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Bailly, un voyageur dépaysé…

Même en des temps obscurcis, il existe des lectures lumineuses, tel Le dépaysement que publie Jean-Christophe Bailly au Seuil. Sous-titré Voyages en France, l’entreprise n’était pourtant pas sans risque. Son sujet en effet n’est rien moins que la France.

« Le but est de comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il désigne quelque chose qui, par définition, n’existerait pas ailleurs. » La question est donc clairement celle de l’identité que l’actualité politique la plus récente ne cesse de faire resurgir. Pour démêler l’écheveau de signes enchevêtrés formé par la géographie et l’histoire, les paysages et les gens, Jean-Christophe Bailly a décidé de visiter ou de revisiter le pays. Dans Le dépaysement, voyages en France (Points-Seuil, 494 p., 8€10) il se fait donc voyageur sensible, renonçant à l’abstraction pour ne se fier qu’à ses impressions et au terrain où elles prennent naissance. Ici, les terres à betteraves du Nord, le cimetière de Toul, la synagogue de Delme, les jardins ouvriers de Saint-Étienne, la gare de Culoz ou le familistère de Guise. Là, la Bretagne et son avancée téméraire dans l’océan, ailleurs, les Pyrénées qui, on le sait depuis Pascal – vérité en deçà, erreur au-delà ‑, sont une barrière pas seulement géographique…

9782020974936La méthode est vagabonde et le regard engagé. L’auteur éprouve la porosité des frontières, l’incertitude des limites, les écarts entre Nord et Midi, explore les couches de sédimentation de la conscience historique, brasse quantité de lieux, de noms et d’histoires, relève les traces multiples et contrastées qu’y ont laissées tous ceux qui y ont vécu. Ces variations sur le motif ne prétendent pas épuiser les lieux, mais sont portées par ce qu’ils offrent comme prise, comme support à la rêverie, aux sensations, à la réflexion quitte à ce que ceux-là comme celle-ci nous emmènent très loin de l’endroit qui les a vus naître. On y voit donc la pensée à l’œuvre : comment elle surgit, puis se déploie, bifurque, embrasse, questionne. Et tâche de trouver des réponses. A cette question simple d’abord : comment rassembler sous le même nom des ensembles aux tonalités aussi extraordinairement divergentes ? Les réponses sont aussi stimulantes que les découvertes. Contentons-nous de dire qu’elles sont aux antipodes de la vulgate régressive qui voudrait imposer une vision univoque de la France : « Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’identité française arrêtée et délimitable ». Pour le voyageur en effet le dépaysement est la règle. Aucun lieu n’enserre parfaitement ce qu’il semble circonscrire, chaque espace est toujours débordé par ce qu’il contient en apparence. Parfaitement localisable, il reste insaisissable en termes d’essence et d’identité.

Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait plus rien derrière le mot « France » qui ne serait qu’un signe survivant d’un signifié volatilisé. « Au fond, la France serait d’abord une habitude prise par ceux que l’on appelle les Français », nous dit Bailly : « un corps de comportements, un corpus de références et de schèmes récurrents inscrits dans une langue qui les énonce et les renouvelle, mais rien de plus, rien qui serait comme une essence configurant un destin. » Ce qui est loin d’être un amenuisement mais bien plutôt une ouverture : « l’ouverture même dont le national pourrait être le seuil, en France et partout ailleurs ». Cette pensée du « seuil » qui ne nie ni le dedans ni le dehors mais qui ouvre l’un sur l’autre n’est-elle pas, en ces temps de repli, la plus juste et la plus prometteuse définition que nous puissions donner du politique ?

C’est plus frais qu’Onfray et c’est à lire d’urgence. Jean-François Jousselin

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La précarité, au bas de notre porte

Véronique Mougin a publié un témoignage émouvant. Celui de Brigitte, une femme bien sous tout rapport qui, peut-être, habite en bas de chez vous. Avant de se retrouver SDF, du jour au lendemain.

 

 

C’est une battante, Brigitte. Confiante et conquérante, parée de tous les atours de la réussite : la beauté, la santé, le travail et l’amour… Un salon de remise en forme où elle investit ses quelques économies, un patron qu’elle aime et soutient en vue d’agrandir sa petite affaire. Jusqu’au jour où la femme battante devient une femme battue et s’enfuit un soir, pour échapper aux coups de trop et se retrouver à la rue : sans papier, sans argent, sans toit.

brigitte“ J’habite en bas de chez vous ” n’est pas un énième témoignage complaisant sur la vie de ces hommes et femmes qui sombrent un jour au plus noir de la précarité. Une première nuit dans un commissariat, une seconde à l’abri d’un square, la troisième dans le centre d’hébergement d’un hôpital parisien : on en retrouve d’autres, on se sent moins seule mais on ne parle toujours pas, par fierté et honte mêlées. Et les jours passent, les semaines aussi, l’étau se resserre, la chute semble inexorable lorsque l’on se couche, corps usé et tête fatiguée, sur un grabat de fortune. Place des Vosges, sous une porte cochère des beaux quartiers. Et Brigitte de raconter alors les efforts incroyables à fournir, les stratégies à déployer : pour survivre d’abord au froid et à la faim, tenter de garder sa dignité face à l’adversité, se penser encore homme ou femme à part entière en dépit des regards apitoyés ou des conseils mal avisés des associations de solidarité…

Pêle-mêle, au nom des sans-abri dont elle a partagé le sort durant deux longues années, Brigitte dénonce autant la dureté de la vie dehors que l’incurie des services sociaux, l’indigence des politiques mises en œuvre autant que l’indifférence des élus en charge de les conduire. Avec cette conviction, chevillée au corps : pour espérer s’en sortir, avant de sombrer dans l’alcool ou le dégoût de soi-même, la drogue ou la prostitution, il faut une main tendue. Tout de suite, sans attendre… Un jour de plus, il est souvent trop tard. Si être SDF est un combat quotidien pour la survie au sens fort du terme, ne plus vouloir le rester s’avère une tâche presque insurmontable sans aide ni soutien permanents. Et pourtant, Brigitte en témoigne, elle était une battante, une citoyenne bien insérée comme nombre d’entre nous. Derrière une vie en lambeaux, elle l’atteste, “ dans la rue il y a beaucoup de gens normaux à qui le ciel est tombé sur la tête ”.

Aujourd’hui la jeune femme s’en est sortie, elle a retrouvé du travail.  Pas rassurée pour autant, “ je sais d’expérience que l’on peut avoir des papiers en règle, un travail, des amis, une famille et se retrouver à dormir dehors. Je ne suis pas à l’abri, vous non plus ”. En tout cas, jamais elle n’oubliera les autres. Toutes les autres : plus d’un sans-abri sur trois est une femme. Yonnel Liégeois

J’habite en bas de chez vous, par Brigitte, en collaboration avec Véronique Mougin (coédition France Info – Oh éditions, 268 p., 18€90).

 

Plume de femme

Ancienne journaliste à L’Express, Véronique Mougin est une femme de plume qui en use avec talent et conviction. Qui ose, surtout, servir la cause de toutes ces “ Femmes en galère ”, celles qui vivent avec moins de 600€ par mois, dont elle nous a conté le quotidien dans un précédent ouvrage ( La Martinière, 280 p., 17€). Et d’élargir son regard à l’ensemble de la population des sans-abri, avec “ Les SDF, idées reçues ” (Le cavalier bleu, 125 p., 9€).

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Jean Viard, maître du temps

Sociologue, directeur de recherches au CNRS, Jean Viard réfléchit de longue date sur la maîtrise du temps entre loisirs et travail. Des 40 H conquis en 1936 aux 35 H de 1997, rencontre avec un chercheur à la parole libre sur son analyse du temps libéré.

 

 

 

 

Sous le soleil printanier, dans le jardin attenant aux locaux du CNRS où siège le CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, l’homme libère son propos avec autant de sérieux que d’aisance, d’un ton aussi léger que la brise passagère. C’est que Jean Viard maîtrise son sujet “ temps libre et travail ”, un “ maître du temps ” au verbe convaincant.

“ 1936 ? C’est les congés payés, la découverte de la mer, un grand imaginaire de liberté au fond ”, affirme en préambule Jean Viard. Pour tempérer d’emblée son propos, “ dans tous les grands pays à la même époque, on a donné les congés payés quel que soit le système politique : en URSS, en Australie, dans les pays fascistviardes ”. Pourquoi de telles images alors accrochées à la seule bannière du Front populaire ? “ Dans notre récit collectif, les congés payés sont une grande aventure de gauche. Et c’est vrai, ce n’est pas seulement un récit, ils sont liés effectivement à un siècle de luttes sociales sur le temps ”. Le chercheur fonde son discours en distinguant trois étapes marquantes de l’histoire des sociétés. Il y a d’abord l’époque des sociétés agricoles où c’est la religion qui gère le temps, celui du climat comme de la vie au quotidien (la limite du temps de travail dans les plaines ou les montagnes, c’est la pluie ou la neige). Ensuite vient la révolution de 1789 qui supprime à l’atelier tous les jours fériés, y compris le dimanche pour inventer la décade (pour faire en sorte au final qu’il y ait le moins de jours de repos possible). C’est enfin le triomphe d’un temps industriel où l’on ne fait que travailler. D’où plus d’un siècle de luttes pour remettre du temps de non – travail dans le temps industriel, de 1841 avec l’interdiction du travail des enfants à 36 avec les congés payés, les conventions collectives et la semaine de cinq jours. “ 1936, c’est donc fondamentalement la réinvention d’un temps social, industriel, qui n’avait pas été pensé avant ”.

Pour le sociologue, cette reconstruction, cette réinvention du temps industriel fut lente en France parce que le cœur en était la grande revendication des 40H, celle de la journée de 8H, “ les gens luttaient à cette époque pour changer le temps qu’ils connaissaient : la semaine, la journée ”. Imaginez : 3500 H de travail à la fin du XIXème siècle en France, par an et par salarié, 1600 H aujourd’hui ! “ Il faut avoir ces représentations à l’esprit pour comprendre le poids de 1936 dans notre imaginaire collectif, ce ne sont pas des revendications d’opportunité, elles résultent d’un siècle et demi de luttes : en 36, à mes yeux, avec la semaine de 40 H on vote l’espace temps de la société industrielle qui, paradoxalement, se ferme avec la loi sur les 35 H : celui-là ouvre  l’espace temps d’une société post-industrielle. C’est-à-dire où le temps est à soi, où se pose la question du pouvoir sur son emploi du temps ”. Selon le chercheur donc, désormais on est entré dans une autre époque… Le grand projet des humanistes de gauche d’alors, Léon Blum – Jean Zay –Léo Lagrange, “ changer radicalement et en profondeur la vie au détriment peut-être des changements révolutionnaires ”, est en train de prendre forme sous nos yeux : vacances et temps libre sont devenus les grands restructurateurs de nos sociétés, ils ne sont plus seulement que de simples fenêtres dans le monde du travail. “ Aujourd’hui, le temps de travail ne représente plus que 10% du temps de vie d’un homme : c’est l’explosion la plus phénoménale de ce siècle, enfin l’homme a pu s’approprier le temps ! ”.

D’où la question essentielle qui en découle, selon Jean Viard : lorsque l’appropriation privée du temps, et non plus le travail dans son idéologie marxiste ou libérale, structure désormais le social, comment retrouve-t-il une légitimité dans cet espace-là ? Entre une culture de droite dominée par l’image de la hiérarchie et du chef et celle de gauche structurée sur la division en classes sociales, désormais s’immiscent, se distinguent et se multiplient les différents espaces identitaires qui surdéterminent les individus. “ Contrairement à cette époque où le travail était la seule référence et reconnaissance qui effaçaient les autres, les appartenances identitaires sont devenues multiples : par exemple postier certes, mais peut-être aussi breton ou malien, homosexuel et joueur de foot. Le Front populaire est la quintessence de ce modèle moniste, le travail comme référent unique, alors qu’il nous faut comprendre aujourd’hui que les gens sont multi-appartenants et peuvent en jouer ”. En passant surtout d’un modèle du temps libre qui était le repos à celui d’un temps d’hyper activité où s’impose l’idée du travail pour soi… “ Nous sommes rentrés dans un nouvel espace temps, aléatoire – imprévisible et discontinu. Il faut comprendre ce changement d’espace temps, qui est celui de la modernité, en se disant tout à la fois que nous n’avons pas fini la démocratisation du modèle précédent : par exemple, il y en a encore qui ne partent toujours pas en vacance ”.

Dans ce contexte où interfèrent divers repères d’appartenance, où la privatisation des liens sociaux a supplanté les liens du collectif, où les catégories espace et temps ont explosé sous les coups de la modernité, Jean Viard estime que le concept de mobilité doit devenir le socle du fameux “ ascenseur républicain ” d’antan qui permettait à chacun de s’épanouir et d’espérer socialement et professionnellement. Avec la question clef, un enjeu essentiel : comment ces individus devenus autonomes et indépendants font désormais société ensemble et comment on réinvente de la protection pour que le salarié qui se déplace se retrouve protégé ? “  Pas sur le mode des discours ultra libéraux, il suffit d’enlever les protections et le salarié devient mobile : certes, il n’y a pas de limite à la vulgarité des relations sociales ! Les gens ont besoin de totems pour faire société ensemble, des valeurs telles que l’égalité, des événements comme une coupe du monde de football, des fêtes politiques comme une élection présidentielle. Une société a besoin de marqueurs de l’égalité, produire des temps libres plus égalitaires devient un enjeu d’intégration. Ma conviction ? Aujourd’hui le politique se doit de penser cette mobilité, la raconter, permettre aux gens de se représenter dans cette histoire et débattre ensuite où mettre les règles de protection. Il ne faut pas croire qu’il peut y avoir une société de l’abondance du non – travail, c’est faux, quel que soit le temps du travail il demeure central en tant que production de richesses et construction d’identités ”.

Pour le chercheur, les perspectives sont claires : nous sommes entrés dans une société de l’aventure, de la discontinuité. Le problème : “ Comment assumer cet état de fait, en tentant de le subir le moins possible ? C’est l’élément de fond pour la compréhension et la lecture de cette société ”. D’où la conclusion de Jean Viard sous forme d’interpellation, “ les cultures de gauche ont encore un fondement issu du modèle de 36, en conséquence elles ont du mal à entrer dans ce type de réflexion : comment on passe d’un monde à un autre et comment on aide les plus faibles à y entrer, sur quels objectifs on crée des rapports de force et quels objectifs on se donne en terme de modes de société ? Hier comme aujourd’hui, au temps du Front populaire comme en ce troisième millénaire, nous avons besoin d’horizons, nous ne pouvons vivre sans espérance ”. Yonnel Liégeois

 

 

Éloge de la mobilité

Un titre provocateur, peut-être, mais un livre “ Éloge de la mobilité, essai sur le viard1capital temps libre et la valeur travail ” qui masque une réflexion sérieuse fondée sur un état de fait incontournable : soixante-dix ans après 1936, nos sociétés ont profondément changé. Pour Jean Viard, “ l’initiation populaire (et inégalitaire) aux temps libres et son corollaire, la mobilité de masse, ont modifié nos façons de vivre : la place du temps éveillé non travaillé a pris le pas sur tous les autres temps, l’ordre mobile que nous a légué le XXème siècle n’est ainsi naturellement ni démocratique ni égalitaire. C’est pourtant dans son cadre que nous devons réorganiser nos luttes pour la liberté, la justice et la fraternité ”. Éditions de l’Aube, 205 p., 18€.

 

 

L’explosion culturelle

École, loisirs, chanson, cinéma : dans l’embellie de 1936, le Front populaire met sur pied une véritable “ politique culturelle ” avant la lettre. Sous l’impulsion de deux figures marquantes : Jean Zay et Léo Lagrange. Le premier s’attaque à la démocratisation de l’école, le second promeut la santé physique et morale du pays en intensifiant la pratique sportive et en développant le réseau des auberges de jeunesse.

Des décisions qui, sur le fond, rejoignent la révolution culturelle initiée par les intellectuels de l’époque : le mouvement surréaliste avec André Breton qui apporte au début son soutien à la cause, la bande à Prévert qui s’en va jouer la révolution à la porte des usines occupées, Piaf et Trénet qui imposent leurs chansons réalistes et poétiques sur les boulevards et dans les cabarets, Gabin et Simon qui révèlent “ leur “ gueule ” au cinéma. C’est le temps des réalisateurs de renom (Renoir, Duvivier, Clair…) et du cinéma militant avec diverses fédérations de la CGT ( métallurgie, chemins de fer, bâtiment…) qui passent commande à Jean Epsein, Boris Peskine ou jacques Lemare… Sur la scène littéraire, Céline s’est imposé dès 1932 avec le “ Voyage au bout de la nuit ”, Giono et Malraux prennent fait et cause pour le peuple. Futur prix Nobel de littérature, Romain Rolland plaide en faveur d’un véritable théâtre populaire et dans son essai, “ Le théâtre du peuple ”, il affirme qu’ “ il s’agit de fonder un art nouveau pour un monde nouveau ”.

Autant de mouvements novateurs, en tout domaine des arts et lettres, qui s’imposent en 1936 et perdureront bien au-delà : au lendemain de la seconde guerre mondiale et dans les décennies qui suivront la Libération, ils irrigueront le mouvement de décentralisation culturelle soutenu par André Malraux, créateur du ministère de la Culture.

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Koltès, ou l’humanité en péril

Il y a près de vingt-cinq ans déjà, c’était le 15 avril 1989, Bernard-Marie Koltès quittait le devant de la scène… Un grand dramaturge, trop tôt disparu, dont les planches françaises et internationales ne cessent de monter les œuvres.

 

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Emporté par le sida à l’âge de 41 ans, au sommet d’une notoriété enfin reconnue par ses pairs, le dramaturge aurait sûrement été surpris de l’ampleur de l’événement qui fut organisé en 2009 par sa ville natale : l’intégralité de ses textes lus ou joués par les plus grands noms de la scène française et européenne ! Si Koltès ne fut jamais un fervent défenseur de sa terre de naissance, c’est peu dire combien son œuvre rayonne aujourd’hui bien au-delà de Metz, au-delà de la ville – citadelle ou de la ville – garnison selon les clichés en usage. Venues d’Europe de l’Est, d’Espagne et de France, mais aussi d’Afrique, de multiples compagnies s’étaient à l’époque donné rendez-vous en ce lieu, sous la houlette de Michel Didym, le directeur artistique de l’événement et aujourd’hui  directeur du CDN Nancy-Lorraine, pour faire entendre en de multiples langues colorées le verbe “ koltésien ” déjà largement ouvert au mélange des idiomes.

En 1999 déjà, Michel Didym avait tenté et osé un premier hommage à l’enfant de Metz en proposant cinq textes du “ poète des marges ”, comme certains commentateurs surnomment Bernard-Marie Koltès. “ Metz et Koltès, c’est une grande histoire, presque une histoire de légende ”, souligne le metteur en scène, “ puisque d’aucuns ont pu affirmer que Metz le détestait, et réciproquement ”. Était-il le “ Messin malgré lui ” ? Koltès a vécu plein de belles choses ici, plein d’expériences théâtrales durant sa jeunesse, il ne faut jamais l’oublier. Avant sa rencontre avec Maria Casarès, prodigieuse dans la Médée mise en scène par Jorge Lavelli à Strasbourg… Certes un père militaire, de droite évidemment, des études dans un lycée, de droite évidemment : c’est la vie de province en fait, et qui aime bien châtie bien ”, commente sans fioriture Michel Didym.

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De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé sur ces colons et blancs, “ exploiteurs et racistes ”. De cette expérience, surgiront deux textes flamboyants, éblouissants dans leur âpreté et leur radicalisme, “ Le retour au désert ” et “ Combat de Nègre et de chiens ”. Une pièce qui fait fureur en 1983 sur le plateau du théâtre de Nanterre-Les Amandiers : pour inaugurer sa prise de fonction à la direction du lieu, Patrice Chéreau a décidé d’ouvrir la saison avec cette œuvre et cet auteur méconnu des spécialistes et du grand public. Un triomphe qui attire les foules et divise la critique dans une nouvelle bataille d’Hernani… En tout cas, le “ Combat ” ne laisse personne indifférent et fait rage en coulisses. D’emblée, Koltès imposait sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. “ Une œuvre scandaleuse ”, selon François Koltès, le frère de l’écrivain qui veille sur l’héritage littéraire, “ parce qu’elle évoque tous ceux qui n’ont pas leur place dans ce monde ”.

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Koltès aujourd’hui, l’un des dramaturges français les plus traduits et les plus joués dans le monde ? c’est la “ déflagration ” selon le mot de Didym. “ À travers cette intégrale, je voulais montrer cette richesse inouïe et cet intérêt majeur à entendre un auteur dans ses balbutiements autant que dans sa complexité ”. Un dramaturge qui mêle les formes et les genres, du drame bourgeois au cantique des cantiques, de la tragédie à l’absurde, du pathétique au comique… Dans “ Une part de ma vie ”, le recueil des entretiens qu’il accorda à la presse écrite, Koltès manie la contradiction avec jubilation, exposant surtout son point de vue, sévère et parfois désabusé, sur l’état du monde et de notre société. Avec cependant cette conviction de fond qu’il ne reniera jamais : “ être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin… ”. Et d’écrire à sa mère tant aimée, en 1968, alors qu’il est à la veille de se mettre au service du théâtre, “ je crois en avoir pesé tous les dangers, en avoir mesuré les “ inconvénients ”. Et pourtant, je prends ce risque avec bonheur, malgré le gouffre qui me guette si j’échoue… Je le sais. Mais pour cela, vais-je renoncer à l’espoir d’une vie pleine à déborder, d’une raison de vivre au sens plein du terme ? Renoncerai-je à tout ce que je peux apporter, si minimum cela soit-il, à tant de gens ? ”.

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Koltès ne renoncera jamais. Malgré les difficultés du passage à l’écriture, malgré les soucis financiers et domestiques de l’existence, malgré les incompréhensions et contre-sens que suscite souvent son travail, soutenu au fil de son itinéraire par des hommes d’exception : Hubert Gignoux et le TNS de Strasbourg, Lucien Attoun et le Théâtre Ouvert à Paris, Patrice Chéreau et les Amandiers de Nanterre… Pour composer au final, d’une pièce à l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie. Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, “ le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps ”, souligne Brigitte Salino dans son livre consacré à Koltès. Du théâtre d’exception, autant à lire qu’à voir. Yonnel Liégeois

À lire : “ Une part de ma vie, entretiens (1983-1989) ”, de B.M. Koltès (Éd. De Minuit, 155 p., 11,45 €). “ Bernard-Marie Koltès ”, de Brigitte Salino (Stock, 352 p., 21,50 €). “ Pour Koltès ”, de François Bon (Les Solitaires Intempestifs, 76 p., 8,99 €).

Un homme, une ville

“ C’est la première fois que la ville de Metz célébre l’enfant du pays avec une telle envergure ”, soulignait en 2009 Antoine Fonte, le maire-adjoint à la culture. Pour l’élu de gauche, ancien sidérurgiste et militant syndical à la CGT, l’événement marque une véritable rupture avec l’équipe municipale précédente et concrétise l’évolution de sa ville dans une politique de démocratisation culturelle. “ Koltès ? Un humaniste, un antiraciste, un subversif dans ses écrits et sa vie… En remettant un auteur aussi riche au devant de la scène, Metz bascule enfin dans une autre époque, celle de la modernité. Metz s’affiche comme une authentique ville ouverte : une ouverture au champ des possibles entre lien social et proposition culturelle, une ouverture au spectacle vivant et à l’art sous toutes ses formes ”. Y.L.

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