Des voix déplorent ou dénoncent la présence de Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro à l’affiche du Théâtre de la Colline. Le 28 octobre, Chantiers de culture prenait position et s’interrogeait : « Aux plumes de la critique dramatique et au Syndicat de la critique, leur organisme représentatif, aussi discrets que silencieux, la question est ouvertement posée : quid de règles de justice fondamentales, de principes républicains incontournables ? » Par un communiqué de presse en date du 19 novembre, le Syndicat de la critique s’exprime enfin. Chantiers de culture s’était engagé à publier leur réponse. Yonnel Liégeois
Nous, Syndicat professionnel de la Critique Théâtre, musique et Danse, sommes résolument du côté de celles et ceux qui dénoncent les violences et les discriminations faites aux femmes. Le mouvement #MeTooThéâtre a révélé l’ampleur du phénomène et a permis de briser, enfin, le mur du silence.
Nous affirmons la nécessité d’en finir avec un système patriarcal et sexiste qui prévaut encore aujourd’hui et n’épargne aucune sphère de la société. La justice ne peut plus rester sourde aux paroles des victimes. Il y a urgence d’une prise en charge des femmes qui osent parler. Ce combat, juste et légitime, émancipateur pour tou.t.e.s les individu.e.s a besoin de la mobilisation de toutes et tous, pas d’entretenir la division et la suspicion à l’égard des critiques et des journalistes qui font leur travail. Chacun est libre d’assister ou pas à une représentation du spectacle de Wajdi Mouawad. Et d’écrire sans s’auto-censurer. Nul ne peut s’ériger en gardien de la morale ni se substituer à la justice.
Le combat pour l’égalité, pour la diversité, au théâtre et partout ailleurs, est urgent et nécessite l’adhésion du plus grand nombre. Nous vivons dans un pays où le débat, la controverse, l’échange, la liberté, le respect de la parole d’autrui sont le socle de notre démocratie. Le Syndicat professionnel de la critique dramatique, musique et danse regrette certaines positions extrémistes qui peuvent se révéler contre-productrices pour la cause des femmes. Si la colère est légitime, elle ne doit pas nous aveugler. Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse Marie-José Sirach, Vice-présidente Théâtre du Syndicat Professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse
Le 18/11 à 20h, au Théâtre des Halles d’Avignon (84), Jean-Pierre Bodin propose une Entrée en résistance. En compagnie d’Alexandrine Brisson et de Christophe Dejours, du théâtre d’éveil à visée civique. Pour dénoncer et combattre la souffrance au travail.
Sous le titre de l’Entrée en résistance, on découvre trois personnes, également signataires du texte, de la mise en scène et du jeu : Jean-Pierre Bodin, Alexandrine Brisson et Christophe Dejours, Jean-Claude Fonkenel et Jean-Louis Hourdin étant crédités au rayon de compagnonnage. C’est du théâtre d’éveil à visée civique et politique qui nous est donné à voir sur la scène dirigée par le grand Alain Timar, dont la lancinante interrogation n’est autre que l’impérieuse nécessité de la réplique collective à imposer aux normes du néolibéralisme, qui régit sans aucune commisération le monde de l’entreprise.
Le chercheur Christophe Dejours, fondateur de la psychodynamique du travail, s’avance à point nommé pour démonter le langage managérial et proposer des consignes propres à s’opposer ensemble à la pression hiérarchique et à l’évaluation individualisée des performances, ce dans le but « de s’inscrire dans un espace de délibération qui permet de faire avancer la pensée » et d’ainsi contrebattre la souffrance au travail, inhérente à une aliénation contemporaine dûment préméditée. Jean-Pierre Bodin, conteur vif et sensible, narre et commente les blessures psychiques subies par un collectif de forestiers accablés par les critères du rendement à tout prix qui défigure la nature dont, sur trois panneaux, défilent des images prégnantes, prises et subtilement montées par Alexandrine Brisson.
Malgré gravité du thème et didactisme souple qui organise la représentation, le tout témoigne d’une rare élégance grâce à l’adjonction, par à-coups, de séquences musicales exécutées par le trio : Dejours au piano, Bodin au saxophone, Alexandrine au violon. Excusez du peu, il s’agit d’œuvres de Bach, Mendelssohn, Schubert auxquelles s’ajoutent, très d’aujourd’hui, des bribes de pièces de Carbon Killer, qui sait boucler toutes les boucles d’un mouvement perpétuel. Il y va donc d’un théâtre d’intervention d’un type relativement nouveau dont l’exposé des motifs, dans un appareil visuel d’une simplicité de bon aloi, touche à la tête et au cœur.
Au théâtre parisien le soir où j’y étais, de spectateurs attentifs la salle était pleine. Pourtant, l’accès n’en était pas aisé à cause de la grève qui a trait à la souffrance à venir par la retraite, s’il n’est pas fait échec à un projet de loi mortifère. N’y avait-il pas là, par la force des choses, quelque apparence d’un rapport de cause à effet ? Jean-Pierre Léonardini
Les artistes des arts de la marionnette et arts associés s’inquiètent pour la diffusion de leur spectacle à Paris : le plateau du théâtre Mouffetard ne répond plus à leurs attentes. Ils lancent un appel aux pouvoirs publics pour la création d’un nouveau lieu.
Nous sommes des artistes, compagnies et collectifs de théâtre dont la particularité est le travail avec la marionnette et l’objet. Basés en région ou en Île-de-France, nous présentons régulièrement nos spectacles dans les Scènes Conventionnées, les Scènes Nationales, et les Centres Dramatiques Nationaux pluridisciplinaires sur l’ensemble du territoire. Nous représentons cette génération de marionnettistes qui porte le renouvellement de ces pratiques, souvent en lien avec d’autres arts.
Le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette est pour nous un lieu incontournable par son engagement historique pour cet art et sa localisation au cœur de Paris. Nous y jouons nos spectacles, nous y déployons nos démarches artistiques, nous entretenons des relations fortes et engagées avec son équipe et avec les nombreux spectateurs curieux ou amateurs de ses formes artistiques singulières. Il est le lieu de visibilité parisienne des Arts de la Marionnette et accompagne ses évolutions permanentes et ses métamorphoses qui renouvellent aujourd’hui la scène du théâtre contemporain. À ce titre, les arts de la marionnette sont présents dans les lieux et festivals emblématiques du paysage culturel français. Certains d’entre nous ont joué ces dernières années des formes d’envergures dans divers festivals nationaux et internationaux, dont le IN du Festival d’Avignon.
Aujourd’hui, nous sommes nombreux, en région à jouer nos spectacles dans des structures qui nous accueillent au sein d’équipements adaptés à nos pratiques (…) Nous constatons avec regret qu’à Paris, le plateau du Mouffetard ne correspond plus aux ambitions esthétiques de nos spectacles. Trop de contraintes techniques nous obligent à renoncer à y présenter nos créations ou à les adapter en réduisant leur forme initiale. Les marionnettistes, membres du Conseil d’administration (…), alertent régulièrement sur les carences importantes en terme de sécurité et d’accessibilité, en particulier l’absence d’un accès PMR dans le théâtre.
Au moment où nous nous réjouissons de la mise en place du Label Centre National de la Marionnette (…), nous ne pouvons que déplorer le fait que le théâtre Mouffetard ne soit plus en adéquation avec la diversité, l’ampleur et les exigences de la création actuelle. Nous pensons nécessaire qu’un lieu d’envergure se déploie au cœur de Paris pour pouvoir être le reflet de cette créativité et permettre au public parisien de profiter des nombreuses créations qui voient le jour au sein des régions (…) Nous pensons qu’il est pertinent de faire connaître cette démarche collective engagée vers la Ville de Paris et le ministère de la Culture.
Yngvild Aspeli, Johanny Bert, Claire Dancoisne, Emilie Flacher, Laurent Fraunié, Renaud Herbin, Alice Laloy, Michel Laubu, Bérangère Vantusso, Elise Vigneron, Delphine Bardot et Santiago Moreno, Camille Trouvé et Brice Berthoud, Benjamin Ducasse, Valentin Pasgrimaud, Hugo Vercelletto, Isabelle Yamba et Arno Wögerbauer.
En créant une version décalée et réjouissante de son œuvre, Pierre Maillet célèbre Pier Paolo Pasolini avec Théorème(s). Librement inspiré du roman et de Qui je suis, un texte inédit et inachevé, le metteur en scène donne la mesure de la puissance de création du poète, romancier, essayiste et cinéaste.
À sa sortie en salle en 1968, critique au vitriol de la bourgeoisie italienne que réalise Pier Paolo Pasolini, Théorème fait scandale. En même temps paraît le roman du même nom, comme pour en ancrer le scénario sulfureux. Il y est question d’un mystérieux visiteur, un « jeune homme beau comme un Américain » (à l’écran, Terence Stamp, éblouissant), qui arrive dans une famille milanaise oisive et névrosée« dans un état qui ne connaît pas la critique ». Le père, Paolo, est un riche industriel qui trompe sa femme à tout-va. Lucia l’épouse se découvre elle-même un désir de sexualité frénétique. Tout comme le fils aîné, Pier, artiste en éclosion, leur fille de 14 ans, Odetta, qui souffre de troubles du comportement, et même la bonne Emilia. Offrant son corps à tous, tel un Christ rédempteur des temps modernes, le mystérieux jeune homme produit en chacun un bouleversement et une désintégration totale. Dans la remise en cause de son existence futile, le père ira jusqu’à céder son usine à ses ouvriers. La bonne se prendra pour une sainte et fera des soupes d’ortie et des miracles.
Interrogations politiques et existentielles
Librement inspiré du roman et de Qui je suis, un texte inachevé découvert après la mort de Pasolini par son biographe Enzo Siciliano , avec le collectif Les LuciolesPierre Maillet adapte et met en scène une pétulante version de Théorème, qu’il met au pluriel: Théorème(s). Dans ce pluriel, il y a des éléments biographiques et artistiques qui donnent la mesure de la puissance de création de Pasolini – poète, romancier, essayiste et cinéaste – et du niveau d’interpellation d’une société conservatrice qui sort à peine de son épopée fasciste.
Le spectacle est introduit par des extraits de films cultes ou moins connus : outre Théorème, les Ragazzi, Uccellacci e uccellini, l’Évangile selon saint Matthieu, Enquête sur la sexualité, etc. Puis, c’est Pierre Maillet qui prend lui-même en charge les interrogations politiques et existentielles de Pasolini exprimées dans Qui je suis, qu’il commence à écrire en 1966 lors de son premier séjour à New York, épuisé par les différentes attaques et procès dont il est l’objet en Italie.
La nudité comme un élément esthétique
Saluons la scénographie de Nicolas Marie et sa création d’une boîte-miroir qui s’efface pour laisser la place au jeu des acteurs à l’avant-scène, ou s’ouvre sur l’écrin des pièces de la maison qui serviront également d’écrin à la découverte de l’amour des uns et des autres. Et surtout, le jeu chorégraphié et distancié de cette formidable bande d’acteurs – Arthur Amard, Alicia Devidal, Luca Fiorello, Benjamin Kahn, Frédérique Loliée, Marilu Marini, Thomas Nicolle, Valentin Clerc, Simon Terrenoire, Elsa Verdon, Rachid Zanouda –, tous aussi épatants les uns que les autres. Ils font s’emboîter avec brio et humour la trame maîtresse que constitue Théorème(s) avec d’autres scènes et apparitions de personnages – Ninetto, les Ragazzi, etc. – pasoliniens. Cela donne des scènes décalées, savoureuses et drôles, où la nudité est explorée comme un élément esthétique. On aime aussi la construction musicale : les Marionettes, de Christophe, Scuola di ballo al Sole, d’Ennio Morricone, Sarà Perché Ti Amo, de Ricchi e Poveri, Glass Spider (2018 Remaster), de David Bowie, ou l’Adagio, de Johann Sebastian Bach…
« Le désir, la foi, la liberté »
Refaire Théorème aujourd’hui, c’est pour Pierre Maillet montrer « une œuvre qui, comme tous les grands textes, traite de la condition humaine et de ce qui la constitue : le désir, la foi, la liberté ». Et « alors que les sirènes du nationalisme et des extrémismes de tous bords se font réentendre », montrer que « le conte philosophico-érotique de Pasolini reste toujours aussi pertinent ». En assumant une mise en scène en décalage, même si le parti pris de la comédie évacue un peu la brûlure politique pasolinienne, il parvient à restituer la puissance et la beauté, et surtout la totale liberté de l’œuvre. Marina Da Silva, photos Jean-Louis Fernandez
Théâtre National de Bretagne, Rennes, du 9 au 13/11. Comédie de Colmar, CDN Grand Est Alsace, les 3 et 4/03/2022. Théâtre de Nîmes, Scène conventionnée, les 15 et 16/03. Théâtre Sorano, Toulouse, du 12 au 14/04.
Du 05 au 14/11, à la maison de la culture de Seine-Saint-Denis Bobigny, Guy Cassiers propose Antigone à Molenbeek+Tirésias. Un spectacle d’une rare intensité allégorique, une écriture en deux volets dus à l’écrivain belge néerlandophone Stefan Hertmans et à la romancière et rappeuse britannique Kae Tempest. Du théâtre musical à haute exigence intellectuelle.
Guy Cassiers dirige le Toneelhuis d’Anvers depuis 2006. Déjà comptable de nombreuses réalisations théâtrales et lyriques d’envergure, il présente à la MC93 Antigone à Molenbeek + Tirésias(1). La version française d’un spectacle en deux volets d’une rare intensité allégorique, textes respectivement dus à l’écrivain belge néerlandophone Stefan Hertmans et à la romancière et rappeuse britannique Kae Tempest. Il y va, en quelque sorte, dans les deux cas, d’un aggiornamento de l’antique sphère tragique, mesurée à l’aune contemporaine. Ce sont deux monologues sous la forme de récits. L’Antigone d’à présent se prénomme Nouria. Étudiante en droit, elle réclame aux corps constitués celui, pulvérisé dans un attentat-suicide, de son frère cadet, combattant de Daech. Elle ne veut qu’inhumer celui dont on lui refuse les restes. Elle investit la morgue de nuit. On l’arrête, on l’emprisonne, on lui passe la camisole de force… Ghita Serraj prête à la personne de Nouria la grâce de l’innocence têtue propre au droit du sang, au fil d’une partition verbale franchement descriptive, d’une juste tenue littéraire.
Dans Tirésias, Valérie Dréville, actrice ô combien essentielle, distille avec une douceur ineffable une violente parole d’excès, qui met en jeu les métamorphoses du devin mythologique, garçon d’aujourd’hui devenu femme, puis homme aux yeux crevés par Héra, l’épouse jalouse d’un Zeus chasseur de femmes impénitent… Un sacré texte, où la marge sociale immédiate s’écrit hardiment dans l’Olympe retrouvé, à grand renfort de métaphores crues, lesquelles débouchent sur d’amères prophéties quant à l’état du monde. C’est, à deux reprises, la même scénographie (Charlotte Bouckaert) d’une boîte noire avec micros et écrans propices aux gros plans du visage ou des mains des deux interprètes, escortées par le Quatuor Debussy jouant, de Dmitri Chostakovitch, les déchirants quatuors à cordes n° 8, 11 et 15. On aime la digne austérité de ce théâtre musical, son exigence intellectuelle, son vertige d’art maîtrisé à l’usage de nos temps déraisonnables, par bonheur exorcisés en deux heures quinze d’horloge. Jean-Pierre Léonardini
(1) Grande tournée ensuite : Rennes, Strasbourg, Cergy-Pontoise, Valence, Valenciennes, Amiens, Vidy-Lausanne, Aix-en-Provence.
Des voix déplorent ou dénoncent la présence de Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro à l’affiche du Théâtre de la Colline. Chantiers de culture s’exprime et livre sa position.
Après avoir publié la tribune deWajdi Mouawad, le directeur du théâtre, le magazine Transfuge a reproduit la mise au point du metteur en scène Jean-Pierre Baro. Créateur de la musique du prochain spectacle mis en scène par Wajdi Mouawad, Bertrand Cantat ne sera ni sur scène ni dans le public au Théâtre national de la Colline. Quant à Jean-Pierre Baro, invité pour une mise en scène en ce même lieu, le procureur de la République a classé sans suite le dossier d’accusation de viol. À ce jour, un collectif de personnalités impliquées dans le spectacle vivant a élaboré et rendu public, soutenue par près de 1500 signataires, une série de propositions en faveur de la parité et pour la prévention contre violences et harcèlement.
Dans semblable contexte,Chantiers de culture rappelle, si besoin était, qu’il est solidaire de combats aussi essentiels que celui de l’égalité entre les femmes et les hommes, celui de la lutte contre les violences et toute forme de harcèlement. Il demeure aussi fidèle à des règles de justice fondamentales, des principes républicains incontournables : quel que soit son crime ou délit, hors d’éventuelles contraintes ou restrictions judiciaires, toute personne condamnée est libre d’exercer son métier à l’heure de sa levée d’écrou, aucun citoyen ne peut s’arroger le pouvoir d’imposer une peine à quiconque. à chacune et chacun de réagir selon ses convictions, de se rendre ou non au théâtre.
La presse se satisfait d’exposer les faits, arguant le « pari risqué de Wajdi Mouawad » qui apparaîtrait inaudible face au diktat des réseaux sociaux…à notre connaissance, seul notre confrère Olivier Frégaville-Gratian d’Amore a clairement réagi sur son site : « Étant dans un état de droit, une démocratie, les uns ont droit à une réinsertion – tous comme les détenu.e.s inconnu.e.s mis en scène par Py ou Preljocaj(Didier Ruizaussi, ndlr)– , les autres celui de ne pas les entendre, les écouter, les voir ». Aux autres plumes de la critique dramatique et au Syndicat de la critique, leur organisme représentatif, aussi discrets que silencieux, la question est ouvertement posée : quid de règles de justice fondamentales, de principes républicains incontournables ? Chantiers de culture publiera leurs réponses. Yonnel Liégeois
En cette année 2021, en décalage d’un an pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célèbre le centième anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP. Dans Bref, le journal du théâtre, le critique dramatique Jean-Pierre Léonardini tente d’élucider les affinités secrètes entre Jean Vilar et Antoine Vitez.
Au sortir souhaitable d’une pandémie qui a endeuillé le monde et secoué par chez nous la société tout entière, il importe de reprendre des forces morales. Dans cette perspective, Jean Bellorini et le TNP font œuvre pie, dans la mesure où – pour continuer d’aller de l’avant autant que faire se peut – il est judicieux de louer les grands hommes d’hier et d’évoquer des éléments du passé pour envisager un demain bénéfique, quand bien même, depuis leur départ, une cascade de bouleversements socio-politiques n’a cessé de modifier le paysage national.
On se rappelle cette citation fameuse de Jean Vilar, l’inventeur du Festival d’Avignon et du Théâtre National Populaire à Chaillot : « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin. Le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Le gaz, l’eau et l’électricité ne sont-ils pas intégrés désormais dans la sphère égoïste du privé ?
Antoine Vitez, le 1er mai 1981, deux mois avant d’exercer officiellement les fonctions de directeur du Théâtre National de Chaillot, rédigeait un court manifeste justement intitulé « La nostalgie de l’avenir ». On peut y lire cette fière définition de sa mission : « C’est un trait français : chacun de nos théâtres nationaux a sa vocation définie ; Chaillot poursuit une aventure théâtrale commencée en 1920 et tout attachée à la résolution de cette énigme que le théâtre, tel un sphinx, pose à chaque génération d’artistes : quelle forme trouver qui exprime un rapport nouveau avec un nouveau public ? Jean Vilar, en son temps, sut y répondre ».
Vilar et Vitez, les deux « V », comme disait Jack Ralite qui fut leur ami, ont eu des vies sensiblement parallèles et tous deux, à quelque vingt ans de distance, sont morts trop tôt, à l’âge de cinquante-neuf ans, après une somme harassante de créations et de rudes batailles à mener dans l’ordre de la pensée. L’un et l’autre ont voulu faire le théâtre de leur temps pour leur temps. Sans doute furent-ils les seuls, à des moments donnés, à pouvoir parler au nom de toute la profession de ce qu’on a pu nommer « le théâtre d’art », compte tenu, ici et là, du flou hasardeux de l’expression.
Dans le texte de Vitez plus haut cité, il écrivait encore ceci : « La grandeur du TNP, il y a quelque trente ans, était aussi là : on arrachait le théâtre à la dictature de la mode, on passait par-dessus la haie frivole des faiseurs d’opinion publique, pour parler au public lui-même – cela participait d’une recherche de la démocratie réelle – écho de tous les espoirs nés de la Résistance et du Front populaire. » C’est dans cette fraternité d’esprit résolument civique qu’il faut voir ce qui les rassemble. La formule de Vitez, d’un « théâtre élitaire pour tous », souvent mal entendue à l’époque, jugée en flagrante contradiction avec l’étendard claquant au vent du mot « populaire », – si sujet à caution dans son acception populiste au sens péjoratif – ne peut être opposée à la sentence de Vilar, selon laquelle « la culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné ». À l’échelle de nos jours, où l’éducation nationale apparaît d’emblée comme le révélateur de l’injustice criante, cette phrase ne devrait-elle pas être gravée au frontispice de chaque école communale ?
En 1941, c’est dans la proximité de Jeune France, où germeront les prémices d’un renouveau intellectuel d’après l’Occupation, que Vilar est recruté en qualité d’auteur par André Clavé (figure trop oubliée de la décentralisation) dans la Compagnie des Comédiens de la Roulotte. Vilar hésite d’abord à monter sur le plateau. Il écrit des pièces, dont Dans le plus beau pays du monde, partition délicatement libertine, très XVIIIème siècle, publiée il y a quelques années par L’avant-scène théâtre. Il vainc sa timidité native et, dans des rôles comiques, obtient un franc succès lors de tournées devant des publics authentiquement populaires dans les villes et villages de l’Anjou, de la Sarthe et de la Mayenne. En 1945, il joue et met en scène, au Vieux Colombier, Meurtre dans la cathédrale, de T.S. Eliot. Grand succès. Deux ans après, il « crée » Avignon. Vitez, en ses débuts tardifs, sera employé à Chaillot à des tâches hors scène. Il en souffrira un peu. Élève de Tania Balachova, comme tant d’autres, il passera notamment par le Théâtre Quotidien de Marseille, le Théâtre des Quartiers d’Ivry, Avignon avec le même éclat, avant la voie royale qui le mènera de Chaillot à la tête de la Comédie Française.
Vilar avait pu organiser le public de Chaillot grâce à la ferveur d’associations culturelles militantes. Vitez, entrant au Français, s’inquiétera du « public virtuel » à conquérir. Il n’aimait pas le terme de « non public ». Au fil du temps qui change, par essence, il existe entre ces deux artistes de rigueur, hommes de l’être et non de l’avoir, des affinités secrètes restant à définir. Jean-Pierre Léonardini
Les 100 ans du TNP
– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini… Créé dès 1924, Bref devient en 1956 le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, il revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses du TNP.
– À découvrir : La programmation du TNP de Villeurbanne, dirigé par Jean Bellorini qui mettait en scène Et d’autres que moi continueront peut-être mes songes (interprété par la « troupe éphémère » du TNP, un spectacle nourri des textes de Firmin Gémier, Jean Vilar, Maria Casarès, Silvia Monfort, Gérard Philipe et Georges Riquier). Un magnifique spectacle, rehaussé par la beauté et la magie des costumes resurgis des réserves du TNP.
– À fréquenter : la Maison Jean Vilar (8 rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04.90.86.59.64). Ouverte toute l’année comme lieu de recherches, elle organise une série d’initiatives (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace), en particulier durant le festival.Yonnel Liégeois
Jusqu’au 09/10, à Loos-en-Gohelle, Guy Alloucherie présente C’est pour toi que je fais ça ! C’est en 1998 que Culture Commune, devenue Scène nationale, s’installait sur l’ancien carreau 11/19 du bassin minier du Pas-de-Calais. Faisant de la Salle des Pendus sa Fabrique Théâtrale et rayonnant sur 22 communes. Un pari réussi pour une équipe artistique qui érige en label l’accès à la culture pour tous.
Comme à chaque fois qu’il franchit la porte de cette fameuse salle des pendus, le visage de Michel rayonne. Ici, à Loos-en-Gohelle, l’ancien mineur d’origine polonaise se sent chez lui. Dès l’âge de 14 ans, après avoir réussi son certif, chaque jour il est descendu au fond pendant trente quatre ans. Il était présent lors de la catastrophe de Liévin, en décembre 1974, lorsqu’un coup de grisou assassin fit 42 morts. Il travailla jusqu’en 1982 au puits 11 précisément, accrochant au retour des entrailles de la terre ses habits noirs et sa torche au fil des pendus, là où justement Culture Commune creuse désormais son sillon…
« La métamorphose est formidable », confesse Michel, « c’est important qu’il existe des lieux comme ça, surtout pour un public comme nous sans culture ». Un regard sévère, un retour sur histoire sans nuance pour l’homme qui, souvenirs à foison, les conte avec verve et talent. Un dynamisme et une ouverture d’esprit communicatifs : pour rien au monde, Michel ne raterait une création à la Fabrique ! Et pourtant, au lendemain de la cessation d’activités sur le site, le puits 11/19 était promis au démantèlement et à la disparition… Il fallut toute la volonté de l’édile local et des communes environnantes pour sauver la friche industrielle et la racheter pour 1€ symbolique en 1985. De la réhabiliter ensuite avec les deux chevalements inscrits en 1992 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, de l’aménager enfin autour de trois pôles de développement : culture et social, nature et écologie, sport et détente. Avec, en 1998, l’enracinement de Culture Commune sur le site pour asseoir son projet artistique et, un an plus tard, l’obtention du label « Scène nationale » du bassin minier du Pas-de-Calais.
Pour Chantal Lamarre, la directrice du lieu jusqu’en 2014, l’aventure débuta en 1990. En créant sur le site minier un premier spectacle, « Le bourgeois sans culotte ou le spectre du Parc Monceau » de Kateb Yacine, et en récidivant l’année suivante avec les fameuses « Rencontres Transnationales » où artistes polonais et français (plasticiens, chorégraphes, musiciens et comédiens) habitèrent le lieu pendant dix jours avec moult créations. Le vrai déclic, cependant ? En 1995, lorsque le syndicat intercommunal du Liévinois la charge de mission pour élaborer un projet artistique, culturel et social qui rayonnerait à partir de Loos sur tout le bassin minier du Pas-de-Calais. Formée aux aventures collectives, l’ancienne étudiante en maths peaufine son projet en fédérant d’abord 22 communes sur le secteur Lens-Liévin-Valenciennes et Douai… « Notre bras armé pour conduire les créations à terme ? Les artistes en résidence sur le territoire ». Une conviction pour la tête chercheuse de Loos qui conçoit avant tout son action dans un rapport de proximité avec les populations locales, qui se veut fédératrice de projets réfléchis avec les partenaires culturels des communes concernées. Aujourd’hui, Culture Commune peut s’enorgueillir d’avoir gagné son pari : un public local fidélisé aux propositions de la Fabrique théâtrale, vingt-deux communes fédérées sur un objectif partagé qui mêle à valeur égale expérimentation et recherche, création artistique et rencontres passionnantes entre des artistes immergés dans le local et des habitants souvent éloignés, géographiquement ou culturellement, des pratiques artistiques.
Quant à Laurent Coutouly, le nouveau directeur, le propos est clair, « d’hier à aujourd’hui les fondamentaux demeurent à l’identique ». à savoir non pas faire pour les populations locales mais avec, enraciner les pratiques artistiques sur les territoires, favoriser l’économie sociale et solidaire pour l’émergence de projets collectifs, respecter le patrimoine social et culturel en en transmettant la mémoire… Avec deux événements majeurs en 2012 qui ont insufflé un regain de souffle et de notoriété à la région : l’inscription du bassin minier au patrimoine mondial de l’Unesco et l’inauguration du Louvre-Lens ! Trente ans de Culture commune et cent ans de Théâtre national populaire ? à Loos comme à Villeurbanne, l’anniversaire se célèbre avec un an de retard pour cause de crise sanitaire. Sur des ponts communs, par exemple avec la dramaturge Magali Mougel en immersion sur la base 11/19, dont la lecture de Lichen est mise en espace par Jean Bellorini au TNP. « Sur les mêmes valeurs surtout, celles de l’éducation populaire chère aux précurseurs : une pratique artistique et culturelle de classe, à savoir celle qui ne laisse aucun milieu social aux portes des savoirs et des sciences ! »
L’atout majeur de l’ancien site minier, pour la mise en œuvre d’un tel programme ? L’implication de la compagnie HVDZ dirigée par Guy Alloucherie, en tant qu’ artiste associé… Cet ancien fils de mineur et compagnon de route d’Eric Lacascade au temps du Ballatum Théâtre se veut l’initiateur d’une démarche artistique originale au plus près des milieux populaires. D’abord parce qu’il les connaît bien, surtout pour les richesses insoupçonnées dont il les sait porteurs. Osant alors mêler tous les genres dans ses créations pour donner à voir, imager et interpeller au cœur même du monde où vivent, aiment et luttent les hommes et femmes qu’il côtoie. Ne refusant jamais avec sa troupe l’immersion, le contact et le dialogue avec les habitants. « Il m’importe de concevoir une création au plus près de gens qui sont les premiers à pouvoir s’exprimer sur ce que sont art et culture selon eux, j’ai besoin de ce dialogue permanent », témoigne avec force conviction Guy Alloucherie. Sa responsabilité première ? « Savoir écouter et recueillir ces paroles d’abord, mettre ensuite mon savoir faire au service d’un public pour œuvrer, chacun à sa place, à la transformation sociale ».
Ainsi va la compagnie HVDZ, les spectacles fourbis par Alloucherie et sa bande sont toujours des « ovni » dans le monde du spectacle vivant, des objets de « déstructuration massive » qui ne peuvent laisser le public indifférent. Tout y passe, se mêle et s’emmêle, de quelques pas de danse sur une table aux témoignages vidéo de travailleurs sociaux dans les favelas du Brésil, des contorsions acrobatiques de quelques funambules échappés de leur piste de cirque aux mélopées scandées derrière un micro… Chaque création se présente tel « un rendu citoyen » au regard des « veillées » chez l’habitant qui nourrissent le matériau du spectacle : des témoignages sur la vie d’aujourd’hui et les combats à y conduire, des convictions et interrogations sur la place de l’art dans la vie de chacun…
La fabrique de Culture Commune ? Une authentique symphonie sociale et poétique qui transcende tous les genres pour qu’explose l’urgence à dire le monde et le transformer, pour que chacun devienne à sa place et à sa façon acteur de son destin. Yonnel Liégeois
Un spectacle inscrit au répertoire !
C’est pour nous qu’il l’a mis en scène en 1997, avec la 9ème promotion des étudiants du Centre national des arts du cirque, C’est pour toi que je fais çà ! que Guy Alloucherie reprend 25 ans plus tard avec les élèves de la 34ème promotion du CNAC… Un spectacle détonant, délirant pour cette re-création devenue un classique des arts du cirque ! La bande d’artistes-comédiens circassiens s’en donnent à cœur joie, entre humour et paranoïa, entre numéros individuels et collectifs, où chacune et chacun dévoilent leurs talents sans retenue. Des fûts pour tambour, un canapé poussiéreux , du trapèze et de la voltige, des engins traditionnels de la piste aux nouvelles figures théâtrales, un spectacle total conduit à grande vitesse, sans temps mort ni baisse de régime. époustouflant, à applaudir sans commune mesure à Culture Commune !
Les 8 et 9/10, sous chapiteau à la base 11/19 de Loos-en-Gohelle. Les 26 et 27/10 au Festival Circa à Auch.
Jusqu’au 17/10, au Théâtre de la Tempête, Clément Poirée, le directeurdu lieu, met en scène Catch. De la sueur, du sang et des larmes… C’est sonné et hilare que l’on ressort du théâtre où se donnent à voir tous les combats du monde contemporain.
Disposé autour du ring, le public est d’emblée sommé de participer au spectacle et de réagir aux combats par tous les moyens, cris et injures comprises… Le couple de commentateurs l’y invite par un dialogue d’un cynisme sordide et d’une vulgarité très étudiée. Le duo d’acteurs (Louise Coldely et Joseph Fourez) est irrésistible ! Avec Catch, nous voici plongés dans un chaos de bruits et de fureurs face à un défilé de personnages caricaturaux qui servent un propos très clair sur les maux de notre société.
Point de mots ici pour le dire mais des coups et des hurlements, du sang et des larmes… Nous sommes confrontés à la violence archaïque des passions humaines sous couvert de farce hilarante. Les comédiens, dûment coachés par des professionnels du catch et les circassiens de l’Académie Fratellini, payent de leur personne. Aucune clé ne leur est épargnée : suplex, chokeslam ou coup de la corde à linge…
Les personnages se succèdent, archétypes des vices ou faiblesses de nos contemporains. Les dialogues, disons plutôt les invectives, crues et violentes à souhait, sont signées Hakim Bah, Koffi Kwahulé, Sylvain Levey, Anne Sibran et Emmanuelle Bayamack-Tam. Cette dernière est l’auteure de la très belle pièce à l’abordage précédemment à l’affiche de la Cartoucherie, également dans une mise en scène de Clément Poirée. Les affrontements se succèdent sous les huées. Le fragile Melancholia fait face au redoutable Kaapital, capitaine d’industrie impitoyable. Kassnoisette, l’ado exaspérée prête à bouffer le monde et les vieux mâles qui le gouvernent, finira par émasculer l’odieux fornicateur Priapico.
Le paroxysme de la violence grandguignolesque ? L’exécution de l’abject et stupide Battery Pork qui cumule racisme et sexisme, passé tête la première dans la moulinette à saucisses… Tout ça, c’est pour de faux, comme disent les enfants, mais les thématiques soulevées sont bien réelles et d’actualité. Nous sommes happés par la force des mots et des images, conquis par la beauté des costumes de Hanna Sjödin. Une tempête à ne pas rater. Chantal Langeard
Jusqu’au 16/10, au Théâtre de la Bastille (75), Pauline Bayle propose Illusions perdues, une adaptation réussie du roman de Balzac. Une plongée vertigineuse dans la comédie humaine. Sans oublier Buster au CDN de Montreuil (93) et La plus précieuse des marchandises au Théâtre du Rond-Point (75).
Plus dure est la chute pour Lucien Chardon, Monsieur de Rubempré, celui qui avance masqué sous le nom de sa mère ! D’Angoulême à Paris, de la province à la capitale, les feux de la rampe se métamorphosent en incendies crépusculaires qui réduisent en cendres rêves et ambitions. Si Balzac se révèle maître des Illusions perdues en son magistral roman, la metteure en scène Pauline Bayle l’incarne avec fougue et passion, sensualité et dérision.
Le public installé en format quadri-frontal au Théâtre de la Bastille, seuls cinq comédiennes et comédiens à l’assaut d’un roman de 700 pages avec plus de 70 personnages… Une gageure relevée haut les corps par la troupe entre battement de cils et frappe de pieds, séduction et répulsion, petits bonheurs et grandes douleurs ! Lucien a commis un recueil de poésie auquel son égérie du jour, forte de ses relations et insatisfaite de la banale reconnaissance angoumoise, promet plein succès dans les salons parisiens et la presse nationale. En ce XIXème siècle débutant, il est vrai que Paris brille de mille feux et bruisse de mille bruits : ceux de l’industrie naissante, de la population grossissante, de la presse toute puissante. La vie bouge et grouille autour de nos héros de papier, comme les spectateurs qui cernent et scrutent la scène où se joue l’avenir du poète.
En des plans serrés où les corps s’étreignent ou se bousculent, où les prétentions littéraires favorisent ou percutent les passions amoureuses, où les émotions transfigurent ou noircissent les visages, Pauline Bayle rend pleine mesure au roman fleuve de Balzac : les turpitudes de la gente politique, les compromissions des milieux journalistiques, la montée en puissance des affairistes, les ambitions affichées de prétendants à la palme littéraire… Nul décor sinon un sol de craie blanche, changements de costumes à vue, des répliques qui claquent à la face du spectateur, un rythme effréné et soutenu : argent et notoriété-sourires et baisers-cris et frayeurs-pleurs et sueurs nourrissent le quotidien de Lucien, le bel intrigant qui vend sa plume au plus offrant. De l’ascension à sa chute, l’illusion ne dure qu’un temps ! Un rôle-titre magistralement incarné par Jenna Thiam, entourée de partenaires au diapason de son interprétation. Yonnel Liégeois
à voir aussi
– Buster : Jusqu’au 12/10, au Nouveau Théâtre de Montreuil. En hommage à Buster Keaton, un ciné-concert mis en scène, et accompagné aux percussions, par Mathieu Bauer. Une association réussie entre comédiens, musiciens et historien : le célèbre film, La croisière du Navigator, est décortiqué par Stéphane Goudet tandis que Sylvain Cartigny et Lawrence Williams s’explosent à la guitare et au saxophone, que le fildefériste Arthur Sidoroff se joue de l’apesanteur ! Un grand moment cinématographique, artistique et musical.Y.L.
– La plus précieuse des marchandises : Jusqu’au 17/10, au Théâtre du Rond-Point. Une pièce de Jean-Claude Grimberg, mise en scène par Charles Tordjman. L’histoire incroyable d’un bébé recueilli par un misérable couple de bûcherons. Toute une famille entassée dans un train de marchandises en direction des camps d’extermination, un nouveau-né jeté du wagon pour échapper à son funeste destin… Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, l’humour pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Une plongée en humanité et fraternité partagées, la poésie comme arme ultime contre la barbarie. Y.L.
Jusqu’au 26/09, Charleville-Mézières (08) fête les 60 ans de son Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes et les 40 ans de l’Institut International de la Marionnette. Cette 21e édition est dirigée par Pierre-Yves Charlois. Rencontre avec le nouveau directeur.
Avec l’aimable autorisation de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien.
Stéphane Capron –Le Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes est l’un des rares festivals à être passé entre les gouttes de la Covid-19, entre l’édition 2019 qui s’est déroulée avant le début de la pandémie, et celle-ci qui se tient alors que les salles de spectacle ont pu rouvrir au printemps. Cette édition est-elle tout de même amputée ?
Pierre-Yves Charlois – Je suis très content non seulement quele festivalpuisse se tenir, mais qu’il se tienne à pleines voiles avec énormément d’internationaux. Nous sommes l’un des rares festivals en France à être en capacité de présenter autant d’équipes artistiques internationales, mais cela a forcément été complexe à organiser, surtout avec la mise en place du passe sanitaire. On investit 24 lieux différents, plus six espaces de convivialité. A l’entrée de chacun, il faut le passe sanitaire. Et nous avons du gérer les équipes artistiques long courrier avec la gestion des visas de compatibilité de vaccins. Par exemple, nous devions accueillir des Iraniens qui étaient classifiés « orange », ce qui imposait une quarantaine de sept jours. Ils avaient pris leurs billets d’avion, ils avaient un visa à telle date, et puis, en fait, l’Iran est repassé en zone rouge. Il a fallu tout refaire en termes de visas.
S.C. –Y a-t-il des compagnies que vous auriez souhaité inviter pour cette édition et qui n’ont pas pu venir ?
P-Y.C. – Oui. Sur 88 équipes artistiques présentes, on a une équipe de Libanais qui n’a pas pu venir, mais cela dépasse les questions de la Covid-19. Et puis d’autres équipes artistiques ont choisi de reporter leur venue parce que la crise sanitaire les a empêchées de travailler. Elles n’étaient pas prêtes pour leur création et elles ont préféré ne pas présenter quelque chose d’inabouti.
S.C. –Depuis deux ans, les compagnies ont souffert car elles n’ont pas pu jouer, tout en continuant à créer. Est-ce qu’un festival comme le vôtre est le moment de permettre à ces jeunes compagnies de s’exprimer artistiquement ?
P-Y.C. – Au FMTM, on donne à voir tous les deux ans une photographie de la création marionnettique mondiale. Cela veut aussi dire que l’on donne à voir toutes les expérimentations, toutes les aventures des artistes dans toutes les disciplines de la marionnette. On parle de la marionnette, mais tous les théâtres de marionnettes se rejoignent ici, du fil au guignol en passant par l’objet et la matière, et, à ce titre-là, c’est la magie de la marionnette qui se donne rendez-vous à Charleville-Mézières. Donc oui, nous présentons beaucoup de jeunes artistes. Sur 88 équipes artistiques, 30 viennent pour la première fois. On présente 22 coproductions mondiales qui n’ont pas été jouées ailleurs et j’ai souhaité donner la part belle aux jeunes artistes. Trois générations se côtoient pour les 60 ans du festival. On a les pionniers, la relève et la nouvelle vague.
S.C. –Comment les arts de la marionnette ont évolué au cours de ces 60 ans ?
P-Y.C. – La marionnette est un art total, elle embrasse et elle embrase toutes les disciplines. On parle de théâtre de marionnettes, mais quand les marionnettistes sortent de leur castelet comme ils le font depuis maintenant 30 ou 40 ans pour investir les plateaux, cela devient de la chorégraphie. La marionnette à fils est encore là et on en a besoin, parce qu’elle est aussi inspirante avec des artistes virtuoses et véloces qui sont incroyables. Mais on présente aussi des artistes qui travaillent le rapport à l’image avec de la vidéo. De la même manière que le théâtre, le cirque, la danse se nourrissent des autres disciplines, la marionnette est en pointe. C’est un art fondamentalement contemporain. Propos recueillis par Stéphane Capron
Jusqu’au 16/09, au Théâtre de Gennevilliers (92), Stéphanie Béghain et Olivier Derousseau proposent Et la terre se transmet comme la langue. Un spectacle d’un souffle passionné, dans un dispositif sans cesse réinventé.
Tout l’étage du T2G Théâtre de Gennevilliers sert d’écrin au déploiement d’Et la terre se transmet comme la langue, écrit par Mahmoud Darwich à Paris en 1989. Le poème – sans doute l’un des plus complexes du recueil Au dernier soir sur cette terre, traduit par Elias Sanbar et publié chez Actes Sud (Sindbad) en 1999 – est d’abord introduit par une exposition-chantier qui contextualise et fait résonner le texte. Objets, dessins, photos, calligraphie (Ahmad Dari), cartes multiples, documents d’archives, dont les décrets militaires promulgués de 1967 à 1992 en Palestine occupée où figure notamment celui sur les « absents-présents », permettent une déambulation historique éclairante.
Les spectateurs se voient aussi remettre un catalogue intitulé « Document(s) », où de nombreuses photos, non créditées ni légendées, invitent à une réflexion sur le traitement de l’image et de l’actualité, et sont suivies d’une compilation pédagogique de repères et de dates clés qui vont de 1 200 avant notre ère jusqu’au 2 août 2021 (où Ismaël Haniyeh est reconduit à la direction du bureau politique du Hamas).
L’appel à la prière, la mélodie d’un piano…
Au plateau, le déploiement se poursuit dans la scénographie d’Olivier Derousseau (avec Éric Hennaut) par une installation de caisses et palettes, deux immenses échelles inclinées comme des lignes de fuite, évoquant un paysage abstrait d’errance et de dépossession. Ce sont d’abord quatre lecteurs du groupe d’entraide mutuelle le Rebond, d’Épinay-sur-Seine, qui ouvrent le spectacle avec des extraits d’État de siège. Leur présence fragile et sincère donne le la à l’arrivée assurée de Stéphanie Béghain, veste rouge brique et pantalon marron. La comédienne (artiste associée au T2G) adresse ici simplement le texte.
Durant près d’une heure, elle va chercher sa profération et son souffle. Faire entendre sa musique et ses images épiques et lyriques auxquelles vient faire écho une orchestration technique qui entremêle l’imaginaire et le réel, convoque le bruit de la rue et des voitures, celui des avions qui trouent le mur du son, les cris des enfants qui jouent ou jettent des pierres, l’appel à la prière, le hennissement d’un cheval, la mélodie d’un piano… Elle va traverser l’espace sonore et géographique comme en quête d’un espace intérieur. Dans un moment de rupture, la toile noire qui fait face au public laisse apparaître des gradins dans un dispositif bifrontal qui est ici soustrait aux spectateurs et ancré sur scène dans la réalité du poème qui s’adresse aussi à l’occupant : «…Que l’adversaire n’entende ce qu’il y a en eux de poterie brisée. Martyrs vous aviez raison. La maison est plus belle que le chemin de la maison… »
En arabe, la maison se dit al-bayt, qui désigne tout autant le vers poétique, et l’on a souvent dit que, pour Darwich, « le foyer de la langue serait donc le poème » ; qu’il ne voulait plus être « un poète palestinien, mais un poète de Palestine ». Il était aussi une voix de la poésie et de la Palestine. Tous ceux qui l’ont entendu dire et vivre ses poèmes ne peuvent que ressentir cruellement sa présence-absence. Marina Da Silva
Jusqu’au 16/09 au T2G Théâtre de Gennevilliers, 41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers (Tél. : 01 41 32 26 10).
Du 17 au 26/09, Charleville-Mézières (08) fête les 60 ans de son Festival !Pour cette 21e édition historique, la capitale mondiale de la marionnette va vibrer à la découverte de 104 spectacles venus de 16 pays différents.à gaine ou à fils, gigantesque ou minuscule, elle a désormais conquis la scène. En salle ou dans la rue, même dans les locaux de la CGT, un art millénaire éminemment vivant et populaire.
Qu’on se le dise, après soixante ans d’existence le doute n’est plus de mise, Charleville est bien «le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Comme un rituel désormais bien rodé, tous les deux ans la ville se métamorphose en un immense castelet. Pour bruisser de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révéler une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui, en France et dans le monde.
Pierre-Yves Charlois, le nouveau directeur du FMTM, se veut optimiste. Malgré le traumatisme de la pandémie et l’absence de compagnies en provenance d’Amérique ou d’Asie… « Nous sommes dans une année exceptionnelle à plus d’un titre. Non seulement le festival fête ses 60 ans, mais nous célébrons aussi les 40 ans de l’Institut International de la Marionnette, installé depuis 1981 à Charleville-Mézières, ainsi que les 30 ans du Grand Marionnettiste, cet automate de 10 m de haut qui s’anime toutes les heures non loin de la place Ducale. Symboliquement, ce triple anniversaire est très fort ». Avec des convictions et des orientations clairement affichées.
D’abord, le festival s’ouvre grand aux compagnies émergentes, ces jeunes troupes frappées de plein fouet par la crise sanitaire, frustrées de représentations. Place est faite, ensuite, aux esthétiques nouvelles selon le vœu du directeur. « J’ai souhaité développer de nouveaux axes thématiques forts et originaux au sein de la programmation, comme la magie nouvelle, le fantastique, le cabaret, la performance, le théâtre de sable ou d’argile. Nous accueillons donc des créations qui développent des univers insolites, voire troublants ». Et de conclure : « c’est parce que nous sommes à la pointe de l’innovation que nous sommes une figure de proue mondiale ». Il n’empêche, du passé il ne s’agit pas de faire table rase. Les valeurs sûres, historiques, de la marionnette ont répondu à l’appel de ce nouveau rendez-vous : Emilie Valantin,Turak, Les Anges au Plafond,Ilka Schönbein, la compagnie Trois-Six-Trente…
Pour ce cru 2021, la CGT des Ardennes assure une nouvelle fois sa présence dans le « Off » du Festival : depuis douze ans, un coup d’essai devenu coup de maître ! « Nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous », affirment avec conviction ces syndicalistes mordus de gaines et de chiffons. Cachet signé, couverts et locaux offerts gracieusement, la CGT accueille quatre compagnies pour des spectacles en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival, en particulier le 23/09 en compagnie de représentants belges de laFGTB et ceux du SFA.
Au pays de Rimbaud, d’insolites pantins vont à nouveau faire parler d’eux durant dix jours : pour les carolomacériens comme pour tous les amoureux de la marionnette, de belles heures à venir entre rire et émotion ! Yonnel Liégeois
Jusqu’au 04/09, au Théâtre du Peuple de Bussang,Simon Delétang, le metteur en scène et directeur du lieu, présente Leurs enfants après eux. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018. Une plongée désenchantée dans une Lorraine à la jeunesse sinistrée.
Florange-Hayange, en ce mois d’octobre 2011… L’indien ArcelorMittal, le leader mondial de l’acier, annonce la fermeture du dernier haut-fourneau, c’est la mort programmée de la vallée de la Fensh ! Longwy, Pompey, Gandrange : entamé dans les années 80, c’est en fait l’épisode final dans le dépeçage de la sidérurgie française, dans la tragique histoire d’une Lorraine sinistrée. Pas de chance pour les gouvernants successifs avec leurs fausses promesses de reconversion, nous ne sommes pas au pays des imposantes filatures du textile, une friche industrielle comme un haut-fourneau est difficilement transformable en site culturel pour le bien-être des nantis ou mieux-lotis ! Villes mortes, commerces et sous-traitants à la dérive, bassin d’emplois en perdition, divorces et suicides en pleine explosion, une population sans devenir, une jeunesse sans avenir…
Tel est le contexte, parler de décor serait réducteur, où vivent et grandissent Leurs enfants après eux, le roman de Nicolas Mathieu couronné du prix Goncourt en 2018. Sur la scène du Théâtre du Peuple, contrairement au déroulé du livre, les adultes, parents ou autres familiers sinistrés de la vallée, n’ont pas droit de cité, tout juste leur quotidien sera-t-il à l’occasion évoqué par leur progéniture. « Il fallait faire des choix dans les centaines de pages du bouquin, opter pour un regard et un point de vue », commente Simon Delétang, le metteur en scène et directeur de Bussang. Avec les récents diplômés de l’Ensatt, l’école supérieure du théâtre de Lyon, la cause est entendue : la jeunesse seule, filles et garçons à l’aube d’une vie où se délite l’innocence de l’enfance, aura droit à la parole !
Une vie déjà marquée du sceau de l’ennui, des après-midi chauds et pesants sous un soleil plombé où l’on tue les heures sur les berges du lac. Leur passe-temps ? Une virée en moto, le vol d’un canoë au centre de loisirs pour aller sur l’île des culs-nus mater celui des filles, tirer un clope et s’enfiler une canette de bière… La misère ouvrière, les journées sans avenir, la désespérance des grands, inutile de s’y attarder, elles sont déjà intégrées, elles suintent dans leurs regards, leurs paroles, leurs attitudes. Que reste-il alors à se mettre sous la dent, à espérer, à conquérir ? Qui, quoi pour donner goût-saveur et piment aux lendemains qui s’éternisent déjà dans la routine ? La découverte de l’autre, la drague des nanas, le dévoilement des corps, l’appêtit d’un sein ou d’une fesse… En deux mots, sexualité et sensualité.
La bande que forme la 80ème promotion de l’Ensatt s’en donne à cœur joie. Leur bonheur de jouer pétarade trois heures durant. Un chant choral qui se fait porte-parole d’un monde en voie de disparition. Le verbe est cru, à l’image de leurs rêves et aspirations. Gars et filles se frôlent, se frottent, s’enlacent et s’étreignent, lâchent leurs répliques comme leurs sentiments : sans garde-fou, entre rudesse et tendresse. Un spectacle total, qui emporte tout sur son passage, la réalité dévoyée comme les clichés éculés. On rit parfois de tristesse devant leur impuissance à penser à autre chose que le cul des filles, on applaudit aussi à leur rage de vivre qui est symbole de leur capacité à s’inventer des jours heureux, on s’extasie enfin devant la gouaille prometteuse d’une troupe de jeunes comédiens dont le talent explose à tout instant.
Une mise en scène haute en couleurs, à l’imagination débridée. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, maîtrisée et aboutie dans ses partis-pris. Jamais peut-être, Bussang n’aura aussi bien porté son nom : « Par l’art » et « Pour l’humanité », une scène ouverte au peuple, à nos enfants après nous ! Une pièce qui, tradition oblige, se clôt dans la lumière de la forêt vosgienne. Avec guirlandes et chansons à l’heure où l’équipe de France de football va remporter sa première étoile, quand la victoire des uns fait l’éphémère bonheur des autres. Une illusion pour mieux masquer le désarroi, la désespérance, la désillusion de celles et ceux qui restent en bord de touche. Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez
à voir aussi :Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, jusqu’au 04/09, les samedi et dimanche à 12h00. Le texte de Stig Dagerman, traduit par Philippe Bouquet avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen (Michaëla Chariau et David Mignonneau) pour la création musicale.
Un oratorio électro-rock, un court texted’une grande intensité : un hymne à la vie, une ode à la liberté écrite par un homme qui allait se suicider deux ans plus tard, un écrivain pourtant reconnu et adulé par ses pairs ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Une magistrale interprétation, puissante et émouvante, que notes et chants irradient d’une majestueuse beauté (le spectacle sera à l’affiche du Manège de Maubeuge le 21/10). Y.L.
En avril 2017, à l’âge de 93 ans, Armand Gatti s’effaçait d’un monde qu’il avait traversé à l’ère des révolutions. On ne l’oublie pas dans ce temps autre, disloqué, ossifié dans l’incertitude et les colères. à travers divers textes redécouverts, un auteur et créateur toujours vivant.
Grâce à Matthieu Aubert, qui mettait en scène en 2016 ce texte oublié à la Parole errante de Montreuil (93), on redécouvre La moitié du ciel et nous(1). En 1969, à Berlin, Gatti rencontre Ulrike Meinhof. Un an plus tard, elle fonde avec Andreas Baader la Fraction armée rouge (RAF dite la « Bande à Baader »), dont les actions violentes, pour une partie de la jeunesse allemande, résultent de l’héritage nazi honni. Arrêtés, soumis en détention à des tortures psychiques, les membres de la RAF sont retrouvés morts dans leur cellule, pendus ou avec une balle dans la tête. L’État parlera de suicides ! En 1975, au Forum Theater de Berlin-Ouest, Armand Gattiorchestre La moitié du ciel et nous, pièce d’une complexité structurelle implacable, jouée par huit interprètes démultipliés en plusieurs rôles. Pour dire vite, c’est une ode en actes dédiée à maintes figures de femmes, résistantes, révolutionnaires, communistes, anarchistes, inscrites dans une théâtralité infiniment libre, selon une foudroyante architecture dialectique.
Par ailleurs, Stéphane Gatti préface L’archipel a touché terre, un long poème de son père adressé à Mim, c’est-à-dire Hélène Châtelain – la femme de sa vie, comme on dit bêtement à juste titre – qui s’effaçait à son tour, en avril 2020, touchée par le virus qui sévit partout (2). Voilà un grand poème d’amour où, des vers étagés en espaliers, s’élève, ardent, un chant digne de la fin’amor des troubadours, Gatti ouvrant sans merci l’écorce intime devant un paysage planétaire, sinon cosmique. Et c’est la sortie de Moranbongen DVD, grand film de Jean-Claude Bonnardot tourné en 1960 en Corée du Nord, scénario et dialogues de Gatti (3). Histoire d’un amour en temps de guerre, mochement censurée à l’époque. En 1956, Michel Vinaver avait publié sa pièce Les Coréens, autre trace artistique sur ce conflit historique. Jean-Pierre Léonardini