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Les comités d’entreprise, quelle histoire !

A l’occasion du  70ème anniversaire de la création des Comités d’entreprise, les éditions du 1er Mai publient « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise ». Un très bel ouvrage qui fouille savamment l’histoire, comme la réalité actuelle. Entretien avec Jean-Michel Leterrier.

 

 

Amélie Meffre – Vous signez la partie historique, fort riche et documentée, de « Voyage au pays des CE ». On parcourt leur gestation, leur naissance comme leur envol, notamment du point de vue de leurs activités culturelles. Vous en avez été un témoin direct tout au long de votre carrière. Quand vous entrez à 16 ans comme métallo à la Socrat, quelles étaient les activités du CE ?

Jean-Michel Leterrier – La boîte comptait 400 salariés mais il n’y avait pas de CE, ni même de syndicat. On a monté avec quatre collègues une section syndicale et, en 1974, on a créé le comité d’entreprise. J’en suis devenu secrétaire, j’avais 22 ans ! Je n’étais jamais allé au théâtre, rarement au cinéma et je lisais peu. C’est là que mon rapport à la culture se réalise. Un jour, je suis invité à assister à « Iphigénie Hôtel » ban_voyage_au_pays_des_CEde Michel Vinaver, une pièce montée par Antoine Vitez. J’y vais et je n’y comprends rien, mais c’est une révélation. On m’avait caché quelque chose : le théâtre ! Je me sentais humilié.

 

A.M. – Parallèlement, vous poursuivez des cours du soir et vous devenez secrétaire général du syndicat de la Métallurgie CGT de plusieurs arrondissements parisiens. Comment ça se passe ?

J-M.L. – Quand j’entre comme manœuvre à la Socrat, je suis des cours du soir, dix ans durant. Je passe un CAP, un BEP et un diplôme de technicien supérieur. Puis, j’arrête tout à 26 ans, les cours au CNAM et mes responsabilités syndicales, pour devenir animateur au Centre d’animation culturel de Corbeil (91). Chargé des relations avec les CE, j’avais envie de faire découvrir à mes collègues de la Snecma ou d’IBM un monde qu’ils ne connaissaient pas. J’allais leur parler de la danseuse Maguy Marin ou de la chanteuse Anna Prucnal. Ensuite, je me suis rapproché de l’Union départementale CGT de l’Essonne et c’est lors d’un congrès de l’UD que j’ai rencontré Marius Bertou, responsable de la Commission culturelle confédérale.

 

A.M. –  Il vous suggère de devenir le responsable culturel du comité d’entreprise de Renault Billancourt ?

J.M.-L. – Oui, on est en 1981. Avec Jack Lang, au ministère de la Culture, qui lance des conventions avec les CE, suite au rapport de Pierre Belleville « Pour la culture dans l’entreprise ». Je propose un projet avec le compositeur Nicolas Frize, qui est accepté. Ça donne « Paroles de voitures » avec une première phase d’enregistrement des sons de Billancourt, leur montage avec les réactions des ouvriers. Celles-ci vont donner lieu à la mise en cause des nuisances sonores dont ils sont victimes, mais cela va bien au-delà : les colosses qui travaillent aux presses témoignent des répercutions ce1sur leur sexualité que provoquent leurs mains déformées… Viendra ensuite le temps de la création électroacoustique, qui nécessitera la collaboration d’une soixantaine d’ouvriers pour assurer les chœurs. Fin 1984, trois concerts sont organisés dans les forges de Billancourt, ouverts au public : 3000 personnes y assistent !

 

A.M. – Responsable à l’association Travail et Culture et des affaires culturelles de la ville de Bobigny (93), vous prenez la suite de Marius Bertou à la CGT en 1991. En quoi consiste votre travail ?

J.M.-L. – A faire connaître aux camarades des Unions locales et départementales de la CGT la politique culturelle que porte la confédération. D’abord rendre la culture accessible à tous par des mesures tarifaires, permettre ensuite la rencontre avec les créateurs sur la base d’un compagnonnage… On crée alors des missions départementales : dans le Vaucluse autour du festival d’Avignon, dans les Alpes Maritimes avec le festival de Cannes ou encore en Gironde avec le festival d’Uzeste… On met aussi en place une cinquantaine de résidences d’artistes.

 

A.M. – « Si vous attendez la fin des luttes pour vous intéresser à la culture, vous ne vous y intéresserez jamais, alors qu’elle peut vous aider. » La réplique de Paul Puaux, collaborateur de Jean Vilar en Avignon, aux métallos qui lui signifiaient que les revendications sociales passaient avant le théâtre, résonne toujours sacrément, non ?

J.M.-L. – Dans le syndicalisme, trop souvent la culture est considérée comme un but et non comme un moyen. Une conception erronée qui pèse et freine la rencontre du monde du travail avec celui des arts. Propos recueillis par Amélie Meffre

 

CE, un héritage contrasté

Préfacé par Jean Auroux, le ministre du Travail du premier gouvernement Mitterrand en 1981, superbement illustré de photos d’archives et de nombreux documents inédits, « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise » raconte avec talent, par le texte et l’image, une histoire bien trop souvent ignorée des salariés, encore plus du grand public. Celle d’une structure originale, issue des combats de la Résistance et des utopies du CNR : l’Ordonnance de février 1945 puis la Loi de mai 1946 offrent aux salariés, outre les dispositions économiques, le pouvoir d’investir le champ social et culturel dans et hors l’entreprise… Comme le rappellent à juste titre les deux auteurs, Patrick Gobert et Jean-Michel Leterrier, il faudra cependant quelques années pour que « les CE trouvent leurs marques, se dégagent d’un siècle de paternalisme et affirment leur propre singularité ». Avec de belles réussites sociales et culturelles, expos-concerts-création de bibliothèques-représentations théâtrales-ateliers amateurs, dont l’ouvrage nous délecte avec gourmandise !

En ce début de XXIème siècle, l’image en est pourtant quelque peu brouillée, l’héritage contrasté… Outre les gouvernements successifs qui n’ont eu de cesse de rogner les pouvoirs des CE et le temps de délégation de leurs élus, crise économique-bas salaires et précarité de l’emploi contrarient durablement leurs objectifs. De contestataires supposés de l’ordre économique au cœur de l’entreprise, forts des 11 milliards d’euros qu’ils gèrent globalement au niveau national, ils sont devenus bien souvent de simples prestataires de services : cantine, sapin de Noël, chèque-cadeau, billetterie de spectacles. A la merci, ou à la solde, des rapaces de l’industrie des loisirs ou du tourisme, des marchands de foie gras ou autres colis gastronomiques… Que peut-on lire, en exergue des pages internes de couverture du livre ? « Si on supprimait l’arbre de Noël, on aurait une manifestation dans le local du CE ! », affirme l’un, « notre rôle n’est pas tant de redistribuer de l’argent que de faire participer les salariés à des ce3activités », soutient l’autre. Le parfait résumé d’un héritage contrasté. 

Les faits sont têtus : hormis ceux qu’il est convenu d’appeler « gros CE » (SNCF, EDF-GDF, métallurgie, Air France, agroalimentaire…)  qui proposent, ou pourraient proposer, une politique culturelle et sociale un peu plus innovante, force est de reconnaître que seules les convictions d’élus motivés parviennent encore à mettre en œuvre les intuitions premières ! Parfois même contre ou dans l’indifférence du syndicat qui, progressivement, a déserté le terrain en déléguant ses responsabilités à de supposés « spécialistes ». L’étude, menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT, est emblématique à ce sujet. Et le film qui en est tiré, disponible d’ici peu à la projection, certainement tout autant…

Sans parler de ces milliers de petites entreprises, comptant moins de 50 salariés, ne disposant pas de CE : à quand une revendication syndicale, clamée haut et fort, exigeant le droit pour tous à bénéficier d’un comité d’entreprise ? Y.L.

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Le droit du travail, selon Alain Supiot

Juriste et professeur au Collège de France où il occupe la chaire « État social et mondialisation », Alain Supiot invite à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. Dans la nouvelle édition de son rapport « Au-delà de l’emploi », il propose « les voies d’une vraie réforme du droit du travail ».

 

 

Un constat, et une perspective : alors que le «  modèle de régulation socio-économique auquel était adossé le droit du travail depuis le début du siècle » est en supiot2crise, il s’agit de remettre, « Au-delà de l’emploi », le travail lui-même, et l’humain, au centre de la réflexion sur les évolutions indispensables du droit du travail. Alain Supiot, titulaire de la chaire « État social et mondialisation » au Collège de France, invite ainsi à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. En 1999, la Commission européenne lui commanditait une expertise sur « les transformations du travail et le devenir du droit du travail en Europe ». Des recherches et une approche, collectives et pluridisciplinaires, aboutissaient alors à l’édition d’un rapport, nouvellement republié dans une version actualisée. Un texte fondateur, et plus que bienvenu au moment où Myriam El Khomri, la ministre du Travail, propose une réécriture du droit du travail à rebours de toute perspective de progrès social.

 

Lorsqu’à la fin des années 1990 le rapport est élaboré, « l’Europe se voulait encore sociale », rappelle Alain Supiot. Une ambition aujourd’hui « disparue ». « Trahissant la promesse « d’égalisation dans le progrès » des conditions de vie et de travail contenue dans le traité de Rome, (l’) élargissement (de l’UE) a servi à attiser la course au moins disant social ». Et, ajoute le juriste, dans ce contexte, « le droit du travail est dénoncé dans tous les pays européens comme le supiot1seul obstacle à la réalisation du droit au travail ». Et de mettre en lumière la perversion consistant à « qualifier de projets de réforme du droit du travail les appels à sa dérèglementation ».

La volonté de déréglementation « occulte les causes profondes de la crise de l’emploi », analyse Alain Supiot qui cite, notamment, « la dictature des marchés financiers ». Et ses promoteurs négligent le fait que toutes les politiques de flexibilisation de l’emploi déjà en œuvre – qui mériteraient un vrai bilan – ont largement échoué à créer de l’emploi, mais réussi à réduire « le périmètre et le niveau de protection sociale attachée à l’emploi », participant en outre au « mouvement de concurrence des travailleurs les uns contre les autres », lequel « détruit les solidarités nécessaires à une action revendicative commune, engendre la division syndicale et attise les repliements corporatistes et xénophobes ».

 

Dans son introduction à la traduction en français du travail du syndicaliste et chercheur italien Bruno Trentin, La Cité du travail. La gauche et la crise du fordisme, Alain Supiot montrait à la fois le déclin des modes d’organisation tayloriste et fordiste de l’entreprise, mais aussi les potentialités nouvelles d’une nouvelle révolution industrielle en cours. Dans un contexte mondialisé où s’accumulent restructurations, précarité, austérité, il invitait à investir tout le champ supiot3du travail, à cerner les formes nouvelles de subordination et à s’attacher aux possibles transformations des rapports sociaux.

A l’instar de Bruno Trentin, il invitait à dépasser les seules revendications de type « compensateur » de l’aliénation qu’engendre la subordination, ou bien « redistributif » (salaires, temps de repos…), revendications toujours légitimes, pour repenser la place de l’individu dans le travail et, au lieu de pratiques managériales asservissantes, promouvoir formation, connaissance, autonomie, émancipation… Il n’est pas étonnant que le juriste poursuive cette réflexion, et la démarche qui l’inspire, dans ses propositions pour un droit nouveau du travail.

 

Parmi les pistes envisagées, Alain Supiot et le collectif de chercheurs auteurs du rapport, qui rappellent l’importance d’une conception des droits sociaux « fondée sur la solidarité », préconisent notamment de tenir compte de la diversité des liens de dépendance à l’entreprise (aujourd’hui éclatée), au-delà du seul salariat, comme l’auto-entrepreneuriat ou la sous-traitance… Ils suggèrent « d’élargir le champ d’application du droit social pour englober toutes les formes de contrat supiot4de travail pour autrui ». Ils proposent aussi que le statut professionnel soit « redéfini de façon à garantir la continuité d’une trajectoire plutôt que la stabilité des emplois », et ainsi protéger le travailleur.

Ils mettent en avant une autre approche des temps du travail tenant compte du « droit à une vie de famille et à une vie sociale ». Ils insistent aussi sur une question urgente et permanente : celle des modalités d’intervention contre la discrimination entre hommes et femmes dans le champ du travail. Et ils évoquent un besoin essentiel : celui de nouvelles formes de négociation collective, à l’échelle des chaines de production ou à l’échelle territoriale.

Autant de pistes qui méritent d’être connues et débattues ! Isabelle Avran

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De Barker à Melquiot, le théâtre à tout vent !

Du capitalisme financier des Lehman Brothers à la chute des époux Ceausescu, des rapports passionnels entre la France et l’Algérie au délitement d’une bourgeoisie qui prend l’eau, le théâtre une nouvelle fois démontre sa capacité à s’emparer de l’actualité. Grâce à une pléiade d’auteurs contemporains à la plume vive et acérée (Howard Barker, Edward Bond, David Lescot, Stefano Massini, Fabrice Melquiot…), sans oublier quelques classiques (Feydeau, Shakespeare, Tchekhov) et divers festivals d’une originale facture.

 

 

Le capitalisme financier, Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Étienne et metteur en scène, s’en empare avec jubilation et dextérité ! Sans manichéisme, nous donnant juste à voir l’extraordinaire histoire des frères Lehman, de 1844 chute3à 2008… La saga de jeunes immigrés, en provenance d’Allemagne, qui vont alors s’installer dans le sud des États-Unis pour ouvrir une maigre boutique de tissus. Au pays des esclaves et des champs de coton, que faire d’autre ? « Une histoire savoureuse et fascinante », commente le metteur en scène, « l’histoire de trois hommes qui s’usent à la tâche et au travail, qui s’échinent comme des baudets pour faire fructifier leur petite entreprise »… Au fil du temps et de l’actualité, la guerre de sécession – la construction du chemin de fer – le crash de 1929, le petit commerce devient un véritable empire : s’écrivent alors les « Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers » signés de l’auteur italien Stefano Massini ! Un spectacle de longue durée, près de quatre heures, où le spectateur ne s’ennuie pas un seul instant, grâce aux talents conjugués de la troupe et de son mentor : montrer plus que démontrer, démonter sous le couvert de personnages bien réels la construction lente et patiente de ce qui devient au final le capitalisme financier. « J’apprécie beaucoup l’écriture de Stefano Massini », confesse Arnaud Meunier, « à l’image de Michel Vinaver, il propose un théâtre qui ne juge pas, il parvient à humaniser une histoire souvent virtuelle. Entre petite et grande histoire, celle d’une famille d’immigrés et celle du capitalisme international, il nous rend proche un domaine bien souvent présenté comme trop complexe et réservé aux économistes patentés ». De fait, pas de leçon de morale sur le plateau, juste la dissection au fil du temps, à chute2petit feu et à petits pas, du processus qui conduit à l’émergence et à l’explosion de l’économie boursière en 2008, à l’heure de la chute de la quatrième banque des Etats-Unis et de l’effondrement des bourses mondiales…

Une saga théâtrale qui éclaire admirablement le trajet de l’économie des hommes et des peuples, lorsqu’elle passe du réel au virtuel, lorsque la finance se nourrit et se reproduit jusqu’à saturation et indigestion de son propre produit, l’argent ! Avec son corollaire : le travail n’est plus là pour satisfaire les besoins de l’humanité, il est juste une matière ajustable pour le bonheur des marchés financiers. Et pas seulement les gestes du travail, « le travailleur lui-même dans ce contexte devient aussi une denrée virtuelle », souligne Arnaud Meunier, « qui compte juste pour ce qu’il rapporte, non pour ce qu’il produit ». Et de poursuivre : « Le spectacle ne dénonce pas le capitalisme, il le raconte et en ce sens il peut faire œuvre d’émancipation. Dans ce monde complexe qu’est devenu le nôtre, je crois que le théâtre a charge et capacité d’ébranler les consciences, il permet de réinterroger l’humain que nous sommes et de nous mettre face à nos responsabilités. De remettre, au final, de l’humain dans les rouages des rapports sociaux ». Au risque de nous répéter, un pari réussi et gagné : en dépit de la longueur des « Chapitres de la chute, saga des Lehman brothers », le spectateur est rivé à l’écoute de cette histoire familiale, puis entrepreneuriale et mondiale, contée sur un mode ludique pour mieux lui faire comprendre les dessous et les rouages d’un système financier et économique complexe. Du grand art sur les planches du Rond-Point avec, au cœur d’une troupe d’excellence, le grand Serge Maggiani dans tous les sens du terme !

 

Elle est « grande » aussi, la bande de Kheireddine Lardjam, dans cette belle et émouvante « Page en construction » surgie de l’imaginaire de Fabrice Melquiot ! A l’étonnante nudité du plateau autant qu’à la simplicité déroutante de la mise en scène, répond page2l’extraordinaire complexité des sentiments, émotions et propos échangés entre les divers protagonistes. En paroles, chants et musiques pour tenter de dévider l’histoire d’un metteur en scène aux origines algériennes mais jurassien, de Lons-le- Saulnier s’il vous plaît, qui commande à un auteur savoyard une pièce sur l’Algérie d’aujourd’hui. « Ou plutôt non, c’est l’histoire d’un auteur qui décide d’écrire sur Kheireddine, coincé ou perdu -selon- entre la France et l’Algérie. Non, voilà, c’est l’histoire d’Algéroman, super-héros maghrébin qui, cape au cou et justaucorps, se retrouve sommé de sauver son pays ! Mais lequel : la France ou l’Algérie ? »… Une aventure peu banale donc dans laquelle nous embarque, tel un grand gamin toujours hanté par les héros de son enfance, la compagnie El Ajouad : qui suis-je, d’où viens-je, où suis-je, où vais-je ? Autant de questions essentielles, existentielles, posées à même les planches du Théâtre de l’Aquarium, sans prise de tête ni logorrhée inaudible, juste chantées superbement et clamées sur le mode du conte, voire de la bande dessinée. Si l’enfant occidental peut aisément jouer au Page en construction concert 300DPI ´+¢V.Arbelet (8)héros, tels Tarzan ou Goldorak, à qui s’identifier pour le gamin d’Orient ? « Chez nous, le super-héros, c’est Mahomet. Ya pas de super-héros arabe, c’est Mahomet, je te dis, c’est lui, Batman »…

Fabrice Melquiot a composé un texte fort, jouant de l’humour et de l’ironie, sur la question des origines, l’ambivalence des cultures, la quête d’identité. En s’appuyant sur la vie-même du comédien-metteur en scène, Kheireddine Lardjam, balloté d’une rive à l’autre de la Méditerranée entre convictions et contradictions : fier de ses racines mais nourri de sa terre d’accueil, exilé du pays de son enfance mais toujours étranger sur le sol qui le voit grandir, à jamais ni de là-bas ni d’ici mais à jamais d’ici et de là-bas… Un conte moderne, sans rancœur ni plainte, juste la mise en abyme de cet enjeu vital à devoir toujours naviguer entre deux eaux, deux pays, en quête de figures emblématiques susceptibles d’apporter assurance et sérénité entre blessures et déchirures d’ici et de là-bas. Au final, qu’«Algéroman » le super-héros conquiert ou non la notoriété, peu importe, l’homme au double regard sait désormais qu’il lui faut marcher sur deux pieds à défaut de voler, aller et revenir d’une terre à l’autre en n’oubliant jamais l’une ni reniant jamais l’autre… Un spectacle servi par de merveilleux musiciens-chanteurs (Larbi Bestam et Romaric Bourgeois), illuminé par la voix chaude et suave de la jeune et belle Sacha, la Carmen orientale.

 

Qui cède la place, le temps d’une représentation, à une autre cantatrice dans un exercice qui, jusqu’alors lui était étranger… L’inénarrable, l’envoûtante, l’extraordinaire « Reine de Und2la nuit », Natalie Dessay, risque sa peau dans un genre nouveau, engoncée dans un érotique rouge fourreau ! Sous la houlette de Jacques Vincey, le directeur et metteur en scène du CDN de Tours, elle abandonne définitivement « La flûte enchantée » pour jouer « Und » (du 17 au 21/05 à Marseille au Théâtre des Bernardines, les 24 et 25/05 à la Comédie de Valence et du 1er au 4/06 au Centre dramatique d’Orléans), la pièce énigmatique d’Howard Barker, le sulfureux auteur anglais. Un soliloque absurde, complètement déjanté, à l’humour décalé mais d’une puissance d’attraction inégalée, voire hypnotique tant la prestation atteint les sommets de l’interprétation…

Solitaire, impavide sous des blocs de glace suspendus au-dessus de sa tête mais fondant au fil du temps et s’écrasant avec fracas sur scène, l’ex-cantatrice attend. Un homme, un ami, un Und1amant ? L’auditeur s’en moque, emporté par le flot de paroles de celle qui se déclare une aristocratique, contrainte de crier pour se faire obéir de ses serviteurs, qui se dit juive, se fichant pas mal de la religion professée. Droite, immobile, accompagnée du musicien Alexandre Meyer, Natalie Dessay voyage de la voix, et nous avec, entre absurde et poétique, émotion et dérision. Aller voir, écouter, applaudir cette « jeune » comédienne dans cette robe et ce décor fantasques, c’est entendre une « petite musique » en tout point originale, toute à la fois concertante et déconcertante ! Comme le ressac de « La mer », ce texte d’un autre anglais iconoclaste, Edward Bond, que met en scène Alain Françon au Français… La peinture d’une bourgeoisie en décomposition, se délitant sous les ordres d’une mégère acariâtre, s’ensablant sous des contraintes sociales d’un autre temps.

 

Du tragique au rire, il n’y a qu’un pas qu’Anne-Laure Liégeois franchit allègrement ! Épousant les épisodes tragi-comiques, commandés à David Lescot, de la vie d’un couple passé à la trappe de l’histoire, les Ceaucescu Elena et Nicolae… Un couple maudit, « Les époux » de Bucarest, un duo infernal  dont s’empare la metteur en scène pour nous en raconter l’histoire, de leurs premiers coups bas pour accéder au titre de Conducator jusqu’aux ultimes pour le conserver. « L’histoire de deux brutes au pouvoir », dont elle dissèque les chapitres, entre petite et grande histoire, vulgarité et absurdité, humour et dérision, qui ont conduit à la faillite de grands idéaux nommés liberté et fraternité. Deux sadiques, deux bouffons issus de milieu modeste, deux tyrans en puissance qui revêtent tour à tour les habits folkloriques de epouxleur Valachie natale ou les costumes cintrés à la réception des grands de ce monde. « Génie des Carpates » ou « Danube de la pensée » autoproclamé, en vérité des Père et Mère Ubu des temps modernes dont Jarry n’aurait point à rougir, sinon du sang de leurs victimes… Anne-Laure Liégeois a pris le parti d’en rire pour narrer l’innommable, « il fallait que ça soit drôle pour que ça soit admissible ». Pari gagné avec Agnès Pontier et Olivier Dutilloy, étonnants de vérité dans la peau des dictateurs, truculents dans leurs dérisoires pantomimes. De leur couronnement communiste en 1965 jusqu’à la mise en scène médiatique de leur exécution en 1989, une tragicomédie noire sous des airs d’opérette.

Et l’on rit encore avec ce désopilant « Tailleur pour dames » de Georges Feydeau que met en scène Cédric Gourmelon. Le vaudeville est un art théâtral à part entière, dont il faut maîtriser les ficelles, entre quiproquos et portes qui claquent, pour en apprécier toute la saveur. En s’emparant de cette pièce, créée en 1886 et premier vrai succès de l’auteur, «  je me suis passionné pour le talent d’orchestration de Feydeau », confesse Gourmelon, « sa maîtrise du rythme, son sens de l’absurde ». L’intrigue ? Le docteur Moulineaux rejoint au petit matin le domicile conjugal, au grand dam de son épouse. Le mari, démasqué, prétend dame

avoir passé la nuit au chevet de Bassinet, l’un de ses patients mourant. Qui, justement, vient lui rendre une petite visite, frais et dispo… On l’aura compris, si les répliques fusent, et les salves de rire aussi, l’esprit vole bas dans cette peinture d’une bourgeoisie hautement sujette à soupçons ! A signaler la performance de Vincent Dissez, comédien à double facette, comique ici et tragique là-bas. A l’affiche aussi, « La cerisaie » de Tchekhov et « Un songe d’une nuit d’été » de Shakespeare, deux autres classiques du répertoire qui méritent assurément le déplacement.

 

Avant que ne retentissent les trois coups des festivals d’été, la troupe des « Tréteaux de France » inaugure déjà le sien ! Jusqu’aux premiers jours de juillet, la bande de Robin Renucci fait escale à L’épée de Bois. Avec un programme éclectique qui associe Molière à Ionesco, Balzac aux écritures contemporaines… Une pause bienvenue pour cet original centre dramatique national, ambulant et itinérant, tissant des liens créatifs et festifs sur tout le territoire national selon la mission qui lui est dévolue. « En créant les Tréteaux en 1959, Jean Danet a voulu porter le théâtre là où il n’était pas », rappelle le comédien et directeur. Tout en poursuivant cette mission première, il n’hésite pas à afficher ses ambitions. « Création, Transmission, Formation, Éducation populaire doivent se conjuguer, se

Co Michel Cavalca

Co Michel Cavalca

réinventer ensemble. Ce début de 21ème siècle nous impose d’inventer de nouvelles mises en relation du théâtre aux territoires et aux hommes et aux femmes qui les font vivre. Les Tréteaux de France participent à cette invention ». Et de conclure, « pour nous, « Faire », c’est faire avec. Faire « œuvre », c’est œuvrer avec. La création est partage. Nous sommes une « fabrique nomade » des arts et de la pensée ». De grands moments de théâtre en perspective, ponctués par moult débats et ateliers.

Une démarche originale, au même titre que ce « Festival des caves » qui, jusqu’au 30/06, se propose d’investir des lieux inattendus dans 80 communes de France ! « Face à la contrainte des caves, nous proposons une liberté totale d’invention, d’imagination », atteste Guillaume Dujardin, l’initiateur de cette aventure atypique il ya dix ans. Et ce n’est pas la troupe de La Girandole qui le démentira ! Jusqu’en juillet, elle transhume elle-aussi en son théâtre de verdure à Montreuil, en banlieue parisienne, pour tenter de trouver « Sous les pêchers, la plage ».

Oyez, oyez citoyens ! Si vous n’allez à la rencontre des comédiens et des musiciens, musiciens et comédiens viennent à votre rencontre. Qu’on se le dise. Yonnel Liégeois

 

A ne pas manquer :

– « Anna Karenine », d’après Tolstoï au Théâtre de la Tempête, jusqu’au 12/06. Une mise en scène de Gaëtan Vassart, avec la comédienne iranienne Golshifteh Farahani dans le rôle titre.

– « Le dernier jour de sa vie », de et mis en scène par Wajdi Mouawad à Chaillot, jusqu’au 03/06. Trilogie, d’après Sophocle : Ajax-cabaret/Inflammation du verbe vivre/Les larmes d’Œdipe.

– « Figaro divorce », d’Odon Von Horvath au Monfort Théâtre, jusqu’au 11/06. Une mise en scène de Christophe Rauck, avec le Théâtre du Nord de Lille.

A découvrir aussi :

– « Du rêve que fut ma vie », par la compagnie Les Anges au Plafond, du 22/05 au 07/06. La vie de Camille Claudel, au travers de sa correspondance, contée par la marionnettiste Camille Trouvé.

– « Chansons sans gêne » au Théâtre de la Tempête, jusqu’au 22/05. Dans une mise en scène de Simon Abkarian, avec Jean-Pierre Gesbert au piano, Nathalie Joly chante Yvette Guilbert.

– « Gelsomina » au Studio Hébertot, jusqu’au 03/07. Une pièce de Pierrette Dupoyet, d’après « La strada » de Fellini. Avec Nina Karacosta, sous la direction de Driss Touati.

 

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Terrasson et Portal, deux allumés du jazz

L’un joue du piano, l’autre de la clarinette. L’un ouvrira la 16ème édition du Festival de jazz de St Germain des Prés le 19 mai, l’autre la clôturera le 31 du même mois… Jacky Terrasson et Michel Portal ? Deux générations de musiciens virtuoses, deux allumés du jazz mais pas que… Double portrait.

 

 

 

Il court , il court le virtuose du temps présent comme le gamin d’hier : né à Berlin en 1965 d’un papa français et d’une maman américaine, élève au lycée parisien

Co Philippe Levy-Stab

Co Philippe Levy-Stab

Lamartine, citoyen de New York depuis près de trois décennies… Hier à Zurich, demain à Tokyo, plus tard à Shanghai, aujourd’hui à Paris au Festival de jazz de Saint Germain des Prés : la renommée artistique de Jacky Terrasson n’est plus à faire, elle s’étale à la une des scènes de jazz de tous les continents.

Il court, il court le virus du jazz chez les Terrasson ! Une maman décoratrice qui retape l’appartement de Miles Davis et qui, entre cuisine et salon à rénover, y croise Philly Joe Jones et Paul Chambers ! Étudiant à l’université de Columbia et pianiste classique  entre deux cours, le papa quant à lui fréquente les concerts de Thelonious Monk et d’autres pointures du jazz américain. Coincé entre le piano de l’un et la collection de disques de l’autre, comment voulez-vous que le gamin échappe à son destin ?

Il court, il court l’amour du piano entre les doigts du petit Jacky. D’abord formé à l’école du classique avec un penchant affirmé pour Ravel et Debussy, il lui faut bien un jour le reconnaître : le jazz l’attire, irrésistiblement ! A vingt ans, il quitte la France pour le Berklee College of Music. Et décide en 1990 de s’installer définitivement à New York City, pour devenir ensuite le pianiste du légendaire Art Taylor ! En 1993, il remporte le prestigieux prix « Thelonious Monk », la reconnaissance suprême. A cette date, il enchaîne tournées mondiales, albums jacky1et succès avec son premier trio (Leon Parker et Ugonna Okegwo). Et la houle du triomphe enfle autour de « Rendez-vous » enregistré avec Cassandra Wilson, déferle « A Paris » qui revisite les tubes de la chanson française comme des standards de jazz. Pour offrir enfin au public « Smile », Victoire du jazz en 2003, un vrai condensé musical de l’artiste.

Il court, il court le bonheur d’entendre jouer le grand Jacky, de goûter à son lyrisme, sa générosité, son humour aussi. En solo, en trio, avec toute cette bande d’allumés de la musique qu’il est ravi de retrouver le 19 mai sur la scène du grand amphithéâtre de l’université Panthéon-Assas : Lionel et Stéphane Belmondo, le quatuor Equinoxe… Pour partager avec eux et le public, dans une originale « Nuit autour de Ravel », ce jazz qu’il aime.

 

A l’image de l’ami Jacky, comme une marque de fabrique des artistes de jazz, Michel Portal est un musicien aussi atypique qu’attachant. Un virtuose de toutes les

Co Jean-Marc Lubrano

Co Jean-Marc Lubrano

musiques, jazz-classique-contemporaine, un rebelle de la clarinette aux multiples facettes… Comme Obélix aussi, il fait partie de ces gens qui sont tombés dedans tout petit !

« Très jeune, j’ai ressenti la musique », confesse notre homme. Ses maîtres à l’âge de dix ans ? Son père et les autres musiciens de l’Harmonie de Bayonne… Issu d’un milieu modeste, il s’initie alors aux musiques populaires, « la variété au bon sens du terme ». Ses instruments de prédilection ? « La trompette d’abord, nous n’avions pas les moyens de nous payer un piano à la maison ». Premier prix de clarinette du Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1959 et du Concours international de Genève en 1963, Grand prix de la musique en 1983, Michel Portal est considéré aujourd’hui, par les critiques comme par ses pairs, comme « l’empereur de la clarinette ». De formation classique, il n’hésite pas à s’aventurer sur tous les terrains musicaux. De Mozart à Kagel, de Duke Ellington à Pierre Boulez… « Je suis autant passionné à interpréter un concerto de Ravel qu’une pièce de musique contemporaine de Stockhausen. Dès ma jeunesse, j’ai apprécié les métissages musicaux, le dialogue entre les genres. J’écoute avec un égal bonheur Léo Ferré et le grand Duke ».

Solitaire au caractère trempé mais à la tendresse cachée, l’homme nourrit sa richesse d’interprétation à la rage que lui inspire la folie de notre monde. « Je suis toujours étonné par cette course folle contre le temps qui semble caractériser mes contemporains : pour aller où ? Sûrement pour ne pas voir la vérité, pour ne pas penser que le massacre est imminent si rien ne change. Un exemple ? Les relations Israël-Palestine : pourquoi accepter ce « bordel » depuis le temps que ça dure ? J’ai parfois l’impression que les gens construisent leur bonheur sur un langage de mort ». Musicien, Portal se préfère en marchand de rêves ou d’utopies. « Un homme au cœur à gauche certes mais surtout pas un politicien, plutôt un rebelle ! ». Pour le virtuose de la clarinette, la musique est avant tout un jeu de la vérité avec laquelle il est impossible de tricher. « Mozart, par exemple, est pour moi un compositeur que la portal1musique met en danger. Il vous contraint, comme toute forme de musique d’ailleurs, à vous élever spirituellement, à sortir de l’âge de bête de notre pauvre humanité ».

Pour preuve, l’interprétation du « Concerto pour clarinette K622 » que Michel Portal remet en permanence sur l’ouvrage pour tenter d’en percer les mystères. Yeux fermés, regard inspiré, l’interprète nous transporte alors en des territoires inconnus où l’indicible se fait proche, où les notes de son instrument ont le don magique de nous transformer en être beau et intelligent. L’instant d’une mesure, le temps d’une partition, on ose même y croire ! Son souhait majeur ? Rester amoureux de la musique, garder la fraîcheur de l’enfant, laisser son oreille ouverte aux délices de la mélodie… D’où son bonheur, invité d’honneur de cette seizième édition du festival pour ses 80 printemps, de jouer le 31 mai en l’église Saint Germain des Prés en compagnie de l’accordéoniste Vincent Peirani et d’Émile Parisien le saxophoniste : un trio original pour un voyage musical inattendu entre tradition et improvisation !

 

Outre Portal et Terrasson, durant presque deux semaines, le Festival de Saint Germain offre bien d’autres pépites : des tremplins « jeunes talents » au « Jazz et bavardages », du « Jazz au féminin » jusqu’au « Jazz en prison ». De beaux et grands moments, de musique et de convivialité, à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

A noter que Michel Portal est le rédacteur en chef invité du mensuel Jazz Magazine (Mai 2016, N° 683, en vente dans tous les kiosques).

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Les Cévennes font leur cinéma !

Du 29 avril au 7 mai, se déroule dans sept villes et villages cévenols le Festival international du documentaire. Né en 2001 dans le village de Lasalle, au cœur de la vallée de la Salindrenque, il a progressivement pris son essor. Pour sa quinzième édition, il chausse des bottes de « sept lieues » et fourmille de surprises. Sur une thématique : les temps modernes.

 

 

 

Depuis plusieurs jours, des affichettes bleu et jaune apparaissent dans les villages cévenols et jusque sur les murettes bordant l’antique chemin de Régordane, l’actuelle départementale 906 qui d’Alès monte en lacets vers le Nord, à l’assaut du Mont Lozère. Elles annoncent Doc-Cévennes, le 15e festival international DSCN1338du documentaire en Cévennes, consacré cette année aux Temps modernes. Des temps cruels, où le drame des réfugiés le dispute au tragique de la condition des salariés, chair d’ajustement aux besoins de rentabilité d’un capital aveugle, et aux dommages mortels infligés par les hommes à leur écosystème, dont la programmation du festival porte l’empreinte.

 

Le festival est né et a grandi à Lasalle, localité de 1200 habitants, dans l’écrin d’émeraude de la vallée de la Salindrenque, sous l’égide de l’association Champ Contrechamp. L’impulsion initiale, il la doit à la passion d’un homme : Henri de Latour, cinéaste et documentariste (1), natif de Lasalle dont il est devenu maire. « Lasalle est un microclimat propice à l’éclosion d’une telle initiative : terre protestante, puis terre de résistance, de refuge  et de liberté », souligne Guilhem Brouillet, délégué général du festival. Il y a deux ans, le festival a affirmé plus nettement sa dimension internationale et pris l’essor local qu’il connaît aujourd’hui. Outre Lasalle, six villes et villages cévenols, Florac-Le Vigan-Valleraugue-Ganges-Pont de Montvert-Vialas, accueillent cette année  vingt-deux séances. « Au total, les documentaires choisis sont proposés dans dix salles de projection, dont quatre à Lasalle », expose Guilhem Brouillet. « Chaque projection ouvre à un débat avec des protagonistes du film, son réalisateur ou un membre de l’équipe de tournage. Aucun film n’est « orphelin », même s’il  vient du bout du monde. Si personne ne peut se déplacer physiquement, le débat a lieu en direct avec les spectateurs sur Skype. Par exemple, deux directs sont prévus avec l’Afghanistan. C’est ce qui fait la force de notre festival ». Et de poursuivre « ici, pas de tapis rouge, pas de carré VIP, pas de badges. Dans les rues des villages, sur les places, aux terrasses des cafés, des spectateurs, des  réalisateurs, parfois célèbres, se croisent et échangent en toute égalité ».

 

Guilhem Brouillet a accompagné pas à pas le développement du festival. Spectateur lors de sa deuxième édition, il y consacre ses soins assidus et enthousiastes. En tant que bénévole d’abord puis comme assistant de programmation, tout en préparant un doctorat à l’université de Montpellier où il était chargé de cours. Aujourd’hui, il se démène avec la même vigueur qu’au premier jour, dans la jungle des droits ou des formats de films, allant jusqu’à faire traduire et sous-titrer certains des plus beaux fleurons de sa programmation éclairée. Avec un fil rouge : l’ambition qu’affiche ce festival hors des sentiers battus. « Nous présentons des documentaires de création, qui rompent avec l’uniformisation de l’information. Nous donnons la parole à d’authentiques réalisateurs dont la vision personnelle bouscule, questionne, instruit, donne à penser ». Il insiste sur l’exigence qui préside à la programmation : « Un documentaire prend le monde comme objet et questionne le monde. C’est ainsi qu’il suscite l’esprit critique. La rigueur documentaire doit s’allier à la rigueur artistique. Le documentaire est une œuvre de création au même titre qu’un film de fiction. Bref, c’est du cinéma ». C’est un autre point fort du festival.

 

Vialas, petit village d’à peine 500 âmes accroché aux pentes du Mont Lozère s’est inscrit dans le festival l’an dernier, pour sa quatorzième édition. Le petit dernier des Vialasvillages engagés dans l’aventure. Les «Mesdames Cinéma » de la localité sont deux conseillères municipales, Mireille Rousseau et Isabelle Mercier. En s’appuyant sur l’association Cinéco, dont l’objectif est d’offrir une ouverture culturelle par le biais de l’accès au septième art aux habitants du Gard et de la Lozère éloignés des villes, elles se sont employées à développer une programmation régulière sur l’année dans une salle conventionnée, validée par le CNC (Centre national du Cinéma), à la Maison du temps libre. « Auparavant, des séances ponctuelles étaient organisées, surtout l’été, proposant essentiellement des films grand public », relate Mireille Rousseau. Désormais, aux séances mensuelles s’ajoutent des événements comme Doc en Cévennes en mai et le Mois du documentaire en novembre où chaque projection est suivie d’un débat ». Elles réunissent quarante à cinquante personnes chaque fois. « L’idée force, c’est de créer des moments de rencontres et de discussions sur des sujets universels », poursuit Isabelle Mercier, « de faire découvrir un travail artistique souvent en phase avec des questions d’actualité, tel le printemps arabe l’an passé, les lois touchant l’organisation du travail cette année ».

C’est fort de cette expérience que Vialas a souhaité s’inscrire dans le festival Doc-Cévennes. Le 5 mai, deux films sont au programme à partir de 18 heures. « Pipelines, pouvoir et démocratie » d’Olivier Asselin, où sera présente Alyssa Symons-Bélanger (protagoniste du film), retrace la lutte de quatre individus face à la pollution causée par l’exploitation des sables bitumineux au Canada. « Comme des lions » de Françoise Davisse, qui sera projeté en présence de Philippe Julien, ouvrier de PSA, évoque les quatre mois de grève des salariés de PSA contre la fermeture du site d’Aulnay-sous-Bois. « Ces deux films ont une résonance plan-2010-particulière pour notre territoire. D’une part le passé industriel de nos vallées, notamment les mines, est encore très présent dans les paysages comme dans les mémoires, d’autre part les Cévenols sont très sensibles aux problématiques environnementales», explique Mireille Rousseau. « Faire venir le documentaire à Vialas, le rendre accessible à tous, interpeller, c’est ce qui nous a guidées et nous motive à continuer ».

 

Tant de films sont annoncés qu’on ne sait plus où donner des yeux. Le mieux est de s’y plonger en ligne et de se laisser guider par l’intérêt que l’on porte à telle ou telle thématique ou simplement par la soif de découverte. De nombreux temps forts en émergent : un focus sur le cinéma danois permettra de découvrir le travail d’Anders Riis-Hansen, d’Andreas Johnsen ou de Camilia Nielsson. Le cinéma québécois est aussi mis à l’honneur cette année avec, entre autres, « Le Chant des étoiles » de Nadine Beaudet ou encore « Pipelines, pouvoir et démocratie » déjà cité. Le 6 mai, Lasalle passe à l’heure chilienne, l’espace d’une soirée, avec plusieurs documentaires signés Elvira Diaz, en présence de la cinéaste, « Victor Jara n°2547 » et « Y volveré ».

Cerise sur le gâteau, Nicolas Frize  et Bill Drummond, compositeurs hors norme dont les films seront présentés au festival (2), se rencontreront le 5 mai à Lasalle pour échanger sur la composition musicale quand elle devient  lien social : une autre manière de regarder la vie et d’entendre le son. « Nous avons aussi soutenu Bien de chez nous, Affichela création d’un Master 2 « Documentaire de création », fruit d’un triple partenariat entre l’Université Paul-Valéry, la commune de Lasalle et les Ateliers Varan », informe Guilhem Brouillet. Ce cycle d’études, uniquement ouvert à la formation continue (salariés et demandeurs d’emploi), bénéficie du soutien financier de la Région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. « Durant trois mois, en immersion totale, chacun des huit stagiaires de la première promotion a réalisé un documentaire tourné à Lasalle. Les stagiaires étaient invités à s’engager personnellement dans le choix de leur sujet et à montrer leur capacité à construire une relation avec les personnes ou les groupes qu’ils décident de filmer. Les huit films qu’ils ont réalisés seront présentés… Les spectateurs ont toutes les chances d’en croiser les protagonistes au hasard de leurs déambulations dans le village » !

 

« Un pays sans documentaire, c’est comme une famille sans photo ». L’affirmation en forme de devise sert d’exergue et de fil rouge à ce festival en Cévennes où, durant sept jours et sept soirées, vont résonner des voix d’ici et d’ailleurs, s’entremêler des images étranges ou  familières. De quoi, peut-être, ébaucher un monde meilleur. Marie-Claire Lamoure

(1) En 2013, il a réalisé « Bien de chez nous », un film participatif et citoyen tourné à Lasalle, dans lequel les habitants du village incarnent les protagonistes. Disponible en DVD.

(2)Nicolas Frize, « Au temps ». Bill Drummond, « Imagine waking up tomorrow and all music has disappeared ».

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Julian Mischi, le bourg et l’atelier

Alors que se clôt à Marseille le 51ème congrès de la CGT, au moment où son secrétaire général Philippe Martinez s’interroge sur la place de sa centrale dans le paysage syndical français, paraît « Le bourg et l’atelier ». Sociologue et directeur de recherche à l’INRA*, Julian Mischi y analyse les ressorts de l’engagement syndical chez des ouvriers cheminots.

 

 

Jean-Philippe Joseph – Votre livre, « Le bourg et l’atelier, sociologie du combat syndical » se penche sur le renouvellement des modèles militants. Quel fut le point de départ de votre recherche ?

Julian Mischi – la plupart des travaux, depuis les années 1980, mettent l’accent couv_3042.pngsur la crise du monde ouvrier et celle de l’engagement militant, avec les fermetures d’usines et l’évolution du salariat. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre pourquoi des ouvriers, les jeunes en particulier, continuent de militer alors que de nombreux processus vont dans le sens de leur exclusion politique. Je voulais aussi travailler sur les campagnes françaises où la population ouvrière est plus importante qu’on ne le croit.

 

J-P.J. – Vous avez choisi pour terrain d’enquête un atelier SNCF situé dans un village du centre-est de la France…

J.M. – Oui, c’est un de ces anciens villages agricoles transformé en bourg ouvrier avec le développement du chemin de fer. Pendant des décennies, le militantisme ouvrier s’y est inscrit concrètement dans des relations sociales nouées sur les lieux de travail et de résidence. La CGT était très présente dans l’espace local, l’adhésion allait presque de soi, souvent concomitante à l’embauche, par fidélité aux valeurs familiales. Depuis les années 1990, on observe de nouvelles formes d’engagement. L’adhésion est plus tardive, souvent une dizaine d’années après avoir intégré l’entreprise. Beaucoup ne sont pas issus de familles militantes, voire viennent d’un milieu conservateur. L’adhésion au syndicat se construit grâce à des expériences de travail antérieures dans le privé, où sont expérimentés les statuts précaires, la pression du management, des conditions de travail difficiles, les inégalités… L’acquisition du statut de cheminot, synonyme de stabilisation professionnelle, apparaît encore plus dans ce cas comme une matrice de l’engagement.

 

J-P.J. – Vous parlez d’une prégnance des doutes chez les nouveaux syndiqués

J.M. – Les générations militantes passées étaient assez sûres de la légitimité de leur action. Il y avait une fierté à se dire ouvrier, à militer. Les militants actuels ont un besoin de réassurance. Ils se demandent s’il est légitime d’adhérer ou même, simplement, de faire du syndicalisme. Il faut dire que, dans les médias et ailleurs, les syndicats sont souvent présentés comme des organisations rétrogrades, passéistes, bureaucratiques. Un doute existe de la même façon à propos des débouchés

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

politiques. Avant, le syndicalisme pouvait s’adosser à des organisations politiques structurées qui parlaient du monde ouvrier et de l’intérêt des travailleurs, alors qu’aujourd’hui même les partis de gauche délaissent les questions du travail.

 

J-P.J. – Sur quels autres points les motivations sont-elles différentes chez les générations actuelles ?

J.M. – Le syndicat n’est pas vu uniquement comme un vecteur d’amélioration des conditions de travail ou des salaires. La CGT est associée à la défense de valeurs progressistes de gauche, la lutte contre le sexisme – le racisme ou l’homophobie, y compris au sein de l’atelier contre des collègues qui pourraient tenir des propos jugés réactionnaires. L’engagement syndical, pour un certain nombre, ne se limite pas à faire le plus de cartes possible pour créer le rapport de force. Il se place aussi, et peut-être avant tout, sur le plan des valeurs éthiques. Nous retrouvons la même exigence dans l’exercice des mandats, avec une réflexion sur les moyens de rester connecté au terrain et au monde ouvrier, quand bien même on prend davantage de responsabilités dans le syndicat. Plus encore, lorsqu’on en devient un dirigeant « permanent ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

*INRA : Institut national de la recherche agronomique

 

En savoir plus

Au dernier recensement en 2012, la population ouvrière représentait 6,7 millions d’individus, soit 22,7% de la population active.

Dans les campagnes françaises, la part des ouvriers s’élève à 31,7% contre 5,5% pour les agriculteurs.

Les départements français les plus ouvriers en proportion sont aussi des départements ruraux : la Mayenne, la Somme, les Ardennes, le Doubs.

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Hector Guimard, l’amour de l’art

Fleuron de l’Art nouveau en France, architecte et décorateur, Hector Guimard est célèbre pour ses stations de métro. C’est sans compter sur une œuvre majeure de plus d’une cinquantaine de villas, hôtels particuliers et immeubles. Ainsi que moult sépultures, meubles et objets.

 

 

Ils sont venus, ils sont tous là par cette journée de printemps grisâtre… Historiens et hectorérudits de tous poils, spécialistes de l’Art nouveau, architectes, conservateurs ou simples amateurs passionnés se retrouvent dans un salon particulier de Chez Maxim’s pour l’assemblée générale annuelle du Cercle Guimard. En ce jour, un projet très important leur tient à cœur, voté à l’unanimité  par l’assemblée : la création d’un centre à la gloire de l’illustre personnage.

L’association contribue à promouvoir et réhabiliter ce génie mal connu, non seulement du grand public mais aussi des élites culturelles. Elle informe et commente les ventes de meubles et objets attribués à  Guimard, parfois à tort… Ce jour-là, l’assemblée exprime de sérieux doutes sur une bibliothèque vendue 125 000€ chez Sotheby’s… Sur demande, le Cercle Guimard donne des avis d’expert non rémunérés, elle organise depuis peu de sympathiques visites guidées dans les quartiers d’Auteuil et de Passy à Paris où se concentrent la plupart des réalisations du maître survivantes en Ile de France. Des particuliers l’alertent régulièrement sur des 800px-Hermanville_bluette_diguedégradations de lieux ou décorations ou, pire, sur des risques de démolition ! L’association mène un certain nombre de combats obtenant récemment, avec le soutien de la DRAC de Basse-Normandie, l’inscription de la Villa La Sapinière à Hermanville-sur-Mer, commune du Calvados où se situe également la jolie Villa La Bluette classée en totalité en 2005, à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques.

Fils d’une lingère et d’un orthopédiste, Hector Guimard naît à Lyon le 8 mars 1867, mais c’est à Paris qu’il suit un double cursus d’études. A l’École nationale supérieure des arts décoratifs tout d’abord, à l’École nationale supérieure des beaux-arts ensuite où il sera initié aux théories d’Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc : rejet de la planéité et de la symétrie. Cependant, c’est après la découverte à Bruxelles de l’hôtel Tassel de Victor Horta qu’il trouve son style propre, dans une Hotel_mezzara_1911,_04fusion entre ces deux influences. Il enveloppe les structures géométriques du gros œuvre par un style linéaire « en coup de fouet ». « Le style Guimard s’impose d’abord par une rigueur et une audace peu communes. La courbe n’épouse pas le destin de la tige », commente Jean-Pierre Lyonnet dans son ouvrage « Guimard perdu, histoire d’une méprise ». Et de poursuivre, « contrainte par la pesanteur, elle s’en défait, d’un geste vif, insaisissable et infléchi, qui la rapproche plus volontiers de la calligraphie…. Elle ne s’achève jamais là où on l’attend ».

En 1895, quasiment inconnu, il n’a que vingt huit ans lorsqu’une certaine madame Fournier, propriétaire d’un terrain dans le XVIème arrondissement de Paris, lui Hector-GUIMARD-Architecte-1897--3436demande d’y édifier un immeuble de rapport. Éprise d’insolite, elle lui laisse carte blanche. Ce sera le superbe Castel Béranger, rue Jean de la Fontaine. Guimard y mélange les matériaux avec un goût très sûr : pierre brute, meulière et briques de différentes tonalités, certaines vernissées. Sur les différentes façades de l’immeuble (qui comportera trente-six appartements en loyer modéré !), alternent échauguettes et bow-windows autorisés depuis 1893. La fonte est présente partout, balcons-balustrades-hippocampes décoratifs, offrant ainsi avec sa couleur verdâtre un contraste saisissant avec la brique. Le hall d’entrée de l’immeuble est une œuvre d’art à lui tout seul. Guimard assure aussi la décoration intérieure, papiers peints compris, conçoit certains meubles et luminaires. Il s’y installe en 1897 Guimard Castel B ext 27 - copieet le peintre Paul Signac fera partie des locataires. A peine est-il achevé que le Castel Béranger est primé en 1898 au concours de la plus belle façade de la ville de Paris organisé par la municipalité. C’est la gloire, en dépit de quelques réactions frileuses du grand public qui affuble parfois l’immeuble d’un surnom, « Le dérangé… ».

Les commandes affluent dès 1899 avec la villa La Bluette, puis la Villa Canivet ainsi que le début du chantier de la Villa Henriette. Ayant emporté l’appel d’offres de la Compagnie du métropolitain parisien, en janvier 1900 il commence la réalisation des gares et édicules du métro qu’il poursuivra jusqu’en 1913. A l’avant-garde de la standardisation industrielle, il conçoit 800px-Paris_-_60_Rue_Fontaine_-1des éléments de construction modulables. Toutes les formes l’intéressent, comme en témoignent la magnifique salle de spectacle Humbert de Romans hélas détruite, la synagogue de la rue Pavée ou les entrepôts Nozal. Guimard n’hésite pas à se définir comme un « architecte d’art ». « J’aime l’architecture et si je l’aime, c’est parce qu’elle comprend, dans son essence, dans sa formule, dans sa fonction, et dans toutes ses manifestations, tous les autres arts sans exception », affirme-t-il.

Ses plus belles réalisations se concentrent en une quinzaine d’années d’activité créatrice intense. En  1938, suite à son mariage avec une artiste peintre d’origine juive américaine, Guimard part à New York, pressentant l’imminence du conflit. Il s’y éteint en 1942, à l’âge de 75 ans. ob_5746b4_imgp7663-hotel-mezzara-21-fevrier-20Le mot d’ordre de l’après-guerre en France ? La reconstruction qui rime hélas avec la démolition parfois aveugle. De fait, de son œuvre bâtie de 53 projets aboutis (hors métro)  entre 1888 et 1930, deux furent victimes de la guerre, vingt-et-un de la main destructrice de l’homme. Pour des raisons diversement navrantes : maladresse, ignorance ou, le plus souvent, spéculation immobilière.  Au point qu’Hector Guimard tombe totalement dans l’oubli, il faut attendre les années 1970 pour que d’aucuns s’émeuvent de ce patrimoine sacrifié sur l’autel d’une pseudo-modernité et s’attellent à sauver ce qui reste.

Le cas du Castel Henriette à Sèvres, particulièrement surprenant par la complexité Castel Henriette_CP Style HG 6 - copiedes volumes, est révélateur. Abandonné après la seconde guerre mondiale, il survit un certain temps grâce à l’intérêt de quelques cinéastes (Roger Vadim y tourne La Ronde en 1964), mais il est promis à la démolition en 1969. « Une campagne de presse a tenté de surseoir la décision, en vain. André Malraux, le ministre qui venait de sauver la villa Savoye de Le Corbusier, ne comprit pas l’intérêt d’une telle démarche et les bulldozers entrèrent en action », se souvient Jean-Pierre Lyonnet. « Deux aux plus tard s’ouvrait au musée des Arts décoratifs la première exposition consacrée en France à Hector Guimard. On pouvait y admirer les reliquats du Castel Henriette échappés de la destruction, soudainement sacralisés ». Douloureusement symbolique aussi, la destruction quelque mois après de la Guimardière, cette villa qu’il destinait à son usage personnel dans la forêt de Vaucresson et qui fut son ultime création en 1930…

Le Castel Béranger a failli subir le même sort pour être finalement vendu en copropriété. A deux pas de là, parmi les rescapés de la pelleteuse se trouve également H0046-L00266670l’élégant et discret hôtel Mezzara. Construit en 1910 pour un riche industriel vénitien qui fabriquait des dentelles, il est d’une conception particulière avec une vaste salle de réception (genre de show room avant l’heure) et de nombreuses  pièces donnant sur une coursive à l’étage, le tout baigné par le puits de lumière d’une verrière. Le bâtiment, longtemps propriété de l’Éducation Nationale qui y logeait les pensionnaires du lycée Jean Zay, fut très bien entretenu et conserve, fait unique, une salle à manger entièrement meublée et décorée par Guimard. En 2015, l’hôtel Mezzara est cédé à l’administration des Domaines et le Cercle Guimard voit là une opportunité, pour éviter sa vente, d’en faire le siège d’un centre dédié à son œuvre et à l’Art nouveau plus généralement. Après un avis favorable rendu par le  Conseil de Paris le 31 mars, une réunion a eu lieu  le 8 avril avec le Ministère de la Culture et la préfecture. Le dossier Guimard___M_tro_Les_cand_labresest désormais entre les mains de l’État… Espérons que ce dernier fera appel à projet, auquel cas le Cercle Guimard ne manquerait pas de faire acte de candidature.

S’il mérite sans aucun doute ce lieu en hommage à son œuvre tant sur le plan architectural que mobilier ou décoratif, par son travail des matériaux et sa collaboration avec les divers corps de métiers (fondeur, ferronnier, verrier, ébéniste ou céramiste), assurément Guimard a gagné son ticket pour une place d’honneur sur ce site : nul mieux que lui ne symbolise à ce point la synthèse du travail et du patrimoine culturel ! Chantal Langeard

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Alain Bézu, entre « Deux Rives »

Vient de paraître, aux éditions Points de vues, « Deux rives pour un théâtre ». Un bel ouvrage coécrit par le dramaturge Joseph Danan et l’historien Marco Consolini, qui retrace tout à la fois l’histoire d’un lieu, d’une compagnie et d’un homme. Celle du metteur en scène Alain Bézu, un authentique normand qui fonda en 1971 à Rouen le « T2R », le Théâtre des Deux Rives. Portrait pleine page.

 

 

Grand, maigre, la voix douce et l’œil aux aguets… Derrière une bonhomie apparente, l’homme avance masqué, pétri de solides convictions. Un vrai normand, cet Alain Bézu, un authentique enfant du terroir, du pays de Bray plus précisément…

Robert Achibared, l’ancien directeur du Théâtre et des Spectacles au ministère de la Culture qui signe la préface de « Deux rives pour un théâtre », ne s’y trompe point en précisant d’emblée que l’implantation 2-rives_couverture_1géographique est essentielle à Bézu. « Comme Sarrazin à Toulouse ou Planchon à Villeurbanne, il inscrit son action en Haute-Normandie, entre Rouen, Quevilly et Elboeuf… Qui implique d’abord une connaissance intime de son public et une relation suivie avec lui ». De son père, instituteur, Alain Bézu hérite d’un bien précieux : une admiration pour le théâtre de Jean Vilar. Dès l’enfance et la classe de sixième, en compagnie du papa qui organise les expéditions, il prend le car. Aller et retour Paris, place du Trocadéro et le théâtre de Chaillot. Et les yeux du metteur en scène pétillent plus qu’à l’ordinaire à l’évocation de cette mythologie familiale : le récit des parents narrant la représentation du Cid sous les traits de Gérard Philipe en la cour du Palais de justice de Rouen en 1954 ! « Magique, inoubliable, de nombreux Rouennais en parlent encore ». Le théâtre donc, pour le gamin Bézu ? « Une petite musique entendue dès l’enfance, qui depuis n’a jamais cessé » pour l’homme toujours aussi amoureux du vers cornélien, fier d’avoir mis le feu aux planches en terre normande à défaut d’avoir conduit Jeanne au bûcher…

« On ne badine pas avec l’amour », « Ruy Blas », « Le prince de Hambourg » : autant de textes gravés sur vinyle par Gérard Philipe, la mascotte du TNP, que le jeune Bézu connaît alors par cœur. Des résonances de longue portée puisque sa première mise en scène, au théâtre Gorky de Petit-Quevilly en 1971, sera justement la pièce de Musset… Entre-temps, il suit le Conservatoire à Rouen puis, en mai 68, il s’en va chanter Brel à la porte des usines en grève. Son rêve ? Monter à Paris… Les copains de chambrée et d’armée, aussi activistes et gauchistes que lui, tiennent un autre discours, lui inculquent une autre instruction que militaire : faire du théâtre là où l’on « naît », pour le plus grand nombre. Sans renoncer devant les difficultés, toujours avec l’exigence de la qualité. L’aventure est lancée, dans l’esprit des grands pionniers de la décentralisation, Alain Bézu crée sa compagnie « Le Théâtre des 2 Rives ». Qui monte « 14-18 », une chronique des années de guerre jouée aussi avec un énorme succès au théâtre de L’Odéon en 1981. Une date emblématique, puisque le Conseil général d’alors vote l’attribution et la rénovation d’un lieu pour héberger à demeure la bande à Bézu : l’ancien amphithéâtre de la faculté de médecine devient Centre dramatique régional de Haute Normandie en 1985.

Les raisons du succès de la « petite entreprise » culturelle d’Alain Bézu ? D’abord sa soif d’apprendre encore et bezutoujours, « même s’il ne dissimule pas ce qu’il doit à Vilar, à Vitez ou à Dort » précise encore Achibared, il ne cesse de lire revues, ouvrages théoriques et pièces de théâtre. Ensuite, note son compère de scène Jacques Kraemer, « certaines préfèrent travailler en solitaire, d’autres peuvent apprécier et souhaiter le dialogue et la dynamique dialectique qui en résulte ». Tel est le cas pour le fondateur des Deux Rives avec son acolyte Joseph Danan, autant conseiller littéraire qu’auteur de nombreuses œuvres théâtrales. « Danan devint à Bézu ce que Giraudoux fut à Jouvet, Koltès à Cherreau : l’auteur auquel il revint le plus souvent ».

Natif du Havre, Olivier Saladin, l’ancien de la bande aux Deschiens, fit ses débuts sur les planches sous les auspices des Deux Rives. En 1975, très précisément, lorsqu’il s’inscrit à des cours dispensés par Bézu et d’autres au Centre Max-Dormoy du Grand Quevilly… « On travaillait beaucoup l’improvisation, une recherche qui nous demandait de puiser en nous-mêmes, dans cette mémoire dite affective ». Que retient-il de cette époque, sous la baguette de tels maîtres ? « J’ai appris la rigueur, l’humilité, à être un acteur au service de l’auteur, d’une œuvre, d’un projet artistique. A servir, avant de se servir ». Sans envisager d’en faire son métier, Saladin s’inscrit d’ailleurs à l’AFPA pour une formation de carreleur, envisageant de travailler dans le bâtiment ! C’est en 1981 qu’il débute sa carrière de comédien professionnel, lorsqu’il est engagé avec d’autres élèves pour jouer Arlequin dans « La surprise de l’amour » de Marivaux. « C’était un spectacle où nous étions payés et, grâce à l’intermittence, j’ai pu sauter le pas ».  Un témoignage à l’identique, celui de Vincent Berger, un autre gamin de 19 ans qui, bac en poche, rejoint la bande à Bézu dans « Le barbier de Séville » puis « Jacques le fataliste »… « La fidélité qu’Alain a pour ses acteurs permettait expérience et donc vocabulaire communs, complicité et donc confiance. Tout cela facilitait en cercle vertueux la souplesse, la diligence, les possibilités d’exploration et d’approfondissement du travail ».

Fidélité, le grand mot est lâché ! Fidèle au service public et pas vraiment homme à l’esprit carriériste, Alain Bézu a toujours décliné les offres du théâtre privé. Il se reconnaît volontariste, obstiné mais pas borné. Obsédé surtout bezu3par ce public qu’il faut reconquérir à chaque création depuis qu’a disparu la figure emblématique des années 60 du « militant spectateur ». Alors, avec l’équipe des Deux Rives, il n’aura de cesse de tisser des liens avec les écoles et les comités d’entreprise. « Nous bénéficions à Rouen d’un public éduqué, acquis à une esthétique et à un parcours. Certes, les temps ont changé, les esprits ont évolué. Hier, le théâtre se devait de produire du sens, d’imposer presque un regard unilatéral au spectateur. Il était de bon ton de passer les classiques à la relecture de la modernité. Aujourd’hui, la représentation se veut plus ouverte, laissant le public à son propre questionnement ». Et Bézu sait de quoi il parle. En 78, il signait sa première mise en scène de « L’illusion comique », l’une des pièces de jeunesse de son compatriote Corneille. Un énorme succès dont toute la presse se fait l’écho, au lendemain des représentations parisiennes au Théâtre de la Cité Internationale… Autre temps, autre regard : une œuvre qu’il recrée en 2006, un an avant la remise des clefs à ses successeurs, lors du quadricentenaire de la naissance du Maître ! En 2014, c’est la consécration pour celui qui n’en chercha aucune, sinon la reconnaissance de ses pairs, son rêve devient réalité : en partenariat avec celui de La Foudre du Petit-Quevilly, le Théâtre des Deux Rives est labellisé Centre dramatique national de Normandie-Rouen sous la direction de Davis Bobée.

Fort de nombreuses contributions (Mylène Berthaume, Claude Juin, Catherine Delattres, Didier Mahieu…), illustré de moult documents d’archives et de superbes photographies de plateau, « Deux rives pour un théâtre » a surtout le grand mérite de braquer les projecteurs, loin des flonflons parisiens, sur une expérience en province riche d’enseignements. Tout en brossant, à plusieurs voix et pleine page, le portrait d’un créateur pétri de convictions en faveur de la décentralisation et de la culture en région. Yonnel Liégeois

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Le « Vivant », au devant de la scène

Avec l’adaptation de « Réparer les vivants » de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signe un époustouflant spectacle. Au même titre que Jean-Louis Benoît avec ses « Garde barrière et garde fous », Luc Clémentin et les « Cadres noirs » de Pierre Lemaitre, Thierry Gibault dans « Une trop bruyante solitude »… Sans oublier un fantasque duo de conteurs : Abbi Patrix qui nous invite à « Ne pas perdre le Nord », Yannick Jaulin à « Vider la mer avec une cuiller » !

 

 

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Pas moins de dix prix littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà récompensée du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements reparerlesvivants-2pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes à la création de « Réparer les vivants » sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite. Celui de Simon poursuit seul sa route au petit matin, en bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, un autre s’épuise, à bout de souffle… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments, quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche, quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe, quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun trouve sa juste place. Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Des mots et des notes incandescents qui rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, qui redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains. A l’affiche du théâtre Paris-Villette, ensuite à la Comédie de Béthune, un spectacle d’une rare puissance « humanitaire » quand la mort, paradoxalement, sourit à la vie.

Un semblant de vie, un instinct de survie plutôt, s’accroche aussi, envers et contre tout, dans le cœur d’Alain Delambre, cet ancien DRH réduit au chômage depuis quatre ans déjà ! Sur le plateau nu du Théâtre de la cadreGirandole, prochainement au Kremlin-Bicêtre, le souffle des mots caresse le visage des spectateurs en cercle serré autour de lui. Dans un soliloque d’une rare puissance narrative, sur les rythmes obsédants d’Olivier Robin à la batterie, Luc Clémentin donne corps au héros des « Cadres noirs », le roman de Pierre Lemaitre couronné du prix Goncourt en 2013 pour « Au revoir là-haut ». L’homme est profondément blessé, désormais inutile lui qui, des années auparavant, avait droit de vie et de mort sur quelques centaines de salariés. De galères en petits boulots, la honte ronge son existence. Jusqu’au jour où un chasseur de têtes lui propose un job surprenant… Mieux que l’exposition de la dérive d’un homme sans repères, disqualifié surtout dans le regard de sa femme et de ses enfants, le spectacle nous dresse avant tout le portrait « d’un gagnant des années 1980 rhabillé en exclu des années 2010 ». Une peinture sans concession de ce monde de l’entreprise où la mort, symbolique ou bien réelle, rôde et frappe. Avec iniquité pour les uns, sans sommation pour d’autres, dans l’impossibilité d’en dire plus pour préserver le suspens…

Le travail, monsieur Hanta, quant à lui, n’en manque point. Depuis des dizaines d’années, il voue au pilon des tonnes de livres dans sa machine infernale. Noirci d’encre des pieds à la tête, avec les souris mangeuses de bellevillepapier pour seule compagnie, il exècre son boulot, « ce massacre d’innocents », livres interdits par la censure et chefs d’œuvre de l’humanité, mais il sauve l’honneur en arrachant à la mort quelques trésors littéraires. En fait, des milliers qu’il entasse chez lui… Halluciné, hallucinant de vérité, comme possédé du verbe qu’il éructe dans un clair-obscur oppressant en l’écrin du Théâtre de Belleville, le fantastique Thierry Gibault prête figure à l’ouvrier d’« Une trop bruyante solitude »,  le puissant roman du tchèque Bohumil Hrabal. Une œuvre à multiples sens, magistralement mise en scène par Laurent Fréchuret, que le comédien incarne avec une rare intensité. Le travail asservissement ou épanouissement, le pouvoir dictatorial ou libérateur, l’existence corvée quotidienne ou miracle journalier, le livre papier à recycler ou trésor à décrypter, la culture supplément d’âme ou nourriture indispensable ? Autant de questions énigmatiques que monsieur Hanta résoudra tragiquement, autant d’interrogations qui n’en finissent plus désormais de résonner en nos têtes. Un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte, par bonheur repris au Théâtre des Halles en juillet prochain lors du festival d’Avignon.

Vivantes, elles sont bien vivantes, Monique et Myriam, sur les planches du Théâtre de l’Aquarium et prochainement sur celles du Théâtre de la Criée à Marseille ! Sous les traits d’une même comédienne, Léna gardeBréban, qui incarne superbement ces deux femmes au travail… L’une est garde barrière et s’interroge sur l’avenir de son métier en voie de disparition, l’autre est infirmière de nuit dans un hôpital psychiatrique et narre son quotidien au chevet des « fous ». A l’origine, « Garde barrière et garde fous » se présente comme deux reportages diffusés sur France Culture dans l’émission « Les pieds sur terre ». Deux monologues dont s’empare Jean-Louis Benoit, des matériaux bruts dont il fait théâtre parce que, « si l’on veut parler des hommes et des femmes de notre temps, il faut d’abord écouter ceux qui n’ont pas la parole ». Entreprise risquée, mais réussie à entendre le passage et le souffle des trains le jour, le ronflement et les plaintes des malades la nuit ! « Toutes deux gardent, toutes deux regardent, toutes deux surveillent et protègent », commente le metteur en scène. Toutes deux, surtout, nous parlent de leur travail avec infinie tendresse et précision, colère et rébellion aussi. De la dureté de leur tâche invisible aux yeux de beaucoup et pourtant essentiel à la collectivité, de leur soif de reconnaissance face au regard parfois méprisant des usagers, de leurs espoirs d’une vie meilleure comme de leurs peurs face à l’incertitude du lendemain… Une parole libérée, une parole de l’ombre qui accède enfin en pleine lumière, la voix des sans-voix pour nous faire entendre l’indifférence et la souffrance que notre société sécrète de manière insidieuse à l’encontre de tous celles et ceux qu’elle estime de peu.

L’humour pourra-t-il sauver le monde des vivants de sa fin prochaine ? Les inénarrables conteurs Abbi Patrix et Yannick Jaulin y croient encore un peu, tant par profession que par conviction ! En compagnie de 21la talentueuse Linda Edsjö, le premier nous convie à sa table des mythologies « Pour ne pas perdre le nord »… Les deux compères y ont convoqué Loki, sujet emblématique des légendes scandinaves. Un personnage à double face, pourvoyeur de bonheurs ou de malheurs, à l’image de ces pauvres humains capables ou coupables du meilleur et du pire, sauveurs du monde ou fossoyeurs de la planète. Un spectacle envoûtant pour petits et grands, entre poésie et fantastique où, là encore, la musique s’entremêle à la parole pour égrener la fuite du temps et nous enrôler à la sauvegarde de l’humanité ! Comme l’ami Jaulin avec son gouleyant accent du marais poitevin qui nous rapporte à sa façon l’histoire croisée des trois religions révélées… Une histoire à triple entrée parfois un peu difficile à démêler, un peu « Comme vider la mer avec une cuiller »,  tant les héros de l’une empiètent parfois les chapitres des autres ! Fables, récits des origines, vérités déifiées ? Avec sérieux, trop peut-être, surtout avec beaucoup d’humour, le conteur s’empare à bras le corps de notre désir d’infini, de notre soif de spiritualité pour nous embarquer dans une histoire des religions pas toujours très catholique. Dans un périple hors d’âge où il ose rassembler sous la même bannière l’antique coiffeuse Dalila et sa grand-mère vendéenne ! Ponctué par l’archet de la violoniste Julie Mellaert, un spectacle où il est prouvé, pour celui qui croit au ciel comme pour celui qui n’y croit pas, qu’on ne cesse de se raconter des histoires depuis la nuit des temps. Entre affabulation et conviction, croyance et dogme, dialogue et fanatisme : pour s’entretuer ou faire ensemble humanité ?

Le vivant se fait récit, le mythe devient actualité, le roman s’empare de la scène. Le théâtre, sous quelque forme où il s’incarne, demeure autant source de questionnement et d’émerveillement. Osons en franchir les portes. Yonnel Liégeois

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Durpaire et Boudjellal, un dessein de Présidente

Ouvrage graphique d’anticipation, « La Présidente » de François Durpaire et Farid Boudjellal se projette dans une France déchirée qui vient d’élire Marine Le Pen à sa tête. Un récit âpre et percutant.

 

 

Dimanche 7 mai 2017, 20 heures. C’est une déflagration. Marine Le Pen est élue huitième cheffe de l’État de la marine1Vème République au terme d’un duel de second tour gagné sur… François Hollande !

Partant d’un récit minutieux, retraçant la création du Front national pour l’unité française, dont Jean-Marie Le Pen prendra la tête en 1973 jusqu’à l’accession de sa fille au pouvoir, l’historien François Durpaire s’appuie, et c’est la grande force de l’ouvrage « La Présidente« , sur une étude précise du programme actuel du FN pour imaginer la suite. Et ce, en noir et blanc, parti pris du dessinateur Farid Boudjellal qui croque le récit d’un trait délicat et lumineux. Marine Le Pen compose son gouvernement avec l’aide de Louis Aliot et de Florian Philippot : le « centriste » Gérard Longuet devient Premier ministre, Nadine Morano ministre de la famille, afin de lancer une grande politique nataliste de nature à contrer l’immigration, l’emmerdeuse (sic) Marion Maréchal Le Pen est affectée au ministère de l’École.

Tous les pouvoirs sont concentrés à l’Élysée et les premières mesures s’égrènent : surveillance massive des citoyens au travers de la création d’une police du net, entrée en vigueur de la préférence nationale, fichage des enfants maghrébins, sortie de l’Euro, expulsions massives de clandestins… Sur le plan international, la France marine2quitte l’OTAN, et trouve en Vladimir Poutine un allié privilégié. En quelques semaines, le pays se déchire profondément sur fond de violences policières et de grèves massives. L’album est paru la veille des attentats de novembre 2015.

Depuis, la réalité a précédé en partie la fiction, se dit-on, en voyant Marine Le Pen décréter l’état d’urgence. Mais dans la fiction, le destin de la nation bascule à nouveau lorsque le Bloc Identitaire, jugeant la politique présidentielle trop tiède, plonge le pays dans une situation sans précédent. Une pastille rouge est apposée sur la couverture du livre, « vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas » ! Eva Emeyriat

 

 

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Belly et Milteau, Bibb et les autres…

En compagnie d’Eric Bibb, son complice et chanteur de blues, l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau rend un vibrant hommage à l’artiste noir américain Lead Belly. De la voix et de la guitare, l’ancien taulard des fermes pénitentiaires de Louisiane s’affirme dans les années 30 comme le symbole de la musique folk. Un album d’une rare qualité musicale, un message humaniste d’une brûlante actualité, une série de concerts à ne pas manquer.

 

 

« De son vrai nom Huddie William Lebetter, Lead Belly a connu la vie de tous les noirs américains de son époque, ses parents étaient employés dans une plantation de Louisiane, » raconte Jean-Jacques Milteau, « il était promis au dur labeur et aux lourdes contraintes inhérentes à sa condition au début du XXème siècle dans le Sud des États-Unis ». Entre esclavage et ségrégation, petits boulots et début d’une carrière de guitariste, violences raciales et diverses incarcérations en ferme pénitentiaire, Lead Belly ne sait pas encore, en ces années-là, qu’il restera à la postérité comme le chanteur folk afro-américain le plus célèbre de tous les temps !

Pénitencier d’Angola, 1933, en Louisiane. Belly purge une peine de vingt ans d’emprisonnement pour tentative de meurtre : difficile en ce temps-là pour un nègre de convaincre un jury de son innocence, « dangereux aussi en ce temps là de se faire respecter lorsque toute tentative de défense est synonyme d’actes de violence », ajoute Milteau… « Lead Belly aurait pu revendiquer notre devise républicaine, « Liberté-Dignité-Fraternité » ! Faute d’une illusoire égalité entre un homme pauvre, noir et peu instruit et son entourage, il luttera toute sa vie pour une reconnaissance de sa dignité en tant qu’être humain et surtout en tant qu’artiste ». belly1Sa chance, il la saisit en 1933 lorsqu’il rencontre le musicologue Alan Lomax qui écume les pénitenciers du Sud, en charge de collecter chants et musique pour la Bibliothèque du Congrès américain.
Libéré grâce à son mentor, Lead Belly rejoint New York et rencontre alors une certaine célébrité, à défaut de l’aisance financière. Il multiplie concerts et enregistrements, se lie avec Woody Guthrie et Pete Seeger, rencontre les grandes figures de l’aile gauche américaine. Producteur de musique et historien reconnu des musiques populaires noire-américaines, Sébastian Danchin n’hésite pas à l’affirmer. « Il aura converti à la vérité du blues des millions de fans, tandis que des successeurs aussi hétéroclites que Frank Sinatra, Nirvana, les Beach Boys, les Red Hot Chili Peppers, Tom Waits ou Bob Dylan s’emparaient de son répertoire ». Lead Belly fut le premier musicien de blues à se produire en Europe dès 1949, peu de temps avant sa mort. « Il était un véritable jukebox humain », témoigne pour sa part Eric Bibb dont son père eut la chance de Cover Recto HDl’entendre en concert en 1940, « il connaissait des centaines de chansons recueillies lors de ses pérégrinations, certaines adaptées par ses soins et d’autres de sa plume ». L’émouvant et emblématique « Goodnight, Irene », interprété par les Weavers, s’imposa à la première place des hit parades américains en 1950, un an après sa mort.

L’héritage de Belly ? Il suffit d’entendre « Grey Goose », le premier morceau merveilleusement interprété par le duo Bibb-Milteau, ou « Midnight Special » ainsi que « Bourgeois Blues », pour se convaincre de la pertinence du propos : la dénonciation de l’ostracisme social, du racisme et de l’injustice, de la ségrégation raciale… Et Jean-Jacques Milteau de le marteler, le réaffirmer avec insistance, « la dignité ressort comme la préoccupation constante de Lead Belly, son répertoire est celui d’un conteur soucieux de témoigner : les sentiments, la souffrance, la religion, la vie sociale, les faits divers… ». Selon l’harmoniciste , « il aimait commenter ses chansons à la manière d’un belly3éditorialiste ». Un géant de la musique populaire, un troubadour du blues qui adorait partager avec les enfants son bonheur de jouer et chanter.
De Bibb à Milteau, les deux artistes l’avouent à l’unisson, Belly « séduit avant tout par sa puissance et sa conviction ». Une voix qui ne peut laisser indifférent, un maître de la guitare à douze cordes ! Un plaisir renouvelé à l’écoute de ce CD qui fera date, un bonheur à partager en live quand l’harmonica de Milteau vibre de sons déchirants, quand la voix de Bibb pleure la complainte d’un temps point encore révolu où l’homme s’affiche loup pour l’homme… « Les deux hommes s’approprient les chansons de Lead Belly dans un mélange de force et d’humilité, comme si le vieil homme les écoutait depuis là-haut en tapant du pied », confie le chroniqueur Olivier Flandin.

De la première chanson à la dernière ligne, de cette harmonieuse pépite livrée avec un superbe livret historique à ce trop bref article, une conviction sans crainte martelée entre respect et sincérité : un album d’une rare qualité musicale, un message humaniste d’une brûlante actualité, une série de concerts à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

A écouter, et voir aussi :
– Jacques Schwarz-Bart et son sax « Jazz Racine Haïti », les 17/03 à Cenon (33) et 07/05 à Ris Orangis (91). Des rythmes gwoka de sa Guadeloupe natale au jazz vaudou haïtien.
– Céline Caussimon le 18/03 et Enzo Enzo en trio jazz le 19/03 au Forum Léo Ferré. Deux femmes, deux voix à (re)découvrir de toute urgence.
Manu Lods et son envie de « Garder le fou rire », le 26/03 au Forum Léo Ferré. Du « Pigeon du 11 janvier », en hommage à la bande de Charlie assassinée à « La non-demande de mariage pour tous ».
– Lou Casa, le 30/03 au Café de la Danse. Une réappropriation « libre, juste, poignante » de quelques titres de Barbara. Poétique et sensible.
Dominique Gueury, la chanteuse de bar et de rue qui bonifie « La vie secrète des Moches », les 01 et 07/04. Une belle et forte voix au service de Fréhel, Couté et consorts…
Christina Rosmini et son nouvel album « Lalita ». La chanson aux couleurs de la Méditerranée, du Front Populaire aux compositions originales.
– Le groupe aux racines périgourdines Rue de la Muette et ses nouvelles « Ombres chinoises ». Des « Mendiants » à « La chanson de Craonne », paroles et musiques en toute liberté.

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Bérengère Lepetit, entre le Doux et l’amer

« Un séjour en France » de Bérengère Lepetit est la chronique d’une immersion dans une entreprise agro-alimentaire de Bretagne. Un récit vivant, retraçant quatre semaines passées à la chaîne dans le froid des usines Doux.

 

 

On parcourt ce livre comme on arpente un pays, les yeux grands ouverts, à l’écoute de ses bruissements, ses humeurs. Dans le froid d’usines labyrinthiques aux journées uniformes. Dans les coulisses des vestiaires où l’on se change à la hâte. Aux pauses cigarettes, minutes précieuses arrachées à la cadence.

On dévale ce livre page à page à l’écoute de la routine de vies passées à la chaîne, leurs mains agiles en mouvement perpétuel, jusqu’à ce que jeunesse se passe. Pour écrire « Un Séjour en France », la journaliste Bérengère Lepetit a gommé son monde d’avant et frappé à la porte d’une agence d’intérim de Bretagne. Elle a enfilé une blouse bleue et partagé durant quatre semaines le quotidien des ouvriers de l’usine Doux de Châteaulin, 1507-1dans le Finistère. Des hommes et des femmes du coin, « payés toute leur vie au Smic », un horizon indépassable dans une région où le travail est devenu denrée rare.
« Venez avec moi chez Doux, venez avec moi à la chaîne, venez emballer des poulets, vous verrez ce que c’est ! » C’est en entendant cette invective adressée à la maire de Morlaix par une syndicaliste, que l’idée de cette immersion s’est imposée à elle. Pour abolir les frontières, pour voir, pour sentir, pour comprendre. « J’ai plongé sans me poser de questions, je me disais que je verrai bien en route, » écrit-elle.

Dans son livre tenu comme un journal de bord, Bérengère Lepetit raconte son travail de manutentionnaire au conditionnement. La lutte permanente pour ne pas se faire submerger par le rythme de la chaîne. Les nuits peuplées de poulets bleus-blancs-rouges comme autant de réminiscence du travail de la veille. La chaîne qu’on ralentit pour la visite d’un ministre qui ne prendra même pas le temps de s’arrêter leur parler. « Chaque atelier a son propre rythme, sa cadence, son cercle de solidarité, » raconte-t-elle. C’est finalement cette petite communauté de collègues que Bérengère Lepetit restitue avec le plus de justesse, leurs éclats de bonnes et de mauvaises humeurs, leurs routines et leurs combines pour supporter les minutes qui s’étirent jusqu’à la sortie.
« Mon corps est là, mon esprit est ailleurs, et je les emmerde », lui dira l’une d’elles. Sous l’usine, la plage. Cyrielle Blaire

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Le Bénin, à la croisée des chemins

Le 6 mars 2016, se déroule au Bénin le premier tour de l’élection présidentielle. 33 candidats briguent les suffrages de la population. Seuls cinq d’entre eux peuvent prétendre accéder au second tour, tous banquiers ou hommes d’affaires, anciennes figures de la vie politique béninoise ou d’instances internationales. Un pays, l’un des plus petits et des plus pauvres d’Afrique, à un tournant de son histoire.

 

 

Au revoir Cotonou, sa lagune, ses taxi-motos par milliers viciant l’air marin… À la veille des obsèques nationales de Mathieu Kérékou, l’ancien chef d’état béninois, retour en France dont l’ex Dahomey fut colonie jusqu’en carte1960. En ces jours de décembre 2015, la perspective de la future élection présidentielle échauffe déjà tous les esprits, attise convoitises et rancœurs, secrète alliances et complots, nourrit espoirs et promesses de tous les roitelets en puissance. Le seul vainqueur pour l’heure, avant l’échéance du premier tour de scrutin reporté au 6 mars ? L’argent, le franc CFA, qui coule à flots dans tous les meetings politiques, de la capitale Porto-Novo aux villages les plus reculés du Nord-Ouest, qui fait et défait les partis politiques à l’idéologie variable selon le type d’élections… « Inch’Allah », professent les électeurs de confession musulmane, « Que Dieu nous bénisse, alléluia », chantent cathos et évangélistes tandis que la majorité de la population, animiste, s’en va consulter le prêtre vaudou ! Les uns les autres, demain à n’en pas douter, vaqueront au quotidien précaire d’une économie informelle et continueront à vivre pour la majorité avec à peine 40 euros mensuels.

Le Bénin, état corrompu ? Pas plus que nos démocraties occidentales, loin s’en faut, inutile d’alimenter les clichés sur les potentats africains qui n’ont rien à envier à nos dynasties politiciennes, culture et histoire singulières invitent à plus de modestie quand il s’agit de porter notre regard sur ces pays classés sous le label « Françafrique »… Le « Yovo », le surnom par lequel l’autochtone interpelle avec humour le « blanc » dans la rue ou à l’échoppe de quartier, a laissé ses traces. Ses marques surtout, jusqu’à aujourd’hui : le candidat franco-béninois Lionel Zinsou, puissant banquier d’affaires et Premier ministre du président sortant Boni Yayi, n’est-il pas accusé d’être parachuté par le gouvernement français ? Vincent Bolloré, patron du port de Cotonou et partisan d’une ligne de chemin de fer transafricaine, n’est-il pas le premier pilier de la fragile économie béninoise ? Des affirmations qui invitent à la réflexion…
Contrairement à ce que prétend et osa déclarer publiquement un ancien président français à propos du continent DSC01388africain, le Bénin est fort d’une longue et riche histoire. Du sud au Nord du pays, se dressent encore les palais des anciens rois du Dahomey et de leurs vassaux. De nos jours, Béhanzin, le roi d’Abomey, demeure l’une des grandes figures respectées de l’histoire du pays : n’est-ce pas sa dynastie, et lui, qui fit de son royaume l’un des plus puissants de l’Afrique de l’Ouest ? Culture de tradition orale, architecture et sculpture : griots et colporteurs d’histoire, artisans et artistes béninois du plus lointain passé ont façonné le territoire de leur génie couleur ocre, ils n’ont aucunement à rougir de leur talent face à leurs homologues muséifiés d’outre-Atlantique…

Brassage de populations, multitude d’ethnies et de langues, diversité de religions : contrairement aux apparences, le Bénin, riche de ses quelques onze millions d’habitants, est un pays métissé où seul le développement contrasté entre le Nord désargenté et le Sud à la prospérité plus affirmée peut engendrer clivages et tensions. L’ancien royaume du Dahomey, aux frontières délimitées à l’est par les puissants Niger et Nigeria et à l’ouest par les turbulents Burkina Faso et Togo, jouit en tout cas d’une stabilité politique rare sur le continent. Qui dénote dans un paysage économique aux teintes plutôt sombres, faute de richesses naturelles telles que le pétrole… À l’image d’autres pays africains, la Chine et ses émissaires aux yeux bridés sillonnent la capitale et les campagnes, offrent capitaux et avenir au soleil radieux contre terres cultivables et licences industrielles.
La libéralisation à marche forcée aux lendemains du long intermède « marxiste-léniniste » du feu président Kérékou, ici comme ailleurs, produit ses effets mortifères : baisse des cours mondiaux du coton qui assure plus DSC_0071de 75% des recettes à l’exportation et les revenus de près de 60% de la population, faiblesse d’exportation de la noix de cajou et de la pêche artisanale à la crevette… 75% de la population n’a pas accès à l’électricité et l’eau potable, hormis le réseau des gros bourgs et villes, est encore un trésor qu’il faut aller puiser en terre ! Les séismes islamistes qui frappent le Niger et le Nigeria nuisent encore un peu plus au développement des échanges commerciaux après le contrôle strict ou la fermeture des frontières avec ces deux pays. Il n’empêche, le flux incessant des poids lourds sur des pistes défoncées symbolise jusqu’à l’outrance, voire l’apocalypse au nombre de carcasses désarticulées sur les bas-côtés, combien le Bénin, avec son riche port de Cotonou, s’est imposé comme un pays de transit incontournable pour ses voisins limitrophes.

Les conséquences majeures dans cette course effrénée à la rentabilité ? Un taux de chômage explosif, une jeunesse qualifiée sans avenir, une économie souterraine florissante… Chacun, devant son pas de porte, aligne son petit étal alimentaire, chacun crée sa petite entreprise d’essence clandestine et trafiquée en provenance DSC_0340du Nigeria, chacun développe son petit commerce à la criée au bord des routes et pistes… Il faut bien survivre à défaut de vivre, la misère ne sévit pas au Bénin, la pauvreté oui ! Avec ses corollaires, dramatiques : un système éducatif et de santé en plein marasme, la valse d’ONG multiples et variées au volant de quatre-quatre rutilants ! Souvent au carrefour d’un village, un immense panneau datant déjà et annonçant le démarrage de tel ou tel projet soutenu par divers organismes : seule la pancarte, délavée par le temps et solide sur ses fondations, attire l’œil du passant !
Une vie de galère à la ville, une vie de forçat au champ… Des journées harassantes pour le citadin dans une cohue ébouriffante et un taux de pollution alarmant, des cultures de subsistance pour le paysan, des distances hallucinantes pour la femme et l’enfant se rendant au marché avec, à l’aller comme au retour, quelques trente ou quarante kilos de marchandises sur la tête à vendre, échanger, troquer. En Afrique, d’une case à l’autre et tout au long des sentiers escarpés, le dicton se vérifie, la femme est vraiment l’avenir de l’homme ! Envers et malgré tout, le peuple béninois s’affiche accueillant, souriant, entreprenant. Dans cette course à la débrouille pour gagner son CSC_1051assiette de mil ou de manioc quotidien, il ne manque pas de bras et de cœurs solidaires pour assurer le développement du pays autrement.

Des structures de micro-crédit en faveur des paysans aux associations de bénévoles en prévention du sida, des voix multiples en faveur du respect et de la défense de l’environnement aux coopératives vivrières, le Bénin est riche de potentiels en tout secteur. Dont un qui n’attend qu’un puissant coup de pouce gouvernemental pour libérer sa créativité : le tourisme intelligent et responsable ! Du sud au nord, de la cité lacustre de Cotonou au pays des Tata-Somba, de l’emblématique Ouidah avec sa porte du Non-Retour symbole de l’histoire de l’esclavage au magnifique parc national et animalier de la Pendjari, des bords de mer houleux de l’Atlantique à la chaîne accidentée des plateaux de l’Atakora, le pays regorge de fabuleux trésors naturels dont les guides locaux au sourire communicatif s’enorgueillissent de dévoiler les mystères au « yovo » définitivement ensorcelé ! Un pays encore sauvegardé d’un tourisme de masse, qui autorise le dialogue en toute SDC11535sérénité avec les populations locales, du pêcheur côtier remontant ses traditionnels filets à l’éleveur Peul de vaches aux majestueuses cornes, le recueillement sur les lieux sacrés de tribus millénaires comme l’initiation aux secrets vaudou hors tout folklore organisé… Le Bénin est une perle échouée sur la côte Atlantique, il s’offre en toute générosité au regard de celles et ceux qui acceptent de remiser clichés et préjugés !
Avec une solidarité transfrontalière qui ne se dément jamais… Active, la communauté béninoise en France n’oublie pas le frère ou la sœur, de sang ou de cœur, demeurés au pays. Par exemple, l’association franco-béninoise Sollab, « Solidarité Laboratoires », qui n’attend que bénévoles et fonds pour démultiplier actions et projets : équiper les centre de santé, dans les bourgs et villages les plus reculés de la savane ou de la brousse, d’outils d’analyses médicales. Un enjeu de santé primordial pour les populations qui n’ont ni les moyens ni le temps de se rendre à l’hôpital le plus proche, une question de survie pour les mamans et leurs bébés : comment se soigner et guérir lorsque la fièvre jaune frappe sans pouvoir être démasquée, comment accoucher en toute sérénité lorsque font défaut les outils élémentaires pour une simple DSC_0677analyse de sang ? De Paouignan dans la région des Collines au quartier Tokpota de Porto Novo, d’Alassane Chabi-Gara en région parisienne à Olivier Koukponou à Cotonou, le virus de la solidarité se propage pour le bien-être et la santé de tous !

Le Bénin ? À l’image de son drapeau national aux trois couleurs, une authentique terre de contrastes aux valeurs à sauvegarder : vert comme l’espoir d’un développement au bénéfice de tous, soleil comme un avenir prometteur pour chacun, rouge comme le sang des enfants à protéger et à éduquer… Le Bénin n’écrira certainement pas la dernière page de son livre d’histoire le 6 mars, il est crucial cependant pour les autochtones de la bien tourner ! Yonnel Liégeois. Photos de Claude, Séverine et Sylviane.

 

En savoir plus
Pour voyager : le guide du Petit Futé consacré au Bénin. L’agence Allibert organise des CSC_1143séjours attrayants, mêlant marche et découverte en profondeur du pays. Hors des circuits touristiques convenus.
À lire : les auteurs béninois Florent Couao-Zotti pour La traque de la musaraigne et son recueil de nouvelles Retour de tombe, Arnold Sènou pour Ainsi va l’hattéria. Ken Bugul, sénégalaise mais béninoise par alliance, pour Le baobab fou et Riwan ou le chemin de sable qui reçut le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1999… Tous les ouvrages (roman, poésie) de l’écrivain franco-béninois Barnabé Laye : son dernier recueil poétique Fragments d’errances (Acoria éditions) vient d’être couronné du Prix Aimé Césaire 2016, Prix de la Société des Poètes Français.

À visiter : l’ensemble des palais royaux de l’ancien Dahomey, la cité lacustre, le village souterrain d’Agongointo, les parcs nationaux, la fondation Zinsou qui s’affiche comme le seul musée d’Afrique occidentale consacré à l’art moderne.
SDC11435À parcourir : La route des esclaves à Ouidah qui, sur quatre kilomètres de la Place des Enchères à la Porte du Non-Retour, raconte sans chaînes aux pieds le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leur terre au temps de la traite négrière. Un lieu de mémoire, à respecter autant que l’île de Gorée au Sénégal.
À découvrir : la savoureuse cuisine locale (igname, fromage peul, poisson) et ses boissons typiques (le vin de palme et la bière de mil). Les temples et rites vaudou, dont le Bénin est la terre d’élection : loin des fantasmagories occidentales, un art de vivre et une philosophie autant qu’une religion.

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Thérèse Clerc, comme une eau… de vie !

Thérèse Clerc, disparue le 16 février dans sa maison de Montreuil en Seine-Saint Denis (93), n’était pas une sainte, elle était beaucoup mieux : une femme engagée, gaie et pugnace. Qui a lutté pendant quarante ans et a porté à bout de bras de nombreux projets.

 

 

 

Thérèse Clerc, une femme extraordinaire dans l’ordinaire d’une vie, vécut deux existences, l’une et l’autre bien différentes mais aussi bien remplies : la première, très sage quand elle se marie à 20 ans, fort ignorante et vierge évidemment comme il se doit à l’époque… Elle aura 4 enfants en 10 ans. C’est une femme au foyer dans les conditions ordinaires du Paris des années 50 : eau sur le palier, WC communs et lavage des couches dans une Therese-Clerc-In-Memoriam-2grosse lessiveuse qu’elle descend vider dans la cour. Sous la lessiveuse, pourtant, couve un tempérament qui ne supporte pas l’injustice, et notamment celle faite aux femmes.
Thérèse Clerc ne se satisfait pas des réponses des prêtres-ouvriers qui ne dénoncent que l’exploitation des hommes au travail, comprenant à demi-mot que la femme est bien la prolétaire de l’homme. Elle refuse la soumission que lui préconise le vieux curé de la paroisse. L’ouragan de 68 dispersera les dernières timidités de la jeune bourgeoise, lectrice et vendeuse de « Témoignage chrétien », l’hebdo des « Cathos de gauche ».

Dès lors, elle sera de tous les combats humanistes et féministes. Elle milite pour le Mouvement de la Paix, le P.S.U. et s’investit à fond au M.L.A.C, le Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception fondé en 1973. Dans une ivresse de liberté nouvelle, elle est alors divorcée et travaille comme vendeuse. La belle Thérèse découvre les joies de l’engagement collectif, le goût du débat d’idées et les plaisirs du corps. Plaisirs qui riment alors trop souvent pour les femmes avec angoisse de la grossesse, douleurs et risque d’avortement. En juin 2008, à la veille de recevoir des mains de Michèle Perrot, l’historienne du féminisme, sa médaille de Chevalière de la Légion d’honneur en présence de Simone Veil, elle évoque cette période avec Jacky Durand pour un portrait capture_decran_2014-09-25_a_09.49.22_1dans le quotidien Libération. « … J’allais aux réunions à Jussieu. C’est la première fois que j’entendais le mot « patriarcat ». On parlait aussi des avortements clandestins qui étaient à l’époque la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 50 ans. Elles subissaient l’aiguille à tricoter, le curetage à vif, parfois la septicémie ». Elle pratiquera de nombreuses interruptions de grossesses clandestines chez elle, dans son appartement de Montreuil, « on se formait les unes les autres… ».

Thérèse n’arrête pas là son combat, ou plutôt ses combats : elle fonde à Montreuil « La Maison des Femmes », qui ouvre ses portes en 2000. Une maison destinée à toutes celles qui sont notamment victimes de violence, y compris la douleur permanente consécutive à l’excision ou l’infibulation… Quelques semaines avant sa mort, la maison a été rebaptisée à son nom. En sa présence.

Entretemps, cette joyeuse « grand-mère indigne » de 14 petits-enfants découvre une situation qui la scandalise : celle de nombreuses femmes âgées qui survivent à peine avec une retraite minuscule, rançon de salaires faibles et de carrières professionnelles souvent en pointillé à cause des maternités… Qui, de plus, souffrent souvent d’un isolement social. Elle veut les aider et, avec deux amies, elle lance un projet très innovant. Avec quelques idées fortes : mieux vieillir ensemble mais surtout vieillir libres, autonomes, solidaires et citoyennes ! Voilà notre infatigable combattante qui enfourche un nouveau cheval de bataille nommé « Babayagas », du nom imagesdes sorcières des vieilles légendes russes… La chevauchée sera très longue, près d’une quinzaine d’années, pour sauter enfin les obstacles du financement du projet. La « Maison des Babayagas », utopie réaliste s’il en est, sera inaugurée en fanfare le 28 février 2013. Avec, comme refrain pour toute ligne de vie, « Vivre vieux, c’est bien. Vivre bien, c’est mieux ! ». Satisfaite, malgré la tristesse d’une dissension dans le groupe fondateur, Thérèse continue sa vie de femme libre, assumant ses amours saphiques devant la caméra de Sébastien Lifshitz pour « Les invisibles », un documentaire consacré aux homosexuels nés entre les deux guerres.

C’est une sacrée femme, une « flamme forte » qui s’est éteinte à 88 ans. Qui aurait pu adouber cette maxime à sa propre vie : « Vivre et aimer librement, vieillir et mourir debout ». Chantal Langeard

A lire : « Thérèse Clerc, Antigone aux cheveux blancs  » par Danielle Michel-Chich. La biographie de l’initiatrice de la « maison des Babayagas », inaugurée à Montreuil (93) en février 2013.

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Collège de France, le savoir à portée de clic

En décembre 2015, l’historien Patrick Boucheron livrait sa « Leçon inaugurale » au Collège de France. Magistrale, nous faisant voyager dans le Moyen Age tout en soulignant la gravité du présent. Grâce au web, nous y avons accès comme à de nombreux cours : une plongée revigorante dans le savoir.

 

« Ce qui surviendra, nul ne le sait mais chacun comprend qu’il faudra pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre ». Les derniers mots de l’historien Patrick Boucheron, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France le 17 décembre, donnaient le frisson.
collège3En charge de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle », le médiéviste nous replongeait dans les méandres du Moyen Age, dans l’histoire longue autant que déconcertante parce que faite de discontinuités et de complexités, loin des certitudes impatientes que certains voudraient nous imposer. « Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos, une halte pour reposer la conscience », déclarait-il. Avant de poursuivre, « tenter, braver, persister, nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise ? » Ce fût un moment d’apaisement que d’entendre de telles paroles en pleine actualité tourmentée. Un moment qui ne se conjugue pas au passé ! Grâce à Internet, son discours est encore accessible. Et il en est de même pour une majeure partie des cours donnés au Collège de France.

Mathématiques, physique, chimie, biologie, histoire, archéologie, linguistique, orientalisme, philosophie, sciences sociales, littérature… Dans tous les domaines, le savoir de ce haut lieu de la pensée nous est offert. En effet, les cours du Collège de France sont ouverts à tous, gratuitement, sans inscription préalable. Alors, il suffit de nous laisser embarquer pour se nourrir des connaissances de ces professeurs érudits, s’efforçant d’être compréhensibles par le plus grand nombre.  Mieux, plus de collège26000 de leurs cours ou séminaires peuvent être visionnés sur la toile. Et l’on se prête au jeu aisément, naviguant dans les propos d’Henry Laurens sur l’histoire contemporaine du monde arabe, ceux de Dominique Charpin sur la civilisation mésopotamienne ou d’Alain Supiot sur la justice sociale internationale. Le voyage est plein de surprises avec les interventions de professeurs invités nous faisant prendre sans cesse des chemins de traverse comme autant de hauteur et de recul sur l’actualité immédiate.

Ainsi, en surfant dans les cours de Pierre Rosanvallon sur l’histoire de la démocratie, on découvre l’obsession des chefs au XXe siècle au cours d’un exposé brillant dYves Cohen. Une hantise que l’on retrouve simultanément dans l’armée, l’industrie ou l’enseignement, en France, en Allemagne, en Russie comme aux États-Unis. On affine l’approche de cette réforme hiérarchique en écoutant Armand Hatchuel évoquer la figure d’Henri Fayol et sa théorie du chef d’entreprise à la fin du XIXe siècle. On puise encore dans les réflexions passionnantes du politologue Loïc Blondiaux sur « la démocratie à venir et à refaire ». Un réquisitoire sur l’impuissance de nos gouvernements qui n’affichent leur capacité d’action que sur les problèmes collège1de sécurité ou d’immigration, là où ils ont encore prise. En fait, quand l’État policier prospère sur le déclin de l’État social.

Alors, pas d’hésitation, il est hautement recommandé d’aller butiner dans cette caverne inestimable qu’est le Collège de France ! On en ressort ragaillardi et rassuré sur l’énergie déployée par tant de penseurs en action, soucieux de partager leur savoir. Amélie Meffre

En savoir plus :

Dans la dernière livraison du mensuel « Sciences Humaines » , l’historien Patrick Boucheron livre un entretien exclusif sous le titre « A quoi sert l’histoire ? ». Qualifié « d’historien de la respublica » par son compère Roger Chartier, « il est aussi un historien indiscipliné », soutient Martine Fournier en préambule à son article, « qui s’amuse à manier les anachronismes délibérés, et à subvertir les règles de la méthode historique ». Un grand érudit, amateur de littérature autant que d’histoire, directeur de la collection « L’univers historique » aux éditions du Seuil et membre du comité éditorial de la revue L’Histoire.
À signaler encore, sur les travées du Collège de France, l’original et émoustillant cours de littérature d’Antoine Compagnon, « Les chiffonniers littéraires : Baudelaire et les autres »… Enfin, à ne pas manquer le 17 mars, la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou, professeur de littérature francophone à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA)  et prix Renaudot 2006 pour ses Mémoires de porc-épic, sur le thème « Lettres noires, des ténèbres à la lumière » : une déambulation littéraire, artistique et historique sur « la négritude après Senghor, Césaire et Damas », une plongée dans la littérature d’Afrique noire francophone. Yonnel Liégeois

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