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L’Algérie, entre deux chaises

Appelé en Algérie en 1960, Marcel Yanelli a tenu des carnets durant quatorze mois où il livre ses doutes de jeune communiste et son quotidien, entre longue attente et tristes opérations. Un témoignage rare pour lever un peu plus le voile sur une guerre taboue. Avec, en éclairage sur les dernières décennies, l’originale « Chaise » de Marwane el Massini.

 

J’ai mal à l’Algérie…

Débarqué le 22 février 1960 en Algérie, Marcel Yanelli est vite plongé dans l’horreur d’une guerre qui ne dit pas son nom. Le 6 mars, le voilà confronté aux tortures et aux pillages des villages, effrayé par le consentement de ces jeunes Français à commettre de tels actes. « Les Algériens pardonneront-ils un jour ? Pourquoi tant de sang ? Un irresponsable a parlé de finir la guerre en tuant tout… ». Chaque jour ou presque, durant quatorze mois, Marcel a couché ses impressions dans des carnets qu’il a finalement décidé de publier tels quels. Pour témoigner et avouer « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans. Carnets d’un appelé, 1960-1961 », pour sortir sa génération du « silence de la honte ». Bien que jeune communiste (il sera animateur du P.C.F. en Côte-d’Or et en Bourgogne durant vingt-cinq ans), opposé à la guerre, il n’a pas choisi de déserter mais de se retrouver au milieu des appelés pour faire son « travail de militant de la paix en Algérie ».

Marcel Yanelli raconte au jour le jour « sa » guerre d’Algérie, le sadisme qui se déploie sans limite, orchestré par une hiérarchie militaire qui a alors tous les pouvoirs. Le 17 novembre 1961, « à l’aube, nous envahissons les tentes des nomades. Des hommes réussissent à se sauver, mais huit en tout sont pris. Les femmes yanellirassemblées, tentes fouillées, brûlées, des troupeaux entiers sont emmenés. Je ne prends rien. […], j’ai mal de tremper là-dedans ». Il dit encore son désarroi devant les actes commis par ses camarades de chambrée qu’il tente de raisonner après les rapines effectuées lors des raids. « Les gars dans la piaule se montrent leurs trophées : du tissu, des colliers, du café, etc. C’est du vol ! ». Ou après des viols, parfois encouragés par les supérieurs…

On suit le quotidien de Marcel. Ponctué par les nombreuses lettres échangées avec sa famille, ses copains et Simone, son premier amour. On découvre ses réflexions après la lecture de Georges Politzer, Dimitrov ou Cocteau, avec l’impatience de la jeunesse qui voudrait avoir déjà tout dévoré. Au fil des pages, on suit ses longs jours d’attente et les opérations où la violence se déchaîne. Pointe souvent le tourment du jeune appelé face à la détresse des femmes et des enfants, à la torture des prisonniers qu’il compare à des résistants, à l’image des maquisards français quelques années plus tôt. Un jeune appelé qui culpabilise aussi quand il est exempté pour raison de santé avec la peur de passer pour un tire-au-flanc, nageant en pleine confusion. « Même si cette guerre va contre mes idées, il m’a coûté de participer et de ne pas participer à cette guerre ».

Au final, « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans » est un témoignage rare. Un document qui nous plonge au cœur d’une guerre qui aura traumatisé nombre de jeunes Français, longtemps restés silencieux, et qui n’en finit pas de ressurgir. Amélie Meffre

 

… toujours assis sur ma chaise !

Trois décennies après la fin du conflit algérien, assis sur sa « Chaise », un vieil homme soliloque au pied de son immeuble dans la banlieue algéroise. Il en a vu, il en a connu des événements plus ou moins héroïques, ou tragiques, lui l’ancien des maquis… Qui en a tiré, professeur à la retraite, une originale philosophie personnelle au fil des soubresauts de son existence et de ses lectures, qu’il distille à l’envie. « Ammi Ali, comme tout le monde l’appelait et que j’appellerai également le cheikh ou le combattant, était la-chaiseaimé et respecté de tous. Depuis bien des années, je le rencontrais presque chaque matin, sinon le soir, en revenant du travail ». Jusqu’à ce sinistre jour où seule sa tête, tranchée, occupe la place, « posée sur la chaise cassée ».

« Sur la chaise, chroniques d’un quartier d’Alger au mitan des années 90 », surgies de la plume acerbe de Marwane el Massini, se présente comme un original témoignage sur l’Algérie d’aujourd’hui. Mêlant l’humour à l’ironie, se remémorant les grandes dates constitutives du pays jusqu’à cette décennie sanglante avec la montée de l’intégrisme que le pouvoir en place aura favorisé d’une certaine manière. Par clientélisme, par facilité, par confiscation des richesses de l’État au profit d’une classe de nantis…

Un témoignage fort, sans langue de bois, des leçons d’histoire et d’espoir pour un peuple qui aspire toujours à prendre son avenir en main. Yonnel Liégeois

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De Visconti à Van Hove, « Les damnés » entrent en scène

Sous la houlette du metteur en scène flamand Ivo van Hove, les personnages surgis du scénario du film de Luchino Visconti, « Les damnés », sont criants de vérité. Surtout d’actualité, face à la montée des extrémismes qui embrasent la planète. Une pièce d’une puissance exceptionnelle, magistralement interprétée par la troupe de la Comédie Française.

 

Un cercueil, deux cercueils, trois… Et la liste s’allonge des victimes de la bête immonde qui assoit son emprise sur la famille Von Essenbech et son empire industriel ! Adaptés du scénario du film réalisé en 1969 par le grand Luchino Visconti, magnifiquement incarnés par la troupe du Français, « Les damnés » ont embrasé en juillet la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, envoûté le public du festival par ses fulgurances et ses images rdchoc. Aujourd’hui, ils investissent les planches de la Comédie Française. Non comme les fantômes d’une histoire qui hanterait nos consciences, plutôt comme les revenants d’un temps que l’on croyait pourtant révolu, celui d’une barbarie en devenir.

Le pari était risqué pour le flamand Ivo Van Hove, féru des coups d’éclat ! Comment oser toucher à une icône du cinéma italien, à un chef d’œuvre du cinéma international ? Visconti et ses « Damnés », un film à l’esthétique flamboyante et aux ressorts, tant politiques que psychologiques, foudroyants contre les élites intellectuelles et industrieuses compromises dans l’instauration du régime nazi… Le metteur en scène évite l’écueil majeur, transposer sur les planches les images du film. Ici, point de brassards rouges à la manche, point de croix gammées ni de drapeaux nazis, ils sont ailleurs. En fond de scène, sur écran vidéo où sont imagées par intermittence les heures sombres de l’Allemagne d’alors : la prise du pouvoir par Hitler, l’incendie du Reichstag, le camp d’extermination de Dachau. Sur le plateau, la mise à mort peut commencer, une table de banquet est dressée, plutôt une table des sacrifices à la vaisselle étincelante. Des cercueils aussi, pour l’heure vides, qui attirent l’œil interrogatif du spectateur.

 

Sont-ils des suppôts convaincus du national-socialisme, le patriarche des aciéries Von Essenbech et consorts, épouses et fils héritiers, de sinistres complices ou de tristes victimes ?

Ld - Jan Versweyveld

Ld – Jan Versweyveld

L’un et l’autre justement, contexte encore plus glaçant… Ils sont cultivés, friands de grande musique et des arts, savourent la finesse du langage et apprécient les bonnes manières. Des « gens de la haute », selon les clichés convenus, à qui ne manquent ni intelligence ni connaissances… La soirée s’annonce festive et joyeuse, le maître de la tribu célèbre son anniversaire et s’apprête à révéler au clan le nom de son successeur. Soudain, assiettes et verres volent en éclats en ce terrible mois de février 1933, les convenances aussi, la radio annonce la prise du pouvoir par Hitler.

Que penser, que dire, que faire ? Si d’aucuns honnissent les usurpateurs sans foi ni loi tandis que certains leur tendent ouvertement la main, si les uns refusent la soumission sans condition tandis que d’autres se réjouissent des événements, tous s’interrogent : qu’adviendra-t-il demain de leur rang, de leur pouvoir, de leur empire, de leur fortune ? De compromissions en trahisons, de mensonges en faux-semblants, entre vices et vertus, amours sincères et glauques débauches, c’est tout un monde qui se déchire et se fissure. D’un côté de la scène, les acteurs de l’histoire, la grande et la petite, s’apprêtent et ecrevêtent leurs costumes pour le meilleur ou le pire, de l’autre les cercueils se referment sur des visages épouvantés de leurs propres désillusions ou incompréhensions.

 

Comme Visconti qui, avec « Les damnés », n’a pas fait un film sur le nazisme mais sur le renversement possible des valeurs dans toute société, avec des images fortes Ivo Van Hove montre lui-aussi « combien le monde peut devenir barbare au nom de simples intérêts financiers ». Pour sauver son empire industriel, faire fructifier son argent, la riche famille Von Essenbeck est prête à tout. Hors toute morale, dans la perversité absolue, au prix des pires trahisons dans le clan familial, jusqu’à la mort… Une vision apocalyptique des rapports sociaux, qui interpelle chacun, quand soif de pouvoir, manipulation et cupidité  transforment l’homme en rapace pour ses

Ld - Jan Verswevyeld

Ld – Jan Verswevyeld

semblables, quand la haine de l’autre embrume toute lucidité et clairvoyance. Par fanatisme, par ignorance, par bassesse d’esprit.

« Réveillez-vous, réveillons-nous », semble crier Van Hove du fond des coulisses ! A l’heure où populismes et extrémismes de toute nature embrasent la planète, le metteur en scène nous jette en pleine face les horreurs et monstruosités dont le genre humain est capable. Non par culpabilité, avant tout par lucidité pour que nous ne puissions pas prétendre et dire, hier comme aujourd’hui, « nous ne savions pas ». En Avignon, les bruits de la ville résonnaient par delà les murs, le chant des oiseaux aussi. Le vaste plateau dévoilait toute sa puissance, le monde était là grandeur nature. Public entravé dans les gradins, impuissante pour l’heure mais rassemblée par la magie du théâtre, la foule devenait peuple, communauté fraternelle. Capable d’affirmer, au sortir de la représentation, plus jamais çà !

 

Qu’en sera-t-il à Paris, Place du Palais Royal ? La même force de conviction et de persuasion circulera-t-elle de la scène à la salle ? Il n’y a aucune raison d’en douter, tant l’osmose entre paroles, images et musiques se révélait parfaite. Avec une troupe du Français au sommet de son art, un spectacle d’une rare beauté au cœur de l’horreur absolue, un rappel urgent à l’Histoire. Yonnel Liégeois

 

Ld - Jan Versweyveld

Ld – Jan Versweyveld

« C’est au spectateur de faire ou non le parallèle entre l’Allemagne des années 40 et l’Europe de 2016, mais aujourd’hui le compromis avec les idées populistes est inquiétant ».

Yvo van Hove

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Dieppe, un envol d’érables !

Jusqu’au 18 septembre, Dieppe accueille la 19ème édition de son Festival international de cerf-volant. La plus grande manifestation du genre au monde. Avec la présence de 38 délégations étrangères, dont celle du Canada invitée d’honneur, et le thème des « Arts premiers » comme source d’inspiration fédératrice.

 

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Rouge vêtus, couleur de leur emblématique feuille d’érable, entre galets et pavés, les canadiens ouvrent la parade en ce dimanche ensoleillé ! Déjà, hauts dans le ciel estival, des dizaines de cerfs-volants se jouent des brises marines. De toutes tailles, de toutes formes, un ballet de couleurs au gré du vent… En clôture de défilé, les cerfs-volistes Maori, nus pieds et en costumes traditionnels, captivent la foule massée le long du parcours. Tant par leur « haka » légendaire que par leurs « oiseaux » ornés de coquillages et de plumes. Du peuple Cri du Grand Nord canadien à celui de Nouvelle-Zélande, deux points communs : dieppe1la beauté des cerfs-volants traditionnels et leurs richesses culturelles !

 

L’un vient de Montréal, l’autre de Québec, la capitale de la Belle province, Normand Girard et Réjean Bideau forment une paire à l’accent chaleureux ! Le premier construit ses propres engins, le second les dessine et les colore. À l’occasion de Dieppe 2016, ils volent pour le peuple Inuit avec de beaux portraits sur leurs toiles ou de symboliques « lunettes de soleil », faites en ivoire et inventées il y a plus de 2000 ans pour se protéger de la réverbération des vastes étendues glacées. D’authentiques tableaux rejean-bibeaulivrés au grand air… Leur bonheur commun ? « Le plaisir de construire et d’imager des formes », confessent-ils de concert, « garder notre esprit d’enfant parce que la pratique du cerf-volant invite au partage et au dialogue, à lever la tête du quotidien pour regarder le ciel ».

Leur compatriote Dominique Normand n’en pense pas moins, elle qui expose ses tableaux sous la tente du festival. Depuis de nombreuses années déjà, la plasticienne partage le quotidien du peuple Cri implanté en Baie James. « Cette région est ma terre adoptive, je m’y sens comme si j’y avais toujours vécu. Depuis plusieurs années, j’ai tissé des liens serrés et trouvé une grande famille au cœur des communautés Cris. Pour moi, l’appel du Nord se fait de plus en plus insistant et irrésistible.  De Mistissini à Chisasibi, à travers peinture, films ou ateliers artistiques, j’aspire à mettre en lumière l’amour que je ressens pour ces terres sauvages ». De traversées en raquettes des terres ancestrales à la descente en un mois de la rivière Eastmain dieppe4avec un groupe de jeunes Cris pour sensibiliser la population canadienne aux dangers de l’exploitation des mines d’uranium, l’artiste ne cesse de s’imprégner de la sagesse et des mœurs de ces peuples autochtones et d’en nourrir son œuvre, « comme l’odeur de fumée sur une peau fraîchement tannée ».

 

De coups de maître en premières mondiales, le festival haut-normand n’en est pas à son premier essai ! D’autant qu’entre le Canada et Dieppe, c’est une longue histoire, surtout une histoire de cœur… C’est ici, sur les pelouses-mêmes du front de mer, qu’en 1942 se déroula le raid des alliés, la fameuse « Opération Jubilée ». Cinq cents ans plus tôt, les marins normands partaient pour les eaux poissonneuses de Terre-Neuve alors qu’au XVIIième siècle Dieppe devenait l’un des premiers ports d’embarquement des colons pour la « Nouvelle-France ». Une histoire si forte d’ailleurs, qu’en souvenir du débarquement allié, une ville du Nouveau-Brunswick prendra le nom de Dieppe et en 2001, fort de l’appui français, naîtra le premier festival en Acadie, yann-pelcat-cerfs-volants-2012-691« L’international du cerf-volant » devenant l’un des plus importants rassemblements en Amérique du Nord !

C’est encore ici que le géant « O-Dako » (plus de 14m de long, exclusivement construit en papier et bambou), l’un des Trésors Nationaux du Japon, fut autorisé pour la première fois en 1998 à quitter la terre du Soleil Levant ! Avec une équipe complète en provenance de la ville de Yokaichi pour le faire s’envoler avec l’aide des cerfs-volistes internationaux participant au festival, 100 personnes au total pour plus d’une tonne de traction : sur le dos du mastodonte, les fameux « nagaifuda », originales cartes de vœux dont la mission est de porter au ciel ces milliers de messages intimes afin qu’ils soient exaucés… En 2000, le festival révélait à un public ébahi les traditions Maya de la région de Sumpango, au Guatemala. Chaque année, à la fête de la Toussaint, la population construit et fait voler dans les cimetières des cerfs-volants géants. Ainsi, les âmes dieppe-capitale-cerf-volant_2des défunts qui n’auraient pas réussi à rejoindre le ciel peuvent s’accrocher aux lignes pour y parvenir !

En 2006, Dieppe fait revivre les cerfs-volants maoris, interdits par les colons et disparus depuis des décennies. Il n’existait plus que deux modèles enfouis dans des musées, les techniques de fabrication étant transmises oralement. Grâce à la recherche et à la mémoire des anciens, la délégation maorie pouvait alors présenter une série de cerfs-volants végétaux, spécialement reconstruite pour l’occasion. Et que dire alors des peuples indiens Kuna et Wayu, venus du fin fond de l’Amazonie en 2008 ou de la troupe royale thaïlandaise en 2010 : plus de 700 ans auparavant, les rois avaient coutume d’engager leur propre engin dans les combats de cerfs-volants (couper la ficelle de l’adversaire en plein vol) qui se déroulent encore aujourd’hui en face du palais yann-pelcat-cerfs-volants-2012-88royal !

Le cerf-volant ? Plus qu’un loisir, un art, une culture, une spiritualité… Une communion entre l’homme et la nature, entre éther et terre, l’union de la rose et du réséda, la fraternité entre celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas ! Un monde où l’humain reprend des couleurs, où la différence (de formes, de tailles, un fil-deux fils ou quatre fils…) devient richesse à contempler, à partager. Qu’il soit traditionnel, artistique, historique ou sportif, le cerf-volant devient langage universel où n’existe plus qu’« Un ciel, un monde », selon le mot de passe international des cerfs-volistes ! A Dieppe plus qu’ailleurs : biennal et gratuit, le premier festival au monde qui réunit autant de pays (38 cette année, dont le Ghana pour la première fois), 3_christian-boreyd’amateurs éclairés ou néophytes, de visiteurs petits et grands sur ses huit hectares de pelouses, les plus grandes d’Europe. Comme un écrin cerné d’une muraille de falaises, un théâtre antique entre la ville et la mer baigné de cette lumière magique propre à la Côte d’Albâtre qui inspira tant de peintres, écrivains et poètes !

 

Comme Claudio Capelli, l’italien de l’étape dieppoise… Natif de Cesena, voisin du grand Fellini qu’il croisa en ami, Claudio le « ragazzo » découvre le cerf-volant du haut de son enfance. Le vrai choc, la vraie rencontre avec les objets volants, elle se produit en 78 à New York, au Central Park : la vision de quelques cerfs-volants d’une incroyable beauté dans le ciel américain. Alors, le plasticien formé aux claudioBeaux-Arts de Ravenne déserte de plus en plus la galerie pour l’envol de tableaux dans l’espace aérien ! Comme support de sa peinture, il choisit les « Edo » et « Rokkaku » d’origine japonaise. « Le vrai défi, pour moi ? Que le spectateur soit en capacité de lire un tableau à 30 ou 150m de hauteur. Avec cette inversion du regard, cette sensation presque métaphysique, quand c’est désormais le tableau qui vous regarde de là-haut ! ». Hors les cimaises du musée, il projette ainsi ses portraits ou visages imaginaires au gré des vents. Plus fort encore, il crée en 1981 à Cervia le « Festival Internazionale degli Aquiloni », rendez-vous prisé des artistes à l’air libre.

Plus discrète et moins volubile que son compère transalpin, Thérèse Uguen est une thereseauthentique orfèvre de la toile ! Une petite main qui semble véritablement tisser les cerfs-volants surgis de son imagination créatrice, résistants aux bourrasques bretonnes et pourtant d’apparence si fragile. Éducatrice spécialisée de formation, elle s’initie au cerf-volant en 1988. Tant pour ses loisirs que comme activité proposée aux enfants de par son métier… De fil en aiguille, de bouts de papier en tiges de bambou, elle crée son univers très personnel. Sans idée préconçue, où la légèreté des formes semble épouser le vent comme par magie. Avec le bonheur de faire valser ses créatures partout, entre les buildings de Singapour comme dans le ciel de Pontivy ou de Morlaix.

Oyez, oyez bonnes gens, osez vous envoler pour Dieppe : à la rencontre des peuples du monde, à la découverte de la belle ouvrage. Le bonheur n’est pas que dans le pré, levez les yeux, il peut aussi se nicher dans les cieux ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :

dieppe2Trois revues se partagent l’actualité cervolistique :

Vol Passion : le magazine de la Fédération française de vol libre.

Le Lucane : la revue trimestrielle du Cerf-Volant Club de France. 13 rue du Courtil Jamet, 35190 Québriac. Avec articles de fond, actualités, plans de fabrication et agenda.

Le NCB : Le nouveau cervoliste belge, revue trimestrielle. Même sommaire.

 

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Pina Bausch, la diva toujours là

Sept ans  après la disparition de Pina Bausch, le Tanztheater Wuppertal continue de sillonner le monde. Pour perpétuer son exceptionnelle œuvre chorégraphique.

 

 

Toujours fidèle, la foule des aficionados se presse sur les marches du Théâtre du Châtelet. Pour la reprise de « Viktor », une pièce chorégraphique de Pina Bausch créée en 1986, fruit d’une coproduction après une résidence à Rome où elle venait de tourner dans le film de Fellini « E la nave va ». Mais qui donc était donc cette artiste discrète, susceptible de déchainer passions et bagarres pour un billet d’entrée au spectacle ?

Philippina est née en 1940 à Solingen en Allemagne. Elle déniche un excellent poste d’observation sous les tables du bistrot-hôtel de ses parents où elle grandit. Ce spectacle « humain », à hauteur de regard d’enfant, nourrira sans aucun doute son pina3remarquable « Café Muller ». Qu’elle dansera beaucoup plus tard, pour le cinéma, en ouverture du film de son ami Pedro Almodovar, « Danse avec elle ».

C’est avec Kurt Jooss, à la célèbre Folkwang-Hochschule d’Essen, qu’elle commence à quinze ans sa formation de danseuse. Quatre ans plus tard, elle s’envole pour les États-Unis, ayant obtenu une bourse pour la prestigieuse Julliard School à New-York : elle y étudie avec Antony Tudor et José Limon, danse comme soliste notamment avec le chorégraphe Paul Taylor. Deux ans après, elle est engagée au Metropolitan Opera de New-York et rejoint le New American Ballet. Mais Jooss la rappelle, elle rentre en Allemagne. Soliste du Folkwang-Ballett, elle l’assiste fréquemment pour ses chorégraphies et prend sa suite en 1969. En 1972  aux États-Unis, elle fait une rencontre importante : celle de Dominique Mercy, auquel elle propose peu après de la rejoindre en Allemagne où elle assure la direction artistique du Wuppertaler Bühnen. Le Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch est né !

Pour les amateurs de danse ou praticiens de cet art, quinze ans après le choc du « Sacre du Printemps » et du « Boléro » de Maurice Béjart, ce fut un petit tremblement de terre. En effet, là où Béjart n’avait bouleversé que les codes classiques en les remplaçant par un sensuel et vigoureux expressionnisme sensuel dans des spectacles exaltant le culte du corps, Pina Bausch inventait un nouveau langage et abolissait la frontière entre théâtre et danse, entre jeunes et vieux, grand(e)s et petit(e)s, minces et rond(e)s, refusant le diktat du « corps dansant » standardisé. En outre, elle donne la parole à ses interprètes sur scène, leur écrivant sur mesure des saynètes satiriques, tour à tour cruelles ou tendres sur les rapports humains, et particulièrement les rapports de couple et de séduction. Invitée pour la première fois en 1979 au Théâtre de la Ville à Paris, elle en fera son port d’attache. Sa compagnie sera pina2programmée presque chaque année : « Café Muller », « Kontakthof », « Nelken », « Tanzabend »… Très vite, elle conquiert le public parisien, français et international.

Pilier de la compagnie depuis sa création, artisan d’un compagnonnage artistique étroit avec la chorégraphe, à sa mort en 2009, Dominique Mercy assuma pour un temps la direction artistique de la compagnie. Il est aussi l’un de ceux, parmi les anciens, qui assure la transmission de son œuvre. Sans sous-estimer les difficultés, comme en témoigne un entretien accordé à Jeanne Liger pour le Théâtre de la Ville : « il n’y a pas de méthode…. Il faut néanmoins faire attention à ne pas submerger le danseur d’informations. Pour certaines reprises de rôles, Pina faisait déjà comme ça, certaines parties sont confiées à de nouveaux interprètes tandis que d’autres sont toujours exécutées par les interprètes originels ». Quant à savoir quand et comment on accepte de lâcher un rôle que l’on a créé il y a des années voire des décennies, il répond avec philosophie qu’« il y a des rôles très physiques que l’on ne peut plus assumer avec le temps… C’est à chacun(e) dans la compagnie d’avoir conscience de ses limites et de donner le signal pour passer la main ».

Et « Viktor » dans tout ça … ? Un spectacle  foisonnant de couleurs dans un décor saisissant de hautes parois terreuses que l’on doit à Peter Pabst, également scénographe de la pièce. Première apparition saisissante, comme souvent chez Pina, de la danseuse Julie Shanahan en robe rouge écarlate, sans manches mais aussi… sans bras ! Elle s’avance, altière, pina1du fond de la scène vers le public où elle sera rejointe par Dominique Mercy qui lui couvre élégamment les épaules d’un manteau et l’entraîne vers les coulisses. Est-ce lui monsieur Viktor ? On ne sait, Pina a emporté son secret avec elle. Les tableaux s’enchaînent sur des musiques populaires lombardes, toscanes et sardes qui alterneront avec Tchaïkovski, Khatchatourian et des musiques des années trente. On y retrouve, plus magiques que jamais, les « must » de Pina avec ces guirlandes de danseurs, les hommes en costumes, les femmes en robes longues fluides et fleuries, chaussées d’escarpins, swinguant langoureusement en couple sur des musiques chaloupées. Le charme opère encore et toujours, avec une alternance de séquences déchaînées, de saynètes satiriques et parfois surréalistes, miroirs de notre humaine condition.

Il faut renoncer à décrire, ou à expliquer, une pièce chorégraphique de Pina Bausch. À qui ne la connaît, à toute personne éprise de spectacle vivant, on ne peut que l’inciter fortement à vivre semblable expérience. À découvrir, surtout, l’univers d’une artiste majeure. Chantal Langeard

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Une « Mousson » théâtrale pour un bel été

Située dans le cadre somptueux de l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (Lorraine), La Mousson d’été (du 23 au 29 août) poursuit depuis plus de vingt ans un travail de déchiffrage des écritures théâtrales contemporaines. Fondée et dirigée par Michel Didym, metteur en scène et directeur du Théâtre de la Manufacture (CDN de Nancy), la manifestation peut ainsi s’enorgueillir d’avoir « découvert » un grand nombre d’auteurs et de textes venus de tous les pays du monde.

 

 

 

mousson4Face à la qualité de l’événement, Chantiers de culture s’enorgueillit d’accueillir la contribution d’Olivier Goetz, le « journalier » de La Mousson.

 

 

Contrairement à d’autres festivals (Avignon, Bussang, Grignan, etc…), il ne s’agit pas ici de proposer, clés en main, des spectacles prêts à entrer dans le circuit de la diffusion professionnelle. La Mousson est, avant tout, un lieu de recherche et d’expérience. Un  lieu d’échanges et de rencontres, aussi, offrant au spectateur un véritable espace réflexif. Les textes présentés sont, pour la plupart, totalement inédits et, pour les auteurs étrangers (majoritaires), traduits de fraîche date. La Mousson d’été est une tête chercheuse. À charge ensuite, pour les professionnels qui se retrouvent nombreux aux séances de lecture, de s’en approprier certains, pour en faire de véritables productions artistiques. Le boulimique insatiable qu’est Michel Didym a su, au fil des ans, s’entourer d’une équipe artistique de premier plan, comprenant d’excellents acteurs mousson3qui ont la tâche ardue de mettre en voix, sous la direction d’un metteur en scène qui les dirige et les met « en espace », ces pièces en tous genres qu’ils viennent tout juste de découvrir.

En quelques semaines, chacun d’entre eux se retrouvera distribué dans cinq ou six productions. Et ce n’est pas le moindre des intérêts de vérifier la virtuosité protéiforme de ces comédiens d’exception… À ne considérer que l’édition 2016, qui se déroulera du 23 au 29 août, ce ne sont pas moins que 25 auteurs vivants qui seront présents, accompagnés de leurs traducteurs et servis par une cinquantaine de comédiens et metteurs en scène. Une douzaine de nationalités sont représentées, principalement l’Amérique du sud (Argentine, Mexique, Cuba) mais aussi la Grèce, la Pologne et, bien sûr, la France.

 

Entre le nord et le sud, les questions qui agitent le monde théâtral contemporain, encore qu’abordées de points de vue différents, sont souvent les mêmes que celles qui agitent les médias et les intellectuels : la place des « gens » dans l’évolution du monde. L’écriture est un exercice politique, au sens noble du terme. Après les utopies collectives, les mirages du progrès, le triomphe actuel d’un capitalisme sauvage et d’une mondialisation sans règle, que mousson2reste-t-il à dire et à faire ? Face aux technologies des nouveaux moyens de communication, en quoi le théâtre, cette activité millénaire, reste-t-il un art pertinent pour l’humanité ?

Contre le préjugé qu’une lecture serait quelque chose de sec et d’ennuyeux, il faut faire l’expérience d’assister à ces performances où les acteurs, s’ils conservent généralement le texte en main, ne livrent pas moins le meilleur d’eux-mêmes, offrant généreusement leur énergie et leur talent. Ces grands professionnels sont au service d’une cause, celle de la création dramatique contemporaine, avec le souci revendiqué de brûler les étapes de la reconnaissance et d’offrir directement à un public éclectique (fait de professionnels de la profession mais, également, d’étudiants, de professeurs (une université d’été accompagne le processus) et de tous ceux que pique la curiosité du théâtre, un moment mousson1théâtral unique, l’émotion d’un texte porté par une présence réelle dans l’espace de la représentation.

 

Ce qui est exceptionnel, à la Mousson d’été, c’est la convivialité. Le cadre prestigieux des bâtiments anciens avec ses galeries, ses escaliers, son cloître et ses pelouses, participe à la magie d’un événement qui est tout sauf solennel et guindé. La vie en commun (auteurs, comédiens, metteurs en scène, techniciens et étudiants partageant le même espace, vivant sur place durant toute la durée du festival) est propice à la discussion. À côté des diverses prises de parole organisées (les « rencontres très formelles » de l’université d’été), des débats informels se nouent au hasard des couloirs, pendant les repas, le soir sous le chapiteau où des concerts et des impromptus sont proposés, de 19h30 à 23h, autour du bar « Au parquet de bal », parfois jusque tard dans la nuit. Notons, pour finir, que la Mousson d’été est un espace ouvert, que les lectures sont entièrement gratuites (seuls quelques Moussonspectacles présentés en soirée sont payants), et qu’il est très facile d’accéder à ces trésors d’intelligence et beauté que l’on s’interdit trop souvent de partager, pensant qu’ils sont réservés à une élite sociale ou intellectuelle.

Le seul effort à faire ? Se déplacer… et saisir l’occasion de découvrir peut-être la petite ville de Pont-à-Mousson, située sur les rives de la Moselle, au cœur de la Lorraine ! on s’émerveille dès lors qu’elle accueille une manifestation d’envergure internationale de si grande qualité. Olivier Goetz

Un petit journal, le « Temporairement Contemporain », accompagne au quotidien La Mousson. Distribué gratuitement sur place au format papier, il est mis en ligne presque simultanément et téléchargeable sur le site du festival, la Maison européenne des écritures contemporaines.

Page Facebook : www.facebook.com/lameeclamousson (Rens. : 03.83.81.20.22).

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Sarah Ourahmoune, de la tête et des poings

Championne du monde des moins de 48kg en 2008, huit fois championne de France, trois fois championne d’Europe, la boxeuse Sarah Ourahmoune est en finale des jeux de Rio ! Une femme de convictions qui ne fait pas parler que ses poings, généreuse et attachante, à la tête bien pleine autant que bien faîte.

 

 

Salle de boxe d’Aubervilliers, l’ambiance et l’odeur particulières des rings, entre les cordes claque le bruit sec des gants… Une jeune femme, charmante et élégante en tenue de ville, fait son apparition. A l’aise, décontractée dans cet univers d’hommes, le visage souriant et sans nulle marque de coups !

sarah4« Je suis venue à la boxe, presque par effraction », confesse la jolie Sarah Ourahmoune. « En tout cas sans l’autorisation de mes parents, j’avais quatorze ans et je me suis inscrite en cachette, il n’y avait encore aucune fille à la salle, pas de vestiaire pour elles. Said Bennajem, alors mon entraîneur, m’a proposé une séance, ça m’a plus, je suis revenue ». De la boxe éducative d’abord, les mercredi et samedi, puis le premier combat à Élancourt en 1999 pour Sarah, sa première victoire et son premier titre de championne de France la même année… « Mon père était fier, ma mère inquiète, les deux ont vite vu combien la boxe comptait pour moi ». La jeune femme enchaîne alors le parcours d’athlète de haut niveau : équipe de France féminine en 2000, premier championnat du monde en 2001, entrée à l’INSEP (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance) en 2002… Durant quatre ans, elle raccroche les gants pour obtenir son diplôme d’éducatrice spécialisée auprès d’handicapés mentaux. Et de remonter alors sur le ring, encore plus forte et motivée, décrochant en 2008 le titre suprême lors des championnats du monde en Chine !

Une fille lucide, Sarah Ourahmoune, qui ne se laisse pas griser par le succès et la notoriété médiatique. D’autant qu’elle a éprouvé aussi le temps de la déception et de l’échec : sa non-qualification aux J.O. de Londres, contrainte de changer de catégorie puisque les moins de 48kg sont hors compétition… « L’échec fait partie du parcours d’un sportif de haut niveau, il faut l’accepter et apprendre à le gérer. La boxe est un sport exigeant, face à l’adversité j’ai appris à me blinder ! ». Sans perdre espoir ni faire l’impasse sur les Jeux de Rio : naissance d’une petite fille, changement de catégorie et d’entraîneur, reprise de la sarah1compétition et qualification pour le Brésil…. « Aujourd’hui, j’ai retrouvé le plaisir de la boxe, avant tout je m’amuse à l’entraînement, les performances suivront ».

Membre du réseau « Femmes et Sport, Sport et citoyenneté », elle n’hésite pas à livrer là aussi le combat sur son blog pour faire reconnaître ses droits et sa féminité. « Même si des progrès indéniables sont observés, le chemin vers l’égalité est encore long et appelle à une prise de conscience générale. Pour en découdre avec les préjugés machistes tenaces, il faudrait changer les regards sur la boxe féminine, des hommes mais aussi des femmes. Il demeure encore des aberrations en termes d’égalité des droits. Certaines salles refusent encore les femmes sous le prétexte que les entraineurs ne savent pas les gérer ou qu’elles pourraient perturber les autres pratiquants ». Et de poursuivre : « A Aubervilliers, les filles ont eu le droit à un vestiaire en 2004, avant nous allions squatter celui du baskett-ball. En équipe de France, il a fallu se battre pour obtenir des aides comme pour les hommes. Sans sponsor, c’est dur financièrement ».

En dépit des préjugés, Sarah éprouve une véritable passion pour sa discipline. Une école de la vie et de l’effort, une école surtout de maîtrise de soi où il faut apprendre à « toucher » sans se faire toucher… « La boxe, c’est comme les échecs, c’est très stratégique ». Contrairement aux apparences, un sport où il faut autant compter sur la puissance de ses poings que sur son intelligence du combat ! Et la jeune sportive n’en manque pas, cultivant à profusion projets et initiatives. Une vraie femme dans la cité, qui met son expérience au profit des autres : création d’une halte-garderie à la salle d’Aubervilliers pendant que les mamans s’exercent à la boxe (une cinquantaine de femmes inscrites, de 18 à 60 ans), création d’une section de boxe éducative pour les enfants handicapés mentaux… Deux initiatives conduites par Sarah Ourahmoune dont elle est particulièrement fière et Said Bennajem également, le patron de la salle et ancien sélectionné olympique. Fier de « Sarah la battante », toujours prête à retourner au combat après chaque coup de gong, ne s’avouant jamais vaincue jusqu’à la dernière reprise ! Une femme à l’énergie sarah2débordante, attachante et généreuse, qui mène avec succès sa double carrière sportive et professionnelle : éducatrice spécialisée, diplômée de Sciences-Po, co-directrice avec son mari d’une salle de sport en entreprise.

Un quotidien très chargé pour la championne, qui assume son statut de femme entre ou hors les cordes ! N’omettant pourtant jamais de se garder du temps pour la famille et sa passion, la peinture et le dessin ! Un plaisir né au temps de l’enfance, dont elle rêve parfois d’en faire son métier… Pour l’heure, place au combat de sa vie, le 20 août à 19h00, pour décrocher l’or ou l’argent : à elle désormais de rentrer dans l’histoire à l’image d’Estelle Mossely, première championne olympique française de boxe féminine ! Au final, quelle que soit la couleur du métal, un incroyable parcours et un fabuleux palmarès. Propos recueillis par Yonnel Liegeois

 

A lire : « Le sport féminin, le sport dernier bastion du sexisme ? », de Fabienne Broucaret avec une préface de Marie-George Buffet. « Destin… et tout peut basculer », de Sylvie Albou-Tabart, illustrations de Sarah Ourahmoune.

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Bussang, Grignan et… La Huchette en sang !

En été, le théâtre n’en finit pas de frapper les trois coups ! De la forêt vosgienne à la cour de château, jusqu’en une minuscule mais prestigieuse salle parisienne… De Shakespeare à Cervantès, de Bussang à Grignan, jusqu’à Ionesco qui hante les murs de La Huchette.

 

 

400ème anniversaire de la mort du natif de Stratford oblige, Bussang ne pouvait pas ne pas inscrire à l’affiche de ses Estivales 2016 une œuvre de Shakespeare ! Avec « Le songe d’une nuit d’été » mis en scène par busangGuy-Pierre Couleau, le directeur du Centre dramatique national d’Alsace, le public est comblé.

Presque un choix obligé pour le Théâtre du Peuple ! D’abord parce que le cadre de la forêt vosgienne se prête à merveille à l’intrigue de la comédie shakespearienne : les esprits et sortilèges des bois planent en permanence au-dessus des trois couples héroïques en quête de leur authentique âme sœur… Certes, Athènes et ses dieux, lutins ou maléfiques, rôdent en coulisses mais il n’empêche, de la Grèce antique au village de Bussang, les mêmes esprits de la forêt hantent les lieux ! Ensuite, il faut s’en souvenir, Tibor Egervari, alors directeur artistique du Théâtre du Peuple dans les années 1970, affiche sa volonté d’en faire un théâtre shakespearien. Une proposition qu’il défendra durant les treize années de sa direction, en dépit de l’opposition des héritiers de Maurice Pottecher attachés au répertoire du « Padre » et fondateur du lieu. La mise en scène du directeur du CDN d’Alsace est haute en couleurs. Une belle scénographie, de superbes jeux de lumière et cette magie du spectacle vivant quand comédiens amateurs et professionnels, spécificité de Bussang, mêlent leurs voix et leurs talents. Un spectacle de belle facture, en tournée après la saison d’été.

 

En la cour du château de Grignan, Don Quichotte caracole sur sa Rocinante à pédales ! Comme à son habitude, la Compagnie des Dramatricules s’empare des grands textes du répertoire, tant théâtral que littéraire, pour mieux les détourner, s’en moquer ou les caricaturer… Entre chimères et folies, combats de titans et mesquines querelles, le metteur en scène Jérémie Le Louët ne faillit pas à la règle. Sur la scène transformée en plateau de cinéma, les héros de Cervantès ressemblent plus à des bouffons de pacotille qu’à ces héros tragiques des grandes épopées. Faut-il en rire ou en pleurer ? Le public populaire se régale de ces facéties, à quichotten’en pas douter, la troupe est excellente et quelques dialogues surgis de l’imaginaire de Le Louët percutants, parce que totalement déphasés et déplacés dans le contexte de Cervantès…

Il n’empêche, à trop parodier ou persifler, le risque est grand de tomber dans la facilité, d’y perdre son âme. Certes, la machinerie est bien rodée, les comédiens talentueux, mais à trop jouer de la prétendue modernité, le risque est grand de s’y brûler les ailes comme Don Quichotte contre ses moulins à vent !

 

En ce lieu chargé d’histoire que représente le théâtre de La Huchette, hormis les classiques à l’affiche depuis des décennies (« La cantatrice chauve » et « La leçon » de Ionesco), sur la scène minuscule se joue un spectacle véritablement réjouissant : « La poupée sanglante » ravit tant les yeux que les oreilles ! Une comédie musicale, adaptée de l’œuvre « saignante » de Gaston Leroux par Didier Bailly et Eric Chantelauze, pleine d’humour et de fantaisie, un petit bijou et un régal en cette saison estivale… Entre polar et fantastique, enquête criminelle et robotique décervelée, romance des années folles et monstre d’un autre âge,

les trois chanteurs et comédiens s’en donnent à cœur joie. Ils signent une véritable prouesse sur un plateau aussi exigu, incarnant une quinzaine de personnages avec un minimum d’accessoires.

Des dialogues percutants, de belles voix, une saga endiablée avec deux remarquables chanteurs (Alexandre Jérôme et Édouard Thiebaut) et une superbe cantatrice (Charlotte Ruby), pas chauve celle-là ! A n’en pas douter, Ionesco lui-même, le fantôme des lieux à défaut de hanter l’opéra, applaudit en son théâtre emblématique.  Yonnel Liégeois

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Bruno de la Salle règle ses contes !

Qui est ce dangereux bateleur populaire affublé d’une particule de noble : un fou du verbe, un illuminé des mots, un griot des temps passés ? Bruno de La Salle est un fabuleux raconteur d’histoires qui publie ses Lettres à un jeune conteur. À moi, Conte, deux mots…

 

Le cheveu poivre et sel, l’œil toujours aux aguets, à l’image de ces héros de légendes et d’épopées dont il s’est fait le chantre par excellence, Bruno de la Salle est connu comme le OLYMPUS DIGITAL CAMERAloup blanc dans la confrérie des conteurs. N’est-il pas l’original créateur en 1981 à Vendôme (41) du CLIO (Conservatoire contemporain de Littérature Orale) et fondateur en 2006 du festival EPOS organisé autour des grands récits et plus particulièrement autour des épopées ! C’est surtout l’homme qui, en compagnie d’Henri Gougaud, rénova conte et parole vivante en France dans les années 70 pour en faire spectacle, invita le public à (re)découvrir et à se nourrir de ces perles littéraires que sont contes, épopées et légendes. Des histoires qui souvent, sous couvert de la métaphore ou de l’allégorie, en disent long sur l’état du genre humain, celui de la société et de notre planète.

« Les vagues qui vont et viennent entre les trous des rochers sont pareilles à la respiration des histoires », se plaisait à dire le pilote du navire. « Il en est de leur mouvement comme d’une respiration commune qui nous berce ou bien nous réveille, nous désaltère ou mieux encore, nous donne soif ». EPOS, le festival des histoires, devenait chaque mois de juillet, selon notre nouvel Ulysse des temps modernes, « comme une immense baie imaginaire où viennent y mouiller les navires conteurs déchargeant leurs cargaisons d’histoires ». Durant une semaine donc, pendant plus d’une décennie, conteurs et conteuses venus de tous pays et de tous horizons élisaient domicile à Vendôme pour le plus grand bonheur de tous. Du matin au soir, sous le marché couvert ou en quelque autre salle de la ville, ils jouaient ou déclamaient ces paroles et histoires venues d’ici ou d’ailleurs qui émerveillent, émeuvent ou ensorcellent l’imaginaire du public.

Incomparable raconteur, slameur et rappeur avant l’heure, Bruno de La Salle fut aussi celui qui lança ce qu’il est convenu d’appeler désormais « performance ». À l’abri des remparts d’Avignon, en 1981, une nuit durant, première « nuit blanche » du festival, il conte Le chant de l’Odyssée d’après Homère ! Une incroyable épopée pour les spectateurs d’alors qui eurent l’audace d’y assister, un même bonheur à chaque fois renouvelé pour celles et ceux qui ont la chance d’y goûter depuis… Accompagné du seul son céleste et pur de son incontournable Cristal Baschet, il clame en solitaire des milliers de vers : un grand moment d’émotion et de poésie à ne surtout pas manquer s’il se pose près de chez vous.

Auteur de nombreux livres et récits, Bruno de La Salle poste aujourd’hui ses Lettres à un jeune conteur. Trente-trois missives comme autant d’histoires que l’épistolier se raconte à lui-même aussi bien qu’à son jeune interlocuteur…  « Toi qui veux devenir conteur ou bien qui l’es déjà depuis quelque temps, ou toi encore qui t’intéresses aux histoires et à ce qui se passe quand tu les écoutes, toi qui les aimes, tu t’interroges ». Des questions multiples auxquelles le maître des mots répond sans fioritures, en toute simplicité et convivialité : sur les bonnes dispositions pour devenir conteur, le choix des histoires à raconter, les mystères de l’oralité, les facultés insoupçonnées de la mémoire, les clefs pour maintenir son auditoire en éveil…

Un alphabet de l’art de conter que l’auteur, nanti de sa riche et longue expérience, agrémente de divers récits, contes et légendes venus des contrées les plus proches ou lointaines, de l’Orient à l’Occident. « N’oublie pas surtout que la meilleure bibliothèque, la plus légère, la plus vivante, la plus transportable du monde, c’est toi. Bien avant qu’il y ait eu des bibliothèques et des ordinateurs, et ceci pendant des siècles, les être humains avaient fait en sorte de devenir eux-mêmes des livres, et même, bien avant leurs inventions, d’être des ordinateurs en chair et en os en cultivant leur mémoire et leur pensée ». Au fil de la lecture, de chapitre en chapitre, rivières de mots sous une houle légère, se forme alors un immense océan d’histoires qui constitue notre patrimoine.

Fées et sorcières ? « Les histoires de jadis nous parlent autant de mondes imaginaires que de nous-mêmes », soutient avec véhémence Bruno de la Salle. Il était une fois… « Le conte plante ses racines très loin dans le temps », souligne le maître des mots. « Dans les sociétés traditionnelles orales où le langage donne sens à tout fait de vie, il est en lui-même nécessité vitale ». Et de poursuivre : « songeons aux récits des Mille et une nuits, aux épopées d’Homère pour ne citer que des exemples connus… Les sociétés Inuit, les tribus des terres africaines ou australes, elles-aussi, ont su faire mémoire de leur histoire en créant leurs propres contes nourris des mêmes mythes et images ».

Avec cette constante, la force contestataire de la parole : le conteur est toujours perçu par le pouvoir comme un être dangereux ! D’où son élimination, le silence ou la mort, et plus tard sa récupération à la cour du roi ». Las, l’apparition du livre portera de manière encore plus radicale un coup mortel à la transmission orale : le lettré et le pédagogue imposent désormais leurs lois, dictent leurs règles, édictent le savoir selon des normes qui deviennent bien vite des dogmes. Hors l’écrit, la vie n’a plus alors de sens. « Au contraire du récit parlé dont l’intérêt justement, selon une expression anglaise très imagée, est de faire descendre le texte de la page, sans imposer de sens ! ».

Bruno de la Salle est catégorique. « Par essence, le conte recèle une infinité de sens. Telle est sa force, parce qu’il aborde par le biais d’images et de personnages très concrets, ce qu’il y a de plus intemporel et d’universel : la mort et la vie, l’amour et la haine, la richesse et la misère ». Plus qu’une leçon de choses, le conte est avant tout leçon de vie. « Il n’est donc surtout pas qu’une affaire du passé », affirme notre homme, « chaque société essaye de se définir à travers les histoires qu’elle se raconte et, en ce sens, les problèmes contemporains deviennent à leur tour matières à récit ». La grande force du récit, pour celui qui le déclame comme pour celui qui l’écoute ? « La mise en images des mots, l’aujourd’hui de la parole quand le conteur se fait messager des grandes interrogations qui agitent l’humanité ». Une raison fondamentale qui explique la modernité du conte et son regain de popularité.

Les Lettres à un jeune conteur de Bruno de la Salle lui confèrent, si besoin était, ses lettres de noblesse. Elles attestent surtout combien le conte concerne autant un public jeune qu’adulte. Parce qu’il est constitutif de notre patrimoine intime et fait resurgir du passé de notre conscience ces milliers d’histoires colportées hier par griots et grand-mères, parce qu’il démontre la capacité de la parole à retisser des liens de convivialité en nos sociétés éclatées et qu’il ouvre les portes de notre imaginaire en un avenir différent. Parce qu’il prouve enfin, depuis quelques décennies déjà grâce à une nouvelle et jeune génération d’artistes, sa faculté à s’afficher comme authentique spectacle vivant de belle et haute stature.

À nous désormais lecteur, spectateur ou conteur en devenir, de conjuguer au présent le « il était une fois » de l’ancien temps. Yonnel Liégeois

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Paul Moreira, « Cache investigation »

Dans un livre choral écrit avec plusieurs confrères, « Informer n’est pas un délit », le journaliste Paul Moreira lève le voile sur les nouvelles censures qui frappent la profession. Une dérive qui interpelle tous les citoyens.

 

 

Eva Emeyriat – Comment est né  ce livre ?

Paul Moreira – Tout part de l’amendement relatif au secret des affaires de la loi Macron. Un texte donnant une arme de plus à ceux qui veulent nous  empêcher d’enquêter. Plusieurs  journalistes se sont réunis début 2015 pour dénoncer ce texte. C’était incroyable à voir car, dans notre milieu, certains ont des égos énormes ou se détestent ! L’enjeu était de taille. Avec cet amendement, certaines affaires n’auraient jamais existé :  Karachi, Elf, le Médiator, HSBC…  Le texte a été retiré, mais une directive européenne sur le secret des affaires a pris le relais (adoptée par le parlement européen le 14 avril par 503 voix pour et 131 moreira1contre, NDLR). Fabrice Arfi, de Mediapart, a proposé d’écrire un livre à plusieurs voix, « Informer n’est pas un délit », pour relater les nouvelles censures dont nous sommes l’objet.

E.E. – Quelles sont-elles ?

P.M. – Certains journalistes font face à un véritable harcèlement judiciaire. C’est le cas, notamment, de ceux qui ont enquêté sur Bettencourt ou Clearstream. Nous ne sommes pas au-dessus des lois, mais si des journalistes sont aujourd’hui poursuivis, ce n’est pas pour diffamation ou de fausses informations : c’est parce qu’ils font leur métier ! On  criminalise le journalisme en lui livrant une guerre asymétrique. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, du quotidien Le Monde, font un récit digne d’un polar en relatant les pressions lors de leurs enquêtes sur Sarkozy. Investiguer veut de plus en plus dire être suivi, menacé…Il est aussi très difficile, en France, d’accéder aux documents administratifs. Comment consulter les notes de frais d’un politique, comme en Suède ou en Grande Bretagne ? Il  y a urgence démocratique à instaurer une vraie loi en la matière !

E.E. – Parmi les nouvelles censures, vous évoquez aussi l’action des communicants, directeurs de com , attachés de presse…

P.M. – C’est une donnée nouvelle.  L’un des effets formidables de l’émission « Cash Investigation » est d’être le révélateur chimique de l’existence de ces gens qui agissent dans un jeu subtil d’intimidation et d’intoxication.

E.E. – Après l’attentat à Charlie Hebdo, journal qui était d’ailleurs votre voisin de palier, est-il plus difficile aujourd’hui d’enquêter sur le fait religieux ?

P.M. –  Pas pour nous, mais il est clair que si l’on doit s’infiltrer dans une cellule de Daech, on se pose forcément la question de l’après… Le problème est vaste. Pour avoir dit qu’il moreira2existait des appels au meurtre dans la Bible, je suis voué au bûcher par les intégristes catholiques !

E.E. – La mise en place de l’état d’urgence change-t-elle la donne pour vous ?

P.M. – Pour l’heure, pas trop mais quand on voit que des écolos sont assignés à résidence comme  des djihadistes, il y a de quoi être inquiet. On l’est d’ailleurs depuis  la loi sur le renseignement …

E.E. – La directive « Secret des affaires » mobilise des journalistes, des ONG, des  syndicats comme la CGT…Quel rôle peut jouer le citoyen ?

P.M. – La pétition lancée par Élise Lucet pour son retrait a recueilli près de 500 000 signatures, le citoyen  est donc bien au centre de cela ! Ce n’est pas un combat corporatiste : nos problèmes n’ont d’intérêt que parce que nous sommes un contrepouvoir dans la société !  Il en va du renforcement de la démocratie. Il faut  protéger les lanceurs d’alerte qui foutent leur vie en l’air :  Antoine Deltour est condamné au Luxembourg pour avoir dénoncé un scandale fiscal, le journaliste qui a révélé cette affaire « Luxleaks » a lui-aussi été inquiété…  Les citoyens doivent  continuer de se mobiliser. On pense parfois que c’est dérisoire, c’est faux. Ce qui est dérisoire,  c’est de baisser les bras ! Propos recueillis par Eva Emeyriat

Parcours

Né en 1961, journaliste d’investigation, écrivain et documentariste, Paul Moreira a travaillé, entre autres,  pour RFI, Capa et Canal Plus. Il est l’auteur de  nombreux documentaires maintes fois primés. Cofondateur de l’agence  Premières Lignes, qui produit notamment l’émission Cash Investigation (France 2) ou Spécial Investigation (Canal +), il a réalisé cette année le documentaire  « Danse avec le FN », consacré à la classe ouvrière et au parti frontiste.

 

 

L’affaire « Luxleaks »

Le mercredi 29 juin, le président du tribunal d’arrondissement du Luxembourg déclare Antoine Deltour et Raphaël Halet « coupables de vol, violation du secret professionnel et du secret des affaires », mais aussi « de fraude informatique, de blanchiment et divulgation du secret des affaires ». Ces deux anciens collaborateurs du cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) sont condamnés moreira3respectivement à douze mois de prison avec sursis et 1 500 euros d’amende, neuf mois de prison avec sursis et 1 000 euros d’amende.

Dans ses attendus, le tribunal reconnaît pourtant que les révélations de ces deux anciens collaborateurs de PwC « ont contribué à une plus grande transparence et équité fiscale », que les deux prévenus « ont agi dans l’intérêt général et contre des pratiques d’optimisation fiscale moralement douteuses », et sont donc « aujourd’hui à considérer comme des lanceurs d’alerte ». Édouard Perrin, le journaliste de l’émission « Cash Investigation », est acquitté. « Il n’a fait que son travail de journaliste », note le tribunal. Contrairement au parquet du Luxembourg estimant que «  la liberté d’expression journalistique » ne doit pas primer sur le respect « du secret professionnel », quand bien même il serait le témoin de « pratiques douteuses ».

 Antoine Deltour et Raphaël Halet étaient poursuivis dans l’affaire dite « Luxleaks » : ils avaient révélé des centaines d’accords fiscaux confidentiels passés entre des multinationales et le fisc luxembourgeois. D’où un vaste scandale qui avait touché jusqu’à Jean-Claude Juncker, l’ancien premier ministre luxembourgeois et actuel président de la Commission européenne. Les deux hommes ont décidé de faire appel de la décision. Leur avocat, Me William Bourdon, a dénoncé un jugement « contraire à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme ». Un jugement « qui exprime la face la plus conservatrice de l’Europe, celle qui n’a qu’une obsession : entendre les intérêts privés plutôt que les citoyens ». Y.L.

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Rouen, de l’art en barre

Dans le cadre du festival « Normandie impressionniste », la ville de Rouen a inauguré le 3 juillet une vingtaine de fresques monumentales dans trois quartiers de la ville. Venus d’Argentine, de Pologne ou de l’Aveyron, 18 artistes ont investi façades, barres et hangars. Pour une superbe expo à ciel ouvert, conçue pour durer.

 

En sillonnant Rouen cet été, vous croiserez un calamar géant, des joueurs de foot portant horloge et bateau sur la tête ou un danseur de hip-hop en mouvement, trônant majestueux sur les hangars des quais de Seine, les barres du quartier des Sapins ou les bâtiments du centre-ville. Pour la troisième édition de « Rouen impressionnée », la ville n’a pas lésiné. Elle a chargé Olivier Landes, urbaniste et fin connaisseur de Street Art, de repérer les lieux et de rouen2trouver les artistes les mieux à même de les investir. Pas uniquement pour embellir les murs de la ville, mais pour évoquer des réalités urbaines et sociales.

Ainsi, sur les hauteurs de Rouen, dans le quartier des Sapins, injustement réputé mal famé, des réunions avec les habitants, petits et grands, ont permis de mieux cerner leur quotidien. Au cœur de ces barres, à deux pas de la forêt, il n’est pas rare de croiser des hérissons, des sangliers et des renards ! Rien d’incongru donc à ce que la fresque du Brésilien Ramon Martins sur l’immeuble Norwich nous montre une femme pensive en boubou coloré, tenant un renard par le col… Une œuvre splendide qui dit la diversité des lieux. Un peu plus loin, on rouen1croisera encore un sanglier multicolore peint par l’Aveyronnais Bault, ou une vache entourée de deux jeunes filles, imaginée par le Polonais Sainer. Grâce au parcours imaginé par la mairie, Rouennais et touristes viendront voir du beau sur les façades des barres. Ces dernières se distingueront enfin et pour longtemps. Les peintures sont suffisamment solides pour tenir le coup une dizaine d’années. À voir ces sept œuvres magistrales, on se dit que nombre d’édiles banlieusards seraient bien inspirés de mener pareil chantier.

En revenant au centre-ville, ne loupez pas « L’apparition » de Gaspard Lieb, un artiste de la ville qui a fait surgir un danseur en noir et blanc sur le mur du Conservatoire et surtout rouen4l’extraordinaire fresque du Polonais Robert Proch à l’arrière du cinéma Omnia. Là, l’artiste a respecté le rouge brique du bâtiment latéral pour le faire évoluer vers le bleu du ciel. Il a su mettre à profit les moindres recoins de la façade, comme les ventilos, pour y glisser des visages à la Bacon. C’est tout bonnement époustouflant !

Poussez ensuite sur les quais de Seine et plantez-vous devant le hangar 23 où l’Allemand Satone a opté pour une abstraction chatoyante pour dire la circulation alentour, quand des rouen3dizaines de milliers de voitures empruntent le pont Flaubert chaque jour. Remontez enfin pour admirer le calamar géant qui s’étale sur les 400 m2 du hangar 11, imaginé par le Français Brusk. Attardez-vous devant l’œuvre faite entièrement à la bombe qui évoque la mer, Nuit debout et dissimule messages d’amitié et d’antipathie, comme le « Fuck Sarko » en beau lettrage bleu… Amélie Meffre

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Quand le Front popu s’expose…

En cette année du 80ème anniversaire du Front populaire, les expositions fleurissent un peu partout. Pour célébrer cette date marquante de l’histoire de France, symbole de droits nouveaux conquis par une classe ouvrière en grève générale ! De l’unité syndicale retrouvée à l’union politique espérée contre le fascisme, plasticiens et photographes témoignent.

 

 

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Grève générale du 12/02/36. Collection MHV

L’exposition qui se tient à l’Hôtel de ville de Paris porte bien son nom : « Le Front populaire en photographie » ! Y sont présentées les œuvres des plus grands photographes de l’époque, aux noms pas encore célébrés à titre d’icônes de leur art : Capa, Cartier-Bresson, Doisneau, Ronis, Seymour dit Chim, Stein… Qui côtoient des faiseurs d’images, autodidactes ou amateurs de grand talent, tels France Demay ou Pierre Jamet. Au total, ce ne sont pas moins de vingt-deux photographes dont les clichés sont ainsi exposés. Qui nous permettent de remonter le temps, des années 1934-1935 à celle, fatidique, de 1939 entre guerre d’Espagne et second conflit mondial.

Commémoration de la Commune en mai 36. Au centre, Thorez et Blum. Collection MHV

En ce temps-là, le trio Capa-Doisneau-Ronis sillonne déjà la capitale, leur jeunesse inconnue pour tout viatique et l’appareil photo en bandoulière, pour illustrer journaux et magazines. L’avènement du Front populaire les trouvera à pied d’œuvre pour immortaliser occupations d’usines, grève générale, bals musette et premiers départs en congés ! D’une image l’autre, c’est en fait un immense élan populaire qui s’affiche, où les plus besogneux de la population française retrouvent sourire et sens de la fête le temps d’un printemps inattendu et d’un bel été inespéré. Tous les clichés sont là, au vrai sens du terme : les bords de seine, les vacances à la mer, le départ en tandem pour un pique-nique ensoleillé… Avant que l’avenir ne s’assombrisse à l’heure de Guernica, avant que les parades nazies ne se transforment en sinistres défilés militaires. Une déambulation à travers plus de 400 œuvres qui donne à voir et à comprendre, entre archives et extraits sonores de l’époque, une tranche d’histoire lourde de sens pour le temps présent.

 

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Premiers congés payés, Bords de Seine, 1936. Henri Cartier-Bresson/ Magnum Photos

Dans le cadre de son festival « Normandie Impressionniste », la région ne pouvait pas ne pas célébrer à sa façon 36 et les bains de mer ! Dans un cadre fabuleux, un écrin majestueux, « les plus belles ruines de France » selon le bon mot de Victor Hugo : l’abbaye de Jumièges. L’ancien logis abbatial accueille les œuvres de quatre photographes : Henri Cartier-Bresson, Harry Gruyaert,  Guy Le Querrec et Martin Parr. Seul le premier nommé, en fait, fait explicitement référence au Front popu avec des images qui couvrent la période 36-38, les trois autres s’éclatant dans le temps… D’où le titre, plus généraliste, de cette exposition superbement agencée : « Portrait de la France en vacances, 1936-1986 ».

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Camping Argeles-sur-Mer, 1976. Guy Le Querrec / Magnum Photos

Un label justifié par les propos du sociologue Jean Viard qui signe la préface du catalogue. « La France vota les congés payés en 1925 sans jamais les appliquer, puis donc en 36. Les vraies « grandes vacances » démarrent après 1945 ». Et d’ajouter, non sans humour, « les révolutionnaires n’en voulaient pas de crainte que le peuple se plaise en société capitaliste, les capitalistes n’en voulaient pas tant ils craignaient que le peuple arrête de travailler. En 1936, tout le monde se retrouva d’accord car il n’y avait pas d’autres moyens d’arrêter les grèves et les occupations d’usines que d’envoyer les grévistes… en vacances ! ». Plus sérieusement, il conclue son propos en rappelant qu’aujourd’hui plus de 25% des Français ne partent jamais en vacances, « le travail de 36 n’est donc pas achevé même s’il n’y a plus de Ministère du temps libre ».

 

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« 1936 », par Gérard Guyomard. Acrylique sur bâche, 160-200cm, 2016

Plus originaux, d’aucuns se sont vraiment faits une toile pour célébrer l’événement à leur façon ! A la demande de la compagnie Trigano et de la revue « Art absolument », 36 plasticiens (peintres, dessinateurs et photographes) furent conviés à créer une œuvre sur une toile de tente recyclée d’un même format… Un clin d’œil osé à ce temps des premiers congés payés, à cette avancée sociale et culturelle relative aux loisirs et aux vacances. Une exposition itinérante dont le parcours s’achèvera à la prochaine Fête de l’Humanité, le 10 septembre, au cours de laquelle les 36 œuvres seront vendues aux enchères au profit du Secours Populaire et de l’Avenir Social pour permettre à des enfants de partir en vacances.

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« Nationale 7, la route du soleil », par Emmanuelle Renard. Huile sur toile, 160-200cm, 2016

Dans la préface du précieux catalogue, l’historien d’art Renaud Faroux note combien la période du Front populaire fut un temps béni de la rencontre inédite entre le peuple, les intellectuels et les artistes. Dans moult domaines : la photographie, la peinture, le cinéma, la chanson, l’éducation populaire. Des noms restent toujours foncièrement attachés à cette époque : Renoir et Duvivier, Fernand Léger et Picasso, Prévert et Malraux, Jean Cassou et Jean Zay. Enfin, l’art semble s’être réconcilié avec la cité !

 

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Photographie Pierre Jamet. Collection Pierre Jamet-Corinne Jamet.

Au Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil, en son bel écrin du Parc Montreau, l’exposition « 1936 nouvelles images, nouveaux regards sur le Front populaire » explose de richesses insoupçonnées. Une apothéose à ce mouvement de commémoration ! En un espace restreint mais formidablement bien mis en scène, le Front popu s’étale sous toutes ses facettes : le politique avec Thorez et Blum, le syndical avec Frachon et Jouhaux, la culture et les loisirs avec Jean Zay et Léo Lagrange, le sport et les auberges de jeunesse, les droits des femmes et la question coloniale…

Comme le rappelle à juste titre Eric Lafon, le directeur scientifique du musée de Montreuil et l’un des commissaires de l’exposition, s’est vraiment constituée une « mémoire » visuelle du Front populaire à travers images, affiches, insignes, drapeaux… L’expo, dans se regards diversifiés, donne vraiment visage à ces hommes et femmes anonymes qui firent ainsi l’histoire. Des visages de joie au bord de l’eau, des visages de douleur plus tard pour les réfugiés espagnols. En filigrane aussi, se dessine le quotidien des habitants de la banlieue, de Montreuil en particulier avec sa communauté italienne, grâce à un original fond photographique. Auquel fait écho l’accueil de l’événement à l’étranger, en Algérie plus particulièrement. Une approche renouvelée de l’événement pour décliner avec talent le récit d’une histoire vivante. Pour donner à penser et réfléchir aux générations futures. Yonnel Liégeois.

 

A lire : « L’avenir nous appartient ! Une histoire du Front populaire », par Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky (Ed. Larousse). « Le Front populaire des photographes », par Françoise Denoyelle, François Cuel et Jean-Louis Vibert-Guigue (Ed. Terre bleue). « Un parfum de bonheur », texte Didier Daeninckx et photographies France Demay (Ed. Gallimard). « La grande illusion », par Pascal Ory (CNRS éditions).

A consulter : www.autourdu1ermai.fr , www.cinearchives.org , www.adoc-photos.com , www.pierrejamet-photos.com , www.mediatheque-patrimoine-culture.gouv.fr .

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Avignon, un théâtre tout-terrain

A l’ouverture de la 70ème édition du Festival d’Avignon qui se déroule du 6 au 24 juillet, s’affichent, parmi le bon millier de spectacles du Off, deux pièces de Ricardo Montserrat mises en scène par Christophe Moyer. « Qui commande ici ? » évoque les clients et salariés de La Redoute, « Chantiers interdits » nous plonge dans le quotidien d’un travailleur détaché polonais.

 

 

« Qu’est-ce que c’est ? Le Catalogue de La Redoute ! » Le 22 avril, Travail et Culture organisait son Cabaret de l’union à la Manufacture de Roubaix avec la représentation de la pièce de Ricardo Montserrat « Qui commande ici ? ». Au milieu des grands métiers à tisser et des bobines multicolores, la scène était royale pour découvrir le spectacle consacré à La Redoute.

Mise en scène par Christophe Moyer, Laurence Besson campait devant une centaine de personnes une Shéhérazade pleine d’allant, incarnant le catalogue, les clients et les salariés. La pièce évoque tour à tour les désirs, les audaces voire les peurs des acheteurs comme cette cliente qui se plaint d’avoir chopé la gale via des draps commandés à La Redoute. De là, on fera un saut en Inde où s’échinent les petites mains pour les fabriquer qui n’en rêvent pas moins de liberté. Idem sur Roubaix où les employées reçoivent commandes et

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

remontrances, poussent des chariots à longueur de journée. La force de la pièce ? Nous faire naviguer de l’émotion au rire autour d’un catalogue qui parle à tout un chacun.

« Le catalogue, ça permet de faire le lien entre des gens très différents. Des habitants de Corbigny dans la Nièvre, qui sont à une demi-journée des grands magasins, à ceux de Sevran qui y sont en un quart d’heure », explique Ricardo Montserrat… « Et puis La Redoute, c’est l’image de soi, à travers les vêtements, les sous-vêtement ou l’ameublement de la chambre ». La pièce fut d’abord jouée chez les gens du côté de Sevran, « ça peut être très différent d’un appartement à l’autre, entre les habitués au théâtre et ceux qui n’y ont jamais mis les pieds », raconte la comédienne Laurence Besson. Et puis, « ce monologue se prête à de telles représentations avec pour seuls accessoires une boîte en carton, une baguette télescopique et une table haute », précise le metteur en scène Christophe Moyer. Elle permet aussi un contact rapproché avec le public, dans la mesure où elle évoque l’intime à travers nos achats à distance. « C’est un peu comme si on était entre copines, comme à une réunion Tupperware », résume Laurence. »Il faut rencontrer les bonnes personnes et ce fut le cas », confie

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

l’auteur qui s’est entretenu avec les salariés en pleine panade (La Redoute, après avoir été rachetée par la famille Pinault passe aux mains du tandem Balla-Courteille qui saigne à tour de bras, ndlr), les clients des champs et des banlieues.

Ricardo Montserrat, né en Bretagne de parents antifascistes catalans, a commencé à créer au Chili pendant les années Pinochet. Il signe depuis plus de vingt ans romans, scénarios et pièces de théâtre à partir d’ateliers d’écriture ou d’entretiens menés en France avec des jeunes, des chômeurs, des réfugiés, des licenciés, des travailleurs… Plus d’une centaine d’œuvres décline ses rencontres : avec les chômeurs de Lorient pour son polar « Zone mortuaire » (édité en 1997 dans la Série Noire), avec des employées licenciées d’Auchan – Le Havre pour la pièce  « La Femme jetable », avec les mineurs marocains du Nord pour « Mauvaise Mine » ou encore avec les jeunes du Pas-de-Calais pour « Naz », une pièce donnée l’an dernier au festival d’Avignon qui met en scène un jeune nazillon incarné par Henri Botte. Cet été, on retrouve le comédien dans la peau d’un travailleur détaché polonais dans « Chantiers interdits ». Commandée par la fédération CGT de la Construction, la pièce est née comme à l’accoutumée de rencontres. Ricardo Montserrat parcourt alors les chantiers. « Chaque matin, chaque midi, en Auvergne, des syndicalistes me conduisent sur les chantiers. Des chantiers interdits où des vigiles m’empêchent de parler aux ouvriers qui ont voyagé toute la nuit pour être à l’heure, des cantines où certains mangent bien et d’autres dévorent la baguette achetée au Lidl, des chantiercampings et des hôtels, des permanences syndicales où des malheureux brandissent des contrats bidons, des certificats falsifiés »…

« Qui suis-je ? » Sur scène, une tente Quechua questionne le public, se balance d’un pied sur l’autre, virevolte pour finalement se planter. Au bout de cinq minutes, Henri sort enfin de la toile. Dans le camping proche du gigantesque chantier qui emploie plus de 3000 salariés, dont 600 travailleurs détachés, l’ouvrier reçoit un appel de son employeur qui lui interdit d’aller travailler, alors que le ministre du Travail vient visiter les lieux. « Mon beau Sapin, roi des forêts »… En bleu de travail, pansements aux doigts, Henri va se charger de la visite, obliger le ministre à l’écouter jusqu’au bout. Le ton monte et les quolibets fleurissent à l’encontre de « Pinpin », « Lapin » ou « Sopalin » à mesure qu’Henri raconte les morts, les accidents du travail, le racisme, les salaires de misère. Payé 2,60 euros l’heure, « Travailler plus longtemps pour mourir plus vite », résume-t-il. Au fil de la visite musclée, le ministre essaye de se sauver, à chaque fois empêché par l’ouvrier polonais qui en a gros sur la patate.

Deux monologues tragi-comiques qui firent mouche lors des premières représentations. Gageons qu’il en soit de même en Avignon ! Amélie Meffre

 

A ne pas manquer, les choix de Chantiers de culture :

Avignon In : « Ceux qui errent ne se trompent pas », mise en scène de Maëlle Poésy, d’après le roman « La lucidité » du Nobel de littérature José Saramago. « Les damnés », mise en scène d’Ivo Van Hove avec la troupe de la Comédie Française, d’après le scénario du film de Luchino Visconti. « Alors que j’attendais » du dramaturge syrien Mohammad Al Attar, mise en scène d’Omar affiche2016_siteAbusaada. « Truckstop » de l’auteur néerlandaise Lot Vekemans, mise en scène d’Arnaud Meunier. « Tristesses », écriture et mise en scène de la bruxelloise Anne-Cécile Vandalem. « Caen amour », création et mise en scène du chorégraphe newyorkais Trajal Harrel.

Avignon Off : « Les fureurs d’Ostrowsky » d’après l’histoire des Atrides, mise en scène de Gilles Ostrowsky et de Jean-Michel Rabeux au Théâtre Gilgamesh. « Une trop bruyante solitude » d’après le roman du tchèque Bohumil Hirabal dans une mise en scène de Laurent Fréchuret et « Les bêtes » de Charif Ghattas dans une mise en scène d’Alain Timar au Théâtre des Halles. « We love arabs » du chorégraphe israélien Hillel Kogan et « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire » de Rémy De Vos dans une mise en scène de Christophe Rauck au Théâtre de La Manufacture. « C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde », une création collective Les Filles De Simone au Théâtre La Condition des Soies. « Maligne » de Noémie Caillault dans une mise en scène de Morgan Perez au Théâtre des Béliers. « Emma mort, même pas peur », de et avec Meriem Menant dans une mise en scène de Kristin Hestad au Théâtre Le Chien qui Fume. « El Nino Lorca » de et avec Christina Rosmini au Théâtre Les Trois Soleils. « Alice pour le moment » de Sylvain Levey dans une mise en scène de Delphine Crubésy au Théâtre La Caserne des Pompiers.

Et… encore et toujours : la 18e édition de « Nous n’irons pas à Avignon », l’événement initié par Mustapha Aouar, le directeur-fondateur de « Gare au Théâtre » à Vitry-sur-Seine (94). Yonnel Liégeois

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Poggioli et le Front populaire

80 ans après le Front populaire, les fruits de la pression engrangés en 1936 irriguent toujours notre quotidien. L’historien Morgan Poggioli revient sur cette épopée inédite, symbole de l’émancipation de la classe ouvrière.

 

 

 Eva Emeyriat – Que reste-t-il de l’héritage du Front populaire ?

Morgan Poggioli – Cet héritage est important. Citons d’abord les conventions collectives, qui, bien qu’existantes depuis 1919,  n’ont revêtu de caractère obligatoire qu’à partir  de 1936. Il y a aussi la réduction du temps de travail, ramenée de 48 à 40 heures : le début d’un long processus qui aboutira à la semaine de 39 h en 1982, puis aux 35 h en 2000… Conséquence ? Les loisirs émergent ! C’est aussi le moment où le week-end est «inventé », le samedi étant libéré. Les congés payés sont généralisés à tous alors qu’auparavant seuls certains secteurs, tels les fonctionnaires, en bénéficiaient.

E.E – L’un de vos ouvrages* évoque le rôle des femmes dans le Front populaire, nombre d’entre elles figurent sur les photos d’archives …

M.P. – Les femmes représentent déjà plus de 30 % de la main d’œuvre. Mais les photos  sont parfois trompeuses. Hormis les secteurs (textile, magasins…) où les femmes sont majoritaires et occupent vraiment leur lieu de travail, ailleurs, on les repère plus à l’extérieur, quand elles viennent ravitailler leur compagnon. Le Front populaire revêt un aspect émancipateur indiscutable et les révèlent en tant qu’actrices sociales. Toutefois, l’organisation des grèves morgan1reste  très « genrée », avec les hommes « forts » à l’entrée et les femmes souvent  reléguées à la cuisine…

E.E. – Qu’est-ce que le Front populaire a changé pour elles?

M.P. – En droit du travail, les femmes obtiennent comme les hommes  les 40 heures,  les congés payés…Et faute d’avoir obtenu le droit de vote politique, elles pourront élire les délégués ouvriers mais aussi être élues. C’est une accession à la citoyenneté « sociale », obtenue avant la citoyenneté politique. Les acquis salariaux sont plus sujets à controverse. Les accords de Matignon vont certes octroyer les hausses les plus fortes (15 %) aux salaires les plus bas : les femmes, qui sont les moins payées, vont en bénéficier. Mais les conventions collectives ont un effet pervers en légalisant les inégalités salariales entre hommes et femmes. Reste que les acquis de 1936 ont pesé pour aboutir au droit de vote des femmes en 1945. Le Front Populaire est d’ailleurs un élément fondateur de la prise de conscience de leur poids dans la société. Plus d’un demi-million d’entre elles adhère alors à la CGT sur un total de 4 millions d’adhérents.

E.E. – Quel rôle a joué la CGT dans l’histoire du Front populaire ?

M.P. –  Elle en a été le moteur, de son origine jusqu’à sa victoire le 3 mai 1936, puis lors de la négociation des accords de Matignon. Avant 1936, et depuis 1922, il existait deux CGT, la CGT, proche des socialistes,  et la CGTU, associée aux communistes. C’est au congrès de Toulouse en mars 1936, que la réunification a lieu. Un processus unitaire déclenché par l’idée qu’il faut s’unir face au fascisme. La violente manifestation des ligues d’extrême droite, le 6 février 1934, a laissé des traces. La riposte antifasciste organisée le 12 février 1934 par la CGT et à laquelle participe la CGTU, communistes et socialistes, est un succès. La clé essentielle  de la victoire  du Front populaire fut d’ailleurs le rassemblement de forces sociales et politiques de gauche (communistes, socialistes, radicaux). Dès lors, une matrice républicaine, axée sur la défense de la République et de ses libertés, est créée avec l’idée que la morgan3crise politique est la conséquence de la crise économique et sociale, et qu’il faut régler cette dernière pour faire reculer la menace fasciste.

E.E. – Les usines sont occupées dès la victoire du Front populaire. Quelle est la réaction de la CGT ?

M.P. – Elle est dépassée (rires) ! Les ouvriers font grève. Comme dans de nombreux cas il n’y avait  pas de syndicat dans leur usine, ils vont ensuite chercher la CGT pour s’organiser puis adhérer. Le patronat, qui a toujours combattu la CGT, est acculé, il demande au gouvernement de réunir les syndicats pour négocier. Les accords de Matignon, première négociation interprofessionnelle nationale de l’histoire, sont donc signés à la demande du patronat qui lâchera sur tout, même les 15 jours de congés payés qui ne figuraient pourtant pas au programme du Front populaire ! C’était, en revanche, une revendication de la CGT qui a été gagnée ici grâce aux fruits de la pression des grèves.

E.E. – Pourquoi a-t-on parlé de grèves joyeuses ?

M.P. – Edith Piaf, Mistinguett viennent chanter, la CGT récolte des millions de francs en guise de soutien…. Cet élan est l’affirmation d’une dignité populaire, les ouvriers savaient qu’ils avaient déjà gagné ! Ils ne font d’ailleurs pas grève contre le gouvernement mais pour dire « on a voté pour vous, il faut appliquer votre programme »… Il y a eu évidemment d’importantes grèves avant que les négociations aient lieu, mais une bonne partie d’entre elles sont  intervenues après les accords de Matignon. Pour faire pression sur leur mise en œuvre rapide. Les 12 000 usines occupées et les deux millions de grévistes, ce fut courant juin, alors que les morgan2accords sont signés avant, dans la nuit du 7 au 8. Ces grèves furent donc celles de la victoire, voilà pourquoi elles furent si festives.

E.E. – Dans quelle situation se trouve alors le pays ?

M.P. – La France est entrée en crise en 1931, après les États-Unis et l’Allemagne. Son impact y est moins brutal mais il reste sévère, il est plus durable. La production chute, les usines ferment,  un million de chômeurs sont dans la misère … Le climat  est marqué par les affaires de corruption sur lesquelles surfent les ligues d’extrême droite. Le fascisme est au pouvoir en Italie, Hitler l’est en Allemagne depuis 1933, c’est un moment d’intense crispation. La guerre d’Espagne éclate par la suite en juillet 1936, révélant les dissensions au sein du Front populaire entre antifascistes et pacifistes.

E.E. – Chômage, crise migratoire, montée de l’extrême droite… D’aucuns établissent un parallèle entre les années 30 et la situation actuelle, qu’en pensez-vous ? 

M.P. – L’on pourrait aussi citer la fuite des capitaux, à laquelle sera confrontée le Front populaire, et les Panama Papers… Le parallèle est certes tentant, mais pas pertinent. Nous vivons une toute autre époque, avec une mondialisation exacerbée. Syndicalement, le paysage est aujourd’hui bien plus fragmenté, la gauche au pouvoir n’a rien à voir avec celle de 1936… Quant aux mouvements sociaux, le climat est bien plus tendu. En 1936, le collectif a été le moteur de la victoire. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, l’individualisme et les divisions prévalent, y compris dans les mobilisations contre la loi travail. Propos recueillis par Eva Emeyriat

*« A travail égal, salaire égal ? La CGT et les femmes au temps du Front populaire » (Éditions Universitaires de Dijon, 142 p., 18€). « La CGT, du Front populaire à Vichy » : chronique sociale nourrie de la fréquentation d’archives peu consultées, l’ouvrage apporte une connaissance nouvelle de la vie syndicale au temps du Front populaire (Éditions de l’IHS-CGT, 253 p., 15€).

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L’entreprise, sur les bancs de l’école

Directrice honoraire de recherche au CNRS, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail. Avec « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école », récemment paru à La Dispute, elle nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps.

 

 

Imaginez, un soir, le retour de votre progéniture vous annonçant joyeusement :

– «  on vient de créer notre entreprise à l’école il faudrait que vous donniez 10 euros pour acheter des actions qui vont nous servir à investir pour financer notre projet ! ».                     

Les parents étonnés de cet enthousiasme inhabituel de fin de journée scolaire demandent :       

– « Mais, vous allez fabriquer quoi dans votre collège ? Il n’y aucune machine et le travail des enfants est  encore  interdit dans notre pays ! ».                                                                                

La gamine ou le gamin, c’est selon, vous regarde avec cet air convenu qui vous fait comprendre votre incapacité à être dans l’air du temps.                                                                                             

– «  Mais non on ne fabrique pas ! On passe des commandes, on organise, on emprunte à la banque qui fait partie du groupe  et,  avec notre prof et des chefs d’entreprises du coin, on fait la pub ! On est une équipe et chacun s’occupe de quelque chose et je peux même être élu(e) MANAGER ! ». Mais attention on ne fait pas semblant on va vendre des vrais pendentifs avec des incrustations, c’est le lycée professionnel des métiers de la plasturgie qui fournit et on achète les chaînes à une boite. C’est Vincent le voisin du dessous qui est chef de fabrication. Il y a même un concours académique pour donner un prix à la meilleure entreprise ».                  

Les parents offrent les 10€ en se demandant comment les élèves, jouant les Gattaz sans école1héritage, vont parvenir à écouler leurs marchandises avant que leur « entreprise » ne soit délocalisée comme celle de la maman qui pointe à Pôle Emploi.

 

L’anecdote, certes, est quelque peu simpliste et provocatrice pour présenter un travail  très sérieux. Réalisé par Lucie Tanguy, directrice honoraire de recherche au CNRS, il s’intitule « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école ».

Dans cette analyse très dense, documentée et discutée, qui peut se lire comme un roman, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail afin, écrit-elle, de « chasser les mythes qui nous aliènent » ! Quel  beau gibier illusoire que celui de l’entrepreneuriat quand il devient la source et la ressource de notre vie commune ! « J’aime l’entreprise » sonne mieux que « vive le capitalisme triomphant ». Il s’agit pourtant de la même idée : transmettre l’idéologie de l’entreprise par une pédagogie entrepreneuriale en renversant les valeurs sur lesquelles la République a fondé son école. On passe du « apprendre à apprendre » de Langevin-Wallon, à « apprendre pour entreprendre » de Jean-Pierre Chevènement pour finir par l’« entreprendre pour apprendre » d’aujourd’hui. Sous la forme de  partenariats agréés par le ministère de l’Éducation, on assiste à la fabrication d’un modèle unique d’échanges et de production piloté par un « staff et des managers » au sein de l’école républicaine. Le travail de Lucie Tanguy, par ses références à « L’esprit du capitalisme et l’éthique protestante» introduit par Max Wéber et  au livre d’Eve Chiappello et Luc Boltanski  « Le Nouvel esprit du capitalisme »*, nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps dont les enjeux nous échapperaient s’ils n’étaient ecole2justement éclairés par le travail des sociologues refusant une pensée unique et dévouée à ce qu’il faut bien appeler « l’idéologie dominante ».

En accompagnant cette volonté de réaliser la conquête de l’école par le monde économique, les collectivités territoriales, par la décentralisation avec les politiques libérales de la Communauté Européenne, accentuent la pression pour faire de l’école la pépinière des futurs entrepreneurs. Ils deviennent les modèles mythiques de la réussite sociale, être star en passant à la télé ou chef d’entreprise. Les grandes entreprises et les organisations professionnelles d’employeurs investissent l’école et les instances politiques pour en faire une sorte de laboratoire social. Il faut impérativement nous persuader qu’être  « entrepreneur,  figure du travailleur moderne à former : motivé, dynamique, flexible et précaire et surtout responsable de lui-même »**, représente l’issue logique d’une réussite sociale. Tant pis pour ceux qui ne comprennent rien ou qui échouent faute d’une véritable motivation.

Les organisations syndicales du monde enseignant, les associations de parents d’élèves mesurent-elles aujourd’hui les enjeux d’une telle invasion des esprits sans dimension critique et constructive des rapports entre l’école et le monde du travail ? Comme de bien entendu, le travail et les rapports sociaux qu’ils génèrent disparaissent complètement des ecole2exercices qui sont proposés ! Cela fait un moment que ne sont plus enseignées la législation du travail et l’histoire sociale de notre pays. Aujourd’hui le classement, la compétition et la renommée l’emportent sur tout autre critère. Je garde en mémoire cette intervention au titre de la Ligue des Droits de l’Homme dans un lycée professionnel. Devant des apprentis, j’ai simplement lu et distribué le préambule de notre Constitution, celui de 1946, pour engager une discussion. Les réactions furent vives et rapides. Certains m’ont dit « ce n’est pas vrai ça, Monsieur, c’est de la politique ! Mon patron, y va me jeter si je lui apporte votre tract au boulot ! ». D’autres m’ont simplement demandé s’il était possible de voir, un jour, cette déclaration s’appliquer pour eux-mêmes et les habitants de notre pays !

Il est vrai que nous ne sommes plus invités dans cet établissement pour débattre de la citoyenneté et du travail ! Raymond Bayer

*Ou comment le capitalisme est en train de tourner la page du fordisme au profit d’une organisation en réseau, génératrice pour certains d’une plus grande liberté au travail, pour d’autres d’une plus grande précarité, et pour tous d’un asservissement accru à l’entreprise  (Alternatives Économiques – Eric Barbo).  **A lire, dans cette veine et pour poursuivre la démystification, l’ouvrage  de Pierre-Michel Menger, « Portrait de l’artiste en travailleur – Métamorphoses du capitalisme ».

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Les comités d’entreprise, quelle histoire !

A l’occasion du  70ème anniversaire de la création des Comités d’entreprise, les éditions du 1er Mai publient « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise ». Un très bel ouvrage qui fouille savamment l’histoire, comme la réalité actuelle. Entretien avec Jean-Michel Leterrier.

 

 

Amélie Meffre – Vous signez la partie historique, fort riche et documentée, de « Voyage au pays des CE ». On parcourt leur gestation, leur naissance comme leur envol, notamment du point de vue de leurs activités culturelles. Vous en avez été un témoin direct tout au long de votre carrière. Quand vous entrez à 16 ans comme métallo à la Socrat, quelles étaient les activités du CE ?

Jean-Michel Leterrier – La boîte comptait 400 salariés mais il n’y avait pas de CE, ni même de syndicat. On a monté avec quatre collègues une section syndicale et, en 1974, on a créé le comité d’entreprise. J’en suis devenu secrétaire, j’avais 22 ans ! Je n’étais jamais allé au théâtre, rarement au cinéma et je lisais peu. C’est là que mon rapport à la culture se réalise. Un jour, je suis invité à assister à « Iphigénie Hôtel » ban_voyage_au_pays_des_CEde Michel Vinaver, une pièce montée par Antoine Vitez. J’y vais et je n’y comprends rien, mais c’est une révélation. On m’avait caché quelque chose : le théâtre ! Je me sentais humilié.

 

A.M. – Parallèlement, vous poursuivez des cours du soir et vous devenez secrétaire général du syndicat de la Métallurgie CGT de plusieurs arrondissements parisiens. Comment ça se passe ?

J-M.L. – Quand j’entre comme manœuvre à la Socrat, je suis des cours du soir, dix ans durant. Je passe un CAP, un BEP et un diplôme de technicien supérieur. Puis, j’arrête tout à 26 ans, les cours au CNAM et mes responsabilités syndicales, pour devenir animateur au Centre d’animation culturel de Corbeil (91). Chargé des relations avec les CE, j’avais envie de faire découvrir à mes collègues de la Snecma ou d’IBM un monde qu’ils ne connaissaient pas. J’allais leur parler de la danseuse Maguy Marin ou de la chanteuse Anna Prucnal. Ensuite, je me suis rapproché de l’Union départementale CGT de l’Essonne et c’est lors d’un congrès de l’UD que j’ai rencontré Marius Bertou, responsable de la Commission culturelle confédérale.

 

A.M. –  Il vous suggère de devenir le responsable culturel du comité d’entreprise de Renault Billancourt ?

J.M.-L. – Oui, on est en 1981. Avec Jack Lang, au ministère de la Culture, qui lance des conventions avec les CE, suite au rapport de Pierre Belleville « Pour la culture dans l’entreprise ». Je propose un projet avec le compositeur Nicolas Frize, qui est accepté. Ça donne « Paroles de voitures » avec une première phase d’enregistrement des sons de Billancourt, leur montage avec les réactions des ouvriers. Celles-ci vont donner lieu à la mise en cause des nuisances sonores dont ils sont victimes, mais cela va bien au-delà : les colosses qui travaillent aux presses témoignent des répercutions ce1sur leur sexualité que provoquent leurs mains déformées… Viendra ensuite le temps de la création électroacoustique, qui nécessitera la collaboration d’une soixantaine d’ouvriers pour assurer les chœurs. Fin 1984, trois concerts sont organisés dans les forges de Billancourt, ouverts au public : 3000 personnes y assistent !

 

A.M. – Responsable à l’association Travail et Culture et des affaires culturelles de la ville de Bobigny (93), vous prenez la suite de Marius Bertou à la CGT en 1991. En quoi consiste votre travail ?

J.M.-L. – A faire connaître aux camarades des Unions locales et départementales de la CGT la politique culturelle que porte la confédération. D’abord rendre la culture accessible à tous par des mesures tarifaires, permettre ensuite la rencontre avec les créateurs sur la base d’un compagnonnage… On crée alors des missions départementales : dans le Vaucluse autour du festival d’Avignon, dans les Alpes Maritimes avec le festival de Cannes ou encore en Gironde avec le festival d’Uzeste… On met aussi en place une cinquantaine de résidences d’artistes.

 

A.M. – « Si vous attendez la fin des luttes pour vous intéresser à la culture, vous ne vous y intéresserez jamais, alors qu’elle peut vous aider. » La réplique de Paul Puaux, collaborateur de Jean Vilar en Avignon, aux métallos qui lui signifiaient que les revendications sociales passaient avant le théâtre, résonne toujours sacrément, non ?

J.M.-L. – Dans le syndicalisme, trop souvent la culture est considérée comme un but et non comme un moyen. Une conception erronée qui pèse et freine la rencontre du monde du travail avec celui des arts. Propos recueillis par Amélie Meffre

 

CE, un héritage contrasté

Préfacé par Jean Auroux, le ministre du Travail du premier gouvernement Mitterrand en 1981, superbement illustré de photos d’archives et de nombreux documents inédits, « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise » raconte avec talent, par le texte et l’image, une histoire bien trop souvent ignorée des salariés, encore plus du grand public. Celle d’une structure originale, issue des combats de la Résistance et des utopies du CNR : l’Ordonnance de février 1945 puis la Loi de mai 1946 offrent aux salariés, outre les dispositions économiques, le pouvoir d’investir le champ social et culturel dans et hors l’entreprise… Comme le rappellent à juste titre les deux auteurs, Patrick Gobert et Jean-Michel Leterrier, il faudra cependant quelques années pour que « les CE trouvent leurs marques, se dégagent d’un siècle de paternalisme et affirment leur propre singularité ». Avec de belles réussites sociales et culturelles, expos-concerts-création de bibliothèques-représentations théâtrales-ateliers amateurs, dont l’ouvrage nous délecte avec gourmandise !

En ce début de XXIème siècle, l’image en est pourtant quelque peu brouillée, l’héritage contrasté… Outre les gouvernements successifs qui n’ont eu de cesse de rogner les pouvoirs des CE et le temps de délégation de leurs élus, crise économique-bas salaires et précarité de l’emploi contrarient durablement leurs objectifs. De contestataires supposés de l’ordre économique au cœur de l’entreprise, forts des 11 milliards d’euros qu’ils gèrent globalement au niveau national, ils sont devenus bien souvent de simples prestataires de services : cantine, sapin de Noël, chèque-cadeau, billetterie de spectacles. A la merci, ou à la solde, des rapaces de l’industrie des loisirs ou du tourisme, des marchands de foie gras ou autres colis gastronomiques… Que peut-on lire, en exergue des pages internes de couverture du livre ? « Si on supprimait l’arbre de Noël, on aurait une manifestation dans le local du CE ! », affirme l’un, « notre rôle n’est pas tant de redistribuer de l’argent que de faire participer les salariés à des ce3activités », soutient l’autre. Le parfait résumé d’un héritage contrasté. 

Les faits sont têtus : hormis ceux qu’il est convenu d’appeler « gros CE » (SNCF, EDF-GDF, métallurgie, Air France, agroalimentaire…)  qui proposent, ou pourraient proposer, une politique culturelle et sociale un peu plus innovante, force est de reconnaître que seules les convictions d’élus motivés parviennent encore à mettre en œuvre les intuitions premières ! Parfois même contre ou dans l’indifférence du syndicat qui, progressivement, a déserté le terrain en déléguant ses responsabilités à de supposés « spécialistes ». L’étude, menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT, est emblématique à ce sujet. Et le film qui en est tiré, disponible d’ici peu à la projection, certainement tout autant…

Sans parler de ces milliers de petites entreprises, comptant moins de 50 salariés, ne disposant pas de CE : à quand une revendication syndicale, clamée haut et fort, exigeant le droit pour tous à bénéficier d’un comité d’entreprise ? Y.L.

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