Archives d’Auteur: Y.Liégeois

Sandra Aliberti, au pays de Ferré

Sur la scène, une voix s’élève. Douce et fragile. Piano et violon égrènent leur mélopée, le ton est donné. Le 23 janvier au Théâtre Traversière et au Forum Léo Ferré le 27 février, en compagnie de Sandra Aliberti, Ferré nous sera conté sur le mode de l’intimité.

 

 

 

Une voix comme chuchotante, que l’on croirait parfois murmurée à notre seule oreille… Telle l’équilibriste sur son fil, la chanteuse et comédienne semble caresser les mots pour poser la note juste sur le verbe poétique du rebelle. Chantés ou déclamés, les textes du grand Léo résonnent alors étrangement forts et limpides dans la bouche de Sandra Aliberti. Depuis l’enfance, elle se baigne à la source de cette « Mauvaise graine » plantée contre les maux de son siècle. « J’ai toujours aimé Léo Ferré », confesse l’interprète, « j’ai grandi, bercée par sa révolte. Sa lucidité âpre et sourde parlait à ma rébellion d’enfant, et plus tard d’adolescente. Depuis, il m’accompagne tout au long du chemin, avec lui je m’échappe dans des îles idylliques où n’abordent jamais les âmes des bourreaux ».

ferré1Aussi, aux lendemains de la commémoration du vingtième anniversaire de la disparition du poète, elle poursuit sa route sur les traces des « Morts qui vivent », alias « Monsieur William » et « Monsieur Tout Blanc » ! Avec « Des Voyageurs dans ta voix…Ferré. Chansons et Textes de Léo Ferré, Jean Roger Caussimon et Louis Aragon », un récital donné d’abord au Théâtre Traversière à Paris, ensuite au fameux et réputé Forum Léo Ferré d’Ivry… Un spectacle d’une rare sensibilité et d’un naturel gouleyant, servi par deux musiciens au talent confirmé (Lionel Mendousse au violon et Bertrand Ravalard au piano), de vrais complices en fait qui n’hésitent point à joindre leur timbre vocal au récital sensuel et velouté de leur comparse. A la création du spectacle, la presse fut unanime. Du Parisien à France Inter, de Télérama à L’Huma : « De La mauvaise graine à L’âge d’or en passant par Les Romantiques, le grand Léo aurait follement aimé le travail de cette interprète et de ses deux inventifs musiciens », écrit l’un, « nombreux sont les hommages, plus rares les spectacles de qualité qui redonnent à entendre quelques-unes des plus belles chansons de Léo avec une authenticité qui n’aurait pas déplu à l’artiste », note l’autre…

Ferré3« Il n’est pas évident de chanter Ferré, trop souvent on le plagie sans justement l’interpréter. Trop souvent, nous en avons souffert », soulignait Jean-Pierre Burdin en ces colonnes-mêmes lors de la création du spectacle en Avignon. « Précisément, en nous prenant par la main, avec confiance Sandra Aliberti saura nous transporter, nous déshabituer, déconstruire et renouveler notre écoute de Ferré. On aime Léo Ferré mais pourtant, chez lui la grandiloquence, l’assurance parfois, pointent le nez et peuvent agacer. Surtout d’ailleurs chez ceux qui, en l’imitant, grossissent le trait de l’icône stéréotypée de l’anarchiste qu’ils ont contribué à figer ». Et de conclure, enthousiaste, « Sandra Aliberti rend les choses simples, n’enlève rien à la force, à la virilité même de Ferré, au contraire elle la montre là où on ne l’entendait, là où on ne l’attendait pas. Pas comme cela du moins ».
Une certitude ? « Tu n’en reviendras pas, paroles d’Aragon et musique de Ferré », chante la subtile interprète. Nous non plus, après avoir écouté et applaudi Sandra Aliberti ! Yonnel Liégeois

Pour une première découverte du trio d’artistes : http://www.facebook.com/desvoyageursdanstavoix . Avec quinze chansons écoutables sur SoundCloud Widget et w.soundcloud.com

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Rideau rouge

Cent, dessus dessous à la V.O. !

En décembre 2014, nous avons publié notre centième chronique dans la Nouvelle Vie Ouvrière. La dernière aussi puisque, le magazine « quinzomadaire » de la CGT laissera la place en janvier à une nouvelle NVO mensuelle. L’occasion, pensons-nous, si ce n’est d’un bilan, d’au moins faire un point d’étape sur le devenir d’un journal plus que centenaire dont nous faisons le pari que les « tribulations », pour reprendre le titre de notre première chronique publiée en novembre 2009, ne s’arrêteront pas de sitôt.

 

 

Conçu pour répondre à la modification du paysage de la presse CGT marqué par la création en 2007 du mensuel « Ensemble », un journal gratuit en direction de l’ensemble des adhérents, le bimensuel se voulait un complément d’information et de réflexion apporté aux militants et une aide pratique à ceux qui, dans leurs mandats électifs ou syndicaux, ont besoin d’outils concrets. Un double objectif éditorial bien difficile à tenir et dont le résultat est, disons-le, pour le moins mitigé. Sans avoir démérité quant à la réalisation de son programme, le nouveau journal n’aura en rien enrayé la chute de la diffusion et partant les difficultés financières de l’entreprise qui menacent son existence même. D’où la nécessité de remettre l’ouvrage sur le métier.

voUne remise en chantier difficile, dans une période bouleversée par la crise et la poursuite des mutations du salariat, marquée par une extrême confusion et les difficultés que rencontre le syndicalisme. Elle exige en effet de l’ensemble de l’organisation une réflexion approfondie qui ne saurait se résumer à un ravaudage de façade, un changement de périodicité ou une quelconque nouvelle formule. Elle oblige en vérité à préciser les attentes et à redéfinir la place et le rôle du journal aussi bien que les moyens à lui consacrer et les méthodes de travail des équipes chargées de sa réalisation. Vaste et exigeant chantier, qui ne se sera pas mené sans tension, au point que, pour la première fois dans l’histoire du journal, les personnels de la Vie Ouvrière seront intervenus unanimement et publiquement auprès des membres du Comité confédéral national (CCN) puis dans les colonnes de La Nouvelle Vie Ouvrière pour dire et leur inquiétude et leur désaccord face aux solutions alors envisagées.
De ce point de vue, force est de reconnaître que les difficultés qui depuis longtemps affectent le journal ne sont pas sans rapport avec celles qui aujourd’hui minent la CGT. Elles en sont même, osons le dire, comme le signe avant-coureur pour ne pas dire le symptôme. D’où notre conviction que les solutions apportées aux unes ne sont pas sans retombées sur les autres. Et que si la sortie par le haut de ce qu’il faut bien appeler une crise de la CGT est bien la meilleure chance de dessiner un avenir au journal, les choix effectués pour ce dernier ne seront pas non plus sans impact sur la remise sur pied d’une organisation à proprement parler sans dessus dessous. Ce sont ces deux exigences qui fondent la volonté des journalistes de la NVO de poursuivre la discussion pour améliorer un projet qu’ils jugent encore très perfectible.

Un dessin du regretté Charb, assassiné le 12/01/2015, offert à la NVO en lutte

Un dessin du regretté Charb, assassiné le 07/01/2015, offert à la NVO en lutte

Encore faut-il pour se faire, pouvoir « nommer les choses » et en débattre. C’est une condition qui vaut pour la NVO comme pour la CGT. Bref, pour paraphraser Albert Camus, qui fut un éminent journaliste et qui prétendait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », affirmons donc que mal nommer les crises, c’est s’empêcher d’y trouver une issue. Et se condamner, pour longtemps, à une succession de répétitions. Jean-François Jousselin, ancien directeur de la rédaction

 

Un amer constat

Durant près de trente ans, je fus journaliste à La Vie Ouvrière. Pendant quelques années, avant de diriger les pages culturelles du magazine, j’ai « couvert » l’actualité sociale et syndicale. Une plongée au cœur de la « bête », une période fertile en découvertes et rencontres au contact d’une extraordinaire palette, riche et diversifiée, d’hommes et de femmes dévoués à leur organisation syndicale… Des militants dont j’ai apprécié, sur le terrain, qualités humaines et sens aigu de l’engagement. Loin des querelles de pouvoir et  potentats au sein de « l’appareil syndical »… La crise qui ébranle le journal « historique » de la centrale syndicale n’est en fait qu’une illustration de celle, bien plus profonde et durable, que traverse la CGT. Un appareil sclérosé par une réforme de ses structures qui ne fut jamais conduite à son terme, par un manque flagrant de culture du débat, par une chaîne de prise de décisions qui étouffe l’esprit de créativité, par un déficit criant de formation et de capacité de réflexion de moult responsables…

Que signifie le mot « culture » pour nombre d’entre eux ? Au regard de sa prise en compte dans les unions locales et départementales, ils sont encore peu nombreux à y trouver sens. Pour la première fois dans l’histoire de la CGT depuis les années 1970, le « Dossier culture » est conduit sans véritable politique confédérale. La commission nationale Culture a été rayée de l’organigramme, la place et le rôle du conseiller culturel de l’organisation sont relégués désormais à la marge des lieux de réflexion et de décision. Il est définitivement révolu le temps du syndicaliste visionnaire que fut Marius Berthou : sous la houlette d’Henry Krasucky, c’est lui qui, au siècle dernier, osa insuffler un vent nouveau en la matière…
Une autre incohérence manifeste de la centrale syndicale à penser et imaginer l’avenir, à se projeter dans le troisième millénaire en se dotant d’outils d’information à la hauteur des défis ? Désormais, elle se prétend en capacité d’assumer deux mensuels sous son propre label : un gratuit « Ensemble », envoyé à près de 600 000 adhérents, qui en fait lui revient très cher et se révèle au-dessus de ses moyens, un second diffusé par abonnement, la « NVO » relookée… Cherchez l’erreur ! Aussi bon soit-il, un dirigeant syndical ne fait pas forcément, et « naturellement », un bon dirigeant de presse.

À l’heure où je boucle ces lignes, je me prépare à me rendre Place de la République. En hommage aux confrères et amis journalistes de Charlie Hebdo, assassinés ce jour… À cet acte odieux, devant ce massacre délibéré, une seule réponse demeure : continuer, chacune et chacun dans nos rédactions respectives, à écrire et à dessiner. Et, comme tout citoyen, garder la plume et le verbe hauts pour la démocratie, pour la liberté de penser, pour la liberté d’expression. Et que vive La Vie Ouvrière ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Métro, boulot et… dodo ?

Français ou étrangers, retraités ou salariés, en cette veille de Noël, personne n’est à l’abri de semblable galère : se retrouver un jour sans logement, devoir errer de foyer en hôtel pour éviter la rue. Ni chômeurs ni clochards, les « sans-domicile » réclament juste un peu de dignité et un vrai toit pour leurs enfants.

 
En cette matinée pluvieuse, la charmante Célestine est ravie d’offrir un café bien rue1chaud à son interlocuteur. Ravie surtout de quitter son salon douillet où trône l’aquarium offert par des amis pour rejoindre sa cuisine spacieuse : presque un luxe pour la jeune femme, habituée à vivre depuis de trop longs mois en un espace restreint avec ses deux enfants !
Son HLM, Célestine l’attendait depuis plus de trois ans ! Trois ans à errer de foyer en hôtel, d’hôtel en foyer, une galère qu’elle n’est pas prête d’oublier, qu’elle ne veut surtout pas oublier en dépit d’un regard pétillant aujourd’hui de bonheur… « Dès mon bail signé, le soir même, sans lumière ni chauffage, j’ai emménagé. Disons plutôt que j’ai pris possession des lieux, une première nuit dont je me souviendrai : dans ma précipitation, j’ai confondu la valise aux couettes avec celle des chaussures ! Une nuit glaciale, mais si chaude au cœur pour les enfants et moi ». Avant, Célestine a tout connu : l’hébergement dans la famille, chez des amis, la ronde infernale des hôtels puis en foyer. De toutes, l’expérience la plus sinistre, la plus inhumaine : un loyer exorbitant pour un espace insalubre dans un hôtel du 12ème arrondissement de Paris, une chambre minuscule où règnent promiscuité et manque d’intimité, sans confort ni sécurité. Pourtant, comme tant d’autres en pareil cas, Célestine travaille et touche un salaire. Pas suffisant cependant, pour convaincre bailleurs et propriétaires à lui louer un appartement. Que faire ? « Dans mon malheur, j’ai toujours eu la chance d’échapper à la rue, Même lorsque je fus un jour expulsée sans ménagement par un hôtelier : j’ai retrouvé toutes nos affaires sur le trottoir, et sous la pluie. La honte, l’humiliation pour moi, et tout ça devant les enfants ! » Juste le temps d’alerter les services sociaux avant la nuit et de retrouver en catastrophe, avec les deux petits, un nouvel hébergement en hôtel. Le loyer mensuel de la chambre, « à prendre ou à laisser, il n’y a pas à discuter » ? 2000 € par mois…

Célestine et les autres ? Combien sont-ils à vivre ainsi en France, dans des rue2conditions de logement ou d’hébergement indignes du troisième millénaire ? Le 31 janvier 2014, comme chaque année, la Fondation Abbé Pierre a fait le bilan et livré à nos décideurs et gouvernants, presse et grand public, des chiffres révélateurs et accusateurs. Parmi les dix millions de Français en mal-logement, l’association compte 3,5 millions de personnes mal logées (c’est-à-dire privées de domicile personnel ou qui vivent dans des conditions difficiles), et plus de 5 millions de Français « fragilisés par rapport au logement » (les locataires en situation de précarité énergétique, qui ne peuvent pas payer leur loyer ou encore les foyers surpeuplés). 14 600 vivent dans la rue, 100 000 au camping, 150 000 chez des tiers et plus de 300 000 autres personnes logées à l’hôtel toute l’année : au final, la fondation a recensé plus d’un million de personnes privées de logement personnel ! Et les statisticiens de l’Insee d’enfoncer le clou : on dénombre près de 50% de sans-domiciles en plus entre 2001 et 2012 (141.500 personnes au total aujourd’hui)… Pourtant, ni Célestine ni tous les autres ne sont clochards ou en rupture de ban avec la société ou leur entourage. Le chômage ou le déracinement, l’endettement ou une rupture familiale, et c’est direction un square ou un squat pour tous ces précaires et victimes de la crise économique, ces accidentés de la vie ou ces salariés bien sous tous rapports jusqu’à l’expulsion fatale…
« La rue, ça arrive, et pas qu’aux autres », écrit Véronique Mougin dans « Papa, ruemaman, la rue et moi ». Et la journaliste de conter, avec une certaine pointe d’ironie, ce temps où l’on pensait que « ça » ne nous arriverait jamais. « Perdre sa maison, être expulsé de son appartement, se retrouver dehors : impensable, impossible. La galère, c’était bon pour le clochard du coin, plus ou moins sale et aviné, que l’on imaginait désocialisé, forcément seul dans la vie. Forcément. Car nul citoyen bien entouré, nul papa, nulle maman, ne pouvait être acculé à dormir en plein air ! L’emploi, la solidarité familiale étaient alors de solides remparts contre l’infortune. Du moins le pensait-on, c’était il y a longtemps ».

Depuis, restructurations et délocalisations industrielles frappent les uns tandis que le bouclier fiscal protège les autres, la crise boursière est prétexte à licenciement pour les uns et à l’enrichissement pour d’autres, le prix des loyers ou du mètre carré flambe tandis que le chiffre du chômage explose. Depuis, une autre réalité s’impose : selon un sondage Tns – Sofres réalisé en octobre 2008 pour le ministère du logement, 60% des Français jugent possible qu’eux-mêmes ou l’un de leurs proches finissent un jour à la rue ! Combien sont-ils les demandeurs d’un logement HLM en France métropolitaine ? 1 200 000, dont 330 000 en Ile de France et plus de 100 000 pour la seule capitale… Des chiffres au final si alarmants que d’aucuns estiment « scandaleuse la rétention de logements vacants dans des villes où sévit la crise du logement » ! Selon certains élus, il existe dans Paris, et alentour, des immeubles d’habitation inoccupés depuis des décennies. Une véritable provocation pour tous ceux qui sont en attente d’un toit…
Réquisition ? Le maître – mot est lâché, épouvantail pour les défenseurs de la propriété privée, solution équitable pour nombre d’associations. Pour l’heure, avant que la crise ne s’aggrave, l’urgence s’impose : engager un vaste plan de rénovation et de construction du logement social. Yonnel Liégeois

 

« Papa, maman, la rue et moi »
Durant deux ans, Véronique Mougin et Pascal Bachelet, l’une journaliste et l’autre photographe, sont partis à la rencontre de « mal-logés ». Pour les écouter et témoigner de leur situation, faire en sorte qu’on prenne enfin le temps de les voir et de les écouter. « Papa, maman, la rue et moi » se feuillette comme un superbe livre de vie où les mots et les photos s’entrechoquent et colorent de lumière le destin de ces hommes, femmes et enfants qui, en pleine galère, croient encore à leur dignité. Un livre constat éclairant, un livre combat émouvant.

Poster un commentaire

Classé dans Documents

De la traite négrière au Noir américain

Depuis l’élection de Barack Obama à la présidence des USA, ont fleuri les ouvrages relatant l’histoire des Noirs américains. Dont « Les traites négrières coloniales, histoire d’un crime », une somme sur ce fait historique : en trois siècles, le transport de plus de 12 millions d’Africains aux Amériques.

 

 
Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, le romancier et le poète, le déclamèrent en allégories déchirantes dans leur « Intraitable beauté du monde » parue chez Galaade. « Les coquillages sonores se frottent aux crânes, aux os et aux boulets verdis, au fond de l’Atlantique ». Et de poursuivre que « ces Africains déportés ont ouvert, à coup d’éclaboussures sanglantes, les espaces des Amériques : un monde avait laminé l’Afrique, les Afriques ont engrossé des mondes au loin »
L’Afrique laminée ? C’est l’histoire de ce crime que tentent d’éclairer les historiens negreMarcel Dorigny et Max Jean Zins qui ont dirigé « Les traites négrières coloniales ». Un ouvrage collectif, issu de la conférence internationale organisée en 2007 à Dakar et Gorée sous l’égide de l’ADEN, l’Association des descendants d’esclaves noirs. Pour la première fois, chercheurs et historiens osaient croiser leurs regards sur les trois faces du fameux triangle de la mort et de la déportation : les côtes d’Europe, les côtes d’Afrique et celles des Amériques. Du Code noir à la loi Taubira, de l’Inde au Portugal, de l’Afrique aux Amériques… « Il ne s’agit pas de proposer au lecteur un imposant volume de plus sur un sujet souvent considéré comme austère », souligne Marcel Dorigny dans la préface, « mais plus exactement une série d’analyses aiguës, confrontées aux débats actuels de notre société qui a encore les plus grandes difficultés à intégrer la connaissance et la mémoire de l’esclavage dans son histoire nationale ». Un livre d’histoire donc qui intègre les réflexions les plus novatrices à ce jour, mais aussi un magnifique livre d’art grâce à sa riche iconographie issue de collections publiques ou privées. Un document incontournable.
Une lecture que d’aucuns poursuivront avec deux ouvrages ciblés sur les Noirs américains. Celui de la grande spécialiste Nicole Bacharan qui narre leur épopée, « Des champs de coton à la Maison Blanche ». Ils sont arrivés au Nouveau negre2Monde, la chaîne au cou et les pieds entravés. Quatre siècles d’asservissement et de ségrégation ont suivi, mais aussi « quatre siècles de combats pour reconquérir leur statut d’être humain, imposer leurs droits et affirmer leur dignité ! ». Historien et maître de conférences, Pap Ndiaye signe quant à lui un superbe ouvrage, « Les Noirs américains, en marche pour l’égalité ». Un livre qui s’ouvre sur un extrait du fameux discours de Martin Luther King, « Je fais un rêve » à Washington en 1963, pour se clore avec celui de Barack Obama sur la question raciale, en novembre 2008 à Philadelphie. Yonnel Liégeois
À lire aussi le N°132 de la revue Hérodote, « L’Amérique d’Obama » (La Découverte, 192 p., 22€).

Le roman des esclaves
Écrivain togolais, Grand prix littéraire d’Afrique noire, Kangni Alem signe avec « Esclaves » negre4un magnifique roman sur ces populations africaines déportées dans les champs de canne du Brésil. Miguel, ainsi baptisé par son maître, est enfin de retour sur sa terre d’origine après avoir vécu vingt-quatre ans en esclavage. A travers l’histoire singulière de son héros, et à partir de faits réels, le romancier et dramaturge africain narre avec précision et passion l’épopée tragique de ceux que l’on nomme les Afro-brésiliens. « Ce qui est arrivé à Miguel se poursuit aujourd’hui », commente Kangni Alem, « son sort rappelle celui des émigrés modernes ». Aux dires de l’écrivain, la fin de l’esclavage pose la question de la place des Noirs dans les sociétés occidentales.  » Qui sont-ils ? Doivent-ils aimer le pays où leur mémoire fut humiliée, ou le quitter ? « .

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

Dupuy, l’économystification

On fête cette année, si l’on ose dire, le trentième anniversaire de la grande grève des mineurs britanniques qui vit s’affronter la National Union of Mineworkers – l’un des plus puissants syndicats d’outre-Manche – et le premier ministre Margaret Thatcher. L’objet du conflit ? La fermeture de vingt mines, réputées déficitaires, programmée par la Commission nationale du charbon (National Coal Board) en pleine période d’austérité.

La grève dura de mars 1984 à mars 1985 et se solda, en dépit d’un large soutien populaire, par la défaite des mineurs qui modifia durablement le paysage social et syndical en Grande-Bretagne. Menée au nom du redressement des comptes publics et de la lutte contre l’inflation, on sait aujourd’hui que l’offensive thatchérienne n’avait d’autre but que de briser les syndicats et de défaire le modèle social issu du plan Beveridge. Alan Budd, le conseiller économique de Margaret Thatcher, l’avouera en effet sans ambages : « La politique menée dans les années 1980 et qui consistait à endiguer l’inflation en comprimant l’économie et les dépenses publiques n’était qu’un prétexte pour écraser les travailleurs ».

La tentation est grande de faire un parallèle entre la situation d’hier et celle d’aujourd’hui. Les déficits ont remplacé l’inflation et c’est aujourd’hui la déflation dupuyqui menace en lieu et place de la stagflation. Mais comme il y a trente ans, le discours économique fort d’une supposée scientificité prétend qu’il n’y a aucune alternative. Et le politique, hier encore synonyme de puissance, abdique devant l’intendance. C’est ce que Jean-Pierre Dupuy, dans un petit livre acerbe titré « L’avenir de l’économie », appelle « l’économystification du politique ».

Si celle-ci est indéniable, et si la « révolution conservatrice » britannique en fut en quelque sorte l’acte inaugural, il reste que les contextes, à trente ans de distance, ne sont sans doute guère comparables. La relecture d’un long entretien avec le sociologue Luc Boltanski achève de nous en convaincre. S’intéressant au phénomène de « désajustement » qui commençait dans les années 1980 à casser la cohérence des classes sociales, il souligne combien les sociologues furent peu attentifs aux profondes modifications qui affectaient le monde social.
Ils restèrent ainsi aveugles à un phénomène lié à l’évolution du capitalisme mais aussi aux évolutions politiques, que Boltanski appelle un « processus de démantèlement à la fois de la force critique enfermée dans la notion de classe sociale et de sa dimension institutionnelle, comme outil pour comprendre le monde politique ».

Le résultat ? Alors que dans les années 1950 il existait une frontière très nette entre, d’un côté, le mouvement ouvrier et le monde ouvrier, et, de l’autre, tout le reste, cette frontière s’est progressivement défaite dans les années 1980 avant de totalement disparaître après l’effondrement des pays socialistes et la perte de substance des partis communistes : « ouvrier » a été remplacé par « opérateur » et « maintenant, il y a des opérateurs et des « responsables », des managers, des chefs de projet ». Selon Boltanski, c’est à la mise en place de cette nouvelle coupure qu’on assiste aujourd’hui, « d’un côté les responsables et pour dire vite, les riches, la partie haute de la société, et, de l’autre, tous les autres ».

Ce qui nous laisse à penser que ce n’est pas vraiment un hasard si l’affrontement se fait aujourd’hui autour du pacte dit de « responsabilité ». Lequel, au fond, n’est rien d’autre que le nom de l’écomystification qui doit remettre en selle une toute petite oligarchie. Contre tous les autres… Jean-François Jousselin

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Daniel Forget, le cirque et la cité

« Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » de Daniel Forget, nouvellement paru aux éditions de l’Atelier, raconte la genèse d’une structure, éducative et créative, dont l’histoire conduira  à l’inauguration d’un cirque « en dur » à Bagneux en 2015. Nous sommes en Ile de France, tout près de Paris.

 

 

Bagneux ? Une de ces banlieues que les politiques de la ville désignent trop souvent de « zones » difficiles, prioritaires ou urbaines sensibles. Nous acceptons trop nous-mêmes ce langage stigmatisant qui porte l’abaissement. Eh bien non, ce coin de banlieue, la cité des Cuverons dans le quartier des Blagis, Cirque2relève pour nous de l’appellation non contrôlée de quartier exceptionnel ! Nous le couronnons ainsi après avoir lu « Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » où se produit un miracle, c’est-à-dire quelque chose d’inattendu qui surgit de l’aléatoire de « succession de rencontres, d’émerveillements, de discussions, d’interrogations, de conflits » et qui résulte pourtant d’une volonté commune inextinguible, d’un désir, de l’obtenir ! Un équipement circassien va naitre de cette conjonction.

Dans cette périphérie, mais ouvert sur tout l’environnement, noué à l’espace urbain de la localité, enkysté dans les grandes barres construites dans les années 1960, articulé au territoire régional plus large encore dont il participe, émergent aujourd’hui les fondations d’un cirque. Ce lieu si singulier, si particulier est ainsi celui de l’art le plus universel qui soit.

Là s’invente une action artistique et poétique, celle du cirque « ontologiquement » Cirque4populaire depuis la nuit des temps, qui sécrète sa toile, forme politique de rassemblement sans exclusive. Une telle composition ne se décrète pas administrativement. L’amalgame prend dans un mouvement, dans une marche… Des décisions, des appuis publics, institutionnels, il en faut et il y en aura, mais il faut surtout une idée juste de ce qu’on veut artistiquement et qui donne pugnacité irrésistible au vouloir commun qui se l’approprie et le modèle.
Mais alors, reprenons le livre qui nous conte l’aventure du « Plus petit cirque du monde » communément surnommé le « PPCM ». C’est une toute petite histoire, minuscule même, sans aucune prétention, simple comme bonjour. Nous la lisons, le regard écarquillé comme celui des enfants émerveillés au cirque, tiens justement. Et c’est pourquoi elle pourrait bien se révéler pour le lecteur d’un très grand intérêt, et souhaitons-le, d’une grande puissance de contamination. Elle s’offre à nous comme une poignée de mains cordiale, généreuse. Elle nous lave des pensées de certitudes et de systèmes désabusées, pessimistes ou défaitistes qui annoncent la fin du monde pour demain ! Ronchonnes quoi… Elle nous réconcilie avec le possible, voire avec l’impossible, avec l’audace d’agir, l’envie de bouger son corps, de danser, de rencontrer, d’échanger.

Nous embrayons là avec le moteur de l’utopie sur le vaste monde, le Cirque6merveilleux, l’enfance, le passé et l’avenir rendu présents. Le mouvement des astres ! Le ciel est en bas, la terre au ciel. L’espace est renversé. Nous ne baissons pas les bras, nous les tendons, les levons. Comme des séraphins, nous descendons et montons avec grâce le long de fils d’or. Nous ne sommes pas beaux, nous le devenons. Nos yeux sont des astérisques. La mort-même ne fait plus peur aux enfants que nous sommes. Voilà pourquoi nous sommes invincibles. Nous nous envolons. Nous jonglons avec culot. Nous avons tous les culots d’ailleurs. Nous marchons sur les mains. Bref, le cirque est bien la métaphore de ce livre qui retrace la fondation de celui qui se qualifie ici d’être le plus petit du monde. Manière de dire sa grande âme. Éloge de la faiblesse qui, au cirque, devient la force. Le fort perdant toujours. Ou alors sa force est dans la ruse, le malin, le souple, le délié, le naïf, le vrai naïf, pas le niais. Celui qui cultive la naïveté, triomphant toujours.
Ce livre ? Un fatras d’actions, oui parce que, comme le dit Péguy, un fatras vivant est mieux qu’un ordre mort. Pour dire autrement, c’est dans de telles entreprises entremêlées que se cherche un peuple, que se reçoit des exigences d’inouïes diversités. Ainsi, assurément, on qualifie et cultive l’homme dans le pauvre et l’on s’apitoie moins sur le pauvre dans l’homme.

Fatras oui, parce qu’on est au plus proche du vivant et que le vivant est fatras, pas Cirque5système. C’est relaté avec tellement de clarté d’écriture, une langue si simple et si sûrement établie que le sens se fait, se fouille, s’ajuste. Fatras peut être, mais enfin l’auteur sait ce qu’il veut et dit précisément l’aventure qu’il brûle de propager avec ardeur.
Fatras surtout, car l’aventure de ce cirque est tout, sauf linéaire. Son histoire n’était pas écrite d’avance. On n’avait d’ailleurs pas nécessairement l’idée même d’être en train de faire une histoire, alors de l’écrire, vous pensez bien ! Savoir où il allait ? Quand l’auteur, acteur principal de l’entreprise, a fait les premiers pas, il ne le savait pas… Pourtant, il n’était pas dans l’errance des convictions. C’est un homme de désir. Il a marché et jonglé seul, ou presque, puis ensuite à quelques-uns. Pas de protocole qui donne le but, pas de préalables ni de normes préétablies. Marchez et vous trouverez. Les idées justes viennent en marchant, voilà ce que montre ce livre ! On marche comme un équilibriste, jonglant avec les évènements, avec les forces, les tissant, les renversant, les détournant quand le vent est contraire. Quand on voit quelques photos de l’architecture, le livre en présente, ce cirque est un bateau, matures, voiles. On monte des constructions jusqu’au ciel, comme les maçons dans le temps à la corde à nœuds montaient en chantonnant dans le ciel par dessus le toit des immeubles, ou les lignards…

Un seul moteur utopique : le cirque. Le cirque comme structurant les personnes, Cirque3artistes et pédagogues, le cirque est école. Et ici aussi, au fond, tout a commencé par la transmission, par la création d’une école circassienne inspirée de celles que sait forger l’éducation populaire. L’auteur se revendique très explicitement de cette famille active. En quelques pages, il inscrit sa réflexion dans l’histoire de l’éducation populaire dont il esquisse, avec beaucoup de justesse, l’histoire riche et complexe. Tout le monde peut faire du cirque, à condition de se former, « ce qui implique de dépasser l’apprentissage autodidactique », de s’allier l’apport de professionnels motivés qui « transmettent leurs compétences pour améliorer la technicité, l’aisance par rapport au public ». Pas des spécialistes étroits, des spécialistes en partage de savoirs : faire entrer dans la danse, dans le mouvement d’ensemble.
Bref, on joue de tout ! Et en marchant, à chaque étape, l’enthousiasme gagne, les idées viennent, les projets se consolident et s’affinent, des forces s’agrègent, de nouvelles solidarités actives se trament, des élus ou responsables politiques apportent le concours indispensable des collectivités au mouvement dont ils voient comment il « qualifie la vie et le bien-être de tous ».

L’origine de la passion de Daniel Forget ? Elle est d’abord à chercher dans cette « Cirque7mémoire de famille » avec, par exemple, ce grand-père, ami des artistes, également musicien amateur, peignant lui-même des roulottes Porte Brançion, là où passe actuellement le périphérique et où étaient les fortifs. Naissance de cette conviction en cet alliage étonnant de la culture populaire et de l’art exigeant mais jamais élitiste, modelant (pas modélisant) le politique. Il y sera fidèle toute sa jeunesse où, malgré une scolarité difficile – ce qui interroge collatéralement sur l’école ! -, il se frottera aux plus grands poètes. Compte aussi, dans l’expérience, son engagement de délégué syndical CGT à la RATP (machiniste, réseau ferré, ligne 10). En « bonus », il nous offre quelques délicieuses lignes enthousiastes de stratégies artistico-syndicales gagnantes, intelligentes, actives. Daniel Forget sait jongler. Jean-Pierre Burdin

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Le Sahara, un désert en peinture

Au pays des Touaregs, surgissent en plein Sahara algérien d’étranges peintures rupestres. Qui témoignent d’une région fertile et peuplée, il y a plus de 10 000 ans, au temps du néolithique. À la découverte d’un original musée à ciel ouvert, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, au cœur du Tassili N’Ajjer.

Entre ciel et terre, sable et pierres, canyons de rocaille et langues dunaires, les yeux grands ouverts sur un irréel paysage lunaire : à perte de vue et pour toute ligne d’horizon, des massifs érodés, taillés et sculptés tant par le vent du désert que par la dégradation naturelle et climatique !

La colonne de randonneurs, enrubannés pour d’aucuns à la mode touareg, se met en branle dans ce décor grandiose. 700 mètres de dénivelé positif, frontal et brutal, pour quitter la piste désertique et atteindre le Tassili N’Ajjer, le « plateau des vaches » en langue Tamacheq, le Sahara du sud-est algérien à proximité de la frontière libyenne. S’élever et progresser pour s’enfoncer, subitement et radicalement, dans un autre monde et un autre temps, au temps où le Sahara ne ressemblait point encore à ces paysages apocalyptiques d’une splendeur sidérante, dignes d’un film de science-fiction et comparables à des lendemains de catastrophe atomique… Le dépaysement est à l’œuvre, chacun perd vite ses repères et s’immerge, des pieds et des yeux, dans une autre civilisation, une autre culture ! Un premier choc que cette marche dans le désert sous le sceau du silence et du soleil, un second au détour d’une crevasse ou d’une grotte : la découverte de peintures et gravures, près de 15 000, d’une extraordinaire beauté où s’exposent sur les parois rocheuses éléphants, girafes, vaches et chevaux, scènes de chasse ou de vie familiale il y a 12 000 ans environ.

Interdiction de s’aventurer jusque là sans un guide, question de survie et d’orientation : il faut l’œil avisé du Touareg, sa connaissance presque innée du milieu pour se repérer sans boussole ni GPS et conduire sans encombre sa troupe de marcheurs jusqu’au prochain bivouac ou au point d’eau stagnante, pas une oasis mais une « guelta » qui abreuvera tant les bêtes que les hommes. Et, la nuit tombée, se reposer à la belle étoile, plutôt sous une voûte constellée d’étoiles grâce à l’absence de pollution atmosphérique…

L’homme du désert connaît son Tassili du bout des pieds, déambulant en toute insouciance entre cheminées de pierre et langues dunaires jusqu’à ces trésors rupestres qui font songer parfois aux figures de ces temps modernes chères à Matisse. Couvrant une superficie de 80 000 km2, le parc national du Tassili fut créé en 1972 et classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1982. Il y est inscrit au nombre des treize sites d’art pariétal et rupestre au monde, dont celui de la vallée de la Vézère en France (Cap Blanc, Lascaux, Rouffignac …). Comme le souligne l’ethnologue Fabrice Grognet qui entreprit diverses missions sur le site, « on y trouve de nombreuses traces de l’homme néolithique : des outils, certains objets de la vie quotidienne et surtout des peintures et des gravures rupestres. Des peintures sur les parois des abris rocheux, des gravures creusées sur les surfaces lisses et les dalles bordant les lits d’oueds aujourd’hui asséchés. « Mémoires de pierre », les fresques du parc du Tassili constituent un incroyable musée à ciel ouvert ».

P3070442

Deux hommes se partagent à part inégale, la découverte puis la mise en valeur de ce fabuleux trésor de l’humanité. D’abord au temps de l’Algérie française, un militaire méhariste, le lieutenant Brenans qui en tire les premiers croquis en 1933, alerte le conservateur du musée du Bardo à Alger et l’abbé Breuil, éminent préhistorien français. En 1934, est envoyée sur les lieux une première mission scientifique à laquelle participe Henri Lhote, un étudiant de l’Institut d’ethnologie de Paris. Coup de cœur, coup de foudre, passion dévorante pour le Tassili et ses habitants Touaregs ? De ce jour, le jeune homme n’en démord pas. Son seul rêve et unique désir : repartir au plus tôt dans le Tassili, y conduire une nouvelle campagne scientifique, y entreprendre inventaire et relevé systématique des fresques ! C’est chose décidée en 1956, conjointement par le CNRS et le Musée de l’homme : pendant quinze mois, avec dix peintres et un photographe cinéaste, Henri Lhote effectue les relevés en employant une technique de calques rapportés sur papier puis peints à la gouache. De livre en livre, de conférence en exposition, de cette époque là jusqu’à sa mort survenue en 1991, Henri Lhote s’identifiera et sera reconnu comme le seul maître et découvreur du Tassili. Au point que Jean-Louis Grünheid, peintre et membre de l’« Association des amis du Tassili », préfaçant un ouvrage de Lhote, écrira de lui : « il est des personnages dont le patronyme reste à jamais attaché à une spécificité. À l’évocation même de leur nom, l’on ressent un vieux parfum de poésie qui se dégage des anciens livres d’histoire et de géographie. Comme Théodore Monod son contemporain, Henri Lhote est au désert du Sahara ce qu’Haroun Tazieff est aux volcans, Paul-Émile Victor aux pôles nord et sud, le commandant Cousteau à la mer. Plus que des découvreurs, ils en sont l’âme ».

Un hommage appuyé certes, un point de vue pourtant que tempère Fabrice Grognet. D’abord parce que Lhote ne fut jamais un scientifique rompu aux méthodes de recherche qu’implique une telle qualification, il fut d’abord et avant tout un savant éclairé à une époque où le goût de l’exotisme et la découverte de l’indigène font fureur en occident. « C’est l’époque des expositions coloniales et des « zoos humains » où, sous couvert de culture et d’éducation, les ethnies des colonies, à l’instar des girafes et des zèbres, sont exhibés dans des enclos du Jardin d’acclimatation ou du zoo de Vincennes », reconnaît Jean-Louis Grünheid, « Henri Lhote n’échappera pas à la fascination collective pour les valeurs chevaleresques des Touaregs, ces seigneurs du désert ». Pour sa part, Grognet soulève une interrogation fondamentale, voire radicale : quel crédit accorder aux relevés de Lhote ? Certes le témoignage précieux d’un précurseur, quoique sa rigueur ne fut pas celle de la recherche contemporaine… « Comme on le sait, les calques d’Henri Lhote se sont le plus souvent intéressés aux plus belles fresques aux dépens d’autres figures », souligne l’anthropologue algérienne Malika Hachid, « ils ne répondent pas aux normes scientifiques et doivent être plutôt appréciés comme des restitutions poétiques ». D’autant que les parois rocheuses furent lessivées à grande eau pour obtenir des couleurs plus éclatantes, que quelques farceurs de l’expédition, chargés d’effectuer les relevés, ajoutèrent de leur main quelques énigmatiques peintures « typiquement » égyptiennes pour pimenter les réflexions du grand patron… !

Une grande question se pose, surtout : quel avenir pour ces trésors du néolithique ? L’érosion fait son œuvre, Fabrice Grognet a pu vérifier la dégradation rapide de ces vestiges archéologiques, les randonneurs aussi… Et Malika Hachid, en 1985 déjà, lançait un cri d’alarme à la communauté internationale : « L’art rupestre fait partie de l’histoire de l’Algérie comme de celle de l’humanité. Ce que le passé, notre passé, a préservé durant des millénaires pour nous le léguer, allons-nous le laisser se détruire ? ». Une question d’autant plus cruciale qu’aujourd’hui le site n’est plus accessible aux randonneurs et touristes pour raisons de sécurité. Yonnel Liégeois, photos Jean-Paul Mission.

À lire :

index

« À la découverte des fresques du Tassili », d’Henri Lhote et « Le Sahara d’Henri Lhote », par Jean-Louis Grünheid (sur des textes et photos de Lhote) : le premier ouvrage raconte la fameuse expédition de 1956, le second les pérégrinations de Lhote dans le désert et l’Afrique subsaharienne. « L’aventure du désert », de Christine Jordis : une réflexion sur deux chercheurs d’absolu dans le silence du désert, Charles de Foucauld et T.E. Laurence.

À visiter :

Le superbe petit musée de Djanet, consacré au Tassili N’Ajjer : avec celle de Tamanrasset, l’escale obligée pour tous les randonneurs. L’oasis de Djanet est la principale ville du sud-est de l’Algérie, située à 2 300 km d’Alger au milieu du Sahara et non loin de la frontière avec la Libye. L’oasis est peuplée essentiellement de Touaregs ajjers (ou azjar). Djanet est la capitale du Tassili avec une population d’environ 15 000 habitants.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Bêtise immonde

En ce dernier dimanche du mois d’août, le haut de la rue du faubourg Saint-Denis et les voies adjacentes ont revêtu leurs habits de fête. Des guirlandes rouges décorent les trottoirs, des ballons de toutes les couleurs sont accrochés aux lampadaires et ganesh1aux devantures des magasins. Des enfants déambulent, des animaux gonflables attachés au bout d’une ficelle. Chevaux, requins, oiseaux, dragons s’élèvent au-dessus des têtes. Une foule compacte entoure les chars, habillés d’objets multicolores et surmontés de toits aux couleurs chatoyantes. Ils se déplacent lentement, tirés pas une demi-douzaine d’hommes à l’aide de cordes. En tête du défilé, joueurs de flûte, danseurs et danseuses se frayent un chemin au milieu des curieux. Un peu partout, des noix de coco sont cassées sur le sol. Tout au long du parcours, friandises, gâteaux et boissons fraîches sont offerts au public par des Hindous en costume traditionnel. Le quartier résonne de chants, de musiques, de cris joyeux.

En retrait des festivités, trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années se tiennent debout au coin d’une rue. L’un d’entre eux, le plus costaud, adresse un signe aux deux autres.

« C’est bon. Vite. Celui-là à côté du porche, il est tout seul », leur chuchote-t-il.

ganesh4En quelques secondes, les trois comparses se précipitent sur un Hindou qui distribue des gâteaux, un grand plateau au bout d’un bras. Ils l’entourent.

– « C’est vachement sympa de donner des gâteaux », lui dit le balèze, un grand sourire aux lèvres.
– « Viens », ajoute le second garçon, « on a des choses pour toi. Nous-aussi, on aime partager ».

Une fraction de seconde suffit aux trois types pour entrainer le jeune homme dans une entrée d’immeuble. Il tente de protester mais le meneur de la bande lui glisse un couteau sous la gorge.

– « Tu fermes ta gueule ou je te saigne ».

Ils entrent tous les quatre dans un local à poubelles. Le jeune Hindou, terrifié, se retrouve sur le dos, allongé au sol. Deux lascars sont assis sur lui.

– « Tiens tu vas goûter nos spécialités françaises. Histoire d’échanger. Tu comprends ? »

ganesh2Tandis que l’un d’entre eux pince le nez du jeune pour lui maintenir la bouche ouverte, le chef du clan sort d’un sac à dos rondelles de saucissons, morceaux de fromage et bouts de pain. Qu’il lui enfourne violemment. Le prisonnier perd vite sa respiration. Les trois compères continuent le gavage.

– « Tu ne pourras pas dire que les Français ne sont pas accueillants », lance l’un deux en rigolant.

Le pauvre devient rouge écarlate, il suffoque.

– « Ah, on est distrait, on a oublié de te donner à boire ».

Une bouteille de vin est débouchée. Coule le liquide, lui arrosant une partie du visage. Bientôt, le jeune Hindou perd connaissance.

ganesh3– « Bon, ça suffit », lâche le chef de bande. « Il a son compte, il saura maintenant ce qu’est un bon repas du pays ».

Aran meurt un instant plus tard. C’était un jeune homme au cœur fragile. L’étouffement, et la frayeur occasionnée par l’agression, auront eu raison de sa santé précaire.

Les trois amis sortent en riant de l’immeuble. Ils se glissent parmi les fidèles qui célèbrent Ganesh. Le dieu de la prudence, de l’intelligence et de la sagesse. Philippe Gitton

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature

Les « Invincibles » de Lalande à Shanghai

Jusqu’au 31 décembre, la céramiste-plasticienne Sabine Lalande présente trois de ses « Invincibles » à la Tao Art Gallery de Shanghai. Lors d’une précédente exposition, Chantiers de culture avait déjà croisé la route de l’artiste. D’où ces trois regards, singuliers, sur une même œuvre : le consultant « Artravail(s) » Jean-Pierre Burdin, le journaliste Yonnel Liégeois, le critique d’art Alain (Georges) Leduc.

 

Sabine

 

S a b i n e Lalande

I n v i n c i b l e s (C é r a m i q u e s)

Sabine4Les « Invincibles » présente une armée de sculptures d’enfants à échelle humaine. « Ces enfants guerriers ressemblent », nous dit Sabine Lalande, « à des clones ou à des petits dieux archaïques ». Ils évoquent tout à la fois des personnages issus des mangas japonais ou des films fantastiques mais aussi et surtout une réalité de la guerre telle que nous la voyons dans les médias : enfants d’Afrique ou du Moyen-Orient porteurs d’armes, enfants criminels, victimes et acteurs à la fois de la violence. Enfants engagés dans nos guerres d’adultes, emportés avec tout ce qui fait le monde de l’enfance, son imaginaire, ses jeux.

Ces enfants, de toutes les nations, incarnent une armée monstrueuse et pourtant touchante. Ils nous renvoient à un état d’innocence et à un imaginaire primitif. Cette œuvre nous renvoie à la totalité de notre monde. Ces enfants ne sont pas seulement d’ailleurs, ils sont, d’abord peut-être, de chez nous. Parce que le monde de l’enfance est universel bien sûr, mais surtout parce que, aujourd’hui, partout dans le monde, on joue avec les mêmes jouets, les mêmes poupées, les mêmes emballages, l’on consomme les mêmes produits, les mêmes images, davantage encore lorsque l’on est pauvre, justement et en guerre.

Cette cruauté, cette violence, ne sont pas seulement guerrières, elles font bloc avec les réalités économiques, sociales et culturelles ; forme de l’état actuel de notre mondialisation.
Ces enfants pauvres sont aussi des enfants rois. Mais le roi est nu et seulement paré pour la guerre de déchets et d’objets industriels standardisés, qu’il recycle et détourne. Sa couronne ? Un imaginaire dont Sabine Lalande révèle toute une puissance qui peut être tout autre chose que guerrière. Jean-Pierre Burdin

 

Les invincibles de Sabine

Sabine2« L’enfant ? C’est l’image de l’innocence, le temps de l’enfance renvoie d’abord à celui du jeu et de l’imaginaire », témoigne Sabine Lalande, « pas à celui de l’agressivité, de la violence et de la guerre ». Et pourtant, sous nos yeux, se déploie un bataillon d’enfants-soldats, quinze sculptures à taille humaine : pas des enfants miséreux mais des gamins bigarrés et multicolores, blancs-noirs-jaunes, qui expriment toute la palette de couleurs de l’univers. Toute sa violence et son horreur également : dans leurs mains, pistolets et fusils-mitrailleurs. Des jouets fictifs ou des armes réelles ? Là réside l’ambiguïté apparente du travail de Sabine Lalande : grès et céramique, les matériaux utilisés sont beaux et fragiles, la couleur explose au visage du visiteur.
La jeune plasticienne fait bien là œuvre d’art, qui nous interpelle sur ce que nous léguons aux générations futures. « Ces enfants ressemblent à des clones ou à de petits dieux archaïques », commente Sabine Lalande, « ils nous renvoient surtout à une réalité que nous découvrons chaque jour dans les médias : des enfants d’Afrique ou du Moyen-Orient, porteurs d’armes et criminels, tout à la fois victimes et acteurs de la violence ». Avec cette question pertinente à la clef : comment parler d’éducation à ces enfants laissés à l’abandon ? Au cœur de sa démarche, la plasticienne se refuse à nous faire pleurer sur les misères venues d’ailleurs.

Ces enfants ne seraient-ils pas d’abord, peut-être, bien de chez nous, nous renvoyant ici et maintenant au quotidien des nôtres à l’imaginaire façonné par la violence du réel ou des jeux vidéo ? « Une réalité qui me révolte, au même titre que celle des inégalités sociales : n’est-ce pas un danger pour les années futures d’interdire à notre jeunesse d’être créative dans tous les sens du terme ? » La cruauté, la violence dont sont porteurs les « Invincibles » de Sabine Lalande font corps avec l’impitoyable vérité des réalités économiques et sociales.
L’enfant, des villes ou des jungles, se meurt. Notre enfance, surtout. Juste parée de la misère affective et sociale dont nous l’habillons, orpheline de cette part de rêve et de désir qui nous fait humain. Yonnel Liégeois
Née à Paris mais formée à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg, Sabine Lalande n’est pas issue d’un milieu artistique. « Si mes parents ne m’ont pas donné une éducation culturelle, comme on l’entend, ils m’ont surtout transmis une éducation à la liberté ». Un héritage dont la jeune plasticienne, qui a fait le choix de travailler la céramique, nourrit son œuvre, ne cachant rien de ses moments de galère au sortir de l’école, diplôme national supérieur d’expressions plastiques en poche…
Après des performances réalisées dans les « Beaubourg » hollandais, à Amsterdam et Utrech, elle avoue préférer exposer en des lieux de vie plus que dans des centres d’art. Enseignante au lycée parisien Auguste Renoir, Sabine Lalande est régulièrement invitée en résidence artistique dans divers pays, particulièrement au Japon.

 

Des enfants déterminés
[SUR LES GRÈS DE SABINE LALANDE.]

Sabine5Il ne suffirait pourtant que de se couvrir les yeux des mains, les paumes plaquées sur les joues et les pommettes, les doigts écartés au niveau des paupières (regardant tout de même, en feignant de se cacher), il ne faudrait que s’abstraire (si faire se peut) du monde…
Mais qui n’aurait les yeux écarquillés devant toute cette splendeur et cette horreur du l’univers?
Oui, ce serait si simple de jouer à ces trois petits magots chinois, qui ne voient, ne parlent ni n’entendent.
Le conditionnel est souvent si simple, simpliste.
Alors que tant de choses nous dessillent les pupilles, brûlent notre conscience par je ne sais quelle cataracte de l’esprit.
Ainsi, du statut de l’enfant, considéré chez nous comme enfant-roi, consommateur, hyper-protégé (l’émoi naturel que suscite la pédophilie en témoigne) : si en France, contradiction oblige, il n’y a plus de gamins de neuf ans travaillant dans les puits de mines, la législation permet de nouveau que des adolescents de quinze ans marnent de nuit, ailleurs – loin, au Maroc, en Afghanistan, en Thaïlande – ce sont des petites mains, des petites tisserandes, de petits prostitués qui sont encore sauvagement embrigadés.
Misère sexuelle, misère affective, misère économique : nous déportons notre Mal.

Mais réduire un objet d’art, une œuvre, à son seul sens apparent, fut-ce le plus flagrant, serait les amoindrir, les rabaisser.
Les sujets que façonne Sabine Lalande sont glorifiés par le choix du matériau qu’elle emploie. Si ces enfants guerriers représentent en effet une certaine réalité, ils sont à la fois sacralisés (c’est elle qui utilise ce terme) par la matière – le grès – dans laquelle ils sont fabriqués, et les ornements « décoratifs » dont ils se parent. Car le grès offrant la propriété d’être aussi bien lisse que rugueux, des parties sont par endroits très brillantes, leur donnant l’aspect de petites poupées de porcelaine, tandis que par ailleurs, en opposition, le grain, la texture leur confèrent comme un aspect minéral, quelque chose de sophistiqué, qui monterait du riche Occident à la surface des choses, par contraste avec ce côté déshérité, ramené à sa plus simple expression, archaïque.
Aussi ces sculptures sont-elles simultanément très lourdes et très fragiles. Autant de « blocs », résistants, que meut une espèce de force qui peut durer, énorme. On a envie de prendre, d’empoigner cette matière à la fois solide, mais précieuse, dont la taille (l’échelle humaine) invite au corps à corps.
Ces enfants ne sont nullement martyrisés; ils sont forts. Ils font « face ». C’est pour cela qu’ils s’appellent des « Invincibles ».
Des statues que leur auteur voit comme des petits dieux, et qu’elle transfigure, ainsi que le ferait une mère.
Traversant le temps, inaltérables.

Sabine Lalande, dans sa pratique, s’imprègne de cette réalité complexe. Elle dit ces gosses en haillons, ambitieusement campés dans la poussière ocre. Tout autant enracinés que déterminés. Ils ont tous des pieds chaussés (si on observe attentivement), bien ceints par de grosses chaussures.
Par le truchement d’armures dérisoires, d’heaumes, de genouillères, de carapaces, de boucliers, elle fait de ces bambins joufflus les jouets de nos propres guerres. Sosies de Goldorak ou pseudo-robots déshumanisés, ils expriment une ambivalence, comme les flabelli vénitiens de Brustolon ou les magnifiques « nègres » d’Alfred Auguste Janniot, qui décoraient notamment la façade du palais de la Porte dorée à Paris.
Balbutiements de vies bafouées, volées. Que l’on incendie et que l’on calcine, leur ôtant à jamais la part du rêve, de l’innocence et toute possibilité de réinsertion, de formation, d’éducation.
Sabine3Voilà ce que cette jeune artiste, qui a pratiqué la performance et pratique la peinture, s’attelle aujourd’hui à exprimer avec ses céramiques, même si ce sont surtout ici des formes qui se mobilisent.
Des formes justes, dans leur nécessité intérieure.
L’art, lorsqu’il s’abstrait (je ne dis pas lorsqu’il s’abstractise, car l’art abstrait, dans le sens de ses différentes acceptations historiques est un regard sur le monde et la condition humaine), l’art, lorsqu’il s’écarte et s’éloigne des choses, du cours, bon ou mauvais que prend cette petite planète qui est la nôtre, ne peut guère être que décor ou colifichet. Car sa fonction principale est d’être porteur de sens.

Alain (Georges) Leduc, romancier (Prix Roger-Vailland 1991), critique d’art (membre de l’AICA, Association internationale des Critiques d’Art).

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Rencontres

Retour au Havre de grâce

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Depuis longtemps je ne suis pas venu ici, au Havre, dans cette ville, ce port que j’aime tant. Départ un samedi matin. Bien que novembre soit presque en son milieu, le jour émerge d’un ciel ouaté, assourdi dans des vêtements de soies légères. Assurance que l’azur n’est pas loin. Miroitements de silice de la lumière mouillée, perlés de grenelés roses. A l’horizon, la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux.
DSC02733Nous sommes invités à des noces radieuses et simples. On pense cela à cause du ciel, de la campagne verte un peu acide, caressée des couleurs douces encore pâles du jour, mais aussi parce que nous avons à notre horizon la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux. Et que celui-ci est allé au bout, sans transiger sur l’acte de peindre, de l’intérieur, en nous, ces rencontres. Il s’y est appliqué, méthodiquement, lutte à mort.

Ce trajet que l’on fait pour aller là-bas, on aurait aimé l’effectuer par le train, puisque justement ils ne sont pas trop rapides ceux qui, de Saint-Lazare, mènent au Havre. On en trouve qui font le trajet en deux heures mais c’est la semaine, pour le travail ! Le week-end, c’est changement obligé à Rouen, voire Amiens… Pas moins de quatre heures. Là, ça lambine trop, tout de même, alors on y renonce ! Le train, pourtant, lorsqu’il ne file pas à trop d’allure, lorsqu’on entend encore la cadence des bruits d’acier sur les rails, et pas seulement au passage des aiguillages ou à l’approche des gares, fait mieux vivre sensiblement la temporalité du transport au-delà du seul calcul minuté de la durée. Ce roulis brinquebalant nous rend au temps et au parcours.
Le voyage n’est pas que destination. Le train c’est aussi les gares, les heures et salles d’attentes, l’errance et les bousculades, les cafés, les valises, les retards et, du coup, l’exactitude. L’effervescence effrénée monde et la somnolence de la solitude. Le bavardage avec l’éphémère et inconnu compagnon de voyage. La crainte qu’il soit ennuyeux ou encore qu’il mange salement, pire qu’il soit envahissant et prive de la lecture mêlée à l’observation des paysages et des ciels entraperçus. La fille sera-t-elle avenante et vive ? Le train c’est encore la traversée des villes, l’arrivée par la trachée entre leurs poumons serrés en leur plein cœur. Le TGV n’est déjà plus le train. Avec lui, nous traversons des régions rendues virtuelles. Le paysage est un trait, un paraphe, celui que notre pensée imprime sur une abstraction, qui peut être belle d’ailleurs mais trop animée, mangée par la vitesse, qui n’a pas d’instant pour interroger. Là, les rares gares traversées n’ont plus de nom. Un territoire de nulle part. Autre chose. On aura toutes ces réflexions en tête en visitant de Staël.

Havre6Toutefois, la voiture, c’est pas mal non plus. D’abord, la route épouse le paysage, l’histoire du paysage. Traces labourées de parcelles décousues et strates économiques, géologiques, géographiques, sociales, politiques en leurs désordres qui font que le paysage est histoire de pensées et d’activités humaines, de guerre et de paix, sans cesse revue et relue. Recherche toujours de cohérence dans le chaos.
Ensuite, c’est l’autoroute. Quand ça roule bien, elle a également son charme ! L’autoroute, les routes modernes à très grande circulation, semblent toujours être un ruban posé au dessus de tout, niant avec arrogance et surplomb ce que la route, elle, raconte modestement des siècles passés. Peu d’auteurs encore aujourd’hui disent l’autoroute et la voient familière au paysage. Peu disent les féeries de l’autoroute comme Annie Ernaux nous parle, elle, des surprises de son supermarché dans les lumières de la ville. Tout l’humain doit d’abord être aimé si l’on veut porter la critique juste. Pour transformer il faut d’abord voir, entendre. Poésie. La route de notre enfance était le prolongement du chemin. Sa « forme » est encore celle-là. Pas loin d’ici, certaines ont encore le visage de l’ancien chemin creux qu’elles furent. Je vois cela, clairement, en écoutant Mozart joué par Maria-João Pires qui, justement maintenant, m’enchante à la radio. Le simple délice du bavardage. Métaphore musicale du chemin. L’art de la conversation et de la promenade.

Avec l’autoroute, nous sommes dans l’idée de trajectoire. Je n’ai jamais pu vraiment mettre la musique là-dessus ou alors le soir lorsque le crépuscule est déjà bien avancé et que, roulant à tombeau ouvert, les lumières de la terre et celles du ciel constellé d’éclats viennent, telles des lucioles, peupler l’unique espace drapé de velours noir qui leur sert d’écrin. Pas besoin de compact, c’est le violoncelle de Bach qui monte en tête. Depuis qu’on l’a réentendu, rendu avec son grain, comme neuf à l’oreille, dans « Le Paradis » d’Alain Cavalier, tout aussi bien, là, on se laissera porter par le saxo de Lester Young dans Stardust.
DSC02729En arrivant par le pont de Normandie, c’est une vision d’avion que l’on a, on ressent la vibration lente, régulière de la respiration portuaire. A l’entrée en ville, d’emblée le sentiment que Le Havre a changé, imperceptiblement. Il est aujourd’hui classé Patrimoine de l’Unesco. D’aucun s’en étonnent. Moi, je me demande pourquoi c’est venu si tard ! Cette reconnaissance a donné force et confiance. Le Havre a du traverser de nombreuses épreuves. La guerre, la destruction, la fin des transatlantiques… Peut-être de là d’ailleurs, mon attachement lointain à cette ville lorsque gosses, de notre banlieue, on allait à Saint-Lazare pour saluer de notre curiosité heureuse l’arrivée des vapeurs acheminant par trains entiers à Paris les voyageurs des transatlantiques nord, ayant transité au Havre. Il y avait aussi les excursions dominicales en famille pour visiter des paquebots. Je me souviens d’avoir visité ainsi le Liberté. Tout cela nourrit l’imaginaire.

Et puis il y aussi l’histoire ouvrière, portuaire et industrielle qui, dans cette ville fait culture. L’aventure du Salon des peintres ouvriers, celle de la Maison de la culture, la forte implication, notamment des travailleurs des entreprises de la chimie, dans la rencontre artistique… A l’hôtel où nous sommes, notre fenêtre ouvre justement sur Havre2l’œuvre d’Oscar Niemeyer en réfection. Le chantier en exhume les entrailles. Alors qu’habituellement, et surtout d’ici, vu de haut, on pense les cônes blancs du Volcan comme négligemment posés sur le sable, tels des seaux d’enfants abandonnés sur une plage, donjon et tour du château, on les découvre au centre de la cour carrée enceinte des immeubles d’Auguste Perret. On voit là, dans les caves ouvertes, les viscères et conduits d’alimentation en fluides. Vision quasi archéologique qui rappelle celle des fouilles. Véritable métaphore de ce que serait penser. Nous sommes samedi, un silence profond règne sur le chantier et son excavation.
Plus loin, dans la zone portuaire, du côté des bassins Vauban et Vatine, la résurgence ici de cette rencontre si singulière des approches artistiques et des pratiques populaires et ouvrières. Là, cinq grands murs des docks entièrement couverts d’affiches, placardées bord à bord, et du même format. Imposants et grands portraits noirs et blancs, très certainement de dockers, ainsi côte à côte et de face, visages aux yeux écarquillés, formant d’imposants tableaux. Sur l’un d’eux, vraisemblablement le portrait d’un homme aujourd’hui décédé, des graffitis, forme d’ex-voto signés par les camarades et la famille à la mémoire de celui trop vite disparu. Au pied, restes de rameaux, aujourd’hui desséchés, déposés sans doute ici en hommage. Cérémonie.
Havre1Ailleurs, marouflés sur les piliers d’un autre bâtiment, des peintures papier très colorées et qui tiennent encore, bien qu’elles soient face aux intempéries. Collée sur le coin de mur d’un entrepôt, l’image d’une petite sirène, par sa gracilité et par la pirouette qu’elle esquisse et qu’accompagne le décollement du papier entamé sous l’effet du vent, me réconforte par sa naïveté. Presque comme une fresque des catacombes romaines, triomphe de la fragilité sur le temps.

Le Havre, la ville, c’est une architecture généreuse, soignée, parfaitement dessinée, née de sa reconstruction conçue par Auguste Perret. Alvar Aalto, un autre architecte, finlandais lui, a eu cette phrase : « l’architecture ne peut pas sauver le monde, mais elle peut lui donner le bon exemple ». Peut-être ici juste l’essai, l’image, l’idée de ce que cela pourrait vouloir dire. Reconstruction difficile, avec des moyens chiches, des matériaux de peu de qualités (ciments, sables). Pourtant aucune mesquinerie. Souvent l’impression d’aisance dans les surfaces et lieux de circulation publics. De vastes espaces parfois, mais jamais « lâchés », toujours signifiant leur nécessité. Pas de dalles. Pas d’immeubles vraiment isolés. Une rue de Paris, qui ne reproduit pas les arcades de la rue de Rivoli, mais s’inspire de son esprit. Et comme dans beaucoup d’autres villes de maintenant, le tram qui vient fluidifier les mouvements de la circulation urbaine, mais ici avec beaucoup de discrétion. Il y a bien du monumental, mais jamais de l’imposant, du grandiloquent. Hôtel de ville, église Saint Joseph.
On vient ici avec en tête deux romans , celui de Julia Deck « Le triangle d’hiver », celui très différent de Linda Lé « Œuvres vives ». Deux films aussi, « 38 témoins » de Lucas Belvaux (2012) et « Le Havre » d’Aki Kaurismäki (2011), coulissent avec eux dans les tiroirs de mon imagination. Je retrouve cela.
L’architecture de Perret ne recopie pas l’ancien urbanisme et les anciennes architectures du Havre, il en reprend subtilement les codes pour en faire l’outillage de base d’une vraie modernité. Chacun peut le voir, chacun peut aussi le savoir en allant chercher. C’est ce rapport au passé et à l’aujourd’hui, que l’on sent si fort, qui fait le bon exemple. Un glissement sensible. Sans doute la vieille église, cathédrale depuis 1974, un des rares bâtiments ayant échappé aux bombardements alliés mais qui en porte les stigmates, relie aussi au passé. Nous aimons qu’elle soit petite et belle et que la ville se reçoive, de nuit, sur ce coussin dentelé calcaire et doré.

Havre7

Face au Havre,1952. Huile sur carton Collection privée, J.L. Losi – Adagp, Paris, 2014

Le Havre c’est aussi le musée Malraux, construit en front de mer et voulu par celui qui en porte le nom. Ouvert au plein vent et aux lumières si changeantes, il a pris la belle patine des maisons de bord de mer. Fort carré, balayé par les embruns, il a maintenant un ton délavé tirant vers l’amande clair. Il y a gagné dans son osmose avec la mer. Il a un peu perdu d’une certaine sacralité. Ainsi, il est probablement moins intimidant. Il a gagné en familiarité.
Ici Nicolas de Staël est en son lieu. On y exposait « Lumières du Nord – Lumières du sud ». A part Antibes, au musée Picasso où se prolonge jusqu’en janvier 2015 l’exposition « La figure à nu », je n’imagine pas de lieu pouvant accueillir avec un tel bonheur Nicolas de Staël. Les salles du musée, séparées d’avec la mer juste par de seuls rideaux translucides qui toujours permettent de l’entrevoir et de s’y perdre, quand l’émotion est trop forte, et n’autorisent pas la confrontation immédiate à une autre toile. Il faut laisser la pensée se refaire avant de passer à une autre. Toutes les œuvres accrochées forment ici un immense tableau en trois dimensions. Les toiles de Nicolas de Staël n’ont pas d’horizon. L’espace muséal non plus, ou alors c’est celui de la mer. On s’égare dans l’ensemble de ce tableau comme dans chaque détail qu’en constitue chacune des œuvres, en cherchant la bonne distance si difficile à trouver. On laisse venir le tableau à soi, tout simplement. On circule aisément. Comme dans la ville, c’est dense mais fluide. Étonnant silence. Le travail de l’attention en chacun. 100 000 visiteurs sont venus là, depuis juin, à l’écoute. « Il y a parfois une montagne d’esprit dans une parcelle de matière », soutenait Nicolas de Staël.
Dépassée par l’évènement, la petite librairie du musée n’offre pas à la vente les « Lettres de Nicolas de Staël, 1926-1955« . Regrets, le catalogue de l’exposition est épuisé. Jean-Pierre Burdin

1 commentaire

Classé dans Expos, Littérature

Arles, orpheline de Clergue

L’académicien et photographe Lucien Clergue, l’un des fondateurs des Rencontres photographiques d’Arles, nous a quittés. Le 15 novembre, à l’âge de 80 ans…Il nous laisse le souvenir ému d’un artiste pétri de talent, conjugué à la modestie et à la sincérité du citoyen. Nous avions rencontré Lucien Clergue en juillet 2014, Chantiers de culture vous propose de le retrouver à travers l’article qui lui était dédié. Demeurent ses œuvres et l’extraordinaire rétrospective que le musée Réattu d’Arles lui consacre, jusqu’en janvier 2015, en son bel écrin.

 

 

Souffle saccadé en raison de quelques soucis respiratoires mais esprit toujours aussi vif, Lucien Clergue se souvient. « Van Gogh avait réattu5l’habitude de venir poser son chevalet près des berges du Rhône mais il était si mal vêtu que les enfants lui jetaient des pierres. Quelques décennies plus tard, alors que je vaquai à faire quelques photos, il m’est arrivé la même mésaventure ! ». Coïncidence, prémonition faisant se croiser le destin commun de deux futurs grands artistes ? L’œil du photographe pétille de malice à l’évocation de semblables souvenirs, nul orgueil en bandoulière cependant : juste une façon polie de rappeler à son auditeur qu’il est un enfant du pays, la ville d’Arles est bien « sa » ville » ! Et c’est encore au contact de Van Gogh, à l’âge de 17 ans, lors d’une exposition au musée Réattu d’Arles en 1951 qu’il éprouve son premier grand émoi esthétique, « un choc pour l’éternité ».

Né dans une famille modeste en 1934, Lucien Clergue travaille d’abord en usine pour subvenir aux besoins familiaux. Il se prend de passion pour la photographie en 1949, toujours à la recherche de sa voie. Il fréquente dès 1953 le photo-club d’Arles, reçoit les encouragements d’Izis, le grand photographe qui symbolisera au côté de Doisneau et Ronis le courant de la photographie humaniste à la française. Surtout, cette année-là, il fait une rencontre capitale, déterminante pour son avenir. Lors d’une corrida aux arènes d’Arles, il croise Picasso et se lie d’amitié avec le Maître, ce « dieu vivant de l’art » auquel il présente son travail. Qui l’encourage, montre ses photographies à Jean Cocteau… Les images de cette époque, au lendemain de la guerre ? Arles en ruines, les charognes, les cimetières, les « Saltimbanques » qui impressionnent le peintre de Guernica … Dès ces premiers clichés, Clergue impose sa griffe : par le cadrage, la mise en scène, l’esthétique. Influencé toujours

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

en cette année 1953 par la photographie de l’américain Edward Weston, « Nude », qu’il découvre à la une du magazine Photo Monde : une révélation, une composition graphique et picturale qui le convainc et l’incite dès lors à promouvoir la photographie comme un art à par entière ! En 1957, il publie chez Pierre Seghers « Corps mémorable », une suite de quatorze poèmes de Paul Eluard avec douze photos de nus, un poème de Cocteau et un dessin de Picasso. Pascale Picard, la conservatrice du musée Réattu, est catégorique, « sur les traces de Man Ray, le photographe arlésien ouvre là l’un des plus grands corpus de sa carrière qui le conduira à l’éloge du nu ». Suivront en effet « Née de la vague » en 1968, puis « Genèse » en 1973 qui accompagne des poèmes de Saint-John Perse. « En dépit de mes réserves de principe contre la photographie, j’ai été si enthousiasmé par cette extraordinaire, vraiment extraordinaire réalisation », écrit le prix Nobel de littérature à Gaston Gallimard, « que j’aie de tout cœur autorisé, et même encouragé, l’artiste à une publication de l’œuvre avec son choix épigraphique de citations d’Amers ».

La force de l’image, sa puissance esthétique ? Deux convictions que Lucien Clergue ne cesse de professer et de mettre en œuvre, de cliché en cliché… Demeure la question essentielle : comment les faire partager à un grand public ? La réponse lui est donnée en 1961, lorsqu’il est invité à exposer au musée d’Art moderne de New York par Edward Steichen, le directeur du département d’Art photographique. « Une révélation !

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Imaginez, traverser des salles où sont accrochées des photographies pour aller admirer Guernica de Picasso… Pour moi, c’est la consternation autant que la jubilation : une grande institution reconnaît le statut de la photographie en tant qu’authentique objet d’art ! ». De retour en terre arlésienne, il confie sa stupeur et son bonheur à Jean-Maurice Rouquette, un ancien copain de collège devenu conservateur au musée Réattu et lui propose d’ouvrir un département Photographie. Avec quoi, comment faire sans collection ? « C’est alors que j’écris à une quarantaine de photographes du monde entier que j’admirais pour leur demander de faire un don. Le premier à répondre fut Paul Strand. Le musée d’Arles devenait ainsi en 1965 le premier musée de France à ouvrir un département Photographie ! Aujourd’hui, la collection approche des cinq mille épreuves, dont d’exceptionnels Weston ». Mais aussi les tirages originaux de Clergue, portant au revers l’estampille du célèbre musée new-yorkais… A l’affiche de la première exposition organisée au Réattu, « dans une ambiance survoltée mais sans vrais moyens » ? Robert Doisneau, Cartier-Bresson, André Vigneau…
Le mouvement est lancé, Clergue voit encore plus loin, plus grand. « C’est au lendemain des événements de mai 68 que nous décidons de prendre le pouvoir culturel ! « Avec quelques amis, nous organisons en 1970 le Festival pluridisciplinaire de l’été où je tente timidement d’y introduire la photographie au côté des peintres et sculpteurs. Avec Michel Tournier, nous organisons ces fameuses soirées qui se tiennent désormais au Théâtre antique. C’est le triomphe, immédiat ». Qui ne se dément pas, 45 ans plus tard : les « Rencontres d’Arles » étaient nées. Forte de ses rencontres-débats, de sa soixantaine d’expositions organisées dans les lieux mythiques de la ville, l’édition 2014 espère bien encore accueillir pas moins de 100 000 visiteurs !

Dès lors, autour de la photographie et de l’engagement sans faille de

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue depuis plus de cinquante ans, la ville n’a de cesse d’asseoir son originalité et sa notoriété. Lors du vernissage de l’exceptionnelle exposition, « Les Clergue d’Arles », que le Réattu lui consacre jusqu’en janvier 2015 en l’honneur de son 80ème anniversaire, Hervé Schiavetti, le maire communiste, n’a pas manqué de le rappeler. « Sans le génie de Lucien Clergues, sa curiosité et son amour de l’image, il n’y aurait pas de Rencontres ni d’École nationale supérieure de la photographie, créée ici en 1982, qui forme les talents de demain » , soulignait à juste titre le premier édile. « Il a fait de notre commune une exception culturelle moderne et patrimoniale ». Et Pascale Picard, la conservatrice du Réattu de saluer « ce parcours formidable qui a permis de faire entrer à l’inventaire du patrimoine public une collection exceptionnelle ». Quatre vingt bonnes raisons pour tout amateur de la photographie, néophyte ou éclairé, pour tout amoureux de l’art et de la beauté, de faire escale à Arles. Yonnel Liégeois

« Les Clergue d’Arles »

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Au musée Réattu jusqu’en janvier 2015. Outre les 360 photographies, héliogravures et documents que Lucien Clergue a légués au musée, une fantastique exposition où le visiteur croisera aussi les plus grands noms de la photographie mondiale, d’hier à aujourd’hui. Avec un superbe ouvrage-catalogue, au titre éponyme, qui fera date (Gallimard, 200 p. et 200 photographies, 35€).

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Festivals, Rencontres

Guilluy et sa France périphérique

Passant quelques jours en Bretagne et privé d’Internet (et de téléphone) par ces fameuses zones blanches dont la péninsule regorge, quoi de plus normal que d’y lire « La France périphérique« … Un ouvrage dont Marianne nous faisait l’éloge en septembre et que Laurent Joffrin dans un édito de Libération recommandait à « toute la gauche » de « lire d’urgence ». Sous-titré « Comment on a sacrifié les classes populaires », sa thèse principale est que le vrai peuple de France n’occupe plus les grandes villes ni leurs banlieues. Désormais relégué dans des zones périphériques et rurales, il est devenu invisible. Et délaissé par la gauche, il est aujourd’hui tenté par l’extrême droite.

PérifQuitte à passer pour archaïque et dominé par un affreux et durable surmoi marxiste, relevons tout d’abord que cette « géographie de la misère » que nous propose le géographe Christophe Guilluy relève aussi d’une insondable « misère de la géographie ». La critique des inégalités, fussent-elles de territoires, doit en effet, pour être rigoureuse, s’appuyer sur la définition de catégories sociales pertinentes susceptibles d’asseoir ses démonstrations. Certes, Christophe Guilluy nous propose une nouvelle classification. Fondée sur la distinction entre ceux qui profitent de la mondialisation et ceux qui en sont les victimes, elle n’en débouche pas moins sur des ensembles bien flous. D’un côté, les habitants des métropoles, tous les habitants des métropoles ; de l’autre, tous les autres… Le premier ensemble, celui des profiteurs, est certes subdivisé en trois groupes apparemment distincts mais en fait complices : les élites dirigeantes, les « bobos » et les immigrés des banlieues… Quant au second, celui des victimes, il est composé de ce que l’auteur appelle les « nouvelles classes populaires ». Soit, pêle-mêle, les ouvriers et les employés, les petits paysans et les petits indépendants, les petits patrons et les petits fonctionnaires, les chômeurs et les retraités…

Sans rire, on dirait du Zemmour. La comparaison avec « Le suicide français » s’impose d’ailleurs d’autant plus que l’opposition spatiale entre le centre et la périphérie se double aussi chez Guilluy de ce qu’il faut bien appeler une opposition ethnique. Si les « profiteurs » partagent un mode de vie « hors sol » les « victimes » ont en commun d’être des Français, des vrais, qui se ré-enracinent pour ne pas « devenir minoritaires » face à la montée de l’islam… Toute description des divisions sociales – on le sait là aussi depuis Marx – engage toujours une orientation vers l’action, autrement dit une politique. La France périphérique n’échappe pas à la règle. Son auteur juge ainsi obsolète l’opposition entre la gauche et la droite, toutes deux aux mains d’une même élite qui entend promouvoir la « mixité » et le « multiculturalisme » au détriment du « modèle républicain ». Zemmour, vous dis-je…

Le problème est que « La France périphérique », censée nous apprendre pourquoi le Front National prospère, contribue assez largement, selon nous, à sa prospérité. Ce qui n’est pas sans soulever des questions quant à l’accueil que certains, à gauche, ont réservé à l’ouvrage. Comme si le projet d’unir toutes les victimes d’une exploitation, qu’elle qu’en soit la forme et quelle que soit la couleur de la peau ou la religion de ceux qui la subissent, était définitivement passé de mode. Et comme si on pouvait espérer endiguer la montée du FN en partageant, ne serait-ce que pour une part, sa vision du monde et ses catégories… Jean-François Jousselin

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Quand chanter rime avec convivialité

Le 15 novembre, rue Pajol, la chanson sera à l’honneur sur les planches de l’Auberge de jeunesse du 18ème arrondissement de Paris. Sous l’égide du GIPAA* et de la CNL*, un groupe de chanteurs fait son récital sur le thème de « La ville en chanson ». Comme chaque année, un spectacle de qualité dans une ambiance conviviale.

 

 

Tout commence en 2008 dans une brasserie du quartier de la Chapelle, cette année-là où le GIPAA organise son premier spectacle dans la tradition des cafés 11254798946_08dc71c1d6_qthéâtres. Concert puis restauration sur place. Véronique Besançon présente son tour de chant, composé pour l’essentiel de ses propres créations. Une première qui enchante le public et les militants de l’association, à tel point qu’une évidence s’impose immédiatement : Il faut récidiver, monter un autre spectacle !

Tout s’enclenche alors rapidement. Une association de quartier, proche de la Porte de la Chapelle, prête sa salle pour accueillir le concert suivant. D’autres amoureux de la chanson française se proposent d’accompagner Véronique, les militants de la CNL popularisent l’initiative. Depuis lors, chaque année des spectacles sont présentés aux adhérents du GIPAA et aux habitants du quartier. Des concerts à thème où une douzaine de chanteuses, chanteurs et musiciens, interprètent leurs morceaux favoris. Ainsi se succèdent, au fil des représentations, les soirées consacrées à la Commune de Paris, à Brassens et Ferrat, à la chanson contestataire autant qu’à la chanson humoristique. Il suffit de faire défiler la liste des thèmes proposés pour comprendre qu’une certaine sensibilité sociale se dégage du groupe. « Dans le sigle GIPAA, c’est le « P » de progressiste qui m’importe le plus », affirme Dominique Gueury. Quant à Sabine Belloc, elle avoue y retrouver surtout « une utopie de jeunesse ».
Pour autant, les liens qui unissent le groupe ne reposent pas sur une action politique à proprement parler. Ils se sont rencontrés, soit par la participation à des activités culturelles du GIPAA, soit par relations amicales. Il s’agit avant tout de développer le sens du partage. Des non ou mal voyants sont accompagnés par des voyants pour faciliter l’accès à un certain nombre de loisirs. La dimension humaine prime donc 15503732059_178cf2f232_qpour tous. D’abord entre les artistes. Les répétitions sont toujours vécues comme un moment fraternel. D’ailleurs, la plupart se côtoie en dehors de la préparation des spectacles. Ensuite, entre la troupe et le public. Les représentations sont systématiquement suivies par un repas. Spectacle et dîner forment un tout indissociable. Tous s’accordent à dire que la convivialité est déterminante dans leur engagement. Christophe Menez y voit même un sujet de réconfort personnel. « La montée de l’individualisme, des idées d’exclusion, du racisme est effrayante. C’est rassurant de constater qu’il existe encore des lieux ou la fraternité est bien réelle. »

Alors donc, avec le GIPAA et la CNL, côté cour et côté jardin, public ou accros du micro, tous chantent pour mettre en mots et musique une certaine idée des relations humaines. Ce qui ne conduit pas à mettre au second plan la qualité des prestations des uns et des autres. Bien au contraire. Si les interprètes se produisent bénévolement, ils se comportent en professionnels. Aux côtés de ceux qui se produisent toujours en « amateur », d’aucuns ont une solide expérience. Sabine Belloc fut intermittente du spectacle pendant dix ans, elle a présenté des spectacles consacrés notamment à Bobby Lapointe. Philippe Hutet a fait partie d’une troupe de théâtre et chanté du Boris Vian en public. Christophe Menez a enregistré un disque 11254482635_3f0a8297d2_qreprenant des titres de Brel et Ferrat, entre autres. Dominique Gueury vit de son art, actuellement elle présente son tour de chant à Paris. Toutes et tous ont la volonté, et le talent, de présenter un spectacle de haute qualité.
En 2013, à la sortie de la représentation dédiée à la chanson humoristique, le public se réjouissait d’avoir assisté à un très beau spectacle avec vidéos projetées sur grand écran. Tout comme les pros d’ailleurs puisque, pour la première fois, le théâtre de la Reine Blanche accueillait la troupe. Cette année, c’est sur la toute nouvelle et très belle scène des Auberges de Jeunesse qu’elle pose micros, voix et instruments. L’établissement disposant d’un restaurant à quelques pas de la salle, le passage de la première à la deuxième partie des réjouissances devient à son tour une partie de plaisirs ! Ambiance festive garantie, pour le plus grand bonheur de tous. Philippe Gitton

*Le Groupement pour une information progressiste des aveugles et amblyopes, GIPAA.
*La Confédération nationale du logement, CNL. Il s’agit de l’amicale des locataires d’une cité de la rue Raymond Queneau, proche de la Porte de la Chapelle. C’est là que se situe la salle où furent donnés les premiers concerts.
Le spectacle a lieu à partir de 16h. Salle de spectacle de l’Auberge de Jeunesse de Paris, 20 Esplanade Nathalie Sarraute, 75018 Paris. Une participation de 5 € est demandée pour couvrir les frais de location.

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson

L’hebdo « Le un » prend langue !

Original magazine dans le paysage éditorial français, « Le un » est le seul journal qui ne se feuillette pas mais se déplie ! Une nouvelle expérience de presse, radicalement différente, qui fait mouche chaque semaine. Le dossier du jour : le Français a-t-il avalé sa langue ?

 

 

Pour sa dernière livraison, l’hebdomadaire « Le un » a tourné trois fois sa langue en son palais avant de coucher son propos sur le papier. Trois temps, et trois mouvements : le temps de l’émotion, le temps de la réflexion, le temps de l’évasion… UNLa romancière canadienne Nancy Huston, anglophone de naissance et francophile pour études universitaires, ouvre le bal. « Les Français « parlent comme un livre » et, des années durant, j’ai été portée, transportée par leur passion du verbe », confesse-t-elle, « aujourd’hui leur prolixité m’épuise » ! Le ton est donné, le dossier de la semaine « Le Français a-t-il avalé sa langue ? » ne laissera personne indifférent. A découvrir très vite, avant qu’il ne soit trop tard, mercredi prochain ce sera déjà un nouveau numéro qui sera en vente dans tous les kiosques…
Ce curieux journal, qui n’a rien d’un magazine et vit sans publicité, lancé il y a à peine une année, s’est constitué un public fidèle. Grâce à une communication promotionnelle sans faille et efficace. Une belle leçon d’inventivité qui devrait donner des idées à tous ceux qui se prétendent patrons de presse ou qui ambitionnent de le rester, même porteurs de ligne éditoriale plus affirmée, fusse-t-elle même à prétention radicale comme on dit.

A d’aucuns, ce numéro agréablement érudit paraitra peut-être parfois irritant mais, professeurau final, il est tonique, revivifiant et bien stimulant. Il rebat les cartes et nous éloigne des idées reçues comme évidentes : en matière de langue, de la place du français, de la correspondance qu’il entretient avec les autres langues, y comprise l’anglaise ! Une approche chorale avec moult signatures, dont un très instructif et malicieux article de Bernard Cerquiglini, l’actuel recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie.
« Le Un » ? Un bel objet, de compréhension et de réflexion, au service de la défense de toutes les langues. Osons parodier le sanguinaire Mao : Que mille langues s’épanouissent ! Jean-Pierre Burdin

A signaler, sur la toile, la création conjointe par les syndicats québécois et français, FTQ et CGT, du site « Langue du travail, au service de la francophonie syndicale internationale ».

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

La scène sur tous les fronts

Du « Capital » de Marx à l’évocation de la grande guerre 14-18, la scène fait front ! De l’écriture sulfureuse de l’uruguayen Calderón à des spectacles plus intimistes, de l’improbable ascension d’un silencieux encordé à la mystique intérieure de Claude Régy, subversion et méditation se donnent à voir et à entendre.

 

 

 

Attablés autour d’un plat de lentilles et de quelques litres de gros rouge au club des Amis du Peuple, ils parlent et débattent. De la vie en cours, de la révolution en marche surtout… Une brochette de grosses têtes pensantes, au temps de leur jeunesse houleuse et fêtarde, qui rêvent d’en découdre avec le pouvoir en place en cette année 1848 : Armand Barbès, Louis Blanc, Auguste Blanqui, François-Vincent Raspail et l’ouvrier Albert fomentent leur coup d’état ! Et dans les coulisses, Marx, son Capital et son singe… Point de romantisme à l’horizon, nous prévient Sylvain Creuzevault, l’auteur et metteur en scène de ce brûlot revisitant l’œuvre majeure du philosophe allemand, « l’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier des tyrans aura été pendu avec les tripes du dernier prêtre » !
capitalSur le plateau en dispositif bi-frontal, il est peu de dire que le foutoir règne, un désordre aussi comparable à celui qui agite les esprits… D’autant qu’au côté de Marx, et de ses écrits, sont conviées quelques autres jolies plumes, Benjamin, Debord, Foucault, Lacan, au spectateur de retrouver qui a dit quoi au détour d’une vive polémique sur l’enjeu de la monnaie, entre valeur d’usage et valeur d’échange ! On l’aura compris, si la parole est souvent vaine dans ces propos échangés et souvent improvisés entre deux citations, elle peut être aussi subversive lorsqu’on en dépasse le sens premier pour approfondir le sujet : quel enjeu éthique et moral à l’engagement politique ? Un spectacle jouissif, en dépit de son propos fourre-tout et de ses longueurs, surtout quelques superbes numéros d’acteurs fort convaincants.

A la révolution des planches conduite par Creuzevault, répond le silence imposé par Claude Régy en son for « Intérieur », inspiré de Maurice Maeterlinck et créé à l’origine en 1985. Un texte et une mise en scène flamboyants dans cette mise à nu de la mort s’avançant sur un plateau de sable blanc et dans des lumières tamisées où le clair-obscur nous plonge entre lune et soleil au cœur même de la conscience humaine…
« Le directeur du théâtre de Shizuoka avait vu plusieurs de mes spectacles, il avait invité « Ode maritime » au Japon et c’est pendant que l’on jouait ce poème de Pessoa qu’il m’a demandé si j’accepterais de faire une création en langue japonaise avec sa troupe », précise le metteur en scène. « Le sujet même d’« Intérieur », son thème central, est la mort. Et dans tous les nô, la mort est un élément extrêmement présent : l’échange entre le monde des morts et le monde des vivants se fait de manière très fluide. Ce sont ces correspondances, formelles ou thématiques, avec le théâtre japonais qui m’ont amené à faire ce choix ».
intérieurÉconomie de mots et de gestes, épure de la parole et du mouvement, Claude Régy conduit sa troupe de comédiens japonais au sommet de leur art. Entre jour et nuit, ombres et lumières, du plateau à la salle nous assistons à ce qui relève de la magie ou du miracle du Verbe : le passage illuminé du sens profond d’une œuvre, sans fioriture ni machinerie sophistiquée qui masquent en d’autres lieux le vide du propos. Dans l’intime, le secret des consciences, se noue le dialogue entre la vie et la mort d’une fulgurante beauté. Claude Régy est un maître, orfèvre de l’espace scénique pour se rendre d’un point l’autre avec infime délicatesse et poésie. Avec lui, comme toujours, tout se joue à l’intérieur, de l’acteur comme du spectateur. Affirmer la beauté d’un tel spectacle relève d’une expression galvaudée, d’autant qu’il s’agit plus ici d’une authentique méditation : sépulcrale, lumineuse, bouleversante.

Et le silence s’impose encore en compagnie de Christine Citti qui nous l’affirme, « Je ne serai plus jamais vieille » ! Un spectacle déroutant, une parole forte, celle d’une femme harcelée au quotidien par son époux… Un magnifique texte de Fabienne Perineau, tout de violence contenue, pour faire émerger la parole et les souffrances cachées que subissent ces femmes dans vieillel’intimité même de leur couple. La mise en scène minimaliste de Jean-Louis Martinelli, l’ancien directeur des Amandiers de Nanterre, un fauteuil-un corps-une voix, éclaire avec justesse ce visage prisonnier de son propre calvaire, complice de son enfermement par peur des représailles et du qu’en dira-t-on, jusqu’au jour où la libération viendra de qui l’on ne l’attend pas… Comme avec Régy, la beauté nue sur le plateau par la force d’une parole subtilement incarnée !
Un silence encore plus fort, seule la musique livre sa partition, quand Fragan Gehlker fait « Le vide » autour de lui, accroché à sa seule corde qu’il n’a de cesse de remonter et de lâcher quinze mètres plus haut… Une heure durant, un exercice envoûtant, spectacle ou performance, où se noue et dénoue sous nos yeux le « mythe de Sisyphe » : une poétique de la corde, tension et répétition, une philosophie du temps qui passe et se la joue pour l’éternité, qui déjoue surtout la résistance physique au sens premier du terme, une quête initiatique de l’existence sans cesse à braver l’échec dans le vertige des hauteurs. Une musique du corps que l’on associera avec hardiesse à la silhouette longiligne et fragile de Barbara à son piano. Un même recueillement, une même concentration pour les deux artistes pétris d’incertitudes et de convictions : sans cesse agripper le filin pour l’un, sans cesse enlacer son public pour l’autre dans sa « plus belle histoire d’amour » ! C’est ce que nous propose la troupe du Français dans ce sublime « Cabaret Barbara » orchestré par Béatrice Agenin.

Quand la musique se tait, celle du clairon, en même temps que le bruit du canon, alors commence le temps du souvenir et de la mémoire. « La grande boucherie », une trop lourde tragédie que d’aucuns préfèrent subvertir en comédie légère et sylvie-Gravagna1caustique… Tel est le pari osé, et gagné, de Sylvie Gravagna, alias « Victoire, la fille du soldat inconnu » sur les planches du Grand Parquet* ! Entre deux airs de Mireille et Jean Nohain, elle revisite en fait l’histoire de la libération des femmes entre les deux guerres, de sa naissance un 14 juillet 1916 jusqu’en cette année 1949 où elle s’attelle à la lecture du « Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Prolétaires, pétroleuses, suffragettes et résistantes de tout temps, les femmes incarnent la totale « Victoire » dans le regard de la comédienne : contre la haine et l’absurdité de la guerre, contre un pouvoir économico-politique avilissant et un machisme ambiant. Entre humour et tendresse, la mise en partition d’une épopée féminine qui n’en finit pas de s’écrire et de se chanter.
Un regard bien différent, sur cette époque qui court de 1915 à 1919, quand « Mon colonel » entame ses échanges épistolaires. Mises en espace par Laurent Claret, les lettres que son arrière grand-père, colonel à la retraite, reçut du lieutenant Bertrand mobilisé sur le front… Des missives révélatrices de l’état d’esprit d’une époque où succèdera bientôt au bruit des armes la guerre industrielle sur les ruines d’un monde en faillite. Une descente aux enfers pour un homme blessé, usé et meurtri qui pressent ce qu’il en adviendra trente ans plus tard, avec l’échec de la Société des Nations et l’humiliation infligée aux Allemands par les alliés. Un petit air de musique, une malle pour tout paquetage, une correspondance sans lumière d’espoir et lourde de mauvais présages joliment mise au pas en toute intimité.

Dans l’attente de la reprise en tournée de « Uruguay Trilogie », trois pièces de Gabriel Calderón mises en scène par Adel Hakim ( « Ore », « Ouz », Mi munequita »), le lecteur-spectateur pourra se délecter du hors-série que Frictions,l’excellente revue de notre confrère Jean-Pierre Han, par ailleurs rédacteur en chef du mensuel Les Lettres françaises, HS5-grand consacra à l’auteur uruguayen. « A travers la famille, Calderón aborde presque tous les termes de la globalisation », souligne Adel Hakim. « La violence, les guerres, le terrorisme, l’influence de la religion, la sexualité, le refoulement, l’angoisse de l’avenir et la hantise du passé… ». Une écriture totalement déjantée, subversive, explosive, démesurée, « un théâtre sud-américain qui fait souffler une tempête insolente sur la scène parisienne » aux dires de ses plus fins connaisseurs. En tout cas, un théâtre à découvrir au cœur même de ses outrances.
Une insolence aussi que ce combat de « Nègres » contre le monde blanc, tel était le projet iconoclaste de Jean Genet en son temps, le renversement des mondes et des couleurs par l’écriture scénique… La pièce n’a rien perdu de sa flamboyance sous les projecteurs, costumes et paillettes à profusion, Genet lui-même parlait de « clownerie » à propos de son œuvre. Une langue verte et fleurie, une langue réaliste et poétique, tout se mélange et son contraire sous la plume de Genet, le blanc et le noir, la révolte et la soumission, le stupre et la piété. Le beau et le laid, l’essentiel et l’accessoire, comme dans la mise en scène de Robert Wilson. Yonnel Liégeois

*Du 5 au 9/11, se tient au Grand Parquet « Les Hauts Parleurs, laboratoire vivant de la parole théâtrale », un temps fort dédié aux auteurs d’aujourd’hui. Autour de 40 auteurs et 50 artistes, se succéderont lectures-débats, tables rondes, cabarets d’écrivains et apéros impromptus. Entrée libre, dans la limite des places disponibles (réservation conseillée), hormis la soirée du 8/11 (6 €).

Du 15 au 22/11, la commune de Séné, dans le Golfe du Morbihan, met son Grain de Sel en organisant ses journées « Aux œuvres, citoyens ! ». Avec une grande journée de débats et réflexions, le 22/11, entre élus, citoyens et artistes.

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Rideau rouge