Jusqu’au 29/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le 11*Avignon et le Théâtre des Halles présentent respectivement L’art de perdre et Angela Davis. De l’exil algérien au sortir de la guerre d’indépendance à l’éveil des consciences au cœur des pires crimes raciaux au États-Unis, deux pièces superbes, poignantes. Entre espoir et tragédie, des paroles embuées d’humanité et de dignité.
Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre, petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines.
Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert ! Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse. Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, d’hier à aujourd’hui, quand la mémoire n’oublie rien mais que le silence masque tout.
Et c’est encore une histoire, celle du continent nord-américain, qui se révèle à travers la figure d’Angela Davis, une histoire des États-Unis. Seule en scène, avec sincérité et intensité, Astrid Bayiha se fait multiple pour narrer les combats d’hommes et femmes unis contre moult dérives et dangers qui persécutent et avilissent le peuple américain : la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale, le racisme mortifère du Ku-Klux-Klan… Mêlant musique, chansons et archives video, véritable acte artistique, le spectacle se refuse au discours militant pour mieux encore frapper les esprits : pas de langue de bois, les maux d’Angela Davis portés par les mots de Faustine Noguès et vivifiés par la mise en scène épurée de Paul Desveaux.
Rien de superflu sur le planches du Théâtre des Halles, les faits seulement d’une vie engagée qui conduira la femme éprise de justice et de liberté en prison : seize mois d’incarcération pour son engagement au côté des Black Panthers et du Parti communiste américain ! Déchirante et vivifiante tout à la fois, une histoire à laquelle Angela Davis, grande dame, n’a pas encore mis le point final. Pacifiste, féministe, elle élève toujours la voix contre toutes injustices sociales et exactions policières à l’encontre de la communauté noire. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 15/07, au gymnase Aubanel d’Avignon (84), Olivier Py propose Ma jeunesse exaltée. Une pièce-fleuve, dix heures avec entractes, des acteurs montés sur ressorts. Qui conjugue poétique, politique, religion avec une effervescence contagieuse.
En 1995, le public d’Avignon découvre un jeune metteur en scène à travers un marathon théâtral de vingt-quatre heures. La Servanted’Olivier Py pose les jalons d’une œuvre qu’il ne cesse de remettre sur le métier. Avec ses obsessions, ses passions, ses turbulences, ses provocations, ses cascades de paroles. La servante, c’est cette petite lumière au théâtre qui ne s’éteint jamais, sorte de luciole qui brille dans la nuit, même la plus noire. Au fronton de la scène de la Servante était écrite au néon cette phrase : « Ça ne finira jamais ». Un quart de siècle plus tard, une autre phrase, toujours écrite au néon, s’affiche : « Quelque chose vient ». Quoi ? Qu’est-ce qui vient ou, peut-être, qu’est-ce qui s’en va, si ce n’est cette Jeunesse exaltée, un chapitre de sa vie dont Olivier Py tournerait la page pour partir à l’aventure, ailleurs.
Derrière le rire, les piques et répliques acérées, cette profusion de mots à en avoir le tournis, ces boursouflures et ses pantalonnades, Arlequin, le double d’Olivier Py, se livre sans fard, rembobine l’histoire, la sienne, celle de son théâtre, celle du théâtre aussi. D’aucuns y verront là un geste d’une arrogance agaçante. Chez Py, il faut toujours chercher ce qui se cache derrière le masque : une lucidité féroce, une réflexion sur l’art de la scène, cette rencontre que l’on croyait éternelle entre le poème, le théâtre (Py conchie l’expression « spectacle vivant ») et le public. Il faut être deux pour danser le tango. Trois pour danser une valse à mille temps et se déjouer des contretemps. On se marche sur les pieds, qu’importe, on recommence. Py recommence.
Un hymne à la joie et aux statues déboulonnées
Il était une fois, son histoire, celle d’un jeune homme fou d’amour pour le théâtre. Arlequin, c’est son double, un double démultiplié à l’infini. Il traverse l’histoire du théâtre, il en est un personnage emblématique. Hier bouffon, aujourd’hui livreur de pizzas dans les faubourgs reculés de la ville. C’est là, sorte de no man’s land urbanistique de notre monde moderne, qu’Arlequin croise son mentor, Alcandre, jadis poète adulé, désormais tombé dans l’oubli et l’alcool. Alcandre, dévoré d’amour pour Arlequin, voit en lui le seul être capable de rouler dans la farine l’Église, la politique et le capitalisme, une trinité qui n’a rien de divin personnifiée par un évêque, un ministre de la Culture et un patron, les uns plus cyniques que les autres. L’un capable de soulever sa soutane aussi prestement que les deux autres de retourner leur veste. Ils ont le pouvoir, de faire et de défaire, de nuire aussi.
Arlequin et une jeune troupe de théâtre (celle qui était déjà dans la Servante) vont imaginer des canulars, histoire de piéger ce trio, le premier étant l’apparition d’un inédit de Rimbaud. Désormais, tout s’achète, tout se vend. Y a pas de petits profits. Arlequin fait monter les enchères. Après le faux Rimbaud, il y aura le faux miracle, la fausse mort. Les puissants tomberont à chaque fois dans le panneau et même si on sait, au fond de nous, que tout ça n’est qu’une illusion, que lorsqu’on quittera le théâtre, évêques, ministres et capitalistes seront toujours en poste, pendant quelques heures, on se sera ri d’eux, sans limites, sans complexes. Le théâtre de Py tient du théâtre de tréteaux, du music-hall, de la fête foraine où l’on peut déboulonner les statues. C’est peu et c’est beaucoup.
Sur le vaste plateau du gymnase Aubanel, on retrouve le même décor que pour la Servante, de grands panneaux de bois qui vont glisser, bouger à foison, se déboîter pour délimiter les espaces de jeu successifs et des pans de rideaux qui déroulent d’incroyables motifs bigarrés. À jardin, deux musiciens dans une fosse virtuelle, Antoni Sykopoulos au piano et Julien Jolly à la batterie et autres percussions. Bertrand de Rouffignac campe un Arlequin monté sur ressorts, exalté (c’est peu de le dire), pirouettant, dansant, chantant. À ses côtés, Xavier Gallais est un Alcandre troublant, complexe dont les tirades sont saluées par les applaudissements de la salle. Le triumvirat cocasse et outrancier jusqu’à la lie est joué par Olivier Balazuc (l’évêque), Flannan Obé (le ministre de la Culture) et Damien Bigourdan (le PDG). Émilien Diard-Detoeuf, Geert Van Herwijnen, Eva Rami et Pauline Deshons forment la jeune troupe de théâtre idéaliste. Enfin, Céline Chéenne, qui était déjà de la Servante, incarne tour à tour sœur Victoire, une nonne quasi mystique totalement perchée qui se métamorphose en une tragédienne old school, mais si craquante…
C’est un hymne à la joie, avec ses scories, ses fulgurances, ses tunnels (la deuxième partie est peut-être de trop), un voyage au cœur du théâtre, du poème, un spectacle où l’on nous distribue des psaumes et un manifeste révolutionnaire. Certains signent des pactes avec le diable, Py a signé un pacte avec le théâtre. Marie-José Sirach
Jusqu’au 15/07 au gymnase Aubanel. Du 11 au 19/11/23 aux Amandiers de Nanterre. Les 25 et 26/11/23 au TNP de Villeurbanne.
Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon (84), Denis Laujol met en scène Le champ de bataille. L’adaptation du roman de Jérôme Collin, magistralement interprété par Thierry Hellin. Les tribulations d’un père en rupture de ban avec sa maisonnée, surtout une réflexion acerbe sur les travers d’une société à la dérive.
Une première au théâtre, le Belge ose tout, il ne recule devant aucune audace : dans la fière et digne descendance des artistes et plumitifs surréalistes ou anarchistes, de nos jours Par Jupiter à la radio et Jean-Pierre Verheggen à l’écriture, c’est d’abord par cette disposition d’esprit et non par l’accent qu’il se distingue du Français. La preuve avec ce Champ de bataille créé au Théâtre de Poche de Bruxelles, aujourd’hui en terre avignonnaise : le cabinet d’aisances comme unité de lieu ! Assis sur la cuvette, tel un roi déchu sur son trône, l’homme soliloque : sur sa progéniture, sa femme, l’école, le boulot, la société en général… Les toilettes ? Son refuge, son havre de paix, il est peu commun de squatter le petit coin en quête de calme, de sérénité et tranquillité retrouvées.
Dérouté par son ado de fils, plongé en pleine crise conjugale, ce père des temps modernes est lassé d’entendre les portes claquer, son gamin jurer comme un charretier ou s’exprimer qu’en banales onomatopées, sa compagne le rabrouer à longueur de journée… Dure la crise d’identité, la crise de paternité quand un beau jour le fils devenu grand vous déclare que vous n’êtes plus son héros d’enfance, que vous n’êtes plus à la hauteur : juste un mec embourgeoisé, engoncé dans le train-train quotidien « avec son petit chapeau, son petit manteau, sa petite auto » comme le chantait Brel, un célèbre compère belge ! Ici, en terre wallonne comme en France, on ne rêve plus trop. Ils ont tué Jaurès, mon brave Monsieur, entre coups de chaleur et coups de pompe aux utopies, le spectacle d’une société en déliquescence ne fait plus fantasmer les nouvelles générations.
Alors, solitaire sur sa cuvette, ce père en perte de repères fait un constat amer : ses révoltes, rebellions et ambitions, il les a bien enterrées, noyées à coups de soumission et de démission face aux impératifs du quotidien : un foyer, un métier, une maison, des enfants… Un homme perdu, défait, morne plaine et triste champ de bataille. Résigné, feuilletant les brochures qui s’accumulent à ses pieds, il lui reste juste à consulter sa psy, écouter les trains siffler, songer aux voyages qu’il n’a pas fait. Faut-il se condamner à tirer la chasse définitivement sur ses désirs et ses rêves, le feu ne peut-il donc jamais rejaillir du volcan que l’on croit trop vieux ?
Perdu assurément, dépassé certainement, fragile et tendre tout à la fois, ce père-là nous touche. Si proche, si près de chacune, chacun d’entre nous vraiment… Plus vrai que nature, Thierry Hellin épouse une génération, lui donne figure et existence. Les mots de Jérôme Collin sonnent juste, la faillite d’une société et d’un système scolaire qui broient plus qu’ils n’instruisent, qui avilissent plus qu’ils ne libèrent. Sobre et colorée, la mise en scène de Denis Laujol se joue de l’immobilité pour nous embarquer dans un étonnant voyage intérieur. D’un personnage l’autre, de sa psy au directeur de l’école de son fils, Thierry Hellin les incarne à tour de rôle avec délicatesse, finesse et humour. La vie, notre vie avec ses hauts et ses bas, avec ses doutes et remises en cause, le poids des échecs mais aussi les fragrances d’espoir.
Entre cris et délires, pleurs et rires, Hellin est des nôtres. Allez viens, bouge tes fesses, tu n’es pas tout seul, quitte ton cabinet ! La vie renaît en attendant que ta fille, la petite dernière, à son tour… Pas de tram 33 en Avignon ? Qu’importe, sur le coup de midi allez-y donc tous, empruntez le boulevard Raspail et faites halte à hauteur du 11. Au sortir du théâtre, vous irez manger des frites chez Eugène ! Yonnel Liégeois
Jusqu’au 26/07, au théâtre Artéphile en Avignon (84), se donne Le cas Lucia J. [un feu dans sa tête]. Un texte d’Eugène Durif, mis en scène par Éric Lacascade et prodigieusement interprété par Karelle Prugnaud ! Le tragique destin de Lucia Joyce, la fille du célèbre écrivain James Joyce, internée durant la plus grande partie de sa vie.
Sans producteur principal important, pris en charge par les compagnies respectives d’Éric Lacascade et d’Eugène Durif avec Karelle Prugnaud (L’envers du décor), avec l’aide de quelques fidèles (la Rose des Vents de Villeneuve d’Ascq, la Scène nationale de Dieppe), Le cas Lucie J. (un feu dans la tête)a vu le jour non sans difficultés pour se donner aujourd’hui àl’Artéphilelors du festival d’Avignon… L’auteur, Eugène Durif, est hanté par la double figure de Lucia Joyce et de son père. Voilà plusieurs années déjà qu’il tourne autour d’elles au point qu’entre deux conférences sur le sujet, il a entrepris d’écrire à la fois une pièce de théâtre et un roman sur la question, ce que voyant France Culture lui a confié un cycle de 5 émissions – un véritable feuilleton – pour décrire le destin de la jeune femme (ce sera donc un troisième type d’écriture que Durif devra trouver et mettre en œuvre). Qui était cette Lucia Joyce née en 1907 à Trieste et disparue en 1982 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Andrew’s à Northampton ?
Le titre du spectacle a le mérite de poser clairement les termes de la question : Le cas de Lucia J. (Un feu dans la tête). À voir le déroulé de la vie de Lucia J., on peut effectivement parler de « cas » avec l’image du « feu dans sa tête », allusion au fait qu’elle passa la plus grande partie de sa vie, dès les années 30, d’un hôpital psychiatrique (à Zürich) à un autre (Saint-Andrew’s) avec une halte à Ivry où mourut Artaud en 1948… Feu dans sa tête, mais sans doute aussi feu dans son corps, ce que Karelle Prugnaud exprime sur scène avec une belle fureur toujours maîtrisée. Feu dans le corps, puisque Lucia J. commença son parcours artistique par la danse. « Avant que tout s’arrête, je danse des journées entières, pendant plusieurs années. Mes parents suivent cela de près, ils ne me quittent presque jamais. Quand je suis allée faire un stage à Salzbourg, à l’école d’Isadora Duncan, dirigée en fait par sa sœur, ils sont venus en vacances tout près »… Promise à un bel avenir, après avoir côtoyé Jacques Delcroze, Raymond Duncan (le frère d’Isadora), Madame Egorova, pédagogue des ballets russes, qui fut également le professeur de Zelda Fitzgerald qu’elle croisa, elle s’arrête brusquement à l’âge de 22 ans.
Elle écrit, dessine (Calder fut un temps son professeur de dessin), fréquente Samuel Beckett qui est alors le secrétaire de son père, mais refuse de s’engager plus avant comme elle le désire… et commence à connaître ses premiers troubles psychiatriques. Elle est soignée par Jung avant d’être internée. Le moins que l’on puisse dire est que sa relation avec son père, James, est trouble et complexe, ce dernier pensant simplement que sa fille retrouverait la raison dès qu’il aurait terminé l’écriture de son Finnegans wake entamée en 1923, et achevée seulement quinze ans plus tard ! Un temps largement suffisant pour que Lucia recouvre la santé, elle qui se confond parfois avec l’héroïne du livre, Anna Livia Plurabella, au cœur de toutes les langues inextricablement mêlées. Durif fera dire à Lucia – car c’est elle qui parle dans son texte, ce qui donne à l’ensemble une tonalité singulière – « je déteste cette anna livia plurabella, elle m’a volé ma vie, volé à toi/Anna Livia Plurabella »… Où sommes-nous ? Dans quelles pages de quel livre ? Celui de la vie enserrée dans une camisole de force ?
L’écriture de Durif est superbe, la forme séquencée épousant le rythme de la pensée malade, en perpétuelle mouvance et agitation, de Lucia : « Ça crie dans ma bouche, ça crie dans ma tête, tous leurs mots qui me déchirent l’intérieur, vous voulez que je gueule encore pour que vous les entendiez mieux ? » Sur le plateau rendu à l’état brut par Magali Murbach, Karelle Prugnaud cisèle les cris de Lucia ; elle le fait avec une rare détermination, entre grâce et violence. Sa troublante beauté fascine en ce qu’elle recèle de dangerosité, celle de la folie. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu’il lui demande. Lui, tout comme Durif qui finira par apparaître physiquement, rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. Jean-Pierre Han
Frictions, carnet n°6
LE CAS LUCIA J. tourne, comme une fiction et de façon très libre, autour de l’étrange relation entre l’écrivain James Joyce et sa fille Lucia. Eugène Durif est l’un des écrivains les plus captivants de notre univers littéraire et dramatique. Auteur de théâtre, il a été mis en scène par Alain Françon, Jean-Louis Hourdin, Patrick Pineau, Anne Torrès, Karelle Prugnaud, Éric Lacascade…
Poète, romancier, nouvelliste, essayiste, journaliste, Eugène Durif ne cesse d’expérimenter toutes les formes d’écriture. Le Carnet n°6 (88 p., 8€) propose le texte intégral de la pièce. Il est accompagné d’un superbe portofolio, signé du photographe Michel Cavalca et réalisé par la comédienne Karelle Prugnaud (disponible en librairie sur commande ou sur le site de Frictions).
Pour quiconque apprécie sa sensibilité d’écriture ou souhaite découvrir l’univers de la romancière, Annie Ernaux s’affiche dans les rues d’Avignon. Au théâtre de la Reine blanche, ainsi qu’à celui des Halles… Marianne Basler et Romane Bohringer : deux grandes interprètes au service d’une grande plume.
Annie Ernaux adresse une lettre à sa sœur morte deux ans avant sa naissance. Cette sœur dont elle découvre l’existence en entendant une conversation de sa mère. Les paroles « elle était plus gentille que celle-là » se gravent dans sa mémoire. Elle, l’enfant vivant, se construira contre elle, entre réel et imaginaire, au gré des objets, photos, paroles échappées. Annie Ernaux interroge le pourquoi du silence et son désir d’adresser cette lettre. Marianne Basler est cette voix, précise et douloureuse, attentive et consolante.
Sur la scène de la Reine blanche, Marianne Basler s’empare de L’autre fille, le superbe texte d’Annie Ernaux : au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance, « plus gentille que celle-là » aux dires de sa mère ! Des paroles fortes et lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante… La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Co-mis en scène avec Jean-Philippe Puymartin, un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Une interprétation unanimement saluée par la critique… Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue !
C’est au Théâtre des Halles que Romane Bohringer fait siens les mots d’Annie Ernaux, pour donner à entendre L’occupation, un autre texte finement ciselé de la grande romancière. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. La comédienne avoue avoir été impressionnée par cette « écriture flamboyante qui dit « je » mais parle de nous tous. Une langue magnifique qui m’accompagne, me grandit et m’a rendue à moi-même ». Seule en scène, la parole d’Ernaux juste entrecoupée par les séquences musicales de Christophe « Disco » Minck, Romane Bohringer joue de toutes les émotions, du visage-de la voix-du corps, pour exprimer la palette de sentiments et de réactions que lui inspire cette rupture prétendument assumée. Plus son ancien amant fait secret de sa nouvelle vie, plus elle devient irascible et violente à l’évocation de cette supposée rivale. Une étrange plongée, au mitan de l’humour et de l’effroi, entre ce que chacun croit être et ce qu’il peut devenir au gré des événements. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 15 juillet, dans la cour d’Honneur du palais des Papes d’Avignon, le prolifique metteur en scène et cinéaste russe Kirill Serebrennikov propose le Moine noir, une pièce adaptée d’une nouvelle fantastique d’Anton Tchekhov. Rencontre
Casquette vissée sur la tête, lunettes à grosse monture transparente, stature imposante, Kirill Serebrennikov ne passe pas inaperçu. Dans tous les sens du terme. Il a quitté Moscou en mars pour s’installer en Allemagne. La guerre en Ukraine, la répression à l’égard de toute contestation en Russie auront eu raison de son engagement artistique. Nommé en 2012 directeur du Centre Gogol de Moscou, Serebrennikov transforme ce lieu alors en déshérence en épicentre d’un théâtre libre, contestataire, renouvelant totalement le répertoire, le public et l’esthétique. Ses mises en scène sentent le soufre et s’il monte une pièce du répertoire russe, c’est pour la dynamiter et montrer sa puissance de subversion. Les autorités l’ont dans le collimateur et sortent du chapeau une accusation de détournement de fonds qui lui vaudra d’être arrêté et assigné à résidence.
En 2018, lors de la conférence de presse de Leto, à Cannes, l’équipe du film avait laissé une chaise vide pour rappeler l’absence de Serebrennikov. En 2019, sa pièce Outside s’est jouée au Festival d’Avignon, en son absence, le metteur en scène ne pouvant quitter la capitale russe. Au Festival de Cannes, cette année, son film la Femme de Tchaïkovski était en compétition officielle. À l’issue de la projection, il prend la parole : « Merci beaucoup d’être avec nous en ce moment difficile de notre vie, Non à la guerre ». Pendant la conférence de presse qui s’ensuit, on le questionne sur le boycott des artistes et de la culture russes. « Dans ces moments difficiles, c’est l’art, la musique, le cinéma, le théâtre qui permettent aux gens de se sentir vivants », répond-il. Des propos qui ne convainquent pas tout le monde… Un article de notre consœur Marie-José Sirach, envoyée spéciale du quotidien L’Humanité
Marie-José Sirach – C’est la quatrième fois que vous venez présenter un spectacle au Festival d’Avignon. Cette fois-ci, vous êtes invité dans la cour d’Honneur, un espace particulier où vous mettez en scène le Moine noir de Tchekhov. Cela vous a-t-il obligé à revoir la scénographie du spectacle ?
Kirill Serebrennikov – Notre scénographie est assez simple, même balayée par le mistral ! Je suis curieux de voir ce que ça va pouvoir provoquer. Le palais des Papes est une sorte de loupe, de miroir grossissant où chaque spectateur vous scrute. Mais ce qu’ils vont découvrir n’a rien à voir avec la version que j’ai créée à Hambourg (au printemps dernier – NDLR). Ce sera un tout autre spectacle.
M-J.S. – Dans le Moine noir, il est question de tenter d’approcher la vérité selon plusieurs points de vue. Dans votre dernier film, la Femme de Tchaïkovski, il s’agit du mensonge. Vérité et mensonge…
K.S. – J’aime tellement cette idée formidable que je n’ai pas envie de la commenter ! Le Moine noir, c’est effectivement la quête de la vérité, sa complexité et l’impossibilité de la trouver. Dans le film, il s’agissait du mensonge qui règne, qui dirige chaque personnage et tente d’étouffer la vérité.
M-J.S. – Peut-on y voir une métaphore de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui ?
K.S. – Dans mon travail, je ne pars pas d’une idée autour de laquelle je broderais un spectacle. En général, je pars de mes souvenirs, de mes premières émotions et j’essaie de les assembler. Parfois, j’oublie des fragments. Ces lacunes, j’essaie de les colorer. Je suis traversé d’émotions et, de là, jaillissent des images qui créent cette structure bizarre qu’est un spectacle ou un film, et les gens y voient le reflet de leurs sentiments.
M-J.S. – Vous obtenez l’autorisation de quitter la Russie pour créer votre spectacle en Allemagne et décidez de ne pas retourner dans votre pays. Qu’est-ce qui a provoqué cet exil ? La guerre contre l’Ukraine ? Vos conditions de vie à Moscou ?
K.S. – C’était difficile d’être là-bas, parce que c’était la guerre. On éprouvait un sentiment de violence diffus partout. Je ne sais pas comment me comporter, comment vivre à l’intérieur d’un pays qui a déclenché une telle guerre. Aujourd’hui, on est les représentants d’un pays belligérant qui rase des maisons, des villages, des villes, tue des civils. C’est une tragédie pour nous tous. Tu crois comprendre et tu ne comprends rien. Je m’informe tous les jours sur ce qui se passe, mais tu es incapable de réaliser comment tout ça est possible. Je ne peux justifier cette violence d’État, ni me résoudre à tuer quelqu’un pour des raisons géostratégiques. Je serais mort à l’intérieur si j’étais revenu en Russie.
M-J.S. – On vous a reproché de ne pas avoir pris parti assez vite, d’être resté en retrait, à la suite de l’invasion de l’Ukraine…
K.S. – J’attendais mon procès et je ne pouvais rien dire quand j’étais là-bas. Mes avocats m’appelaient toutes les deux minutes pour me supplier de me taire, de ne rien dire avant mon jugement. Il me fallait serrer les dents jusqu’à ce que je sois libre de partir et de parler.
K.S. – Je veux être triple, même si je ne suis pas un trépied. J’exprime des émotions différentes, parfois contraires ou contradictoires. Je lutte, parfois, contre des sentiments exécrables qui montent en moi. Mais, parfois aussi, ça sort, et j’ai honte. Pourquoi me refuse-t-on le droit de me tromper, de dire des conneries ? Je suis artiste, j’ai le droit de me tromper. Je ne suis pas un homme politique qui mesure chacun de ses mots parce qu’il veut être réélu.
M-J.S. – Vous avez grandi en pleine perestroïka, un moment où les choses bougent, où il souffle un vent de renouveau, pour ne pas dire de liberté. Diriez-vous qu’il est plus difficile aujourd’hui d’être un artiste russe ?
K.S. –C’est plus difficile d’être russe tout court. Mon pays en a attaqué un autre. Quand tu dis que tu viens de Moscou, les gens te regardent de manière pas très amicale. Le plus terrible, c’est quand les gens, en Europe, te chuchotent à l’oreille « Poutine a raison ». Merde ! Où suis-je ?
M-J.S. – Vous avez été démis de vos fonctions de directeur du Centre Gogol. La semaine dernière, on a nommé un nouveau directeur « en phase avec le Kremlin », dites-vous…
K.S. – Quand on ferme un lieu de création, un organisme vivant, un lieu d’effervescence, sans en expliquer les raisons, juste parce qu’un ordre est arrivé, qu’est-ce que ça signifie ? Gogol était un théâtre mondialement connu, reconnu. Le public, le succès étaient au rendez-vous et, tout d’un coup, on le ferme. C’est terrible. Lorsqu’on m’a proposé ce théâtre, ce n’était aucunement une récompense ou parce que j’étais ami avec les autorités. Le théâtre se trouvait dans un état catastrophique. J’ai essayé de relever ce défi car il fallait tout refaire, rassembler une troupe. Ça nous a pris tellement de temps, de force et d’énergie pour que le théâtre devienne un endroit incontournable… J’y ai laissé des litres de sueur, mais c’était passionnant. Et puis, il y a eu les premières manifestations contre Poutine en 2012-2013, puis la Crimée en 2014, et le théâtre était traversé par ce vent de contestation. Et, aujourd’hui, la guerre contre l’Ukraine…
M-J.S. – Comment est-on passé de ces manifestations, il y a dix ans, à cette faible mobilisation contre la guerre en Russie ? D’ici, on a le sentiment que la population est interdite, figée, voire complice parce que nationaliste…
K.S. – Dix années de propagande non-stop, la mainmise et le contrôle de tous les médias… Des journalistes que l’on pensait honnêtes et, après coup, on a compris qu’ils travaillaient pour Poutine. On a cadenassé la télévision, on a commencé à changer les équipes. Certains proches du pouvoir ont racheté des journaux. Désormais, il n’existe plus de presse libre à Moscou. Il restait Internet et les réseaux sociaux mais, maintenant, des lois permettent de traquer les moindres opposants et un seul post sur Facebook peut vous envoyer en prison. Pour résumer, il y a les persécutions, les assignations à résidence, la guerre et le Festival d’Avignon… et tout ça se passe en même temps. Propos recueillis par Marie-José Sirach
Le spectacle est diffusé sur Arte, le 9 juillet. L’adaptation du texte de Tchekhov est éditée chez Actes Sud-Papiers.
Spécialiste de la romancière George Sand, Christophe Grandemange publie Une vie inachevée. La biographie consacrée à Solange, la fille de l’auteure de La mare au diable. Une femme à forte personnalité, qui signera elle-même divers ouvrages, dont trois romans.
Solange Sand ne bénéficie pas de la renommée de sa mère, George Sand. Un personnage devenu emblématique du Berry, connu pour ses engagements et sa personnalité, autant que pour son œuvre littéraire. Les ouvrages ne manquent pas pour relater l’existence de l’écrivaine.
Passionné par l’auteure de « La mare au diable », Christophe Grandemange a fondé Corambé, une association qui lui est dédiée. Il consacre alors une grande partie de son travail à George Sand et aux membres de sa famille. C’est donc tout naturellement qu’il s’intéresse à Solange. En 2017, il publie une première biographie la concernant. En 2021, il écrit Une vie inachevée, un ouvrage nourri d’extraits de l’abondante correspondance qu’elle rédige à destination de sa mère. Ces lettres permettent de mieux connaître la vie de cette femme à très forte personnalité, marquée par une relation conflictuelle avec sa génitrice affirmant que sa fille « est gaie, folle, fantasque, aimable et détestable au suprême degré ».
Le parcours chaotique de Solange l’a conduit dès l’âge de 19 ans à un mariage contesté par son entourage. Elle épouse le sculpteur Jean-Baptiste Clésinger, un homme qui se montre violent et alcoolique. Le couple sera expulsé de Nohant, la célèbre résidence de la famille Sand. Solange se séparera de son époux quelques années plus tard. Sa vie tourmentée sera marquée très tôt par la disparition de ses deux enfants et par la souffrance psychologique née des rapports avec sa mère. Elle réalisera de nombreux voyages et l’écriture de plusieurs ouvrages, dont trois romans. Philippe Gitton
Jusqu’au 1er juillet, la médiathèque d’Azay-le-Ferron (36) présente une exposition de photographies consacrée à la famille Sand.
Après Chantiers de culture, puis L’humanité, voilà la chronique de Frictions… Un article signé de Jean-Pierre Han, fondateur de la revue et contributeur aux Chantiers. Pour saluer L’Oral et Hardi, l’allocution poétique de Jean-Pierre Verheggen et Jacques Bonnaffé. Jusqu’au 24/06, au Théâtre de la Bastille : pressez-vous, il reste peu de temps pour vous éclater ! Yonnel Liégeois
Le titre du spectacle de Jacques Bonnaffé, l’Oral et Hardi, en plus d’être drôle, est d’une parfaite justesse. L’oral, et voilà pour définir le comédien – même si le poète dont il est question ici, Jean-Pierre Verheggen, a bien sûr droit à sa part légitime d’oralité –, hardi caractérise on ne peut mieux ledit poète qui n’a jamais hésité – c’est même ce qui le définit – à bouleverser les codes de la poésie « traditionnelle » convenue au point de la faire joyeusement éclater. Hardi, Jacques Bonnaffé l’est sans doute aussi pour se lancer dans ce genre d’aventure ! Ce beau mélange livre une « allocution poétique », comme il est précisé dans le sous-titre, qui donne un sacré coup de pied aux fameux et très ennuyeux, souvent compassés, récitals poétiques. Nous eûmes ainsi droit il y a une quinzaine d’années à un spectacle au succès fulgurant et qui est devenu culte.
Jacques Bonnaffé, au sortir d’un long confinement qui l’empêcha d’exercer pleinement son talent, reprend ce spectacle avec une évidente, mais cependant très maîtrisée gourmandise (celle des mots). Mais que l’on ne s’y trompe pas. Mieux que quiconque, lui qui justement entretient avec les poètes une relation assidue et passionnelle, sait ce qu’il en est du passage du temps. Pas question pour lui de reprendre l’« allocution » telle quelle. Elle est ici retravaillée, peaufinée, modifiée : une valeur ajoutée… On sait la relation amoureuse que Jacques Bonnaffé entretient avec la poésie, avec la langue. Il ne cesse de les servir, de les magnifier (à sa manière) dans nombre de lectures publiques, à la radio aussi (on se souvient de son émission sur France Culture, Jacques Bonnaffé lit la poésie), et sur scène bien évidemment. Ce que l’on sait moins c’est qu’il a même tenu un temps la chronique poésie des Lettres françaises… Il écrit donc aussi. Bref, Jacques Bonnaffé fait feu de tout bois dès qu’il est question de poésie.
Ce qu’il réalise avec cette nouvelle version de l’Oral et Hardi tient du prodige. Dans sa manière de ne pas vouloir se prendre au sérieux (vous savez le sérieux… poétique !), s’emparant des textes truculents de Jean-Pierre Verheggen dont les titres, Le degré zorro de l’écriture, Ridiculum Vitae, Artaud Rimbur, Ça n’langage que moi, par exemple, disent assez sous quels cieux (poétiques) il a engagé le combat, lui qui fraya son chemin à ses débuts dans la revue TXT aux côtés de Christian Prigent ou de Novarina. Fort réjouissant, mais il n’empêche, on aurait tort de ne pas distinguer la part d’écriture de Bonnaffé soi-même dans le montage de son spectacle dans lequel il cède parfois la parole à d’autres poètes, même si c’est pour les brocarder, Marceline Desbordes-Valmore, Baudelaire… preuve s’il en était besoin qu’il connaît son sujet.
L’homme de théâtre surtout, qui n’hésite pas à interpeller le public, réalise ici un travail de toute première grandeur. Clown ou silhouette toute droite sortie des films muets d’antan, il nous épate par sa maîtrise corporelle (et vocale ça va de soi). Laurel et Hardy évidemment, mais aussi bien sûr Buster Keaton ou Chaplin… Une heure vingt de délire poétique pour se rafraîchir la cervelle : on en a un besoin vital. Jean-Pierre Han
Jusqu’au 24 juin, au Théâtre de la Bastille (75), Jacques Bonnaffé, l’acteur du Nord, recrée l’Oral et Hardi. Un voyage détonant sur les terres du poète belge Jean-Pierre Verheggen dont la langue, irrévérencieuse et malicieuse, fait mouche.
Chantiers de culture a déjà rendu compte duspectacle. Pour l’amour des mots et de la scène, nous ne résistons pas au plaisir de mettre en ligne l’article de Marie-José Sirach, notre consœur au quotidien L’Humanité. Yonnel Liégeois
D’abord, il y a les mots de Jean-Pierre Verheggen. Des mots qui s’entrechoquent et se bousculent, pris d’une frénésie irrépressible où les sens sont détournés, contournés, vous propulsant dans une autre dimension. Mots gigognes qui s’emboîtent pour mieux se désemboîter, mots joyeux qui déboulent en cascade dans des phrases sans point final visible, juste un silence pour rouler de nouveau leur bosse vers d’autres ailleurs, aussi inattendus que burlesques.
Et puis il y a Jacques Bonnaffé. Acteur, bonimenteur, jongleur de mots, dont la fréquentation assidue et loufoque des mots du poète leur confère une dimension vertigineuse, envoyant valdinguer les académiciens et docteurs ès poésie au diable. Rencontre détonante que celle du poète belge et de l’acteur du Nord. Ils ont en commun une terre noire saignée à blanc, une terre où les hommes ont la vie rude. Des taiseux au premier abord. Des taiseux qui aiment le verbe, sans le conjuguer, pour mieux le conjurer. Chez Verheggen, la langue est indocile, triviale, carnavalesque. Populaire et savante, elle se rit de tout, piquant çà et là des bons mots et autres calembours. Elle invente, se réinvente, résiste aux bonnes manières. Elle semble être cousue main pour un acteur comme Bonnaffé, électron libre, aventurier des mots, porteur d’histoires abracadabrantesques.
Un corps qui fait valser les mots
Seul en scène, il arpente le plateau, à cour, à jardin, saute dans le public, remonte sur le plateau pour un marathon dont il a le secret. Bonnaffé a imaginé ce spectacle,l’Oral et Hardi, il y a quinze ans. Il le recrée aujourd’hui, pour le meilleur et pour le rire. Pour nous rappeler que seule la poésie résiste au temps qui passe et aux modes qui trépassent. Les mots de Verheggen, Bonnaffé les a bouffés, mâchés, ruminés, digérés pour mieux nous les servir sur un plateau et nous permettre de les déguster, sans modération. On en prend plein les mirettes. On ne perd pas une miette de ces divagations extra-poétiques qui convoquent en un clin d’œil Rimbaud et Artaud au même titre que Cafougnette, les majorettes et la fanfare du coin ou la clarinette de Louis Sclavis.
Bonnaffé, lui, est toujours sur le pont, le corps aux aguets qui se déploie, s’empare d’un porte-voix, se dresse, solennel, devant un micro et se prend une tarte à la crème en pleine poire. Il court, il court, sans perdre haleine, exhorte les jeunes gens à se réveiller, à « oser toutes les audaces », à pratiquer « la langue d’escampette », à cultiver leur « jardin d’amour interdit », à s’embarquer « pour ne plus se taire », à grimper « sur le Rimbowarrior » pour courir, « joyeux, à l’échec ! ».C’est du Verheggen dans le texte, du Bonnaffé dans le corps, un corps qui danse, qui fait valser les mots. La langue de Verheggen est une langue libre. Nul ne peut la brider. Réfractaire à la propriété privée, elle trouve aujourd’hui une résonance salutaire, tant les mots qui nous parviennent appartiennent chaque jour qui passe à des langues mortes, ternes, aseptisées.
La dimension poétique et politique du spectacle est là, palpable. Elle se répand comme une traînée de poudre, jaillit à chaque instant. Jacques Bonnaffé donne tout, de la sueur, des rires, de l’amour. Que demander de plus ? Marie-José Sirach
Le 13 juin, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, le Syndicat de la Critique a remis les prix décernés aux spectacles de la saison : Pauline Bayle pour la mise en scène des Illusions perdues, la chorégraphe Lia Rodrigues pour Encantado, le metteur en scène Wajdi Mouawad pour l’opéra Œdipe, Anouk Grinberg pour son livreDans le cerveau des comédiens.
La traversée fut longue, douloureuse. Jamais les arts n’avaient été confrontés à une telle crise. Portes closes, spectacles repoussés sine die, incertitudes grandissantes quant à une profession de plus en plus précarisée. Pourtant, artistes, techniciens, directeurs de lieux, diffuseurs, programmateurs, journalistes et critiques ont continué à croire en des jours meilleurs, en la force des arts vivants. Les beaux jours semblent revenus. Les théâtres, les salles de spectacles, les festivals sont sortis de leur longue apnée de près de deux ans, ont pu respirer et, enfin, retrouver leur public. L’étiquette « non-essentiel » trop longtemps collée au secteur de la culture, s’est insinuée dans les esprits. Changements de vie, manque de sociabilité, de partage, ont modifié en profondeur les habitudes des Français, les ont éloignés du spectacle vivant mais aussi des salles de cinéma, des musées et de la plupart des lieux de culture.
Un nouveau défi est devant nous. Le secteur a redressé la tête, redoublé d’ingéniosité pour se réinventer, imaginer de nouveaux formats, emprunter d’autres sentiers pour aller à la rencontre de nouveaux publics. Chacun sa méthode, son secret pour changer le regard sur les arts, les remettre au cœur de nos sociétés. Se souvenir des belles choses, en construire de nouvelles, c’est aussi ne pas oublier, garder en mémoire les stigmates de la pandémie pour mieux se réjouir du bonheur de retrouver émotions, rires, larmes, chuchotements, sonneries intempestives de portables et… beaucoup d’applaudissements. De tout faire pour ne plus jamais les perdre.
Nouvelles créations, reports, tournées décalées, la saison 2021-2022 a été bousculée mais elle a dépassé toutes les espérances. Du jamais vu. Le nombre pléthorique de spectacles, véritable déferlante d’œuvres, a creusé les écarts, perdu des spectateurs et laissé malheureusement certains spectacles sur le carreau. Fragilisés mais toujours aussi vibrants, les arts vivants, tel un Phoenix, agitateur de talents, de réflexions, pourvoyeur d’émotions, de divertissements, a produit cette année de belles œuvres fédératrices, clivantes, bouleversantes, percutantes.
Cette année, le théâtre a aussi tremblé, rattrapé quatre ans après le cinéma par le mouvement #MeToo. Un coup de tonnerre dans un milieu habitué aux ambiances feutrées. La parole des femmes, mais aussi d’hommes, s’est enfin libérée, dénonçant commentaires dégradants, agressions sexuelles subies dans le cadre de leur métier. Pour en finir avec ce sexisme, l’intolérable immunité des agresseurs, un plan de lutte contre les violences et le harcèlement sexistes et sexuels dans le spectacle vivant (VHSS), a été mis en place par le ministère de la Culture. Engagé pour l’égalité, la diversité, le respect strict du droit, le Syndicat de la Critique reste vigilant et à l’écoute.
2022 est une année charnière pour le Syndicat professionnel de la Critique Théâtre, Musique et Danse. En octobre, il fêtera 150 ans d’existence à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. L’occasion pour nous, critiques, journalistes culturels, de réaffirmer l’importance de notre métier et de notre place au sein du microcosme qu’est le spectacle vivant. De plus en plus précaire, notre profession doit continuer à se faire entendre, à développer des initiatives pour mieux se faire connaître. Conversations critiques, Prix, tables rondes, bourses attribuées pour aider les nôtres plus fragiles à suivre de grands festivals, sont le cœur de nos actions.
Main dans la main, les arts et la critique sous toutes ses coutures, tous ses supports, nous poursuivrons notre tandem, notre union sacrée pour que Vive la critique, vive le théâtre, la musique et la danse ! Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la Critique
Prix Théâtre
GRAND PRIX (meilleur spectacle théâtral de l’année) Illusions perdues, d’après Honoré de Balzac, mise en scène de Pauline Bayle
GRAND PRIX (meilleur spectacle chorégraphique de l’année) Encantado, chorégraphie de Lia Rodrigues, Théâtre national de la danse – Chaillot (première en France)
Prix Musique
GRAND PRIX (meilleur spectacle musical de l’année) Œdiped’Enesco mise en scène Wajdi Mouawad direction musicale d’Ingo Metzmacher
Le 14 avril, Vincent Bolloré lançait son OPA sur le groupe Lagardère : Hachette, le réseau Relay, Paris-Match et Europe 1… Dans les milieux de l’édition qui s’émeuvent de l’opération financière, la voix de Françoise Nyssen. Un appel de l’éditrice et présidente d’Actes Sud en faveur de la diversité éditoriale.
« En 2003, au moment où Lagardère voulait racheter ce qui était alors Vivendi Universal Publishing, les deux groupes étaient de tailles et de périmètres comparables. Depuis lors, Hachette s’est beaucoup développé. Avec cette acquisition, la famille Bolloré ne serait pas seulement à la tête d’un éditeur, mais d’un énorme conglomérat multimédia, avec Canal Plus et tout un empire de presse, une agence de communication et de publicité, Havas, des salles, un studio de production cinématographique, un éditeur de musique, des jeux vidéo, des entreprises Web et tout un ensemble d’éditeurs étrangers. Ajoutons un réseau de distribution très étendu, et c’est tout l’écosystème de la création avec sa déclinaison sur différents supports qui est en jeu.
C’est une distorsion de concurrence manifeste. Ils ont des moyens financiers, des médias, ils peuvent dérouler un plan com. C’est ainsi qu’un livre de Michel-Yves Bolloré (frère de Vincent) a pu bénéficier d’une promotion et d’une mise en place en librairie sans précédent et devenir un best-seller. On ne vit pas que de best-sellers, mais si un livre peut dégager suffisamment de marges, il pourra en faire vivre d’autres. Si nous allons vers une économie de best-sellers, seul le groupe Bolloré Hachette sera rentable. Il y a un vrai souci quant à la préservation de la « biodiversité éditoriale ». Aujourd’hui, nous lançons l’alerte. Nous nous sommes rapprochés de la Commission à Bruxelles dès l’annonce de ce projet d’OPA et tenons à continuer de nous mobiliser pour faire entendre notre voix d’éditeur indépendant. Sur le fond, j’ai toujours été favorable à une régulation qui permette à chacun d’agir. C’est le cas de la loi Lang ou du droit voisin des éditeurs de presse. L’édition nécessite cette pluralité, dans tous les secteurs.
Bolloré, devant, le Sénat s’est posé comme le champion français contre les Gafa. Mais Amazon n’a qu’une faible partie du marché du livre. Contre lui, il faudrait soutenir la diversité et de la proximité. On est toujours plus fort à plusieurs. Je pense à ce dessin des petits poissons qui se mettent tous ensemble et forment un gros requin ». Françoise Nyssen
Du 3 au 11 juin, au Théâtre national de Strasbourg, Séverine Chavrier propose Ils nous ont oubliés. L’adaptation théâtrale de La plâtrière, le roman de Thomas Bernhard. Un récit où l’angoisse va crescendo tout au long du spectacle.
D’entrée de jeu, on connaît la victime. On connaît le meurtrier. Konrad a tué sa femme, la veille de Noël. La police a retrouvé l’assassin caché dans un trou, deux jours plus tard, à moitié gelé. Mais, au-delà du crime, le récit se concentre sur les jours qui ont précédé le meurtre, sur la vie de ce couple jadis grand voyageur, qui, un beau jour, a échoué à la Plâtrière.
Blanche la neige du ciel, la poussière de plâtre qui se soulève. Noirs ces boyaux de l’ancienne mine qui ne mènent nulle part, ces fusils alignés sur le mur. Noire la bile qui provoque l’ire de ces deux personnages, Konrad et Madame Konrad. Peut-être se sont-ils aimés un jour, autrefois. Ils ne se supportent plus, se provoquent, se disputent mais sont dépendants l’un de l’autre, ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Une vie en miroir. Une vie figée dans une relation toxique poussée à son paroxysme. Clouée sur son fauteuil, quasi mutique, elle tricote et détricote des moufles à longueur de journée, quand elle ne lit pas un livre de Novalis. Konrad, lui, feuillette un livre de Kropotkine. Il ne cesse de bouger, d’aller et venir, de parler encore et encore à sa femme, aux murs, aux rares et étranges visiteurs qui passent, à lui-même. Soliloque ininterrompu, logorrhée verbale jusqu’à l’étourdissement pour dire l’impossibilité d’écrire…
De leur ancienne vie, il ne reste plus rien. Konrad a tout vendu, jeté, à l’exception de quelques vieilles photos jaunies. Dans cette maison en ruines, au milieu d’une nature hostile et rabougrie, des visiteurs passent, fantômes d’hier et d’aujourd’hui, anciens ouvriers de l’usine ou jeunes toxicos en déshérence. Le silence de la Plâtrière est troué de bruits étranges et inquiétants et peuplé de fantômes. Tremblement des murs, murmures à peine perceptibles, tirs des chasseurs au loin, cris d’animaux nocturnes, tout vient perturber le recueillement nécessaire à l’écriture du fameux Traité. Alors Konrad vire à la paranoïa : lui qui écrit sur l’ouïe perd désormais la vue et transforme sa maison en bunker, avec des armes à feu partout à portée de main et des caméras de vidéosurveillance dans chaque pièce.
Si l’adaptation de Séverine Chavrier prend des libertés avec le roman de Thomas Bernhard, c’est pour s’approcher au plus près de l’esprit de l’œuvre, laisser entendre son ironie mordante, dérangeante, cet étrange mélange de cruauté et d’empathie qui se lit entre les lignes. La plume de Thomas Bernhard est féroce à l’égard de ses compatriotes et cette Plâtrière est bien la métaphore d’un pays où le nazisme rôde encore, jusque dans les rapports intimes.
Les choix dramaturgiques affirmés de la metteuse en scène, le parachutage de personnages extérieurs au roman – l’aide-soignante, la jeune adolescente, le livreur Deliveroo –, la scénographie qui met à nu cette maison terrier, la musique – omniprésente, omnipuissante –, la valse des lumières, les images géantes projetées dans l’espace, tout participe de cette symphonie découpée en trois mouvements et deux pauses. Séverine Chavrier, qui est aussi musicienne, orchestre sa partition de main de maître. Dans cet espace modulaire où le moindre recoin se transforme en espace de jeu, la tension va crescendo. La vidéo agit comme une loupe grossissante, traquant les personnages. Chaque geste est épié. Rien ne semble échapper au contrôle de Konrad, or tout lui échappe. Au milieu de ces fantômes masqués, le couple ricane et son rire est effrayant, annonciateur du drame.
Dans le rôle de Konrad, Laurent Papot donne toute la démesure de son personnage, corps tendu à l’extrême, visage ravagé par la folie, regard révulsé, débit syncopé, saccadé, toujours sur le pont. Il est impressionnant, bouleversant aussi parfois. Marijke Pinoy campe une Madame Konrad ambiguë, à la fois victime et tyran, exerçant sur son mari un étrange chantage. Leur jeu, parfaitement raccord, dévoile cette part de mystère de l’intimité du couple. Les apparitions de Camille Voglaire, que ce soit dans la peau de l’aide-soignante ou de la jeune toxicomane, électrisent l’atmosphère, comme la présence, à cour, de Florian Satche, qui malmène son tambour et amplifie tous les bruits de la Plâtrière, participent de cet étourdissement théâtral des plus impressionnants. Et puis, il y a les oiseaux. Des pigeons et un corbeau noir. La dizaine de volatiles, que les effets sonores et lumineux n’effraient pas, grignotent peu à peu l’espace des humains. Et c’est terrible… Séverine Chavrier signe un thriller qui nous tient en haleine jusqu’au bout. Marie-José Sirach
Du 3 au 11 juin, au Théâtre national de Strasbourg. À partir de l’automne : en tournée à Toulouse, Liège (Belgique), Annecy, Orléans, Villeurbanne et Grenoble.
Jusqu’au 4 juin, au Théâtre du Rond-Point (75), Arnaud Meunier met en scène Tout mon amour. La pièce de Laurent Mauvignier, avec Anne Brochet et Philippe Torreton dans les rôles titres. Une disparition énigmatique, un amour problématique.
« C’est une pièce sur l’intime », commente Arnaud Meunier, le metteur en scène et nouveau directeur de la MC2 de Grenoble, « sur le possible ou impossible dépassement de la douleur ». Sur le supportable et l’insupportable à entendre, pourrait-on dire, dans l’expression de l’amour d’une mère pour son époux et son fils, surtout pour sa fille disparue dix ans plus tôt… Un polar métaphysique, Tout mon amour? Certes, selon les chroniqueurs qui se plaisent à tout classifier, surtout la mise en demeure d’un dialogue rompu entre les membres d’une même famille et relevant désormais de l’incompréhensible !
Avec cette première pièce inscrite à sa biographie, écrite en 2012, Laurent Mauvignier ne fait pas dans la dentelle ! Fidèle à ses thèmes d’écriture, le lauréat du prix du Livre Inter en 2001 pour Apprendre à finir, talentueux auteur de Dans la foule et Des hommes, nous conte l’histoire d’une famille fissurée par la perte, morte ou vivante, de leur fille alors âgée de six ans. De retour à la maison familiale, dix ans plus tard à l’heure de l’enterrement du grand-père, le passé refait surface, les morts parlent aux vivants, une jeune femme sonne à la porte : qui est-elle, que veut-elle ? Si père et fils semblent reconnaître, comme le grand-père d’une voix surgie d’outre-tombe, celle qui décline son impensable identité, la mère s’enferre dans le déni et s’enterre dans un dialogue nourri d’incompréhension et de non-dits. D’où une suite d’échanges verbaux entre les protagonistes, entrecoupés de noirs de scène et d’un univers musical à la limite de la saturation, où la violence des propos exacerbe les antagonismes entre mère-père et fils…
Face à une intrigue d’une teneur aussi déroutante, Arnaud Meunier navigue avec doigté pour échapper au pathos, éviter la lourdeur psychologisante. Entre ombres et lumières, d’un espace de vie à l’autre, une mise en scène servie par cinq comédiens subtilement identifiés à leurs personnages. D’abord Ambre Febvre et Romain Fauroux, jeunes promus de l’École de la Comédie de Saint-Etienne découverts dans le Candide précédemment mis en scène par Arnaud Meunier, ensuite Anne Brochet et Philippe Torreton dans les rôles titres : l’une évanescente et perdue à elle-même, l’autre enraciné dans la réalité. Des propos accusateurs de Jean-François Lapalus, le grand-père revenant, aux hurlements déchirants de la mère, un spectacle qui plonge le public dans un étrange huis-clos. Entre stupeur, malaise et mal-être. Yonnel Liégeois
Les 9 et 10/06 à L’estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège (09).
Créé lors du festival d’Avignon 2019, Nous, l’Europe, banquet des peuples s’invite à la table du Théâtre de l’Atelier (75) jusqu’au 29/05. Un texte de Laurent Gaudé, mis en scène par Roland Auzet, qui fait écho aux Mises à feu d’Erri De Luca. À voir en urgence, à l’heure où l’Europe semble enfin se présenter « communautaire » et solidaire.
En cette soirée de juillet 2019, Cour du lycée Saint-Joseph d’Avignon, nombreux sont les invités à la table, un original banquet y est donné à la nuit tombée. Orchestré, mis en scène et en musique par Roland Auzet, un étrange bateleur et orfèvre en l’art dramatique. Au menu, des mots, rien que des mots, encore des mots… Ceux de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004 pour son roman Le soleil des Scorta et signataire de ce Nous, l’Europe, banquet des peuples !
Un long poème épique, tragique et flamboyant, qui narre l’histoire mouvementée, longtemps guerrière et mortifère, de ce vieux continent que l’on nomme Europe. « Un continent qui a inventé des cauchemars, fait gémir ses propres peuples mais qui a su aussi faire naître des lumières qui ont éclairé le monde entier » : c’est ce long périple, chemin de mort et de vie, entre la révolution enflammée de 1848 et les chambres à gaz nazies des années 40, qui nous est conté sur les planches. Du rêve d’Europe d’une Allemagne bottée qui l’imagine continent soumis, surgit une Union européenne proclamant « plus jamais çà » ! Alors, en ce vingt et unième siècle naissant, qu’avons-nous fait de cette utopie, de cette joie partagée quand les murs de la honte s’effondrent, quand les frontières entre nations s’effacent ? Les peuples sont abandonnés sur le bas-côté, les vieux démons resurgissent, les discours politiques accouchent de sombres nationalismes, l’esprit de compétition et de domination sème à nouveau la discorde. Aujourd’hui, « l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie », écrit Laurent Gaudé en introduction à son banquet. Clamant avec conviction à sa voisine et voisin de table, lecteurs devenu spectateurs, qu’il est temps de se réveiller « pour que l’Europe redevienne l’affaire des peuples et soit à nouveau pour le monde entier le visage lumineux de l’audace, de l’esprit et de la liberté ».
Bel et juste programme qui embrase la scène. Entre musique, voix et chants entremêlés, diaspora des langues d’interprètes issus de moult ailleurs… Une polyphonie de mots et de sons que le metteur en scène, aussi musicien, dirige d’une baguette festive et incarnée : onze comédiens pour exprimer espoirs et désillusions, craintes et espérances en faveur d’une Europe qui ne soit plus seulement tiroir-caisse des possédants et fosse commune des migrants, pour une Europe des différences et de la solidarité. Pour une Europe conviée à se ressourcer, se régénérer, se recomposer à l’heure où la terre d’Ukraine rougit sang sous les canons et missiles russes…
Une œuvre poignante pour réveiller les consciences, près de trois heures hautes en couleurs pour conjuguer le « je » en « nous » porteur d’avenir. Une parole salvatrice à psalmodier en écho aux Mises à feu de l’écrivain italien Erri De Luca, parues dans la collection Tracts chez Gallimard : « L’Europe doit (…) miser sur une union plus solide. Si elle tente de maintenir son état présent, elle le perdra. Qu’elle accepte le seul risque raisonnable, celui de se dépasser ». Propos de romancier, libre expression de poète : quand théâtre et littérature se révèlent prophétiques nourritures, tous auteurs et acteurs de l’Histoire, osez, osons, Auzet l’Europe sous l’étendard de Gaudé et De Luca ! Yonnel Liégeois
À (re)lire : Nous, l’Europe, banquet des peuples chez Actes Sud. Europe, mes mises à feu chez Gallimard. À (re)voir : la captation complète de la pièce, réalisée lors du festival d’Avignon 2019.
Jusqu’au 22/05, au Théâtre de la Tempête (75), Laëtitia Guédon propose une magnifique évocation de la reine des Amazones avec Penthésilé·e·s/Amazonomachie. Une recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Entre mythe et perspective, un spectacle troublant et puissant.
Les Amazones sont-elles les premières figures féministes ? C’est ce qu’explorent Laëtitia Guédon et Marie Dilasser, metteuse en scène et autrice dans Penthésilé·e·s/Amazonomachie, une recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Après avoir dirigé le Festival au féminin de la Goutte-d’or et aujourd’hui directrice des Plateaux sauvages et de la Compagnie 0,10, Laëtitia Guédon n’a eu de cesse d’interroger la place des femmes dans les arts et la société, la tragédie et les mythes (elle a monté les Troyennes d’Euripide). La rencontre a eu lieu en 2018, à l’occasion des Intrépides, projet mis en place par la SACD pour valoriser des œuvres portées par des femmes. L’écriture libre, crue et renversante, de Marie Dilasser est un territoire d’interprétation formidable pour Laëtitia Guédon, qui creuse depuis longtemps l’entrelacement du théâtre, de la danse, de la musique, du chant et de la vidéo. Rappelons qu’elle l’avait porté à un point d’incandescence avec Samo, a Tribute to Basquiat, un merveilleux portrait du peintre noir américain décédé à 27 ans.
Ici, il s’agit donc de convoquer Penthésilée, reine des Amazones, figure mythique célébrée par Heinrich von Kleist, dont la représentation a donné lieu à « l’amazonomachie », un terme spécifique pour désigner les scènes de combat qu’elles livraient contre les Grecs sous les murs de Troie. Ici, Penthésilée, plurielle, complexe, irréductible, revêt plusieurs visages. Un prologue dansé et envoûtant pose sa mort sur le champ de bataille : s’est-elle suicidée ou a-t-elle succombé sous les coups d’Achille ? La passion fulgurante qu’elle éprouve pour le héros de la guerre de Troie aux portes de la mort est irrecevable. Pour les Amazones, entre le féminin et le masculin, la guerre est sans rémission. Si elles s’approchent des hommes, c’est dans l’unique but de procréer, élevant les filles comme des guerrières et se débarrassant des garçons. Cette irruption de l’amour fait vaciller Penthésilée et bousculer l’ordre genré sur lequel elle s’est construite.
Dans la première partie d’un spectacle fragmenté en deux approches autonomes et complémentaires, comme dans un renversement de perspective, la présence sculpturale et magnétique de la comédienne et chanteuse québécoise Marie-Pascale Dubé hypnotise. Elle compose une Penthésilée mythologique et spectrale, poignante. Face au public, elle évolue dans une sorte de hammam, espace féminin ritualisé, où les murs servent de surface de projection à des images insolites qui entrent en résonance avec son chant de gorge inuit. Une autre Penthésilée sera incarnée par Lorry Hardel, dans une écriture plus manifestement rebelle et revendicative. Le texte interroge, déplie, défroisse l’intime et le politique.
Le roman de l’écrivaine et militante lesbienne Monique Wittig les Guérillères a clairement été la source d’inspiration d’une écriture et d’une langue dégenrées : « Elles disent, je refuse désormais de parler ce langage, je refuse de marmotter après eux les mots de manque, manque de pénis, manque d’argent, manque de signe, manque de nom ».Un dernier visage de Penthésilée sera celui du danseur burkinabé Seydou Boro se délestant de son habit d’Achille pour incarner une Penthésilée 2.0 d’aujourd’hui, semant le trouble dans le genre. Quatre jeunes comédiennes et chanteuses (Sonia Bonny Juliette Boudet, Lucile Pouthier, Mathilde de Carné) lui répondent dans un chœur de voix et de mélopées issues d’un répertoire baroque, classique ou contemporain qu’elles entrelacent à des chants de deuil.
De ce récit-oratorio, qui se déroule dans un fondu enchaîné d’évocations magistralement orchestré de sons et de lumières, on retiendra que la réconciliation entre le féminin et le masculin reste à trouver pour inventer « un nouvel être ensemble ». Cela commence aussi par cette place, libre et puissante, que prennent de plus en plus les femmes sur les plateaux de théâtre, comme dans la cité. Marina Da Silva