Archives de Catégorie: Rideau rouge

Didier Ruiz, un homme de foi

Le 19 mai, le théâtre de la Bastille (75) rouvre ses portes avec Que faut-il dire aux hommes ? Du théâtre documentaire, où Didier Ruiz donne à entendre des hommes et des femmes de foi qui témoignent de ce qui les habite. Un metteur en scène, qui ne croit pas en la divinité, pétri de convictions.

Le 19 mai, si tout va bien, si tout se passe comme prévu, nous retrouverons l’excitation dès le matin du rdv prévu avec le public à 18 h, avant l’ouverture des portes. Le bruissement du hall qui se remplit pour la première fois depuis des mois, les cris de joie, les rires, les portes qui s’ouvrent.

Je ne veux pas gâcher mon plaisir.

Comme un cortège de noce, le public entrera dans cette salle si merveilleuse du théâtre de la Bastille. Le cœur battra très fort, les portes se fermeront, en retard, comme toujours, mais le 19 mai, tout est permis. Il y aura l’annonce, et la lumière s’éteindra dans la salle.

Et puis, quand l’histoire sera dite, nous pourrons aussi nous retrouver assis sur une terrasse pour boire un verre. Une douce température, une chemise de coton qui flotte, des orteils en fête sans chaussettes.

Le 19 mai 2021, nous referons du théâtre, avec un public. Nous partagerons à nouveau les mots tus depuis si longtemps.

Une folie. Le jour de la folie, ce 19 mai. J’ose à peine le dire, alors je le murmure pour que ce soit pour de vrai, que cela se réalise comme un vœu, comme un souhait précieux.

J’ose le dire, j’ose vous donner rendez-vous le 19 mai. Quel joli jour et quel joli mois de mai. Didier Ruiz

Que faut-il dire aux hommes ?

Dans une société où les religions sont synonymes de déchirements et de haine, nous avons besoin de soleil… La religion ne m’intéresse pas en tant que telle. La spiritualité oui. Elle m’aide à conserver mon statut d’être humain, à vivre avec les autres. Et surtout elle m’aide à penser la mort. Ils seront sept sur le plateau : cinq hommes, deux femmes.

J’entends beaucoup de choses communes dans leur bouche, des certitudes mais aussi des doutes. Ils ne représentent en rien des courants officiels mais plutôt des manières différentes de vivre leur foi. Aujourd’hui et dans la joie. Parler de spiritualité au théâtre n’est pas chose courante.

J’ai bien conscience que laisser apparaître sans affirmer, laisser la porte ouverte sans certitude, nourrir une réflexion sans avoir la main lourde est une position délicate, le fil est mince… Après les ex-prisonniers d’Une longue peine, les personnes transgenres de TRANS, ce troisième volet fermera un triptyque consacré aux invisibles, engagés dans des convictions pour atteindre la liberté. D.R.

Du 19 au 22/05, à 19h au Théâtre de la Bastille.

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Louis Jouvet, un personnage combattant

Il y a soixante-dix ans, en 1951, Louis Jouvet s’éteignait dans son Théâtre de l’Athénée. Pour l’occasion, Olivier Rony publie Jouvet. Une biographie, riche en témoignages divers, pour suivre à la trace les étapes d’une vie d’exception.

Le 16 août 1951, Louis Jouvet s’éteignait dans son Théâtre de l’Athénée. Cela fait soixante-dix ans. Pour l’occasion, Olivier Rony publie Louis Jouvet, une biographie extrêmement documentée, riche en témoignages divers, qui permet de suivre à la trace les étapes de la vie d’exception de cet homme qui eut la religion du théâtre et que le cinéma rendit populaire. Né en 1887 dans le Finistère, grandi dans les Ardennes, éduqué chez les maristes, destiné à la pharmacie, le garçon long comme un jour sans pain, à qui l’on dit que « le théâtre est un métier honteux », lit beaucoup et se met très vite à jouer dans des troupes d’amateurs. Il ne s’aime pas, se grime, interprète volontiers des rôles de vieillard. Peu à peu, on le remarque. La rencontre décisive a lieu avec Jacques Copeau, dont il devient comme le fils adoptif. Long compagnonnage avec ce mentor intransigeant. Auprès de lui, ce sera l’aventure historique du Vieux-Colombier, l’apprentissage de tous les artisanats de la scène, l’échange permanent dans l’exigence. Lorsqu’ils se séparent, Jouvet, tel qu’en lui-même enfin, ne cesse de s’élever dans son art, dirige des théâtres, devient un metteur en scène sourcilleux et l’acteur de cinéma fêté que l’on sait encore.

À la tête de l’Athénée, enfin chez lui, il magnifie les pièces de Giraudoux. Knock, de Jules Romains, permet de garnir la caisse. L’École des femmes devient son étendard… C’est fou ce qu’il entreprend ; mises en scène à la chaîne, répétitions interminables. Durant la guerre, c’est l’odyssée formidable de la tournée triomphale et harassante en Amérique latine, où il faut passer les gouttes, quand vichystes et gaullistes se tirent dans les pattes. Olivier Rony ne laisse rien dans l’ombre, avec tact, jusque dans la sphère amoureuse de celui qui a créé un Dom Juan obsédé par le défi à Dieu. Cela se lit comme un roman. C’en est un, vécu par cet artiste à l’inflexible rigueur qui, trois fois recalé au Conservatoire, y devint finalement un maître révéré, à qui l’on doit, entre autres écrits, cet ouvrage de référence, le Comédien désincarné.

Au milieu du tourbillon de son existence, Jouvet cultiva sans fin l’étude. Il respirait au milieu des livres, il a remis à l’ordre du jour les écrits de Nicola Sabbatini, expert de la Renaissance au « point de vue de l’exécution » (Jouvet), autrement dit la pratique scénique concrète, de l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre, à ce titre inoublié. Jean-Pierre Léonardini

Gallimard, « Folio biographies » n° 154, 416 p., 9€70.

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Bernard Noël, une affaire de langue

Le 13 avril 2021, disparaît Bernard Noël, tout à la fois poète, écrivain, essayiste et critique d’art. Au cœur d’une œuvre riche et diversifiée, un grand auteur qui signa deux petits bijoux littéraires : Le syndrome de Gramsci et La langue d’Anna. Adaptés de son vivant à la scène par Charles Tordjman avec Agnès Sourdillon et Serge Maggiani, deux interprètes d’exception.

L’une libère les mots en un flot torride, l’autre se heurte à un trou de mémoire. L’un redoute un possible cancer de la langue, l’autre évoque des symptômes au ventre. Les deux personnages en quête du mot vrai, du mot juste, butent sur une même évidence : dans l’entrelacs des mots, se joue plus qu’une question de langage. D’un monologue à l’autre, c’est en fait la vie et la mort qui dialoguent, la vie et la mort qui ponctuent la phrase. N’est-on pas déjà mort quand les mots désertent notre mémoire, est-on encore en vie quand la profusion des mots ne permet plus de donner sens à la réalité ?

Le syndrome de Gramsci : Serge Maggiani doute de sa santé mentale

En d’infimes gestes calculés, d’une lenteur presque maladive, au retour de cette belle région de Toscane où se produisit l’irréparable, un homme (Serge Maggiani) s’en vient à nous, nous prend à témoin et s’interroge. Il nous questionne sur sa santé mentale : comment a-t-il pu oublier le nom de Gramsci en pleine  discussion ? Un fait anodin, une fatigue passagère, un oubli momentané : l’explication est trop simple, l’affaire trop grave ! Dans cette perte du mot, nous laisse-t-il entendre, n’y aurait-il pas plutôt une perte de sens, le sens même de l’histoire ? « Ainsi s’est imposée l’écriture  du Syndrome de Gramsci », confiait alors Bernard Noël, « l’oubli du nom de ce grand personnage révélant l’oubli actuel du politique et cette maladie de la mémoire que provoque la société médiatique pour vider l’espace mental et le soumettre au flux de ses images ».

La langue d’Anna : Agnès Sourdillon dans un flot de paroles

Un silence verbal qu’Anna (Agnès Sourdillon) rompt dans une jubilation angoissante. Chez elle, « les mots se bousculent au portillon » selon l’expression populaire. Vraiment un revers de langage, à comparer avec son compère dont le silence s’imposait en bouche. Anna est comédienne, une  habituée du texte, une pratiquante forcenée de la mémoire qui en joue à s’en rendre malade, d’affreuses douleurs au ventre, en un état de surexcitation  totale… Elle nous conte ses rapports à la scène, à la vie  et aux hommes, à travers des rencontres peu banales : Fellini, Pasolini, Visconti. Est-ce vraiment l’inoubliable, la « grande » Anna Magnani qui nous parle ? Bernard Noël s’en défend. « Tout, dans La langue d’Anna, est imaginaire, j’ignorais que l’Anna de la réalité était morte d’un cancer comme la mienne ». Il suffirait donc que le faux emprunte quelques repères à la réalité pour faire vrai ? « L’écriture ne produit l’effet du vrai que si elle construit du vrai-faux tandis que, si elle essaie de copier le vrai, elle ne fabrique que du faux-vrai ».

Le syndrome de Gramsci et La langue d’Anna ? Deux pépites littéraires qui nous plongent avec beaucoup d’humour, entre émotion et dérision, au cœur du paradoxe : si la parole est source de vie et de vérité, elle n’est jamais innocente, le mot peut aussi mentir et tuer. Par silence ou overdose, une affaire de langue. Yonnel Liégeois

Le syndrome de Gramsci (P.O.L., 112 p., 12€), La langue d’Anna (P.O.L., 112 p., 12€)

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Talma et le petit caporal

En cette année du bicentenaire de la mort de Napoléon, un singulier personnage fait de l’ombre au petit caporal : Talma ! Sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, Madeleine et Francis Ambrière lui ont consacré un volumineux ouvrage. Un grand tragédien, favori de l’empereur.

Sans entrer dans la polémique larvée sur la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon, l’occasion est belle d’évoquer la figure de Talma (1763-1826), qui fut le grand acteur favori du « petit caporal » monté sur le trône. Madeleine et Francis Ambrière, sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, lui ont consacré un volumineux ouvrage, fortement documenté, qui ne laisse dans l’ombre aucun des aspects de la vie et de l’œuvre romanesque de celui dont Chateaubriand a pu dire : « Il avait l’inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à travers laquelle il était passé ».

Fils de dentiste et dentiste lui-même, François-Joseph Talma joue d’abord en société, avant d’intégrer la première promotion de l’École royale de déclamation. En 1787, il débute à la Comédie Française dans le Mahomet de Voltaire. En 1789, il tient son premier grand rôle, Charles IX, de Chénier. En 1791, il entraîne une partie des comédiens français aux Variétés, devenues en 1793 Théâtre de la République, où ils jouent des pièces révolutionnaires. Après Thermidor, Talma devient un familier de Bonaparte qui, empereur, le fera jouer à Erfurt, en 1808, devant « un parterre de rois ».

Napoléon ne goûtait que la tragédie. « Moi-même », affirmait-il, « je suis assurément le plus tragique des personnages du temps ». Il prodiguait à Talma des conseils qui ressemblaient à des ordres : « Nous voyez-vous lever les bras en l’air, étudier nos gestes, prendre des attitudes, affecter des airs de grandeur ? Nous entendez-vous pousser des cris ? (…) Nous parlons naturellement comme chacun parle quand il est inspiré par un intérêt ou une passion ». Le succès magnifique du tragédien par excellence a perduré, à la Comédie Française ou en tournées harassantes, jusque sous la Restauration. Cent mille personnes suivirent son cercueil.

Talma, formé pour partie en Angleterre, révérait Shakespeare et soignait la mise en scène. Il a réformé les costumes avec l’aide du peintre David. Il avait toujours son mot à dire quant aux textes des auteurs d’alors, trop souvent médiocres. Travailleur acharné, riche, couvert de dettes, partagé entre plusieurs femmes, en rivalité permanente avec d’autres comédiens, il a traversé son époque, de Robespierre à Louis XVIII et Charles X, jugé par tous ses illustres contemporains et aimé par le peuple. Il fut le grand artiste d’une sensibilité neuve, héritière du XVIIIe siècle et préromantique. Jean-Pierre Léonardini

Talma ou l’Histoire au théâtre, de Madeleine et Francis Ambrière (Éditions de Fallois, 893 p., nombreuses illustrations, 29 €)

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Olivier Py, un conteur amoureux

Avec L’amour vainqueur, Olivier Py offre une belle adaptation d’un conte des frères Grimm. Une comédie musicale réussie, créée au Festival d’Avignon en 2019. Disponible jusqu’au 16 avril sur Culturebox, la chaîne culturelle de France Télévision.

Olivier Py avait parlé, en 2019, d’un « spectacle pour les enfants et les gens intelligents ». à raison, l’Amour vainqueur est bien un spectacle pour tous les publics. Dans une scénographie dépouillée, agrémentée de toiles peintes,  les quatre interprètes (Clémentine Bourgoin, Pierre Lebon, Flannan Obé et Antoni Sykopoulos) suivent la trame du conte d’origine, La Demoiselle Maleen.

Enfermée dans une tour du château par son père, la jeune fille s’en échappe au bout de sept ans et se lance à la recherche de son amoureux parti au combat. Las, le pays est en ruines, elle ne reconnaît rien à la société qu’elle a connue auparavant, la guerre ayant tout détruit à perte de vue. « On ne triche pas sur la violence du monde, mais on peut s’en arranger pour construire un destin », commente le metteur en scène. Et de signer alors un spectacle tout à la fois drôle et émouvant, plaisant mais aussi interrogatif sur le devenir de la planète… Un hymne à la liberté, rythmé par grosse caisse et accordéon, violoncelle et piano !

Présenté lors de la 73e édition du Festival d’Avignon, voguant entre noirceur et légèreté, cet original conte de fées avait séduit le public, tout âge confondu. Espérons qu’il en soit de même devant le petit écran. Yonnel Liégeois

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Jean-Marie Hordé, l’art d’être au monde

Directeur du Théâtre de la Bastille (75) et auteur de L’artiste et le populiste ( Les solitaires intempestifs), Jean-Marie Hordé s’interroge sur notre mode d’appartenance au monde. En vue de la fondation d’une autre politique culturelle pour demain.

C’est donc décidé : rien ne change avant la mi-mai, « au mieux ».
Pour nous, cela signifie qu’avant le mois de juin, rien ne sera possible. Le théâtre restera fermé. Nous ne serons pas inactifs, mais pas là où vous étiez en droit de nous attendre.
C’est l’œuvre théâtrale qui s’absente. Je ne veux pas ironiser sur le « non essentiel », mais plus gravement indiquer que l’absence d’œuvre réelle au théâtre contribue à éloigner notre mode d’appartenance au monde. J’emprunte cette expression à Hannah Arendt qui écrit que cette appartenance transite par des tiers que sont les œuvres. L’œuvre, dit-elle, ne s’adresse pas aux gens mais au monde. L’œuvre, de la table la plus simple à l’art le plus grand : voici le monde et sa pérennité. C’est pourquoi, au-delà de nos malaises et mal-êtres privés, je pense à ceux qui souffrent de se dés-appartenir (les jeunes en particulier). Je l’ai dit ailleurs : le silence auquel nous sommes contraints est lourd.

Le « non-essentiel » n’est pas une absence bénigne. Il vide la vie de ce qui la fait tenir au-delà du besoin.
Comment être au monde dans ces conditions ?
Cela aura une fin et je ne doute pas que nous retrouverons joie et énergie. Mais j’espère que lorsque nous pourrons nous retourner sur cette longue année d’absence, la pensée et la responsabilité politiques élargiront leurs champs et comprendront que ce qui se dit « politique culturelle » est un enjeu grave qu’il est grand temps de réévaluer en lui rendant la dignité que le marché lui dénie – la culture réduite à un bien culturel est un marché auquel le théâtre n’échappe pas. J’espère que ces mois de suspension rappelleront l’urgence de remettre l’œuvre d’art au centre de la vie sociale et politique, ce qui suppose de lui offrir le temps de la présence.
L’impatience gagne à la mesure de notre incompréhension. Respectueuses des mesures de sécurité sanitaires, les salles – a fortiori de taille moyenne – ne sont pas dangereuses.
Aujourd’hui, l’Odéon est occupé. L’Odéon, depuis 68, a toujours été un théâtre symbole : son occupation dit une protestation générale et partagée. Jean-Marie Hordé

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Olivier Py aux Enfers

Au chapitre des dommages collatéraux consécutifs à la pandémie, il faut compter, entre mille autres, la création empêchée, au Théâtre des Champs-Élysées, de Point d’orgue, Un poème dramatique d’Olivier Py dans une réalisation qu’il signe avec ­l’organiste et compositeur Thierry Escaich. Le livret en est du moins publié, portant, en sous-titre, Purgatoire suivi de Enfer et Paradis.

Il y a trois personnages dans Point d’orgue: Lui, l’Autre, Elle. Lui est accablé par son inanité, percé des flèches de la souffrance au vu du spectacle d’un monde en proie au Mal sans recours. Elle une fois repoussée (il refuse qu’elle panse ses plaies), Lui va suivre l’Autre, gigolo ­cynique et cruel ami, dans neuf cercles de l’Enfer contemporain, avec ses camps de misérables, ses guerres tueuses d’innocents, ses terreurs en tout genre…Au terme de sa visite consentie dans les entrailles de la Terre en épouvante, la rencontre émerveillée du Garçon ouvrira un futur possible de jeunesse, de grâce, de beauté, de réconciliation. C’est là dire trop vite, à propos d’un texte si farouchement lyrique, en le réduisant au squelette de cette fable, nourrie d’une riche culture qui puise autant chez les anciens Grecs que dans les Évangiles et qu’on imagine volontiers sous forme d’oratorio.

Point d’orgue, sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées

Olivier Py persiste ainsi dans son être avec une étonnante vigueur. Lui, c’est lui, c’est manifeste, avec son goût pour l’hédonisme et sa conscience de l’incorrigible hideur de la société humaine. Et Dieu ! Où est-il ? Et qu’en faire ? Les philosophes vont-ils suffire à embrasser le faisceau des contradictions ? Il assume le fait que Point d’orgue constitue une catabase contemporaine, soit la descente de son plein gré de l’esprit de l’homme vivant qu’il est au royaume des morts. Entreprise d’une folle audace en une époque essentiellement prosaïque, qu’il est sans doute le seul à pouvoir mener à bien, d’une écriture artiste, savante et familière à la fois, d’une respiration proprement inouïe, à force de vers subtilement privés de rimes ou d’alexandrins tirés au cordeau.

On perçoit, à la lecture, l’effet théâtral que les comédiens pourront tirer de cette partition verbale, celui surtout qui joue l’Autre, mélange de Méphisto et de Fregoli, qui tire Lui par les pieds afin de le confronter au chaos pour mieux le voir rebondir, à la fin, du côté de Dionysos et Platon étrangement embrassés. On a hâte de voir ça en scène, quand les Erinnyes virales nous foutront la paix. Jean-Pierre Léonardini

Point d’orgue, d’Olivier Py (Actes Sud Papiers, 13,50€). Enregistré au Théâtre des Champs-Élysées, le spectacle est diffusé le samedi 27/03 à 20H00, sur France Musique.

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Culture, tous occupés !

Huit témoignages racontent les occupations de théâtres de l’intérieur. Un tour de France de ce mouvement qui déborde le seul cadre de l’emploi culturel pour s’étendre aux précaires, aux étudiants… Malgré le virus, il souffle un petit air de printemps !

Le mouvement d’occupation des théâtres, qui a débuté le 4 mars à l’Odéon, ne cesse de s’étendre. Plus de quatre-vingt lieux, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sont désormais occupés par des intermittents du spectacle et de l’emploi. Leurs revendications s’enrichissent de jour en jour, non pas dans une surenchère vaine mais dans une volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. À Lille, Villeurbanne, Nantes, Toulouse, Marseille, Montreuil, Angers, Bordeaux, Paris (etc,…), les assemblées générales ne désemplissent pas, les tableaux de bord fleurissent de propositions et d’initiatives.

Toutes et tous ont conscience d’une situation inédite. La présence du virus, un reconfinement planifié dans certaines régions, la gestion pour le moins approximative de la crise sanitaire, le silence de la ministre de la Culture n’entament en rien leur détermination. En ligne de mire, la réouverture des théâtres, des cinémas, des musées. Mais pas seulement. Planifier le retour à l’emploi, anticiper les « embouteillages » prévisibles dans les théâtres et les cinémas, prolonger l’année blanche, flécher, partager les aides équitablement. Combien de spectacles qui, à peine créés, n’ont jamais pu être joués ? Combien de films entassés dans les tiroirs ? Et si le ministère organisait, comme le suggèrent les InterLuttants du Nord, un « festival des reportés » ? Permettre que tous ces spectacles annulés, décalés on ne sait plus à quelle date, puissent enfin se jouer, être vus cet été, partout en France. Voilà un an que le monde de la culture est à l’arrêt, libérons les imaginaires !

« Retrouver l’accès à la culture pour tous » : Jean  Bellorini, directeur du Théâtre national populaire ( TNP ) de Villeurbanne

« Je me bats pour tous les intermittents de l’emploi » : Ahcène Azem, maître d’hôtel à Paris

« Je suis dans le milieu de l’hôtellerie-restauration depuis vingt ans. Je travaille dans les grands palaces parisiens et on m’appelle à l’occasion d’événements culturels ou sportifs comme le Festival de Cannes ou Roland-Garros, de séminaires ou de mariages. Je me considère chanceux car j’ai encore des droits cette année même si je n’ai pas travaillé depuis un an. Mais depuis le mois de mars, on n’a reçu absolument aucune aide par rapport à nos amis du monde du spectacle, qui ont bénéficié d’une année blanche. Personnellement, je refuse la qualification d’« extra de l’événementiel ». Si je me bats aux côtés de mes camarades de l’Odéon, c’est pour tous les « intermittents de l’emploi », pas seulement dans l’événementiel, qui travaillent de manière discontinue mais ne bénéficient pas du régime de l’intermittence. Cette tranche de la société représente 10 % de la population en France et se sent abandonnée. La réforme de l’assurance-chômage sera aussi mortifère et assassine pour ceux qui travaillent en contrat court ».

« Une coupure dramatique avec le public » : Nathalie Huerta, directrice du Théâtre municipal Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine

« Dans un contexte très incertain, sans visibilité, nous accueillons des artistes en résidence, nous maintenons des actions en milieu scolaire et auprès de publics précaires dans les centres sociaux, avec les associations, tout cela en respectant strictement les règles sanitaires. Nous avons mené des animations dans l’espace public, et dès qu’une petite brèche permet de faire travailler des artistes, on s’y engouffre, mais bricoler sans perspective véritable dégrade nos conditions de travail. C’est en fait vécu par les équipes comme une injustice, un mépris de notre professionnalisme. Comme si l’on n’était pas des gens sérieux. Lorsque nous avons pu fonctionner quelques semaines, nous avons tous mis en place des protocoles qui se sont révélés efficaces, et le public se sentait en sécurité. Aujourd’hui, je croise beaucoup de personnes, notamment âgées, qui me disent être dans un isolement total, sans théâtre, sans cinéma, sans expositions. Cette coupure avec le public me semble dramatique. Il faut que ce public prenne la parole… ».

« L’espace crée la convergence » : Pierre Boudeulle, comédien et metteur en scène à Lille

« Ce qui se passe est puissant, enthousiasmant. On bouillonnait d’immobilisme, d’isolement et en quelques jours d’occupation… On vivait sous une chape de plomb et là, on ouvre un espace. Les mesures de la ministre ne suffisent pas. 20 millions, pour qui ? Pour quoi ? Les petites structures sont menacées de disparaître. Comment va-t-on gérer l’effet entonnoir lors de la reprise ? On devrait pouvoir organiser le festival des reportés. On n’est pas en charge de toutes les luttes, on assure la nôtre, mais toutes se rejoignent. Les étudiants commencent à venir. Beaucoup de porosité entre ce qu’ils vivent, entre ce que nous vivons. La force du lieu, c’est un espace où les gens peuvent se retrouver alors que tout est fermé, que l’université est fermée. L’espace créé la convergence… ».

« Guides conférenciers, on ne veut pas rester isolés » : Iris Lucand, guide conférencière à Clermont-Ferrand 

« Ici, nous sommes dans ce qui fut la gare routière de la ville. C’est une sensation étrange de me retrouver dans ce hall de la Comédie, où j’ai assuré ma dernière visite guidée, il y a tout juste un an. Le nouveau théâtre venait d’être inauguré. Je terminais mon congé maternité lorsque le confinement a été décidé. Tout mon programme de visites a été annulé. Je me suis retrouvée sans rien ou quasiment. Guide conférencière au chômage, je n’ai pas droit au chômage partiel. Dans le Puy-de-Dôme, privés de touristes, les musées et monuments fermés, 25 % de mes collègues n’ont aucun revenu. En temps normal, je suis salariée d’une association qui propose des visites guidées à des offices de tourisme, des institutions. J’ai également un statut d’auto-entrepreneur au cas où, car nous, guides, travaillons à la demande, parfois en indépendants. Nous sommes un peu des intermittents. Nous participons aux occupations partout où nous le pouvons pour ne pas rester isolés. Nous ne sommes que 4 000 en France ».

« Favoriser l’économie et interdire la culture, ça a du sens » : Marianne Suner, chanteuse lyrique à Marseille

« Je participe à l’occupation du Théâtre du Merlan depuis vendredi dernier. Je suis chanteuse lyrique, chef de chœur et compositrice, habituellement je mets en place des créations participatives avec des habitants des quartiers populaires de Marseille, notamment avec le Vivier Opéra Cité. Tout a été annulé depuis le premier confinement. À part quelques activités avec les enfants, tout est interdit. Il y a une perte de sens dans nos métiers. Je suis intermittente, nous nous sommes mobilisés pour la réouverture des salles, mais nous avons très vite compris que la lutte contre la précarité était fondamentale. Comme tous les précaires, j’ai très peur des conséquences de la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver. On a vu dans les AG que si des théâtres ont maintenu activités et salaires, ce n’est pas du tout le cas des petites structures où il n’y a plus rien. Favoriser la reprise économique et interdire la culture, c’est quelque chose qui a un sens. Ce n’est pas celui que nous voulons pour le monde d’après ».

« Fiers d’être chaque jour plus nombreux » : Clara Hubert, élève en scénographie au TNS de Strasbourg

« On est en train de créer du lien tous les jours à 13 heures au cours d’un forum avec des gens de Strasbourg qui nous soutiennent. C’est ce qui me fait tenir, ça fait du bien de sortir de l’entre-soi. Récemment, des archéologues sont venus expliquer leurs difficultés. Au début, nos revendications étaient assez minces, mais à force de rencontrer des gens, on se rend compte qu’il y a une colère qui commence à gronder, que les gens souffrent, qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans un an. Le passeport vaccinal, la loi de « sécurité globale » nous donnent le sentiment d’être de plus en plus contrôlés. Tout l’enjeu va être de réussir à ne pas se laisser démoraliser et de réfléchir à autre chose qu’une simple habitation au TNS. On nous a suggéré de faire un état plus général de la culture et de la jeunesse. Est-ce qu’on a envie de faire de l’art pour des gens qui ne nous entendent pas ? On veut que ça continue longtemps et que ça évolue. On est très fiers de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui occupent des lieux qui n’étaient pas les leurs ».

« Un sentiment d’amputation en l’absence de culture » : Audrey Campourcy, technicienne et régisseuse à Toulouse

« Depuis un an, j’ai très peu travaillé. Il y a eu une faible reprise de juin à septembre. Pendant ces quatre mois, j’ai totalisé 130 heures. Lors du festival de rue de Ramonville, en banlieue toulousaine, il a fallu distancier les spectateurs et les spectacles étaient accessibles sur réservation. C’est un non-sens pour des arts de la rue ! Je ne travaille plus depuis octobre, je vis de mes allocations, soit près de 1 300 euros par mois. La reconduction de l’année blanche pour les intermittents, c’est bien, mais nous voulons l’abrogation de la réforme de l’indemnisation du chômage. On a tous envie d’une réouverture des lieux culturels mais dans quelles conditions pourront-ils redémarrer ? Que vont devenir les petites structures ? L’absence de culture est dangereuse à l’échelle de la société, ça fragilise l’humain, ça rapetisse l’esprit. Le public privé de culture éprouve un sentiment d’amputation. Je n’imagine pas que, l’été prochain, on demande un passe sanitaire aux spectateurs du théâtre de rue. Je ne suis pas là pour trier le public ! Je fais partie de ceux qui ont préparé l’occupation du Théâtre de la Cité, à Toulouse. Des étudiants des filières artistiques ont rejoint le mouvement. Je suis contente de participer à cette action et j’attends que d’autres métiers nous débordent, envahissent les usines, les entreprises. Débordez-nous ! ».

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Culture, l’exigence d’une réouverture

Depuis le 4 mars, artistes et techniciens occupent le Théâtre de l’Odéon à Paris. Désormais, ce  sont près d’une cinquantaine de lieux qui sont investis. Dans une déclaration commune, les directrices et directeurs de CDN (centre dramatique national) demandent la réouverture des lieux culturels. Ils s’appuient sur un protocole discuté en janvier avec le ministère de la Culture et sur  l’état des connaissances dans la transmission du virus.

En décembre 2020, suite au référé-liberté déposé par l’ensemble de nos organisations représentatives, le conseil d’État a clairement exprimé dans son délibéré que la fermeture de nos établissements ne pouvait s’inscrire dans la durée sans porter une atteinte grave à plusieurs libertés fondamentales dont la liberté de création et d’expression. Depuis ce jugement, nous devons nous contenter pour toute perspective de déclarations sibyllines dans la presse comme celles de notre ministre affirmant qu’elle a « la conviction profonde que nous voyons le bout du tunnel » ou bien nous entendre dire et redire qu’il faut travailler à un modèle résilient.

Mais ce modèle résilient existe. Il est sur la table de la ministre de la Culture et du Premier Ministre depuis le mois de Janvier. Cette proposition a fait l’objet de plusieurs concertations entre nos organisations professionnelles et le Ministère de la Culture. Elle prend la forme d’un tableau gradué de reprise d’activité, indexé très raisonnablement aux différents stades d’évolution de l’épidémie. Ce protocole est extrêmement responsable et prudent dans les modalités de réouverture qu’il propose. Mais force est de constater qu’il est resté lettre morte et que rien n’a réellement été entrepris par le gouvernement pour accompagner la reprise de notre activité, même partielle. Sans réponse depuis maintenant deux mois à ces propositions, nous tenons à saluer aujourd’hui la mobilisation des occupant.e.s du Théâtre de l’Odéon que nous soutenons pleinement sur l’ensemble de leurs revendications.

Nous demandons ainsi la réouverture des lieux culturels dans les plus brefs délais, aux conditions fixées par nos organisations syndicales, mais nous alertons simultanément sur les conditions de cette reprise dans un contexte où l’immense majorité de nos collègues artistes et technicien.ne.s, n’auront pu exercer aucune activité professionnelle. Huit mois se sont écoulés depuis la décision de prorogation des droits des intermittent.e.s. Mais cette prorogation d’un an ne suffira pas et sa durée doit impérativement être augmentée. Plus largement nous jugeons indécent d’entendre le gouvernement envisager de remettre en route une réforme profondément injuste de l’assurance chômage dans un contexte où les plus fragilisé.e.s de nos concitoyen.ne.s sont déjà les grandes victimes de la crise économique que nous traversons.

En ce qui concerne le plan de relance de notre secteur, si nous saluons les mesures économiques mises en place par le gouvernement pour soutenir notre perte d’activité, nous demandons à l’instar du Syndeac, notre syndicat, une meilleure définition de cette feuille de route et des axes prioritaires de cette politique de sauvegarde et de relance. Nous demandons notamment que soient urgemment mobilisés les crédits dédiés afin de soutenir directement l’emploi dans notre secteur, ainsi que les professionnel.le.s les plus fragiles qui sont aujourd’hui menacé.e.s par une précarité extrême.

Robin Renucci, Emilie Capliez, Benoît Lambert, Mathieu Bauer, Chloé Dabert, Nathalie Garraud, Renaud Herbin, Joris Mathieu (membres du Conseil d’administration de l’ACDN)

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Avec Bouchaud, un superbe moment !

S’il ne cesse de nous surprendre sur les plateaux de théâtre, Nicolas Bouchaud nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec Sauver le moment. Un livre au titre parfaitement explicite, saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable… Superbe.

Si sur les plateaux de théâtre Nicolas Bouchaud ne cesse de nous surprendre, même si l’on connaît bien son style jeu, ou plutôt sa manière d’être sur scène – reconnaissable entre toutes, mais néanmoins à chaque fois renouvelée –, voilà, pour notre plus grand bonheur, qu’il nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec son livre au titre parfaitement explicite, Sauver le moment« Sauver le moment », il s’agit bien de cela dans sa démarche d’écriture ayant abouti à ce beau livre de la collection « Le Temps du théâtre » que dirigent conjointement Georges Banu et Claire David. Tenter de sauver le moment si particulier du jeu de l’acteur qu’il est par le biais de l’écriture : voilà qui ressemble fort à une tentative de réaliser la quadrature du cercle.

Nicolas Bouchaud a décidé de se lancer dans cette entreprise vitale pour lui, et peut-être désespérée, si on veut bien se souvenir du mot de Bernard Dort affirmant qu’ « écrire sur le théâtre est une entreprise peut-être désespérée » (c’est vrai qu’il parlait de l’écriture critique…). Saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable : Bouchaud y parvient parce que, précisément, il ne prétend pas faire œuvre littéraire, et évolue dans un autre registre, à la fois plus modeste, et paradoxalement plus ambitieux. C’est dit d’emblée : « Je me suis demandé si on pouvait écrire de façon satisfaisante sur sa propre pratique. J’ai essayé […] J’ai essayé de ne pas les ériger en règles ou en dogme mais simplement de les laisser nous faire signe »…

Ce sont là des petits essais qui sont de véritables réussites. Chaque expérience théâtrale et même cinématographique (avec Jacques Rivette) nourrit une pensée sur l’art du jeu, « sauve un moment » qui pourrait, à son tour, saisir « le » moment de l’acte de jeu. Pas question pour Nicolas Bouchaud de se lancer dans le récit de ses expériences théâtrales, pas plus qu’il ne tente de théoriser ou de donner des conseils sur sa pratique, il évolue ailleurs, en artiste qui se cherche, qui ne cesse de chercher. D’une certaine manière, écrire sur sa pratique relève de cette recherche. L’écriture est simple, les phrases courtes, Nicolas Bouchaud va souvent à la ligne, procède, lorsqu’il est un peu plus long, par séquences jamais trop longues non plus. Une façon de faire pour aller au cœur de son sujet opère très vite, le tout en quinze chapitres précédés d’une adresse au lecteur qui donne les clés de la règle du jeu de son écriture (et non pas du jeu de l’acteur !).

Reste que c’est tout de même une biographie théâtrale en quinze stations qui nous est proposée, et il est possible de repérer le déploiement tous azimuts d’une pensée toujours en éveil. C’est d’autant plus passionnant que Nicolas Bouchaud s’avère être un grand lecteur, à la curiosité toujours en éveil, et pas seulement – on s’en réjouit – dans le domaine théâtral. Ce n’est pas un hasard si le dernier chapitre s’intitule « L’adresse du poème » et navigue autour de la parole de Paul Celan dont le Méridien, le discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Georg Büchner qui lui avait été décerné en 1960, est devenu par la grâce de Nicolas Bouchaud et d’Éric Didry un spectacle créé en 2015. S’ensuit sous la plume de l’acteur, sous une forme quasiment poétique, une belle réflexion sur la matérialité de la parole, la poursuite des réflexions de Paul Celan sur le souffle notamment. Nicolas Bouchaud enchaîne : « Le poème tout entier est contenu dans le souffle de celui qui l’écrit, de celui qui le dit et de celui qui l’écoute »…, en un mot « l’adresse du poème passe tout entière par le souffle ». Nicolas Bouchaud n’oublie jamais ce qui concerne la corporalité. Alors il observe, s’observe.

Ce qu’il décrit, presque toujours au présent de l’indicatif, est proche de l’ordre de la dissection… toujours passionnant et juste par rapport à son métier. Ainsi, alors qu’il vient de voir Pont du Nord de Jacques Rivette, voilà ce qu’il note concernant le jeu de Pascale Ogier, l’une des actrices du film : « Pascale Ogier n’incarne pas un personnage, elle invente une figure libre. Elle ne joue pas « juste », elle joue autrement. » Et d’ajouter : « ”jouer juste” ou ”jouer naturel”, comme on dit, sont de vieilles antiennes qui, à force d’être rabâchées, ne servent à représenter qu’un simulacre de réalité. Pourquoi vouloir reproduire un simulacre ? ». Parlant de Pascale Ogier, Nicolas Bouchaud parle de lui : lui aussi ne joue pas juste, il joue autrement, effectivement. En ce sens il aura parfaitement retenu les « leçons » de Didier-Georges Gabily, l’un des tout premiers metteurs en scène (auteur et responsable du groupe T’chang’G au sein duquel il rencontrera Jean-François Sivadier avec lequel il fait équipe depuis 22 ans maintenant).

Les pages consacrées à son expérience, à sa formation peut-on dire, auprès de Gabily, avec clin s’œil à la Fonderie du Mans de François Tanguy et de Laurence Chable qui les avait accueilli en répétition, sont émouvantes, instructives… simplement belles. Bien d’autres moments sont proposés, notamment avec Jean-François Sivadier bien sûr, mais aussi avec Rodrigo Garcia ou chez les Fédérés à Montluçon (soit chez Jean-Paul Wenzel, Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin), alors que le chapitre qui donne son titre à l’ouvrage revient sur une scène du Roi Lear, lors de la première dans la cour d’honneur du palais des Papes, où l’auteur se retrouve avec Norah Krief , « face au public, comme si nous étions au bord d’un précipice ». Les deux comédiens avancent sur le plateau nu et légèrement incliné : « C’est un soir d’été, à Avignon, Norah et moi, nous nous avançons, muets, bras ballants, épaule contre épaule ». Et Nicolas Bouchaud de poursuivre sa description d’un moment unique, un moment qui, constate-t-il, « nous assure que rien ne se répétera jamais sans un infime déplacement du temps, un léger glissement. Chaque fois il s’agira de la sauver, de sauver ce moment… ». C’est superbe, le livre en son entier est de cette eau-là. Jean-Pierre Han

Sauver le moment, par Nicolas Bouchaud (Actes Sud, collection Le Temps du théâtre, 190 p., 20€).

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Culture, tous pour la réouverture !

À l’initiative du SYNDEAC, le Syndicat des entreprises artistiques et culturelles, des Président (e)s de région et des Maires de grandes villes de France demandent la réouverture de tous les établissements culturels recevant du public. Tous partis politiques confondus, les élus réfutent la distinction souhaitée par le Gouvernement entre les musées, les cinémas et les salles de spectacles. Yonnel Liégeois

Le 17/02/21, ils signaient une déclaration commune :

Parce que la culture est essentielle au maintien des liens sociaux et à la lutte contre l’isolement, notamment pour celles et ceux qui sont les plus fragiles et souvent premières victimes de la crise sanitaire (jeunes, personnes âgées, étudiants), nous demandons au Gouvernement de rouvrir tous les établissements culturels sans exception et d’annoncer une date de revoyure dans un calendrier raisonnable : musées, salles de cinéma et salles de spectacles doivent être ouverts dans un même tempo.

Nous n’acceptons pas de faire des distinctions entre les différents établissements qui tous s’engagent à mettre en œuvre des protocoles sanitaires rigoureux, déjà négociés et validés par le Gouvernement. Nous sommes prêts à renforcer encore, si besoin, les protocoles sanitaires en lien avec les différentes collectivités et en fonction de la circulation du virus dans les territoires, et ainsi garantir les meilleures conditions d’accueil des publics et des professionnels.

L’ensemble des signataires, élus et professionnels du spectacle, revendiquent une application équitable des mesures de réouverture dans tout le pays : le public, les artistes, l’ensemble des équipes, ne comprendraient pas que la culture reste « confinée » plus longtemps. Ils demandent le renforcement d’un dialogue et d’une concertation véritables entre les collectivités territoriales, les professionnels et le Gouvernement.


Le Syndeac – Syndicat National des Entreprises Artistiques et culturelles
Le SNSP – Syndicat National des Scènes Publiques
Les Forces Musicales
PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs indépendants de Musique.
La SACD – Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques
FNCC – Fédération Nationale des Collectivités pour la Culture

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Jacques Bonnaffé, le ch’ti des planches

Amoureux de la poésie, des langues mais aussi des accents, Jacques Bonnaffé a débuté sa carrière dans le Nord, sa région natale. Le 08/02 à 21h00, il est sur la chaîne Culturebox, canal 19, dans Kadoc. Une pièce de Rémi De Vos, mise en scène par Jean-Michel Ribes et créée au théâtre du Rond-Point (75).

Avec l’aimable autorisation de notre confrère et ami  Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien à l’image du comédien.

 

Avez-vous le trac lors des soirs de première ?
Il vaut mieux, après tout le mal qu’on s’est donné. C’est plus solidaire. Parfois des personnes autour me refilent le trac, si jamais je l’oubliais.

Comment passez-vous votre journée avant un soir de première ?
Je n’ai pas de plan prévu, pas de rituel, cela va dépendre du spectacle. Certaines fois, il faut tomber de la dernière pluie, penser à tout sauf à ça. D’autres fois, il ne faut faire qu’y penser et se chauffer toute la journée

Avez-vous des habitudes avant d’entrer en scène, des superstitions ?
Je me donne une représentation mentale détaillée d’un cornet de frites, en me récitant ce passage de Montaigne sur les échecs de la volonté :
La main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. (…)
Les outils, qui servent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre advis,
comme ceux destinés à descharger les roignons.

La première fois où je me suis dit « je veux faire ce métier » ?
En voyant mon prof d’anglais jouer avec conviction enflammée une jeune fille effarouchée dans une farce médiévale. Il avait conservé sa moustache sous une perruque de laine, était en proie à un texte extravagant, qu’il ne récitait pas : il le créait littéralement et il semblait en train de l’écrire et de le vivre tout à la fois. Et l’étonnement muet qu’il suscitait m’a fait comprendre l’amour du public.

Le premier bide ?
À sept ans, pour la communion de mon frère ! Je fus incapable de déclamer « Pauvre Ruteboeuf » où je croyais être particulièrement insurpassable !

La première ovation ?
Quelques minutes après, quand, dans un élan de cruauté sans borne, la tablée se mit à applaudir ma crise de sanglots avec cette compassion minable des adultes. Ils me refusaient les huées nécessaires à une évolution fulgurante et redoublèrent évidemment (standing ovation) quand je me mis à passer aux braiments étranglés. J’ai passé plus de 40 ans à m’en remettre.

Le premier fou rire ?
Dans La Veuve, comédie de Corneille, mise en scène de Christian Rist. Je peux citer les coupables, dont Alcidon, imperturbable et magnifique.

Les premières larmes, en tant que spectateur ?
La Classe Morte, de Tadeusz Kantor

La première mise à nue ?
C’est Godard qui s’en est chargé, du grand art (dans Prénom Carmen) !

La première fois sur scène avec une idole ?
Tout est relatif, j’ai côtoyé des idoles qui ne pouvaient pas faire autre chose que « le job » un peu comme des élus en campagne. Puis j’ai joué, je me souviens, avec Myriam Boyer. En quelques minutes, elle emportait cette adhésion incroyable. Comme si les spectateurs étaient en elle.

La première interview ?
Avec Marcel Proust, il m’avait refilé un questionnaire interminable qu’il avait piqué à Jacques Chancel, c’était évident.

Le premier coup de cœur ?
Dans Jacques ou la Soumission de Ionesco, au lycée. Ma partenaire avait trois nez, mais d’autres attributs largement compensatoires, des genoux inoubliables. Propos recueillis par Stéphane Capron

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Palestine, un peuple et son théâtre

Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), Najla Nakhlé-Cerruti publie L’Individu au centre de la scène. Trois pièces contemporaines qui donnent à voir la puissance poétique de la création sous occupation israélienne.

L’Individu au centre de la scène. Trois pièces palestiniennes, choisies par Najla Nakhlé-Cerruti (Éd. Presses de l’Ifpo, poche bilingue, 15€).

On a trop rarement l’opportunité de voir du théâtre palestinien. Et guère davantage de pouvoir en lire, la plupart des pièces étant jouées, et éventuellement écrites a posteriori. Avec la traduction de trois pièces contemporaines emblématiques, Dans l’ombre du martyr (2011) de François Abou Salem, le Temps parallèle (2014) de Bashar Murkus et Taha (2014) d’Amer Hlehel, Najla Nakhlé-Cerruti donne à voir la puissance de sa créativité. Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), rattaché aux Ministère des affaires étrangères et au CNRS, elle mène également un programme autour des archives du dramaturge François Abou Salem, « Palestinien d’origine française ». Dans l’ombre du martyr est sa dernière pièce, écrite juste avant son suicide, qui témoigne de son mal-être et de la violence de l’occupation israélienne.

Fondateur, en 1977, à Jérusalem-Est, de la première troupe professionnelle, El Hakawati (le conteur), qui, sept ans plus tard, en 1984, deviendra le Théâtre national palestinien, François Abou Salem aura œuvré à son rayonnement en Palestine et au niveau international. Tout comme le metteur en scène également disparu Adel Hakim qui, avec Antigone (prix du Syndicat de la critique, meilleur spectacle étranger en 2012) et Des roses et du jasmin (2017), aura contribué à son ancrage.

Si la création palestinienne ne peut être détachée de son contexte de production, elle est souvent une forme de contestation et de résistance. Elle est aussi poétique et esthétique, elle guide la mise en écho des pièces présentées. « Monodrame polyphonique », Dans l’ombre du martyr met en jeu l’histoire de deux frères, dont l’un a échoué dans ses études de médecine, et l’autre, mort dans une opération-suicide lors de la première Intifada, accède au statut de « héros national », créant une dissociation psychique chez celui qui lui survit.

Marina Da Silva

L’Individu au centre de la scène. Trois pièces palestiniennes, choisies par Najla Nakhlé-Cerruti (Éd. Presses de l’Ifpo, poche bilingue, 15€).

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Ariane n’a pas perdu le fil

La comédienne fait œuvre pie, à l’écrit comme à l’écran et à la scène ! Ariane Ascaride publie Bonjour Pa’, une suite de lettres adressées à son père disparu. Une façon de revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire.

 

Il faut s’y faire, il y aura bien une littérature du confinement. Ariane Ascaride, par exemple, publie Bonjour Pa’(1), une suite de lettres adressées à son père – depuis longtemps disparu – écrites dans la première période de ce retrait forcé de toute vie sociale. Tout se passe comme si la comédienne fêtée grâce, entre autres, aux films de son mari Robert Guédiguian, soudain privée d’entrer en scène dans le Dernier Jour du jeûne (2) de Simon Abkarian, mettait à profit ce temps suspendu pour revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire, auprès de ce père, immigré italien, aimant et taiseux. Le flux des souvenirs se mêle au jour le jour à des réflexions sur l’état débilitant du monde, tel que recraché en continu par la télévision, ainsi qu’à des réflexions, tantôt amusées, tantôt mélancoliques, sur la vie de famille touchée par la contrainte par corps, imposée par la maladie qui rôde, invisible et omniprésente.

Le premier mérite de ces Lettres au fantôme de mon père, tel est le sous-titre, est dans le caractère généreux d’un exercice épistolaire extrêmement intime, qui renvoie sans cesse à l’expérience commune. Ariane Ascaride n’oublie jamais, dans ses évocations, la présence latente des autres, ceux d’abord dont la précarité sociale accroît le mal-être. L’isolement à domicile induit une attention neuve aux détails ; un rayon de soleil fortuit, une fleur scrutée de près, une photo surgie d’un tiroir, une musique de Debussy autrement écoutée… Il y a aussi la rue déserte, parcourue en allongeant son pas de femme masquée, avec soudain des bouffées de colère devant l’injustice criante qui gère une société en souffrance. L’ère de l’enfance vécue sous l’étendard des Trente Glorieuses n’en est que plus chérie, quand bien même il fallut se résoudre, un matin de grand vent, à libérer, avec les frères, les cendres du père à la Sainte-Baume.

On découvre, dans ces pages frémissantes de tendresse, la mémoration émue de Didier Bezace parti en mars, avec qui Ariane avait joué Il y aura la jeunesse d’aimer, florilège de textes d’Aragon et Elsa Triolet, à laquelle est rendu un bel hommage en passant. Avec Bonjour Pa’, Ariane Ascaride fait œuvre pie, de tout son tempérament chaleureux de femme ô combien vivante, profondément nature, à l’écrit, comme à l’écran et à la scène, où l’on brûle de la revoir au plus vite, quand enfin sera conjuré le sinistre. Jean-Pierre Léonardini

(1) Au Seuil, 125 p., 15€, en librairie depuis le 21/01/21. (2) Le Dernier Jour du jeûne devrait être repris, à l’automne, au Théâtre de Paris.

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Simon Abkarian et la mère Méditerranée

En septembre 2018, Simon Abkarian présentait son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. Enregistrée au Théâtre du Châtelet, une pièce diffusée le 22/01 sur France 5, à revoir sur France TV jusqu’en septembre 2021.

 

 Accueilli au Théâtre du Soleil où il a laissé de si beaux souvenirs, Simon Abkarian y montait un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue(Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent à la vision d’une histoire à moult rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

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