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Bérangère Vantusso, une belle carcasse !

Au lendemain de son succès au récent Mondial des marionnettes de Charleville, Alors Carcasse, dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, poursuit sa route. Un spectacle étonnant et déroutant sur notre rapport au monde, dehors et dedans. Sans oublier Qui croire, sur les planches de la Comédie de Béthune (62) et L’histoire d’une femme au Rond-Point (75).

 

Déroutante, surprenante Bérangère Vantusso, la metteure en scène et directrice du Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine ! Après son original Longueur d’ondes-histoire d’une radio libre, elle ose battre les planches avec une pléiade de bâtons ou tiges de bois, tout autant désarticulés qu’ordonnés. S’emparant avec audace du texte de Mariette Navarro, elle le morcèle et le dissèque sans désemparer à coups de barre finement orchestrés. Quid de cette étrange Carcasse, subtilement désossée, au cœur ou en lisière de la scène du monde ?

Cinq comédiens sur les planches, bâtons d’équilibriste en main… Qui se croisent, virevoltent au fil de la narration, s’entrechoquent, composent ou brisent des lignes aussi expressives qu’énigmatiques ! Symbole fantasmagorique d’un squelette en dé(re)composition, membres éparpillés, la parole surgissant outre-tombe ou autre monde de ce ballet décharné : le choc est puissant, les lumières évanescentes, l’esthétique bouleversante pour le spectateur fort de son seul imaginaire pour braver la radicalité du questionnement. Qu’en est-il de notre monde et de notre temps ? Le fuir ou l’affronter, franchir le pas ou s’en abstenir, s’en mêler ou l’ignorer, s’emmêler ou jouer au solitaire ? « Carcasse nous ressemble étrangement », assure Bérangère Vantusso, « qui cherche maladroitement une présence au monde, avide d’humanité dans sa demande incertaine et naïve ». Un squelette qui se veut figure pensante et aimante, pas qu’un assemblage d’os sans chair ni vie, en quête d’une humanité à remodeler.

Un théâtre d’objets au lyrisme affiché, une mise en scène hardie pour donner à voir et entendre autrement le bruit des catacombes ou la petite musique du monde, une surprenante chorégraphie d’images aussi belles que déroutantes pour extraire la substantifique moelle d’un peu banal corps-texte et/ou cortex. Yonnel Liégeois

Les 14 et 15/11 au Festival International de Marionnettes de Neuchâtel. Du 27 au 29/11 au Théâtre de Sartrouville, CDN des Yvelines. Les 5 et 6/12 au Manège, Scène nationale de Reims. Du 4 au 6/02/20 au NEST, CDN de Thionville-Lorraine. Du 12 au 14/02/20 au TJP – CDN de Strasbourg, Grand Est. Le 4/03/20 au Théâtre Jean Arp – Clamart, scène territoriale pour la marionnette et le théâtre d’objet, en partenariat avec le Festival MARTO. Du 12 au 15/03/20 à La Manufacture des Œillets, CDN d’Ivry.

 

À voir aussi :

 – Seule en scène, aujourd’hui sur le plateau de la Comédie de Béthune (62), auréolée d’un halo de lumière tout aussi oppressant qu’envoûtant, une femme soliloque. Plus qu’un corps, une voix impose sa présence. Obsédante. En quête d’une voie à suivre ou à fuir, celle de la foi et de ces mystiques qui ont marqué de leur empreinte l’histoire des religions… Avec ces questions lancinantes : la religion est-elle cancer du monde ? Les mystiques sont-ils de grands psychotiques ?

Impressionnante Sophie Engel qui se demande Qui croire, se marie corps et âme avec le texte de Guillaume Foix, psalmodie sa quête telle une prière adressée à un hypothétique créateur, fait figure de revenante en proie à de multiples doutes existentiels ! Qui est-elle vraiment, une femme parmi tant d’autres reconnue seulement lorsqu’une société foncièrement patriarcale et aliénante lui confère figure emblématique ou banale usurpatrice, fausse messagère et vrai travesti, à l’image de l’historique Delores Kane prétendue réincarnation de Jésus ? De belle facture, un spectacle hors norme, dérangeant et surprenant. Y.L.

Une autre femme, seule en scène aussi, cette fois au Théâtre du Rond-Point (75) ! Venue conter son Histoire … Qui débute par ce cycliste lui administrant en roulant une violente claque sur les fesses, au point de la faire chuter sur la chaussée ! De cet instant, des passants penchés sur son sort à tous les autres (le pompier, le marchand de tabac, le collègue de bureau, le voisin de palier, le vendeur du supermarché, le médecin, son compagnon et même son père…), aucun homme n’échappera à sa vindicte incendiaire.

Une intarissable litanie sur ces maudits mots dits par ceux-là très fiers de leur « gros paquet » entre les jambes. Un monologue écrit et mis en scène par Pierre Notte, bien avant que plus de la moitié du genre humain soit invitée à balancer son porc !  Dont Muriel Gaudin s’empare avec délectation, faisant défiler la gente masculine au banc des accusés… Le verdict est sans appel, aucune lueur d’espoir pour ces hommes qui refuseraient pourtant de sombrer dans la phallocratie ou la misogynie. D’un humour grinçant, la mise en mots souvent juste d’une dénonciation féminine, pas vraiment la mise en actes d’un combat féministe. Y.L.

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Jacques Vincey, nouvel esclave !

Directeur de l’Olympia, le Centre dramatique national de Tours (37), Jacques Vincey met en scène L’Île des esclaves de Marivaux. En deux versions, l’une en salle et l’autre foraine. Sans oublier le réjouissant Et là haut les oiseaux de la compagnie du théâtre El Duende à Ivry (94).

 

Jacques Vincey, qui dirige le théâtre Olympia (Centre dramatique national de Tours), a mis en scène L’Île des esclaves (1725) de Marivaux. C’est en deux versions, l’une « en salle », celle que nous traitons, et l’autre dans des conditions dites « foraines », plus légère, destinées à des lieux non voués au théâtre, tels que collèges, centres sociaux, prisons… Tout comme La dispute (1744), montée il y a trois ans par Vincey, L’Île des esclaves participe d’une expérimentation d’ordre social. On y voit Arlequin, assez largement affranchi des codes de la commedia dell’arte, échoué après un naufrage sur une île dans laquelle le magistrat Trivelin va organiser le jeu des rôles où les maîtres (Iphicrate et Euphrosine) deviendront donc esclaves tandis que ces derniers (soit Arlequin et Cléanthis, son double féminin) prendront leur place. Les valets s’exercent un temps à la cruauté et au mépris mais, in fine, dans une république

© Christophe Raynaud de Lage

du bon vouloir, introduisant l’amour du prochain dans l’antagonisme des classes, ils inverseront le cours fatal de l’humanité.

Dans le dossier de presse, Jacques Vincey estime que Trivelin entend « rééduquer socialement et moralement les naufragés avec des méthodes dignes d’un commissaire politique : passage aux aveux, auto-expiation, chantage… ». Il y va fort, Trivelin ancêtre de Po Pot ! Il faut raison garder. On sait que Rousseau, vingt ans avant de publier Du contrat social (1762), consulta Marivaux.Élégante esthétique de scène (scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy), avec un flot de mousse simulant l’écume marine. Costumes immaculés (Céline Perrigon), maquillage et perruques (Cécile Krestschmar) ont belle allure. Cinq jeunes comédiens (Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Charlotte Ngandeu et Diane Pasquet), frais sortis des écoles, font déjà bien leur métier, si même on souhaiterait plus d’âpreté dans les conflits. En seconde partie, ils ont carte blanche pour signifier ce qu’ils retirent de l’expérience consistant à jouer Marivaux, sa langue châtiée, ses arguties prodigieuses. Alors, c’est très évasif. On dirait  que ça leur cloue le bec… L’une s’exprime par écrit interposé sur des panneaux, tandis qu’un autre se met à taper dur sur une batterie… Un peu court tout çà même si, dans la salle, les élèves des lycées et collèges s’y retrouvent. Question de générations, sans nul doute. Jean-Pierre Léonardini

Du 5 au 9/11 au Préau, Centre dramatique national de Normandie-Vire. Les 13 et 14/11 à L’Avant-Seine, Théâtre de Colombes. Le 19/11 à MA scène nationale – Pays de Montbéliard. Le 22/11 à L’Entracte, Scène conventionnée de Sablé. Le 26/11 au Théâtre de Chartres. Le 29/11 à L’Échalier à Saint-Agil. Du 3 au 5/12 au Théâtre de Thouars. Du  17 au 20/12 au Théâtre – Sénart, Scène nationale. Du 23 au 31/01/20 au Centre dramatique national de Tours.

À voir aussi :

Et là haut les oiseaux : du vendredi au dimanche, jusqu’au 14/12 au Théâtre El Duende d’Ivry-sur-Seine (94). C’est frais, c’est fort et beau, c’est drôle et intelligent, c’est émouvant ! Imaginez une troupe de théâtre sans grands moyens, la compagnie El Duende justement dans son quotidien (!), que le ministère de la Culture invite à monter un spectacle en sept jours en contrepartie d’une belle subvention… Chiche, répond en chœur la bande de comédiens qui en a vraiment bien besoin ! Sept jours de création collective, sept jours de galère et d’errements, sept jours surtout d’imagination débridée pour accoucher d’un nouveau monde où chacun trouve et prend sa place… En dépit des coups de fils de l’autorité de tutelle informant régulièrement de la remise d’un chèque au montant toujours réduit ! Telle est la trame de ce marathon théâtral et musical qui, sans prétentions faussement déclarées, affiche de belles ambitions. Dans la pure tradition du théâtre populaire, où l’exigence le dispute à la qualité, qui aurait fière allure sur les planches des Tréteaux de France : qu’en pensez-vous, cher Robin Renucci ? Tant collectivement que dans les solos qui sont offerts à chacune et chacun, des comédiens qui brillent d’un talent incontestable, virtuoses dans les vocalises autant que dans leurs personnages de composition. D’une scène l’autre, par la seule magie du verbe et la force du rire, un succulent plaidoyer en faveur de la culture pour tous, la mise en images et en musique d’une société où les mots fraternité et solidarité ont de nouveau droit de cité. Courez-y vite, vraiment une superbe réussite ! Yonnel Liégeois

Visions d’exil : organisé par l’atelier des artistes en exil, le festival Visions d’exil s’est ouvert au Palais de la Porte Dorée – Musée national de l’histoire de l’immigration. Pour s’étendre ensuite en d’autres lieux et se clôturer le 30/11… Au programme, théâtre-concert-danse-exposition-film-chanson, soirées littéraires et débats. En compagnie d’artistes touchés par l’exil, une manifestation pluridisciplinaire qui se saisit de la question de la langue pour sa troisième édition et choisit de la confronter à la création artistique sous toutes ses formes. Y.L.

Les témoins : écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, du vendredi au dimanche jusqu’au 21/12 à la Manufacture des Abbesses. À l’heure où l’extrême-droite s’empare du pouvoir en France, l’effroi s’immisce au sein de la rédaction du journal Les Témoins. L’avenir du titre est incertain, la liberté d’informer mise à mal, la crise couve entre peurs réelles et doutes existentiels. Du champ de bataille idéologique au champ de ruines des idéaux des journalistes, quoique d’une écriture pouvant paraître parfois un peu trop caricaturale, une mise en espace efficace et terrifiante  de ce qu’il advient déjà de la presse en des pays pas si lointains, tels la Hongrie ou la Russie. Y.L.

L’a-démocratie : de et par Nicolas Lambert, du jeudi au samedi jusqu’au 28/12 au Théâtre de Belleville. L’iconoclaste narrateur reprend sa trilogie qui décoiffe assurément ses auditeurs sous les trois couleurs de notre emblème national, Bleu-Blanc-Rouge : Elf, la pompe Afrique – Avenir radieux, une fission française – Le maniement des larmes. Trois mots-clefs entre humour et dérision, pots de vin et fausses factures, petits arrangements et grosses magouilles,  pour dénoncer les trois maux qui gangrènent notre démocratie : pétrole, nucléaire, armement. En trois volets, un spectacle d’utilité publique construit sur des propos et documents authentiques. Y.L.

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Laurent Guilloteau, un pompier en feu !

En grève depuis le 26 juin, les pompiers dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail, le manque de reconnaissance des risques du métier. Au lendemain de la manifestation du 15 octobre, ils ont convenu de reconduire leur mouvement. Rencontre avec Laurent Guilloteau, sapeur-pompier professionnel au Centre de secours de Port-de-Bouc (13).

 

« Pimpon ! Pimpon ! », claironne la petite dernière de la famille. Les raisons de la grève qui, depuis le 26 juin, touche 90% des Services départementaux d’incendies et de secours (SDIS), n’entament pas encore son enthousiasme pour les soldats du feu. « Si elle est comme ses deux aînés, bientôt elle se verra en futur pompier », plaisante l’adjudant Laurent Guilloteau, sapeur-pompier au centre de secours de Port-de-Bouc (13). D’abord pompier volontaire pendant cinq ans, il est devenu professionnel en 2004. Il l’avoue, sa passion du métier s’enracine dans l’enfance. « J’habitais en face de la caserne et je passais mes journées à la fenêtre à regarder partir les camions ». Les valeurs familiales ont fait le reste. Il y a « cinq sapeurs-pompiers professionnels [dans son entourage] et deux volontaires qui travaillent dans le milieu médical », précise-t-il. À noter qu’au plan national c’est l’inverse avec près de 80% des effectifs constitués de volontaires. C’est également l’état d’esprit familial qui l’a très vite amené à se syndiquer, plusieurs proches étant cégétistes. Le 26 juin dernier, face à l’état du service public de secours et à la situation faite à ses agents, il a logiquement rejoint la grève déclenchée unanimement par les sept organisations syndicales.

Hommes et femmes à tout faire

En quinze ans d’exercice dans quatre SDIS (37, 79, 49 et 13), Laurent a vu « le service public rendu par les pompiers changer du tout au tout ». Et le travail réel percuter les valeurs. « Aujourd’hui on est le service public des hommes et des femmes à tout faire », résume-t-il. Amère, la formule exprime la « frustration » de toute une profession « sur-sollicitée » et en colère. « Les pompiers sont affectés à un engin de secours aux victimes mais ils se retrouvent à faire des tâches répétitives qui ne relèvent pas de leurs missions », déplore l’adjudant. Bref, intervenant en bout de chaîne, ils pallient les manquements des services de l’État. Cela va de la police qui les appelle sur une rixe mais les laisse seuls sur place, aux urgences psychiatriques qui ne se déplacent plus, en passant par la situation dite de « carence ambulancière ». Qui relève de la désertification médicale, du vieillissement de la population et d’une organisation défaillante entre les pompiers et le Samu. Débordé, trouvant de moins en moins d’ambulances privées pour transporter les malades, il fait appel aux pompiers.

Un système en bout de course

« Les SDIS font aussi des transports intra-hospitaliers, prennent en charge l’ivresse sur la voie publique, sont appelés parce que le médecin libéral voire le plombier ne sont pas disponibles… Jusqu’aux députés qui veulent qu’on s’occupe des frelons asiatiques ! », persifle Laurent. Entre 2003 et 2018, les sapeurs-pompiers ont assuré plus d’un million d’interventions supplémentaires dans un contexte notamment de baisse du temps de travail annuel des professionnels et d’un recul du volontariat. En effet, « les volontaires s’essoufflent aussi et il est de plus en plus difficile d’en attirer ». Pourtant, les employeurs et l’État continuent de beaucoup compter sur eux. Et pour cause : rémunérés en indemnités non encadrées, ils ne coûtent rien en cotisations sociales et permettent de dissimuler les heures supplémentaires (47% des professionnels ont le double statut). Néanmoins, si personne ne conteste l’engagement citoyen de la plupart d’entre eux, nombre d’acteurs du secteur, notamment les syndicats, estiment que ce système est en bout de course. Outre le « recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS », les grévistes réclament notamment « une revalorisation significative de la prime de feu ». Dans l’attente d’une réponse concrète du ministère de l’Intérieur à leurs revendications, au lendemain de leur journée d’action d’octobre, à l’unanimité les pompiers de France ont convenu de reconduire leur mouvement jusqu’en janvier 2020. Propos recueillis par Christine Morel

En savoir plus :

 « L’effectif cible des centres de secours n’est pas harmonisé au niveau national. Il est défini par le « schéma départemental d’analyse et de couverture des risques » et celui-ci s’avère obsolète », tempête Laurent Guilloteau. « Prenons Port-de-Bouc (13) et Saumur (49) qui font tous les deux à peu près 3 500 interventions par an : Saumur compte quatre ou cinq pompiers de plus que Port-de-Bouc ». Ayant fait le choix stratégique de la professionnalisation, le SDIS 49 utilise en fait avec parcimonie le volontariat. En revanche, le SDIS 13, l’un des plus gros de France, a longtemps compté sur le volontariat. Résultat ? « Dans le 13, cet été, il est par exemple arrivé qu’il manque jusqu’à 10 pompiers à la garde (25 au lieu de 35) au centre de secours d’Aix-en-Provence ou qu’il en manque 3 à Port-de-Bouc pour pouvoir armer un véhicule de secours ».

Depuis de longs mois, l’intersyndicale porte diverses revendications. Dont, en particulier : la revalorisation significative de la prime de feu à hauteur des autres métiers à risques (28% du salaire de base contre 19% actuellement), la prise en compte des questions de protection de leur santé (toxicité des fumées, temps de travail), le recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS… Face à la montée des violences, les syndicats réclament aussi des dispositions adaptées. Ils évoquent notamment un renforcement de la pénalisation des faits de violence à leur encontre. Plus globalement, ils attendent une réorganisation du modèle de secours qu’ils estiment « malade » et « à bout de souffle ». Un constat partagé par la Fédération nationale des sapeurs-pompiers qui, après son congrès annuel à Vannes fin septembre, en a même appelé à un arbitrage du chef de l’État.

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Kilt et kebab mettent les voiles !

Tout ça, c’est à cause du Brexit !
Des Écossais, qui refusaient de quitter l’Europe, immigrèrent en masse vers la France. Faute d’argent, de travail, ne parlant pas la langue, ils s’entassèrent bientôt dans les cités insalubres de nos banlieues. Des quartiers entiers, où hier encore il faisait bon vivre, furent désertés par les Français et l’on n’y trouva bientôt plus que des échoppes de panse de brebis farcie. On n’était plus chez nous !
C’est ainsi qu’un matin, mais comment s’en étonner, un enfant se présenta à l’école en kilt ! On avertit le ministre, qui exigeât que l’enfant retire son accoutrement : il s’y refusa. On convoqua les parents : le père vint, il était en kilt. L’enfant fut chassé de l’école mais d’autres élèves suivirent son exemple. Bientôt, le nombre d’Écossais en kilt ne fit qu’amplifier, on en voyait partout !

Sociologues, philosophes et journalistes autoproclamés experts en moeurs et coutumes républicaines, dirent qu’ils y étaient forcés par leurs femmes, à cause de l’aération nécessaire des parties intimes. Les Écossais, fiers de leur tablier ancien et accepté, répondirent que non, qu’ils se kiltaient de leur proche chef en respect de leurs croyances et de leurs traditions. Un petit rappel historique : la première fois que le monstre du Loch Ness apparut, il était vêtu d’un kilt ! On se pencha sur la loi de 1905. Si le texte évoque bien quelques monstres, il ne disait rien de celui-ci.
On aurait pu en rester là, mais les évènements se précipitèrent. On parla de jeunes gens qui avaient été insultés par des Écossaises parce qu’ils avaient voulu garder leur pantalon, on disserta sur cet hôpital où l’on exigeait que les infirmières soient en jupe à carreaux. Jusqu’à ce coup de vent violent qui traversa la France et fit se soulever tout ce qui pouvait l’être…

Alors, de guerre lasse et soucieux avant tout de sa réélection, le président de la République se résigna à interdire le kilt dans l’espace public. Aussitôt, les flics lâchèrent les derniers Gilets jaunes qu’ils tabassaient encore pour se ruer sur les Écossais. Dans les rues, les bureaux, les usines, dans les cafés, ce fut un carnage. Les pandores tombèrent sur ces malheureux et, sans ménagement, leurs arrachèrent leur kilt.
Horreur ! Car si on s’en doutait, on en n’était pas sûr, les Écossais ne portaient rien en dessous ! Le scandale fut pire encore. Les Écossais, vexés qu’on exhibe leurs cornemuses, se mirent à pleurer. Leurs sanglots émurent jusqu’à la reine d’Angleterre qui, après avoir vu les photos et consciente que le Royaume-Uni ne pouvait se passer de tels gaillards, les rapatria tous.

Dans un premier temps, il fut quelques Français pour s’en féliciter mais l’on ne tarda pas à s’apercevoir que le whisky aussi avait disparu de nos boutiques. Déjà, quelques années auparavant, pour une affaire presque similaire, on avait perdu nos couscous et nos kebabs. Aussi, chacun l’aura compris : quand les Mexicains sont arrivés avec la Paloma, la téquila et les tacos, on a tous fait mine de ne pas remarquer les sombreros ! Jacques Aubert

PS : À celles et ceux qui douteraient de la véracité de mon propos, je ne résiste pas au plaisir de l’illustrer par quelques photos que m’a transmises mon vieux frère et ami Patrice Antona.

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Ken Loach, en première ligne

Avec Moi, Daniel Blake, Palme d’or à Cannes en 2016, Ken Loach n’avait donc pas dit son dernier mot ! Le britannique, 83 ans et près d’une cinquantaine de films à son actif, revient en première ligne. Avec Sorry, we missed you, un drame social intense. Où les travailleurs précaires sont, pour une fois, au centre du récit.

 

Dominique Martinez – Quel est le sujet de votre dernier film, Sorry we missed you ?

Ken Loach – C’est l’histoire d’une famille de travailleurs précaires. Le père est chauffeur livreur. Il fait le pari qu’il peut gagner un millier de livres par semaine en travaillant pour une compagnie de livraisons en tant qu’« autoentrepreneur », comme on dit. Il veut trouver un moyen de sortir sa famille de l’endettement et d’exaucer leur rêve : être propriétaires de leur maison, avoir un chez soi. Pour cela, il doit porter l’entière responsabilité de son travail. Il fournit la camionnette nécessaire, qu’il achète grâce à la vente de la voiture de sa femme. Il doit aussi régler tous les problèmes afférents mais sans couverture contre le risque d’accident, sans congés payés ni congé maladie. Il croit être son propre patron, mais une application le chronomètre et le trace en permanence… C’est le travailleur le plus surveillé que l’on puisse imaginer, alors qu’il est seul. Du point de vue de l’entreprise, ce travailleur qui s’exploite lui-même doit travailler 12 à 15 heures par jour pour prétendre à un salaire moyen, c’est le jackpot !

La mère, elle, est auxiliaire de vie. Elle prend soi, à leur domicile, de personnes malades, handicapées et âgées. Elle les lève, les lave, prépare les médicaments, les repas et dispose pour cela de vingt minutes par personne. Obligée de se déplacer en transport en commun entre différents domiciles avec des temps de trajet non rémunérés, elle fait de longues journées sans être payée la moitié du temps, ce qui aboutit à un salaire au tiers du taux horaire minimum. Cet homme et cette femme se voient à peine, bien qu’ils forment une famille. Ils ont deux enfants qu’ils ne voient quasiment pas non plus et qui sont livrés à eux-mêmes. Et voilà une petite fille qui agit comme la mère de famille, un adolescent qui glisse vers la rupture scolaire. Tous les problèmes des travailleurs précaires retombent sur leur famille. Au boulot, on affiche le sourire de rigueur, de retour à la maison on s’effondre.

D.M. – Quel était votre objectif ?

K.L. – Il s’agissait de filmer autant les épreuves qu’endurent les travailleurs précaires que les répercussions parfois subtiles qu’elles entraînent sur la cellule familiale. Dans le film, c’est vraiment une belle famille, entre tendresse et colère, qui est en train d’être détruite sous nos yeux. Notre objectif ? Traiter ce sujet d’une manière complexe, à l’opposé de toute propagande. Les individus et es relations qu’ils développent avec les autres sont complexes. Nous voulions rendre justice à cette complexité d’un point de vue cinématographique. Dans le même temps, nous voulions transmettre des interrogations et de la colère au spectateur, une indignation qui l’accompagnerait au sortir du film. Comment pouvons-nous laisser faire ? Nous avons eu la journée de 8 heures, la semaine de 40 puis 35 heures, la Sécurité sociale, des carrières professionnelles linéaires… La façon dont la condition des travailleurs a changé et le caractère destructeur de ce changement devraient susciter notre rejet. La précarité n’est pas une fatalité, on peut refuser de vivre comme ça, on peut changer les choses.

D.M. – Comment ?

K.L. – En s’engageant. Avec l’émergence d’un mouvement politique qui comprenne que c’est une véritable lutte qui se dresse devant nous, non la négociation de quelques miettes laissées sur la table. On veut toute la table ! Le capitalisme peut être combattu, c’est un système fabriqué par les hommes. En plus de détruire les travailleurs, il est en train de détruire la planète. Tout se joue donc maintenant. Au XIXème siècle, on pouvait se dire qu’on a perdu la bataille mais qu’on gagnera la prochaine. Plus maintenant, au football on dit que c’est la finale de la coupe.

D.M. – Tout laissait supposer que Moi, Daniel Blake serait votre dernier film. Alors, pourquoi celui-là ?

K.L. – Quand on n’est plus tout jeune, il faut prendre chaque match comme il vient ! Nous n’étions pas certains de pouvoir en faire un nouveau. Le film appartient certainement à Paul Laverty, le grand coscénariste avec qui je fais équipe depuis des années. Pour notre précédent tournage, nous nous sommes rendus dans de nombreuses banques alimentaires et nous y avons rencontré beaucoup de travailleurs pauvres qui ne pouvaient pas manger jusqu’à la fin du mois avec leurs revenus. C’étaient des travailleurs précaires ou bien des intérimaires, sans aucune protection de l’employeur. Nous avons pensé qu’il serait intéressant d’aller enquêter de ce côté-là. La transformation du monde du travail est un sujet que nous suivons depuis plus de trente ans, depuis les grandes grèves des mineurs des années 80. Quand Margaret Thatcher les a attaqués et a détruit leurs communautés. Propos recueillis par Dominique Martinez

La précarité en portrait

Ken Loach s’attaque ici à l’ubérisation de l’économie. Celle qui, un peu comme au casino, promet rapidement beaucoup d’argent et une totale liberté aux travailleurs tentés par le pari de l’auto-entreprenariat. Sauf que la plupart du temps, elle les saigne au travail jusqu’à les laisser sur le carreau. Derrière le mirage du modèle économique low-cost, une armée de travailleurs précaires, qui n’ont d’autre statut que celui de variable d’ajustement, se débattent pour avoir une vie, une famille.

Sorry we missed you fait le portrait de l’une d’entre elles. Les parents ont tous deux un emploi, ils décident de saisir l’opportunité promise afin de réaliser leur rêve : solder leurs dettes et s’offrir enfin leur propre maison, celle qu’ils auraient dû pouvoir s’acheter une dizaine d’années auparavant si la banque n’avait pas fait faillite. Ils acceptent les sacrifices, s’accrochent, se serrent les coudes. Pour s’épuiser au final dans leur effort et briller par leur absence auprès de leurs gosses livrés à eux-mêmes. Ken Loach réalise ici ce qu’il sait faire de mieux. Un vrai film sensible avec un scénario en forme d’engrenage, une direction d’acteurs époustouflante et un sens du rythme digne d’un match de boxe. Dont on sort sonné et indigné.

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Aux Déchargeurs, une affiche chargée !

Il s’en passe de drôles au Théâtre des Déchargeurs (75) ! Qui affiche un programme de haute teneur jusqu’en décembre. Avec, d’abord, J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 qui baisse le rideau le 26/10, mais ensuite La véritable histoire du cheval de Troie et Ridiculum vitae jusqu’au 16/12. Sans oublier la reprise de Dire Brel et de Je ne me souviens pas, la création prochaine de Ravensbrück 1943, deux femmes là-bas.

Il est encore temps de ne pas rater au Théâtre des Déchargeurs celui qui l’a promis, J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 ! Et d’espérer illico que l’auteur et interprète Philippe Soltermann (l’un et l’autre, d’aussi belle facture) ne nous tienne pas rigueur si nous lui avouons ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » du chanteur, lui en l’occurrence… Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant de beaucoup plus intéressant. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, à savoir 22h43, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo

Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou mais qui, en réalité, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables.

C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession, c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec une maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline… Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

La véritable histoire du cheval de Troie, avec Guillaume Edé et Claude Gomez dans une mise en scène de Claude Brozzoni, jusqu’au 16/12. Une voix et un accordéon, deux éléments forts et puissants qui projettent d’emblée le public en des contrées lointaines où la guerre fait rage entre les peuples. Sur d’autres rives de Méditerranée, entre Troyens et Spartiates hier, Kurdes en Syrie – Palestiniens au Moyen-Orient – Rohingyas en Birmanie, peut-être aujourd’hui… Sa petite valise en main, Guillaume Edé conte, chante et danse les douleurs d’exil de ces hommes et femmes en quête d’une terre d’accueil, d’un mot de bienvenue, d’un geste de solidarité. Depuis les temps immémoriaux, les temps d’avant de Virgile et d’Homère, jusqu’à maintenant. Des dix ans de la guerre de Troie aux siècles de conflits qui ne cessent d’ensanglanter la planète ! Tel un cheval fou dans un jeu de quilles, Edé pleure sans pleurnicher, rit aussi sans se moquer, émeut sans s’apitoyer, se révolte sans embrigader. La chanson est belle, la note juste, le mot vrai. Un spectacle où la  force poétique du Verbe se conjugue avec élégance et harmonie avec la plainte langoureuse de l’accordéon. Yonnel Liégeois

Ridiculum vitae, avec Marie Thomas et Benoît Ribière dans une mise en scène de Michel Bruzat, jusqu’au 16/12. Qu’on se le dise, une fois : pour qui ne connait point encore les œuvres du prix Nobelge Jean-Pierre Verheggen, courez donc vite en ce lieu ! Pour découvrir cet iconoclaste auteur wallon, un jongleur de mots à  la plume pimentée comme la frite à la moutarde forte, et vous complaire avec gourmandise dans son dynamitage en règle (Nobel oblige…) du langage et des bonnes manières. Marie Thomas éructe les mots confits et confus, irrévérencieux mais ô combien savoureux, d’un poète radicalement déjanté, avec un sens de l’humour appuyé qui ne plaira point à tout le monde. En lieu et place d’un curriculum vitae fort bien policé, enivrez-vous toute honte bue de ce Ridiculum où s’amoncellent « outrance verbale, logorrhées inarrétables, grandes déferlantes de calembours et d’à-peu-près douteux » ! Au sortir, précipitez-vous chez votre libraire, hexagonal ou transfrontalier. Yonnel Liégeois

– À ne pas manquer, encore, la reprise de Dire Brel jusqu’au 26/10, le spectacle composé par Olivier Lacut. Dans l’attente de la reprise de Je ne me souviens pas (du 19 au 30/11), un texte de Mathieu Lindon mis en scène par Sylvain Maurice et la création de Ravensbrück 1943, deux femmes là-bas à compter du 03/12, dans une mise en scène de Patrick Antoine. Y.L.

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Christian Gauffer, pour un management humain

Fort de son expérience avec les travailleurs sociaux, le psychanalyste Christian Gauffer décrypte les dégâts d’un management déconnecté du réel. Dans La responsabilité humaine du management, il plaide en faveur d’un dialogue autre au sein de l’entreprise. Et de proposer un « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ».

 

Selon une étude parue récemment (Rapport du cabinet de conseil Gras Savoye Willis Towers Watson, dévoilé dans Le Parisien du 27 août 2019), l’augmentation de 16 % du taux d’absentéisme au travail enregistrée depuis cinq ans serait notamment liée à « une perte de sens du travail ». L’essai de Christian Gauffer sur La responsabilité humaine du management apporte un nouvel éclairage, révélateur sur le lien entre cette perte de sens et le management. Un des éléments clés est la diffusion du lean management, qui prend des allures de tsunami ravageant sur son passage toutes les règles de métier. Les méthodes initialement inventées pour les usines automobiles japonaises Toyota, puis revues et corrigées par les penseurs américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT), déferlent, entre autres, dans les hôpitaux et les services sociaux de l’Hexagone avec la bénédiction de l’État.

Gérer la souffrance humaine avec les méthodes identiques à celles de la segmentation et de l’intensification de la production de pièces automobiles relève d’une idéologie délirante, celle du néolibéralisme aveugle et sourd à ce qu’est l’humain. Un totalitarisme basé sur la toute-puissance du marché et dont la particularité est d’ignorer toutes les bornes du réel. Aussi bien celles de la morale que celles de son impact sur la planète. À travers le vécu des travailleurs sociaux, Christian Gauffer montre le processus de déshumanisation en cours insufflé par ce new management. On ne parle plus de personnes, mais de gestion de portefeuilles. Les cadres, pris dans le processus de l’imposture chiffrée, sont enjoints d’obéir aux injonctions d’un management de plus en plus déconnecté du réel. Résister comporte des risques, sans compter que viennent se greffer à cela, parfois, des motivations inavouables telles que la jouissance du pouvoir, l’esprit de caste ou encore ce que le chercheur décrit comme « le refus de castration ».

Christian Gauffer s’inspire de la psychanalyse pour étudier le manager, et évoque en quelque sorte une référence à l’autorité du père qui, s’il acceptait de redescendre sur terre, pourrait peut-être restituer la confiance nécessaire à ses collaborateurs. Et de plaider pour des rencontres entre humains « sujets »… Cette vision du travailleur « sujet » et non du travailleur « citoyen » ne questionne toutefois pas directement le lien de subordination. C’est là le parti pris de l’auteur qui, pour autant, milite pour un management à visage humain ainsi que l’indique le sous-titre de son ouvrage, « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ». En parallèle, et alors qu’il souligne la nécessité de contrepouvoirs, il adresse aux syndicats la même critique d’éloignement du réel que celle qu’il adresse aux managers, avec le risque, dit-il, qu’ils restent enfermés dans l’idéologie. Il puise là dans d’autres écoles de pensée, celles d’Yves Clot et de Christophe Dejours en particulier. Avec notamment son souhait de revaloriser la « disputio », la dispute ou le débat. Pour lui, le syndicalisme devrait ainsi prioritairement se mettre au service de l’expression des salariés.

Tandis que le management actuel tend à nier le conflit, Christian Gauffer estime au contraire essentiel qu’il puisse s’exprimer. Il accorde ainsi à l’expression du rapport de force une dimension fondamentale, en appelant à la défense de l’éthique professionnelle. Ainsi qu’à la responsabilité des travailleurs. Régis Frutier

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La Seine-Maritime, un amour fou !

Jusqu’au 23 octobre, se déroule en Seine-Maritime (76) le festival littéraire Terres de Paroles. Investissant, dans une cinquantaine de communes, châteaux, musées, librairies, théâtres mais aussi cafés-restaurants… Sur le thème de « L’amour fou», en référence à Nadja, le premier tome de la tétralogie d’André Breton, normand d’origine.

Loin des fumées et des odeurs nauséabondes qui planent sur la métropole rouennaise, la nature demeure fort accueillante et bienveillante aux abords du château de Bosmelet, ce joyau architectural du pays de Caux. En sa magnifique chapelle datant du XVIIIème siècle, le public se presse. Les amoureux de la littérature, simples lecteurs ou amateurs éclairés, « guichetiers » ou non, n’en déplaise à feu un président de la République, s’en sont venus prêter l’oreille à quatre grandes dames. Au nom de l’amour fou, fil rouge de cet original festival littéraire Terres de Paroles, qui décline ses lettres de noblesse jusqu’au 23 octobre en territoire seinomarin : Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, la comédienne Marie-Christine Barrault et la harpiste

Co Camille Dumarché

Claire Iselin… Une lecture musicale de haute tenue, captivante, émouvante entre voix mélodieuse et soliste talentueuse !

L’incroyable défi de cette initiative culturelle, qui semble d’ores et déjà avoir partie gagnée au regard de l’affluence constatée à chaque événement ? Mêler l’élite intellectuelle et bourgeoise au grand public rural et ouvrier, proposer la rencontre avec le livre et leurs auteurs sous tous ses angles et facettes : conférences, récitals, lectures, expositions, représentations théâtrales. Jusqu’à ce camion-librairie sillonnant bourgs et villages, falaises et vallées pour proposer les œuvres à l’affiche ! De l’ouvrage au panthéon des Lettres à la parole colportée au coin de la cheminée… Au « Bistro cauchois » comme à « La valé normande », deux sympathiques et guillerets cafés-restaurants de Sotteville-sur-Mer, l’écrivain Ludovic Roubaudi s’est fait conteur en ce samedi après-midi.

Comme l’écume des vagues, la parole roule et s’enroule, vole et tonne entre les murs. En écho à l’invitation inscrite en une du programme, un original « Gueuloir » improvisé entre chaises et tables pour le plus grand plaisir d’une assistance conquise et tout sourire ! Une opération qui se renouvellera tout le mois, bouche grande ouverte et voix tonitruante, au coin des rues, sur les places de marché, dans des granges et collèges, même sous une yourte. Pas encore sur les plages de galets ni du haut des falaises, par crainte des grandes marées ou des éboulements peut-être… « J’aimerais inviter les spectateurs à organiser des veillées où ils se raconteraient des histoires », commente le narrateur. « Raconter, c’est permettre de découvrir que dans les livres il y a du bruit et de la fureur, des larmes et des rires ».

Honneur donc à André Breton, le surréaliste et iconoclaste pourfendeur de tous les pouvoirs établis, tête d’affiche dont il se moquerait sans nul doute d’un festival en quête d’un nouveau souffle ! C’est en résidence au somptueux Manoir d’Ango, bijou de la Renaissance planté en terre normande et classé monument historique dès 1862 par Prosper Mérimée, avec vue sur son célèbre pigeonnier, qu’il entreprend l’écriture de Nadja. Louis Aragon, comme d’autres écrivains et artistes de la bande (Prévert, Duhamel), viendra régulièrement lui rendre visite. Fin août 1927, « ni roman, ni récit », il en a écrit « deux parties sur trois » et quitte le manoir pour Paris. Suivront Les Vases communicants (1933), L’Amour fou (1937) et Arcane 17 (1944). François Buot, éminent spécialiste et biographe du surréaliste, et Isabelle Diu, directrice de la Bibliothèque Jacques Doucet où sont conservés les manuscrits de Breton, en témoigneront lors d’une soirée débat de haut vol.

Plus intimiste, surtout revigorante et inspirante, la randonnée littéraire jusqu’au Cimetière marin de Varengeville-sur-Mer là où repose le peintre Georges Braque, citoyen du bourg : entre ciel et mer, vagues blanches et bleu azuré, vue grandiose sur Dieppe et les falaises du Tréport, la brise marine effeuillant les mots du poète. Une immersion atypique dans l’œuvre et la vie d’un monument de la littérature contemporaine ! Pour les accros de la marche et des belles lettres, de pas en pages, deux autres randonnées littéraires sont au programme du festival : sur les traces de Flaubert le 13/10 au départ de Ry, sur celles de Maupassant le 20/10 au départ d’Étretat.

En charge de l’action culturelle sur le département et directrice de la présente édition, Muriel Amaury se réjouit à raison du regain de jeunesse affiché par le festival. « L’objectif ? Inviter tous les publics à partir à la rencontre du livre, un festival comme coup de projecteur exceptionnel sur l’enjeu de la lecture ». Sont mobilisés pour l’occasion bibliothèques et librairies, incitant les partenaires à travailler au long cours sur le sujet, à rendre le festival vivant toute l’année. Des écoles maternelles aux collèges, du bistrot du coin aux chefs d’œuvre du patrimoine ainsi valorisés, un seul but : inscrire le livre, tel un amour fou, en première page de la vie de chacune et chacun, petits ou grands ! Yonnel Liégeois

 

Le musée Victor Hugo :

Pour tout amoureux des Belles lettres, une visite s’impose à la Maison Vacquerie ! Terre de paroles le temps d’un festival, la terre normande fut d’abord terre d’accueil de grands noms de la littérature. Breton, Flaubert, Fontenelle, Maupassant, Proust, mais aussi… Victor Hugo ! Qui rend visite à la famille Vacquerie dont il est devenu un ami proche, en leur résidence cossue de Villequier. Léopoldine, sa fille chérie, a épousé en février 1843 le fils Charles. Quelques mois plus tard, c’est la tragédie. De retour de Caudebec par la Seine, le 4 septembre, le canot chavire sous l’effet d’un coup de vent inattendu. Quatre noyés : l’oncle de Charles et son jeune fils de onze ans, Léopoldine et Charles âgés de 19 et 26 ans, le couple inhumé au cimetière de Villequier. Une disparition que Victor Hugo apprend seulement quatre jours plus tard, au détour d’un article de presse. Une douleur, un chagrin immenses pour le poète et romancier inconsolable.

Acquise en 1951 par le département de Seine-Maritime, transformée en musée Victor Hugo en 1959, la Maison Vacquerie plonge le visiteur, avec sobriété mais gourmandise, dans l’intimité des deux familles. Une belle et imposante demeure bourgeoise, résidence secondaire pour cet armateur prospère du Havre, où sont évoquées dans chaque salle, du rez-de-chaussée aux étages, les grandes heures de la vie des illustres occupants. En particulier la reconstitution émouvante de la chambre de Léopoldine, la salle consacrée à « Victor et la culture chinoise », le salon dédié à son exil à Jersey puis Guernesey… Tableaux, photographies, dessins, lettres et manuscrits ponctuent le parcours. Un site à classer plutôt sous le label « Maison d’écrivain ». Jusqu’au 31 décembre, se tient une curieuse exposition, « Hauteville House – Un récit graphique en Normandie ». Un étonnant dialogue entre les collections du musée représentant des paysages normands (dessins de Victor Hugo et diverses gravures) et les planches de Fred Duval, auteur de bandes dessinées. Y.L.

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Montreuil, ses cheminées et fumées

Le 12 octobre, la ville de Montreuil (93) organise un colloque sur « La désindustrialisation 1970-1990, histoire et mémoires ». Retour sur le patrimoine industriel de la ville, ses spécificités et son rôle dans l’évolution de la cité.

 

La disparition des cheminées, gratte-ciel des villes industrielles, témoigne de la mutation de l’activité économique et de la désertion des usines. Ces cheminées étaient à l’est des grandes métropoles, en sorte que leurs fumées, poussées par les vents dominants d’ouest, n’en empuantissent pas l’air. À l’ouest donc, les résidences bourgeoises, à l’est les ateliers et les ouvriers qui les servent. Il en subsiste une à Montreuil, dans ce qui fut les ateliers des pianos Klein, au 26 de la rue de Robespierre. Elle a cessé de cracher vapeurs et fumées depuis des décennies, dernier témoin industrieux de la ville.

Au milieu du XIXème siècle, Paris a chassé vers sa banlieue les activités que le prix du mètre carré urbain et les nuisances rendaient insupportables au cœur de la capitale. Les ateliers migrent, les sièges des entreprises demeurent parisiens. Parmi les premiers délocalisés vers Montreuil, les peausseries Chapal abandonnent la rue Roquépine en deux séquences, en 1857 pour partie et en 1897 pour la totalité. Les Chapal font figure de pionniers dans ce qui deviendra une vocation de Montreuil dans le traitement de la peau de lapin : les Jumel, Hugon et Fourniers suivent. Et avec eux, leurs clients de la pelleterie et de la chapellerie, leurs fournisseurs de la chimie des teintures et des traitements.

Près des fortifications parisiennes, les horticulteurs du bas de la ville résistent à l’invasion industrielle mais ils cèdent leurs lopins de terre à des prix sans aucune mesure avec ceux en cours à Paris. Dans la foulée des Chapal, Pierre-François Jumeau, inventeur de la poupée à tête de porcelaine et bras en cuir, quitte Paris et s’installe rues de Paris et François-Arago. En 1890, un millier d’ouvriers et d’ouvrières sortent 300 000 poupées par an. L’entreprise fusionne en 1899 avec la Société française des bébés et jouets, avant de passer sous le contrôle de l’allemand Fleischmann qui fait évoluer les méthodes de production, au point de produire un million de poupées avec 150 travailleurs. Une quinzaine de de fabricants parisiens fondent Jouets de Paris et plantent leur usine à Montreuil en 1908. L’année suivante, le lieu est victime d’un incendie ruineux. Une nouvelle usine JEP prend le relais au milieu d’une éclosion d’une vingtaine d’entreprises dans le secteur. Dont Dreyfus & Syam, Lefebvre & Vilain, Camelin…

Capitale du jouet, capitale de la peau de lapin, Montreuil présente au début du XXème siècle un paysage industriel bien plus complexe. En 1906, Fernand Bournon, l’historien de Paris constate qu’« il est presque impossible d’assigner à une catégorie d’industrie la prédominance sur les autres ». À la petite métallurgie s’ajoute la transformation du bois, avec plus de 150 établissements. Le plus emblématique ? Cavillet (qui deviendra la Société parisienne de tranchage et déroulage), fondé à Saint-Mandé  en 1870, s’installe au 82 rue de Lagny. Il n’en subsiste aujourd’hui que l’enseigne en style Art nouveau ouvrant désormais sur un complexe immobilier.

Il est jusqu’à l’alimentaire à se tailler une place de choix dans cet univers crachant la fumée : une biscuiterie, la Basquaise, un grand de la confiserie, Krema et une brasserie, Bouchoule, devenue un lieu d’exposition pour les artistes. Au nombre des 750 entreprises qui subsistaient dans les années 50, employant 20 000 personnes, il faut ajouter Grandin, fabricant de radios et téléviseurs perdu dans la nébuleuse Thomson-CSF. Et l’autre électronicien, Haftermeyer devenu Temex, dont l’immeuble Art déco, à l’angle de la rue des Caillots et de l’avenue Faidherbe, vaut le déplacement et le coup d’œil. Autre temps, autres mœurs : les plus petits ateliers furent transformés en lofts, les plus grands en complexes d’immeubles ! Ainsi vit et va la ville. Alain Bradfer

 Programme du 12/10, en la salle des fêtes de la mairie :

– 10h00 : Introduction, par les historiens Xavier Vigna et Nicolas Hatzfeld

– 10h20 : Conférence de l’historienne Amandine Tabutaud, « Les travailleuses, salariées, confrontées à la désindustrialisation »

– 11h40 : Conférence d’Antoine Furio, chargé de mission sur « Le patrimoine industriel »

– 14h00 : Table ronde avec Henri Rey, Marc Giovaninetti et Jean-Pierre Brard

– 15h00 : Visite des sites industriels de Dufour, Krema et Grandin

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René Loyon, l’urgence de la création

Jusqu’au 13 octobre, au Théâtre de l’Atalante (75), René Loyon met en scène À deux heures du matin, la pièce de Falk Richter. La mise au jour des effets ravageurs d’une économie qui broie les humains. Sans omettre les effets ravageurs d’un ministère de la Culture qui broie les projets artistiques d’une Fabrique théâtrale.

 

Il est ainsi fait, René Loyon, le patron de la compagnie à ses initiales et metteur en scène d’À deux heures du matin de Falk Richter au théâtre de l’Atalante ! D’une haute stature, crâne dégarni, regard franc et chaleureux, un homme fidèle à ses convictions enracinées dans un engagement citoyen au long cours, dans une proposition culturelle que l’on nommait joliment au temps d’avant Éducation populaire…  D’hier à aujourd’hui,  du temps de sa jeunesse lyonnaise où il rêvait déjà de devenir acteur à sa découverte du spectacle vivant lors d’une représentation du Brave soldat Chvéïk de Brecht, la même passion, la même flamme.

« Ce jour-là, avec le grand Jean Bouise dans le rôle-titre, je découvrais tout ! Lycéen, je fréquentai le Théâtre de la Cité cher à Roger Planchon ». La révélation, plus qu’un simple divertissement, il découvre qu’un autre théâtre est possible ! Comme il le dit, l’écrit et le répète inlassablement depuis cette époque, « un théâtre fondé à la fois sur une grande exigence artistique et la conception citoyenne d’un art dramatique ouvert sur la réalité du monde et désireux de s’adresser au plus grand nombre »… Ces principes, ceux de la décentralisation chers à Robin Renucci, l’ami et patron des Tréteaux de France, demeurent pour lui feuille de route. Une rencontre déterminante, encore, celle de Jean Dasté, le fondateur de la Comédie de Saint-Etienne, dont il intègre l’école de comédien en 1967. Pour ne plus quitter la scène et co-animer jusqu’en 1975 le Théâtre Populaire de Lorraine… Avec Jacques Kraemer et Charles Tordjman, un sacré trio de loubards, agitateurs politiques et artistiques à la mode Prévert et du groupe Octobre dans les années 30 ! Au cœur de la crise de la sidérurgie, un projet culturel et artistique au plus près des réalités locales, de la contestation sociale, pour l’émancipation de tous et de chacun ! Au final, le pouvoir en place y mettra bon ordre : censure, coupes budgétaires. « Je reste marqué par cette époque. Des fondamentaux, un certain regard, une conception de l’engagement artistique, qui demeurent toujours vivaces et essentiels pour moi », témoigne René Loyon.

Depuis lors, la compagnie RL a proposé moult spectacles, du classique au contemporain. De l’Antigone de Sophocle au Combat de nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès, de La double inconstance de Marivaux à La demande d’emploi de Michel Vinaver… Avec une bande d’interprètes fidèles, un authentique compagnonnage au fil des saisons et des créations ! Mieux encore, lieu de résidence de la compagnie installée dans le XVIIIème arrondissement de Paris, depuis 2002 La Fabrique se propose d’accueillir créateurs et jeunes troupes en manque de moyens pour travailler, répéter, présenter leurs projets artistiques. Avec stages et lectures publiques, interventions en milieu scolaire, école du soir pour adultes amateurs et apprentis comédiens, présentations de petites formes… Un travail au long cours, au service de la formation et de la création sur un quartier populaire, un appui essentiel depuis près de vingt ans pour l’émergence et l’éclosion de nouveaux projets artistiques, une authentique démarche d’éducation populaire au bénéfice de citoyens et jeunes comédiens ! Las, en 2017, le ministère de la Culture a déconventionné la compagnie. Plus de subventions, faute de moyens La Fabrique Théâtrale risque de devoir quitter les lieux et mettre la clef sous la porte, si rien ne vient changer la donne. « 120 acteurs sont inscrits à l’atelier, c’est une catastrophe annoncée pour 2020. Sans crier gare, en catimini, la marque insidieuse du macronisme : se débarrasser de toutes les dépenses contraignantes ! », se désespère René Loyon. Une décision incompréhensible, une pétition est lancée : lieu de partage, d’échange, d’émulation, de formation et de création, La Fabrique doit vivre !

Comme veulent vivre, désormais, les protagonistes de Falk Richter dans À deux heures du matin, serviteurs désenchantés et à bout de souffle d’un système économique qui les déshumanise à petit feu ! Plus de vie personnelle pour ces chasseurs de têtes, une errance d’aéroport en hôtel anonyme, la solitude comme prix à payer pour ces cadres enchaînés à des contraintes mortifères de réussite factice et de résultat immédiat. Jusqu’à ce que le vernis craque, la crise finale, le trop plein de contradictions devenues insurmontables, insupportables… Comme à son habitude, une mise en scène minimaliste pour René Loyon, un décor réduit à l’essentiel, un jet de lumière transversal pour tout éclairage, une troupe habitée par son propos entre ironie et désillusion pour que passe l’émotion du plateau à la salle. Seuls importent mots et gestes des comédiens pour exprimer la détresse, le ras-le-bol, la douleur du vivre, l’inanité d’une existence sans conscience morale.

Rompre, fuir, déserter… Oser peut-être reprendre le chemin du vrai, du simple, du juste, renouer en un mot avec son humanité ! Un spectacle recommandé pour se retrouver face à l’essentiel. Yonnel Liégeois

 

À voir aussi :

Vie et mort de Mère Hollunder: jusqu’au 13/10, au Théâtre du Rond-Point. Dans une mise en scène de Jean Bellorini, un étonnant et désopilant Jacques Hadjane en vieille femme quelque peu acariâtre, mais si joliment attachante ! Interprétant son propre texte, une incroyable performance d’acteur qui donne figure et voix aux petites gens du quotidien. Une femme simple, mais libre, qui ne craint point d’énoncer ses quatre vérités.Y.L.

L’animal imaginaire : jusqu’au 13/10, au Théâtre de La Colline. Auteur et metteur en scène, Valère Novarina explose une nouvelle fois le corps du langage ! Avec démesure, jubilation, poésie, extravagance. Une troupe de comédiens au top de leur forme, avec une formidable Agnès Sourdillon en meneuse de bande, des monologues inénarrables qui transgressent avec gourmandise et outrance toutes les règles du Verbe. Un vrai délire langagier, un suprême délice verbal. Y.L.

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Antoine Russbach, avec Ceux qui travaillent

Premier film du Suisse Antoine Russbach, Ceux qui travaillent dresse un portrait glaçant de la logique capitaliste actuelle. Premier rôle de ce drame intimiste qu’il porte à bout de bras, Olivier Gourmet se révèle magistral en pion du système.

 

Genève, de nos jours. Après avoir pris une décision immorale mais rentable pour l’entreprise, Franck perd son job de cadre dirigeant dans une entreprise de fret maritime. Licencié, il ne comprend pas qu’on lui reproche d’avoir fait passer en priorité les profits de son employeur… Après s’être voué, tout entier, à son travail, il se retrouve sur le carreau. Que va-t-il faire : s’interroger, essayer de retrouver du boulot ? En parler à sa femme et à ses quatre enfants, confortablement installés dans une vie cossue de bourgeois ? Le suspense plane, le malaise aussi. Antoine Russbach présente ici le premier volet de ce qu’il a conçu comme une trilogie : Ceux qui travaillentCeux qui combattent et Ceux qui prient. Ce premier long-métrage a le courage d’affronter le système capitaliste au présent, en Suisse. Au cœur de l’épicentre où se dessinent, à travers le monde, les trajectoires des porte-conteneurs chargés de marchandises. Tout se joue autour d’un homme devenu le pion du système. Est-il une victime ? Un bourreau ?

C’est dans cet entre-deux que le cinéaste creuse son sillon et pose les questions d’aliénation au travail et de déshumanisation générées par l’économie libérale. Le passage par la case du bilan de compétences en dit long sur la tendance à tout évaluer, à calibrer aussi bien les produits programmés à la vente que les profils des salariés jetables. Comble du cynisme, Franck ne sera pas viré pour son crime mais parce que son salaire et son ancienneté coûtent trop cher à l’entreprise qu’il essaye de maintenir à flot. On pourrait croire qu’Antoine Russbach et son scénariste, Emmanuel Marre, livrent un plaidoyer dénonciateur. Ce n’est pas le cas. Le récit ne juge pas, il interroge autant la responsabilité individuelle que collective. L’ancrage dans la réalité sociale et le rôle sur mesure incarné par Olivier Gourmet font naturellement penser au cinéma des frères Dardenne.

Le silence dans lequel se mure Franck fait également écho à L’Emploi du temps de Laurent Cantet. Dans cette trajectoire d’homme issu d’un milieu modeste et qui a tout fait pour offrir aux siens un «certain » train de vie, la violence contenue, la stature et le mutisme de Gourmet rappellent l’allure d’un cow-boy solitaire des temps modernes. Dominique Martinez

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Ma planète, la faim ou la fin ?

Moi-aussi, je tente de sauver la planète ! La preuve ? Je ne mange plus de viande depuis que j’ai vu défiler, à la télé, d’éminents spécialistes. Outre les bienfaits pour la santé (la nôtre et celle des bêtes concernées), ils expliquaient que cela évite la multiplication et l’élevage intensif de ces mammifères, cornus et brouteurs, dont les déjections produisent du méthane.
Depuis, donc, malgré ma peur des arêtes, je me suis mis au poisson.
Or, hier, alors que j’attaquais ma sole meunière devant ma télé, un autre éminent spécialiste est passé à table. Prédisant qu’à cause de la surpêche, les poissons n’allaient pas tarder à disparaitre, du coup les pécheurs et les poissonniers itou… En outre, avec la montée des eaux, il était catégorique : les vagues nonchalantes qui s’abattront sur nos côtes ne charrieront plus demain que des déchets, certes variés et multicolores, mais surtout plastiques et toxiques.  C’est à peine si j’ai pu finir mon assiette.
Ce midi, bonne résolution : haricots verts !

Las, en fin de bulletin météo, la présentatrice a été formelle. Avec les sècheresses successives, les récoltes aussi sont menacées et la famine nous guette.
Alors, que faire ? J’avais faim, j’ai mordu la télé ! Ce qui, à terme, peut s’avérer très bon pour la planète. Devant ma détresse, un bon ami m’a consolé et rassuré, « ne t’inquiètes pas, bientôt nous allons passer aux insectes ! » De toute façon, l’automne arrivant, il me reste les escargots ! Jacques Aubert

PS : je pense à ce pauvre de Rugy, encore un incompris ! Le homard que je sache, ce n’est pas vraiment un poisson, encore moins un mammifère et certainement pas un légume !

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Galilée, et pourtant elle tourne !

Jusqu’au 9 octobre à la Scala de Paris, Claudia Stavisky présente La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens jouent leur partition avec une belle conviction. Avec Philippe Torreton dans le rôle-titre.

 

La première vertu de cette Vie de Galilée, initiée et présentée par Claudia Stavisky, est de mettre en pleine lumière la qualité et l’actualité du poème dramatique de Brecht traduit par Éloi Recoing. Ce qui, après tout, pour ce qui concerne la mise en valeur d’un texte, devrait être la moindre des choses pour tout spectacle théâtral. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas comme en témoigne le travail effectué par Éric Ruf à la Comédie-Française, donné il y a à peine trois mois sur la même œuvre et dans la même traduction… Cela n’en souligne que mieux le mérite de Claudia Stavisky et de son équipe qui ont su tracer avec une belle et subtile autorité la ligne dramatique de la pièce de Brecht, en la débarrassant de toute fioriture et commentaire superflus, en rythmant les quinze séquences avec souplesse, au fil du passage du temps puisque la pièce se déroule de 1609 (un an avant que Galilée ne fasse hommage à la République de Venise et à son Doge de sa « nouvelle » invention, une lunette astronomique), jusqu’aux derniers jours du savant en 1642. Plus de trente ans de la vie de Galilée sont ainsi évoqués avec comme point d’orgue l’abjuration de ses théories sous la menace de l’Inquisition, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre secrètement ses recherches et de pouvoir transmettre ses fameux Discorsi.

Écrite en 1938, alors que l’auteur était en exil, la pièce ne fut créée qu’en 1943, puis reprise à Hollywood en 1947. Entre-temps, en 1945, la bombe atomique larguée sur Hiroshima a tout bouleversé. Brecht reprend sa pièce et l’infléchit : la recherche scientifique ne saurait définitivement ignorer ses relations avec le politique. Le conflit de Galilée avec les instances religieuses et politiques de son temps prennent soudainement une tout autre ampleur. Tout est dit, et de la plus belle des manières. La langue de Brecht, excellemment restituée par Éloi Recoing, est superbe et d’une grande subtilité, les comédiens emmenés par Philippe Torreton la portent à son plus haut degré d’incandescence. Il y a près de trente ans, Antoine Vitez avait mis en scène la pièce de Brecht (déjà dans la traduction d’Éloi Recoing) à la Comédie-Française dont il était alors l’administrateur, avec tous les moyens nécessaires (ne serait-ce qu’au niveau pléthorique de la distribution). Claudia Stavisky, qui fut l’élève de Vitez au CNSAD, n’a pas oublié cette représentation. Avec des moyens plus modestes (ils ne sont, par exemple, « que » onze comédiens à faire vivre ce Galilée), et sans vouloir en rien l’imiter, elle y fait tout de même référence, ne serait-ce que dans le souvenir qu’elle a gardé de la représentation. Voilà qui était de bon augure.

Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens, dirigés avec beaucoup de finesse par la metteure en scène, jouent leur partition avec une belle conviction. Emmenés par Philippe Torreton campant un Galilée qui, même au plus fort de son travail, n’oublie jamais les plaisirs de la vie. C’est un homme de chair, rusé, qui n’hésite pas à s’octroyer les mérites de la découverte d’un autre (celle de la lunette astronomique) pour pouvoir poursuivre ses recherches. Car chercher et penser sont, chez lui, de l’ordre de la jouissance. C’est cette figure, humaine, trop humaine, que Philippe Torreton incarne avec justesse. Il parvient à restituer les contradictions de l’homme, ce « jouisseur de la pensée » comme le souligne Claudia Stavisky. Et ce n’est pas le moindre mérite de Brecht que de nous avoir présenté avec une telle clarté toutes les données du problème, en un moment crucial de la vie et du travail de Galilée dont la logique des recherches ne pouvait qu’aboutir à la mise en cause de l’existence de Dieu… Philippe Torreton rend palpable tous les aspects de la personnalité du savant, entre sa farouche détermination à poursuivre ses recherches scientifiques et l’amour de la vie avec ses côtés nobles et moins nobles (comme la peur viscérale de la souffrance, celle que pourrait lui infliger la torture que lui promet l’Inquisition au cas où il persisterait dans l’affirmation des conséquences de ses découvertes). Toute l’équipe, de Frédéric Borie à Michel Hermon que l’on est heureux de retrouver sur un plateau de théâtre, en passant par Alexandre Carrière ou Nanou Garcia, l’épaule au mieux, tous au diapason pour rendre justice à l’œuvre de Brecht. Jean-Pierre Han

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Flora Tristan, une femme actuelle

Née en 1803, Flora Tristan est l’une des grandes figures qui ont inspiré le mouvement ouvrier et le féminisme. Olivier Merle publie Le Destin tourmenté de Flora Tristan. Une BD en trois volumes pour retracer son histoire et saluer sa mémoire.

 

Jean-Philippe Joseph – Comment avez-vous découvert Flora Tristan ?

Olivier Merle – Au départ, je voulais écrire une biographie sur Paul Gauguin. Lors de mes recherches, j’ai appris en lisant Le paradis un peu plus loin, de Vargas Llosa, que sa grand-mère était Flora Tristan. Il en parlait comme d’un personnage extraordinaire. A mon tour, je me suis passionné pour elle, jusqu’à me procurer la thèse de 700 pages que lui a consacrée dans les années 1920 l’universitaire Jules Puech. Et de publier, au final, Le Destin tourmenté de Flora Tristan.

J-P.J. – Qui était cette femme ?

O.M. – Flora est issue de la noblesse espagnole. Son père avait fait fortune au Pérou. A sa mort, sa mère et elle se retrouvent à vivre dans un taudis à Paris, le mariage des parents n’ayant pas été reconnu civilement. A 17 ans, elle est ouvrière coloriste chez un lithographe et devient son épouse. Il s’agissait probablement d’un mariage à moitié arrangé, à moitié forcé. Victime de violences conjugales, elle fuit avec ses deux garçons et sa fille. Toute sa vie, elle militera pour le rétablissement du divorce, aboli en 1816.

J-P.-J. – Pour subvenir à ses besoins, elle entre au service de deux aristocrates anglaises…

O.M. – Oui. Flora (qui a appris à lire et à écrire toute seule) va découvrir Mary Wollstonecraft (1759-1797), la mère de Mary Shelley, l’auteure de Frankenstein. Mais elle est surtout une pionnière du féminisme. De retour à Paris, Flora fréquente les socialistes utopiques (Charles Fourier, les saint-simoniens…), des écrivains, des ouvriers, des militants. Elle se dit socialiste et féministe. Le féminisme de Flora est universel. Pour elle, le féminisme est la clé de l’humanisme.

J-P.-J. – Elle est un témoin de son époque. Et, en même temps, ses écrits sont d’une étonnante actualité…

O.M. – Elle aimait parler aux gens, les écouter, rendre compte du quotidien des invisibles, des plus défavorisés. Sa condition d’ouvrière et de domestique y est bien sûr pour quelque chose. Elle a connu les bas-fonds à Londres, elle a été confrontée à la réalité de l’esclavage au cours de son voyage au Pérou pour tenter de se faire reconnaître par sa famille paternelle. Son premier livre, publié en 1835, est Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères. Dans cet essai, elle plaide pour la création d’une Société chargée de leur accueil et de leur instruction afin de faciliter leur insertion et éviter qu’elles soient les doubles victimes de la xénophobie et de l’exploitation, notamment sexuelle.

J-P.-J. – Cinq ans avant Le Manifeste de Marx et Engels, elle appelle à l’union ouvrière…

O.M. – Marx connaissait Flora, il la cite d’ailleurs, plusieurs fois, dans La Sainte Famille. L’Union ouvrière est d’abord un livre, sorti en 1843. Il s’agit d’une vaste enquête sociale sur la réalité du prolétariat, les conditions de travail, les rapports de subordination aux patrons. Son idée est que les ouvriers et les ouvrières doivent se constituer en une classe « solide et indissoluble », payer quelqu’un pour les représenter et défendre la cause devant la nation et dans les cercles du pouvoir. Elle veut faire reconnaître la « légitimité de la propriété des bras », la légitimité du droit au travail pour tous et pour toutes. Elle postule aussi que « l’égalité en droit de l’homme et de la femme est l’unique moyen de constituer l’Unité humaine ». Elle imagine des maisons ouvrières où les jeunes pourraient apprendre à lire et à compter, et les anciens finir leurs jours dignement. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

« Il n’est sans doute pas de destinée féminine qui, au firmament de l’esprit, laisse un sillage à la fois aussi long et aussi lumineux que celle de Flora Tristan ». André Breton

« Ma grand-mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien, je me fie à Proudhon… Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres, l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument… Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas-bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le Père Enfantin le compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, etc. Entre la vérité et la fable, je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut ». Paul Gauguin

 Repères

Olivier Merle enseigne les arts appliqués. Il signe un premier scénario de BD avec Tranquille courage, l’histoire d’un fermier, Auguste, qui se porte au secours et recueille un aviateur américain en 1944. Il publie ensuite Âmes nomades, sur la question des migrants. Le premier volet de la trilogie Le Destin tourmenté de Flora Tristan est sorti fin 2018. Il est l’auteur des dessins et du scénario. Le deuxième tome est prévu courant 2019.

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Émigrés, un plateau sans racines

Au théâtre des Déchargeurs (75), se joue Les émigrés, la pièce du dissident polonais Slawomir Mrozek. Deux exilés, l’un pour des raisons politiques et l’autre pour des raisons économiques, s’affrontent un soir de réveillon. Un bijou qui n’en finit pas de briller.

 

XX rentre souriant et raconte sa virée à la gare centrale où il a fricoté avec une belle passagère de première classe. AA, allongé sur un lit de fortune, démonte son récit, sachant bien qu’il n’a fait que rêver dans des pissotières crasseuses… Sur la scène des Déchargeurs, on comprend vite que ces deux hommes qui cohabitent dans une cave aménagée avec les moyens du bord, où courent les tuyaux de canalisation, sont des exilés dans la dèche. Deux émigrés qui partagent la même solitude mais que tout semble opposer. Après s’être chamaillés autour d’un unique sachet de thé, les voilà autour d’une boîte de conserve planquée par AA, qu’il s’apprête à manger. Son compère l’en dissuade lui prouvant, image à l’appui, qu’il s’agit d’une pâtée pour chien.

Les scènes, assez cocasses au début, prennent un ton plus grave à mesure de la soirée. La musique de l’appartement du dessus leur rappelle que c’est le réveillon de la Saint-Sylvestre. Alors qu’AA est effondré sur sa couche, XX vient le tirer de sa torpeur : sur la table à repasser, il a dressé une nappe sur laquelle il a posé une bouteille d’alcool providentielle et une orange. Une lueur de joie se pointe, l’un met une cravate, l’autre, un nœud papillon. Las, l’alcool aidant, au fil des confidences, leurs antagonismes explosent. Tandis que l’un, dissident politique, philosophe sur la liberté, l’autre qui se tue la santé sur les chantiers, rêve de retourner au pays pour construire une belle maison où il mettra femme et enfants.
Les émigrés est une pièce puissante à la fois drôle, féroce et grave. Elle fut écrite dans les années 1970 par le dramaturge polonais Slawomir Mrozek, alors installé à Paris. Sa première pièce, La police, sur le rôle de la police secrète dans un État totalitaire, créée en 1959 à Varsovie, est très vite interdite. Dès 1963, Mrozek choisit l’exil et se voit déchu de sa nationalité cinq ans plus tard, quand les chars soviétiques envahissent Prague. Réfugié politique en France, ses œuvres sont portées notamment par Laurent Terzieff, qui jouera Les émigrés en 1975 dans une mise en scène de Roger Blin.

Aujourd’hui, en plein drame des réfugiés – une question dont les arts s’emparent à juste titre –, la pièce reprend toute son acuité. Mise en scène par les Kosovars Imer Kutllovci et Ridvan Mjaku, elle est servie par deux comédiens époustouflants, le Sarajévien Mirza Halilovic et le Moscovite Grigori Manoukov. On en avait vu la création dans le grenier du théâtre de la Reine blanche en 2016, endroit décati idéal pour la jouer ! On craignait de la revoir sur un plus petit plateau comme celui des Déchargeurs parisiens. Une totale réussite, les artistes ont eu l’ingéniosité de s’adapter à ce nouvel écrin. Amélie Meffre

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