Chapier en l’honneur du grand écran et des plus grands réalisateurs ! À noter qu’André Malraux fera machine arrière : évincé, Henri Langlois sera réintégré dans ses fonctions à la direction de la Cinémathèque le 22 avril 1968.

 

Chapier, un homme libre

Henry Chapier était un esprit libre, un homme libre. L’ouverture, la conviction le caractérisaient. L’une ne cédait jamais rien à l’autre. La détermination, l’humour et la malice lui permettaient de ne jamais renoncer aux forces de la rencontre. C’était une figure extrêmement attachante.

En 1995, il est à la tête de la Maison Européenne de la Photo (MEP) tout nouvellement créée, rue de Fourcy dans le Marais. Très vite, premier Président de la MEP, accompagné de Jean-Luc Monterosso qui en est le directeur, il reçoit la direction de la CGT-Paris qui le sollicite pour se faire présenter le nouvel établissement parisien consacré à la photographie et à sa création.

 

Quelques mois plus tard, en 1996, année du soixantième anniversaire du Front Populaire, la MEP, la CGT-Paris et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière organisent une exposition commune croisant des regards photographiques sur 1936. Ceux des « grands », des « maitres » de la photo complices du mouvement ouvrier (Doisneau, Cartier-Bresson, Rosny…) et ceux tels qu’on les trouve dans les archives de la Vie Ouvrière et de la CGT. L’idée et la proposition en reviennent à Henry. Ses collaborateurs et collaboratrices apporteront leur compétence, Jean-Michel Leterrier et moi disposerons de la logistique de la MEP pour la réalisation. Henry, et Jean-Michel Leterrier pour la Confédération, seront les commissaires de l’exposition.

Elle se tient au Forum des Halles, dans la Cour Carrée, dans les grandes salles de l’ancien Forum des Images. Le choix de ce lieu central, accessible, de plain-pied, permet à de très nombreux parisiens (ou même touristes) de visiter cette exposition gratuite. Elle rencontre un vif succès. Dans son compte-rendu, un chroniqueur de la revue Etvdes cite Simone Weil : « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie ». C’est bien cela en effet qui saute aux yeux dans ces photos à travers ces grèves, ces occupations d’usines et de commerces, ces premiers congés payés. C’est bien ce qui était exposé là.

 

Un grand respect des êtres animait Henry Chapier, sans distinction d’aucune sorte. Toutefois, il manifestait une attention particulière, une tendresse pour les gens de peu, les petites gens, pour lesquels il m’a plus d’une fois demandé un appui, un soutien. Et il ne fallait pas tarder, mobiliser les ressources de la CGT, qu’il surestimait sans doute un peu. Il était très attaché au mouvement ouvrier et à la CGT. Il en attendait certainement plus que nous ne pouvions lui donner. J’ai l’impression que nous étions comme en retard sur lui dans la recherche de complicités. Il n’en nourrissait aucun ressentiment, il répondait toujours à notre appel. À Cannes ou ailleurs, la CGT était toujours reçue avec beaucoup de gentillesse, d’égards, dans les premières places. Avec honneur, à son rang, mais sans affectation.

Certains auraient légitimement pu en être jaloux, lui… il s’en amusait. Jean-Pierre Burdin, ancien conseiller confédéral Culture à la CGT

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Naufragés, quelle planche de salut ?

Qu’ils soient des morts-vivants alanguis dans leur transat, des miséreux criant respect ou des peuples autochtones décimés, chacun fait entendre sa voix, tous naufragés de notre temps. Sur la scène du Rond-Point, celles des Déchargeurs et du Théâtre du Soleil. Trois spectacles qui surprennent, émeuvent et interrogent.

 

Sous une lumière éclatante, paisible et alangui, il sied dans son transat ! Lunettes de soleil sur le nez, maillot de bain et musique franchouillarde en fond sonore, il passe le temps… Il attend plutôt quelqu’un. Pour tuer le temps, dialoguer pas vraiment, s’entendre parler surtout. Il n’attend pas n’importe qui, un escort boy très précisément. Le décor est planté, la mascarade

Co Diego Bresani

peut commencer. Naufragé (s), comme le précise le titre de la pièce à l’affiche du Rond-Point, l’homme l’est assurément.

À son interlocuteur de commande payé pour faire silence, il narre avec force détails son dernier, grand et fol amour : dans un cadre paradisiaque, en bord de mer. Avec un peu d’imagination, on entend déjà les oiseaux piaffer, batifoler les dauphins et les crabes crisser sur le sable fin… Las, la comédie ne dure qu’un temps, celui qui assume la réalité de sa condition sans faux-semblant n’est-il pas plus sincère et authentique que celui qui rêve et fantasme sa vie ? Gabriel F., l’auteur-metteur en scène et interprète brésilien, signe là une pièce à l’ironie mordante et à l’humour grinçant sur la solitude, la détresse affective et le désir de paraître de tout un chacun. En un duo réussi avec Gaspard Liberelle, un jeune comédien au talent certain, issu de l’École de la Comédie de Saint-Étienne.

 

Un autre homme, solitaire, crie sa colère. Porte-parole des miséreux, face à tous les nantis de la terre… « Il est l’ami des pauvres, des gueux, des trimardeux, des peineux, de tous les traineux », comme le rappelle Michel Bruzat qui met en scène Les soliloques du pauvre de Jehan Rictus sur les planches des Déchargeurs. Un long monologue en argot, cette langue française des bas-fonds chantante et enchantante, ancêtre du rap, écrit en 1885 par un authentique poète du peuple, un François Villon du XIXème siècle. Qui s’insurge aussi et déjà contre le mépris des possédants à l’encontre des invisibles, de tous les laissés pour compte.

Un texte qui résonne avec force et vigueur en ces temps troublés qui agitent nos contemporains, sur les ronds-points ou bien ailleurs, dans certains quartiers de Marseille ou dans nos provinces déshéritées… Des mots simples mais criants de vérité pour dénoncer misère et exploitation de tout temps, une poésie crue mais criante de beauté pour clamer la dignité et le respect de tout être humain. En dialogue avec l’accordéon discret mais déchirant de Sébastien Debard, Pierre-Yves Le Louarn est poignant de naturel. Emmitouflé dans sa couverture élimée pour ne point se cailler les miches, il est plus et mieux qu’un simple récitant de litanies surgies d’un autre temps. Il est Rictus, éructant la prière païenne du temps présent.

 

Ils sont un, dix, cent et mille au Soleil ! La troupe d’Ariane Mnouchkine, sise à la Cartoucherie de Vincennes, donne voix, corps et sang aux peuples autochtones du Canada que les conquérants ont si longtemps chassés, martyrisés, exploités et violés dans leurs droits, leurs coutumes et leurs terres… Surgie à l’heure de la création de Kanata sans aucun comédien autochtone intégré à la bande dirigée par le metteur en scène québécois Robert Lepage, la polémique autour d’une prétendue « appropriation culturelle » est vaine et sans fondement : aucune culture n’est et ne sera « brevetée » ou brevetable par quiconque, toute culture est fille de

Co Michele Laurent

métissage. Ensemencée par d’autres peuples, toute culture appartient à la grande histoire de l’humanité !

À travers l’horrible destin de femmes Huron violées et tuées, données en pâture aux cochons, face à l’inertie et à l’indifférence de la police locale, Kanata donne ainsi à voir sous une forme dramatiquement « spectaculaire » le traitement génocidaire que le Canada appliqua aux Premières Nations du territoire jusqu’en 1996 ! Des tableaux et des dialogues qui alternent judicieusement entre amour et haine, solidarité et incompréhension, tendresse et violence, poésie et réalisme. Une évocation à forte charge émotionnelle, sublimée par le talent des artistes du Soleil, au terme de laquelle on en vient presque à s’interroger sur l’opportunité d’applaudir ou non tant la représentation fait écho historiquement à moult pages sombres et tragiques.

Trois spectacles au final qui en disent long sur notre humaine condition, individuelle et collective. Trois planches à la dérive peut-être, trois planches de salut aussi, ultimes signaux de détresse envoyés d’un radeau en perdition pour la sauvegarde de notre espèce. Yonnel Liégeois

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Cesare Battisti : oui à l’amnistie, non à l’amnésie

Arrêté en Bolivie et extradé vers l’Italie, Cesare Battisti risque la prison à perpétuité. Depuis les années 80 pourtant, l’ancien militant et romancier clame son innocence. Ex-membre de Lotta Continua, son compatriote Sergio Tornaghi s’exprimait en 2004 sur « l’affaire Battisti », dénonçant une mascarade de justice et la violence d’État toujours impunie qui sévissait dans l’Italie des années soixante-dix. Des propos toujours d’actualité.

 

Yonnel Liégeois – Comment réagissez-vous à la décision rendue (le 13/10/2004, ndlr)) par la Cour de cassation de Paris ?

Sergio Tornaghi – Je suis bien sûr extrêmement choqué par le rejet du pourvoi en cassation de mon ami Cesare Battisti. Il est désormais menacé d’une peine de prison à perpétuité en Italie, au lendemain d’une éventuelle arrestation. Déçu, certes je le suis, mais pas vraiment surpris. Depuis la rencontre entre Jacques Chirac et Sylvio Berlusconi à Paris, le sort de Battisti était scellé. Ce que tous les observateurs et militants du droit redoutaient s’est produit : le « politique » l’a emporté sur le devoir de justice, la parole de « repentis » sur le devoir de vérité. Avec une telle décision, nous sortons du cadre judiciaire où le droit ne fait plus force de loi. Avec un flot de contre-vérités déversées à la télévision et dans des journaux français, présentant Cesare Battisti comme un monstre et allant jusqu’à soutenir que la Cour européenne reconnaissait le principe de « jugement par contumace » inscrit dans le droit italien.

 

Y.L. – Redoutez-vous que la décision fasse jurisprudence à l’encontre de tous vos compatriotes réfugiés en France ?

S.T. – Comme Cesare, j’ai été condamné à la prison à perpétuité pour crime en 1984, sur la seule parole d’un « repenti », alors que j’ai toujours clamé mon innocence. Je suis réfugié en France depuis cette date, au vu et au su de tous, y compris des autorités françaises qui ont rejeté une première demande d’extradition en 1986, conformément à la promesse de François Mitterrand. La France m’a accordé des papiers en règle en 1989… Je suis avant tout un militant politique, un homme de gauche avec des convictions et des idéaux, pas un adepte de la clandestinité ou de la cavale qui commet des braquages de banque pour survivre. Je suis marié avec une Française, j’ai deux enfants et un métier. Désormais, je ne veux plus me taire, cela fait vingt ans que je vis dans « l’intranquillité ». Quand je découvre les horreurs qui circulent à notre propos sur Internet, les « dérives fascistes » me font plus peur désormais que n’importe quelle décision judiciaire.

 

Y.L. – Quel regard portez-vous sur ces « années de plomb », sur cette vague de violence qui a secoué l’Italie dans les années 70 ?

S.T. – L’analyse encore à faire de cette page d’histoire relève d’une enquête pluridisciplinaire : sociologique, psychologique, économique et politique… Il apparaît que l’Italie de ce temps-là relevait d’une situation bloquée où toute contestation sociale était impossible, où tous les rouages de l’État étaient entre les mains du parti Démocratie Chrétienne. Que l’on fasse grand cas du terrorisme de gauche, c’est un fait, ce qui l’est moins, c’est le silence toujours de mise sur la violence, la répression et le terrorisme de droite qui ont plombé cette époque. Une époque où les forces de l’ordre n’ont pas hésité à me tirer dessus à l’âge de 16 ans, où les camions de police roulaient sciemment sur les manifestants pour les écraser, où l’on dénombre la mort de 250 militants… Je n’ai aucun sentiment de culpabilité, seulement la douleur d’avoir perdu des êtres chers. J’assume mon passé. À ce moment-là, nous devions agir et faire face à un gouvernement qui avait des intérêts financiers et économiques à ce que la situation demeure explosive. Contrairement à ce que certains prétendent, si je suis favorable à une mesure d’amnistie pour tout ce qui s’est passé dans les années 70, je suis farouchement opposé à une quelconque amnésie : il nous faut faire enfin la vérité, toute la vérité sur cette époque.

 

Y.L. – Comment envisagez-vous l’avenir ?

S.T. – Je suis inquiet face à cette Italie qui confie son sort à un mafieux, à un bandit, face à cette Europe qui se construit prioritairement sur des principes « sécuritaires ». Je crains aussi pour la France qui se trouve aujourd’hui dans un contexte politique bloqué. Prenons garde, l’explosion sociale guette. Que les responsables d’État, Berlusconi-Blair-Chirac, fassent leur cinéma, c’est leur droit. En revanche, ils n’ont pas le droit de conduire leurs peuples sur des voies suicidaires. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’affaire Battisti

Accusé de quatre meurtres sur la seule parole d’un « repenti », sans preuves ni témoignages, au terme d’une mascarade de procès, Cesare Battisti est condamné par contumace en 1984 (le droit italien n’ouvre pas à l’ouverture d’un autre procès au lendemain d’une éventuelle arrestation) à la prison à perpétuité. Cesare Battisti, comme nombre de militants italiens réfugiés en France, bénéficiait alors de ce que l’on a nommé « la doctrine Mitterrand ». Jusqu’à la présidence de Jacques Chirac… Pour comprendre les dessous de l’affaire, deux livres indispensables : La vérité sur Cesare Battisti de Fred Vargas et Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo.

Erri De Luca, l’un des plus grands romanciers italiens contemporain, ancien militant de Lotta Continua : « J’ai connu la violence faite et subie. C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. Je ne puis dire s’il était important ou non, il était indispensable. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi. D’où mon opposition à cet acharnement dont mon pays fait preuve aujourd’hui à l’égard de Battisti, et d’autres. Je m’insurge contre cet État qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps. Une rancune de l’État, hélas partagée par la société civile italienne qui n’éprouve qu’indifférence à ces soubresauts du passé » (mars 2004, ndlr. Propos recueillis par Y.L.).

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De la négation à la honte de ses origines

Un jour, par obligation ou par choix, ils ont quitté leur pays ou leur famille…Ils s’appellent Norah Krief et Didier Eribon. Avec « Al Atlal, chant pour ma mère » au Théâtre 71 de Malakoff et « Retour à Reims » au Théâtre de La Ville/Espace Cardin, l’une et l’autre évoquent ces ruptures. Parfois refoulées, non sans honte et douleur.

 

Norah Krief l’avoue sans fard. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum… Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse. « Je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ».

Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Vibrante de sincérité, avec ce parlé-chanté qui lui va si bien, elle nous berce des mélodies  de la plus grande chanteuse du monde arabe, Oum Kalsoum. On ne peut nier éternellement ses origines. Réconciliée avec le temps d’avant, resplendissante d’un bonheur communicatif, Norah Krief rend ainsi hommage à sa mère, à tous les déracinés et leurs descendants ! Une musique et une voix en écho à la douce nostalgie d’un pays perdu et à la fierté d’être Arabe. Accompagnée par trois grands musiciens (Mohanad Aljaramani, Frédéric Fresson et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Yonnel Liégeois

 

Très jeune, Didier Eribon quitte ses parents. Sans se retourner, la tête pleine de rage envers celle qu’il appelle « la ville de l’insulte » où il n’a cessé de subir l’homophobie ambiante et particulièrement celle de son propre père… Son goût immodéré de la lecture le pousse à vouloir approcher d’autres mondes, sous d’autres cieux plus tolérants. « Je pensais qu’on pouvait vivre sa vie à l’écart de sa famille et s’inventer soi-même, en tournant le dos à son passé et à ceux qui l’avaient peuplé », écrit-il dans Retour à Reims. De fait, il ne revint pas pendant plusieurs décennies, ne gardant qu’un contact épisodique avec sa mère. À la mort du père, aux funérailles duquel il n’a pas assisté, il la retrouve.

Cette confrontation douloureuse est le socle de son ouvrage : Didier Eribon découvre que « le retour dans le milieu d’où l’on vient … est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié », il comprend ainsi le terrible déterminisme social qui a écrasé ses parents et notamment son père. « L’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Progressivement, il remet en cause « l’idée, évidente en apparence, que ma rupture totale avec ma famille pouvait s’expliquer par mon homosexualité, par l’homophobie foncière de mon père et celle du milieu dans lequel j’avais vécu…. pour éviter de penser qu’il s’agissait tout autant d’une rupture de classe avec mon milieu d’origine ». Et d’ajouter qu’« il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ». De ce constat, s’imposa au brillant intellectuel qu’il est devenu la nécessité de publier en 2009 Retour à Reims, aujourd’hui porté à la scène par Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin. Un témoignage sur la honte…d’avoir eu honte de ses origines prolétaires. Chantal Langeard

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André Laude, ce poète méconnu

Écrivain maudit, si l’on s’en réfère à l’imagerie traditionnelle, André Laude disparut un certain samedi de juin 1995. Ironie du sort, le jour du traditionnel Marché de la poésie parisien, dans l’anonymat quasi total… Pour inaugurer l’année nouvelle, un hommage au verbe poétique, révolté du langage et subversif de nature !

 

Amis ou frères d’écriture, tous sont unanimes à saluer la force du verbe d’André Laude, la virulence de ses mots, l’urgence  de la parole pour celui qui « imprimait dans la chair du poème les bouleversements tragiques de ce monde » ! André Laude ? Un assoiffé de l’écriture, un écorché vif qui ne faisait de cadeau à personne… « Aux doxas savantes qui voulaient ramener le poème à la raison et le confiner dans l’exercice formel », soutient l’écrivain et poète marocain Abdellatif Laâbi qui signe « l’avant-dire » de l’édition intégrale de son « Œuvre poétique » parue aux éditions de la Différence, « André Laude opposait le déraisonnable de l’expérience des limites et l’intraitable de la liberté : rebelle fulminant d’un bout à l’autre de sa vie et de son œuvre, il finissait par infliger la mauvaise conscience même à ces révoltés occasionnels, bien-pensants sur le tard. Chose impardonnable dans le landernau des belles lettres ! ». Il meurt, solitaire, le 24 juin 1995, dans une chambre rue de Belleville. Ironie du sort, le jour du traditionnel Marché de la poésie qui se tient chaque année place Saint-Sulpice à Paris…Dans l’anonymat quasi total, presque clochardisé aux dires de ses amis qui assistèrent impuissants à sa descente aux enfers.

Communiste libertaire, André Laude fréquente les surréalistes André Breton et Benjamin Péret, s’affiche dans les bars à vins et les queues de manifestations comme l’ami « de tous les défroqués du stalinisme et soldats fourbus de toutes les batailles », selon les propos de ses amis d’Aulnay-sous-Bois où il vécut longuement, André Cuzon et Yann Orveillon. Il rejoint l’Algérie indépendante comme journaliste jusqu’à la chute de Ben Bella en 1965, devient un temps critique littéraire au Monde et aux Nouvelles Littéraires, collabore à de nombreux journaux et revues… Pour errer ensuite d’une pige à l’autre, le poème chevillé au corps, lui qui connaissait des milliers de vers par cœur et se présentait comme une anthologie à lui tout seul ! « Il nous lègue une poésie non corsetée, d’un baroque parfois flamboyant, d’un surréalisme parfois acéré, d’une réalité musicale douloureuse comme un blues ou étincelante comme une improvisation de jazz géniale », confesse Yann Orveillon dans la préface du recueil. Une poésie, « veines ouvertes », pour celui qui fut « ce sang en forme de revendications, en forme de couteau, ce sang qui fracasse les chaînes, qui enfouit le miel dans les blessures ».

Une voix dérangeante, une plume acérée à (re)découvrir. L’une et l’autre percutantes, à fracasser les certitudes d’un monde aseptisé. Yonnel Liégeois

« Œuvre poétique », d’André Laude (Éditions de la Différence, 733 p., 49€). Depuis la disparition de la maison d’édition, se renseigner auprès de l’association Les amis d’André Laude et/ou fouiner chez les bouquinistes.

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