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Le poème élargi de Miguel Gomes

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

D’où vient que lorsqu’on voit un film l’on sait, dès la première image, que ce sera un film fort, que l’on ne l’oubliera pas de sitôt ? Qu’il vous fait violence et qu’il vous fera vivre, qu’il changera votre rapport au monde, aux êtres, à l’espérance ? Et que l’on se trompe là-dessus presque jamais, tant c’est certain. Comme une rencontre ! Ainsi en va-t-il avec « L’inquiet » de Miguel Gomes, le premier volume de sa trilogie des « Mille et une nuits ».

mille1« L’inquiet » est le premier volume, sorti en salles le 29 Juin, de la trilogie des « Mille et une nuits », de Miguel Gomes. Les deux films suivants sont attendus pour juillet et août. Dès le premier plan du film, l’on est saisi. Saisi par l’énergie rassemblée, condensée. Ce film est une arme. Il nous met en éveil et nous arme pour penser.
D’emblée, l’annonce du déploiement. Pareil en musique lorsque l’accord d’attaque installe au fond, avec autorité, un silence. Mobilisation immédiate de toute l’oreille pour la révélation de la promesse. Non pas que le film soit parfait. En tout cas, son accomplissement n’est pas de l’ordre de ce que l’on entend généralement par là. Non, le collage est rugueux. Il accroche et écorche. Le montage ne s’articule pas selon la belle harmonie sucrée, mélodieuse à laquelle nous sommes habitués. Cela parait souvent être de guingois, peut-être même maladroit. En fait, tout cela se cherche et c’est ce qui nous touche. C’est cette esthétique-là qui émeut et parle. Émergent en nous de nouvelles émotions qui fondent un être-au-monde nouveau. « L’inquiet » ne fait pas croire que ce nous voyons paresseusement à l’ordinaire est le réel. Il ne nous installe pas dans nos évidences. Il détache notre regard de visions aux perspectives trop bien assurées, aux cadrages propres. Il cherche la forme cinématographique apte à nous faire toucher du doigt la plasticité de la mécanique du monde pour en dégager la puissance. C’est fragile, incertain, mais tellement encourageant, tellement mobilisant. Ici, le poème jaillit du documentaire. Mieux, le documentaire est poème.
C’est le travail de la fiction, soutenu par la structure narrative du conte des « Mille et une nuits » qui n’est en rien -faut-il le dire- son illustration, qui permet l’émergence d’un documentaire de cette trempe. Cette volonté fictionnelle structure le film, en libère la pensée en approchant une forme qui le rend présent aux injonctions du réel. Que demander d’autre au cinéma que de nous donner des ressources pour penser et agir, non pour geindre, gémir, pleurer avec les endeuillés enterrant leurs morts. En fait, ce film nous ressuscite. Ce sont des « Magnifiques » que nous croisons. Sortie du tombeau.

mille2« L’élargissement du poème » de Jean-Christophe Bailly… Voilà ce que je lisais comme en écho ce mercredi-là en me rendant voir ce film. Je voulais d’abord échapper à la canicule oppressante qui s’installait sur Paris. Fuir cet enfer dans une salle obscure et fraiche, comme un égaré en proie à un délire mystique ! Difficile de ne pas établir des correspondances subjectives entre le film que je voyais et le livre dont je venais juste de suspendre la lecture. Parler d’un livre c’est inviter à le lire et me voilà bien embarrassé craignant que sa lecture, non pas déçoive, mais déconcerte trop.
Bref, je crains qu’il demande trop d’endurance, de ténacité à un moment où nous aspirons tous, légitimement, à des lectures certes stimulantes mais plus récréatives, exigeant une attention moins soutenue. Ou bien même que certains soient encore en recherche d’écrits plus instructifs et plus utiles car plus en prise avec une actualité qui sollicite beaucoup, et en urgence. De toute évidence, ce livre ne relève pas de ces catégories. Il peut donc décevoir des attentes, brouiller les pistes et faire qu’on en abandonne la lecture. Il est donc hélas toujours possible qu’au hamac l’ouvrage fasse passablement bailler. Pourtant, sa lecture croise des préoccupations communes et des engagements envers la société des hommes, leurs travaux et leurs jours où nous sommes souvent camarades.

On y retrouve « l’aimable simplicité du monde naissant » (Fénelon), et le monde n’a jamais fini de naître. Peut-être alors que cette proximité, cette présence au monde motiveront suffisamment pour tenir ferme le livre ouvert et l’esprit en alerte jusqu’au bout.
« L’élargissement du poème » résulte d’une reprise d’articles et de différentes contributions de l’auteur. Le livre n’a pourtant rien d’une simple compilation. Il forme un écheveau dense mais souple à délier. Il développe des cohérences, tresse des parcours erratiques possibles. Cette écriture appelle à revenir, parfois de façon aléatoire, au texte déjà lu pour en dénouer la chevelure, trouver des richesses de lectures insoupçonnées ou passées inaperçues au premier balayage des yeux. Idées seulement entrevues, pas encore assimilées, ni même pensées. Il faut s’attarder. Il s’agit d’entrer en méditation (faire son chemin). Au fond, ce livre est un exercice de ralentissement. Un chapitre d’ailleurs en dit un peu la méthode. Et la vacance, n’est-ce pas ralentir pour laisser venir à soi l’étendu ? Avoir une lecture appliquée. Pour autant, il faut consentir à se perdre dans ses méandres, sans raidissement de la nuque. Cette disposition d’esprit n’est pas donnée, il faut la conquérir. Cette nonchalance est une exigence qui a ses contraintes. Gagner cette espèce de dessaisissement pour se laisser dépayser se révèle presque un effort ascétique ! On ne nage pas facilement en eau profonde. La récompense spirituelle est à ce prix.

Petite citation. « Dans le Bartleby de Melville, dans les personnages de Walser, dans les héros de l’Amérique de Kafka, dans ceux du Tchevengour de Platonov, c’est-à-dire aussi bien dans l’univers capitaliste que dans ce qui s’est retourné contre lui, nous voyons passer ces figures de cancres obstinés et de rêveurs souverains. Peut-on fonder sur eux une politique ? Je ne le crois pas, ils sont hors de la fondation, de toute fondation, et pour eux ruine et chantier sont synonymes. Mais mystérieusement, ce sont nos guides, car c’est sous leur pas que le monde revient comme cette brillance aveugle où l’homme, presque indument est admis ». Il n’est toutefois pas nécessaire d’avoir lu toute cette littérature pour comprendre ce que dit Jean-Christophe Bailly ! Et encore, la quatrième de couverture : « Élargir, c’est agrandir, mais c’est aussi libérer ce qui était détenu. mille7A partir de la « poésie élargie » de Novalis ce livre forme une boucle dont le poème est le nœud. Ce qu’il envisage, c’est une sortie hors des limites, non seulement du poète et de la littérature, mais aussi des hommes confinés dans des enclos qu’ils se sont donnés. L’indice et l’écho, le ricochet, la connexion, la résonance et l’évasion -tels sont les mots clés de cet élargissement proposé ici comme méthode ». Un moine poète, ailleurs, pas dans ce livre, parle lui d’alpage, de lecture d’alpage : « S’interdire de lire toute page qui ne soit pas un alpage; n’appeler page que celle-là qui est aussi alpage, qui en procure tout ensemble l’altitude, l’espace et la diversité ».

mille3« Soleil sur fond bleu » de Christine Spianti peut se lire comme un exercice de poésie pratique qui, me semble-t-il, n’est pas sans lien avec la méthode proposée par Jean-Christophe Bailly. Où, comme sur le bleu du ciel s’accrochent les nuages, sur le texte se brodent des images. Le texte dialogue avec elles pour fixer la pensée et faire poème. Oui, fixer la pensée, comme au temps de l’argentique où, après le bain de la révélation, se fixait le tirage sur le papier. C’est ainsi que s’agencent sur la page textes et images pour donner à voir la pensée. Pour autant, ce livre n’est pas ce qu’on appelle communément un livre d’art. Il se reçoit comme on recueille la parole de l’ami.
On entre en partage. Nous croiserons là, parmi beaucoup d’autres, Walter Benjamin, Pierre-Paolo Pasolini, Paul Klee, Giuseppe Penone, Breton, Piero de la Francesca, des enfants. Une lecture vagabonde, à la cuisine on imagine, en épluchant les légumes, d’une page du Corriere della Sera. Magdalena et Jean-Sébastien Bach mis en miroir avec la « Fiancée » du tableau de Rembrandt. Le même ciel vu de la même fenêtre, décrit chaque jour durant plusieurs semaines à différentes heures. Deleuze, les fusillés du Mont Valérien, Joseph Beuys, Georges de la Tour, Miro, François Maspero. Nicolas de Staël et Van Gogh. Christine Spianti ne parle pas sur eux, ni non plus tellement d’eux. Elle nous fait partager l’intimité d’une conversation qu’elle entretient avec eux. Elle se met dans leurs pas, marche à leur souffle, épouse la sinuosité de leurs sentiers de création.
Voilà ce qui la relie au tout-monde, et de l’écrire sans crainte d’abuser de la pensée d’Édouard Glissant. Voilà ce qui la solidarise. Subversion du temps et de l’espace par l’écoute du silence qui s’instaure alors en elle et en nous. La joie spacieuse. Ce chemin qu’elle se fraie dans la toile, qu’elle tisse avec sa récolte de pensées/images sauvages, qu’elle confronte à son quotidien, c’est le poème. Une citation ? Arbitraire d’une citation : « En formation de CAP au CFA de Vesoul, une apprentie esthéticienne refuse de serrer la main des puissants (Président de la République, ministres et intendants en visite). Il lui tend la main et cette petite fille-là, tout d’un coup, se retourne et s’écarte. Elle remet tout en ordre, le réel apparait avec le refus. Haut courage de fille du peuple, courage ordinaire. Toute seule. Désapprouvée. Elle avait du se le promettre très fort. Elle l’a fait. Leçon d’intégrité ». Suit, après : « 09 h-37, ciel bleu troué de nuages s’épaississant ou descendant jusqu’à l’horizon des maisons où il devient mauve et un peu menaçant de pleuvoir ». mille5Juste avant un dessin colorié de Thomas Hirschhorn, « Crystal of resistance. 2011 » : « LOVE (acte symbolique) POLITICS (courage devant le puissant) AESTHETICS (esthéticiennes) PHILOSOPHIE (refus critique). Il y aussi la conviction, la précarité, l’urgence ». Suit alors une citation du Manifeste du Parti Communiste : « Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés, enfin, d’envisager leurs conditions d’existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés… ».

« La Sapienza » : beauté, beauté inouïe, claire, lumineuse de ce film d’Eugène Green… Une esthétique sur le fil du rasoir, d’une pureté qui fait peur. On redoute tant que le réalisateur sombre dans le cliché du beau style, où de « subliminales » images « vulgarisent » en mirage d’élégants espaces italiens, marbrés, roses, bleus et dorés comme on en trouve congelés dans les catalogues de voyages. Pauvres images de nos pauvres rêves. Freud disait, lorsqu’il n’allait pas trop bien, qu’il avait besoin d’Italie ! Oui, mais de quelle Italie parlons-nous ? Où l’on voit ici que ces beaux cadres ne se réduisent pas à la seule ornementation qu’on leur assigne. Ils font « monde ». C’est l’architecture même d’une pensée qu’ils portent et dont ils deviennent la métaphore. Structuration de l’espace-temps par la pensée qui alors s’en échappe, ouvrant sur un ciel qui n’est pas une clôture mais la mesure de l’incommensurable. mille4Architecture, musique, mathématique. Nous voyons la pensée s’accomplir dans une sorte d’assomption.
Notre regard est lavé, débarrassé des clichés convenus qui nous prive de nous confronter au travail d’une pensée et en gomme la force subversive. Ces traces monumentales, ici baroques, témoignent, sont signes vivants. Le film est juste. Il nous met à l’épreuve. Il nous rend présent. Cet ordonnancement du monde nous parle encore. Cette parole est performante, elle nous dit des choses puissantes, irrigue encore mystérieusement nos vies d’aujourd’hui. Elle appelle le miracle, renouvelle la sagesse. C’est pourquoi ce film est beau et mystérieusement si nécessaire. Jean-Pierre Burdin

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les citrons amers de Tolan

Deux peuples, deux êtres, l’un palestinien et l’autre israélienne d’origine bulgare, tout qui les sépare et un morceau de terre qui les unit, « La maison au citronnier » selon le titre du roman de Sandy Tolan… Un cri du cœur autant qu’une leçon d’histoire.

 

Jusqu’en 1948 et à ce qu’ils en soient chassés lors de la première guerre israélo-arabe, « La maison au citronnier » fut habitée par les Khairi. Qui dut l’abandonner dans la douleur et le chagrin, alors que s’y installent de nouveaux émigrants, la famille Eshkenazi. Inspiré de faits authentiques, le roman de Tolan raconte la rencontre de Bachir avec Dalia à l’heure où il retourne voir la maison de son enfance en cette année 1967. Jamais la jeune israélienne ne s’était vraiment préoccupée de l’identité des anciens propriétaires, la propagande gouvernementale affirmant constamment qu’ils avaient quitté les lieux de leur plein gré !

La grande force de ce livre ? De 1948 à aujourd’hui, mêler le romanesque à l’historique, ne jamais affabuler sur cette incroyable rencontre presque inimaginable entre les deux protagonistes ! Documents à l’appui, narrer avec émotion et talent l’amitié entre Bachir et Dalia autant que la déchirure profonde entre leurs deux peuples. Comme l’affirme l’auteur dans son avant-propos, « la maison dépeinte dans cet ouvrage existe réellement, de même que le citronnier qui se trouve dans la cour ». A Ramla précisément, entre Jérusalem et Tel-Aviv… Entre blocus économique et attentats meurtriers, atermoiements de la communauté tolaninternationale et luttes fratricides entre les forces palestiniennes, Tolan dépeint avec justesse la vie au quotidien d’un peuple soumis à l’arbitraire du pouvoir israélien. Au final, Dalia transformera la maison au citronnier en maison d’accueil pour orphelins, Bachir connaîtra la prison et l’exil au fil de son combat pour l’existence de son peuple.

Plus qu’un roman, Sandy Tolan place son lecteur au cœur du conflit qui oppose les deux nations, de la fin du protectorat anglais jusqu’à aujourd’hui. Disséquant les soubresauts qui agitent la région, d’intifada en répression, peignant une « fresque poignante des destins intriqués d’Israël et de la Palestine au XXème siècle ». Entre épopée romanesque et document historique d’une rigueur incontestée, un récit d’une grande force qui met en lumière atouts et obstacles à la fin d’un conflit interminable et au retour de la paix. Yonnel Liégeois

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Le travail, en vivre ou en mourir ?

Trente ans après une première édition, sous la direction d’Annie Thébaud-Mony-Philippe Davezies-Laurent Vogel et Serge Volkoff, une équipe de chercheurs publie « Les risques du travail, pour ne pas perdre sa vie à la gagner ». Un livre qui tente de populariser les connaissances sur les dangers dans tous les secteurs de travail.

 

 

En 1985, une équipe de chercheurs du C.N.A.M. (Conservatoire nationale des arts et métiers), de l’I.N.R.S. (Institut national de recherche et de sécurité), des médecins du travail et des militants syndicalistes publiaient un ouvrage qui allait faire date sur les risques du travail et les conditions de travail. travail2A destination d’un large public, il donnait accès à une réflexion de haut niveau, tout en offrant des clés pratiques sur ces risques et la manière dont les salariés et leurs représentants pouvaient les repérer et intervenir. Entre le premier ouvrage et le second, trente ans se sont écoulés.
Le contexte législatif a évolué, passant des débuts de l’application des lois Auroux de 1982 à la montée en puissance du CHSCT ( Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) en tant qu’institution, jusqu’aux très actuelles tentatives de remise en cause des acquis. Le travail et sa pénibilité ont muté, ses risques également. L’exposition aux produits dangereux, les vibrations, le bruit ont persisté dans le temps mais d’autres catégories de risques ont littéralement explosé ces dernières années, psychosociaux (RPS) et musculosquelettiques (TMS). L’édition 2015 se présente comme un recueil de textes de spécialistes et militants qui abordent ces questions sous différents angles. Une première partie est consacrée à l’impact de la mondialisation sur l’organisation du travail. Annie Thébaud-Mony et Michael Quinlan analysent notamment comment la sous-traitance est utilisée comme un outil majeur de la transformation du système productif. Comment aussi, au lieu d’éliminer le risque, les employeurs organisent son invisibilité avec l’impossibilité de reconstituer les périodes d’exposition.

Le second chapitre aborde les conditions de travail. « Pourquoi y –a-t-il eu une non-amélioration du travail ? », interroge le chercheur Serge Volkoff, qui avance quelques hypothèses. « Il y a un productivisme avec le travail au plus juste, les impératifs de réactivité, on ne prend plus le temps de réguler mais on contrôle de très près le résultat, ou plutôt on le croit. Avec la multiplication des indicateurs, on arrive à joindre l’inutile au désagréable… L’intensification du travail, les gestes répétitifs, les horaires de plus en plus bousculés ». Dans une troisième partie consacrée aux impacts du travail sur la santé, Philippe Davezies revient sur cette notion d’invisibilité des maladies liées au travail. travail5Il révèle aussi que l’expression de la souffrance psychique se manifeste différemment selon les catégories de salariés : elle serait trois à quatre fois plus élevée chez les cadres que chez les ouvriers.
Cependant, l’absence de plainte chez ces derniers ne signifie pas qu’elle est moindre ou qu’elle doit être ignorée, elle demeure juste masquée. Le chercheur estime donc qu’il y aurait un déficit culturel d’expression de la plainte. Pour lutter contre la souffrance psychique, l’individu dispose de trois lignes de défense : la défense collective, la défense personnelle et les défenses biologiques. Il s’agit pour lui de renforcer les deux premières pour limiter le recours à la troisième. La souffrance psychique, au même titre que l’atteinte toxique, mobilise des mécanismes de l’inflammation et un stress oxydant au niveau cellulaire.

Un dernier chapitre est intitulé « Agir sur les risques, mode d’emploi ». Les auteurs insistent sur la nécessité de maîtriser le travail, de revenir sur sa gouvernance pour esquisser une nouvelle société, émancipée du travail mondialisé. Il y est beaucoup question de l’utilité des CHSCT. Lors de la présentation de l’ouvrage à la presse, Yves Bongiorno, ancien responsable à la fédération de la métallurgie CGT, ne manquait pas de souligner le paradoxe. « Nous venons de mettre en échec le Medef sur sa volonté de faire disparaître les CHSCT. travail6Le premier livre s’inscrivait dans la montée en puissance de cette structure représentative du personnel, s’imposant peu à peu comme un outil de proximité. Or, alors qu’il commence à porter ses fruits, d’aucuns voudraient aujourd’hui le remettre en cause. Après le vote de la loi, il y aura les décrets d’application : ces questions sont majeures, il nous faut rester vigilant ! ».
Quoique cette nouvelle édition propose moins d’éléments pratiques pour le repérage des pathologies professionnelles ou des psychopathologies, ce livre est une remarquable source d’informations sur l’état actuel de la recherche. A mettre entre les mains d’une majorité de salariés. Régis Frutier

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Corinne Masiero, une gueule et un cœur

Révélée dans « Louise Wimmer », le film de Cyril Mennegun, Corinne Masiero est la marraine du festival Visions sociales, qui se déroule durant celui de Cannes. Autour d’un café, chez elle à Roubaix, rencontre avec une grande gueule au grand cœur.

 
Cyrielle Blaire – Tu t’es fait connaître du grand public avec « Louise Wimmer ». Ce rôle, il est arrivé comment dans ta vie ?
Corinne Masiero – J’étais à Lille avec des copains, je reçois un coup de fil : « Bonjour, je voudrais vous proposer un premier rôle dans mon film ». J’ai cru que c’était un de mes potes qui faisait la blague ! Je lui ai dit : « C’est çà, ouais ! ». En fait, c’était Cyril (Mennegun, le réalisateur, ndrl). Il ne voulait pas un visage connu du grand public ou une actrice trop éloignée du rôle, ça s’est fait comme çà.

C.B. – Le personnage de Louise faisait alors écho à des gens que tu avais connus, à ton propre vécu ?
C.M. – Comme tu peux le voir, je n’habite pas dans un coron, mais j’ai beaucoup galéré jusqu’à mes trente ans. Je le porte encore en moi. Aussi, ce n’est pas compliqué, il suffit de regarder autour de soi. Moi, quand je suis là, je donne des coups de main. louise1Samedi matin, j’étais dans un campement de citoyens roms juste à côté. On loue des bennes, on aide à la propreté du campement. On est là pour çà, non ? Pour que ce qu’on laisse derrière nous, ça soit un petit peu plus propre ? Là, je prépare la coordination InterLuttants des précaires de toute la France. Après, « Louise Wimmer », ça parlait aussi de la solitude, de la combativité, du fait de ne pas baisser les bras, du regard sur soi… Les gens s’y sont reconnus. Une fois, à Saint-Jean-de-Luz, une grosse bagnole s’arrête et un mec sort. Le stéréotype du bourge. « Excusez-moi, j’ai été très touché… » et il se met à braire (elle mime celui qui pleure). C’était trop beau !

C.B. – Être marraine du festival Visions sociales, à Cannes, cela permet de défendre une certaine vision du monde ?
C.M. – C’est important qu’il y ait une autre parole que celle qu’on a l’habitude d’entendre au cinéma. Dans les festivals, tu découvres plein de films avec des manières de penser, des cultures différentes. Là, il va y avoir un focus sur le cinéma du Moyen-Orient avec des films syriens, israéliens… Et plein de documentaires ! Ton esprit est comme çà, et là il s’ouvre (elle mime).

C.B. – Il y a un problème de représentation sociale au cinéma ?
C.M. – Vu que le cinéma est fait par des bourges, c’est logique qu’ils ne parlent que d’eux-mêmes. Au cinéma, il faut qu’on puisse voir des gens que tu rencontres dans la vraie vie. Dans « Louise Wimmer », j’avais dit à Cyril, je te préviens, tu filmes tout : les rides, la cellulite, les poils. Tout ! louiseTu peux être merveilleuse sans ressembler à une gravure de mode ! Au théâtre, c’est pareil, quand j’ai commencé, on voulait que je gomme mon accent du Nord sous prétexte que ça venait du prolétariat. J’ai essayé de l’imposer. On m’a dit « ouais mais tu vois, Shakespeare avec ton accent ? » Ok, bah, vas-y-toi , Shakespeare, tu le joues en anglais, mais en anglais de l’époque ! Moi, je suis née à Douai, mais j’ai habité de tous petits villages et on parlait patois. A l’école, c’était sale, on m’a dit qu’on ne parlait pas comme ça. Une manière de dire que moi, mes proches, on était des sous-humains.

C.B. – A Cannes, tu as mis une robe pour monter les marches ?
C.M. – Ah non ! Mon agent de l’époque m’avait ramené des robes de couturiers, tu vois le truc ? Mais c’est pas moi ! La veille, je suis allée avec un copain à Lille chez Tati et chez un Chinois où on vend des bijoux au kilo (rires). Je suis arrivée à Cannes avec un costard, juste un soustif et mes breloques qui cachaient les nibards : ça l’a fait ! Moi, je suis une timide. Mais quand je me suis retrouvée comédienne, j’ai eu le droit d’être qui j’étais. J’avais même le droit d’être moche ! Sur scène ou à l’écran, y a rien qui me fait peur, mais dans la vie… Propos recueillis par Cyrielle Blaire.
En 2012, Corinne Masiero endosse dans « Louise Wimmer » le rôle d’une femme sur la brèche. Louise vit dans sa volvo break quand elle ne court pas après des heures de ménage dans des hôtels. Dans un box, elle a rassemblé toute sa vie en attendant un chez soi en HLM qui restaurera sa dignité. Une première œuvre de fiction récompensée du César du meilleur premier film en 2013, et une révélation pour cette comédienne venue du théâtre.

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Lucia Iraci, coiffeuse du cœur

Au cœur du Paris populaire du 18ème arrondissement, en 2011 Lucia Iraci a créé « Joséphine », le premier salon de coiffure solidaire. Son combat ? Prendre soin bénévolement des femmes démunies, les aider à retrouver l’estime de soi et le chemin de l’emploi.

 

 

Ne nous y trompons pas, l’association « Joséphine pour la beauté des femmes » créée par Lucia Iraci est tout, sauf une entreprise futile ! Il s’agit bien au contraire d’enrayer le mécanisme d’exclusion qui les guette toutes : les femmes sans indemnité et en recherche d’emploi, celles qui sont à la tête d’une famille monoparentale mais écrasées par la charge éducative et les soucis financiers, celles encore qui sont victimes de violences conjugales. Dans une telle situation de précarité, et souvent de solitude, la coquetterie n’est plus à l’ordre du jour. Les séances de coiffeur ou de shopping sont de lointains souvenirs. Pour des raisons financières évidemment, mais pas seulement…
« Je n’ai pas de travail ? A quoi bon me maquiller le matin… Je suis seule avec mes enfants et ne sors jamais ? A quoi bon faire un effort vestimentaire »… Et soudain, le reflet dans la glace interpelle : qui voudrait t’embaucher avec une tête pareille ? Comment veux-tu plaire à un homme, ainsi accoutrée ? Le cercle vicieux de la dévalorisation de soi est enclenché, il est bien difficile d’en sortir seule. lucia1C’est précisément là qu’interviennent les professionnels bénévoles du salon Joséphine en redonnant à ces femmes l’envie de prendre soin d’elles. Pour retrouver une image positive d’elles-mêmes, mieux affronter ainsi les difficultés de tous ordres.

L’investissement social de la belle Lucia est le fruit de toute une histoire. Elle quitte à quinze ans sa Sicile natale pour retrouver sa famille à Paris, apprend la coiffure sur les traces de sa sœur aînée prénommée…Joséphine ! Talentueuse, elle est vite remarquée et collabore pendant vingt ans avec des photographes et couturiers célèbres (Yves Saint-Laurent, Bettina Reims, Peter Lindbergh, etc…). Elle ouvre son propre salon en l’an 2000, crée sa ligne de soins mais en dépit du succès, elle s’avoue insatisfaite, « il manquait une dimension à ma vie ». Partant du constat que 80 % des pauvres sont des femmes, que l’apparence physique et la confiance en soi sont primordiales pour trouver un emploi, elle veut offrir aux plus démunies le moyen de cette reconquête. En 2006, Elle crée l’association « Joséphine pour la beauté des femmes », elle intervient bénévolement dans diverses structures avec le secret désir d’ouvrir un salon social associatif. Las, en butte à de nombreuses difficultés, elle abandonne provisoirement ce projet et décide d’ouvrir son propre salon un lundi par mois aux femmes en grande précarité. Pour son action, elle se voit honorée de la Légion d’honneur en 2009.
Deux ans plus tard, avec l’aide de partenaires et de sponsors, se matérialise le projet qui lui tient à cœur : en mars 2011, au cœur du quartier parisien de la Goutte d’Or, s’ouvre le premier salon de beauté social ! La plupart des femmes qui franchissent la porte sont envoyées par des associations partenaires, environ 70 % d’entre elles bénéficient du RSA. Une participation symbolique, 3 €, leur est demandée pour coiffure et maquillage, afin qu’elles se sentent aidées et non pas assistées. Elles peuvent aussi avoir accès à des soins de manucure et d’épilation, ainsi qu’à des séances de sophrologie et de yoga pour celles qui sont dans des situations de stress ou d’angoisse. Leur sont également prodigués des conseils de santé. luciaChaque cliente est reçue individuellement, en entretien privé et confidentiel, pour évaluer ses besoins prioritaires. Les premières années, ce fut Koura, belle jeune femme souriante qui y veillait, forte de son expérience comme coordinatrice de centre d’urgence du Samu social. C’est lors d’un projet pour les femmes de la rue, cherchant une coiffeuse bénévole, qu’elle croisa le chemin de Lucia… Depuis, d’autres ont pris le relais du sourire. En revanche Mehdi, qui participa à l’aventure dès le début, est toujours à ses ciseaux, prêt à rendre belles celles qui arrivent le visage chiffonné par la vie. Son CAP en poche, il a travaillé comme coiffeur-maquilleur de studio, chez Alexandre également, avant de mettre ses compétences au service du projet « Joséphine ». D’abord bénévole, il est aujourd’hui salarié.

La qualité de l’accueil est le point fort de l’initiative, sans doute la clef de son succès. Tous les témoignages recueillis sur place évoquent l’écoute bienveillante, la douceur des professionnels, salariés ou bénévoles, qui assurent les soins dans une ambiance chaleureuse où le rire est monnaie courante. Il n’en faut pas plus, parfois, pour redonner confiance à des femmes qui n’osaient plus se regarder dans le miroir depuis longtemps. « C’est comme si je me retrouvais vingt ans en arrière ! », confie l’une d’elles tandis qu’une autre, victime de harcèlement, l’affirme clairement, « c’est un retour à la dignité pour moi ». Lucia le constate, par les confidences de son équipe, certaines n’osent pas se rendre à un entretien d’embauche parce qu’elles n’ont aucune tenue décente à se mettre, tout simplement. Qu’à cela ne tienne, activant son réseau de partenaires, elle met en place un système de prêt de vêtements, sacs et chaussures. Une sorte de formule « Dress for Success »… ! lucia3Tout est proposé pour tenter de faire barrage à l’implacable mécanique de l’exclusion. Les résultats sont là : de janvier à décembre 2012, le Salon Joséphine a reçu 1531 femmes, plus de 300 d’entre elles ont retrouvé un emploi.
Il n’en fallait pas plus pour doper l’optimisme de l’infatigable Lucia. Qui ouvre un deuxième salon à Tours, son rêve étant d’étendre le projet à l’échelon national… Pour satisfaire cette ambition, il faut des bras et surtout des compétences, non seulement techniques dans le domaine de la coiffure mais aussi psychologiques à l’écoute et au décryptage des besoins de chaque femme fragilisée par la vie. Lucia veut toujours offrir le meilleur et ne jamais courir le risque d’un service « au rabais », sous prétexte qu’il s’adresse à une population défavorisée.
Elle crée l’École française de coiffure sociale en janvier 2015 à Tours, où elle enseigne elle-même deux jours par semaine. Il s’agit d’apporter aux professionnels, déjà titulaires d’un diplôme de coiffure (CAP ou BP), une formation certifiante théorique et pratique. Y sont abordés différents domaines : psychologie, sociologie et médecine (dermatologie, cancérologie et psychiatrie). En ligne de mire, la reconnaissance du titre de coiffeur social au Répertoire national des certifications professionnelles afin que les diplômés puissent également intégrer à terme les équipes pluridisciplinaires des maisons de retraites ou des hôpitaux, là où les besoins sont considérables.

La dernière idée folle, et follement généreuse de l’association, qui confirme sa vocation solidaire, les « Perruques de Joséphine » ! Il s’agit de collecter des perruques auprès de femmes qui ont surmonté leur cancer. L’objectif ? En faire bénéficier d’autres qui n’ont pas les moyens d’en acquérir. Il est sûr que nous entendrons encore longtemps parler de « Lucia, coiffeuse du cœur ». Chantal Langeard

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Pouy, une plume en noir

Jean-Bernard Pouy, le créateur du « Poulpe » revient, en cette année de 70ème anniversaire de la Série Noire, sur l’évolution du roman noir français depuis 30 ans. Indissociable, selon lui, de la critique sociale.

 

 

Jean-Philippe Joseph – La Série Noire réédite un recueil de cinq de vos titres, « Tout doit disparaître ». Pour certains écrits en 1986 et 1990, en plein renouveau du roman noir français.

Jean-Bernard Pouy – Jean-Patrick Manchette a réveillé le polar français, il lui a donné une spécificité par rapport au polar américain.Mais celui qui lui a donné une légitimité, c’est Didier Daeninckx avec « Meurtres pour mémoire ». Tout d’un coup, il y avait un récit qui concernait l’Histoire de France, la société française, le massacre de plusieurs dizaines d’Algériens lors de la manifestation du 17 octobre 1961, dont personne, sauf quelques journalistes, ne parlait. noir1Vingt ans après les faits, quelqu’un s’emparait de l’affaire et faisait toute la lumière sur le rôle de la police et du préfet Papon. La presse a encensé le livre, alors qu’elle tenait jusqu’alors le genre pour crétin. Le néo-polar français est né à ce moment-là, autour de 10-15 auteurs, certains tournés vers le social, d’autres vers le politique.

J.-P. J. – Et vous ?

J.-B. P. – Moi, c’était plus la déconne. Je suis attiré par la littérature jouissive. Il faut lire « Les enfants du limon » de Queneau. C’est à mourir de rire ! J’ai commencé à écrire parce que je devais du pognon à un type qui était éditeur. Il lançait une collection de romans. J’ai écrit « Spinoza encule Hegel ». Je me suis tellement marré en le faisant, que j’ai continué. Mon second livre a été pris à la Série Noire. C’était « Nous avons brûlé une sainte ». Le Front National commençait à l’époque à faire de Jeanne d’Arc son égérie, ça me faisait chier parce que c’est une héroïne qui n’a rien à voir avec ce que représente le FN.

J.-P. J. – Vous parlez de « déconner », mais vos romans sont très ancrés dans la réalité sociale…

J.-B. P. – C’est pour ça qu’on écrit : pour raconter des histoires d’aujourd’hui. Je suis un auteur de roman noir. Le roman noir est un roman de critique sociale. On peut y parler de lutte sociale sans que ce soit purement journalistique. L’idée, par exemple, que l’on se fait du travail, me révolte. Quand j’entends le patronat gueuler contre les 35 heures, quand je vois la manière dont on enferme les gens dans leur temps libre ou travaillé, dans leur fatigue… Sous De Gaulle et Pompidou, les conditions de travail étaient peut-être plus dures, les salaires peut-être moindres, mais le corpus social était plus solidaire, et surtout, les syndicats plus forts.

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Les vraies luttes se situent, à mon avis, au niveau du syndicalisme, je pense en particulier à Sud et à la Cgt. La vraie parole est chez les gens qui bossent, qui se font taper sur la gueule et cherchent à ne pas trop se faire arnaquer par le pouvoir et les patrons.

J.-P. J. – Ce recueil est préfacé par Caryl Ferey, auteur remarqué de « Utu » et de « Zulu ». Qui lisez-vous dans la génération actuelle ?

J.-B. P. – J’aime beaucoup Marin Ledun, qui s’est fait connaître avec « Les visages écrasés », un livre sur la violence à France Télécom, qu’il a vécu de l’intérieur pour y avoir travaillé, Nicolas Mathieu, également, qui a écrit « Aux animaux la guerre » sur les conséquences d’une fermeture d’usine dans les Vosges, ou encore Chantal Pelletier pour « Tirez sur le caviste ». Parmi ceux que j’ai lancés, il y a Tonino Benacquista, et plus récemment, Pascal Dessaint. J’ai particulièrement apprécié son dernier livre, « Le chemin s’arrêtera là », où il revient à des personnages cassés, limés par la société. C’est très, très bien écrit. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Ancien professeur de dessin, Jean-Bernard Pouy a publié son premier roman en 1983. Depuis, il en a écrit plus d’une centaine, ainsi que des nouvelles (350), des pièces de théâtre ou encore des essais. Il est également le créateur du « Poulpe », collection démarrée en 1995 avec « La petite écuyère a cafté ». Défenseur du roman populaire, J.-B. Pouy aime à s’imposer des contraintes d’écriture et narratives, souvent imperceptibles du lecteur.

 

Les 70 ans de la Série Noire

Fondée en 1945 par Marcel Duhamel, la collection s’impose d’emblée comme référence pour les amateurs de polar. Les premiers auteurs publiés ? Les américains Chase, Chandler, Hammett, Himes, McBain, Thompson et tant d’autres… Jusqu’à cette année 1971 où Jean-Patrick Manchette publie « L’affaire N’Gustro » qui signe la naissance du roman noir à la française : quand la description de la réalité sociale l’emporte sur la résolution de l’énigme ! Au point de faire école (Daeninckx, Jonquet, Pennac, Vilar…) et d’assister aujourd’hui à l’éclosion d’une nouvelle génération avec des auteurs tels Chainas, Férey, Leroy, Pécherot. Une véritable intrigue, une qualité d’écriture et un style qui n’ont rien à envier à la littérature « blanche », d’authentiques romanciers noir3qu’une factice classification en genre littéraire prétend reléguer trop souvent en seconde zone. Le roman noir est littérature à part entière. Pour preuve, deux nouvelles parutions à mettre en exergue en cette année anniversaire : « Or noir » de Dominique Manotti et « Pukhtu Primo » de Doa… L’une nous guide dans les méandres d’une nouvelle mafia marseillaise branchée sur les marché pétroliers, l’autre nous offre une plongée ahurissante dans cet Afghanistan en guerre où forces régulières côtoient milices et mafias de tout poil. Un roman de facture classique pour Manotti, un volumineux bouquin pour Doa dont la précision chirurgicale dans l’accumulation des références et descriptions, qui n’a d’égale que la justesse meurtrière des drones, ne doit pas décourager le lecteur… Deux ouvrages à lire d’urgence, deux grands romanciers couronnés en 2011 du Grand Prix de littérature policière pour « L’honorable société » écrit en commun. Y.L.

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Marche ou rêve, ou chante…

Ils sont cinéaste, chanteur ou musicien… De Cyrielle Blaire au World Kora Trio, de Brel revisité aux Nuits de Champagne 2014 à Pierre Lebelâge, un même souffle les anime : par l’image, la musique ou la chanson, donner à voir autrement le monde.

 
Ils sont peut-être sans papiers, mais pas clandestins : ils travaillent, payent leurs impôts, cotisent à la Sécurité Sociale ! Dans de nombreuses villes de France, en particulier à Paris, ils sont des milliers à trimer du soir au matin. Pour un salaire de misère, la peur au ventre, engagés en toute connaissance de cause par des employeurs peu regardants sur l’authenticité des documents présentés à l’embauche… Ils sont asiatiques ou africains, ils squattent les arrière-cuisines des restaurants, les chantiers du bâtiment, les agences d’intérim. marche1Jusqu’au jour où ils relèvent la tête, affichent leur dignité, décident la grève à leurs risques et périls d’une expulsion, réclament de vivre ici parce qu’ils bossent ici !
C’est la grande force du film de Cyrielle Blaire, « Marche ou rêve », diffusé le 15/04 sur la chaîne Télé Bocal : raconter avec force émotion la naissance d’un mouvement, le passage de l’individuel au collectif ou de l’ombre à la lumière ! La jeune journaliste et cinéaste a planté micros et caméra dans l’espace confiné de l’association « Droits devant », là où chacun peut trouver chaleur, écoute. Là où chacun, surtout, peut trouver une voix rassurante face à la complexité de son dossier administratif en vue d’une régularisation… Et de paroles échangées au café partagé, de piquets de grève en puissant mouvement revendicatif, le film tisse le long chemin vers la liberté et la dignité, des premières manifestations en 2008 jusqu’en juin 2010 où l’éphémère « ministère de l’immigration » se résout enfin à adoucir la circulaire Besson et à garantir un titre de séjour provisoire à tout travailleur déposant son dossier en préfecture ! Des images fortes, sensibles et émouvantes, des paroles pleines d’espoir et de détermination qui ne sont pas sans rappeler celles de l’écrivain italien Erri De Luca, scandalisé par les drames sur les plages de la péninsule et se refusant à mettre un « condom » à l’Europe !

Cette richesse que l’on veut partager entre Nord et Sud, elle se fait justement entendre dans les sons mêlés de la kora malienne de Chérif Soumano et du violoncelle électrique américano-parisien d’Eric Longsworth… Avec David Mirandon aux percussions, le « World Kora Trio » nous offre un explosif exemple de couleurs et sons métissés. marche2De la musique tout à la fois populaire et savante, guillerette et nonchalante, où l’on se prend à croire vraiment que frétille « Un poisson dans le désert » tant les notes nous transportent en un ailleurs où chacun conquiert le droit de rêver au possible, ici dès maintenant : un monde partagé, le noir et le blanc à égalité ! Un régal musical, où le plaisir pointe avec la même intensité à l’écoute du répertoire du grand Jacques, Brel de son nom, revisité par les 850 choristes du Grand choral des Nuits de Champagne 2014 Un moment grandiose à réécouter dans une édition de superbe facture où se mêlent aussi les voix de Clarika, Yves Jamait et Pierre Lapointe ! « 850 personnes qui chantent, on sait qu’on aura une émotion, mais on se fait quand même choper », confesse Jamait sous sa casquette. Impossible de ne point partager semblable sentiment quand près de 900 voix reprennent en chœur « Ne me quitte pas », « La fanette » ou bien encore « Ces gens là » : touché en plein cœur !
Et pendant que l’un s’en revient de Vesoul, un autre nous entraîne dans sa tour de « Babel » où chacun, « Arabe-Congolais-Turc-Chinois-Italien-Espagnol », tente de tuer le temps entre voisins… De sa voix presque fluette, juste posée sur quelques cordes de Thierry Garcia et autres troubadours, marche4Pierre Lebelâge nos conte la vie au quotidien. Celle de la dame pipi, d’un « con comme la une » dans le Vaucluse, du « cas Sandra » gisant sur le carreau… « A une époque où une majorité d’auteurs se complait à se contempler le nombril, lui nous parle des gens, de leurs peines et de leurs joies, de leur beauté et de leurs travers », commente le parolier et fin connaisseur Claude Lemesle.
De la belle ouvrage, qui célèbre avec de bien jolis mots sa « Métisse ». Un laissez-passer pour tous les sangs mêlés, avec ou sans papiers ! Yonnel Liégeois

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Culture et comités d’entreprise

A l’heure où les comités d’entreprise fêtent leur 70ème anniversaire, une étude menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT livre ses résultats. Un premier bilan sur leurs initiatives culturelles qui incite à prendre en compte de nouvelles réalités.

 

 

Alors que l’on fête aujourd’hui les 70 ans des comités d’entreprise, quel rôle jouent-ils dans l’accès aux pratiques culturelles ? Telle est la question qui domine l’étude lancée en 2014 en Rhône-Alpes, financée par la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et la Région. Une équipe de quinze personnes composée de chercheurs, la sociologue Sophie Béroud de l’université Lyon II et le géographe François Duchêne à l’ENTPE, d’étudiants et de syndicalistes, a élaboré une grille d’une centaine de questions. ce4Pour la soumettre aux élus de soixante-dix comités d’entreprise, cent-dix personnes au total… Non par un simple courrier mais par une rencontre en face à face, avec à chaque fois un chercheur ou étudiant et un syndicaliste.

L’étude a recensé les activités menées dans les 70 CE : 61 font de la billetterie pour les spectacles et le cinéma, 47 organisent un arbre de Noël, dont 39 avec un spectacle vivant, 28 proposent des visites d’exposition ou de musée, 30 ont des bibliothèques, 13 programment des concerts dans l’entreprise, 10 des expositions artistiques, 9 des rencontres avec des auteurs… Mais derrière ces chiffres, se cachent des réalités bien différentes. Ainsi, en ce qui concerne les bibliothèques, dans bien des cas elles sont peu fréquentées et leur fonds n’a rien de spécifique. La question du choix des livres comme des fournisseurs est rarement posée. Cécile David, de la Caisse mutuelle complémentaire et d’action sociale (CMCAS) de Valence, en direction des électriciens et gaziers, a participé à l’étude. Si elle cite le cas plutôt inhabituel du CE de la CAF de la Drôme, dont le local se trouve dans la bibliothèque, elle pense qu’une réflexion générale doit être menée. « À l’heure où la plupart des municipalités sont dotées de bibliothèques, il faut innover pour faire vivre celles des CE, en organisant des rencontres avec les auteurs par exemple ». Et Sophie Béroud d’expliquer que « si dans une entreprise de pointe, les jeunes élus ont créé une bibliothèque avec des jeux vidéo, le cas est exceptionnel. La plupart des nouveaux CE ne se posent pas la question d’en créer une ». Il n’empêche que les livres peuvent circuler. Thierry Achaintre, élu CGT qui a repris la direction du CE d’Euriware à Chambéry il y a un an, a mis en place un système d’échanges de livres, lié au réseau Circul’Livres. « Nous n’avons pas les moyens d’ouvrir une bibliothèque, les livres passent de main en main et ça fonctionne plutôt bien ».

Forcément, les moyens dont disposent les CE conditionnent les activités proposées. Ainsi, celui de ST-Microelectronics à Crolles (38), près de Grenoble, au budget d’un million d’euros, multiplie les activités : huit conférences par an sur des thèmes aussi divers que la laïcité ou le climat, accueil d’artistes de la région tous les deux mois, quatre spectacles par an organisés avec la commission culturelle de l’université, « ce qui permet de mélanger les publics étudiants et salariés », confie Henri Errico. ce1Outre un choix de 90 spectacles par an avec une billetterie à 5 euros ou un « pass famille », le CE, partie prenante de l’association « Les CE tissent la toile » et du festival de cinéma « Écran total« , sélectionne aussi des films une fois par mois avec la projection d’extraits. « Dans des entreprises de plus petite taille où se concentre le salariat d’exécution, la situation est tout autre : les élus manquent le plus souvent de moyens pour répondre à la fois à des demandes de redistribution sociale liée à la faiblesse des salaires et pour lancer des initiatives collectives », note l’étude.
Paradoxalement, le budget ne fait pas tout, le volontarisme des élus est déterminant. En un an, Thierry Achaintre a mis en place plusieurs activités sans que ça grève le budget du CE. Son secret ? S’appuyer sur le talent des salariés : expositions de peintures ou de photos, concert sur le parvis de l’entreprise pour la Fête de la musique avec deux groupes… « Les musiciens se sont produits gratuitement et chacun est venu avec à boire et à manger. Les gens étaient contents, on remet ça en juin ». Cette année encore, un voyage à Rome est programmé avec la visite du Vatican et de la chapelle Sixtine. L’élu bouillonne de projets, telle la projection de documentaires d’actualité suivie d’un débat avec le réalisateur. Si les salariés s’affirment plutôt partants, la direction rechigne à prêter une salle. Thierry songe encore à mettre en place un atelier d’écriture. L’objectif ? Permettre aux salariés de s’exprimer, après avoir connu une longue lutte au lendemain du rachat de l’entreprise par Capgeminy. Encore faut-il les convaincre…

Pour mesurer la diversité des offres, les auteurs de l’étude ont établi un indicateur d’activités culturelles. Avec un système de points pour différencier les activités, les plus répandues comme la billetterie, aux moins répandues comme l’organisation d’un concert dans l’entreprise… À partir de cet indice, les 70 CE se répartissent en quatre groupes : 27 % obtiennent entre 0 et 3 points, 31 % entre 4 et 7, 27 % entre 8 et 10, et 15 % entre 11 et 14. Ainsi, près de trois CE sur cinq ont un indicateur égal ou inférieur à la moyenne, ce qui montre que seul un nombre réduit de CE met en œuvre une palette diversifiée d’activités culturelles. « ce2Sur les six CE qui n’obtiennent qu’un seul point, figure un CE dont le budget culmine pourtant à 500 000 euros ! », souligne Sophie Béroud.

Après une première analyse, quantitative, une nouvelle phase s’ouvre maintenant avec une approche plus qualitative. Ainsi, quand l’enquête fait apparaître que dans 80 % des cas, la majorité des salariés résident à plus de 20 km, voire à plus de 50 km de leur lieu de travail, ne faut-il pas adapter les horaires des activités par exemple ? Surtout, constat unanime : les élus se sentent isolés. Comme le résume Josette Dumont, membre de TEC Roussillon, après sa rencontre avec les élues du CE de Calor à Vienne, « noyées dans l’urgence, elles sont écrasées par ce qu’elles portent et qu’elles sont seules à porter ». Besoin d’aide, de mise en commun des expériences, de mutualisation aussi des activités, voilà des pistes à travailler, en privilégiant les réseaux inter-CE. Réfléchir encore à la mise en place de plateformes, qui permettraient de mettre en contact les différents élus et les acteurs culturels.
Les rencontres organisées pour mener l’étude en Rhône-Alpes sont un premier pas qui a permis d’échanger les expériences et de donner des idées aux uns et aux autres. Un travail de longue haleine qui pourrait être mené dans d’autres régions. Amélie Meffre

 

Des comités à la loupe
L’étude menée en Rhône-Alpes a porté sur soixante-dix comités d’entreprise. Répartis sur l’ensemble du territoire (5 CE dans l’Ain, 4 en Ardèche, 7 dans la Drôme, 17 en Isère, 4 dans la Loire, 19 dans le Rhône, 12 en Savoie et 2 en Haute-Savoie) et à l’image des activités de la région (35 CE dans l’industrie et 21 dans le tertiaire)… Les établissements visités, des PME aux grandes entreprises, ont connu majoritairement des restructurations (60 % durant les deux dernières années) et des baisses d’effectifs (54 %). Une situation qui pèse forcément sur les activités. « Quand un CE est pris par un plan de sauvegarde de l’emploi, il est peu disponible pour innover dans des démarches culturelles », souligne Lise Bouveret, membre du Comité régional CGT.

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Toussaint, le libérateur d’Haïti

Le 7 avril 1803, s’éteignait Toussaint Louverture dans sa cellule du Fort de Joux. Haïtien d’origine et enseignant à l’université de Chicago, Daniel Desormeaux a publié les « Mémoires » du premier général noir de l’armée française. Une version bilingue, français-créole, enrichie de commentaires avisés qui éclairent d’un jour nouveau la personnalité complexe du libérateur d’Haïti.

 

 

« Le premier des Noirs au premier des Blancs », écrivait en 1802 François Dominique Toussaint à Bonaparte du fond de sa cellule du Fort de Joux, près de Besançon dans le Jura. Du premier au dernier jour de son emprisonnement avant que la mort ne le terrasse sur sa chaise le 7 avril 1803, il ne cessera de plaider sa cause, son honneur et sa loyauté à l’égard de la France, sollicitant lui-même auprès du gouvernement la tenue d’un procès afin que « par ce moyen, l’on voit mon innocence et tout ce que j’ai fait pour la République ». toussaint1Une requête qui restera lettre morte, la mémoire et les « Mémoires » du premier général noir de l’armée française sombrant progressivement dans l’oubli sous le poids de la neige et du froid glacial jurassiens.

Jusqu’à cette année 1853 où Joseph Saint-Rémy, un ancien avocat et historien haïtien exilé à Paris, publie les écrits de Toussaint retrouvés sur les rayons empoussiérés des Archives impériales. Quatre versions en fait, avec quelques variantes, du « compte » officiel de Toussaint sur son règne à Saint-Domingue, dont un manuscrit entièrement rédigé de sa main en un français-créole phonétique… « Je parcourus avidement et avec une attention religieuse ces longues pages toutes écrites de la main du Premier des Noirs », témoigne l’archiviste improvisé. « L’émotion que leur examen me causa se comprendra mieux qu’elle ne peut se décrire : le souvenir d’une si haute renommée courbée sous le poids de tant d’infortune jette l’âme dans un abîme de réflexions ». Las, « Saint-Rémy, n’a pas senti la nécessité de préserver le texte original », constate Daniel Desormeaux à la lecture de cette première édition, « il a cru bien faire en traduisant, tronquant, biffant le texte original de Toussaint pour lui donner un caractère plus littéraire ».
De l’avis du chercheur, il faut pourtant saluer cette initiative éditoriale en dépit de ses faiblesses. D’abord parce qu’elle sort de l’oubli une grande figure historique dont le général Leclerc, son vainqueur sur ordre du premier consul Bonaparte, affirmait à son ministre de la Marine « qu’aucune prison n’était trop sûre, ni trop à l’intérieur de la France pour le garder »… Ensuite, parce que chacun croyait au silence éternel du captif du Fort de Joux, Balzac lui-même déplorant en 1840 « qu’une fois pris, Toussaint est mort sans proférer une parole » tandis que « Napoléon, une fois sur son rocher, a babillé comme une pie »… Enfin, comme l’atteste Daniel Desormeaux dans sa préface à cette nouvelle édition, « tout au long du XIXème siècle et même jusqu’au XXème siècle, peu de gens envisagent d’écrire quoi que ce soit sur la vie de Toussaint sans glisser dans la moquerie haineuse et raciste ou dans le dithyrambe ».

Toussaint, dit Louverture en raison de ses faits d’armes : un héros, un mythe, une légende ? « Une figure à la personnalité complexe, aux multiples visages », soutient pour sa part l’enseignant qui, avant son exil au Canada puis aux États-Unis, reconnaît que sa jeunesse haïtienne fut baignée dans le souvenir de celui qui décréta l’indépendance de son île en 1801. « Ma fascination pour l’histoire écrite de Toussaint est une envie secrète de faire parler les statues de la liberté, ces gigantesques statues des héros de l’indépendance trônant au Champ de Mars de Port-au-Prince. Depuis l’enfance, elles soulevaient en moi un vague mélange de terreur sublime et de fantasme ». Sans rien renier bien sûr, dans cet acte mémoriel, de « la destinée inouïe d’hommes d’action comme Christophe, Dessalines, Pétion, Cappoix qui n’ont rien écrit, même si leurs exploits révolutionnaires ont fait parler d’eux, et cela depuis deux siècles, par maints historiens de grand talent »…
Le premier paradoxe ? L’homme qui assiste à l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire de Saint-Domingue, proclamée par le commissaire de la République Sonthonax en septembre 1793, n’a jamais libéré de leurs obligations les « nègres » qui travaillaient sur ses propres habitations… Pour expliquer son attitude, il s’appuyait sur la rectitude morale dont il avait toujours fait preuve à leur égard. Second paradoxe, Toussaint est avant tout un militaire, pas un homme politique conscient ou imbu d’un quelconque projet prométhéen pour ses concitoyens. toussaint2« C’est un regard sur le personnage que je récuse », souligne avec force Daniel Desormeaux, « cela n’enlève rien au côté fascinant de l’homme ». Ainsi, au gré de ses échecs ou de ses avancées militaires, il n’hésitera pas à faire alliance avec les Anglais ou les Espagnols contre le gouvernement français, faisant preuve d’un bel opportunisme pour parvenir à ses fins. Car, contrairement à la caricature très vite colportée par ses adversaires, Toussaint est un « nègre » éclairé, qui a appris à lire et à écrire, qui sait écouter et réfléchir. « Au courant des événements qui se déroulaient en métropole, on peut dire à juste titre qu’il a baigné dans une certaine atmosphère intellectuelle ».

Faut-il pour autant le considérer comme l’un de ces « hommes de Lumière » qui embrasèrent le pavé parisien de leur pensée révolutionnaire, ou comme un despote parmi d’autres qui se décrète gouverneur à vie d’Haïti lors de la proclamation de la nouvelle Constitution républicaine en mai 1801 ? « Les deux à la fois, despote et homme éclairé », tranche avec humour l’universitaire, « parce qu’il ne faut jamais oublier qu’en Haïti l’idée de Nation se fonde sur celle du mérite, qu’il soit militaire ou autre, jamais sur celle de la République ! Au final, force est de constater que les contradictions de Toussaint sont à l’identique de celles d’un Robespierre ou d’un Saint-Just ».
Hors la part de légende, Daniel Desormeaux met l’accent, fondamental, sur les « Mémoires » de Toussaint. Un aspect capital, « parce que nous sommes issus d’une culture de tradition orale, parce qu’il fut le premier Noir à user de ce genre littéraire avant même le général Dumas, le père d’Alexandre ». D’où l’enjeu d’en « revenir au texte » pour comprendre sur le fond ce qui anime et guide les actes du natif de l’habitation Breda, pour mesurer l’antagonisme farouche, au final plus politique que racial, qui opposa Toussaint à Bonaparte… « L’idée d’empire émerge déjà et, face au conquérant anglais, pour le futur Napoléon il n’était point question de lâcher le confetti haïtien ! Et sur les mêmes bases d’ailleurs, il n’aura de cesse de destituer et de déporter tous les officiers noirs, de rétablir l’esclavage dès 1802 ». Ce n’est que le 1er janvier 1804 qu’est officiellement proclamée l’indépendance de Saint-Domingue, que naît Haïti !

« Las, depuis cette date, l’idée de citoyenneté n’a jamais été résolue dans le pays », reconnaît avec amertume Daniel Desormeaux, « une République se fonde sur l’agora, pas sur un champ de bataille où s’impose l’image du sauveur ou du père. Outre le poids de l’héritage colonial et culturel, on ne peut expliquer et comprendre autrement qu’aux espoirs suscités par « Papa » Toussaint succède dans le temps le régime de « Papa » Duvalier ». Propos recueillis par Yonnel Liegeois

 

L’héritage « noir »
Que retenir aujourd’hui de la figure emblématique de Toussaint Louverture ? Pour Daniel Desormeaux, la réponse ne fait aucun doute, « c’est un esprit ouvert qui a très tôt compris que son petit monde d’Haïti n’est rien sans relation aux autres ». Qu’ils soient anglais, espagnols ou français… Ensuite, cette conviction « qu’on ne peut s’afficher républicain sans s’ouvrir à d’autres valeurs, sans se vouloir et se penser à l’égal des autres en dépit des frontières sociales, culturelles ou linguistiques ». toussaint3Des propos que l’on peut appliquer à l’identique à un autre « nègre » de haute stature et contemporain de Toussaint, le Chevalier de Saint – George, grand révolutionnaire et musicien fréquemment surnommé le « Mozart noir »… Qui, au lendemain de sa libération après avoir été emprisonné par Robespierre et avoir risqué la guillotine, embarque pour Saint-Domingue qu’il accoste au printemps 1796 : il accompagne les commissaires de la République en charge de rétablir l’ordre dans la partie ouest de l’île sous le joug du mulâtre et tyran Rigaud. Une mission périlleuse qui se soldera par un échec.

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Claude Halmos, la crise de tête

Dans son dernier ouvrage, « Est ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister », la psychanalyste Claude Halmos dénonce les ravages psychologiques provoqués par la crise. Une analyse rare et salutaire.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi un tel livre sur l’impact psychologique de la crise ?
Claude Halmos – Aujourd’hui, des millions de gens souffrent pour des raisons qui tiennent non pas à leur vie privée mais à leur vie sociale. Ils subissent le chômage, l’appauvrissement ou vivent dans la peur d’avoir à les subir. Or, on ignore aujourd’hui que la vie sociale peut être à l’origine de souffrances psychologiques aussi complexes, aussi graves et aussi invalidantes que la vie privée. Cette réalité est méconnue. Dans les années 90, j’ai fait partie des psys qui ont parlé publiquement des souffrances intimes, autrefois considérées comme tabou, et cela a fait évoluer les choses. Aujourd’hui, il y a le même travail à faire pour le social. Une rupture amoureuse peut entraîner une dépression, des problèmes sociaux aussi.

E.E. – Quelle est l’importance de l’emploi ?
C.H. – Un être humain a une double colonne vertébrale psychique. Une partie est liée à sa vie privée et l’autre (qui se construit dès l’école) à sa vie sociale. halmosEt le pilier de la vie sociale adulte, c’est l’emploi (« vous faites quoi dans la vie ? »). Quand on prive quelqu’un de son emploi, on le rend donc, d’une certaine façon, hémiplégique. Et ce d’autant plus que, devenu chômeur, on perd son identité sociale puisqu’on n’est plus un boulanger ou un commercial au chômage, on est « un chômeur ». Cette amputation d’une partie de soi explique que l’on puisse en arriver, désespéré, à ne plus vouloir vivre. Ce que, là aussi, on ignore puisque chaque fois que quelqu’un se suicide au travail, on recherche ce qui pouvait aller mal dans sa vie privée, comme si sa vie sociale ne pouvait à elle seule expliquer sa mort.

E.E. – Vous évoquez aussi le sort des enfants. Quelles sont les conséquences de la crise sur eux ?
C.H. – Elles sont énormes. Il y a ce chiffre hallucinant : un enfant français sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ! Une donnée, publiée une fois par an, puis enterrée le reste du temps. Or, un enfant ne peut pas se construire de la même façon dans une famille où tout va à peu près bien, et dans une vie dominée par l’angoisse permanente de ses parents. Que l’on ne puisse pas tout avoir est quelque chose qu’il faut enseigner aux enfants, car c’est structurant. Cela lui apprend, comme le disait Françoise Dolto, que si tous les désirs sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables (parce qu’il faut tenir compte des lois et de la réalité). Cela lui permet de comprendre le sens et la nécessité des limites. Mais quand on ne peut rien avoir et que le « rien » porte sur l’essentiel, comme la nourriture, comment se construit-on ? Il ne s’agit pas alors d’accepter la réalité mais de se soumettre à une loi injuste. De plus, les rapports « parents – enfants » sont faussés. Car les parents ne peuvent pas se sentir légitimes en imposant à l’enfant de telles privations. Ils se sentent malheureux, souvent coupables, et l’enfant peut en jouer. Il faut ajouter que l’image de ses parents est très importante pour l’enfant. Elle participe de l’image qu’il construit de lui même : s’il est fier de ses parents, il peut être fier de lui. Mais cela suppose que ses parents puissent avoir une bonne image d’eux – mêmes, ce qui ne leur est pas possible quand ils se sentent dévalorisés et rejetés par la société… Des milliers d’enfants se construisent aujourd’hui dans de telles situations. Que vont- ils devenir ? Quels adultes vont- ils devenir ? Ne pas s’occuper d’eux relève de l’inconscience.

E.E. – Que leur dire, alors ?
C.H. – Il faut aider les parents à comprendre que cette situation n’est pas de leur faute et les aider à parler à leurs enfants. L’enfant sait que, s’il est renvoyé de l’école, c’est qu’il a fait des bêtises. Il peut imaginer que c’est aussi le cas de ses parents s’ils n’ont plus de travail. Il faudrait aussi expliquer à l’école, y compris dans les petites classes, ce qu’est l’économie, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

E.E. – Vous insistez sur les ravages de la stigmatisation des pauvres …
C.H. – Il y a eu longtemps, à l’égard de pauvres et des chômeurs, de la compassion mais aujourd’hui, nous sommes passés du statut de victime à celui de coupable. Il y a l’idée distillée partout que si l’on est pauvre ou chômeur, c’est parce que l’on n’a pas fait ce qu’il fallait, parce qu’on est fainéant ou tricheur. Cela renforce la culpabilité individuelle de chacun, y compris chez ceux qui ont assez de culture politique pour ne pas être totalement dupe de ce discours manipulatoire.

E.E. – Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues qui ne parlent que d’estime de soi et de bonheur !
C.H. – Il faut aider les gens qui souffrent à retrouver des forces de vie mais on ne peut pas le faire en niant le négatif, et notamment la réalité sociale ! halmos2Aujourd’hui, tout le monde a peur de la crise, y compris les milieux bourgeois. Il faut commencer par parler de ce qui ne va pas et le reconnaître. Comment un homme ou une femme pourraient-ils garder une conscience de leur valeur quand personne ne veut plus payer leurs compétences par le truchement d’un salaire ?

E.E. – Pourquoi un tel silence autour de ces enjeux, quelles solutions apporter ?
C.H. – Ce silence a des causes. Pour une économie libérale, un salarié est un instrument au service de la production et un instrument n’a pas d’états d’âme : personne n’aurait l’idée de demander à un tracteur comment il va… De plus, les médias ont peur de désespérer les lecteurs ou les téléspectateurs. . Et, comme les psys ne parlent pas des souffrances nées du social, ils ne vont pas être plus « royalistes que le roi » ! Il faut donc d’abord parler, faire connaître ces souffrances pour que ceux qui les vivent se rendent compte qu’elles ne sont pas dues à ce qu’ils sont mais au poids trop lourd de ce qu’ils subissent. Ensuite, il faut les appeler à renouer avec le collectif. Face à une situation extérieure anxiogène, comme une guerre ou une crise, on ne peut pas résister seul. Il faut s’allier aux autres. Cela permet de recevoir mais aussi de donner et, ce faisant, de comprendre que, puisque l’on peut donner, on n’est pas le « rien » que l’on croyait : c’est le premier pas pour se reconstruire. On ne change pas la réalité en méditant tout seul dans son coin ou en allant à deux, à trois ou à trente brûler des voitures. On la change en s’unissant aux autres pour la comprendre et la combattre. C’est de cette façon que l’on peut retrouver une conscience de sa valeur, de sa force et de sa dignité. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Claude Halmos collabore au magazine « Psychologies » et, depuis 2002, elle participe à l’émission « Savoir être » sur France Info. Elle a déjà publié « Pourquoi l’amour ne suffit pas. Aider l’enfant à se construire », « L’autorité expliquée aux enfants. Entretiens avec Hélène Mathieu », « Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant ».

 

En savoir plus

« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de cinq millions de personnes », par le médecin et psychiatre Michel Debout. Il décrit avec précision les effets psychiques et physiques du licenciement et du chômage : une souffrance incommunicable qui engendre de multiples dégâts. Michel Debout met le doigt sur le gâchis humain provoqué par la mise à l’écart de près d’un actif sur dix et milite pour que le traumatisme du chômage soit enfin pris en compte dans les politiques de santé. Il a précédemment publié, en collaboration avec Christian Larose, « Violences au travail. Agressions, harcèlements, plans sociaux ».

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Jeanson et l’Algérie, le procès d’une guerre

Le 19 mars 1962, les Accords d’Evian signent la fin de la guerre d’Algérie. Deux ans plus tôt, en 1960, s’ouvrait à Paris le procès Jeanson. Du nom de ce philosophe et écrivain qui créa en 1957 le réseau des « porteurs de valises », en soutien aux combattants du FLN… Comparaissant devant un tribunal militaire, les « activistes anticolonialistes » sont condamnés à de lourdes peines.

 

 

 

En ces jours de septembre 1960, à l’heure de l’ouverture du « Procès Jeanson », la France se réveille sonnée et s’interroge: alors que de jeunes soldats du contingent meurent sur le sol algérien, d’autres Français armaient donc clandestinement le bras des rebelles ? La nouvelle, colportée par la presse dès le démantèlement du réseau, fait choc. En cette année là, les soubresauts franco-algériens, que l’on nomme encore actes de rébellion et de pacification, s’invitent donc de manière inattendue et brutale sur le sol métropolitain.
« A cette époque, le sentiment national est unanimement partagé, par le peuple comme par l’ensemble des groupes politiques : « l’Algérie, c’est la France », souligne l’historienne Raphaëlle Branche, auteure chez Armand Colin de « L’embuscade de Palestro, Algérie 1956 ». D’où l’émotion suscitée par l’affaire… Le 5 septembre, comparaissent donc vingt-trois accusés pour « atteinte à la sécurité extérieure de l’État », six Algériens et dix-huit métropolitains. alger1Ayant échappé au coup de filet de la DST (la Direction de la surveillance du territoire) et passant la main à l’emblématique Henri Curiel, Francis Jeanson est absent du banc des prévenus. Une tête de réseau, un chef de file qui est loin d’avoir le profil du banal terroriste ! Jeune philosophe et collaborateur de la revue des Temps Modernes au côté de Sartre, ancien des Forces françaises libres durant la Seconde guerre, il a déjà écrit articles et livres pour dénoncer ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée : l’iniquité du statut de 1947, le racisme, le colonialisme…

En 1955, il publie « L’Algérie hors la loi », un livre-choc qui devient rapidement « le bréviaire des anticolonialistes » selon la formule de l’historienne Marie-Pierre Ulloa. L’année qui suit sera celle de la rupture et du non-retour : en 1956, l’Assemblée Nationale vote à une large majorité les « pouvoirs spéciaux » au gouvernement socialiste de Guy Mollet, sont décidés le rappel sous les drapeaux des réservistes et le recours massif aux troupes du contingent. Paradoxalement, « paix en Algérie » demeure pourtant le seul mot d’ordre en bouche des autorités politique et militaire. Ultime contradiction aux yeux de Jeanson, la France s’obstine dans le fourvoiement historique, accordant au Maroc et à la Tunisie ce qu’elle refuse viscéralement à l’Algérie : l’indépendance. « En ces temps de la reconstruction, la France a conscience qu’elle ne peut conserver son Empire », explique Raphaëlle Branche. « Sans avoir véritablement de vision maghrébine de la question, le pays estime cependant qu’il lui faut garder un territoire : ce sera l’Algérie ». En raison de la différence de statut entre les trois entités (Protectorat pour le Maroc, autonomie interne pour la Tunisie, départements français pour l’Algérie), du niveau d’implication de la présence française faisant de l’Algérie une terre de colonisation et de peuplement…
« L’Algérie est donc terre de France pour tout le monde, y compris pour les communistes », poursuit l’historienne, « c’est en outre un territoire de gauche, à fort enracinement populaire ». Quoiqu’il en soit des motivations idéologiques du gouvernement d’alors, Francis Jeanson récuse cette analyse, au nom même des valeurs qui ont animé les combats de la Résistance et qui sont celles du pays des Droits de l’homme. Décision est prise de soutenir ALN et FLN (Armée et Front de Libération nationale) dans son combat de libération, de constituer ce fameux réseau des « porteurs de valises ».

Enseignants, techniciens de la radio-télé, artistes, journalistes, prêtres-ouvriers, essentiellement des intellectuels et des « gens de la bonne société », selon l’expression consacrée… Le réseau s’étoffe, il recrute progressivement autant à Paris qu’en province (à Lyon et Marseille, par exemple), il établit des ramifications avec l’étranger. Sa mission ? Recueillir chaque mois l’argent des Algériens de France, « l’impôt révolutionnaire », et le faire passer en Suisse. Une organisation calquée sur celle des réseaux de la Résistance que Jeanson a expérimentée en son temps, un cloisonnement entre les différents « porteurs de valises », l’anonymat entre chaque groupe responsable de son « magot » jusqu’à sa remise à l’équipe centralisatrice : à chaque fois, une opération clandestine à hauts risques au regard des sommes collectées d’un montant conséquent, environ 400 millions de francs par mois, soit plus de six millions d’euros selon les chiffres avancés par Gilbert Meynier dans son « Histoire intérieure du FLN » !
Une entreprise de plus en plus délicate au moment où le FLN décide en 1958 de déplacer le conflit sur le sol métropolitain, où les actions de police sont de plus en plus fréquentes et sanglantes, où l’opposition entre FLN et MNA, le Mouvement national algérien de Messali Hadj, devient de plus en plus meurtrière… Autre question, éthique et morale, que ne peuvent esquiver les membres du réseau : comment justifier le soutien à l’ALN, alors que là-bas de jeunes appelés du contingent tombent sous les assauts des « terroristes » ? alger3La réponse de Jeanson : l’indépendance de l’Algérie est inéluctable, ce n’est qu’une affaire de temps, il s’agit donc de porter témoignage. « Quoiqu’ils ne représentent qu’un courant ultra-minoritaire dans la société civile d’alors, ils ont surtout conscience d’incarner une autre idée de la France », souligne Raphaëlle Branche. « En choisissant le camp du FLN, Jeanson et les siens font le choix d’un avenir possible entre les deux nations, ils ne font pas le choix de la guerre. Ce sont des intellectuels lucides, face à une classe politique aveuglée par ses objectifs : intensifier la pacification et, après des décennies de colonisation, faire enfin l’Algérie dont on rêve ! Le procès Jeanson révèle aux yeux du grand public une autre lecture possible du conflit algérien », conclue l’universitaire et enseignante à la Sorbonne.

Malgré une défense assurée par de grands noms du barreau, malgré le soutien de personnalités de renom, tombe le verdict. Lourd : dix ans de prison pour quatorze membres du réseau, dont Francis Jeanson condamné par contumace. Deux ans plus tard, l’Histoire lui donne raison : l’Algérie proclame son indépendance le 5 juillet 1962 ! Yonnel Liégeois

En savoir plus
« Francis Jeanson. Un intellectuel en dissidence. De la résistance à la guerre d’Algérie », de Marie-Pierre Ulloa.
« Les porteurs de valise. La résistance française à la guerre d’Algérie », d’Hervé Hamon et Patrick Rotman.
« Les porteurs d’espoir », de Jacques Charby.

 

Document
L’emblématique embuscade
Palestro ? En ce 18 mai 1956, dans les montagnes à l’est d’Alger, une colonne de militaires français tombe dans une embuscade. Sur les 21 soldats engagés, un seul survit, d’aucuns sont atrocement mutilés selon la presse de l’époque . Un fait tragique qui bouleverse la métropole au lendemain de l’envoi du contingent sur le terrain des opérations, une « embuscade » conduite par des « terroristes » puisque la France se refuse encore à parler d’actions militaires sur le territoire algérien… alger2Un événement dont s’empare l’historienne Raphaëlle Branche pour instruire et analyser avec brio, par delà l’immédiateté de l’emblématique « Embuscade de Palestro », les fondements mêmes de l’insurrection algérienne et de la guerre qui s’en suivra.
Une enquête éclairante où l’historienne remonte le fil de la colonisation entre déplacement des populations indigènes et installation des fermes de colons, pacification et répression, jusqu’à cette année 1956 où le statut du conflit semble basculer de guerre civile en affrontement militaire… « Pourquoi le nom de Palestro, parmi d’autres embuscades, demeure-t-il à ce point gravé dans les mémoires ? », s’interroge Raphaëlle Branche. « D’abord, parce qu’il ravive le souvenir d’un premier massacre, celui de colons en 1871 et de la répression qui suivit, ensuite parce que la montagne est le lieu emblématique de la résistance. Celle des villageois et de jeunes Algériens qui, dans cette région, refusent la conscription et rejoignent tous le maquis ». Un document fort, une lecture passionnante.

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L’une chante, l’autre aussi…

L’une et l’autre chantent ! Depuis une dizaine d’années, Véronique Besançon et Dominique Gueury, amoureuses de la chanson à texte, se produisent dans les cafés parisiens. Avec enthousiasme et talent… Un parcours original dans l’univers du spectacle vivant, un engagement social aussi mené parfois en commun.

 

 

 

Paris, novembre 2014, le concert s’achève, Dominique Gueury et Véronique Besançon saluent le public. À leurs côtés, bras dessus – bras dessous, les chanteuses et chanteurs au récital organisé par leurs amis du GIPAA et de la CNL064Depuis quatre ans, Dom et Véro participent à ce rendez-vous annuel. La raison ? Offrir des tours de chants aux locataires d’une cité HLM du 18ème arrondissement de Paris et aux adhérents d’une association dont le but est de fournir une information progressiste aux aveugles et malvoyants. À chaque année, un thème différent : hommage à Brassens ou à Ferrat, chanson contestataire ou humoristique ! Pour l’une comme pour l’autre, c’est un moment privilégié de leur vie d’artistes et citoyennes, de leur engagement humaniste. Une nécessité absolue de partager des valeurs de progrès, des moments de fraternité incontournables. Histoire de conjuguer esprit rebelle, amitié et amour de la chanson.

Le goût pour le chant, Véronique en est imprégnée depuis sa tendre enfance. « Dès l’âge de quatre ans, je voulais devenir chanteuse », confie-t-elle. « J’aimais la variété. Plus tard, à l’adolescence, j’ai découvert ce qu’on appelle la chanson à texte : Anne Sylvestre, Maxime Le Forestier, Georges Moustaki … ». Ranelagh 17Le désir d’en faire son métier est bien là, mais inavouable. « Pour mes parents, ce n’était pas un projet concevable. Je n’ai pas osé les affronter ! » Véronique suivra des études de médecine. Pour Dominique, ce sera le secrétariat. Mais elle abandonne cette branche. « Je me suis rendue compte que je n’étais pas faite pour ça ». Dès lors, elle multiplie les petits boulots. À 30 ans, elle s’inscrit à l’université pour étudier les langues, le Norvégien et le Finnois plus précisément. Pour le plaisir de connaître plus que par objectif économique… C’est au début des années 2000 que musique et chanson s’imposent dans son existence. Il suffira d’un repas d’anniversaire. Avec quelques amis, elle entonne plusieurs chansons. La prestation est suffisamment réussie pour lui donner l’idée de recommencer lors de la Fête de la musique. Une chorale, huit chanteuses et chanteurs – trois musiciens, est ainsi constituée !

Nous sommes en 2005, cela fait déjà deux ans que Véronique est allé à la rencontre du public. En juillet 2003, fortement encouragée par son professeur de chant, elle se jette dans le grand bain. « Jusque-là, j’interprétais des chansons dans le cadre des spectacles de l’école. Je suis inscrite à l’École du Spectacle Musical, l’ESM, depuis 2000 ». Elle se produit dans plusieurs cafés parisiens (La Passerelle, le Soleil de la Butte à Montmartre…), elle chante aussi à La Vieille Grille. Son répertoire se compose de reprises, d’Anne Sylvestre à Brassens en passant par Jeanne Moreau. Elle multiplie les contacts : rencontres de musiciens, stages, écoles de musique, notamment au centre Roy Hart qui enseigne aux stagiaires l’exploration de leur propre voix. Un apprentissage déterminant pour Véronique : elle y puise confiance en elle-même et découverte d’un potentiel vocal insoupçonné. Au fil de ses pérégrinations, elle fait la connaissance de Louis-Marie, comédien, musicien et chanteur. Qui la convainc de présenter ses propres chansons ! Une écriture vive et énergique où humour et gravité se marient pour parler d’amour, des petits plaisirs de la vie mais aussi de la bêtise des idées réactionnaires, des inégalités sociales. Des textes, une interprétation souvent truculente qui ne sont pas sans rappeler le style d’Agnès Bihl.
DSCF0603Comme Véronique, Dominique est auteure. Des textes qui relèvent plus de la chanson réaliste, plus ancrés dans la misère sociale, le chômage. Dès la création de la chorale, l’une de ses compositions est intégrée au tour de chant. Des chansons « engagées », présentées notamment à la Maison des Métallos de Paris ou à la CNT, le syndicat anarchiste… Au programme, la Carmagnole côtoie des chants de la Commune et des titres comme « Lili » de Pierre Perret. Le groupe se produit pendant trois ans, ensuite Dominique fonde la compagnie Dariachante. Contrairement à ses complices, elle aspire à se professionnaliser. Son souhait ? Se recentrer sur un duo… « J’étais à la recherche d’un travail véritablement interactif, j’aspirai à un dialogue avec un accordéoniste. Mais pas n’importe lequel : je ne voulais faire ni du bal musette ni de la chanson vieille France réactionnaire ! »

Au cours de cette première décennie des années 2000, Dominique et Véronique accumulent de l’expérience. Elles cherchent à se faire connaître. Chacune suit sa route. Dominique décide de se consacrer entièrement à la chanson, Véronique mène de front activité artistique et vie professionnelle. Des situations différentes mais des difficultés communes : décrocher un contrat, rencontrer des gens qui comptent, passer dans un festival, obtenir une audition… 15798006102_8776dce9d3_bÀ défaut, elles se produisent dans les bars avec le chapeau pour seule rémunération. Pratique peu efficace pour l’obtention du statut d’intermittente du spectacle après lequel court Dominique. Elle s’interroge sur les moyens à mettre en œuvre. « Je n’ai pas de démo. C’est pénalisant, car c’est devenu indispensable. Las, pour une maquette de qualité, il faut y mettre les moyens ». La concurrence est rude, les professionnels sans pitié. Véronique le confirme. « Vous n’avez pas de CD ? » lui répond un jour une animatrice de France Culture. « Si vous n’êtes pas en mesure d’en réaliser un, c’est que vous manquez de détermination ». Lorsque l’on se fait recevoir de cette façon, il y a de quoi désespérer… Alors, la chanson et son univers impitoyable ? En tout les cas, poursuivant cependant son chemin sans espoir de vivre un jour de son art, Véronique a renoncé à s’y frotter.

En 2010, elle croise Dominique au Centre de la Chanson. Les deux femmes sympathisent, assistent mutuellement à leurs concerts. Avec Michel, son désormais fidèle accordéoniste, Dominique présente « La vie des moches », un spectacle dans la pure tradition de la chanson réaliste. S’y côtoient compositions personnelles et reprises : Fréhel, Ferrat, Gaston Couté, etc… Couté qui est aussi au répertoire de Véronique, consacrant d’ailleurs un tour de chant à ce poète libertaire de la fin du 19ème siècle.
15796418935_559de5f594_bChacune à leur façon, Dominique Gueury et Véronique Besançon poursuivent leur chemin qui les mènera de nouveau en novembre 2015 à l’Auberge de Jeunesse de la rue Pajol, à Paris. Pour participer au concert du GIPAA, organisé cette année sur le thème du travail. De quoi leur permettre de porter sur scène, une fois encore, sensibilité sociale et divertissement. Philippe Gitton

– Véronique Besançon en concert le 14/03 à 21h30, au Connétable (55 Rue des Archives, 75003 Paris. Entrée libre, réservation recommandée : 06.85.42.45.62/06.76.71.59.24 – verobesancon@gmail.com
– Dominique Gueury en concert le 28/03 à 20h, au bar « Le Vin et un » (21 Rue du Transvaal, Paris XXème, M° Pyrénées et Jourdain).

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Godot et les autres…

Nous attendions impatiemment l’ami Godot, au pied de notre arbre, lorsque sont apparus sur scène des personnages aussi disparates qu’Andromaque et Zazie, les amoureux de Marivaux, les morts-vivants d’Hanokh Levin et les vacanciers de Gorki. Non point une nouvelle querelle entre anciens et modernes, juste quelques belles propositions théâtrales qui interrogent notre temps.

 

 

 

Grecs contre Troyens ? Si le thème de la guerre, toile de fond de la tragédie racinienne, nous renvoie à des conflits contemporains de longue durée (Palestiniens et Israéliens, Kurdes et Turcs, Sahraouis et Marocains…), le metteur en scène Frédéric Constant a fait le choix de situer la temporalité d’Andromaque entre deux conflits, dans les années 20. L’amour peut-il être plus fort que la mort, la paix des cœurs peut-elle subvertir une illusoire « paix des braves » ? D’hier à aujourd’hui, l’histoire se répète, amère, lorsque le chantage d’une hypothétique alliance l’emporte sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, lorsque le discours des puissants à régenter et découper la carte du monde nie ou étouffe la parole des manants. Terrible constat, prélude à de nouvelles hostilités ou à une sempiternelle errance, magistralement orchestré sur les planches de la Maison de la culture de Bourges, un spectacle désormais en tournée…
Et quand il s’agit d’errance, Estragon et Vladimir en connaissent un rayon ! Au pied de leur arbre, chaque soir à la tombée de la nuit, les héros de Beckett attendent l’arrivée de l’autre, un certain Godot qui leur tendra EN ATTENDANT GODOTsûrement la main, qui leur offrira probablement un avenir meilleur, qui mettra certainement fin à leur histoire qui n’a pas de sens… Pourquoi revenir sans cesse au même endroit, sans jamais pouvoir l’identifier ou le reconnaître, sinon d’être mû par cet incroyable espoir d’un ailleurs autrement plus désirable ? « En attendant Godot résonne aujourd’hui avec une forme d’évidence », soulignent les trois metteurs en scène (Marcel Bozonnet, Jean Lambert-Wild, Lorenzo Malaguerra), « en ces temps de flux migratoires où des populations entières cherchent à échapper aux guerres fratricides, aux famines, à la pauvreté, à l’absence concrète d’une possibilité d’avenir, ancrer la pièce dans la tragédie d’aventures humaines qui se déroulent à nos portes, et parfois sous nos yeux, nous permet de la faire entendre sous un jour nouveau à nos contemporains ». Une gageure parfaitement réussie entre humour et désespoir, avec une brochette de comédiens et comédienne absolument prodigieux, vraiment un Godot à ne pas manquer au Théâtre de l’Aquarium !

De l’errance territoriale à l’errance sentimentale, il n’y a qu’un pas que franchit allègrement Marivaux ! L’amour est encore aveugle en ce début du Siècle des Lumières qui, plus tard, écarquillera les yeux à plus d’un. Sous couvert d’une charmante badinerie entre Arlequin, Silvia et son Prince, l’auteur de « La double inconstance » met pourtant le doigt là où ça fait mal : le pouvoir absolu des puissants, l’inégalité manifeste entre hommes et femmes, la rouerie instituée comme art majeur de la séduction… De la comédie certes fine et légère pour mieux énoncer en fait, « soixante ans avant la période révolutionnaire et avec cet air de ne pas y toucher qui le caractérise », précise le metteur en scène René Loyon, « les signes avant-coureurs des idées nouvelles qui prendront corps dans les luttes contre l’arbitraire monarchique, les privilèges exorbitants des classes PhotoLot LaDouble29supérieures et les injustices en tout genre »… Des couleurs chatoyantes, des répliques cinglantes, un décor minimaliste, une interprétation fraîche et enlevée où la beauté de la langue le dispute à la cocasserie des ébats amoureux.
Une révolution des mœurs et des consciences qui a sonné, deux siècles plus tard, lorsque Zazie tente désespérément de prendre le métro ! Las, c’est jour de grève et toute tentative sera vaine… La preuve déjà que le peuple ne s’en laisse plus compter : l’imagination a pris le pouvoir, la révolte gronde, la liberté est en marche, la femme est devenue rebelle, mieux encore la folie s’est emparée du langage ! A l’image de Zazie, la gamine au parler vert et dru, l’enfance du monde se pare de nouvelles couleurs, l’échelle des valeurs est renversée : à l’absurdité de l’univers des adultes engoncé dans le monde des apparences et des faux-semblants, avec « Zazie dans le métro » paru en 1959, Raymond Queneau invite chacun, entre humour et cruauté, à bousculer les codes, tant de classe que de sexe, à réinventer son rapport à l’autre et au monde. Pour qu’émergent une parole nouvelle, un « être-au-monde » poétique et subversif qui n’aurait point déplu au regretté Édouard Glissant !

De l’humour, encore et paradoxalement, avec le « Requiem » d’Hanokh Levin, l’ultime pièce du grand dramaturge israélien disparu en 1999. Et pourtant, qu’y a-t-il de drôle dans le périple d’un pitoyable fabricant de cercueils à l’heure de la mort de sa femme et de la sienne proche ? Sa mesquinerie, son égoïsme, son machisme, son avarice justement qui ont balisé le cours de sa piètre existence et dont il prend conscience à l’heure où sonne le gong… A la recherche d’un médecin, d’un sauveur pour sa femme et inconsciemment pour lui-même, sa quête se transforme en un authentique parcours initiatique, révélateur de la double face du monde : des putains qui puent le hareng, des aristos qui rotent le poivrot, des apothicaires qui suintent le barjot mais aussi un cocher qui parle à son cheval, des fleurs qui sentent bon, un tapis de plumes aussi doux que la neige, des anges qui descendent du ciel… Le double visage de notre humanité en fait, entre vie et mort, tendresse et cruauté, poésie et crudité, rire et tragédie ! « Avec cette pièce, nous sommes à la croisée des chemins », commente la metteur en scène Cécile Backès, « où le poète mêle les genres entre IMG_9591-Rfiction et propos philosophique ». Un théâtre de tréteaux où l’image donne à penser quand tombent les masques à l’heure de vérité, quand la féérie scénique transcende les plus sordides réalités, quand les senteurs de la vie repoussent les odeurs de la mort. A la rigidité cadavérique et à l’immobilité d’un cercueil, peut-être vaut-il mieux encore s’accrocher à la plus faible lueur d’espoir et caracoler derrière la carriole de « Mère Courage » ? De Brecht à Levin, la filiation semble évidente entre mystique et épopée existentielle.
Et c’est la vision d’un même monde qui s’effiloche sous le regard des « Estivants » de Gorki. Ces nantis, fonctionnaire – médecin – écrivain – rentier, ont l’habitude de se retrouver entre eux chaque été. Cette année-là, avant la révolution d’Octobre, un peu plus moite et poisseux qu’à l’ordinaire… Les amours se font et se défont à l’ombre des parasols, amitiés et inimitiés aussi, jalousies et rancœurs explosent, d’aucuns dénoncent cette vie insipide et oiseuse tandis que les autres se complaisent en bourgeois parvenus et véreux. Gorki a choisi son camp, sa démonstration est impitoyable, sans indulgence : sous les beaux habits et les bonnes manières, hommes et femmes ont sacrifié leurs idéaux de jeunesse sur l’autel de la suffisance, ils sont déjà vieux avant même d’avoir vécu… Dans cette micro-société que nous dépeint le dramaturge russe, là encore seules les femmes semble porter un regard d’espoir face à l’à- venir : Que faire ? Les mots ne suffisent plus, affirment à leur façon Maria et Warwara, les « Mère Courage » de Gorki, il est l’heure que le monde tremble et bouge ! « Les estivants » ? Superbement imagée par Gérard Desarthe sur les planches de la Comédie Française, la mise en scène d’une catastrophe annoncée ! Yonnel Liégeois

A noter aussi :
– Du 07 au 22/03, le 17ème Printemps des Poètes orchestré par l’infatigable Jean-Pierre Siméon, avec moult initiatives en France et dans le monde pour attiser l’insurrection poétique. Avec une mention particulière pour l’original « Ciné Poème » à Bezons, présidé par la comédienne Brigitte Fossey.
– Du 11 au 28/03, le Tarmac fête de « [D]rôles de Printemps » ! Performances, danse et théâtre en compagnie de six créateurs du monde arabe, trois hommes et trois femmes qui vivent et travaillent en Égypte, en Tunisie et au Liban.

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Didier Eribon, la honte des origines

Un jour, nombre d’entre nous ont du quitter leur famille modeste pour aller étudier et se réaliser dans un autre milieu social et culturel. Non sans honte et douleur, parfois refoulées. Dans « Retour à Reims », le sociologue Didier Eribon les évoque sur la scène de la Maison des Métallos.

 

 

Très jeune, il part de chez ses parents. Sans se retourner, quittant plein de rage celle qu’il appelle « la ville de l’insulte » où il n’a cessé de subir l’homophobie ambiante et particulièrement celle de son propre père… Son goût immodéré de la lecture le pousse à vouloir approcher d’autres mondes, sous d’autres cieux plus tolérants. retour_a_reims26« Je pensais qu’on pouvait vivre sa vie à l’écart de sa famille et s’inventer soi-même, en tournant le dos à son passé et à ceux qui l’avaient peuplé », écrit-il. De fait, il ne revint pas pendant plusieurs décennies, ne gardant qu’un contact épisodique avec sa mère. A la mort du père, aux funérailles duquel il n’a pas assisté, il la retrouve. Cette confrontation douloureuse est le socle de « Retour à Reims », l’adaptation théâtrale de son livre au titre éponyme, mis en scène avec beaucoup de subtilité par Laurent Hatat à la Maison des Métallos. Dans une scénographie épurée, il alterne habilement les dialogues entre la mère et le fils (interprétés pas Sylvie Debrun et Antoine Mathieu, tous deux excellents) et les monologues d’introspection de l’auteur.
Il découvre que « le retour dans le milieu d’où l’on vient … est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié ». Sa mère le guide sur le chemin des souvenirs refoulés en étalant devant lui de vieilles photos, en lui rappelant le dur labeur qu’ils ont assumé toute leur vie, son père et elle : il comprend ainsi le terrible déterminisme social qui a écrasé ses parents et notamment son père. « L’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Progressivement, il remet en cause « l’idée, évidente en apparence, que ma rupture totale avec ma famille pouvait s’expliquer par mon homosexualité, par l’homophobie foncière de mon père et celle du milieu dans lequel j’avais vécu…. RetourAReims-01pour éviter de penser qu’il s’agissait tout autant d’une rupture de classe avec mon milieu d’origine ». Du conscient du brillant intellectuel de gauche qu’il est devenu, émerge un constat affligeant : « mon marxisme de jeunesse constitua donc pour moi le vecteur d’une « désidentification » sociale : exalter la classe ouvrière pour mieux m’éloigner des ouvriers réels ». Et d’ajouter qu’il « il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ». De ce constat, lui vint la nécessité de publier en 2009 « Retour à Reims » : un témoignage sur la honte…d’avoir eu honte de ses origines prolétaires.

Bien évidemment, ce récit fait écho à l’œuvre incontournable d’Annie Ernaux, qui écrivit son « Retour à Yvetot » en 2013 et n’a de cesse d’investir le champ du déterminisme social. De Didier Eribon, elle dira d’ailleurs qu’il est « difficile de rendre compte de toute la réflexion et de toute l’émotion que suscite la lecture du livre ». Pourtant, s’ils sont bien frère et sœur de transfuge, leur vécu et leur approche sont assez différents : conscience tardive et analysée de façon sociologique chez lui, réalité frontale reçue en pleine figure dès le plus jeune âge pour elle. Dans « Le vrai lieu », un livre d’entretiens avec Michelle Porte, elle parle d’« expérience précoce de la pauvreté » avec, rapidement, l’envie rageuse de témoigner. « Quand j’avais 22 ans j’ai noté dans mon journal « j’écrirai pour venger ma race ». Je voulais dire, la classe sociale dont je suis issue », confie-t-elle.
armoiresCe qu’elle fit, dix ans plus tard, dans « Les Armoires vides » en écrivant « contre une forme de domination culturelle, contre la domination économique… contre la langue que j’enseigne, la langue légitime, en choisissant d’écrire dans une langue qui véhicule des mots populaires et des mots normands… ». Le maniement alerte de cette plume de combat n’évite pas le malaise douloureux lié au fossé culturel qui l’éloigne, malgré elle, de sa famille qu’elle continue de fréquenter. Selon elle, une douleur due au fait que les parents « veulent qu’on soit plus instruit qu’eux… mais qu’on reste identique…. qu’on ne les perde pas en cours de route. Il y a une double contrainte, s’instruire et rester pareil ».

Les générations se succèdent, mais c’est pourtant la même souffrance qu’une jeune agrégée de lettres, lorraine d’origine italienne, exprimera plus tard dans un livre qui rendait hommage aux mineurs et sidérurgistes. Notamment à son père Angelo, syndicaliste et militant communiste, devenu maire de sa ville Audun-le-Tiche. Elle s’appelle Aurélie Filippetti. Dans « Les derniers jours de la classe ouvrière », elle évoque elle-aussi cette « putain de glorieuse mission suicide que ses parents lui avaient de toute éternité confiée : réussir, faire des études. Agent double ». La mission accomplie, elle constate alors douloureusement avoir l’impression d’être « …irrémédiablement passée de l’autre côté, d’avoir trahi par loyauté à la cause, trahi par fidélité ». Quant au sentiment de honte, « c’est venu petit à petit, ça se glisse sans qu’on y prenne garde…Une ombre de différence comme un goût de râpeux dans la bouche ». classeLors d’un entretien accordé en 2004 à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, elle tentait d’expliquer ce malaise : « Comment vous dire ? Comme une forme de dédoublement de la personnalité : un jour j’étais invitée à dîner chez les parents d’un ami, toute la soirée on discuta littérature… Impensable ! Chez moi on parlait des difficultés de la vie quotidienne ou de la politique, censée les aplanir ».

On a peu de témoignages de ceux qui ont réussi dans d’autres domaines. L’exercice et l’ivresse du pouvoir économique ou politique refoulent peut-être davantage la réflexion sur les origines et l’éventuel sentiment de honte et…de honte d’avoir eu honte ! Cependant, parmi les personnalités très exposées médiatiquement, il y a quelques contre-exemples d’hommes qui semblent assumer pleinement leur extraction très modeste et/ou provinciale sans gêne ni gloire particulière. Notamment Djamel Debbouze qui ne craint pas d’inclure dans ses spectacles des éléments ubuesques de ce choc des cultures auquel il fut confronté. Double dans son cas, puisqu’il est à la fois issu d’une famille pauvre et étrangère. Un autre humoriste gère également avec pudeur et sincérité cette origine prolétaire, reconnaissant même parfois publiquement quelques lacunes : l’animateur-producteur Laurent Ruquier. Son seul malaise parfois, a-t-il confié, concerne son niveau de revenus élevé qu’il juge, quelque soit la somme de travail fourni, disproportionné et un peu indécent par rapport aux autres travailleurs de ce pays. Scrupule qu’il soulage, selon ses proches, par une très grande générosité.

L’humour permettrait-il de prendre le recul nécessaire pour rester sereinement soi-même d’un milieu à l’autre ? Serait-il la baguette magique permettant d’adoucir les mille épines sur le chemin mouvementé des transfuges de classe ? Chantal Langeard

A l’initiative de l’UFM-CGT (Union Fraternelle des Métallurgistes), à l’occasion des représentations de « Retour à Reims » jusqu’au 22/02, sont proposées des places à 8€ au lieu de 14€. A réserver directement à la Maison des Métallos (01.47.00.25.20) avec le mot de passe « CGT ».

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Le travail, selon Pierre-Yves Gomez

Prix du Livre « Ressources Humaines » 2014, l’ouvrage de Pierre-Yves Gomez, « Le travail invisible, enquête sur une disparition », replace le travail au cœur de l’économie et de la création de valeur. Mais aussi du développement de l’individu et du collectif. Entretien

 

 

 

Jean-Philippe Joseph – Dans votre livre, « Le travail invisible, enquête sur une disparition« , vous expliquez que la financiarisation de l’économie a fait disparaître le travail. Comment en est-on arrivé là ?
Pierre-Yves Gomez – Ce qui m’intéressait, c’était de montrer la façon dont la macroéconomique et la microéconomique sont liées, comment la recherche de profits réels ou fantasmés destinés à financer l’économie de la rente, et les fonds de pension en particulier, s’est traduite concrètement pour les salariés. L’orientation de l’épargne des ménages vers les marchés financiers et le capital des entreprises, il y a trente ans, a permis aux entreprises – surtout les plus grandes et les plus rentables – d’accéder à un financement non remboursable. Mais il a fallu en contrepartie rémunérer ce capital à un taux plus élevé que celui de la dette. C’est pourquoi l’organisation de l’entreprise s’est retrouvée toute entière tournée vers la production de profits et la création de valeur pour l’actionnaire. Et, progressivement, la finance a pris le pas sur l’économie réelle. On a multiplié les écrans, les critères de gestion, pour s’assurer que chaque étape du processus de production participe de cette création de profit. Au point que le travail réel, au sens de la connaissance du travail tel qu’il se fait, a fini par perdre son sens et disparaître, devenant invisible à ceux qui sont en charge de l’organiser.

J-P.J. – Comment est-ce possible ?
P-Y.G. – Il y a eu une survalorisation des critères de performance et une hypertrophie du travail objectif, réduit à sa quantification financière. La dimension subjective, celle qui fait le réel du travail, qui donne son sens au travail (le sens aussi bien au plan de la signification que de la direction), a été escamotée. Or, la subjectivité du travail est fondamentale, comme a pu le montrer Marx, dans les Manuscrits de 1844, notamment. gomezC’est ce qui fait la vie, ce par quoi on s’exprime à la vie, on se réalise, à rebours de la conception doloriste inventée par la pensée libérale au 19ème siècle et des raccourcis étymologiques (1). L’évolution du rôle des managers fait qu’ils croient pouvoir tout contrôler. Ils sont devenus des spécialistes de l’organisation, fixant des objectifs et assignant des moyens. Mais ils n’ont pas la vision du réel du travail. A tout vouloir contrôler, on finit par empêcher le travail, à perdre en vitalité, en créativité. Dans le livre, je cite l’exemple d’opérateurs d’un centre d’appel dans le secteur de la téléphonie qui, de retour chez eux le soir, investissent les forums sur le Net pour renseigner les internautes sur les pannes plus spécifiques, ce qu’ils ne peuvent pas faire dans le cadre de l’entreprise, tant les questions et les réponses sont codifiées et normalisées. Ce n’est pas un hasard, je pense, si Internet, dont la culture est fondée sur la gratuité, le don et l’absence de contrôle, s’est développé au moment où l’entreprise a édicté toujours plus de normes, de ratios, de tableaux de bord. Empêché ou contraint, le travail finit toujours par se libérer et s’émanciper ailleurs. La richesse créée se retrouve à l’extérieur et cet extérieur menace de détruire l’entreprise. Aussi, les entreprises se retrouvent-elles à courir après Internet pour essayer de l’intégrer dans leur modèle d’affaires, ce qui est très compliqué…

J-P.J. – L’économie financiarisée serait arrivée, selon vous, au terme de son cycle.
P-Y.G. – La crise que traversent nos économies est celle d’un modèle de production. Au milieu des années 2000, l’intensification du travail est arrivée à un point tel qu’il a fallu faire des promesses sur des valeurs futures, la rentabilité, l’innovation… Et puis les promesses explosent comme des bulles car elles ne reposent que sur des spéculations. On peut dire ce qu’on veut, mais c’est le travail humain qui crée la valeur économique. Cependant, des signes de dé-financiarisation apparaissent dans les entreprises. Au Crédit Agricole, par exemple, un accord sur les conditions de travail a été signé en 2011 avec les syndicats visant à rendre sa place au travail et à permettre aux managers de se recentrer sur la réalité du travail. On présente aussi souvent les entreprises de la nouvelle économie comme des modèles, mais on oublie de dire que Google et les autres s’appuient sur la valorisation du travail humain, des compétences, des savoir-faire, de la créativité, pour grandir.

J-P.J. – Mais c’est au nom du marché que des dizaines de milliers d’emplois sont détruits chaque année. Et les pouvoirs publics ne semblent pas pouvoir y faire grand-chose…
P-Y.G. – Cela fait trente ans qu’on parle de mettre l’emploi et la lutte contre le chômage au cœur des politiques publiques… et ça ne marche pas. Peut-être parce que la question n’est pas celle de l’emploi, mais de la réappropriation du travail comme ce qui fait sens commun dans la société. Le capital a ses défenseurs, très bien. Mais qui parle du travail en tant qu’activité ? L’emploi ne parle pas vraiment du travail, il parle de la quantification abstraite du travail. Le salaire ne parle pas du travail, il parle de la rémunération du travail.

J-P.J. – On imagine que les organisations syndicales ont un rôle important à jouer ?
P-Y.G. – Les syndicats ont eux aussi besoin de se réapproprier la question du travail. Sciemment ou pas, ils se sont adaptés à la financiarisation. Ils ont trouvé leur place dans un nouvel équilibre social qui a fait d’eux des acteurs de la compensation face à l’intensification du travail, acceptant un compromis sur les loisirs, les primes, la réduction du temps de travail…

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

Oui, on a besoin des syndicats, parce qu’on voit bien que dans l’articulation capital/travail, ça a du sens de défendre le travail en tant que travail. Travailler ne se résume pas à toucher un salaire. Le travail représente une part importante de la vie, il joue un rôle émancipateur, encore faut-il pouvoir se l’approprier. La question n’est pas de le ré-enchanter, mais de retrouver cette dimension anthropologique qui fait la dignité de l’Homme. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph
(1) Le mot « travail » vient du latin Tripalium qui désignait un instrument à trois pieux destiné à la délivrance des animaux ou au ferrage, avant de prendre le sens, au Moyen Âge, non pas de la torture, mais d’un instrument de torture.

Parcours
1989 : Professeur associé à l’École de management de Lyon
1993 : Doctorat en sciences de Gestion (Université Lyon III)
2001 : Publie « La république des actionnaires : le gouvernement des entreprises entre démocratie et démagogie »
2003 : Dirige l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises
2011 : Préside la Société française de management
2014 : Prix RH pour son ouvrage « Le Travail invisible, enquête sur une disparition »

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