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Benoit, aux portes de l’enfer !

Du 2 février au 18 mars, au Théâtre de l’Atelier (75), le metteur en scène Jean-Louis Benoit se la joue à Huis clos ! Dans la célèbre pièce de Jean-Paul Sartre, si « l’enfer, c’est les autres », il est autant chargé d’humour que pavé de cruelles intentions. Un spectacle d’une intransigeante lucidité, servi par de remarquables comédiens.

Prévenant, le garçon d’étage accueille Garcin avec bienveillance : en ce lieu où il résidera désormais à tout jamais, nul souci matériel et nul besoin de brosse à dents ! Une pièce au sobre décor, copie parfaite d’un plateau de théâtre, habillée de trois imposants canapés de couleur différente et pourvue d’un éclairage permanent… Une assignation à résidence, un Huis clos sans objet de torture ou brasier incandescent, à première vue la terre d’enfer se révèle d’une extraordinaire banalité, d’un éternel ennui. C’est sans compter sur l’intrusion des autres, un espace à partager indéfiniment avec deux mortelles de la même heure, une cohabitation obligée pour le pire et le meilleur.

Surtout pour le pire ! Garcin, Estelle et Inès ne tarderont pas à en faire l’expérience. Un trio de morts-vivants auquel les spectateurs, mais aussi voyeurs venus là de leur plein gré, s’identifient aisément : un journaliste qui se prétend pacifiste, une employée des postes qui s’affiche ouvertement homosexuelle, une jeune bourgeoise qui se révèle femme infidèle… Trois personnages d’une humaine condition, sans aspérité apparente ni choquante au cœur de leur singularité, hormis que chacun semble tout connaître de l’autre, que le temps des faux-semblants est irrémédiablement révolu. Entre les trois protagonistes, la guerre de séduction est déclarée, fusent les tirs croisés au gré des alliances de circonstance. L’heure de vérité a sonné. Bas les masques et les petits arrangements avec la réalité, les excuses à vil prix pour s’afficher de bonne vertu, les alibis de pacotille pour s’exonérer de ses actes : Garcin, lâche fuyard, a été fusillé par les combattants, Inès a séduit la femme de son cousin qui s’en est suicidé, Estelle a noyé l’enfant qu’elle a eu avec son amant !

Le réquisitoire est implacable, le jugement incontournable. Pour chacun des locataires, c’est alors vraiment l’enfer quand l’un déchire l’image dont l’autre s’est affublé, met à nu les vraies motivations de ses agissements, balaie d’un mot les justifications de complaisance dont il se pare. Écrite en 1943, la pièce de Jean-Paul Sartre se révèle d’une incroyable modernité, d’une redoutable pertinence. Fort de sa réflexion sur le déterminisme nourrie de la fréquentation assidue de Hegel et de Heidegger, le philosophe propose là une belle illustration de sa théorie : à chacun d’user de sa liberté, en pleine connaissance de cause et en toute lucidité, sans dépendre du regard ou du jugement des autres pour poser ses actes ! « L’enfer, c’est les autres, une expression mal comprise », précise Sartre en 1965. « On a cru que je voulais dire que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or, c’est autre chose que je veux dire ». Et de poursuivre : « Il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous ».

Un propos limpide sur les planches, entre humour et cruauté une pensée en actes dont Jean-Louis Benoit éclaire avec maestria les attendus : tout mot, regard et déplacement sont posés à leur juste place ! Une joute verbale, physique et sentimentale, que le metteur en scène orchestre de main de maître, un Huis clos servi par un quatuor d’interprètes époustouflants de naturel, de spontanéité et de sensualité. Aussi démoniaque soit-elle, comme nous y invite Sartre « benoitement », non seulement il est autorisé de rire ou de compatir à cette peu banale descente aux enfers, il est surtout vivement recommandé de l’applaudir  ! Yonnel Liégeois

Huis clos, pas une pièce intello !

« Il est indispensable d’écarter l’idée que Huis clos est une pièce didactique », affirme Jean-Louis Benoit, « elle n’est même pas une pièce « intellectuelle » si l’on entend par là que seuls les mots comptent et font sens. Les personnages de Sartre, morts et relégués en Enfer, s’empoignent, se battent, se caressent, se désirent, s’enlacent, s’embrassent…Ils sont avant tout des corps incarnés, bien « vivants ». Je tiens beaucoup à ce que l’énergie féroce qu’ils déploient tout au long de leurs confrontations soit jouée avec passion…et humour. Car Sartre s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard ».

« Je veux faire connaître la « bonne santé » de cette pièce où l’on ne renonce jamais, où l’on ne s’ennuie jamais », poursuit le metteur en scène. « L’acharnement que nos trois « cadavres » mettent dans la lutte à vouloir préserver leur intégrité est de toute beauté. Car chacun sait que le « vrai mort » est celui qui abandonne, que celui qui subit la vie est perdu, que renvoyer aux autres l’image qu’ils attendent de vous est un enfer. Rien de tout cela n’est abstrait. Rien de tout cela ne nous est étranger ».

« La scène de théâtre ? La métaphore d’un Enfer où l’on « joue » sous de multiples regards correspond au point de vue que j’ai sur la pièce de Sartre. Comme les personnages de Huis clos, les acteurs sont forcément regardés. Lorsque Garcin, Inès ou Estelle se penchent sur leur passé, c’est sur le public qu’ils le font. Sur les « vivants », sur nous qui savons « jouer » dans notre société une infinité de rôles. Des rôles comiques bien souvent : au terme de la pièce, Jean-Paul Sartre écrit que Garcin, Inès et Estelle, sachant qu’ils sont destinés à être toujours ensemble, partent dans un grand éclat de rire… ».

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Anne-Laure Liégeois, une femme entreprenante

Du 1er au 05/02, au Théâtre 14, Anne-Laure Liégeois présente L’augmentation de Georges Perec. Une œuvre que la metteure en scène, sous le terme générique Entreprise, avait précédemment adaptée avec deux autres textes sur l’univers du travail : Le Marché de Jacques Jouet et l’Intérimaire de Rémi De Vos. Un entretien que Chantiers de culture propose de nouveau à ses lecteurs.

Yonnel Liégeois – Avec Entreprise, vous portez à nouveau votre regard sur le monde du travail. Une obsession (!), une continuité ?

Anne-Laure Liégeois – Surtout pas une obsession, plutôt une continuité ! Quelques années auparavant, j’avais déjà mis en scène les textes de Perec et de De Vos. Avec, déjà, un bel accueil du public ! La thématique du travail est un sujet qui me tient à cœur, qui m’intéresse de longue date… L’univers du travail m’apparaît par excellence, pour l’humain, comme le lieu de la confrontation et du pouvoir. À l’entreprise, l’usine ou le bureau, se joue un véritable tour ou rapport de force dont l’homme sort grandi ou asservi. D’où l’idée de proposer ce triptyque Entreprise, de faire dialoguer trois textes écrits à trois époques différentes : L’augmentation de Georges Perec en 1967, L’intérimaire de Rémi De Vos en 2011 et Le Marché de Jacques Jouet aujourd’hui. Trois courtes pièces délirantes sur le monde du travail, qui passent au crible ses mécaniques, ses affects, sa novlangue.

Y.L. – Perec et De Vos hier, Jacques Jouet aujourd’hui : qu’est-ce qui vous a conduit à lui passer commande d’un texte ?

A-L.L. – D’abord, comme Georges Perec, Jacques Jouet est membre de l’Oulipo. Jusqu’à la disparition de l’émission en 2018 des grilles de Radio France, il participait aux « Papous dans la tête » sur France Culture ! Il fait partie de ces auteurs qui « travaillent » la langue, ce qui me plaît donc beaucoup. Enfin, il produit une littérature qui m’intéresse évidemment par sa dimension, et sa vision, politique. Dans Le Marché, il présente trois personnages, trois hauts dirigeants qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : déréguler, déréguler… Un discours managérial, dans un langage franglais très à la mode, qui reflète bien la situation d’aujourd’hui ! Un texte, au final, qui se marie très bien avec ceux de Perec et de De Vos.

Y.L. – Le monde du travail est peu souvent représenté sur les planches. Vous ne vous sentez pas trop seule ?

A-L.L. – Au contraire, depuis quelques années, j’ai le sentiment que les auteurs contemporains et gens de théâtre sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à la question ! Pour ma part, c’est vrai que j’ai la chance d’être écoutée et d’avoir les moyens de travailler, de défendre ce à quoi je crois. Au fil des ans, j’ai noué des relations durables avec divers responsables de centres dramatiques qui m’accueillent avec plaisir. Certes, comme Jean Vilar et Antoine Vitez qui se sont battus pour çà, il nous faut ne jamais oublier notre relation au spectateur et au public : le théâtre est un combat, nous faisons un métier d’action. Pour toutes ces raisons, je ne me sens jamais lasse. De l’énergie, j’en garde toujours sous la chaussure ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Portrait :

Vive et enjouée, aussi flamboyante que sa chevelure est rousse, Anne-Laure Liégeois est une femme de bonne intelligence et à l’humour communicatif, diplômée de Lettres anciennes ! Son premier spectacle ? Le Festin de Thyeste de Sénèque, qu’elle traduit, adapte et met en scène en 1992. Une œuvre symbolique dans son parcours, puisque c’est aussi le nom qu’elle donne à sa compagnie… Durant trois mandats, de 2003 à 2011, elle dirige le Centre Dramatique National d’Auvergne, sis à Montluçon.

Aussi à l’aise avec les textes des auteurs contemporains qu’avec ceux du répertoire, la metteure en scène a signé moult spectacles qui ont remporté l’adhésion du public. Dont Embouteillage, un spectacle de route pour 27 auteurs, 50 acteurs et 35 voitures, Le bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau à la Comédie Française, The Great Disaster de Patrick Kermann… Lors du Festival d’Avignon 2017, elle propose le feuilleton On Aura Tout au jardin Ceccano avec Christiane Taubira, des amateurs locaux et des élèves du Conservatoire National Supérieure d’Art Dramatique (CNSAD). En 2022, avec Fuir le fléau, elle sillonne les routes de France et de Navarre ! Y.L.

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Lagarce, un revenant sur scène

Jusqu’au 29/01, au Théâtre 14 (75), le metteur en scène Sylvain Maurice propose Un jour, je reviendrai. La mise en abyme de deux textes de Jean-Luc Lagarce, interprétés par Vincent Dissez : entre ombres et lumières, morts et vivants, le fol espoir d’un revenant.

Sur le plateau du Centre dramatique national de Sartrouville, en 2016, ce même « duo » dramatique – Vincent Dissez, Sylvain Maurice – nous offrait Réparer les vivants, l’époustouflante adaptation scénique du roman de Maylis de Kerangal. Avec Un jour, je reviendrai, il est affaire encore d’un vivant, plutôt d’un revenant : Jean-Luc Lagarce fauché par le sida en 1995, à peine âgé de 38 ans ! Au travers de deux textes alors que la maladie le tenaille déjà, L’apprentissage et Le Voyage à La Haye, magistralement mis en bouche et en lumière… Torse et pieds nus, visage émacié, la main baladeuse des lèvres au menton, Vincent Dissez clame, murmure les mots de  l’écrivain et homme de théâtre : amoureux et doux, emportés ou impulsifs, lucides sur lui-même et combatifs face aux heures qui lui sont comptées, joyeux en l’espoir qui demeure. Des mots d’amour en la vie, des confidences chuchotées à l’envie, un hymne à la langue et au sexe, une soif du voyage et de la scène. Un spectacle lumineux, surtout pas mortifère, plus qu’émouvant, impressionné au sens propre du terme, impressionnant !

Sur les planches du Théâtre 14, le premier opus nous conte le retour à la vie d’un homme déjà malade, émergeant d’un coma profond. Le second narre la tournée du metteur en scène, ce qu’il pressent comme l’ultime fois, suivant la troupe en représentation dans la capitale des Pays-Bas. D’un texte l’autre, le même humour et ton caustique, le phrasé sec et haché, parfois répétitif, les mêmes doutes et interrogations sur le bonheur d’un retour à la vie ou la fin programmée de l’existence à plus ou moins brève échéance. Un sens de l’observation acéré pour l’ami qui veille à la droite de son lit d’hôpital dans le premier épisode, pour le personnel infirmier qui prodigue les soins au quotidien, pour ce corps tel un autre qui est autre à lui-même… Dans le second, l’œil en permanence aux aguets du moindre détail ou de l’anecdote savoureuse, la virée dans un bordel de La Haye ou la réception d’un obséquieux ambassadeur de France, alors que s’annoncent les signes avant-coureurs d’une perte de la vue… Comédie et tragédie, les deux piliers de toute aventure humaine, côté cour et côté jardin les deux socles de toute aventure théâtrale !

Dissez ne joue pas à Lagarce, il ne dit pas Lagarce, il est Lagarce en train de dire et d’écrire, de rire et de souffrir. De vivre encore, de s’étonner encore du monde qui l’entoure, hommes et objets, le sachet de cerises qu’il tient serré contre son flanc, la lumière du jour qui l’assaille de son intensité, le comédien bougon qui ce soir-là fut si bon… Tous ces petits riens qui veulent dire beaucoup, sens et partage, à l’heure où la solitude sera la seule compagne lors de la scène finale. Théâtre dans le théâtre, magie des planches quand la langue se fait musique sur la portée des mots ! Pour seul habit de scène, un halo de lumière subtilement, délicatement posé sur le visage et le buste de l’interprète, derrière lui ou à ses pieds : comme un écran de cinéma, un écran géant ou plus ou moins grand pour rythmer ou découper les strophes de la mélopée tels des plans séquences, au sol des petits carrés ou rectangles blancs, chambrées d’hôpital ou lignes blanches pour piétons, quand la vie passe ou trépasse.

Avec Vincent Dissez, Lagarce nous est durablement revenu. « Comme un fantôme bienveillant », précise Sylvain Maurice, le directeur du CDN de Sartrouville, « grâce au théâtre, le projet de « revenir » parler aux vivants crée la possibilité que quelque chose advienne qui est plus grand que le simple souvenir ». En fait, Jean-Luc Lagarce ne nous avait jamais vraiment quittés. Avec Bernard-Marie Koltès, c’est l’un des dramaturges contemporains le plus lu et joué. En France et sur la scène internationale. Au bilan de sa vie, vingt-huit pièces de théâtre et de nombreux autres textes, dont un imposant journal… D’ailleurs, il nous avait prévenus, dans ce fameux Journal justement il l’avait écrit, osant espérer que son œuvre brave le temps, « un jour, je reviendrai » ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Raynaud de Lage

Lagarce, par lui-même :

« Admettre l’idée toute simple, et très apaisante, très joyeuse, c’est ça que je veux dire, très joyeuse, oui, l’idée que je reviendrai, que j’aurai une vie après celle-là où je serai le même, où j’aurai plus de charme, où je marcherai dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé, où je serai un homme très libre et très heureux. L’idée souvent, machinale, presque dite à voix haute : « je ferai ça quand je reviendrai ». Jean-Luc Lagarce, in Journal (1990-1995)

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Trois voix venues d’ailleurs…

Trois seul en scène, trois voix venues d’ailleurs, trois interprètes de haute volée : Denis Lavant au Lucernaire, Léonore Chaix à la Girandole et François Clavier aux Déchargeurs ! Au service parfois d’auteurs envoûtants, tels Samuel Beckett et Thomas Bernhard.

Noir de scène, juste une lumière fantomatique, sur un corps immobile se détachent les traits lunaires d’un visage… Après Cap au pire et La dernière bande, Denis Lavant poursuit sa quête insatiable des mots de Samuel Beckett. L’image, ainsi se nomme le spectacle mis en scène par Jacques Osinski. Un texte de l’illustre irlandais auquel se greffent quatre « foirades » (Un soir, Au loin, Un oiseau, Plafond), écrites en français et publiées dans les années 80, au final ce n’est donc pas une mais cinq images projetées sur la scène parisienne du Lucernaire ! Plus et mieux que des mots, dans la pénombre fourmillent en fait des centaines d’impressions verbales venues frapper notre imaginaire… Corps statufié dans le rai de lumière, seule bouge la bouche du récitant éclairant les fulgurances poétiques du dramaturge. Prenante, envoûtante, la parole ainsi proférée résonne dans les profondeurs de notre intimité où s’entrechoquent sensations et émotions. Un hymne à la beauté langagière, aux confins de l’épure, un grand tout avec presque rien, sinon les magiques lumières de Catherine Verheyde !

Seule en scène elle-aussi, auteure et interprète, Léonore Chaix nous fait craindre le pire, confessant tout de go qu’elle est Femme à qui rien n’arrive ! Au temps d’antan, bien avant la pandémie, en compagnie de sa complice Flor Lurienne, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! En fond de scène aujourd’hui, la loge du théâtre de la Girandole à Montreuil (93) faiblement éclairée et transformée en table de cuisine où trônent deux ou trois kilos de pommes de terre, au-devant une chaise seule et solitaire où siègent les peurs et fantasmes de la femme d’intérieur… Un texte totalement déjanté, mis en scène par Anne Le Guernec, où l’héroïne d’infortune doit faire face à des servitudes et démons bien contemporains : la banalité de tâches quotidiennes, frustrantes et répétitives, orchestrées par ordinateur devant lequel la volonté humaine a capitulé… Connectée à l’oncle Tati où l’humour le dispute à l’absurde, l’illustration philosophico-délirante d’une existence prétendument branchée et pourtant consumée de solitude.

Assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne, le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, le vieux Reger déverse son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… Sur la scène parisienne des Déchargeurs, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’à la vision de tous les travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

L’image : jusqu’au 23/01, au théâtre du Lucernaire. La femme à qui rien n’arrive : jusqu’au 24/01, au théâtre de la Girandole (chaque lundi, du 31/01 au 28/03). Maîtres anciens : jusqu’au 29/01, au théâtre des Déchargeurs.

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Myriam Boyer, une riche nature

Aux éditions du Seuil, Myriam Boyer publie Théâtre de ma vie. Rien de plus passionnant que les mémoires d’acteurs : savoir d’où ils viennent, pour mieux éprouver de quoi ils se sont nourris. Afin qu’ils puissent, tels qu’en eux-mêmes, se révéler sur scène ou à l’écran.

Sur la couverture du livre Théâtre de ma vie, on la voit toute jeunette, avec un rond visage souriant aux yeux de marrons chauds sous une frange bien peignée, une fleur à la main au bord des lèvres. Belle et fraîche image de santé. Il lui en a fallu, depuis sa naissance en 1948 à La Mulatière, banlieue proche de Lyon, fille d’un père maquereau qui battait la mère, la Berthe, à qui Myriam Boyer rend un hommage fervent. Elle eut le courage de divorcer et plaça l’enfant chez les sœurs, dans l’orphelinat où manger à sa faim. La scène familiale revient souvent dans le récit. Puis c’est Paris, les « couloirs de la honte » aux studios des Buttes-Chaumont, dans l’attente de petits rôles qui grandiront peu à peu, tandis que les patronnes des bistrots du coin veillent sur son rejeton, Clovis Cornillac, enfant de la balle s’il en est.

Elle tourne dans Il pleut toujours où c’est mouillé, de notre regretté camarade Jean-Daniel Simon. Elle sera successivement choisie par Agnès Varda, Bertrand Blier, Claude Sautet, François Ozon, entre autres, dans des rôles propres à sa riche nature de femme de cœur et de caractère. Au théâtre, souvenir personnel, elle fut à Nanterre sous l’œil implacable de Chéreau, dans Combat de nègre et de chiens de Koltès, la bouleversante petite Parigote perdue en Afrique entre Michel Piccoli et Philippe Léotard. De ce dernier et de Patrick Dewaere, grands brûlés devant l’Éternel, Myriam Boyer brosse d’émouvants portraits. Avec le grand cinéaste communiste américain John Berry (1917-1999), ce fut en 1975 le coup de foudre. La gamine de La Mulatière, à l’anglais hésitant, put à son bras croiser à loisir le gratin d’Hollywood (Orson Welles, Kirk Douglas, Burt Lancaster…) et d’abord Jules Dassin, Joseph Losey et Martin Ritt, qui avaient eux aussi subi le maccarthysme.

Myriam Boyer, qui ne cède rien, revient sur le conflit – soldé à son profit – avec Niels Arestrup et la Gaîté-Montparnasse, lors de Qui a peur de Virginia Woolf ? Juste compensation symbolique, elle obtint un Molière pour son interprétation dans la pièce d’Edward Albee. Ce sont là quelques pistes glanées dans un livre attachant, franc du collier, dans lequel la femme et l’actrice se livrent sans fard. Jean-Pierre Léonardini

Théâtre de ma vie, de Myriam Boyer, écrit avec Hélène Rochette. Le Seuil, 187 p., 18€.

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Goliarda Sapienza, une aventure carcérale

Jusqu’au 16/01, au théâtre de la Tempête (75), Alice Cosson et Louise Vignaud proposent Rebibbia. Une adaptation et une mise en scène, vigoureuse et sensuelle, du livre de Goliarda Sapienza, L’université de Rebibbia. De l’enfermement carcéral à l’évasion littéraire…

Condamnée pour un vol de bijoux, Goliarda Sapienza n’est en fait restée que cinq jours en prison. Contrairement à ce que l’ouvrage pourrait laisser penser, ce qui donne au récit une épaisseur et une acuité saisissantes. « Je voulais seulement en entrant ici prendre le pouls de notre pays ». Un voyage très particulier, dans l’Italie des années  de plomb… Miroir d’une société fracturée et prison romaine tristement célèbre, Rebibbia accueille des détenues de toutes conditions et délits : prisonnières politiques, voleuses, criminelles ou prostituées. C’était une gageure d’adapter ce texte au théâtre, le défi est relevé par Louise Vignaud à qui l’on doit des créations très diverses (Le Misanthrope au TNP, Phèdre au Studio-Théâtre de la Comédie Française mais aussi Caldéron de Pasolini, plus récemment Le Quai de Ouistreham d’après Florence Aubenas au théâtre des Clochards Célestes de Lyon qu’elle dirige entre 2017 et 2021).

D’emblée, le décor est planté, la scénographie nous plonge efficacement dans l’univers carcéral avec le bruit des portes métalliques qui claquent et les sonneries stridentes. Dans le rôle de Goliarda Sapienza, Prune Beuchat impose sa présence digne et sensuelle, animal prostré cherchant à décoder ce monde de contradictions entre brutalité et compassion… Autour d’elle, dans une multitude d’alvéoles d’une ruche hétérogène, gravite une galerie de portraits de chair et de sang aux mots et maux crus. Elle est happée par l’engrenage de la détention avec ses atteintes au physique et au mental, « là, tout va très vite, on est dans une centrifugeuse ». Peu  à peu, des liens se tissent entre codétenues. Outre Prune Beuchat, elles sont seulement quatre comédiennes, remarquables, à jouer plusieurs rôles : Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga.

Entre rivalités et/ou complicités, les rires fusent, le goût de la vie et le désir de liberté reviennent démultipliés. L’une « crève sans son homme … », l’autre refuse de parler d’amour. Celle qu’on surnomme Mamma Roma brutalise verbalement une jeune fille mais la couve affectueusement. Toute à la joie de se découvrir « sortante » pour le lendemain, la dernière avoue finalement à demi-mot « je crois que le désir d’ici me reprendra… ». Musique et lumières nous entraînent dans un tourbillon tandis que les dialogues ciselés et percutants nous ramènent au plancher des vaches et au vécu de ces femmes brisées, ou que l’on veut briser…. Toutes différentes certes, mais l’une d’elles a bien compris ce qui les unit ici et maintenant : « nous sommes le désordre qui menace l’image de la Donna » ! De son côté, Goliarda Sapienza continue son processus progressif d’évasion mentale, nous incitant à faire de même face à d’autres carcans dématérialisés. Chantal Langeard

Rebibbia : jusqu’au 16/01 au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes.

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Giordano Bruno, une parole libre

La saison théâtrale ouvre l’année nouvelle avec deux belles créations. D’abord Le souper des cendres, ensuite Fuir le fléau… Des propos de l’hérétique Giordano Bruno mort sur le bûcher en 1600 à ceux d’illustres contemporains, autant de paroles libres à déguster.

Sur les planches du théâtre parisien de la Reine Blanche, il n’en démord pas Giordano Bruno ! Sous les traits de Benoit di Marco, le prêtre natif de Naples en 1548 affirme encore et toujours que la planète terre n’est pas l’alpha et l’oméga de la cosmologie, qu’elle tourne autour du soleil et non l’inverse… Pour n’avoir jamais renié ses idées, condamné par l’obscurantisme de Rome, il meurt sur le bûcher de l’Inquisition le 17 février 1600. Pourtant théologien et scientifique reconnu à la Cour de France, il avait publié en 1584 son fameux Banquet de cendres, adapté à la scène par Laurent Vacher sous la forme d’un Souper. Un personnage qui fascine de longue date le metteur en scène, impressionné par la force de conviction de l’homme de foi qui milite avec obstination pour une parole libre, affranchie de tout dogmatisme religieux.

D’une voix douce, presque chuchotant parfois sur les notes de la contrebasse de Philippe Thibault (ou de Clément Landais, en alternance), Benoit di Marco habille d’humble humanité les propos du prêtre contestataire. Tournant autour de l’instrument de musique comme entre les murs de son cachot en attente de la sentence, confiant dans ses démonstrations envers et contre ses bourreaux enferrés dans des conceptions d’un autre temps. Plus prompts à infliger tortures et mort tragique aux prétendus « hérétiques » qu’à écouter des baroudeurs de la pensée d’une modernité déconcertante.

Plongée dans la lecture du Décaméron de Boccace quand la peste ravage l’Italie au XIVème siècle, à l’heure où les théâtres sont contraints à la fermeture en 2020 en raison de la pandémie, c’est en fait à douze auteurs contemporains que la metteure en scène Anne-Laure Liégeois fait appel et passe commande pour Fuir le fléau : Nathalie Azoulai, Rémi De Vos, Leslie Kaplan, Philippe Lançon, Marie Nimier, Laurent Mauvignier… « Il fallait absolument que les théâtres continuent à être visités, que résonnent les mots d’auteurs contemporains dits par des comédiens bien vivants ». Le mot d’ordre ? Narrer des fléaux de diverse nature, réels ou imaginaires, tragiques ou comiques ! Douze monologues et six récitants pour « un spectacle déambulatoire répondant à toutes les contraintes sanitaires et racontant une histoire sur ce que l’on fuit pour le fuir mieux ».

Par petits groupes, déambulant d’un lieu l’autre, les spectateurs s’en vont alors à la rencontre de chacun des six comédiens (Alvie Bitemo, Vincent Dissez, Olivier Dutilloy, Anne Girouard, Norah Krief et Isis Ravel), dépositaires de ces paroles inédites en cette soirée-là. Qu’ils distillent au plus près des auditeurs, à distance requise, chaque expression du visage à déchiffrer, chaque mot percutant de plein fouet sa cible… De « l’épluche-con » au soin de ses cheveux quand les coiffeurs ont porte close, du voisin du dessus qui brave le confinement à coup de bruits et cris incessants à l’infortunée voyageuse bloquée dans un pays étranger, se décline un théâtre de l’intime, magistralement mis en partition. C’est poignant, souvent hilarant, toujours envoûtant ! Yonnel Liégeois

Le souper des cendres : jusqu’au 15 janvier à Paris, au Théâtre de la Reine-Blanche. Fuir le fléau : du 10 au 12/01 au Havre, du 13 au 15/01 à Châtenay-Malabry, les 21 et 22/05 à Mulhouse.

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois, hors toute connivence théâtrale manifeste, qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !!!

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José Valverde, un militant du théâtre

Le 17 décembre, nous a quitté José Valverde. Fils d’ouvriers espagnols immigrés, un œuvrier du spectacle vivant à moult facettes : comédien, metteur en scène, auteur et directeur de théâtre. De Drame à Toulon au théâtre de l’Essaïon, via le TGP de Saint-Denis, toute une vie en scène.

Nous apprenons, avec tristesse, la mort, à Paris, le 17 décembre, du comédien, metteur en scène, auteur et directeur de théâtre José Valverde. On n’ignore pas qu’il luttait vaillamment contre le cancer, ce, depuis des années. Il est resté fidèle, jusqu’à son dernier souffle, à son adhésion, à l’âge de 16 ans, au Parti communiste français.

Né à Paris, dans le 10e arrondissement, le 28 juillet 1932, fils d’ouvriers espagnols émigrés de la misère (son père, travaillant en Espagne dans une mine de plomb, dut parfois mendier pour survivre), José entrait à 17 ans à l’École de la rue Blanche avec, entre autres condisciples, les frères Roussillon, Jean-Paul et Jacques, Jean Rochefort, Annie Girardot, Claude Rich, Paul Préboist… Il a été l’assistant de Jean-Marie Serreau et a fait partie, à Tourcoing, de la troupe d’André Reybaz, au Centre dramatique du Nord, qui venait d’ouvrir. Au début des années 1950, il avait joué dans Drame à Toulon, la pièce de Claude Martin et Henri Delmas, écrite autour de la figure d’Henri Martin, le marin communiste, ancien résistant FTP, qui dit non à la guerre d’Indochine et fut condamné pour cela à la prison, lors d’un procès infâme. Dure et juste école, quand la police interrompait les représentations partout en France.

Le souvenir d’un homme affable

José avait commencé à mettre en scène dès 1959. En 1966, succédant à Jacques Roussillon, il est nommé directeur du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. Il y monte, notamment, les Trente Millions de Gladiator, de Labiche, Mère Courage, de Brecht, Kask, de Hans Günter Michelsen, Hop là, nous vivons !, d’Ernst Toller, la Politique des restes, d’Adamov. Je garde de ces réalisations le souvenir d’une belle exigence esthétique et d’un ferme maintien d’idée. Il s’oriente ensuite vers le désir d’une rencontre plus familière avec le public de Saint-Denis. Il quitte le TGP en 1975 et entame, deux ans plus tard, avec sa compagne Alida Latessa, sa belle aventure à Essaïon, poursuivie jusqu’en 2003. De cette cave médiévale voûtée, sise au 6, rue Pierre-au-Lard, dans le Marais, il fait une sorte de théâtre d’essai permanent à l’échelle intime, où il révèle maints auteurs et comédiens. José Valverde en tenait pour un théâtre où le politique, au grand sens, demeure au fond une affaire d’art.

Constant dans ses choix et ses amitiés, il laisse le souvenir d’un homme affable, dont l’élégance de principes ne fut jamais désavouée, jusque dans l’adversité. Le lundi 27 décembre, à 16 heures, on lui dira adieu au crématorium du Père-Lachaise. Jean-Pierre Léonardini

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Djemaï, l’œillet à la boutonnière

En 2020, l’auteur et metteur en scène Nasser Djemaï a pris la direction du TQI-La manufacture des œillets, le Centre dramatique national du Val-de-Marne. Le Théâtre des Quartiers d’Ivry, créé en 1972 par Antoine ­Vitez, devient CDN en 2015 sous la direction d’Adel Hakim et Élisabeth Chailloux. Rencontre avec son nouveau directeur

Marina Da Silva – Quel a été votre parcours et quel est votre lien avec le TQI, avec Adel Hakim et Élisabeth Chailloux ?

Nasser Djemaï – Adel Hakim m’a accompagné dans mes premiers pas, dès 2004. J’ai présenté à Ivry, il y a dix ans, Une étoile pour Noël, le creuset de toutes les histoires que j’allais déployer au long des années. J’ai mis en scène Invisibles en 2013 au studio Casanova. J’ai été artiste associé dès la première saison du TQI et j’ai inauguré la salle Lanterneau avec Vertiges. J’avais un lien important avec Adel Hakim et Élisabeth Chailloux sur la façon de penser ce métier, aussi bien en ce qui concerne l’écriture que la mise en scène.

M.D-S – Comment avez-vous construit la saison 2021-2022 avec une pandémie qui a mis la création artistique à genoux ?

N.D – Nous avons démarré la saison en inaugurant « l’été culturel » et en investissant le site autrement, notamment en utilisant l’espace à l’air libre, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Nous disposons d’un outil fabuleux, sur près de 5 000 mètres carrés, pour organiser des concerts, du théâtre, de la danse, des lectures… Nous cherchons à nous associer aux autres théâtres sur le territoire : la Briqueterie, le Théâtre Jean-Vilar, le Studio Théâtre… Nous faisons face à une saison particulière et avons opté pour soutenir les créations qui n’avaient pu voir le jour et les spectacles qui avaient besoin d’être reprogrammés. Avec Anne-Françoise Geneix, ma codirectrice, nous avons ­posé les jalons de l’univers que nous voulons déployer. Quatre artistes sont ainsi associées à la saison : Tamara Al Saadi avec Istigal, élise Chatauret avec À la vie, Estelle Savasta avec Nous, dans le désordre et ­Pauline Bureau, dont nous sommes partenaires avec Pour autrui. Elles prennent à bras-le-corps des sujets de société pour en faire des fables contemporaines. Il s’agit d’une programmation poétique et politique, d’un théâtre en vibration avec le monde.

M.D-S – Quels sont les points marquants de votre programmation ?

N.D – Nous accueillons la Question, d’Henri Alleg, mise en scène par Laurent Meininger en décembre. Cela résonne pour nous avec les angles morts de l’histoire, les pages manquantes. Cela résonne aussi avec Invisibles, que je vais reprendre en janvier. Ces pièces mettent l’accent sur la notion de dominant-dominé qui traverse toute la saison. C’est la notion de dévoration qu’explorent Élisabeth Chailloux avec Hilda ou Jacques Vincey dans les Serpents, deux textes de Marie NDiaye. Ce sont des rapports de lutte de classe, de domination et de vampirisation. J’ai aussi repris  Peer Gynt, d’Ibsen, mis en scène par David Bobée, un texte inouï, une fable inépuisable dans une forme audacieuse qui peut être montrée à tous les publics.

M.D-S – Le TQI est aussi un lieu d’accueil pour des artistes en résidence, une maison des auteurs, un atelier théâtral. C’est une véritable ruche ?

N.D – Permettre aux artistes d’occuper les lieux et de présenter une proposition de travail est toujours plus parlant qu’un dossier d’intention. Je développe des formes itinérantes et de petites formes théâtrales qui ont vocation à aller dans les associations, les maisons de quartier, en milieu scolaire. La maison des auteurs, animée par Thierry Blanc, est un pilier du TQI et en irrigue l’activité, notamment l’atelier théâtral, dont nous présenterons les projets en juin.

M.D-S – Le TQI est reconnu pour accueillir des spectacles étrangers, dont ceux du Théâtre national palestinien. Qu’en est-il aujourd’hui ?

N.D – On est dans un entre-deux, avec des difficultés pour se projeter. Pour les spectacles étrangers, une des créations de la saison prochaine sera celle de Roland Auzet avec une troupe chinoise. Le Théâtre des Quartiers d’Ivry est aussi un théâtre du monde. C’est une notion centrale du projet, las encore clouée au sol par la pandémie. Propos recueillis par Marina Da Silva

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Quand la lune se met à la page

Le 19/12 à 19h30, l’association Caranusca donne rendez-vous aux citoyens de Deneuvre (54), petit village de Meurthe-et-Moselle. En compagnie d’Emmanuel Lascoux, traducteur de L’Odyssée et du comédien Jacques Bonnafé. La culture à la pleine lune, sur les chemins de traverse entre proximité et convivialité.

En cette soirée de pleine lune à Deneuvre (54) le 19 décembre, de nombreuses stars seront au rendez-vous à l’entrée du musée Les sources d’Hercule : Athéna, Télémaque, Ulysse, nymphes et cyclopes… Sera présent aussi Emmanuel Lascoux ! Docteur en grec ancien, membre du Centre de Recherche en Littérature Comparée (Paris Sorbonne), il publie une nouvelle traduction de L’Odyssée d’Homère. Au côté du philologue-chanteur, campera un autre trublion atypique, poète et comédien, le ch’ti Jacques Bonnafé… Un duo qui décoiffe, apte à surprendre les auditeurs-lecteurs de la petite cité de Meurthe et Moselle ! Un nouvel épisode de ces « Lectures et conversations dans le Grand Est », inaugurées conjointement en plein été par le centre littéraire itinérant Caranusca et l’homme de théâtre Charles Tordjman.

Viterne en cette soirée d’août, ses onze fontaines et autant de maisons de caractère… Entre vignobles et terres agricoles, à quelques encablures de Nancy, le village respire la sérénité. Monsieur le Maire, au sortir de sa flamboyante 203 Peugeot 57, est fier d’en arpenter les ruelles et d’en vanter le charme bucolique ! Sous aucun prétexte Agnès Sourdillon, la diva des planches et randonneuse sur les sommets de l’Himalaya, n’aurait manqué la balade. Fiers surtout, Jean-Marc Dupon et les membres du groupe local La Fontaine, d’accueillir cette première « Nuit de la pleine lune » fomentée par l’association Caranusca. Pour une lecture de Rose Royal, en compagnie de l’écrivain Nicolas Mathieu et de l’inoubliable interprète de L’école des femmes dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon.

Sur la  pelouse jouxtant l’école maternelle, amis, voisins, copains et coquins se saluent, conversent et se posent. En compagnie des bambins ou du petit chien… Dans un décor simple et naturel, toutes générations confondues. Debout, micro-cravate accroché à la petite laine contre la fraîcheur tombante, espiègle et décontractée, Agnès Sourdillon entame la lecture de la noire nouvelle de Nicolas Mathieu. Pour les autochtones et quelques clandestins venus d’ailleurs, un plaisir non dissimulé de rencontrer, au sortir de la représentation au Théâtre  du Peuple de Bussang, le romancier de Leurs enfants après eux… Un auditoire attentif et réactif, une lecture entrecoupée de dialogues avec l’auteur initiés par Marie-Hélène Caroff, l’animatrice de Caranusca.

« Nous avons créé l’association en 2016  à Thionville », commente l’ancienne médiatrice culturelle à Metz. « Son objectif ? Inscrire culture et lecture dans le temps long, ne pas craindre d’aller à la rencontre des publics ». Marie-Hélène Caroff aime surtout se jouer du temps en prenant le temps, comme à Viterne pour cette première Nuit de la pleine lune, demain à Ormersviller et Saulcy, d’initier  un dialogue au plus proche entre lecteurs et auteurs, hors des lieux labellisés.

Plus fort encore, avec sa bande de lettrés d’eau douce, adeptes de la lenteur en cette époque où la vitesse s’érige en norme première, elle ne craint point d’organiser d’originales et réjouissantes résidences littéraires ou artistiques : en péniche, sur les canaux de Moselle et de la proche Belgique ! Avec escale, au passage d’une écluse, pour une rencontre avec les populations locales et l’organisation d’ateliers, conférences ou projections. Quelques invités de marque, ayant déjà répondu à l’appel du large ? Marie Desplechin, Mathias Énard, Marie-Hélène Lafon, Pierre Michon, … Qu’on se le dise, artistes-auteurs-plasticiens rassurés, Marie-Hélène Caroff a décroché, haut la barre, son permis de marinière !

La lecture s’achève, la nuit est tombée. Trénet l’a chanté, le soleil n’en revient pas. La lune est là, au rendez-vous entre les pages. Qu’elle fut belle, cette nuit de pleine lune à Viterne, nul doute qu’il en sera de même à Deneuvre ! Yonnel Liégeois

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Dîtes-le avec des fleurs…

Les 14 et 15/12, à Montluçon (03), Patrick Pineau met en scène Les Hortensias. La pièce de Mohamed Rouabhi nous plonge au cœur d’une maison de retraite pour comédiens. En compagnie d’une bande d’interprètes chevronnés, un miracle de charme et de tact. Sans oublier, jusqu’au 23/12 à La Colline (75), Anne-Marie la beauté.

Mohamed Rouabhi a écrit les Hortensias, pièce que Patrick Pineau (Cie Pipo) met en scène. Voici une abbaye dont la scénographie (Sylvie Orcier) dessine élégamment les voûtes devenue maison de retraite pour comédiens, site historique parcouru, au début, par des groupes de visiteurs. On songe à la maison des artistes, ce refuge de Couilly-Pont-aux-Dames que Constant Coquelin, créateur du Cyrano de Rostand, fonda en 1903. On se rappelle la Fin du jour (1939), le film de Duvivier qui en pareilles circonstances alignait au générique Louis Jouvet, Michel Simon, Victor Francen, Madeleine Ozeray. La carte de visite des interprètes (Louis Beyler, Monique Brun, Olivier Perrier, Claire Lasne-Darcueil, Annie Perret, Mohamed Rouabhi lui-même, Marie-Paule Trystram, Aline Le Berre, Ahmed Hammadi-­Chassin…) n’a rien à envier à ceux-là. Voilà un effectif d’acteurs lestés d’expériences multiples au service d’une écriture vive, apte à créer des situations et des personnages riches de sens, tout en gardant à chacun sa part d’énigme et d’épaisseur intérieure.

Rouabhi et Pineau retrouvent le secret, trop souvent perdu au théâtre, de l’attention aux êtres en jeu, à leurs affects les plus sensibles. Certes, ils jouent sur le velours avec des artistes d’aussi haute volée. Voyez Monique Brun, en cougar et Marilyn d’Ehpad parée comme une châsse, chantant Happy Birthday Mr. President au maire du patelin qui n’en revient pas. Et Louis Beyler aux grands gestes, anar d’avant-scène et ses quatre vérités jetées à tout vent, Olivier Perrier en homme de sentiment qui a de la bouteille… Comme on s’attache à tous, à tour de rôle, dans cette comédie humaine en deux heures vingt, où l’intrigue est si fine, puisque seul importe le temps du souvenir. On joue à la belote, on se dispute un peu, on se souvient…

Les Hortensias, c’est un miracle de charme, de tact et de savoir-faire en toute simplicité apparente. Distribution copieuse, épaulée par des amateurs recrutés, avec en prime la découverte du jeune talent de Nadine Moret en femme de ménage râleuse et en petite fille modèle. Jean-Pierre Léonardini

Bourges (8 et 9/03/2022), Chalon-sur-Saône (24 et 25/03), Le Havre (30 et 31/03), Grenoble (du 6 au 8/04), Perpignan (21 et 22/04), Lyon (Théâtre des Célestins, du 11 au 15/05). Le texte est publié chez Actes Sud.

à voir aussi :

Incroyable André Marcon, surprenant de justesse sous les traits d’Anne-Marie la beauté, une comédienne à la retraite, toute sa vie confinée dans des petits et seconds rôles ! Qui nous conte, en ce jour d’obsèques, les heures de gloire de Gisèle, son amie d’enfance et grande copine de scène qui, elle, connut succès et notoriété tout au long de sa carrière… Un monologue, écrit et mis en scène par Yasmina Reza, qui laisse entendre les difficultés et incertitudes du métier d’acteur, une démystification salvatrice de l’image de la star.

Avec finesse et drôlerie, sur la scène de la Colline, André Marcon endosse son travestissement de femme avec un naturel désarmant, une performance d’interprétation que le Syndicat de la Critique salua à sa juste valeur en mars 2020 en lui attribuant le prix du meilleur comédien. Un rôle de composition qu’il assume jusqu’au bout des ongles, le geste sûr pour rectifier son maquillage en femme avertie, le galbe de jambe presque convaincant assis sur la méridienne, la voix joliment posée pour déclamer quelques vérités, cocasseries et vacheries aussi. Yonnel Liégeois

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Tout va bien !

Assise à sa petite table devant une tasse de café et un journaliste, interlocuteur imaginaire, la belle Hélène se raconte… Une enfance insouciante, le sentiment diffus pourtant de se sentir différente, des parents tout à la fois aimants et déroutants : à part ça, Tout va bien Mademoiselle ! Jusqu’au jour où l’on lui détecte un staphylocoque, hospitalisée dans l’urgence, diagnostiquée en insuffisance rénale. De sa jeunesse jusqu’à aujourd’hui, le quotidien d’Hélène est alors rythmé au gré des dialyses et greffes de rein successives, accidents cardiaques et complications intestinales… Autant d’épisodes existentiels traversés avec gravité mais non sans humour, ponctués de révélations familiales inattendues dont nous tairons les soubresauts !

Avec gourmandise, sous la houlette du metteur en scène Christophe Garcia, Marie Rémond mord à pleines dents dans la biographie d’Hélène Ducharne. S’identifiant avec naturel à l’héroïne du podcast Superhéros conçu par Julien Cernobori, avant tout attachée de presse dans la vraie vie. Une professionnelle à l’oreille bienveillante chez qui bonne humeur, courtoisie et intelligence de cœur ne laissent rien paraître de son tumultueux parcours. Un spectacle d’une infinie tendresse, émouvant et drôle tout à la fois. Y.L.

Jusqu’au 19/12, au Théâtre du Rond-Point. Du 18 au 21/01/2022, à la Comédie de Reims (51). Du 22 au 26/02, aux Bernardines de Marseille (13).

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Joséphine Baker, l’âme ressuscitée

Jusqu’en janvier 2022, au Théâtre de Passy (75), Xavier Durringer met en scène Joséphine B. Au lendemain de l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker, résistante et franc-maçonne, militante de la fraternité et contre le racisme, un spectacle éblouissant avec deux interprètes d’exception : Clarisse Caplan et Thomas Armand. Comme au music-hall d’antan, une salve d’applaudissements.

Le spectacle est éblouissant, par l’effet d’une conjugaison de talents concourant à une entreprise d’amour partagé à l’égard de Joséphine Baker, une admirable figure d’artiste et de femme à l’auréole intacte. Son âme revit avec éclat sous nos yeux. « La première comédie musicale à deux », disait quelqu’un l’autre soir à la sortie de Joséphine B ! C’est vrai. Louons d’emblée les interprètes.

Dans cette évocation concrète de la vie de Joséphine Baker, l’apparition de Clarisse Caplan, qui l’incarne en toute sensibilité frémissante, est un bonheur. On voit la fillette misérable et battue née dans le Missouri qui, dans sa fuite éperdue, traverse la chiennerie du monde pour enfin devenir l’idole familière de Paris et au-delà, résistante émérite, mère adoptive au cœur si grand et fervente militante de la cause noire aux États-Unis au côté de Martin Luther King. Clarisse Caplan a la grâce. De naissance. En haillons, frottant le sol, plus tard en reine de revue – bon dieu, sa danse des bananes à la fin ! – le corps blasonné, les paillettes, les jambes interminables, royale (costumes à la hauteur, de Catherine Gorne), c’est toujours le même être d’innocence fervente qu’elle dessine. À demi-nue, on note sa pudeur, un humour qui met à distance le malheur et l’espoir.

Avec elle, ex aequo, Thomas Armand change d’apparence en un éclair (vieille femme blanche méchante, amant voyou, gigolo, imprésario, peintre épris, boy de revue…). C’est lui qui chante J’ai deux amours… Et quel panache ! De formidables danses endiablées les unissent (chorégraphie sacrément inventive de Florence Lavie) devant des panneaux changeants et des lumières raffinées (Orazio Trotta, Éric Durringer, Raphaël Michon). On entend par bouffées les voix de Bessie Smith et Billie Holiday (son et bruitages divers de Cyril Giroux). La souffrance noire (Rosa Parks surgit dans un dialogue) s’inscrit dans le texte comme un palimpseste, au sein de la légèreté de touche d’une partition verbale sobre, émaillée de saillies savoureuses.

Xavier Durringer émeut son monde sans pathos. On est tellement conquis qu’on applaudit chaque numéro. Comme au music-hall d’antan. Secret perdu en un éclair retrouvé. Cet article est un exercice d’admiration. Jean-Pierre Léonardini

Du jeudi au dimanche, jusqu’au 02/01/22 (19h en semaine, 16h le dimanche) : Théâtre de Passy, 95 rue de Passy, 75016 Paris.

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Brel, tout feu tout flamme

Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient ! Jacques s’en est allé, la Mathilde ne reviendra plus. Brel, lui, est de retour dans Le Grand feu avec le rappeur belge Mochélan. Du 27/11 au 04/12 au Théâtre Dunois, une programmation hors les murs du Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine.

Gémir n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi dans le Hainaut comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, de Charleroi au Théâtre Dunois (75), la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Un matin d’octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef,  ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François… Et Mochélan le rappeur belge qui met le feu aux planches des théâtres, en compagnie de son compère DJ Rémon Jr et de Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur et metteur en scène du Théâtre de l’Ancre en Belgique !

C’est envoûtant, c’est puissant, c’est grand ce « Grand feu », attisé par l’univers de Brel et l’imaginaire d’un trio détonant ! Qui embrase la scène, embarque l’auditoire sur les traces de L’homme de la Mancha en quête de son inaccessible étoile. Aujourd’hui, nous en sommes certains, le Don Quichotte des impossibles rêves ne nous laissera plus jamais orphelin en compagnie de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans.

Le risque est grand, souvent, pour l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’impertinent, de l’insolent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : au nom de quel droit, de quelle notoriété ? Non, « faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou », clamait le Bruxellois, « faut pas jouer à imiter ou copier quand on n’a pas les qualités », affirmons-nous avec méfiance ! Si l’exercice est délicat, la bande à Mochélan s’en sort avec brio et grand talent.

Leur rêve ? « Faire apprécier les musiques urbaines au public qui vient pour l’hommage à Brel et faire découvrir et aimer Brel à ceux qui ne jurent que par le rap » : prouesse accomplie ! Comme l’affirment les protagonistes, plus qu’un hommage à Brel, Le grand feu est un rendez-vous avec l’artiste, ses mots, sa pensée : « amour, liberté, soif d’aventure, mort, solitude… L’universalité de son écriture est interpellante ».

Mélangeant les genres et ses textes à ceux du poète, dans une scénographie fort suggestive et poétique, le diseur et chanteur rappe pour nous plonger avec authenticité dans la modernité de Brel. Quoique Six pieds sous terre, le pourfendeur des Flamandes et compagnon de Jaurès ne nous est jamais apparu aussi vivant. Décor vidéo fantasque signé Dirty Minotor, voix puissante et rugueuse, création mélodique d’une prodigieuse inventivité : du théâtre musical comme art majeur ! Yonnel Liégeois

Du 27/11 au 04/12, au Théâtre Dunois (Du lundi au jeudi, 19h. Les vendredi et samedi, 20h. Le dimanche, 16h).

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Condor, l’envol des bourreaux

Jusqu’au 28/11, la metteure en scène Anne Théron propose Condor à la MC93 de Bobigny. Créée au TNS de Strasbourg, la pièce de Frédéric Vossier dissèque jusque dans l’intime les ravages de cette guerre sans nom orchestrée au Chili par Pinochet et la CIA.

En 1975, le général Pinochet est au pouvoir depuis deux ans à la suite d’un coup d’État qui met un terme à l’expérience d’un socialisme démocratique au Chili. Mais cela ne lui suffit pas. Les premières arrestations, les tortures, les assassinats dans son pays, rien n’assouvit sa soif d’éradiquer toute velléité révolutionnaire et syndicaliste. Il faut étendre la répression à l’échelle d’un continent. Avec l’appui des services secrets de l’Argentine, du Brésil, de la Bolivie, de l’Uruguay et du Paraguay, le soutien financier et logistique des USA, l’opération Condor pratiquera en toute impunité une politique de terreur ciblée contre tous les opposants. La vérité éclatera en 1992 et sera confirmée en 2000, lors du déclassement des documents de la CIA concernant le Chili…

Frédéric Vossier a grandi avec la mémoire de cette histoire de ce côté-ci de l’Atlantique, quand de grands mouvements de solidarité avec les peuples d’Amérique latine étaient légion. Puis il s’est interrogé et a travaillé sur la mécanique à l’œuvre de ces politiques de terreur qui nécessitent de fabriquer des tortionnaires capables de torturer, d’assassiner de sang-froid, sans la moindre trace d’humanité. Si l’aspect historique est esquissé, Frédéric Vossier a délibérément choisi de recentrer son propos sur la mémoire traumatique. En mettant face à face, dans un huis clos terrible et oppressant, un frère – tortionnaire – et une sœur – torturée, violée –, il s’attache à éclairer la mécanique qui advient au cœur même de la cellule familiale quand les protagonistes ont choisi des chemins radicalement opposés.

C’est la sœur qui provoque la rencontre, quarante ans après, qui pousse la porte de cet appartement-bunker aux murs gris, à l’ameublement spartiate, où vit, terré, ce frère. Elle est fébrile mais ne tremble pas, trouve la force de lui faire face, de le regarder, sans ciller. Lui est droit dans ses bottes, un brin arrogant, toujours à l’affût, une arme à portée de main. Elle est une survivante, une femme blessée à la mémoire trouée qui voudrait se défaire de ce passé qui lui colle à la peau et ne cesse de la hanter. Entre cauchemars et réalité, elle avance à tâtons, avec ses blessures intérieures comme autant de cicatrices à ciel ouvert. Lui semble figé dans le temps, même posture dominatrice que d’antan, comme si le vent de l’Histoire n’avait pas soufflé, comme si rien, à l’extérieur, n’avait bougé. Elle aussi a une arme. S’en servira-t-elle ?

Plongée dans une mémoire en lambeaux

La confrontation, orchestrée de main de maître par la metteuse en scène Anne Théron, est d’une puissance hypnotique. Pour jouer cette partition, deux immenses acteurs, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens. Tous deux rendent palpable l’indicible, l’inaudible. Leurs voix, leurs intonations, les mouvements de leurs corps laissent entrevoir leurs déchirures. Les fantômes de l’Histoire planent tandis que des images brouillées surgies d’un autre temps sont violemment projetées sur le mur. Condor est une plongée en apnée dans une mémoire en lambeaux et entendre cette parole-là est nécessaire. Une parole qui permettra à la sœur de quitter ce bunker et « enfin écouter le chant des oiseaux sans que celui-ci soit l’annonce d’une nouvelle journée de sévices ». Marie-José Sirach

Jusqu’au 28/11 à la MC93, à Bobigny. Du 26 au 29/04/2022 à l’Olympia, CDN de Tours.

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