Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro de septembre/octobre à Georges Bataille. Selon les commentateurs et exégètes, un auteur « insaisissable » qui a mêlé tous les genres : poésie-récit-essai.
C’est paradoxalement que les postérités s’établissent parfois. Celle de Georges Bataille (1897-1962), plus qu’aucune autre. De cette œuvre dont on avait parlé si peu, lui vivant, il y avait peu de chances que l’on parlât davantage, lui mort. Il faut dire qu’il semble s’être plu à semer le trouble chez ses lecteurs, lui qui affirmait : « Je dirai volontiers que ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir brouillé les cartes. » Insaisissable Bataille.
Passant sans cesse en contrebande les frontières établies entre les disciplines, traitant les sujets les plus sulfureux, exposant les vues les plus originales, il aura tout fait pour déstabiliser ses lecteurs les plus bienveillants. En effet, poésie, récit ou essai, quel que soit le genre exploré, Georges Bataille s’est employé à transgresser systématiquement les usages. Il aura abordé, toujours de manière originale, des questions qui appartenaient traditionnellement à l’économie, la politique, l’anthropologie, l’histoire de l’art, la sociologie, et ce avec une manière unique de travailler la langue.
C’est sans doute cette singularité qui, précisément, lui valut l’admiration et l’amitié d’écrivains et de penseurs parmi les plus importants de notre XXe siècle. Et qui, de nos jours encore, fait de son œuvre multiple, intense et hétérogène, une référence pour de nombreux lecteurs. Jean-Baptiste Para
Dans ce même numéro, la rédaction consacre un cahier au poète Jean-Luc Steinmetz qui questionne la possibilité qu’aurait encore la poésie de dire notre monde actuel.En prélude au Salon de la revue (les 15 et 16/10, Halle des Blancs-Manteaux à Paris), Ent’revues organise, le 22/09 à 18h30, une rencontre avec l’auteur qui aura lieu au siège de l’association (54 bd Raspail, 75006 Paris, entrée libre).
Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. Dans la petite lucarne comme à la radio, les éloges pleuvent. En hommage à ce monument du 7ème art, Chantiers de culture vous propose la (re)lecture de l’article sensible, empreint de justesse et de passion, que signait Jean-Pierre Burdin dans ces colonnes en juin 2014, à l’heure de la sortie d’Adieu au langage. Yonnel Liégeois
Printemps 2014, je sors d’un film de Jean-Luc Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes. Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’Adieu au langage, n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.
Nuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, dans la petite chambre de l’hôtel, Le poids du papillon. Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.
C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet Adieu au langage explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».
Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes. Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal !
Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages. C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brûlant de l’actualité ?
Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma. J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre. « Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ?
Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Michel Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans ! Jean-Pierre Burdin
Le 09/09 à Marseille (13), les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette (75), Élie Guillou propose Happy Dreams Hotel. Une nouvelle création, où l’auteur et metteur en scène poursuit sa documentation poétique de la tragédie d’un peuple sans État. Entre conte, théâtre et ballade, un récit qui touche au cœur.
Dispersé en Turquie à plus de 50 %, en Iran à près de 25 %, en Irak à plus de 15 % et en Syrie à 5 %, le peuple kurde est sans État, l’Iran et l’Irak en reconnaissant tout juste deux régions. Élie Guillou, metteur en scène et auteur, découvre la tragédie et la lutte kurdes en 2012 lors d’un voyage en Turquie, et y consacre une première pièce, Sur mes yeux, en 2018. Dans une nouvelle création, Happy Dreams Hotel, qu’il écrit et met en scène avec le Théâtre du passeur, il raconte l’histoire d’Aram Taştekin, dramaturge et comédien, arrivé en France en 2017 après avoir été contraint de fuir le régime d’Erdoğan. Tous deux s’étaient rencontrés à̀ Diyarbakir, dans l’Est de la Turquie, où Aram était comédien dans la troupe municipale. Il a depuis obtenu l’asile politique, a été l’assistant de Peter Brook sur la création Why ?, en 2019, et ses projets sont accompagnés par l’Atelier des artistes en exil dont il est membre.
Élie et Aram ont élaboré ce texte biographique dans les deux langues, français et kurde mais aussi avec des mots en turc et en anglais, travaillant les sonorités et la musicalité comme une matière première. Le texte est né du vécu d’Aram et de ses compatriotes, mais aussi de la complicité et des échanges de deux amoureux de poésie et de musique. Oscillant entre tragédie et comédie, désespoir et utopie, il porte avec distance et humour la parole de ceux qui reviennent de loin. Elle est incarnée avec brio et enchantement par Aram, rejoint au plateau par Neşet Kutas, un musicien d’exception qui a aussi quitté la Turquie pour la France et lui donne la réplique pour faire vivre les multiples personnages et épisodes de ce récit proustien. Il interprète le cousin – de deux ans son aîné – avec qui Aram commet toutes les transgressions de l’enfance et de l’adolescence et dont il partage les aspirations à la révolte et à la liberté. Aussi décide-t-il de l’accompagner lorsque ce dernier s’apprête à rejoindre la guérilla à Mus, dans l’est de la Turquie. Ils atterrissent dans un hôtel – dont la chambre sert de cadre à la mise en scène, espace clos et étroit mais où les fenêtres s’ouvrent vers l’inconnu et l’infini – et passent la nuit, comme dans une veillée d’armes, à évoquer leur vie par fragments.
L’on apprend qu’ils gardaient les agneaux ensemble et que leur découverte du coca-cola – pris pour du vin ! – avait privé leur village d’eau potable durant plusieurs jours. On apprend surtout, comme lui enseigne son père, qu’en Turquie les Kurdes ont deux prénoms, celui du village et celui de l’État. « Le premier c’est en kurde, le deuxième c’est en turc ». Et qu’il vaut mieux ne pas se tromper dans l’usage de l’un ou de l’autre. On entend le récit des brimades qu’il lui faut subir à l’école, de l’arrestation des hommes et du village incendié par les soldats turcs précipitant sa famille dans l’exode jusqu’à Diyarbakir. Mais on entend aussi l’acharnement à vivre à tout prix. À Diyarbakir, il y a l’électricité, le satellite et les films de Yilmaz Guney qui donne une voix internationale aux Kurdes. Les murs semblent infranchissables mais ils se recouvrent du mot Berxwedan, Résistance. Sous toutes ses formes. En cachette des parents, les deux cousins font un voyage à Antalya où, au lieu de vivre le luxe fantasmé, ils travailleront à l’Hôtel Happy Dreams – qui donne son titre à la pièce. Aram y découvre le théâtre et sa puissance subversive lorsqu’il veut monter le Tartuffe de Molière où il est question « d’un prêtre manipulateur. Il parle de religion mais il pense qu’à l’argent. Comme Erdoğan ». Entre conte, théâtre et ballade, ce récit nous touche au cœur. Marina Da Silva
Le 09/09 à la Friche de la Belle de Mai à Marseille, les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette ( dans le cadre du festival spot #9), les 15 et 16/11 au centre culturel le Forum à Boissy-Saint-Léger.
Ayant droit de l’œuvre de Claude Simon, Mireille Calle-Gruber publie La séparation. L’unique pièce de théâtre signée du prix Nobel de littérature 1985. Une écriture qui relève purement et simplement du tragique au plus haut prix.
On doit à Mireille Calle-Gruber une biographie magistrale de Claude Simon (Une vie à écrire). L’édition de La séparation est dûment complétée, sous le titre « Du train où vont les choses », d’une postface dans laquelle sont explorés, de manière exhaustive, les tenants et aboutissants d’une partition scénique qui fut représentée en 1953 à Paris, au Théâtre de Lutèce. Ce huis clos à la campagne, alors relativement mal accueilli, au cours duquel se déchirent deux couples, l’un d’âge mûr, l’autre plus jeune, tandis qu’agonise à côté une vieille femme, relève d’entrée de jeu du domaine des scènes de la vie conjugale. D’où, sans doute, les réticences initiales. On ne vit là qu’une resucée du drame bourgeois, d’autant plus décevante qu’on attendait autre chose de la part d’un adepte supposé du « nouveau roman », concept fourre-tout. À la lecture de la pièce, éclairée par l’érudition partageuse de Mireille Calle-Gruber, il apparaît que l’écriture profuse de Claude Simon, tramée des réminiscences autobiographiques d’un auteur à la pensée stoïcienne sans merci, violemment athée, attentif à la peinture noire de la mort dans ses attendus les plus concrets, relève purement et simplement du tragique au plus haut prix.
À partir de là, on saisit pleinement la validité magnifiquement désespérée de La séparation, chambre d’échos de la visée proprement spirituelle de celui qui, du Palace à la Route des Flandres, entre autres chefs-d’œuvre puissamment usinés, n’a cessé de scruter sans peur les fins dernières du métier de vivre jusqu’à l’ultime pourriture du cadavre. C’est flagrant dans des dialogues coupants où chacun, imperméable à la pluie verbale de l’autre, n’écoute que lui-même, aux confins parfois de l’hallucination. Et passent là-dedans des images inoubliables, déjà aperçues dans des fictions nourries de la vie dure de Claude Simon, tôt orphelin, marqué par la guerre, prisonnier évadé, authentique homme de l’être qui ne fut jamais un littérateur.
Il est bel et bien qu’on reparle à bon escient de Claude Simon (il n’aimait pas son prénom) et que paraisse aujourd’hui cette pièce. Grâce en soit rendue à Mireille Calle-Gruber. On souhaite ardemment qu’un metteur en scène à la hauteur s’empare de cette âpre réflexion en actes, littéralement sans merci, qui tranche encore, avec superbe, sur le tout-venant dramaturgique avec une insolente liberté de vision plastique. Jean-Pierre Léonardini
La séparation, Claude Simon (Les Éditions du Chemin de fer, 160 p., 17€).
“La séparation est une œuvre à la beauté crépusculaire, qui conjugue l’effroi fasciné par la chair vouée à charogne et une lucidité de Jugement Dernier. Mais sans recours à Dieu. La puissance, morbide et vitale, qui habite le texte au dessin sobre est d’autant plus impressionnante qu’elle est feutrée. Tout y est cris et chuchotements, dans un huis clos familial proche d’un Bergman ou d’un Tchekhov. ” Mireille Calle-Gruber
Du 21 au 25 août, à Vassivière (23), le festival Paroles de conteurs accueille Armelle et Peppo. La conteuse et le musicien y font escale pour narrer l’incroyable épopée tzigane. Un récit de cinq heures décliné en autant d’épisodes.
Durant cinq jours, Armelle la conteuse Rom et Peppo le musicien voyageur font escale à Vassivière, au festival Paroles de conteurs pour y narrer l’épopée tzigane. Un récit présenté en cinq fois une heure. L’ambition est grande, à la mesure de l’amour qu’Armelle et Peppo portent à leur peuple. Il faut, à n’en pas douter, une sacrée dose de passion pour décider de relater de la sorte cette histoire. Entre mythes, légendes et réalité, l’histoire des tziganes et de leur trajectoire à travers les âges : nomades de tous temps, victimes de persécutions, souffrant souvent encore aujourd’hui d’une mauvaise réputation… « Descendants des Dieux, nous, les tziganes, avons fait le tour de la Terre. Nous avons traversé les guerres et nous sommes toujours là », clament-ils.
C’est par le conte que le couple de saltimbanques transmet la mémoire : une expression artistique par nature porteuse de rêve, d’évasion et d’imaginaire, qui donne à voir et à comprendre la tradition tzigane. Bien plus encore, il interpelle chaque individu parce qu’il touche à une dimension universelle. « Depuis la nuit des temps, les hommes ont migré et nous sommes toutes et tous le produit de ces voyages ». Le rappel n’est pas superflu. Il éclaire sur la manière dont s’est construite la civilisation humaine et invite à remettre à leur juste place ces familles qui mènent leur vie au rythme de leur déplacement.
Armelle et Peppo sont de ceux-là. Ils bougent pour mieux se raconter. En couple sur scène comme à la ville, la construction de leurs spectacles résulte d’un échange permanent, issu de leur complicité au quotidien. « Nous nous accordons sur la ligne directrice de nos spectacles, puis plus en détail. Progressivement, nous faisons nôtre le déroulement d’un récit, très peu écrit. Et puis, nous laissons une part importante à l’improvisation », explique Armelle. Musique et parole s’inspirent mutuellement pour narrer leurs histoires servies par la poésie et l’humour. Qui parlent de la vie des hommes et des rapports tissés entre eux, mêlant sens du partage et de l’amour mais aussi de la défiance.
Le voyage en roulotte, pour Armelle et Peppo ? Bien plus qu’un mode de transport, un mode de vie… Durant des années, ils ont sillonné la France et l’Europe en roulotte (une, puis deux avec la venue des enfants), présentant leurs spectacles au hasard de leurs rencontres : écoles, médiathèques, maisons de quartiers, lieux associatifs… Jusqu’à ce jour d’été 2007 où ils firent halte au festival de Vassivière, une journée qui changea leur existence ! Les contacts pris après leur prestation débouchèrent sur des contrats pour des horizons plus lointains. « Les avions et les trains ont remplacé les roulottes », souligne Peppo, le sourire aux lèvres. À la rencontre de nouveaux publics, ceux d’Outre-Mer (Guyane et Nouvelle-Calédonie) et de pays africains francophones comme le Burkina Faso mais aussi ceux de Grèce, du Liban et d’Angleterre. Philippe Gitton
En ces jours d’été, entre canicule et farniente, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Entre inédits et éditions de poche : de Jon Kalman Stefansson à David Diop, de Jean-Pierre Siméon à Jean-Bernard Pouy. Pour, au final, remonter le temps en compagnie d’Éric Vuillard et de Céline… Bonne lecture !
Osons l’écrire, les ténèbres s’estompent et les yeux s’éclairent d’une intense aurore boréale lorsqu’ils plongent dans le dernier pavé, et foisonnant ouvrage, de Jon Kalman Stefansson! Un pays, l’Islande, un paysage de fjords enneigés et soufflés par le vent, de volcans tumultueux et de champs de lave désertiques, de mer déchaînée et de hautes vagues déferlantes à masquer l’horizon… Une terre fière, austère et rebelle dont il faut dompter l’hostilité dès l’enfance pour s’en amouracher à jamais, la tromper pour un ailleurs éphémère et sans cesse revenir fouler l’herbe boueuse des ancêtres !
L’Islande ? Plus qu’un décor dans Ton absence n’est que ténèbres, le creuset essentiel en ce qu’il façonne le caractère de ses habitants : la beauté d’une nature qu’il faut apprendre à courtiser telle une maîtresse exigeante, la lenteur du jour aussi longue que la nuit peut être profonde, les fulgurances de rapports humains tout à la fois âpres et tendres entre congénères… Au cœur de cet univers fantasque et fantastique, un homme dont nous doutons s’il est vivant ou mort, qui semble avoir perdu la mémoire ou en tout cas vouloir raviver ses souvenirs. Alors, entre saga dont est riche et coutumière la littérature nordique, roman historique à remonter le temps des années 1900 à aujourd’hui, conte philosophique où se posent les questions existentielles fondamentales en des dialogues truculents voire anodins, hymne poétique en hommage à une terre peuplée de trolls et de fées, le dernier roman de l’auteur islandais est d’une lecture proprement jubilatoire, superbement traduit par le talentueux Éric Boury, lauréat du Grand prix de la traduction pour D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de… Jon Kalman Stefansson !
Et c’est à un autre fulgurant voyage, en terre inconnue, que nous convie David Diop. Après Frère d’âme, Prix Ahmadou Kourouma et Goncourt des lycéens en 2018, l’auteur aux racines sénégalaises signe, avec La porte du voyage sans retour, une extraordinaire épopée enracinée dans une histoire d’amour au long cours ! Gorée, île emblématique et mortifère, ultime escale pour des millions de Nègres entassés sur la mer rougie sang des traites négrières… Puissamment porteur de fortes émotions encore aujourd’hui pour le visiteur qui en foule le sol cimenté, entre les cachots comme entrepôt de chair humaine et l’étroite ouverture marine pour l’embarquement fer aux pieds, un lieu que le romancier élit comme figure nodale de son récit. Botaniste de renom au temps des Lumières, éminent savant, Michel Anderson est conquis par l’histoire de Maram, une jeune esclave rescapée de Gorée ! Un étonnant voyage dans l’imaginaire d’un personnage hors du commun, en partance sur les traces de l’inconnue et apprenant le wolof pour être plus proche des autochtones ! Surtout, de retour en France et avant sa mort, l’homme de haute stature s’est ouvert à des valeurs universalistes qu’il désire transmettre en héritage à sa fille Aglaé.
Sans quitter le continent afro-américain, il nous faut alors plonger dans le salut qu’adresse le poète Jean-Pierre Siméon à l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal en épilogue de son dernier recueil,Levez-vous du tombeau! « Nous avons besoin de toi Aimé Césaire, nous avons besoin de toi plus que jamais… Les peuples naissent avec la poésie, disais-tu, eh bien ils meurent cela crève les yeux d’avoir perdu la poésie« , clame Siméon. Lui qui, dans un précédent essai, osait affirmer que La poésie sauvera le monde, une parole d’urgente nécessité qui, de l’antiquité à nos jours, s’est élevée de tout temps contre préjugés et billevesées. Un hymne à l’insurrection des mots, à la rébellion de l’alphabet , un appel à l’insoumission verbale face aux conformismes putrides. Une invitation à déserter nos habitudes pour réconcilier en nous le verbe et l’agir, relier notre état de vivant à univers plus grand que nous qui se nomme nature, une invitation à ce qu’enfin « la poésie gouverne elle qui n’a ni pouvoir ni assurance elle dont la pensée est tantôt cheval de steppes tantôt poignée de mésanges jetée au vent ».
Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co
Si le verbe poétique est envol libertaire, Jean-Bernard Pouy, écrivain patenté et reconnu de romans noirs, en est un intrépide messager en sa prose totalement iconoclaste à la cour des doctes exégètes ! Avec cette fameuse Trilogie spinoziste, l’éditeur a eu la bonne idée de rassembler trois courts romans au titre éminemment évocateur : Spinoza encule Hegel, À sec ! et Avec une poignée de sable… Trois épisodes pour narrer l’épopée urbaine dévastatrice de Julius Puech, chef de la Fraction Armée Spinoziste, ennemi juré de la bande des hégéliens. Poussé par l’amour de l’éthique (!) contre l’esthétique des renégats, chaussé de ses fameuses bottes en lézard mauve et à cheval sur sa Guzzi 850 California, avec son affectueuse bande d’allumés il mène croisades sanguinolentes, tueries et affrontements meurtriers sans jamais débander. Amis poètes, bienvenue ! Un ouvrage explosif, outrancier dans ses délires mais d’un humour exalté, un style déstructuré dont seul Pouy a le secret d’un roman l’autre, lui le membre éminent de l’Oulipo, l’empêcheur de penser en rond et le génial créateur du personnage littéraire du Poulpe. À lire de toute urgence, mais à ne pas mettre entre toutes les mains au risque d’une hécatombe entre Marseille et Miramas ! Et si au final vous n’avez toujours rien compris à l’univers de Jean-Bernard Pouy, plongez dans son dernier opus, En attendant Dogo, jeu de mots aussi débile que désopilant, vous en sortirez vivant mais deviendrez un irréductible intoxiqué.
Alors que Pouy n’en finit pas de décortiquer au noir les rouages de nos sociétés, Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juilletau temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du joursur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre !
D’aucuns ont suivi la saga des manuscrits de Céline retrouvés en 2021, une rocambolesque histoire de feuillets et documents prétendument perdus ou volés depuis sa fuite à Sigmaringen en 1944, en fait juste mis à l’abri durant de longues décennies. Sur son blog, le journaliste Jean-Pierre Thibaudat révèle avec force détails les dessous de l’affaire… Aujourd’hui, détentrice du sulfureux écrivain à son catalogue, les éditions Gallimard publient donc un premier inédit, Guerre. Un récit de quelques 150 pages, agrémenté de plusieurs fac-similés, où se déploie dans sa toute puissance la verve de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Avec cet aveu, incontournable, aux premières pages du livre, « J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête ». Les chapitres d’une œuvre en fait éclatée, supposé essai ou brouillon aux feuillets disparates parfois ardument déchiffrables où Céline conte, dans ce style romanesque qui n’appartient qu’à lui, son expérience traumatisante de la guerre, blessé sur le champ de bataille avec des séquelles dont il ne guérira jamais. D’une liasse de papiers à l’autre, chacune retenue par une épingle à linge, le brigadier de cavalerie Ferdinand narre ainsi par le menu avec humour et complaisance, non sans concupiscence et mauvaise foi, le quotidien de son séjour et de sa convalescence à l’hôpital de Peurdu-sur-la-Lys. Aux pires heures de la grande boucherie, ses rencontres, ses amours, ses souffrances de guerre, ses outrances verbales sur la décrépitude de la nature humaine, ses magouilles avec Bébert, copain de chambrée et proxénète patenté… Un style tout à la fois populaire et flamboyant, à l’identique de toute la littérature célinienne. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 29/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le 11*Avignon et le Théâtre des Halles présentent respectivement L’art de perdre et Angela Davis. De l’exil algérien au sortir de la guerre d’indépendance à l’éveil des consciences au cœur des pires crimes raciaux au États-Unis, deux pièces superbes, poignantes. Entre espoir et tragédie, des paroles embuées d’humanité et de dignité.
Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre, petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines.
Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert ! Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse. Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, d’hier à aujourd’hui, quand la mémoire n’oublie rien mais que le silence masque tout.
Et c’est encore une histoire, celle du continent nord-américain, qui se révèle à travers la figure d’Angela Davis, une histoire des États-Unis. Seule en scène, avec sincérité et intensité, Astrid Bayiha se fait multiple pour narrer les combats d’hommes et femmes unis contre moult dérives et dangers qui persécutent et avilissent le peuple américain : la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale, le racisme mortifère du Ku-Klux-Klan… Mêlant musique, chansons et archives video, véritable acte artistique, le spectacle se refuse au discours militant pour mieux encore frapper les esprits : pas de langue de bois, les maux d’Angela Davis portés par les mots de Faustine Noguès et vivifiés par la mise en scène épurée de Paul Desveaux.
Rien de superflu sur le planches du Théâtre des Halles, les faits seulement d’une vie engagée qui conduira la femme éprise de justice et de liberté en prison : seize mois d’incarcération pour son engagement au côté des Black Panthers et du Parti communiste américain ! Déchirante et vivifiante tout à la fois, une histoire à laquelle Angela Davis, grande dame, n’a pas encore mis le point final. Pacifiste, féministe, elle élève toujours la voix contre toutes injustices sociales et exactions policières à l’encontre de la communauté noire. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 10 juillet, l’Institut du monde arabe de Tourcoing (59) met en évidence les liens qui unissent Picasso et les avant-gardes arabes. Une rétrospective passionnante qui révèle ce courant moderniste méconnu en France.
Françoise Cohen, ancienne conservatrice du musée des Beaux-Arts du Havre puis directrice du Carré d’art de Nîmes, désormais directrice de l’IMA-Tourcoing, est à l’origine avec l’historien d’art Mario Choueiry de cette exposition consacrée à « Picasso et les avant-gardes arabes ». Parmi toutes celles, passées et récentes, consacrées au maître et celles qui s’annoncent en 2023 autour du cinquantenaire de sa mort, on frôle, parfois, l’indigestion. Mais Picasso ne cesse de nous surprendre et son influence auprès des peintres irakiens, égyptiens, algériens, libanais ou syriens à partir de « Guernica » raconte une histoire passionnante, où toute une génération de jeunes artistes s’inscrit dans son sillage artistique et politique.
En 1938, en Égypte, et 1951, en Irak, deux manifestes clés des modernités arabes affirment une nouvelle conception de la peinture. Les artistes égyptiens se prévalent résolument de « Guernica » et, sous le titre « Vive l’art dégénéré », - en référence à l’exposition « Entartete Kunst » organisée par les nazis à Munich en 1937 -, écrivent : « Cet art dégénéré, nous en sommes absolument solidaires. En lui résident toutes les chances de l’avenir. Travaillons à sa victoire sur le nouveau Moyen Âge qui se lève en plein cœur de l’Occident ». En 1951, la jeune garde de l’art moderne irakien proclame la naissance d’une nouvelle école d’art au nom de la civilisation irakienne et universelle. En 1972, le peintre algérien Mohammed Khadda écrit : « En France, Picasso était accusé d’être un étranger, ici, ils nous accusent d’être des Picasso ».
Les 70 œuvres exposées à l’IMA-Tourcoing témoignent d’un dialogue artistique, esthétique et politique entre cette jeune génération d’artistes arabes et Picasso, mais pas seulement. L’influence des surréalistes est flagrante dans leur soif de liberté et d’émancipation d’un art pictural jusqu’alors corseté ainsi que dans leur désir de s’inscrire dans un art moderne sans frontières. Ils s’engagent contre le fascisme et la colonisation, affirment leur solidarité internationale et le rêve d’un panarabisme progressiste. L’exposition tend un miroir entre ces avant-gardes et Picasso, donne à voir des travaux méconnus en France.
Le « Nu couché, printemps », peint par Picasso en 1908, semble se perpétuer à travers les bruns, les cernes foncés pour délimiter les corps et la rondeur charnelle, que l’on retrouve dans « The Woman, the Moon and the Branch » (1954) de l’Irakien Shakir Hassan Al Said et dans la « Femme au loup » (1973) de l’Égyptien Samir Rafi. Chez l’Irakien Jewad Selim, « The Watermelon Seller » (1953), instantané de la vie quotidienne du petit peuple des rues, décline des croissants de pastèque et des yeux immenses si picassiens dans une composition où les symboles arabes sont à la fois présents et détournés.
Mêmes audaces, même liberté
Le « Guernica », de Picasso, ne va cesser de hanter cette génération de peintres dont les pays, les familles ont été éprouvés par les guerres. Ainsi, Paul Guiragossian, libanais dont la famille a échappé au génocide arménien, va assister à l’expulsion des Palestiniens de leur terre puis à la guerre du Liban. Guiragossian revendique la figure tutélaire de Picasso qui se traduit, dans ses tableaux, par la dénonciation des tueries perpétrées contre les civils. Ainsi son « Homme Machine II » (1981) met en scène une femme, corps blanc laiteux nu, sans visage, en proie à son bourreau emmailloté dans un uniforme métallique. L’Irakien Mahmoud Sabri peint en 1958 « les Massacres d’Alger », une œuvre perdue à jamais lors de l’invasion américaine en Irak en 2003, dont il reste une trace photographique où le peintre pose devant sa toile.
On retrouve l’influence de Picasso dans « Elle est venue vers la tendresse » (1970), de l’Irakien Dia Al Azzawi, dont la silhouette oblongue à peine esquissée d’une femme repose sur des aplats de couleur, d’où surgissent des signes calligraphiques puisés dans l’écriture, un alliage poétique entre tradition et modernité. Mêmes audaces, même liberté chez l’autre artiste irakien, Faik Hassan, dont son « Abstract Man and Woman » (1962) aux traits géométriques puissants est adouci par une palette de couleurs aux tons pastel. Ces allers-retours entre Picasso et ces peintres lointains qui ont écrit une nouvelle page de la peinture du Maghreb au Moyen Orient permettent de découvrir une génération de peintres arabes qui ont revendiqué leur héritage culturel et l’ont fait fructifier à l’aune de ce mouvement artistique. Entre eux et Picasso l’Andalou, « ce musulman qui s’ignore », des liens indéfectibles se sont tressés. L’influence de Picasso leur a permis d’ouvrir des portes, de se libérer des carcans artistiques académiques pour peindre un art « sans hiérarchie formelle, temporelle ou géographique », un art sublimé loin de tout exotisme, une peinture universelle et engagée. Picasso, contrairement à Matisse ou Klee, n’est jamais allé en terre arabe. Et si, se demande malicieusement Mario Choueiry, « Picasso était – ainsi que le dit Kateb Yacine à propos de la langue française – un “ butin de guerre” des modernités arabes » ? Marie-José Sirach
Picasso et les avant-gardes arabes à l’IMA-Tourcoing, jusqu’au 10/07.
Metteur en scène britannique, Peter Brook est mort le samedi 3 juillet, à l’âge de 97 ans. Il aura marqué l’une des pages les plus importantes de l’aventure théâtrale dans le monde. Y compris au Festival d’Avignon, où il a signé les plus grandes créations de la moitié du 20e siècle.
Un article de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb.
Quelques bouts de bois, des pierres, un peu de sable, les mises en scène de Peter Brook étaient tout sauf tape à l’œil. Il revendiquait un théâtre épuré. Dès la fin des années 60 à Londres à la Royal Shakespeare Company, il renonce au décor.
Pas besoin d’artifice, il laisse le soin aux spectateurs de développer leur propre imagination. Et même pour des spectacles aux longs cours comme le Mahâbhârata qui restera l’un des plus grands succès. Neuf heures dans la carrière Boulbon au Festival d’Avignon en 1985, une adaptation de cette épopée mythologique hindoue écrite avec son ami Jean-Claude Carrière dont il réalise un film en 89.
Au cinéma, Peter Brook a dirigé au début de sa carrière Jeanne Moreau et Jean-Paul Belmondo dans l’adaptation de Moderato Cantabile de Marguerite Duras en 1959. Déjà avec ce goût du vide et du silence.
A Paris, Peter Brook a sauvé le Théâtre des Bouffes du Nord en 1970. Il devait être démoli. Il en fait le cœur de théâtre de recherche, laissant la salle dans son jus, avec ses murs décrépis mais une âme intacte.
Le théâtre de Peter Brook permettait de croiser des acteurs de toutes les couleurs de peau et de toutes les nationalités. Il allait les chercher en Iran, au Sri Lanka, en Inde, au Mexique. C’était sa façon à lui de faire du théâtre politique. Stéphane Capron
Au lendemain des élections, l’historienne Martine Riot-Sarcey commente l‘actualité politique. Par la spécialiste du féminisme et des révolutions du XIXe siècle, une analyse hors des propos convenus. La professeure émérite à l’université Paris-VIII-Saint-Denis plaide pour une vraie démocratie, celle qui s’organise de bas en haut.
Difficile d’aller à l’encontre des espoirs d’un grand nombre d’entre nous, mais il me semble plus que nécessaire d’ouvrir une brèche critique dans l’enthousiasme mesuré au soir du second tour des élections législatives. Tout d’abord, un constat d’échec accablant dont les effets délétères sont à venir : l’entrée en force de l’extrême droite à l’Assemblée quand la victoire électorale revient aux abstentionnistes ! La honteuse propagande du représentant de la France de Vichy, fascinant les médias pendant des mois, a banalisé le rejet de l’autre, et permit ce score inédit de l’extrême droite. Certes la majorité présidentielle a subi un désaveu. Mais force est de constater que la démocratie électorale se révèle telle qu’en elle-même, non représentative, tous partis confondus. La vraie démocratie reste à construire. Or, pas plus que les autres, la Nupes, par l’intermédiaire de son leader, ne s’est engagée vers la participation réelle et immédiate de la population : elle a imposé ses candidats sans la moindre consultation des électeurs à la base dans chaque circonscription. Et l’élection de Rachel Kéké ne suffira pas à provoquer un bouleversement. La vraie démocratie reste à construire.
La catastrophe écologique, en cours désormais, nous oblige à rompre avec les illusions d’hier. Comment imaginer possible une réduction urgente et drastique de la consommation d’énergie sans l’assentiment puis la collaboration étroite de tous et de chacune ? Comment imaginer réalisable la réorientation de l’économie vers une production, non pas guidée par la technique ou la technologie, mais vers un mieux-être de l’ensemble de l’humanité si la prise en charge directe des individus n’est pas engagée ? Comment mettre un terme aux discriminations, sans l’horizon d’une justice sociale partagée, et mise en œuvre par tous, comme nos prédécesseurs n’ont cessé d’en réclamer la réalisation ? Il ne s’agit plus de surseoir aux tâches incontournables en brandissant un illusoire programme de transition, il s’agit tout simplement de renouveler un processus maintes fois entravé en donnant la priorité au « progrès de l’esprit humain » (Condorcet), au service du vivant comme des plus fragiles et de renoncer à la force des choses dont le primat nous a conduits à la catastrophe présente. Le fétichisme de la marchandise, au profit d’une minorité de privilégiés, est à l’origine, nous le savons, de l’exploitation de la nature, comme de l’exploitation de l’homme par l’homme, et donc responsable des inégalités sociales comme de la disparition de certaines espèces.
Tout est à repenser, de la réparation de la planète à l’élimination des différentes formes de domination. La tâche est immense et ne s’accomplira pas à coup de manœuvres parlementaires et de manifestations de rues. Rien désormais, on le sait, ne pourra se faire sans l’engagement de tous dans le respect de l’autre. Cette actualité est inéluctable et la difficulté ne se résout pas en occupant les places d’un pouvoir au service du libéralisme depuis le XIXe siècle, quelle que soit la couleur politique des dirigeants des différents pays. En France, une forme d’union de la gauche a été réalisée dans le cadre électoral, à l’écart de l’immense mobilisation de citoyens qui depuis plusieurs années non seulement réclamaient cette unité mais tissaient des liens avec le plus grand nombre d’habitants de ce pays. La France insoumise a imposé son rythme en suivant les directives de son leader. Aujourd’hui rien n’est prévu pour commencer collectivement cette lourde tâche que nous imposent les méfaits des dirigeants du monde entier. Après la Syrie, l’Ukraine, la domination des puissants par la guerre destructrice se poursuit, tandis que la famine menace de nombreux pays, et que la question sociale se pose partout. L’engagement pour une nouvelle Constituante ne suffit pas, l’expérience du Chili nous le montre.
Il est encore temps de réagir en organisant des débats au plus près du quotidien de chacun, afin d’apprendre à gérer ensemble la chose publique (res publica), laquelle nous concerne tous. Nous pourrions multiplier les universités populaires afin d’égaliser les connaissances en s’autoformant tout en réapprenant à débattre, collectivement, à condition de croire à la responsabilité collective. Dès décembre 2018, des collectifs de gilets jaunes ont opté pour l’apprentissage de la démocratie réelle. Ils nous ont montré le chemin. Il ne suffit pas de s’approprier leur chanson fétiche pour laisser croire que nous sommes de leur côté, encore faut-il, comme ils l’ont fait, mettre en œuvre la démocratie dans tous les lieux communs, en commençant par les mouvements, partis et syndicats etc. Le mode de gouvernement démocratique, en effet, ne se définit pas par la force « de convaincre », comme nous l’avons entendu au soir du premier tour, mais par l’écoute et le débat en cherchant à faire revivre la tradition de la gestion collective.
Nous héritons de deux siècles de délégation de pouvoir, c’est pourquoi la tâche est ardue, et sera longue, mais la conjoncture nous commande d’ouvrir les yeux sur la réalité écologique et sociale dont la dégradation est irréversible si chacun d’entre nous ne prend pas sa part de responsabilité.Rien de « révolutionnaire » ne peut se faire concrètement par de simples décisions gouvernementales, excepté sous les régimes autoritaires dont nous ne sommes pas à l’abri, loin s’en faut. Il est temps que les différents « représentants », se réclamant de la tradition populaire, cessent de faire croire que l’occupation des postes du pouvoir d’Etat détiendrait les clés de l’avenir. L’histoire a été suffisamment éloquente à ce sujet. De l’Urss à la Chine en passant par le Venezuela jusqu’aux mesures d’après-guerre en Europe, les nationalisations ne sont en rien la garantie d’une gestion démocratique.
Au XIXe siècle les ouvriers définissaient la liberté en ces termes : « le pouvoir d’agir dans tous les domaines ». Reprendre à notre compte cette tradition est la nécessité du moment en ouvrant dès maintenant la voie de la vraie démocratie, laquelle, n’en doutons pas, n’advient pas de haut en bas, mais s’organise de bas en haut.Michèle Riot-Sarcey
Jusqu’au 15/07, au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie (75), Simon Abkarian reprend Électre des bas-fonds. Une nouvelle version de l’Orestie d’Eschyle : la tragique histoire d’Électre et Oreste, sœur et frère à la main vengeresse. Palpitante, brillante et superbement parlante pour l’aujourd’hui.
Simon Abkarian n’a pas froid aux yeux. Avec Électre des bas-fonds, il met ses pas dans ceux des grands ancêtres : Euripide, Sophocle et surtout Eschyle. De ce dernier, il emprunte le squelette de l’Orestie, pour lui redonner chair à l’aune contemporaine avec le concours de vingt-deux interprètes survitaminés, qu’épaulent trois musiciens. Électre (Aurore Frémont), princesse devenue souillon, bien que mariée par force à Sparos, gardien de nuit pittoresque (dans le rôle, Abkarian s’en donne à cœur joie), demeure la vierge vengeresse de la tradition. Elle rêve de tuer sa mère, Clytemnestre (Catherine Schaub), qui a liquidé à grands coups de hache son épouxAgamemnon, avec la complicité de son amant Égisthe (Olivier Mansard), maquereau de bonne famille.
Le choeur est constitué de Troyennes réduites en esclavage prostitutionnel par les Grecs vainqueurs d’une fameuse guerre interminable. Oreste (Eliot Maurel), frère aîné d’Hamlet, flanqué de Pylade (Victor Fradet), revient au pays déguisé en fille. Va-t-il occire sa mère, laquelle justifie le meurtre d’un père odieux qui n’hésita pas à égorger sa fille Iphigénie, dont est apparu en un éclair le fantôme gracieux… N’en disons pas plus, refusant sciemment de dévoiler les pulsations d’un spectacle ô combien brillant. D’une plastique infiniment chatoyante, dans lequel se mêlent hardiment une écriture de pleine maîtrise, les artifices superbement domptés du fard et de la danse, du chant et des masques (ne sommes-nous pas au Soleil ?) pour conjurer in fine l’orgueil démesuré à goût de sang, que les Grecs nommaient l’hubris.
Eschyle s’en référait aux dieux. Simon Abkarian, même s’il les cite, invente une fable à l’issue laïque, en somme. Il ne recule pas devant le grand spectacle (magnifique est le premier ballet des putains en tutu aux gestes d’Orient). Il « shakespearise » à l’envi, pétrit le sublime avec le grotesque tel un potier aguerri, donne chance à chaque personnage d’affirmer son point de vue. Exemplaire, en ce sens, est la figure de Chrysothémis, la sœur réputée docile, soudain rebelle après avoir subi un viol. Ainsi, la toile de fond archaïque, dûment repeinte d’une main sûre, est tournée vers nous sous un autre angle, tant de siècles plus tard. Jean-Pierre Léonardini
Un spectacle couronné par trois Molières (auteur francophone, mise en scène, théâtre public), deux Prix du Syndicat de la critique (révélation théâtrale Aurore Frémont, meilleure musique de scène Howlin’ Jaws), le Prix Théâtre SACD. Le texte est disponible chez Actes Sud-Papiers (108 p., 15 €)
Le 28/06, au cabaret de la Nouvelle Eve (75) avant une tournée nationale, se joue Joséphine Baker le Musical. Pour (re)découvrir la vie et le parcours de l’éblouissante artiste qui mit son talent hors du commun dans la lutte contre la ségrégation raciale et le nazisme.
Depuis son entrée très médiatisée au Panthéon, le 30 novembre 2021, l’on croit tout savoir sur cette femme exceptionnelle qu’était Joséphine Baker. Danseuse, chanteuse, meneuse de revue, première artiste noire à connaître un succès international fulgurant, elle fut aussi résistante dans l’armée française durant la Seconde Guerre mondiale, participa, aux côtés de Martin Luther King, à la lutte pour la reconnaissance des droits civiques aux États-Unis. Née à Saint-Louis, dans un ghetto noir du Missouri, le 3 juin 1906, Joséphine Baker quittera en 1925 ce pays « où elle avait peur d’être noire » et dont elle dira qu’il « était réservé aux blancs ». À Paris, elle n’aura jamais le sentiment « d’être une couleur » et devient une femme libre et une icône. Elle a des amants et des maris, douze enfants qu’elle adopte au gré de ses tournées internationales et qu’elle élève dans le domaine des Milandes, qu’elle devra quitter faute de pouvoir en assurer l’entretien. C’est Grâce Kelly qui lui viendra en aider et recueillera toute la famille à Monaco.
Une femme libre et engagée
Avec la collaboration du fils de Joséphine Baker, Brian Bouillon Baker, de cette trajectoire de comète, de cette vie de femme libre et engagée, Jean-Pierre Hadida extrait la substantifique moelle dans Joséphine Baker le Musical, un formidable spectacle présenté au cabaret de la Nouvelle Eve avant une tournée nationale. Il en signe le livret, la mise en scène et les musiques originales pour huit artistes, s’inspirant des codes du musical « la Revue Nègre », dont Joséphine Baker a été la vedette, popularisant le jazz et la culture noire dans le Paris des années folles. Repérée dans Saturday Night Fever de Stéphane Jarny, l’Oiseau de paradis de Kamel Ouali et le Cabaret Shakespeare de Bastien Ossart, c’est la chanteuse, danseuse et actrice martiniquaise Nevedya qui ose avec audace et grâce une Joséphine dans tous ses éclats. Dès les premières notes de J’ai deux amours, mon pays et Paris, la musique de Vincent Scotto revisitée par Raphaël Bancou pianiste et multi-instrumentistes hors-pair, elle emporte la partie.
Tableaux aux costumes flamboyants
La comédie musicale, réjouissante et enlevée, est une succession de tableaux et d’évocations aux costumes flamboyants. On y croise tous ceux qui ont marqué la vie de Joséphine Baker pour le meilleur et pour le pire. Sa mère (Ursula Ravelomanantsoa), Mme Kaiser (Coline Perrocheau), chez qui elle sera placée enfant pour faire du ménage et qui la maltraitait, Jean Gabin (Vincent Cordier) avec qui elle tourna, ses époux, Willie Baker et Jo Bouillon (César Vallet), la princesse de Monaco (Caroline Dudley), Martin Luther King (Joseph Cange)… Sur la scène de la Nouvelle Eve, Les comédiens, tous épatants, changent à vue de costumes et de jeu pour interpréter tous les personnages qui rendent compte de l’époque et des combats traversés. Marina Da Silva
Le 28 juin à la Nouvelle Ève, 25 rue Pierre Fontaine, 75009 Paris (Tél. : 01.48.74.69.25). Tournée nationale à partir d’octobre 2022.
Comptant parmi les plus anciennes publications de France, créée en 1909, la Vie Ouvrière s’offre un coup de renouveau ! Hebdomadaire durant plus d’un siècle, ensuite mensuel, le magazine de la CGT devient une revue trimestrielle.Un ultime défi à relever !
Crise du syndicalisme conjuguée à celle de la presse, le magazine de la CGT La Vie Ouvrière (la V.O.) se devait de réagir à défaut d’une mort annoncée. Un paradoxe pour le plus fort tirage de la presse française dans les années 60 (plus de 600 000 exemplaires, mieux que Paris Match…), le journal des plus grands photographes en ses heures de gloire (Bloncourt, Doisneau, Ronis), le titre qui célébra le Front Populaire avec liesse et fut le seul à paraître durant les événements de mai 68, l’unique publication syndicale qui ouvrit durablement ses pages à la culture et afficha en Une des figures marquantes de la scène et du grand écran, de Jean Vilar à Michel Piccoli. Sans oublier Gérard Philipe et Jean-Paul Belmondo, deux emblématiques responsables du syndicat CGT des acteurs… Ah, nostalgie, quand tu nous tiens !
Organisée autour d’un dossier d’une cinquantaine de pages au titre sans surprise décliné sous diverses entrées, Les riches profitent, on trinque, la revue est d’un abord attirant : colorée, aérée, rythmée, un graphisme soigné, une iconographie alléchante. Une idée plaisante ensuite, la signalisation des sujets sous un label générique qui s’affichera d’un numéro l’autre : Le lieu, L’objet, Vu de ma fenêtre, Le jour où… Des articles qui ouvrent à des regards pluriels sur une histoire du syndicalisme local, sur la vie d’artistes aux propos décalés, sur les choix de salariés engagés dans la transformation du monde : la visite édifiante à la Maison du Peuple de Limoges classée aux Monuments historiques en 2014, la rencontre émoustillante avec le graphiste Gérard Paris-Clavel instigateur de la « Rêve Générale », un dialogue éclairant avec les bénévoles de la cantine solidaire du quartier de l’Épeule à Roubaix.
Hors ses qualités formelles, le trimestriel livre une timide révolution éditoriale ! La matière à réflexion abonde pourtant : les nouvelles formes du militantisme, la déshérence des campagnes, les carences des élites syndicales, le travail éclaté, le dépérissement culturel des consciences… Pour toucher un lectorat autre que son public captif et assurer sa pérennité, un seul impératif : s’affranchir des sujets convenus, s’ouvrir à l’inattendu et risquer l’aventure en terre inconnue. Un défi à relever pour la Vie Ouvrière, nouvelle formule. Yonnel Liégeois
La Vie Ouvrière, 100 pages, 9€50. Case 600, 263 rue de Paris, 93516 Montreuil Cedex (Tél. : 01.49.88.68.50). Abonnement version papier et numérique (4 numéros par an, 60€) avec accès au site nvo.fr : abonnement@nvo.fr .
Jusqu’au 19/06, à la Piscine de Roubaix (59), le Musée d’art et d’industrie consacre une rétrospective à Boris Taslitzky. Un artiste qui a mené de front peinture et engagement politique. La découverte d’un peintre de son temps, « un romantique révolutionnaire ».
Il suffit de parcourir la vie de Boris Taslitzky (1911-2005) pour mesurer combien cet artiste aura été à la fois témoin et acteur des bouleversements de son siècle, toujours au cœur des espoirs révolutionnaires et des chaos provoqués par les déflagrations du fascisme, de la colonisation comme autant de marqueurs indélébiles dans son oeuvre picturale. Né dans une famille juive d’origine russe, son père meurt sur le front en 1915, sa mère sera arrêtée lors de la rafle du Vel’d’Hiv en 1942 et mourra à Auschwitz. Boris Taslitzky est l’enfant d’un siècle pétri de contradictions, où combats politiques et esthétiques faisaient rage et étaient intrinsèquement liés.
Engagement politique et artistique
Né à Paris en 1911, Boris Taslitzky fréquente très jeune les œuvres de David, Delacroix, Géricault, Goya et Courbet. Il s’inscrit ainsi dans la grande tradition des peintres d’histoire et défend « un réalisme à contenu social » pour témoigner de l’histoire en marche, des utopies révolutionnaires et de la fraternité humaine. Son engagement politique dans les années 1930 – au parti communiste et à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires – va de pair avec son engagement artistique. En peignant l’histoire en mouvement, il raconte « la vie des hommes de son temps ». De ses premiers portraits et autoportraits aux dessins clandestins à Buchenwald, des immenses fresques pour le défilé unitaire de la gauche le 14 juillet 1935 à ses peintures qui dénoncent le colonialisme en Algérie en 1952, de ses tableaux consacrés aux métallurgistes et mineurs de Denain, jusqu’à ses croquis de la banlieue rouge, toute la peinture de Boris Taslitzky raconte l’itinéraire d’un homme, d’un peintre humaniste, qui n’a jamais cessé de conjuguer art et engagement.
De la peinture au dessin
L’exposition que lui consacre la Piscine, d’une très grande richesse sous le label « Boris Taslitzky, l’art en prise avec son temps », permet de découvrir un parcours incroyable, la diversité et la multiplicité d’approches dans ses gestes picturaux, sa fidélité, jusqu’au bout, à son engagement politique. « Je n’ai aucune préférence pour un mode d’expression ou un autre. Je passe invariablement de la peinture au dessin, suivant mes envies » disait-il. Il suffit de déambuler dans l’exposition pour s’en convaincre. On mesure, d’abord, combien Boris Taslitzky savait dessiner. Le trait est juste, précis, sobre jusque dans les détails, des camaïeux de gris souvent troués d’un rai de lumière blanche. A partir des croquis clandestins de Buchenwald, Taslitzky, une fois libéré, les transformera en fresques aux couleurs vives et chaudes, pour mieux conjurer l’horreur. Il en est ainsi du Petit camp à Buchenwald.
Sur cette toile de 3×5 mètres, les baraquements rouges et verts tracent une ligne de fuite vers l’horizon pour laisser surgir au premier plan, une scène sortie des Enfers : cadavres empilés sur des charrettes poussés à bouts de bras par des prisonniers faméliques, silhouettes fantomatiques enroulées dans des couvertures, hommes errants, hébétés. Au second plan, des hommes, de dos, se soutiennent. Les couleurs contrastent avec l’horreur ainsi représentée. Puis il y a ce garde allemand, étonnamment seul, qui surveille, l’air presque désinvolte, ces hommes en guenilles. Mais ce qui attire le regard, c’est cet autre homme au centre du tableau : un squelette vêtu du pyjama rayé des déportés, un grand chapeau sur le crâne, les mains enfoncées dans les poches et cette chemise, d’un blanc immaculé. Il se tient droit, digne, incarnation de cette humanité qui ne faiblit pas, ne plie pas.
Des compositions réalistes et symboliques
Même au plus profond de l’horreur, dans les camps de la mort ou dans les prisons française où il est incarcéré en novembre 1941 pour avoir réalisé « plusieurs dessins destinés à la propagande communiste », Boris Taslitzky, pour « cracher l’enfer » concentrationnaire, va peindre la fraternité, la solidarité, redonnant à tous ses frères humains leur dignité. Il fera de même quand, en 1946, il séjourne à Denain, à la demande du conservateur du Musée national des arts et traditions populaires, Georges-Henri Rivière. Grâce au soutien du maire communiste de la ville, toutes les portes lui sont ouvertes. De son séjour dans cette ville ouvrière du Nord, ses toiles racontent le dur labeur des femmes et des hommes dans la mine.Les Femmes de Denain, Cafus et galibots du puits Renard à Denain, Les délégués frappent par leur composition, réalistes et symboliques, qui se lisent comme autant de témoignages ethnographiques.
En janvier 1952, Taslitzky séjourne en Algérie avec la peintre Mireille Miailhe, à l’invitation des partis communistes français et algérien. En juillet, ils exposent leurs travaux à la Galerie Weil à Paris sous l’intitulé Algérie 52. La préfecture de police fait arracher toutes les affiches de l’exposition sur les murs de Paris. Les dessins et huiles de Taslitzky racontent sans fard les dessous de la colonisation. Il peint le petit peuple d’Algérie comme il avait peint quelque temps plus tôt le petit peuple des mines du Nord et annonce cette insurrection qui viendra deux ans plus tard.
Terrains vagues et jardins ouvriers
L’exposition consacre une large place aux dessins de la banlieue rouge réalisés en 1970. Une commande de Jean Rollin, critique d’art à l’Humanité et conseiller municipal chargé des beaux-arts à La Courneuve. Formidable promenade dans cette périphérie alors en pleine mutation, les dessins de Taslitzky offrent une vision peut être un peu trop idyllique de ces villes (Saint-Ouen, Stain, La Courneuve, Bobigny, Drancy) avec ces petits pavillons de guingois, ses terrains vagues et ses jardins ouvriers, oubliant les grands ensembles surgis de terre et les bidonvilles encore là. Catalogué dans le courant du « nouveau réalisme français” qui se revendique de la peinture d’histoire à vocation sociale dans la lignée des Poussin, Le Nain ou Courbet, et dont André Fougeron est le référent, ou peintre des Camps, l’œuvre de Boris Taslitzky est bien plus hybride et protéiforme qu’elle n’y paraît. On est surtout étonné devant l’humilité de cet homme qui a payé cher son engagement politique et n’a pas eu l’audience qu’il méritait. Cette exposition permet de rencontrer une œuvre passionnante et bouleversante. Marie-Jo Sirach
Jusqu’au 19 juin à la Piscine de Roubaix. Catalogue de l’exposition (éditions Anagraphis, 300 p., 30€).
Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signait en 2017 la véritable ouverture de son mandat à la tête du Théâtre de La Colline (75). Repris jusqu’au 25 juin, un spectacle d’une force incroyable. Beau, tragique, émouvant. Plus qu’une plongée douloureuse dans le conflit israélo-palestinien, le choc des consciences au cœur de l’Histoire.
Tous des Oiseaux ? Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Wajdi Mouawad y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire.
L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.
Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?) avec au plateau l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaires. Ils sont neuf, qu’il faudrait tous citer, avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui, à y regarder de près, pourrait paraître presque extravagante comme toujours chez lui, mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier).
L’état de tension extrême de tous ces personnages, que des traits d’humour ou d’auto-ironie viennent à peine détendre, saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han
Nous sommes tous des oiseaux !
De bon ou mauvais augure, chacun de nous est un oiseau qui se moque des frontières et des murs ! Capable, quand l’amour est moteur, de partir à la rencontre de l’autre et de ses différences… Tel est en substance, inspiré d’une légende persane et de l’histoire d’Hassan Ibn Muhamed el Wazzan, le message que Wajdi Mouawad suggère avec cette page d’histoire intime inscrite dans la grande Histoire. L’histoire d’amour entre un homme d’origine juive et une femme arabe, l’une refoulant son identité première sous couvert d’un passeport américain et l’autre faisant confiance en la science et la force des chromosomes plus qu’aux croyances en n’importe quelle religion. Un amour qui se heurte aux convictions d’une famille qui a connu l’horreur des camps nazis etpour qui la terre d’Israël est à sauvegarder au risque des pires atrocités, un amour qui explosera dans les méandres d’un conflit qui n’en finit pas.
De la petite à la grande Histoire, Wajdi Mouawad se veut passeur d’une histoire « où l’intime des vies domestiques est dynamité par la violence du monde, il n’existe aucune réalité qui puisse dominer sur une autre ». L’ennemi, c’est toujours l’autre, le dicton en fait foi, il suffirait peut-être qu’un jour nous osions nous regarder dans un miroir… Sur la grande scène du Théâtre de la Colline, dans une révélation finale à la hauteur des plus invraisemblables chutes molièresques, entre comique et tragique, se joue l’avenir de l’humanité. Tous des oiseaux ? Un vol au-dessus d’un nid de contradictions. Percutant, époustouflant, Grand Prix 2018 du Syndicat de la critique. Yonnel Liégeois