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Monsieur « Chocolat », esclave et clown

Livre, exposition et film : un triple hommage est enfin rendu à Rafael, l’ancien esclave noir devenu clown. « Monsieur Chocolat » ? La première grande star noire de la Belle Époque !

 

 

Personne mieux qu’Omar Sy ne pouvait ressusciter au cinéma Rafael, cet artiste tombé dans l’oubli ! D’abord parce qu’il crève l’écran et se glisse avec aisance dans un rôle à la fois très physique, comique et très sensible, ensuite, selon le réalisateur Roschdy Zem, parce que dans le cinéma français d’aujourd’hui trop peu d’acteurs chocolat_hd-1noirs sont suffisamment reconnus (« bankables »… ) pour qu’un producteur accepte de miser sur leur nom dans un rôle titre. Le film repose aussi bien sûr sur l’immense talent de James Thierrée, célèbre artiste de cirque tombé dans la marmite chaplinesque dès l’enfance puisque petit-fils du génial Charlot. Un film globalement réussi grâce à la qualité d’interprétation de tous les seconds rôles, une mise en scène dynamique et la beauté des images.

Le scénario, toutefois, a pris quelques libertés avec la réalité des faits tels que les a reconstitués Gérard Noiriel dans sa biographie « Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom ». Un livre de 600 pages, fruit d’un travail colossal de l’historien, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales et spécialiste de l’histoire de l’Immigration. « En janvier 2009, j’étais encore au tout début de mon enquête. J’ignorais à ce moment-là comment j’allais m’y prendre pour concilier les exigences de l’histoire et celles de la littérature », raconte l’auteur. Pari gagné : l’ouvrage est dense, bourré d’informations historiques toujours mises en perspective, à lire comme un bon roman policier ! Il n’a pas hésité, en plus du travail de fourmi inhérent à toute recherche historique, à se glisser dans la peau d’un enquêteur, à mi chemin entre le journaliste d’investigation et le détective, retrouvant même des descendants de témoins de l’époque et les propres arrière-petits-enfants de Chocolat dans le Morvan.
Fort d’une idée originale, inclure dans son livre des lettres virtuelles qu’il adresse à « Chocolat » l’interrogeant sur sa propre vie ou lui faisant part de ses doutes et de ses interrogations au fur et à mesure que le travail avance, ce qui donne « de la chair » à l’ensemble et le rend si vivant. Bien plus qu’une simple biographie de son héros, ce ChocolatLaVeritableHistoireOK.inddformidable ouvrage est une histoire vivante de la colonisation, un décryptage de la construction des préjugés et des fantasmes liés à la couleur de la peau. Lors de ses recherches, il parvint aussi à réunir une iconographie importante : journaux d’époque, documents officiels, photos et films, le tout faisant l’objet d’une riche exposition à la Maison des Métallos à Paris. Une photo témoigne notamment de la célébrité de Chocolat : son portrait, réalisé au sommet de sa gloire en 1902, par le célèbre photographe Duguy…. Ainsi que quatre films réalisés pour l’exposition Universelle de 1900 par Clément Maurice, l’un des opérateurs des Frères Lumière.

Gérard Noiriel s’est rendu à la Havane sur le lieu de naissance de ce fils d’esclave. « Par divers recoupements, j’ai pu établir qu’il avait vu le jour entre 1865 et 1868 ». L’enfant n’avait qu’un prénom, Rafael, il n’a jamais eu d’identité complète de son vivant : ce n’est qu’à sa mort, à Bordeaux, qu’un employé d’état civil lui attribuera le patronyme de Padilla. C’est sans doute aux alentours de dix ans que le garçonnet fut acheté par un marchand espagnol du nom de Castano pour la modique somme de 18 onces. Et embarquement pour Bilbao ! Quel déchirement pour ce gamin qui n’avait jamais quitté sa communauté ni son île. Il arrive dans le village de Sopuerta où les paysans n’avaient jamais vu un noir ! Au cœur de son enquête, Noiriel note que, « traité comme un animal au point de coucher dans l’étable, Rafael découvrit une existence qui était sans doute plus horrible encore que celle qu’il avait connue à Cuba » : il est maltraité par les sœurs de Castano, le pire des sévices qu’il eut à endurer étant une opération de « blanchiment », en fait un véritable étrillage. En effet, confirme l’historien, « nettoyer, blanchir le nègre, à cette époque la plupart des européens partageait ce fantasme…. Pour eux, la couleur noire était associée à la saleté, à la sauvagerie ». Cet épisode de « blanchiment du nègre » est présent dans le film, infligé ici par des policiers parisiens à une époque différente de sa vie.

Il décide de fuir cette inhumaine condition, il se fait embaucher dans les exploitations minières de Castro-Allen : un travail de forçat, certes, mais rémunéré, avec pour la première fois un goût de liberté… Il n’est pas à l’abri des plaisanteries sur sa couleur de peau, puisqu’il est le seul noir, mais il découvre une certaine camaraderie et solidarité ouvrières. Par la suite, il fera un peu tous les métiers : manœuvre, débardeur sur les quais puis porteur à la gare de Bilbao. C’est sans doute là que son destin bascule en mettant sur sa route en 1886 le clown p6_2hd__la_noce_site_f1.highres_-_copie-1anglais Tony Grice, arrivant à Bilbao avec sa famille. Il le prend à son service comme domestique de son épouse et homme à tout faire pour son spectacle, lui ouvrant ainsi la porte de la culture circassienne…. et de l’ascenseur social qui le mènera aux sommets de la gloire. Quelques marches à grimper pour y parvenir, Grice l’emmène avec lui à Paris et se produit sur la scène du Nouveau Cirque au 251 rue Saint-Honoré. Rafael, ébloui, découvre la capitale et lors d’une promenade aux Tuileries (selon ses propres confidences à Franc-Nohain dans l’ouvrage illustré « Les mémoires de Footit et Chocolat » daté de 1907), il est interpellé par Guignol, « Eh ! là-bas le chocolat, oui toi, le chocolat ». Les enfants s’esclaffèrent en répétant « chocolat, chocolat ! », le bouche à oreille parvint jusqu’au Nouveau Cirque : il était baptisé ! Progressivement, il est intégré aux différents spectacles. « En quelques années, sa situation avait changé. Il était devenu un membre à part entière de la communauté circassienne, le compagnon jovial que tout le monde connaissait et appréciait ».

Le tout-Paris se presse au Nouveau Cirque et la représentation triomphale du 2 octobre 1890 de « La Noce de Chocolat » se donne en présence du prince Henri d’Orléans qui vient de rentrer d’exil. Un mois plus tard, dans « A la cravache », il partage une scène avec un autre clown nommé Footit : seconde rencontre déterminante ! En effet celui-ci le trouve sous-employé chez Grice. Il a déjà une très bonne réputation et est adoubé dans les colonnes du prestigieux Journal des débats. Victime des préjugés de son époque, Footit est d’abord réticent à partager l’affiche avec un noir, mais finalement l’efficacité du duo Footit et Chocolat s’impose. C’est la px_img_0858_-_copienaissance du tandem qui perdure jusqu’à aujourd’hui : Le clown blanc et l’Auguste ! Coïncidence ou prédestination au rôle ? Omar Sy commença sa carrière par le célèbre duo comique « Omar et Fred »… Les succès s’enchaînent pour Footit et Chocolat, ils deviennent tous deux à la mode, Chocolat est la coqueluche des Parisiens, toutes classes sociales confondues.
Gérard Noiriel affirme même qu’il fut « plus populaire que Joséphine Baker, vingt ans plus tard ». On lui prête des conquêtes célèbres comme La Goulue et il fut immortalisé aussi bien par Toulouse-Lautrec que par …. Félix Potin, entrepreneur vedette de l’époque. Sa plus belle conquête ? Marie Hecquet qui partagea sa vie pour le meilleur et jusqu’au pire. Rafael ne devait pas manquer de séduction et de qualités humaines, ni elle de courage pour oser affronter le double préjugé, sexiste et raciste, de son époque. Elle fut mariée à 17 ans à Giovanni Grimaldi, dont elle eut deux enfants, qu’elle quitta pour Chocolat. Petit rappel de Gérard Noiriel, « à cette époque l’épouse infidèle risquait trois mois à deux ans de prison ». De plus, « elle était prête à affronter la réprobation collective dont étaient victimes, à l’époque, les (rares) femmes blanches qui vivaient avec des nègres ». Ils vécurent une dizaine d’années au 402 sur Saint-Honoré, Marie lui servant également de secrétaire. Le succès du duo fétiche Footit et Chocolat durera 10 ans, de 1895 à 1905. Peu à peu, la concurrence se fit plus sévère avec d’autres vedettes noires émergentes : boxeurs et danseurs de ragtime et cake-walk. Chocolat redescendit les marches de la gloire, ses débuts au théâtre dans « Moise » en décembre 1911 furent très critiqués, voire méprisés. En fait, la bonne société n’était pas prête à lui donner sa chance dans un autre registre : clown noir d’accord, mais comédien tout de même pas…

Cependant dès 1908, comme en témoigne une photo prise à l’hôpital Hérold, Chocolat vient chaque semaine égayer les enfants hospitalisés : précurseur du « Rire Médecin » et autres associations qui œuvrent dans ce sens (et pour l’une d’entre elles aujourd’hui en tant qu’intervenant bénévole, un certain Omar Sy, la boucle est bouclée). Peu à peu, l’argent vient à manquer et la santé défaille. En dépit d’une souscription du Figaro en p0_4-ico-per-9849-n3_r_-_copie_4-1sa faveur, Chocolat sombre dans la pauvreté, oublié de presque tous. Il meurt dans le dénuement près de sa chère Marie, à Bordeaux en 1917. Cette dernière, qu’il n’a jamais pu épouser faute de véritable état-civil, revendiquera avec fierté dans un courrier à la presse le droit de signer « veuve Chocolat ». Laissons le mot de la fin à Gérard Noiriel dans sa lettre à Chocolat du 25 Février 2015 : « Rafael, si tu revenais aujourd’hui à Paris, tu serais certainement très surpris, car tu passerais complètement inaperçu dans la rue. Tu a été un pionnier, tu as ouvert le chemin….. Cela dit, je ne voudrais pas que tu puisses croire que les discriminations ont disparu dans notre société. On ne rit plus des Noirs comme à ton époque. Mais les stéréotypes perdurent. Aujourd’hui, ils sont associés aux images de délinquance et de terrorisme dont nous sommes abreuvés quotidiennement ». Chantal Langeard

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Alain Serres, vingt ans à la Rue…

Éditeur indépendant, Alain Serres a fondé « Rue du monde » en 1996. Depuis vingt ans, la maison d’édition n’a cessé de défendre une vision de la littérature jeunesse engagée et de semer ses petits cailloux. Comme autant de graines d’où germeront les citoyens de demain.

 
Cyrielle Blaire – Qu’est-ce, selon vous, un bon livre pour enfant ?
alain1Alain Serres – Les livres pensés de façon moralisatrice, les livres didactiques où l’on donne des leçons, cela fait de très mauvais livres. On a vite fait d’enfermer l’enfant dans quelque chose de très réducteur. Mais le livre pour enfants, c’est à prendre au sérieux ! Les enfants aiment les livres mille-feuille où il faut chercher plein de pistes. On se régale dans la lecture quand on invente sa propre histoire, quand on se pose des questions. Nous pensons qu’il faut donner à l’enfant toutes les clefs du monde, lui en faire partager la complexité, ses contradictions, ses mystères, car c’est comme ça qu’on grandit vraiment. Et puis on veut contribuer à faire des gamins gourmands de vie, exigeants, porteurs d’un esprit critique. On a plus que besoin dans nos sociétés de citoyens créatifs et imaginatifs qui mettent le monde à l’envers. Et puis, si il rencontre des bouquins poil à gratter, il va aimer le cinéma différent, aller voir le spectacle vivant. Les enjeux sont là !

C.B. – Peut-on tout aborder dans les livres pour enfants, même les sujets difficiles ?
A.S. – Les enfants veulent regarder par le trou de la serrure. Et ils ont compris que le livre était un univers un peu pirate qui ose dire des choses. Dans nos livres, on va évoquer l’amour, la haine, les guerres, la part d’ombre de l’humain. Si le livre jeunesse veut revendiquer le statut de littérature, il faut qu’il transgresse tous les tabous et tous les modèles. Même si ce n’est pas facile de convaincre sur toute la chaîne du livre, convaincre le libraire, le documentaliste… Car il y a encore beaucoup de tabous en ce qui concerne l’enfance. Mais, moi, j’aime bien mettre les pieds dans le plat. Nous éditons par exemple un livre qui épingle les papas alain2machos, « Terrible ». Et bien le ministère de l’Éducation au Mexique a décidé de l’offrir à toutes les écoles du pays ! Avec de belles productions artistiques, audacieuses, on peut faire des livres qui remettent en cause. Et qui disent à l’enfant qu’on espère qu’il va bouger le monde pour plus de solidarité, plus de liberté, plus d’égalité, de compréhension entre gens très différents. Notre maison porte des engagements mais sans oublier l’art et la littérature, en portant des vibrations artistiques et littéraires, pas en portant des slogans.

C.B. – Les maisons d’édition indépendantes jouent-elles un rôle d’aiguillon ?
A.S. – Oui. Si on regarde un peu l’histoire du livre jeunesse, durant de nombreuses décennies, il n’a été qu’un livre pensé pour éduquer l’enfant d’abord autour de la religion, puis des valeurs morales, des valeurs républicaines, de la connaissance et des savoirs. Et puis il y a eu une explosion à la fin des années 70. On a commencé à jouer des rapports textes-images différents, à faire entrer de vrais sujets dans les albums pour enfant, et ce mouvement était porté surtout par de petites maisons. Les grandes maisons, elles, suivent le mouvement, mais pas forcément de la même manière ! On croirait que le livre jeunesse est neutre mais absolument pas. Derrière des sujets qui paraissent anodins, il y a aussi de l’idéologie, des points de vue sur le monde. Les stéréotypes perdurent. Quand il s’agit de faire la cuisine c’est encore aujourd’hui la maman qui va s’y coller et c’est le papa qui va aller travailler… Propos recueillis par Cyrielle Blaire

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Laurence Equilbey, à la baguette !

À la tête de son propre ensemble depuis 2012, Insula Orchestra, la chef d’orchestre Laurence Equilbey explore le répertoire préromantique. Et tente de battre en mesure les préjugés du milieu !
« Directement à la dernière mesure. Chut !, on écoute le basson et les violoncelles. Attention aux bois quand vous entrez ! Piano, piano… Il y a un passage que je voudrais un peu plus cantabile. Attendez, j’ai un doute sur une croche : les flûtes, qu’est-ce que vous avez à la mesure 32 ? ». Depuis une heure, la chapelle de l’école Agnes-Mellon-Grand-Theatre-de-Provence-300x200Massillon résonne des notes des « Sept dernières paroles du Christ sur la croix », de Joseph Haydn (1732-1809). Au pupitre, Laurence Equilbey.

Un mot, un geste de la main, un regard, un mouvement d’épaule, la sonorité de l’orchestre se fait plus ample, change de couleur, joue de contrastes multiples. « J’associe le plaisir de la direction à celui du danseur, au sens d’être traversé par la musique. Beaucoup de gestes de la battue sont inspirés par les sons qu’on reçoit ». Fondatrice du chœur de chambre « Accentus », il y a vingt ans, Laurence Équilbey a commencé la direction d’orchestre à l’âge de 18 ans. « J’aime étudier une œuvre dans son ensemble, m’informer du contexte historique, politique, voir la manière dont les phrases s’articulent, comment les chapitres s’organisent, ce qui gouverne la forme. C’est important, car la projection de la forme est une des premières choses que doit ressentir le public ». Et d’ajouter, « j’ai assuré la création d’une centaine d’œuvres contemporaines, peut-être plus. C’est important que de nouveaux répertoires se créent. J’aime les langages qui innovent, les auteurs qui cherchent d’autres voies expressives ».

Formée à Vienne auprès de Nikolaus Harnoncourt, dont elle admire l’inventivité et l’imaginaire gestuel, Laurence Equilbey pense que le mythe du chef souverain, autoritaire et incontesté, appartient au passé. Les chefs actuels se montreraient plus humbles devant la partition, et la relation à l’orchestre serait « plus démocratique ». « On arrive avec une vision de l’œuvre. Mais les musiciens ont aussi de la musique en eux. Il faut savoir le recevoir, le rassembler pour les amener où tu as envie qu’ils aillent. Selon la manière dont ils jouent, je peux changer d’avis ». Le regard du milieu sur les femmes chefs d’orchestre évolue, lui, plus lentement. Un jeune chef russe en 2013 : « Une jolie fille sur le podium, ça distrait les musiciens ». « Ce milieu reste très conservateur, très fermé, il porte en lui sa propre dégénérescence », juge Laurence Equilbey.

Mairie-de-Puteaux-sacre-printemps-300x199Le lendemain, dernière répétition avant le concert. Cherchant du regard son assistante dans les travées de l’église. « Ça tourne ? », demande la chef, s’inquiétant de la qualité de l’acoustique. Revenant à la partition, « c’est bon pour Les Sept paroles, tout est calé ? ». 20 heures. Tout de noir vêtue, un large sourire aux lèvres, elle serre la main du premier violon, salue le public qui l’applaudit, s’empare d’un micro pour présenter le programme. « Dis, elle n’aurait pas changé de couleur de cheveux ?», demande une femme à son voisin. « Peut-être », répond l’autre, « chut !, ça commence… ». Jean-Philippe Joseph
Régulièrement invitée à l’étranger, Laurence Equilbey est une des rares femmes en France, avec Zahia Ziouani ou Claire Gibault, à être à la tête d’un orchestre. Selon la Société des auteurs et des compositeurs, seules 17 femmes ont dirigé un orchestre sur les 574 concerts programmés sur la saison 2013-2014. Pour sortir de l’invisibilité, la SACD propose un indice de progression de 15 % à l’horizon 2018-2019.

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ATD, de l’exclusion à la réciprocité

Bruno Tardieu, délégué national d’ATD Quart Monde de 2006 à 2014, retrace dans « Quand un peuple parle » l’histoire et la singularité des actions menées par ce mouvement, initié en 1957 par le père Joseph Wresinski et les familles du camp de Noisy-le-Grand (93). Avec une idée centrale : si l’on veut lutter pour une société plus juste, il faut partir de l’expérience des plus pauvres.

 

 

 

Amélie Meffre – Vous écrivez qu’ATD Quart Monde est un mouvement de libération des sentiments d’infériorité comme de supériorité, déplorant le gâchis de l’intelligence des pauvres comme des non-pauvres. Qu’entendez-vous par là ?
Bruno Tardieu – Les gens très pauvres sont persuadés qu’ils ne savent rien, que la connaissance est ailleurs. Or, c’est contre ce sentiment d’infériorité qu’il faut lutter. Comme le proclamait le militant anti-apartheid Steve Biko, les Noirs ne peuvent se libérer politiquement que s’ils cessent de se sentir inférieurs aux Blancs. Dans le même temps, il faut aussi batailler contre le sentiment de supériorité. En 1977, alors que je débutais une thèse de mathématiques appliquées, j’ai rencontré Eric Viney, un enfant orienté dans une classe pour déficients mentaux, qui me battait régulièrement aux échecs. J’en étais très étonné : pourquoi ? Penser que les pauvres échouent à l’école, parce qu’ils sont moins doués, est une idée ancestrale. Comme si c’était une tare génétique ! Et c’est de pire en pire, quand certains pensent qu’on peut détecter dès la petite enfance une future délinquance… Cela permet de justifier la grande violence sociale et politique à l’œuvre. Comme l’écrivait le père Joseph Wresinski, « les instruits se laissent emporter par leurs propres idées, ils finissent toujours par penser à la place des autres ».

A.M. – Le père Joseph Wresinski, qui avait lui-même connu la misère, a fini par être écouté. Notamment quand il livre en 1987 un rapport au Conseil économique et social (CES), « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » ?
ATD1B.T. – Certes, mais il a d’abord été pris de haut avec son seul certificat d’études en poche, la finesse de sa réflexion fut peu reconnue. Partir de l’expérience des plus pauvres, c’est créer les conditions pour qu’ils osent parler sans être interrompus, sans s’autocensurer. Leur silence est une forme de résistance aux préjugés. Ce silence leur fait un tort immense mais aussi aux autres, à la société en général. Rompre ce silence exige une démarche politique. On ne peut pas cantonner la misère aux seuls besoins de nourriture ou de logement, ni déléguer les problèmes loin de nos regards à l’humanitaire ou aux ONG. Il en va de la responsabilité citoyenne de chacun de lutter autour de soi contre les caricatures.
Quand nous habitions dans un immeuble dans le 19e arrondissement, une famille au 2e étage faisait beaucoup de bruit la nuit. Une pétition a circulé pour l’expulser, que nous avons refusé de signer. Nous savions que cette famille sortait d’un taudis, que si elle était expulsée, les enfants iraient à la DDASS. Finalement, nous nous sommes tous réunis chez eux pour en parler. La rencontre a donné lieu à une séance de confrontation assez musclée mais finalement, la pétition a été retirée. On s’est confronté les uns aux autres plutôt que d’exclure. On devrait faire la même chose en politique. La dégringolade vient d’une succession de ruptures évitables. Quand quelqu’un perd son boulot, il perd aussi tout lien avec son syndicat par exemple. Seule la CGT a créé des comités de privés d’emploi. Or, c’est à l’intérieur de ces espaces collectifs qu’il faut faire émerger la parole des plus exclus.

A.M. – Justement, c’est l’originalité des universités populaires d’ATD Quart Monde, de partir de la réflexion des plus pauvres. Le chercheur invité n’est pas là pour livrer une conférence mais pour écouter les idées qui circulent. Comment réagissent ces invités ?
couv-idees_fausses2015.inddB.T. – Ils sont souvent étonnés de la qualité de la réflexion. Là encore, on renverse les questionnements habituels. Plutôt que de demander aux plus pauvres en quoi ils ont échoué, on leur demande en quoi c’est injuste et qu’est-ce qu’ils ont fait contre cette situation. C’est important de maîtriser le raisonnement. Or, il existe très peu de lieux où les pauvres peuvent poser des questions. Nous avions invité le professeur de médecine Didier Sicard à l’une de nos universités consacrées à la bioéthique. A propos des mères porteuses par exemple, il fut sidéré par la profondeur des réflexions : les militants posaient une question éthique essentielle quand ils mettaient en avant que ça allait être les pauvres qui porteraient pour les riches et que ça les empêcherait de faire leurs propres enfants…

A.M. – Force est de constater pourtant que la logique d’exclusion se durcit. Votre combat est j’imagine de plus en plus âpre ?
B.T. – C’est clair que le mépris social augmente, que les regards sont de plus en plus négatifs sur les plus pauvres. Ségolène Royal, comme Nicolas Sarkozy, étaient d’accord pour évoquer en pleine campagne électorale le problème des assistés. En huit ans comme délégué national d’ATD Quart Monde, j’ai constaté un durcissement considérable des discours. Plus que l’augmentation de la grande pauvreté, c’est l’isolement et le sentiment de honte qui se généralisent. Une étude sur un quartier d’Elbeuf (Seine Maritime) a montré qu’en vingt ans le sentiment d’appartenance a explosé. Cela veut dire que les habitants se voient principalement comme des perdants, différents des autres. On n’imagine pas la violence de certains discours politiques, tel Sarkozy annonçant un programme pour réduire 30% de la pauvreté : à quoi ça sert de dire ça ? Il faut que tout le monde progresse, il ne s’agit pas de faire un tri et d’établir une compétition. De toute façon, ce genre de discours ne s’adresse pas aux principaux intéressés. Comme si ce n’étaient pas des êtres politiques, des citoyens à part entière… Ces propos sont là pour rassurer les autres. En même temps, nous sommes de plus en plus écoutés par nombre d’associations du fait du durcissement des discriminations. Quelques 60 000 exemplaires de notre ouvrage, « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté » ont été vendus, ce n’est pas rien.

A.M. – La force d’ATD Quart Monde, c’est aussi de faire passer des lois, grâce à nombre d’études menées qui mettent à mal les préjugés. Ce fût le cas avec le rapport du père Joseph Wresinski qui conduira à la mise en place du RMI ou de la Couverture maladie universelle. C’est important de faire avancer les choses par le biais législatif ?
ATD3B.T. – Nous menons nombre d’études parce qu’on ne nous croit pas, sinon ! Le marbre de la loi, cela permet de dépasser la force de l’émotion pour s’inscrire dans le long terme, avec des droits solides pour tous. Après des années de bataille pour qu’une loi sanctionne la discrimination pour cause de pauvreté, une proposition de loi de Yannick Vaugrenard (PS) a été adoptée en juin au Sénat, elle doit maintenant passer à l’Assemblée. Après avoir effectué des testing, on s’est aperçu que cette discrimination était bien réelle. On ignore les CV des gens qui vivent en centre d’hébergement, par exemple. Ce mépris des pauvres n’est pas nommé, il est sous-estimé et toléré.
Une autre proposition de loi d’expérimentation de « Territoires Zéro chômeur de longue durée » doit être présentée par le député PS Laurent Grandguillaume, fin novembre à l’Assemblée. Elle part de projets mis en place sur certains territoires où une multitude de besoins pourrait donner lieu à des contrats de travail, financés en partie par les allocations chômage ou les minima sociaux. Il ne s’agit pas d’une entreprise de réinsertion classique qui, bien souvent, ne prend pas en compte les plus éloignés de l’emploi pour garder ses subventions. Une fois encore, la loi doit servir à tous. Propos recueillis par Amélie Meffre
Pour recevoir gratuitement, pendant un an, le mensuel « Feuille de route », édité par ATD Quart Monde : http://www.atd-quartmonde.fr/fdr/

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Sansal et l’Algérie, croisée de destins

Grand prix du roman de l’Académie Française en 2015 pour « 2084, la fin du monde », auteur de l’essai « Gouverner au nom d’Allah, islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe », l’écrivain algérien Boualem Sansal s’impose comme l’une des plumes marquantes de la littérature contemporaine. « Rue Darwin », son précédent roman, est désormais disponible en poche.

 

 

Dans un hôpital parisien, une femme se meurt. Auprès d’elle, son fils Yasid surnommé Yaz, et le reste de la tribu exceptionnellement réunie, frères et sœurs émigrés mais rassemblés pour l’occasion, hormis Hedi engagé dans le Jihad…
Brèves retrouvailles, un temps du deuil vite écourté pour Yaz, de retour en terre d’Algérie pour répondre au vœu A45050_Rue_Darwin.inddsecret de sa mère, formulé comme dans un mirage sur son lit de mort : « Va, mon fils, va, retourne à la rue Darwin ! ». Et le jeune homme de partir à la conquête de ses origines, de sa filiation, convaincu qu’il lui faut résoudre l’énigme de sa naissance pour espérer enfin pleinement vivre…

Qui replonge alors dans ce quartier populaire de Belcourt, repère des miséreux d’Alger, un dédale de ruelles et de bâtisses surpeuplées où grouille la vie, le quartier d’enfance aussi d’Albert Camus. Lorsque Yaz naît, la guerre ne fait pas encore rage, c’est l’heure des premières rebellions, et des premiers massacres à Sétif en 1945… Ses années de jeunesse, il les passe loin de la capitale chez sa grand-mère, la sulfureuse Djeda, riche propriétaire qui règne sur son petit monde. Elle a assis sa prospérité sur le commerce et la prostitution, sur ses relations bien placées avec le pouvoir colonial en place, comme avec les chefs locaux. Dans ce monde clos régi par la mégère, Yaz est l’élu. Un enfant choyé, protégé par le harem, un enfant pourtant qui ignore tout de ses origines : qui est sa mère, qu’est-elle devenue ?

Avec « Rue Darwin », l’écrivain algérien Boualem Sansal plonge le lecteur au cœur même de l’histoire de son pays. Yaz, l’enfant devenu grand, n’est pas seulement cet homme errant en quête de ses origines, à la croisée des destins entre son propre devenir et celui de sa terre, il est ce fils qui dévide surtout l’histoire de l’Algérie. « L’enfant du néant et de la tromperie » revisite alors tous les faits et méfaits de son existence qui le conduisent à retrouver celle qui est supposée être sa mère. Dérive personnelle, impasse collective ? En tentant de percer le mystère de sa naissance, d’élucider les zones d’ombres de sa propre histoire, le romancier tente surtout de percer les raisons qui ont conduit l’Algérie au bord de la faillite : l’histoire d’une filiation sous le sceau de « la grande histoire tourmentée de l’Algérie, des années cinquante à aujourd’hui ».

Un roman de rage et de sang, d’amour et de haine mêlés pour une terre et un pays en proie au chaos identitaire, politique et social. Yonnel Liégeois

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Norah Krief, rouge chanteuse

Sous la houlette d’Eric Lacascade et de David Lescot, Norah Krief reprend des hymnes ouvriers et révolutionnaires, des chansons de combat qui résonnent comme autant d’appels à la révolte. « Revue rouge », au théâtre Monfort à Paris ? Du 7 au 13 janvier, un spectacle rock et ardent.

 

 

La voix chaude monte du fond de la scène, elle grandit et s’étire, gagnant peu à peu le public qui fait silence. « El pueblo, unido, jamas sera vencido ! », « le peuple uni, jamais, ne sera vaincu », reprennent en chœur les musiciens. Soudain vivante et disponible, la salle se met à vibrer sous les assauts poignants de cette chanson chilienne, devenue, de par le monde, un symbole des citoyens opprimés.

norah2La chanteuse Norah Krief, corset rouge sur pantalon de cuir noir, tenue de scène brandie comme un étendard, s’avance au-devant du public. Le micro haut, elle reprend de sa voix âpre ces chants prolétariens de lutte et de résistance écrits en d’autres temps, d’autres lieux soumis à l’oppression. Une heure de concert électrique, guitares vrombissantes, la scène parcourue le poing levé comme on marche vers la victoire. Au répertoire, des chansons d’union contre la misère signées Bertolt Brecht (« Le front des travailleurs »), des textes du chansonnier Monthéus (« La grève des mères ») ou de Léo Ferré (« Les anarchistes »). Mais aussi d’autres chants moins connus, des hymnes populaires tombés dans l’oubli, tel ce « Chant de bataille » joué sur un air martial. Autant d’appels à la résistance et à la fraternité ouvrière ressurgis du passé, mis en scène par Eric Lacascade et sous la direction musicale de David Lescot.

C’est enfant, lors d’une colonie de vacances, que la chanteuse découvre certains de ces airs. « Un souvenir fort et doux, solidaire, que j’ai toujours porté en moi », se remémore-t-elle. « Tous ces textes ont en commun d’être révolutionnaires. Les gens qui ont écrit, chanté et mis en musique ces chants étaient porteurs d’utopies ». L’envie de partager avec le public ces textes de combat et de les faire entendre au présent fait naître le spectacle « Revue rouge », conçu au Théâtre National de Bretagne à Rennes. Le public applaudit, debout. Cyrielle Blaire

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Bodin, seul au travail

Par le truchement de la scène, Jean-Pierre Bodin est de retour à Chauvigny. Pour nous conter l’authentique tragédie qui se déroula à l’usine de porcelaine Deshoulières : le suicide de Philippe Widdershoven, le directeur informatique et délégué CGT de l’entreprise. Entre rire et émotion, « Très nombreux, chacun seul » donne à entendre la parole quotidienne des salariés.

Bodin4Crinière blanche et bouclée, visage de jeune premier, le dénommé Bodin a quitté sa jaquette de musicien, celle du « Banquet de la Sainte Cécile« , pour la salopette de travail ! Sans prise de tête, avec humour souvent, tendresse et émotion toujours, le conteur s’est emparé cette fois d’une matière scénique très particulière : le monde de l’entreprise et ses mutations, de l’ère paternaliste aux nouveaux modes de management, de la productivité aux comportements mortifères.

« Très nombreux, chacun seul » s’appuie sur des paroles recueillies au fil de rencontres avec des travailleurs de Saint Junien, Niort, Châtellerault et, à Chauvigny, petite ville de la Vienne et siège de l’ex-entreprise Deshoulières, celles des anciens collègues de Philippe Widdershoven. En mars 2009, il se donnait la mort, dénonçant dans une lettre le harcèlement dont il était victime et réclamant que son geste soit reconnu comme accident du travail. A la découverte du tragique fait divers, la réaction du comédien est évidente, « la question de la souffrance au travail s’impose alors comme incontournable ». Avec la complicité de Jean-Louis Hourdin (metteur en scène) et d’Alexandrine Brisson (cinéaste), la recherche s’affine et se précise, la collecte de textes d’auteurs (Simone Weil, François Bon, Bertolt Brecht…) s’ajuste aux paroles populaires et ouvrières, surtout la rencontre avec Christophe Dejours (psychiatre et psychanalyste, chercheur au CNAM, le Conservatoire national des arts et métiers) s’avère déterminante. Le spécialiste de « la souffrance au travail » accepte d’être filmé pour que sa parole d’expert vienne éclairer le récit. Un récit donc à voix multiples, à la démarche ludique et festive de Bodin s’intercalent à épisodes réguliers les interventions claires et fondées de Dejours, encravaté et sobrement filmé.

Bodin7Point de compassion morbide avec Jean-Pierre Bodin, pas de discours lénifiant sur les méchants patrons et les pauvres ouvriers, avant tout un regard bienveillant sur l’humaine condition ! On songe plus à Hugo qu’à Zola, à la chanson de Jacques Brel où l’on rit et l’on danse aussi à l’heure de la mort, du deuil et de la souffrance… Comme premier sursaut de révolte et d’espérance pour oser crier enfin « plus jamais çà » : plus jamais perdre sa vie au travail en croyant la gagner, plus jamais accepter des cadences infernales au détriment de sa santé, plus jamais sombrer dans l’isolement des évaluations personnalisées au mépris de la fraternité et de la solidarité !

Ni Bodin, ni Dejours ne sont dupes : il n’y a pas de fatalité, si l’entreprise est devenue un enfer pour l’autre, partenaire ou collègue, nous en sommes aussi acteurs et complices ! Par notre silence devant le harcèlement que subit notre voisin d’atelier ou de bureau, la peur de l’affrontement avec la hiérarchie, notre crainte d’être la prochaine victime.Bodin3 Pour preuve, ce désopilant « cabaret du scandale » orchestré par Bodin le clown qui nous conte avec un humour acidulé les règles des « nouveaux managements » pour ne point penser la souffrance, ce crabe hideux qui ronge la conscience de chacun.
Qu’on ne s’y trompe point : « Très nombreux, chacun seul », selon la formule pertinente de Christophe Dejours, est d’abord poing d’espérance pour armer les consciences. Au théâtre du Soleil, un spectacle de salubrité publique ! Yonnel Liégeois

A l’issue des représentations : le 05/01/16, rencontre avec la FNSAC-CGT (Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle); le 06/01/16, rencontre-débat avec Christophe Dejours et Benoît Hamon (l’ancien ministre de l’Éducation nationale et député des Yvelines se bat pour que le « burn-out » soit reconnu maladie professionnelle).

Représentation le 16/01/16, à 18h, au Théâtre Sénart, scène nationale.

« Essayons !
La geste du geste
Un poème hommage à l’ouvrage de l’ouvrier
Sur la dignité du travail
Sur la fierté d’être précis et le précieux du faire
Sur le bonheur d’être par son action utile et au cœur de la communauté,
indissociablement lié à elle
Sur la fraternité aujourd’hui oubliée : l’autre est nuisance dit-on
Sur l’espoir de retrouver un vrai et juste temps, un vrai et juste espace pour que se
développent les choses humaines.
Un chant joyeux contre ceux qui bafouent le vivant. Se dresser avec des poèmes, des
pensées, des chants, des images de vraies vies et de la musique, pour que cesse
l’arrogance de ceux qui détruisent la pensée, l’âme, le cœur et le corps des femmes et
des hommes ».
Jean-Louis Hourdin

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Calais, la question migratoire à vif

Répression policière, bagarres interethniques, drame des naufragés, construction d’un mur de la honte, prises d’assaut des camions de transports, Calais ne cesse de revenir à la une de l’actualité. Entre solidarité et lassitude, compassion et rejet face à des problèmes qui les dépassent, comment la population, les travailleurs du port, les associations humanitaires ou syndicales affrontent-t-ils ces réalités contradictoires ?

 

 

Calais en cet automne 2015, c’est un étrange spectacle que ce ballet de migrants qui se glissent entre les camions à l’arrêt ou en partance pour la Grande-Bretagne. Là où les poids-lourds circulent, les ronds-points sont peuplés d’ombres à l’affut du moindre ralentissement dont ils pourraient profiter pour se faufiler dans la remorque ou, plus rarement et plus dangereusement aussi, s’accrocher sous les essieux. Une pratique qui a provoqué de terribles accidents.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Fred, un routier de Calais qui stationne dans sa cabine, est un habitué. « Bonjour, England ? » demande l’un des réfugiés. « Non ! » répond Fred en souriant. L’agressivité n’est pas de mise. « Je n’ai jamais été confronté à de violence et pourtant je fais toutes les semaines des allers et retour pour l’Angleterre. Nous sommes obligés de mettre des câbles sous les bâches pour éviter qu’ils n’entrent par là. Souvent, ils arrivent à passer par le toit. Ils découpent la toile avec un cutter et referment avec des lacets. S’ils l’oublient, ils se font repérer, parce la toile va être battue par le vent ». Malgré sa bonhomie, Fred assure que la situation lui crée beaucoup de stress. « On risque des accidents, surtout quand ils déboulent sur l’autoroute, la situation peut dégénérer. Quand les agents des UK Border en trouvent dans le camion, c’est 2100 euros d’amende par personne. Le chauffeur risque donc aussi sa paie. Aujourd’hui, on leur dit bonjour, mais demain on ne sait pas ce qui se passera ». Fred ne voit qu’une solution à long terme, « il faut leur donner des papiers pour qu’ils puissent traverser ».

Au camp Jules Ferry, qu’on appelle la nouvelle « jungle », les tentes se dressent les unes à côté des autres, ou disséminées sous la pluie et le vent. Étrangement, des boutiques clandestines ont été construites avec des caisses et des sacs plastiques. On y vend des conserves, des boissons gazeuses et autres produits de première nécessité. Instinctivement, on sent qu’au sein même de la misère extrême une organisation informelle s’est constituée. Et probablement s’impose-t-elle par la force aux plus démunis ou encore aux derniers arrivés. Les plus chanceux ont un abri, d’autres vont et viennent sans qu’on sache vraiment où ils se dirigent. Beaucoup n’ont pas de vêtements adaptés.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

A 17 heures, chaque jour, a lieu une distribution de repas chaud. Quelque 2800 repas furent servis le jour où nous étions sur place. Ils viennent de très loin, à pied, pour faire la queue, et malheur à qui tenterait de doubler son voisin… Les conflits entre communautés sont fréquents et les organisateurs ont visiblement beaucoup de difficultés à faire régner un semblant de discipline. Les militants des associations humanitaires sont souvent découragés, voire épuisés face à des missions qu’ils ne sont en capacité de gérer. « Il en vient de plus en plus et nous sommes débordés » reconnaît Samira du centre « La Vie active ». Pourquoi de plus en plus ? Elle fait ce terrible constat, « avec les beaux jours, la traversée de la mer est plus facile… »

Qui sont ces migrants ? Curieusement, ce ne sont pas forcément les plus misérables dans leurs pays, ceux-là probablement n’ont même pas les moyens de fuir. Enock, jeune éthiopien, accepte de nous raconter son histoire. « J’ai mis deux mois pour venir ici. Pour 3000 dollars, ma famille a emprunté la somme en gageant sa maison. Des soldats libyens nous ont entassés à treize dans une voiture et nous avons traversé le désert avec juste un peu de pain et une gorgée d’eau par jour. Puis, nous avons atteint l’Italie par la mer. Ils nous ont traités comme des animaux, un de mes amis est mort en route. Sa famille a donc non seulement perdu un fils, mais aussi sa maison, car ils ne pourront pas rembourser la somme empruntée pour les passeurs. Et moi, je n’ai pas d’autre choix que d’aller en Grande-Bretagne pour leur envoyer de l’argent… »
Jacky Hénin, ancien maire PCF de Calais, explique qu’un migrant en Grande-Bretagne peut faire vivre une vingtaine de personnes au pays. Or, du fait de la désindustrialisation, Calais est une ville économiquement sinistrée : dans certains quartiers, 20% à 40% de la population est au RSA ou au chômage. Une concentration de difficultés économiques et politiques aux propriétés détonantes. « Comme toutes les villes portuaires, nous sommes confrontés à des migrations économiques mais ici, du fait d’une longue histoire coloniale, se concentrent les effets des envolées guerrières et des réseaux de passeurs orientés vers la Grande Bretagne. Les Britanniques n’appliquent pas les accords de Schengen et permettent le travail au noir. Pourquoi n’applique-t-on pas des mesures collectives au niveau européen ? Ces personnes sont à la recherche d’une vie digne ». La désindustrialisation de cette ville de 72 000 habitants, avec son corollaire de perte des traditions ouvrières, pèse lourd aussi dans le paysage actuel. « Calais comptait 650 fabricants de dentelle, employant 36000 personnes il y a un siècle », commente Jean-Pierre Lefebvre, le responsable de la CGT locale. « Elle ne compte plus que quatre fabricants pour 400 à 500 salariés. Du point de vue industriel, il reste Schaeffer, une entreprise automobile de 420 salariés, Graftech et l’usine Tioxide, qui est menacée de fermeture. 17% de la population est au RSA. « My Ferry Link » qui employait jusqu’à 1600 salariés, n’en compte plus que 650 avec la Scop Seafrance, et celle-ci est menacée par une décision de l’autorité de la concurrence britannique. En tout, Calais a perdu 3000 habitants depuis 2010. Si rien n’est fait, ce sera la misère ! » Paradoxalement, c’est pourtant la présence des migrants qui permet de donner du travail sur le port. Et ce pas seulement pour les magasins de bricolage, grands fournisseurs de pinces coupantes …

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Actuellement, et depuis fin 2014, un grand chantier de prolongation des murs grillagés surmontés de barbelés est en cours d’édification. Son financement, assuré par les Britanniques, est loin de faire l’unanimité. Sur place, on l’a déjà baptisé « le mur de la honte » et des associations ont organisé des manifestations pour protester contre ce procédé. La Chambre de Commerce et d’Industrie de Calais prétend toutefois qu’il permettra de limiter la perte du chiffre d’affaires du port liée à la présence des migrants. L’argument est plutôt douteux dans la mesure où les rares transporteurs qui souhaitent éviter Calais pour se rendre en Grande-Bretagne doivent faire un détour de 250 km, ce qui n’est guère économiquement rentable. Une solution similaire a cependant été adoptée dès 2002 autour des voies de chemins de fer qui empruntent le tunnel, avec l’appui technique de l’Otan.
Philippe Vonderbeke, le patron des cheminots CGT à Calais, explique toutefois que la sécurisation du tunnel a eu un impact positif. Plusieurs accidents avaient créé de véritables traumatismes parmi les cheminots avant 2002. La situation ne pouvait pas s’éterniser et il avait lui-même porté cette revendication. « On m’a reproché cette position à l’époque, mais je ne faisais qu’expliquer ce que nos vivions ». De fait, le problème n’a pas été résolu pour autant, mais simplement déplacé vers l’autoroute A16 où les migrants mettent en danger leur vie et celles des automobilistes. Que faudra-t-il sécuriser encore après l’A16 ? A l’évidence, ce type de solution n’en n’est pas vraiment une, d’autant qu’en décembre dernier un groupe de 300 personnes a forcé les barrières déjà posées. Ils démontraient ainsi que rien ne pouvait empêcher un mouvement de masse organisé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

« Nous avons affaire à des gens qui ont connu la guerre et les pires difficultés pour arriver jusqu’ici. Par beau temps, on voit les côtes anglaises, c’est le but de leur voyage. Ce ne sont donc pas quelques grillages qui vont les arrêter », explique Hervé Caux, le secrétaire général de la CGT du port. Dès lors, quelles solutions adopter ? Une escalade sécuritaire, avec des mesures telles que l’armement des agents ou l’élargissement du périmètre de surveillance du port – des pressions en ce sens existent parfois de la part de certaines CCI – ne sauraient être acceptables pour les personnels. Ils se retrouvent cependant en première ligne dans l’injonction contradictoire de détecter un maximum de clandestins, avec les questions éthiques que cela induit. Ils sont responsables des marchandises et de l’impact économique des vols et dégradations. On leur explique que leur travail doit aussi assurer la viabilité économique des compagnies. Mais les salariés reconnaissent volontiers être confrontés à des enjeux qui les dépassent. « En fait, nous sommes dans une situation délicate parce que nous avons des valeurs humaines, et nous avons à faire face aux effets d’une situation mondiale que nous subissons, alors on s’adapte », poursuit Hervé. Loonis Raynald, employé à la sûreté du port, remarque cependant une évolution dans son travail. « Depuis trois ou quatre ans, nous n’avons plus affaire à la même population ni au même état d’esprit. Avant il s’agissait de gens en détresse qui pensaient trouver de l’argent et du travail en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, ce ne sont plus des Kosovars, mais des Érythréens, des Soudanais, des Syriens, des Éthiopiens ». Cette situation nouvelle est issue de la guerre en Libye. L’effondrement de ce pays producteur de pétrole – et relativement riche dans le contexte régional – a eu pour effet de mettre au chômage de nombreux travailleurs subsahariens. De plus, le régime de Kadhafi assurait un blocage des flux, qui désormais n’existe plus. Il résulte du conflit un inextricable chaos où se sont organisées des filières de passeurs et de marchands d’hommes.

Tony Hautbois, secrétaire général de la fédération CGT des Ports et Docks, décrit une situation insupportable. « Nous dénonçons une situation géopolitique qui nécessite une action des pays européens contre les filières de passeurs et des moyens pour apporter les secours aux embarcations en danger. Notre fédération plaide aussi pour que l’ONU mette en place un plan de secours humanitaire et une conférence internationale sur la paix ». Dans le même temps, le leader syndical reconnaît que les enjeux dépassent les salariés qui sont directement au contact des migrants. « Les situations rencontrées ressemblent à de l’esclavage, mais d’un autre côté les salariés qui travaillent sur le port voient augmenter le niveau de dangerosité auxquels ils sont confrontés ». D’où la contradiction entre la nécessité de porter assistance à la détresse humaine et la réalité d’une violence croissante. « Le problème s’est aggravé avec l’arrivée de nouveaux migrant dont les activités sont instrumentalisés par des réseaux mafieux et le pillage. Nous ne sommes plus dans le cadre de la simple violence sociale ».

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Chaque jour à Calais, 3 200 camions sont contrôlés. 670 femmes et hommes du port font leur travail avec toute l’humanité dont ils sont porteurs. Environ 200 migrants sont repérés quotidiennement, on estime à autant le nombre de ceux qui arrivent à passer les mailles du filet. La plupart du temps, cela se passe bien. « On les remet à la PAF, la police des frontières, et certains nous disent « à demain ! ». Kevin Joly, agent de sûreté, explique bien savoir qu’il n’est pas facile d’avoir pour mission de briser les espoirs de ceux qui misent tout pour passer une frontière. Il rappelle aussi que son travail, ce n’est pas que cela. « Un jour, j’ai découvert une famille de Syriens dans un camion frigorifique. Il y avait des enfants de 6 et 7 ans. On leur a donné des couvertures, des boissons chaudes. Sans nous, ils ne seraient pas arrivés ».

Kevin en parle avec émotion, il sait que c’est grâce à son travail bien fait que des vies ont été sauvées. Régis Frutier, photos Bapoushoo.

 

Migrants : une responsabilité d’État
Lors d’une récente conférence de presse, la Confédération européenne des syndicats (CES) a mis les gouvernements des états membres de l’Union Européenne devant leurs responsabilités.
« L’UE a le devoir de répondre collectivement et de façon responsable à la crise humanitaire en Méditerranée, pas seulement pour les personnes qui se noient en mer, mais aussi pour les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants désespérés qui prennent tous les risques pour fuir pauvreté et conflits en Afrique et au Moyen-Orient et trouver refuge en Europe ». Pour la CES, l’UE est confrontée à une crise humanitaire d’une ampleur sans précédent. « Sa réponse doit être ferme et humanitaire ».
La CES souligne encore qu’un des meilleurs moyens de faire en sorte que les migrants soient les bienvenus dans les villes européennes est « de s’assurer qu’ils bénéficient du même salaire et des mêmes conditions de travail que les travailleurs locaux et que les employeurs ne les exploitent pas pour faire baisser les salaires ».

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Le MACVAL, l’art en cœur de ville

Inauguré en novembre 2005, le MACVAL s’est imposé depuis comme une institution incontournable. Musée d’art contemporain implanté en banlieue, à Vitry-sur-Seine, il s’emploie à mettre le meilleur de la création actuelle à la portée du plus grand nombre. A l’heure de son dixième anniversaire, visite guidée.

 

 

 

Lorsque vous apercevez la « Chaufferie avec cheminée » de Jean Dubuffet, vous touchez au but ! Depuis 1996 en effet, la gigantesque sculpture polychrome de 14 mètres de haut trône au milieu de la place de la mac1Libération à Vitry-sur-Seine pour annoncer à tous que se trouve là un lieu consacré à la création contemporaine. Contrastant singulièrement avec la monumentale sculpture, le bâtiment du musée aurait plutôt tendance à se fondre dans le paysage. Il impose une présence discrète, se mêlant au tissu urbain, non sans élégance.

Certains esprits chagrins, ou mal intentionnés, lui reprochent cette discrétion qui refuse la monumentalité. Il faut au contraire savoir gré à Jacques Ripault, l’architecte, d’avoir conçu un bâtiment non pas pour se faire plaisir, ce qui est trop souvent le cas, mais en pensant avant tout à ceux, artistes et visiteurs, pour qui il est construit : les salles du musée sont vastes, spacieuses ! Faites pour accueillir les œuvres les plus inouïes, idéales pour les déambulations, promenades et autres flâneries.
Avant d’entrer dans le musée proprement dit, il est bon et doux d’aller faire un tour dans le magnifique jardin, ouvert au public, vous y croiserez quelques œuvres aussi monumentales qu’énigmatiques. Puis, entrez dans le hall. Certains lieux parisiens dévolus à l’art contemporain cultivent avec une certaine perversité l’art subtil de l’intimidation. Le visiteur a l’impression d’y être un intrus, un gêneur. Rien de tel au MACVAL, le Musée d’Art Contemporain du Val de Marne. Dès le hall, on se sent dans un lieu ouvert, ouvert sur la ville et ouvert à tous. Et l’on sent en même temps un lieu original, doté d’une vraie singularité et, malgré sa jeunesse, riche déjà de ce

Co MACVAL. Christian Boltanski, "Monument".

Co MACVAL. Christian Boltanski, « Monument ».

qu’on peut appeler une histoire. Une histoire qui commence en 1982, quand le Conseil général du Val-de-Marne décide de créer le FDAC, le Fonds départemental d’art contemporain. Michel Germa, ancien résistant, ouvrier typographe et militant communiste qui présidait alors le Conseil général, a eu, dans cette initiative en faveur de la création contemporaine, une importance qu’on ne saurait exagérer. Il a impulsé une politique ambitieuse et, fort des conseils éclairés du critique d’art Raoul-Jean Moulin, le département s’est donc lancé à partir de 1982 dans une politique d’acquisition ambitieuse. Et, on peut le constater aujourd’hui, tout à fait judicieuse.

En 1990, la collection départementale avait atteint une importance telle que la décision fut prise de la création d’un musée. En 1997, Catherine Trautmann, alors ministre de la Culture, acceptait de soutenir le projet. En 2003 la première pierre était enfin posée. Le 15 novembre 2005, quand le musée fut inauguré, les émeutes en banlieue faisaient la une de tous les journaux. Une première exposition fut consacrée à l’un des plus importants peintres contemporains, Jacques Monory. Suivirent d’autres grandes expositions, comme celle consacrée en 2006 à Claude Lévêque ou celle, mémorable, conçue en 2010 par Christian Boltanski.
En 2007, le musée organisait sa première résidence d’artiste en invitant la jeune indienne Shilpa Gupta. En effet l’une des caractéristiques du MACVAL est d’être à la fois un musée, aujourd’hui riche d’environ 1200 œuvres, un site où se constitue et se conserve la mémoire de la création artistique des soixante dernières années, et un lieu ouvert sur la création en train de se faire. De nombreux musées d’art contemporain

Co MACVAL. Esther Ferrer

Co MACVAL. Esther Ferrer

hésitent à associer les artistes vivants à leur démarche. Au MACVAL, on pourrait dire que cette association est un credo et une évidence. En effet, non seulement des artistes vivants sont appelés régulièrement à venir présenter leurs œuvres et à concevoir eux-mêmes les expositions de leurs œuvres, mais on demande également à des artistes d’aujourd’hui d’intervenir dans la présentation des collections permanentes du musée.

Ce genre d’initiatives originales, le dynamisme remarquable de l’institution, une politique de médiation particulièrement ambitieuse et efficace pour s’adresser vraiment à tous et pour offrir à tous le meilleur : tout cela tient beaucoup à l’action de l’équipe du musée et de la conservatrice en chef des collections, Alexia Fabre. Un exemple de réussite atypique ? En 2011, était programmée une grande exposition intitulée « Itinéraire bis » sur le thème des vacances. Soixante-dix œuvres, appartenant toutes à la remarquable collection du musée, proposaient un regard pertinent ou impertinent, faussement convenu ou franchement décalé sur le thème des vacances. De la Libération à nos jours, les artistes n’ont cessé de s’interroger sur ce que Goldoni appelait « la manie de la villégiature ». Guinguettes des bords de Marne ou Tour de France cycliste, piscine et camping, châteaux de sable et amours de vacances : autant de thèmes abordés avec une naïveté feinte ou un humour parfois grinçant !
En cette année anniversaire, le MACVAL ne déroge pas à la règle. Avec « L’effet Vertigo », selon sa conservatrice, « le musée invite le public à interroger ce qui constitue sa relation à l’œuvre et à l’histoire, ce qui nourrit et oriente son regard, cette part de création, cet espace de la pensée qui appartiennent à chacun ». Les quelques 70 œuvres, toutes issues du fonds propre au musée, sont présentées dans un double mouvement qui implique rapprochement et éloignement. Un effet singulier, inspiré du procédé filmique inventé par Alfred Hitchcock en 1958 dans

Co MACVAL. Stéphane Thidet, "La crue".

Co MACVAL. Stéphane Thidet, « La crue ».

« Vertigo », « Sueurs froides » le titre français, afin d’évoquer le vertige que ressent Scottie (James Stewart) dans le fameux escalier de la tour ! Si l’artiste est inscrit dans l’histoire, l’histoire de l’art d’abord, il l’est encore plus dans celle qui est commune à chacun, l’Histoire humaine : celle des conquêtes, des accords de paix, des progrès technologiques, des avancées médicales, des idéaux politiques, des modes de gouvernance… « C’est donc le sujet de l’interprète qui est ici au cœur des œuvres et qui interpelle dans un même mouvement celui qui regarde et qui fait exister toute œuvre d’art », commente avec enthousiasme Alexia Fabre.

Avec près de 70 000 visiteurs par an en 2014, dont environ 65 % originaires du Val-de-Marne et 15 % de Parisiens, le MACVAL affiche une belle réussite. Voire une réussite remarquable, si l’on songe à la quantité de musées, galeries, lieux d’expositions offerts à l’appétit du public dans Paris intra-muros. Que l’on soit sujet au vertige ou non, amateur d’art éclairé ou pas, il semble donc avoir sonné le moment idéal, à l’heure de son dixième anniversaire, pour (re)découvrir ce musée singulier, étonnant et si attachant. Karim Haouadeg, critique à la revue Europe

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Le Méliès à Montreuil, premier cinéma d’Europe

Le 19 septembre 2015, fut inauguré à Montreuil (93) le « Méliès », agrandi et rénové. Qui s’affiche, au lendemain de sa nouvelle implantation, comme le plus grand cinéma d’Europe classé « Art et essai » : six salles et 1120 fauteuils offerts aux passionnés du septième art.

 

 

Dans le vaste hall lumineux, suspendue au plafond, une gigantesque planète s’offre à la vue… Un clin d’œil appuyé au génie du cinéma qui fit de Montreuil sa terre d’élection, Georges Méliès, et à son fameux film « Le voyage dans la lune » réalisé en 1902 !
Melies2En cette mi-septembre, après une longue bataille juridique et technique, la vaste coque translucide du nouveau Méliès trône donc au cœur de ville, place Jean-Jaurès, entre la mairie et le Centre dramatique national. Un pôle culturel de grande ampleur pour cette ville de banlieue, sise en Seine-Saint Denis, au riche passé industriel et artistique, une alternative crédible et osée aux multiplexes commerciaux qui proposent popcorn et pellicules à profusion… Des tarifs attractifs, une programmation diversifiée et surtout un label « Art et Essai » qui en fait la grande originalité ! « Dans ces moments de crise, nous avons plus que besoin de la culture », déclarait Patrice Bessac, le maire de la cité ouvrière, lors de l’inauguration, « le Méliès est un flambeau de l’esprit de Montreuil et une œuvre collective ».

Et Stéphane Goudet, le directeur artistique du cinéma, de confier combien distributeurs et réalisateurs sont enthousiastes à l’ouverture de ce nouveau lieu, « ils veulent tous passer leurs films au Méliès ». Un « cinéma public », tel qu’affiché à la devanture du nouveau complexe, le plus grand cinéma « Art et essai » d’Europe, confronté à un pari osé : attirer entre 250 000 à 300 000 spectateurs à l’année pour assurer sa pérennité !

Alexie Lorca l'adjointe à la culture, Patrice Bessac le maire de Montreuil avec l'arrière petite-fille de Georges Méliès.

Alexie Lorca l’adjointe à la culture, Patrice Bessac le maire de Montreuil avec l’arrière petite-fille de Georges Méliès.

« Ce n’est pas gagné d’avance », reconnaît le fin connaisseur du septième art. « Nous allons être un contrepouvoir à un système qui donne la visibilité à deux films par semaine tout en en jetant quinze à la poubelle. Nous voulons toucher toutes les couches de la population, tous les publics sont bienvenus au Méliès ».

Lors de l’inauguration, François Aymé, le président de l’A.F.C.A.E., l’Association française des cinémas Art et Essai, n’a pas manqué de souligner publiquement l’enjeu de l’événement. Selon lui, un « Méliès » rénové, modernisé et aux capacités d’accueil surmultipliées contribue au renforcement des missions qu’un tel label cinématographique s’est assigné : la défense du pluralisme des lieux de diffusion cinématographique d’abord, indispensable au maintien de la diversité de l’offre de films et à l’aménagement culturel du territoire, le soutien du cinéma d’auteur ensuite, la formation des publics enfin, notamment des plus jeunes.

Six salles pour trois objectifs majeurs, le Méliès est désormais en orbite pour décrocher la lune ! Loïc Maxime
Cinéma Le Méliès, 12 Place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.58.90.13).

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De Desnos à Koltès, un théâtre riche d’émotions

La scène hexagonale explose de spectacles de grande qualité. Des planches du Français à celles de la Comédie de Saint Étienne, de Chaillot à L’épée de bois, de l’Odéon au Dejazet, de la Comédie des Champs-Élysées à L’Atelier… A l’affiche, Strindberg et Koltès, Desnos et Vinaver, Miller et Molière, Morel et Michalik : que du beau monde au balcon !

 

 

 

Ils sont là, les deux « monstres sacrés », comme les surnomme avec affection Arnaud Meunier, le jeune metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne. Planqués derrière la façade de la maison, prêts à s’étriper dans le jardin, Catherine Hiegel et Didier Bezace ! Deux bêtes de scène qui s’emparent avec gourmandise et gouleyance du « Retour au désert » de Bernard-Marie Koltès, un frère et une sœur qui se disputent la propriété du lieu sur fond de guerre d’Algérie, dans une ambiance familiale qui fleure bon la province profonde, au cœur d’une société de petits bourgeois parvenus et bien décidés à défendre leurs intérêts dans une cité et une France dont les certitudes se fissurent au cœur d’un conflit

Co Sonia Barcet

Co Sonia Barcet

fratricide : Français de métropole et Français d’Algérie, autochtones et immigrés, européens et arabes… Les répliques fusent, les claques pleuvent, l’OAS veille, la folie squatte le plateau, les cafés arabes explosent, l’humour aussi !
Koltès connaît bien son petit monde, lui l’enfant de Metz et fils de militaire. « J’avais douze ans au temps de la guerre d’Algérie, mon collège était au cœur du quartier arabe », raconte le dramaturge. C’est à cet âge que tout se décide, « en ce qui me concerne, c’est probablement cela qui m’a amené à m’intéresser davantage aux étrangers qu’aux Français. J’ai très vite compris que si la France vivait sur le seul sang des Français, cela deviendrait un cauchemar, quelque chose comme la Suisse ». Un an avant sa mort, il écrit en 1988 « Le retour au désert ». Une œuvre montée aussitôt par Patrice Chéreau, son compagnon de route artistique, avec Jacqueline Maillan et Michel Piccoli : un triomphe ! Comme le sera, à n’en pas douter, la prestation du couple Hiegel-Bezace au cours de la longue tournée qui débute. Le génie de Koltès ? Avoir traité un sujet grave, l’accueil de l’autre ou de l’étranger, avec une incroyable et explosive dose d’humour. Une distribution éblouissante, une mise en scène étonnante, certainement l’un des spectacles majeurs de la saison.

pereAu même titre que « Père » d’August Strindberg, mis en scène par Arnaud Desplechin à la Comédie Française ! Encore une histoire de famille, et de militaire, où père et mère se disputent l’autorité et l’éducation de leur fille. Un huis-clos étouffant, dans cette version conjugale de « vipère au poing » avant l’heure… Là-aussi, les répliques fusent, assassines, là-encore la folie guette et s’abat sur les personnages. Folie d’une mère prête à tout pour faire valoir ses droits, étonnant plaidoyer féministe à une époque où l’épouse n’a que la liberté de vaquer au bonheur domestique, folie d’un père dont l’autorité absolue, plus que la virilité, est bafouée au plus intime de son être. Anne Kessler et Michel Vuillermoz, deux autres « bêtes des planches », sont pathétiques de vérité dans les rôles-titres. La salle retient son souffle, la scène balbutie d’émotion : sommes-nous encore au théâtre tant la réalité semble l’emporter sur la fiction, sommes-nous au cœur de déchirures contemporaines qui hantent bien des couples face à la dictature de l’enfant ou des parents ? Strindberg visionnaire de la libération des sexes et des mentalités, Desplechin chef d’orchestre éclairé des tragédies intimes dans la simplicité et la nudité du plateau.
Et un autre couple, Pauline Masson – Gabriel Dufay, embrase les planches de Chaillot avec leur « Journal d’une apparition » : c’est beau, c’est fort, l’amour proclamé de Robert Desnos à sa dulcinée ! Un spectacle ciselé à la perfection, un duo d’acteurs qui irradie de présence par la seule force poétique du verbe. Sensualité des corps, ivresse des mots, là aussi l’amour semble folie quand la passion est à ce point débordante et dévorante. Robert et Yvonne, Robert et Youki, le « Journal d’une apparition » et « J’ai tant rêvé de toi » : deux figures de femme déterminantes dans la vie de Desnos, deux recueils-poèmes qui proclament à tout va combien seul l’amour, conjugal-fraternel-filial, est moteur de vie. Amour réel, amour rêvé, chair ou fantôme ? Peu importe au final, dans un pas de deux enivrant, et d’une beauté presque indécente face à la laideur de nos faubourgs, Masson – Dufay nous emportent dans une cascade de délires et d’émotions. A y noyer toutes nos illusions, à irriguer nos plus intimes passions.

Co Thierry Depagne

Co Thierry Depagne

Alors que c’est une cascade de sang qui inonde au final la scène des ateliers Berthier, Porte de Clichy… Avec « Vu du pont » la pièce d’Arthur Miller écrite en 1955, retraduite et mise en scène par le belge Ivo van Hove, l’Odéon fait fort ! L’histoire de deux immigrés italiens qui, faute de travail au pays, entrent illégalement aux États-Unis pour tenter de survivre, une histoire dont la modernité résonne étrangement à nos oreilles en ces temps perturbés. Là encore, des couples d’acteurs à forte personnalité, d’une extraordinaire présence sur le plateau, en particulier Charles Berling et Pauline Cheviller, Eddie et Catherine, le docker de Red Hook à proximité de Brooklyn et sa nièce. Un attachement viscéral de l’un pour l’autre, qui tourne à la tragédie lorsque la jeune fille décide d’épouser Rodolpho, le beau clandestin. Une pièce qui, au cœur de sa temporalité – l’immigration outre-Atlantique dans les années 50 – et des spécificités culturelles transalpines – le code de l’honneur et le poids de la parole donnée -, nous plonge dans la modernité la plus tragique : l’accueil de l’autre, la fuite de sa terre pour survivre à la faim et à la misère, le choc des cultures. Une œuvre d’une rare intensité, servie par une pléiade d’artistes de grand talent. Dans un dispositif scénique original, qui nous permet d’appréhender la complexité des tourments et des sentiments de chacun des protagonistes sous toutes leurs facettes.
Pour le public français, d’un côté une œuvre de Miller à découvrir et de l’autre un texte à redécouvrir, « L’avare » de Molière mis en scène par Jean-Louis Martinelli au Dejazet. Cet avare Harpagon, si avaricieux qu’il ne vous donne pas le bonjour mais vous le prête seulement, se présente sous les traits de Jacques Weber. Non pas donc un personnage chétif qui préfèrerait mourir de faim devant sa cassette plutôt que de s’en séparer, mais un maître de maison à la puissante carrure qui en impose à chacun par son physique… En élisant Weber dans le rôle-titre, étonnamment sobre à l’opposé de la démesure qui caractérise parfois son jeu, Martinelli porte un regard décalé sur cet emblématique personnage de comédie. Et si tout cela, en fait, n’était pas aussi risible qu’on le pense ? Avec, énigmatique baisser de rideau, cette volte-face qui bascule de la farce au tragique : la mort, au final, comme ultime remède à tous nos vices.

La mort, la fin d’un temps, la nostalgie de l’enfance… Avec « Hyacinthe et Rose« , l’un qui était coco et l’autre catho, François Morel nous plonge avec délices en cette époque insouciante où les enfants partaient encore en vacances chez leurs grands-parents ! Un regard amoureux, mais non sans guerres picrocholines, sur ces adultes déroutants pour le petit d’homme. Un spectacle plein de fraîcheur et de saveur, une adaptation du beau livre au titre éponyme que l’ancien de la bande aux Deschiens a publié quelques années auparavant. Un spectacle à voir en famille, au même titre que « Le cercle des illusionnistes » sorti de l’imaginaire fantasque d’Alexis Michalik et couronné depuis par trois Molières ! Une troupe virevoltante d’énergie, avec changements de costumes et de décors à vue, pour nous conter les tribulations de deux génies hors du commun, le magique Robert Houdin et son compère d’un siècle finissant, Georges Méliès. On saute à pieds joints, et avec grand plaisir, dans ce cercle des illusionnistes qui nous conduit de l’ère du kinétographe à l’invention du cinématographe. Avec tours de magie sur scène et projection de quelques films d’époque à la clef.

PhotoLot LaDemande21

Un moment de théâtre festif, avant de retrouver les tracas quotidiens et « La demande d’emploi » pour certains. Écrite à l’aube des années 70, la pièce de Michel Vinaver n’a rien perdu de sa pertinence. Bien au contraire, dans la mise à nu qu’il orchestre sur les planches de L’épée de bois, l’un des hauts lieux de la Cartoucherie si convivial et chaleureux avec les théâtres de l’Aquarium, de la Tempête et du Soleil, le metteur en scène René Loyon en dévoile les subtiles richesses et questionnements : comment vivre et réagir, se reconstruire et non se détruire, lorsqu’on est soumis au feu des questions incessantes d’un chasseur de têtes sans scrupules ? Chômage, perte d’emploi mais bien plus encore : perte d’identité et d’estime de soi, perte des repères et du goût à la vie… Dans un chassé-croisé infernal, les répliques fusent et s’emmêlent à l’identique de la vie des trois protagonistes, père-mère-fille, percutés en pleine crise économique autant qu’existentielle. « Cette pièce est une tentative pour faire sourdre l’évidence, tant en ce qui concerne l’individu que la famille, qu’il n’existe pas un dedans distinct d’un dehors, qu’il n’existe aucune intégrité possible », écrit Michel Vinaver en 1973. « L’homme n’atteint, à la limite, l’intégrité que dans le passage à la folie, au suicide, lorsque, la contradiction devenant insoutenable, il craque, il vole en morceaux ». Propos prémonitoires à une réalité aujourd’hui tragiquement coutumière, de la belle ouvrage scénique à voir de toute urgence.
Yonnel Liégeois

Le partenariat entre la Maison des Métallos (01.47.00.25.20) et l’UFM-CGT, l’Union fraternelle des métallurgistes, se poursuit en cette saison 2015-2016. Avec, pour l’heure, trois spectacles à tarif préférentiel (8€, au lieu de 14€, en déclinant à l’accueil le mot de passe UFM) : « Soulèvement(s) », « Sem’elles » et « Kyoto forever 2 ».

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Avec Jousse et Joulé, le travail à l’écran

En avant-première le 11/10/2015, le cinéma « Le Méliès » de Montreuil (93) projette « C’est quoi ce travail ? » de Luc Joulé et Sébastien Jousse. Après « Cheminots« , un second film où chacun est invité à dire son travail, les salariés d’une grande usine d’automobiles comme le compositeur Nicolas Frize en immersion au cœur des ateliers.

Chantiers de culture se félicite d’ouvrir ses colonnes aux deux réalisateurs. En attente des réactions, remarques ou critiques de chacun après projection. Yonnel Liégeois

 

 

 

« L’enfer des vivants n’est pas chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »
Italo Calvino, in « Les Villes Invisibles »

 

 

Film après film, notre recherche cinématographique semble nous ramener à cette obstination de plus en plus affirmée : filmer le travail vivant.

À travers cet acte de donner à regarder et écouter le travail en train de se faire – ici la production d’une usine d’emboutissage et la création musicale d’un compositeur – nous cest-quoi-ce-travail-imagecherchons à rendre sensible une lutte, qu’individus travaillant ou aspirant à l’être, nous partageons tous. Une lutte authentique, plus ou moins consciente, qui nous pousse à toujours vouloir mettre de nous-mêmes dans le travail. Aussi rébarbatif soit-il.

Une obstination très humaine, qui ne se résume pas à bien faire son travail ou à chercher à s’y sentir bien. Plutôt une inclination naturelle à faire les choses à notre façon, à trouver nos espaces de liberté, même dans les tâches les plus prescrites, d’investir la part de soi qui donne du sens. Au travail, au-delà d’y « gagner sa vie », nous voulons d’abord exister. Sans ce périmètre intime et « intouchable », le travail n’est plus alors qu’une coquille vide, un moyen de subsistance mortifère, un temps hors du temps, moment de vie hors de la vie.

Film après film, nous constatons une organisation du travail qui nie délibérément cette part vivante. Une fiction totalitaire qui, sous couvert de rationalité et d’impératifs de production, vide le travail de sa substance véritable. Aucune catégorie professionnelle n’y échappe.

En nous focalisant sur cette lutte, nous ne cherchons pas à éluder d’autres combats. Pendant les trois années de notre séjour, nous avons beaucoup discuté avec les salariés de l’usine. Malgré leurs efforts, les concessions, les résistances, leur inquiétude est grande sur la pérennité de l’activité.
Cette réalité sociale transparaît au fil des témoignages du film, mais elle n’en est pas le sujet. Pas plus que les difficultés pourtant réelles et quotidiennes de Nicolas Frize à faire vivre sa structure de création artistique. Le travail ne va pas de soi dans les usines. Pas plus que dans la musique contemporaine ou le cinéma documentaire de création.
Alors pourquoi s’obstiner à filmer le travail vivant alors que sa mise à mal semble partout à l’œuvre ?

cest-quoi-ce-travail-image_1Comme Italo Calvino qui cherche « au milieu de l’enfer ce qui n’est pas l’enfer », nous pensons qu’en filmant, en disant, en écrivant, en chantant le travail vivant, en le discutant publiquement, nous le rendons, peut être, plus difficile à tuer, nous offrant même l’opportunité de le réinventer.

C’est en tout cas l’occasion de se réapproprier collectivement cette part de nous-mêmes qu’est le travail vivant et d’y trouver, parfois de manière inattendue, une culture partagée. C’est pourquoi nous voulons donner à la sortie du film dans les salles de cinéma, la dimension d’un acte culturel, le point de départ d’une rencontre, d’une nouvelle parole plurielle et commune. Une parole vivante. Luc Joulé et Sébastien Jousse

Sortie nationale le 14/10/2015

 

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La bonne, les brutes et les croulants

Avec « Pour vous servir, les tribulations d’une gouvernante chez les ultra-riches », Véronique Mougin signe son premier roman. Drôle et mordant. La journaliste nous embarque dans le quotidien des domestiques et des ultra-riches.

 

 

Cyrielle Blaire – Comment est né « Pour vous servir…« , ce roman dont l’héroïne est une gouvernante?
Véronique Mougin – J’avais écrit pour le magasine Marie-Claire un papier qui s’appelait « le monde des riches vu de la chambre de bonne ». Des gouvernantes m’avaient raconté tellement d’anecdotes aussi incroyables que marrantes que j’ai trouvé dommage de m’arrêter là. richesCe roman, c’était l’occasion de parler des survivances des relations de classe, des inégalités sociales, des collusions entre riches et même du droit de cuissage. En France, on a toujours eu des riches et les riches ont toujours eu besoin d’être servis. Les gouvernantes doivent être dans l’anticipation permanente des désirs de monsieur et de madame, être psychologue, avoir une forte résistance au stress. Ce sont des métiers d’excellence, avec des exigences très élevées. Quand la maison est parfaite, la réception réussie, on ne voit pas le boulot.

C.B. – Cela se traduit par des journées sans fin ?
V.M. – On n’a jamais assez d’heures dans la journée pour terminer le travail à faire. En plus il leur est très difficile d’avoir une vie personnelle, car les gouvernantes sont logées chez leur patron. Les domestiques sont payés pour être invisibles, pour servir sans se faire remarquer. Ce sont des feuilles de plastiques : souples, transparentes et muettes. Le patron peut se défouler sur eux, les maltraiter verbalement, il faut absorber et attendre que l’orage passe. Ce métier, ça peut être le paradis ou l’enfer, et souvent c’est entre les deux. Quand cela se passe bien, les gens de maison se sentent honorés de défendre une certaine excellence. Et de temps en temps, des patrons font hériter des gens de maison. Sauf qu’il y a beaucoup plus de chances de se faire virer parce qu’on a abîmé l’argenterie de Madame que d’épouser Monsieur. A part le père de Liliane de Bettancourt qui a épousé la nurse anglaise, des contes de fée, je n’en connais pas. Dans une interview, Liliane Bettencourt a d’ailleurs dit qu’elle voulait faire exhumer la dépouille de la gouvernante pour la renvoyer en Angleterre. C’est dire la haine…

C.B. – Il y a un certain mépris de classe ?
V.M. – Il y a les remarques condescendantes, le mépris de classe. Certains patrons n’adressent jamais la parole à un employé. Et il y a des choses que je ne pouvais pas inventer dans mon roman : la réalité dépassait la fiction ! Comme ce patron, revenant tout trempé et plein de boue de la chasse, qui se déshabille entièrement devant la gouvernante comme si elle était un meuble. Cela rappelle ce que disait la Pompadour à sa gouvernante : « Le Roi et moi, on se sent tellement bien avec vous, vous êtes comme un chien ou comme un chat ».

C.B. – Dans votre roman, certains employeurs apparaissent en décalage complet avec le réel…
VéroV.M. – Une dame qui ne sortait jamais du château était extrêmement fière de raconter à tous ses visiteurs qu’elle était allée au marché et en avait ramené un pot de confiture. C’était si « exotique » ! Ces gens là vivent dans un milieu très fermé, les seuls gens de milieu modeste qu’ils sont susceptibles de fréquenter sont leurs employés. Les grandes fortunes sont des catalyseurs de folie, elles font fleurir tout un tas de névroses. Une gouvernante m’a raconté que dans une maison, il y avait des caméras de vidéo partout. Il y a chez les puissants une peur qu’on les vole, qu’on les trahisse, qu’on les arnaque, que tout ça se retourne… Propos recueillis par Cyrielle Blaire.
Du « Journal d’une femme de chambre » d’Octave Mirbeau (1900) aux « Bonnes » de Jean Genet (1947) tiré du drame des sœurs Papin, les domesticités ont inspiré les romanciers du siècle dernier et captivé l’attention du public. Au cinéma de nombreux films – « Gosford Park » de Robert Altman, « Les blessures assassines » de Jean-Pierre Denis ou encore « La cérémonie » de Claude Chabrol – s’en sont fait écho. Père de la psychopathologie du travail, Louis Le Guillant publiera quant à lui en 1961 une étude de référence sur le pouvoir pathogène de la condition domestique.

Véronique Mougin n’est pas une inconnue pour les lecteurs de Chantiers de culture. Journaliste, elle est l’auteure de documents remarqués, et fort bien documentés, sur le monde de la pauvreté et ceux que l’on nomme SDF. Elle a signé l’émouvante biographie de Brigitte, une femme bien sous tout rapport qui se retrouve à la rue du jour au lendemain. Une plume attachante et juste, sans le pathos convenu qui pervertit tant de récits et témoignages. Une romancière, désormais, qui n’a pas le sentiment de trahir sa parole en quittant le monde des petits et des pauvres pour s’aventurer du côté des riches et des grands. Et nous en dresser un tableau épique et cocasse. Qui nous révèle surtout, dans « Pour vous servir… », une facette cachée de son talent : une plume alerte et d’une force comique irrésistible pour nous narrer les tribulations de Françoise, une gouvernante aux propos vraiment décapants. A lire au salon comme à l’office ! Y.L.

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Le petit bouquiniste du bout du monde

À Vialas, un village de 450 habitants suspendu aux pentes du Mont Lozère, Dominique Delafontaine nous accueille dans sa « Petite Bouquinerie ». Il feuillette pour nous quelques pages d’une vie marquée par l’amour fou des livres et de la lecture.

Il ne supportait plus de vivre en ville. Son travail au sein d’une association au service des personnes handicapées le comblait pourtant. Il s’y donnait à fond, avec bonheur ! Mais la ville ! La grande ville ! Décidément, ça ne passait pas. Aussi, un matin dont il ne précise pas s’il était beau, bref, un certain matin, Dominique Delafontaine se décide. À tout quitter. DSCN1055C’est à Vialas, dans les Cévennes, qu’il installe ses pénates et sa bibliothèque personnelle qui compte à l’époque mille ouvrages. Ceux qu’il a dévorés depuis sa première rencontre avec un roman trouvé au hasard d’une visite dans une librairie, quand, encore tout jeune homme… « C’était 37,2 le matin de Philippe Djian », se souvient-il. « En format de poche. Ce livre a changé ma vie. Il a déclenché en moi une soif inextinguible de lecture ».

Un bonheur de lire qu’il a enfin la possibilité de transmettre. « Devenir bouquiniste, c’était une façon pour moi de rendre au livre ce qu’il m’avait offert ». Huit ans plus tard, 15 000 titres s’entassent, impeccablement classés sur les rayons de sa « Petite bouquinerie », au premier étage d’une maison de pierre, au centre du village. Ou dans des cartons empilés jusque dans son salon. Certes, trop peu de visiteurs se risquent à grimper l’escalier de bois. Dominique dispose toutefois d’une fenêtre large ouverte sur le monde, grâce à Internet. Il réalise par ce biais 80% de ses ventes.

D’ailleurs, cet après-midi -là, le récit qu’il nous livre est soudain interrompu par le téléphone. L’appel vient de Turquie. Là-bas, une lectrice vient de recevoir le livre commandé. Elle s’exprime dans un français presque parfait. « Le livre est magnifique. En le feuilletant, j’y ai trouvé des fleurs séchées. C’est très émouvant, c’est très beau. Je tenais à vous dire merci ». Ému, Dominique raccroche. En souriant, il reprend ses explications. DSCN1108Outre ses ventes via les réseaux du livre d’occasion – passage obligé –, il pose ses tréteaux sur les marchés. On le croise à Vialas, à Génolhac, Villefort, Pont de Montvert, Bessèges… Aux habitués, aux fidèles s’ajoutent, l’été, les lecteurs en villégiature. Tous font leur miel de polars et de thrillers, de romans de science-fiction, d’histoires d’amour et d’auteurs cévenols à la plume trempée dans les guerres de religion, l’épopée des Camisards ou plongée au plus profond de l’histoire de la mine.

Bien que passionné de polars et de littérature contemporaine, Dominique n’a pas souhaité se spécialiser. Rayons et cartons recèlent donc bien des surprises. Des livres qu’il recherche et acquiert, comme c’est l’usage dans la profession, en fonction des demandes des lecteurs. «J’ai aussi la chance que des gens me donnent des livres », confie-t-il. Il insiste, « c’est peu fréquent en ville. Mais ici, sans doute parce que les habitants me connaissent et m’apprécient, je crois, cela arrive souvent ». Ces « dons » sont une bouffée d’oxygène pour son activité qui demeure fragile. Ainsi, la récente augmentation des tarifs postaux a sérieusement amputé ses ressources. « Les sites de vente en ligne ne tiennent pas compte de ces changements », déplore-t-il, inquiet à la perspective d’une nouvelle augmentation annoncée pour janvier prochain.

Il n’en prépare pas moins ses trouvailles pour les prochains lecteurs et les prochains marchés, heureux qu’un temps estival se maintienne sur le massif des Cévennes. Si loin de la grande ville ! Marie-Claire Lamoure

La petite bouquinerie, Rue haute, 48220 Vialas. Courriel : lapetitebouquinerie@orange.fr

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A lire ou relire, chapitre 3

Document, nouvelle, poésie ou roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. A la plage, à la campagne ou à la montagne, Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et rééditions en poche.

 

 

 

Autant qu’un grand écrivain, l’italien Erri de Luca fut et demeure un citoyen engagé. Pour preuve, le procès que lui intentent les autorités transalpines dans le conflit qui oppose la direction du TELT (Tunnel Euralpin Lyon-Turin) aux habitants du Val de Suse, cette petite vallée dont ils veulent préserver l’écosystème. Le romancier est accusé d’incitation au sabotage, il risque une peine d’un an à cinq ans de prison.

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

Lors de la première audience en mai 2015, à la demande du procureur du tribunal de Turin, Erri de Luca a pris soin d’énoncer l’étymologie du mot incriminé. « Si vous regardez dans le dictionnaire de la langue italienne, « sabotage » a plusieurs significations: causer des dommages significatifs, certes, mais également empêcher, gêner, faire obstacle… Je peux inciter à la lecture, à la limite à l’écriture, mais pas au sabotage », affirma l’alpiniste chevronné, de longue date défenseur de l’environnement.

Dans « La parole contraire », un pamphlet paru quelques mois plus tôt, il affirmait déjà son droit à utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. « Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens », écrivait-il à juste titre, concluant qu’il accepterait volontiers « une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire ». En marge de ces péripéties judiciaires, l’ancien ouvrier du bâtiment publie « Histoire d’Irène ». Comme à son habitude, un recueil de trois courtes nouvelles d’une élégance et d’une finesse d’écriture presque aphrodisiaques. Notamment la première qui donne son titre au livre… Le portrait d’une jeune rebelle, égarée sur une minuscule île grecque et complice des dauphins. Un hymne à la liberté, un éloge de la nature indomptée, une vague poétique entre le ressac de la mer et l’écume des mots.

lire8Une balade en versets nullement sataniques, selon Jean-Pierre Siméon pour qui, tel le titre de son dernier essai, « La poésie sauvera le monde »… Parce que la parole du poète est par nature rebelle à tous les ordres établis, il clame l’urgence pour chacun de laisser advenir dans la cacophonie ambiante l’insoumission du Verbe propice à l’éclosion de tous les possibles. L’animateur du Printemps des poètes, lui-même poète associé au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’affirme, persiste et signe, depuis des temps immémoriaux les poètes au sein de la cité « ont toujours fait entendre le diapason de la conscience humaine rendue à sa liberté insolvable, à son audace, à son exigence la plus haute ». Non point que l’auteur place l’acte poétique au-dessus de tout soupçon, juste parce que la poésie pose le mot hors tout carcan et conformisme, grammaticaux comme sociétaux, qu’elle donne à voir le réel sous des angles inattendus ! Jean-Pierre Siméon en est convaincu, et nous signons avec allégresse sa pétition de principe, la poésie est authentique chemin de libération pour qui se veut « être-au-monde », comme l’affirmait naguère le regretté Édouard Glissant, signataire de la « Philosophie de la relation, poésie en étendue ».
lire2Une « poésie en étendue » que Bruno Doucey et Anne Sylvestre mettent en œuvre de la plus belle des manières… Le premier nommé, fondateur et directeur des éditions du même nom, nous propose ainsi « Le carnet retrouvé de Monsieur Max », la chronique romancée des ultimes moments de vie de Max Jacob, de 1943 à Saint-Benoît-sur-Loire jusqu’à ces dernières heures de mars 1944 au camp de Drancy. Qui l’imagine annotant dans un petit carnet, au jour le jour, ses impressions et désillusions devant la folie du monde. Lui, le peintre et poète juif converti au catholicisme, pauvre « animal tragique » qui fredonne lorsqu’on l’immole, qui psalmodie lorsqu’on le châtie ! Qui choisit un carnet de couleur jaune, par humour juif, pour chanter envers et contre tout sa foi en l’homme, son amour de la Loire et de l’abbatiale érigée là où il se plaît à se nicher, « adossé au sacré, les mains ouvertes comme des bancs de sable couverts d’oiseaux blancs »… Un vrai « faux journal » mais authentique méditation poétique pour célébrer la mémoire d’un juste, ami de Picasso et de Cocteau. Une musique de l’alphabet, une suite mélodique que la chanteuse Anne Sylvestre décline allègrement autour de son joli « Coquelicot et autres mots que j’aime ». La grande dame des petites « fabulettes », dans le désordre alphabétique le plus absolu, prend plaisir à nous conter les souvenirs marquants de sa vie à travers une sélection de mots parfois fort inattendus.Tels « Réaupol-Sébastomur », « Tomber d’énue », « Brunante »… Une liste à la Prévert, de la bonté entre les lignes pour les gens de peu, des mots dont elle joue avec pudeur et qu’elle rafistole pour le plaisir de la langue et du cœur.

Et du cœur, Haydée Sabéran n’en a point manqué pour tenir la chronique de « Ceux qui passent », l’épopée moderne et tragique de cette foule de clandestins en déshérence à Calais et alentours, en hypothétique partance surtout pour une Angleterre mythifiée… lire7Un témoignage de première main, fruit d’une longue enquête, qui donne la parole à tous les protagonistes (migrants, passeurs, bénévoles de tout bord, douaniers), qui relève avec force convictions et précisions les attendus d’une page tragique de l’histoire contemporaine : la mort ou la survie de milliers d’hommes et de femmes qui fuient leurs terres d’origine, sous le carcan de la guerre ou de la misère, pour un ailleurs supposé meilleur ! Des humains réduits à l’état de fantômes, ou de cadavres le plus souvent, au journal télévisé ou dans les chroniques de nos gazettes, sous la plume de la journaliste ils ont un nom, ils sont porteurs d’une histoire. D’anonymes dont nos gouvernants se rejettent le fardeau, ils reconquièrent ici leur statut d’humains, trop humains. Un document poignant qui déjoue les analyses réductrices comme les résolutions factices, qui ouvre avec franchise à la réflexion, individuelle et collective. Entre désespoir et solidarité, rejet de l’autre ou fraternité.
De la réflexion, voire des réflexions, Michel Winock en suggère aussi à son lecteur avec sa biographie fort bien documentée de « François Mitterrand » ! L’historien démêle avec talent et rigueur les fils d’une personnalité complexe. « Monarque de gauche » ou figure emblématique d’une conscience républicaine que la pensée jacobine et droitière n’a eu de cesse de façonner ? Que le lecteur, au fil des pages, en vienne sérieusement à douter de la sincérité de ses convictions socialistes, pour Winock le fait est indéniable mais pourtant, « honni ou adulé, Mitterrand reste un grand homme politique du XXe siècle, suscitant des fidélités inconditionnelles et des rancœurs indélébiles ». Au final, « un homme insaisissable » dont le spécialiste de l’histoire de la République française brosse le portrait entre doutes et certitudes, traits de lumière et parts d’ombre, convictions et reniements. lire1Une page d’histoire en tout cas passionnante, au même titre que celle, pourtant bien différente, proposée par Laurent Lopez dans « La guerre des polices n’a pas eu lieu »… Un titre alléchant, en écho à une expression fort usitée depuis quelques décennies, pour nous plonger dans l’analyse des rapports complexes entre gendarmerie et police sous la Troisième République (1870-1914). Complexes certes, mais non antagonistes entre militaires pour les uns et agents de l’Intérieur pour les autres, affirme l’auteur au terme d’une enquête fouillée dans les archives. Fruit d’une recherche universitaire, certes d’une lecture studieuse, un ouvrage qui ne manque pourtant ni de piment ni de style. Une étude surtout qui a le mérite de décortiquer, au fil des pages et du temps, les missions régaliennes de deux corps d’État si souvent décriés et rassemblés depuis 2009 sous la même tutelle budgétaire du ministère de l’intérieur.

Et d’enquête policière, sous la plume d’Arnaldur Indridason, il en est bien sûr question dans ces fameuses « Nuits de Reykjavik » ! En fait, la première enquête enfin disponible en langue française de son héros récurrent, le commissaire Erlendur, alors qu’il a conquis de longue date notoriété et succès en terre gauloise… Toujours dans la traduction remarquable d’Eric Boury, l’écrivain nous entraîne dans les bas-fonds de la capitale islandaise où gît le cadavre d’un clochard. Tenace voire obstiné, le jeune flic ne croit pas à la thèse de l’accident et ne se résout pas au classement de l’affaire.lire3 Entre nuit et jour sans fin, plus que la résolution d’une énigme, Indridason nous entraîne autant à la découverte d’une ville aux particularismes étranges qu’à celle d’un personnage au caractère singulier qui s’affinera au fil de ses enquêtes. Un personnalité attachante, hantée par un lourd et terrible secret dont « Étranges rivages » lève une part de mystère. Une lecture envoûtante, au même titre que « Le toutamoi » d’Andrea Camilleri. Le merveilleux auteur sicilien à l’imagination fertile n’en finit plus de nous étonner, tant à travers ses romans noirs qu’avec cette histoire inattendue d’une jeune femme quelque peu perturbée. Entre crimes passionnels et dérèglements mentaux, Camilleri déserte un temps le commissariat de Montalbano son héros pour la cabine de plage de la belle Arianna. Pour notre plus grand plaisir.
Enquête policière ou journal de bord, dérive ou délire, roman à tiroirs ou poème polyphonique ? « Barcelona ! » de Grégoire Polet est tout cela à la fois, et bien plus encore… La chronique singulière d’une ville en pleine crise économique et politique, entre 2008 et 2012, à travers le destin croisé d’une vingtaine de personnages qui déambulent d’un quartier l’autre ! Une incroyable saga romanesque, qui tient son lecteur en haleine de la première à la dernière page, quand s’affrontent des vies aux ambitions contradictoires, quand gauche et droite plantent leurs banderilles en terre catalane en la personne de citoyens au caractère bien trempé, quand les « indignés » tiennent la place du haut des Ramblas tandis qu’en bord de mer les illusions des uns et des autres prennent l’eau. lire6Un magistral roman, à la double veine poétique et politique, d’un auteur belge à découvrir de toute urgence. Des lignes d’une puissante saveur, à l’identique des souvenirs de jeunesse que Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin et historien de la Résistance, nous livre dans « Les feux de Saint-Elme » : la découverte de son homosexualité dans les années trente. Comme le précise la quatrième de couverture, « un récit autobiographique à la fois émouvant et inattendu » de la part de ce grand amateur d’art. Yonnel Liégeois

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