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Chambaz, la vie ouvrière en photos

Aux éditions du Seuil,  Bernard Chambaz publie Une histoire vivante des ouvriers. Un choix de photographies issues du fonds Gamma-Rapho, que le romancier et historien de formation décrypte avec passion et érudition. De la belle ouvrage

C’est une histoire bien vivante d’ouvrières et d’ouvriers, depuis 1900 à nos jours, que nous propose Bernard Chambaz, historien de formation et romancier. Il a choisi pour cela de présenter un choix de photographies issues du fonds Gamma-Rapho, parmi lesquelles celles d’Édouard Boubat ou de Jean-Philippe Charbonnier.

Publiant en couverture des mains de travailleurs, celles d’un ouvrier de mine d’ocre, l’auteur ouvre Une histoire vivante des ouvriers par une photographie de femmes au travail, celle des sardinières de Loctudy (Finistère), prise en 1906. Des sardinières en grève cette année-là, puis en 1909, comme l’ont été celles de Douarnenez et de Concarneau à la même époque, pour réclamer des augmentations de leurs maigres salaires. Bernard Chambaz l’affirme d’entrée de jeu, il en fait le fil rouge de son bel ouvrage : les ouvriers existent encore ! S’ils sont moins visibles, si le travail a évolué – et l’on pourrait ajouter si les photographes, et notamment de presse, entrent moins facilement à l’usine qu’à d’autres époques – ils sont loin d’avoir disparu. Il le montre en sept grands chapitres chronologiques qui structurent cet immense travail de collecte, de choix d’images et d’écriture. Soulignant, d’une photo l’autre, les enjeux de chaque époque, situant chacune d’elle dans son contexte et la décrivant avec une grande précision…

On retrouvera, ou l’on découvrira, des images d’usines, d’ateliers, du travail lui-même, des luttes, de Milan à Lens, de la Ruhr à Corbeil-Essonnes, des photographies de cités comme celles de Sarcelles, de séquences de radiographies dans un centre de Sécurité sociale. Des moments festifs du Front populaire, ou d’une noce d’or de mineurs (en 1948), à des temps plus graves aussi, comme celui pour la défense de la sidérurgie… Les deux dernières parties, consacrées des années 1980 à 2000, puis de 2000 à 2020, donnent à voir les métamorphoses du travail, son absence forcée pour certains, et « les réalités ouvrières dans un monde globalisé et post-industriel ». Isabelle Avran

Une histoire vivante des ouvriers, Bernard Chambaz (Le Seuil, 240 p., 29,90€)

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Bernard Noël, une affaire de langue

Le 13 avril 2021, disparaît Bernard Noël, tout à la fois poète, écrivain, essayiste et critique d’art. Au cœur d’une œuvre riche et diversifiée, un grand auteur qui signa deux petits bijoux littéraires : Le syndrome de Gramsci et La langue d’Anna. Adaptés de son vivant à la scène par Charles Tordjman avec Agnès Sourdillon et Serge Maggiani, deux interprètes d’exception.

L’une libère les mots en un flot torride, l’autre se heurte à un trou de mémoire. L’un redoute un possible cancer de la langue, l’autre évoque des symptômes au ventre. Les deux personnages en quête du mot vrai, du mot juste, butent sur une même évidence : dans l’entrelacs des mots, se joue plus qu’une question de langage. D’un monologue à l’autre, c’est en fait la vie et la mort qui dialoguent, la vie et la mort qui ponctuent la phrase. N’est-on pas déjà mort quand les mots désertent notre mémoire, est-on encore en vie quand la profusion des mots ne permet plus de donner sens à la réalité ?

Le syndrome de Gramsci : Serge Maggiani doute de sa santé mentale

En d’infimes gestes calculés, d’une lenteur presque maladive, au retour de cette belle région de Toscane où se produisit l’irréparable, un homme (Serge Maggiani) s’en vient à nous, nous prend à témoin et s’interroge. Il nous questionne sur sa santé mentale : comment a-t-il pu oublier le nom de Gramsci en pleine  discussion ? Un fait anodin, une fatigue passagère, un oubli momentané : l’explication est trop simple, l’affaire trop grave ! Dans cette perte du mot, nous laisse-t-il entendre, n’y aurait-il pas plutôt une perte de sens, le sens même de l’histoire ? « Ainsi s’est imposée l’écriture  du Syndrome de Gramsci », confiait alors Bernard Noël, « l’oubli du nom de ce grand personnage révélant l’oubli actuel du politique et cette maladie de la mémoire que provoque la société médiatique pour vider l’espace mental et le soumettre au flux de ses images ».

La langue d’Anna : Agnès Sourdillon dans un flot de paroles

Un silence verbal qu’Anna (Agnès Sourdillon) rompt dans une jubilation angoissante. Chez elle, « les mots se bousculent au portillon » selon l’expression populaire. Vraiment un revers de langage, à comparer avec son compère dont le silence s’imposait en bouche. Anna est comédienne, une  habituée du texte, une pratiquante forcenée de la mémoire qui en joue à s’en rendre malade, d’affreuses douleurs au ventre, en un état de surexcitation  totale… Elle nous conte ses rapports à la scène, à la vie  et aux hommes, à travers des rencontres peu banales : Fellini, Pasolini, Visconti. Est-ce vraiment l’inoubliable, la « grande » Anna Magnani qui nous parle ? Bernard Noël s’en défend. « Tout, dans La langue d’Anna, est imaginaire, j’ignorais que l’Anna de la réalité était morte d’un cancer comme la mienne ». Il suffirait donc que le faux emprunte quelques repères à la réalité pour faire vrai ? « L’écriture ne produit l’effet du vrai que si elle construit du vrai-faux tandis que, si elle essaie de copier le vrai, elle ne fabrique que du faux-vrai ».

Le syndrome de Gramsci et La langue d’Anna ? Deux pépites littéraires qui nous plongent avec beaucoup d’humour, entre émotion et dérision, au cœur du paradoxe : si la parole est source de vie et de vérité, elle n’est jamais innocente, le mot peut aussi mentir et tuer. Par silence ou overdose, une affaire de langue. Yonnel Liégeois

Le syndrome de Gramsci (P.O.L., 112 p., 12€), La langue d’Anna (P.O.L., 112 p., 12€)

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La Commune de Paris, 150 ans (5)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE ET LES FEMMES

Dans une série d’éclairages à l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, France Culture a passé en revue quelques idées reçues sur l’événement. Dont cette question : la Commune de Paris, une révolution féministe ?

Parmi quelques lieux communs et fictions historiques qui voyagent au sujet de la Commune de Paris, croise souvent dans des eaux floues cette idée que 1871 aurait été en quelque sorte l’année de la femme. La preuve, lit-on même parfois : Louise Michel et sa stature statufiée, le mot « pétroleuses » qui voit le jour dans la langue française au cœur de l’événement insurrectionnel et dit quelque chose de l’implication féminine (ou de la façon dont on le regarde) et puis… Les institutions communalistes n’ont-elles pas imposé l’égalité de salaire entre les hommes et les femmes ? Justement pas. C’est une erreur historique qui a la dent dure : si les femmes contribuent bien à l’épisode communaliste en y négociant une place, les enjeux de genre n’y ont pas du tout cette centralité qu’on croit parfois distinguer.

Une révolution féministe ?

Le 18 mars 1871, lorsque Paris se soulève à l’aube pour faire obstacle aux troupes versaillaises clairsemées qui grimpent sur les hauts de Montmartre mettre la main sur une réserve de canons, les femmes du peuple parisien sont nombreuses. Elles se mêlent aux rangs de la troupe, sèment le désordre et paralysent finalement l’opération. De cette scène inaugurale qui précipitera les débuts de l’insurrection comme on appuie sur la gâchette dans une ville éreintée par les mois de Siège et effarée par la capitulation devant Bismarck, découlera l’idée qu’on doit les débuts de la Commune aux femmes. Et qu’elle le leur a bien rendu ? En fait, pas vraiment. Voir dans la Commune de 1871 une révolution féministe serait aller bien vite en besogne. Pas tant parce que le mot “féminisme” est un rien postérieur à l’événement : aujourd’hui, des historiennes et des historiens conviennent largement qu’on peut utiliser le terme comme on anti-daterait un regard pour mieux l’ajuster.

Si l’on doit prendre avec distance l’idée que l’horizon de révolution sociale est passé par le genre en 1871, c’est parce qu’il faut d’abord se souvenir que lorsque Paris s’embrase, les femmes n’ont pas le droit de vote ni ne sont éligibles. Elles ne l’auront pas davantage à l’issue de la Semaine sanglante, lorsque la Commune s’éteindra sous la contre-offensive de l’armée d’Adolphe Thiers, le 28 mai 1871 : en l’espace de 72 jours tout au plus (et plutôt deux petits mois à peine si l’on prend plutôt le calendrier à partir des élections du 26 mars), il n’en sera pas même question dans les débats. Parce que l’épisode sera trop éphémère ? C’est une hypothèse. Mais force est de constater, malgré tout, que même dans un laps de temps aussi resserré et l’urgence du moment, des débats ont existé en haut lieu pour savoir, par exemple, s’il était juste et légitime qu’un étranger puisse se faire élire membre de la Commune, alors qu’il n’aurait pas même la nationalité française. Or au sujet des femmes, rien de tel.

« Citoyennes » sans citoyenneté

Elles s’appellent pourtant « citoyennes », et participent activement aux clubs qui sont un des lieux cruciaux de la vie démocratique telle qu’elle se déploie durant la Commune. Des espaces de rencontre et de débats qui donnent aux institutions officielles une assise et des reins solides en termes d’ancrage populaire, en même temps qu’ils tracent un trait d’union avec des révolutions antérieures comme celle de 1848, et des réseaux politiques au sens large. Certains clubs sont mixtes, d’autres sont 100% féminins, et partout dans la capitale, ils sont des épicentres d’où s’expriment et s’affirment une authentique souveraineté politique au féminin. On y débat de l’urgence d’ouvrir des crèches, de l’instruction des filles, du clergé à qui l’on entend faire la peau, et aussi de la ligne à tenir vis-à-vis de la prostitution. Dans la presse, quelques figures féminines jouent aussi un rôle crucial, à l’instar d’André Léo, cette intellectuelle avant la lettre qui prendra pour pseudo le prénom de ses deux jumeaux, et contribuera à co-construire une pensée communaliste comme elle avait participé à un espace public féminin, plus tôt dans le XIXe siècle. Si les journaux ne sont pas des institutions officielles, la place qu’y tient André Léo et son écho dans le monde communard n’en est pas moins crucial, bien que sur les franges. Il faudra attendre 1944 pour voir le statut électoral des femmes évoluer.

Bien davantage qu’au plan d’une citoyenneté de droit, c’est sur le terrain du travail que se joueront les questions de genre au printemps 1871. Au point qu’on peut sans doute distinguer là quelque chose de l’ordre d’une citoyenneté bis qui s’affirme et se négocie, et qui justement passe par le travail, puisque la Commune est aussi une révolution ouvrière. Une historienne l’a montré bien avant tout le monde, dans un livre pionnier qui remonte à 1963 : c’est Edith Thomas, une chartiste, la première en France à travailler sur les femmes pendant la Commune de Paris, dans la foulée de travaux antérieurs sur les femmes de 1848, et des biographies de grandes figures féminines du XIXe siècle.

Les « Pétroleuses », un stigmate

Figure centrale de la Résistance intellectuelle, largement sortie des radars après sa rupture avec le PCF, historienne marxiste hétérodoxe, Edith Thomas a fouillé dans les inventaires fragiles et lacunaires de la Commune de Paris comme on repasserait des documents élimés sous un rai de lumière neuve : elle y a pisté des femmes, regardé une organisation tout juste au stade d’ébauche, et vu cette souveraineté en train de s’affermir et parfois de s’affirmer entre les lignes, à bas bruit. Et en 1963, dans un livre sans équivalent qu’elle intitulait Les Pétroleuses pour mettre au jour le stigmate qui fera longtemps écran à la portée vraiment politique de l’action de ces femmes, elle guidera ses lecteurs au gré des sources vers des registres d’ouvrières, vers des manifestes, vers des traces infimes qui, ensemble, disent l’engagement concret dans la Commune depuis les travaux d’aiguille, depuis les soins aux blessés et, plus tard, du côté des barricades quand l’issue se tendra. C’est tout cela saisi ensemble que l’approche novatrice d’Edith Thomas poussait, dès 1963, à regarder comme une mobilisation proprement politique, comme l’itinéraire bis d’un engagement communaliste faute de citoyenneté au sens strict, et juridique, du mot.

Dans ce contexte et dans l’étroitesse du calendrier de l’événement, on découvrait sous la plume d’Edith Thomas combien le travail avait été, pour les femmes, plus qu’un terrain où se déployer, et y trouver au passage de quoi se nourrir, après des mois de grande misère. Ce que montrait précisément l’historienne, c’est qu’en affirmant un droit au travail, et en le négociant avec les autorités officielles qui finissent par confier l’organisation du travail à une structure 100% féminine, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, les femmes parisiennes sous la Commune de Paris se sont inventées une forme de citoyenneté alternative. L’intitulé de cette Union est frappant de ce point de vue-là. La structure, qui comptera plusieurs centaines d’ouvrières et des déléguées qui sont rétribuées pour militer, est notamment dirigée par Elisabeth Dmitrieff, l’émissaire de Karl Marx à Paris, et Nathalie Le Mel, une relieuse bretonne montée à Paris qui était déjà très investie dans l’Association internationale des travailleurs avant le 18 mars. Nulle part son titre ne mentionne le travail, mais plutôt une cause officielle légitime (« la défense de Paris ») et une activité qui reste dans les bornes raisonnables de ce qui passe encore pour une activité genrée (« les soins aux blessés »). 

En fait, à partir du 11 avril 1871 (soit trois semaines après le début de la Commune), c’est depuis cette structure-là, qui gravite dans les cercles internationalistes, que ces femmes vont organiser le travail féminin, et notamment entreprendre de le distribuer sans passer par des intermédiaires qui se payent sur le dos de celles et ceux qu’ils placent. à l’heure où les patrons restés à Paris avaient de surcroît baissé les salaires depuis le début de l’insurrection, l’autonomie était d’autant plus un enjeu. Or comme le rappelait l’historienne à la plume acerbe dès 1963, cette question du travail des femmes était justement une ligne de fracture importante au sein du mouvement ouvrier en cours de cristallisation. Si Proudhon était mort quelques années avant la Commune, les siens étaient encore nombreux, dans l’écosystème communaliste, qui défendaient justement la femme à la maison. D’ailleurs à l’époque, même lorsqu’elles travaillaient, le gros du travail féminin, et notamment les travaux d’aiguille, se passaient encore dans le huis clos du domicile plutôt que dans des ateliers.

L’égalité de salaire, pas pour toutes…

En fournissant du travail aux femmes et en se réappropriant par exemple le mécanisme des ateliers de 1848, l’Union des femmes leur donnait donc aussi accès, en 1871, à la possibilité de se former politiquement. C’est-à-dire, au fond, de s’organiser au sens large, donc de s’émanciper, même à bas bruit, et dans les franges d’un engagement qui ne dirait pas son nom (ou pas complètement). Pour tenir cette ligne de crête et pousser cet agenda en partie silencieux, les cheffes de file compteront sur quelques alliés parmi les membres élus de la Commune qui sont, bien sûr, tous des hommes. Le relieur Eugène Varlin, qui est proche de Nathalie Le Mel, en est un : ensemble, ils militent à l’A.I.T., l’Association internationale des travailleurs, et ensemble, ils avaient arraché dès 1865 l’égalité de salaire pour les relieurs et les relieuses. Mais c’était six années déjà avant la Commune de Paris.

Le Mel et Varlin pousseront-ils cet agenda-là à chaud au cœur de l’événement comme on irrigue un substrat pour l’équilibrer ? Les élus de la Commune trancheront en tous cas in extremis en faveur d’une égalité de salaire entre les instituteurs et les institutrices. Mais, en dépit d’un lieu commun qui aura la dent dure, l’égalité de salaire n’ira pas au-delà durant le temps communal. C’est révélateur, aussi, de la place à part qu’occupe l’enseignement dans ce second XIXe siècle. Non seulement dans le féminisme (comme le montrera par exemple l’historienne Eliane Viennot dans tous ses travaux sur l’espace de la cause des femmes et sa charge polémique inouïe), mais aussi dans le monde communaliste…

Thomas et Maitron

Ainsi Edith Thomas, y consacrant un chapitre dans Les pétroleuses, commence-t-elle par écrire : Pour fonder la société de l’avenir que rêvait la Commune, il fallait former des hommes et des femmes qui fussent libérés de l’empreinte cléricale. Il était nécessaire d’organiser l’enseignement laïc, et de prévoir, pour les filles, dont l’instruction avait toujours été négligée, de nouvelles écoles, et, en particulier, des écoles techniques, qui les préparassent à gagner leur vie. Quelques semaines après le début de la Commune, Edouard Vaillant demandera aux municipalités de créer des écoles professionnelles.

à l’époque de sa parution chez Gallimard, son essai ne passera pas inaperçu. Jean Maitron, le grand spécialiste de l’histoire sociale, en assurera lui-même l’un des comptes-rendus dans les revues académiques. D’autres souligneront le travail de fourmi et la rigueur aigüe dont avait fait preuve la chartiste, conservatrice des archives nationales, pour parvenir ainsi, la première, à excaver de l’oubli ces femmes dont bien des traces archivistiques avaient tout simplement été supprimées. Malgré tout, quelques mois après la mort d’Edith Thomas, les célébrations du centenaire de la Commune de Paris montreront que la place des femmes dans l’événement de 1871 n’était pas encore un objet d’étude pleinement légitime : aucune recherche ne s’y plongera explicitement pour poursuivre le sillon qu’elle amorçait en 1963.

Jusqu’en 2020 et à l’exception d’un Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris (publié en 2013 par l’Association des amies et amis de la Commune, avec Les oubliées de l’histoire comme sous-titre emblématique), son livre pourtant ancien restera le seul à paraître en français. Le seul pour documenter, à hauteur de femme, l’événement de 1871 et la participation des communardes à la Commune de Paris. Même depuis ses franges. Chloé Leprince

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Talma et le petit caporal

En cette année du bicentenaire de la mort de Napoléon, un singulier personnage fait de l’ombre au petit caporal : Talma ! Sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, Madeleine et Francis Ambrière lui ont consacré un volumineux ouvrage. Un grand tragédien, favori de l’empereur.

Sans entrer dans la polémique larvée sur la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon, l’occasion est belle d’évoquer la figure de Talma (1763-1826), qui fut le grand acteur favori du « petit caporal » monté sur le trône. Madeleine et Francis Ambrière, sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, lui ont consacré un volumineux ouvrage, fortement documenté, qui ne laisse dans l’ombre aucun des aspects de la vie et de l’œuvre romanesque de celui dont Chateaubriand a pu dire : « Il avait l’inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à travers laquelle il était passé ».

Fils de dentiste et dentiste lui-même, François-Joseph Talma joue d’abord en société, avant d’intégrer la première promotion de l’École royale de déclamation. En 1787, il débute à la Comédie Française dans le Mahomet de Voltaire. En 1789, il tient son premier grand rôle, Charles IX, de Chénier. En 1791, il entraîne une partie des comédiens français aux Variétés, devenues en 1793 Théâtre de la République, où ils jouent des pièces révolutionnaires. Après Thermidor, Talma devient un familier de Bonaparte qui, empereur, le fera jouer à Erfurt, en 1808, devant « un parterre de rois ».

Napoléon ne goûtait que la tragédie. « Moi-même », affirmait-il, « je suis assurément le plus tragique des personnages du temps ». Il prodiguait à Talma des conseils qui ressemblaient à des ordres : « Nous voyez-vous lever les bras en l’air, étudier nos gestes, prendre des attitudes, affecter des airs de grandeur ? Nous entendez-vous pousser des cris ? (…) Nous parlons naturellement comme chacun parle quand il est inspiré par un intérêt ou une passion ». Le succès magnifique du tragédien par excellence a perduré, à la Comédie Française ou en tournées harassantes, jusque sous la Restauration. Cent mille personnes suivirent son cercueil.

Talma, formé pour partie en Angleterre, révérait Shakespeare et soignait la mise en scène. Il a réformé les costumes avec l’aide du peintre David. Il avait toujours son mot à dire quant aux textes des auteurs d’alors, trop souvent médiocres. Travailleur acharné, riche, couvert de dettes, partagé entre plusieurs femmes, en rivalité permanente avec d’autres comédiens, il a traversé son époque, de Robespierre à Louis XVIII et Charles X, jugé par tous ses illustres contemporains et aimé par le peuple. Il fut le grand artiste d’une sensibilité neuve, héritière du XVIIIe siècle et préromantique. Jean-Pierre Léonardini

Talma ou l’Histoire au théâtre, de Madeleine et Francis Ambrière (Éditions de Fallois, 893 p., nombreuses illustrations, 29 €)

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La Commune de Paris, 150 ans (4)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Louise Michel, figure de la Commune

Née le 29 mai 1830 et décédée le 9 janvier 1905, Louise Michel est l’une des figures majeures de la Commune de Paris. Portrait de l’institutrice, écrivaine, révolutionnaire et féministe.

Née en 1830, fille d’un noble et d’une servante, « bâtarde », Louise Michel reçoit pourtant une éducation aimante et républicaine au château de Vroncourt (Haute-Marne). Son brevet d’institutrice en poche, elle commence par créer plusieurs écoles libres, parce qu’elle refuse de prêter allégeance à Napoléon III. Arrivée à Paris en 1856, elle s’avère une pédagogue hors normes, « elle adore son métier et l’exerce avec des méthodes originales, elle fait jouer des pièces de théâtre à ses élèves, elle leur montre des animaux. Ses élèves l’adorent parce qu’à ­Montmartre, c’est la misère terrible, ces petites filles ont faim et elle leur donne à manger en même temps », explique Xavière ­Gauthier, philosophe, auteure et spécialiste de Louise Michel, dans l’émission Autant en emporte ­l’Histoire de France Inter.

L’écrivaine

Les lettres qu’elle écrit toute jeune fille à Victor Hugo disent qu’elle veut être poète, qu’il est son modèle. « Toute sa vie, elle a écrit des vers, des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, un opéra, des essais, le début d’une encyclopédie, tous les genres littéraires », explique encore Xavière Gauthier. Embarquée à bord du bateau Virginie pendant cinq mois – lors de sa déportation en 1873 –, elle échange des poésies avec le libelliste Henri Rochefort.

Une fois arrivée en Nouvelle-Calédonie, elle noue également une relation épistolaire avec Georges Clémenceau qui l’a en admiration. Mais quand celui-ci lui offre de la faire amnistier, elle refuse de se dissocier de ses compagnes et compagnons d’infortune : « Faut-il le rappeler encore ? Arrière les lâches qui implorent, jamais, je ne sortirai d’ici qu’avec tous. »

La révolutionnaire

Institutrice à Montmartre, lieu de misère où s’organise la contestation, elle devient vite républicaine et préside le Comité de vigilance des citoyennes du 18e arrondissement. Son engagement révolutionnaire éclate durant la Commune de Paris. Le 18 mars 1871, quand des soldats envoyés par Adolphe Thiers se disposent à aller récupérer les canons à Montmartre, au pied de la butte, elle alerte les femmes du quartier. Rattrapant les soldats sur la butte, celles-ci leur font face et fraternisent avec ceux qui sont censés leur tirer dessus. C’est le début de l’insurrection. Surnommée la « Vierge rouge » pour son inlassable activité, son énergie et son charisme, elle est propagandiste, animatrice d’un club politique, ambulancière

Elle participe à la plupart des combats contre les troupes de Versailles. Arrêtée le 24 mai 1871, elle est jugée en conseil de guerre et condamnée à la déportation perpétuelle en Nouvelle-­Calédonie. Elle fut l’une des rares voix à dénoncer le sort réservé aux Kanaks, en 1878 elle soutient ouvertement leur révolte durement réprimée. En 1880, l’amnistie générale des « crimes commis » sous la Commune l’autorise à regagner la métropole.

L’icône politique et féministe

« Vierge rouge », « louve avide de sang », « criminelle sanguinaire », « pétroleuse » ou « indomptable combattante du socialisme », « anticolonialiste », « féministe » « écologiste avant l’heure » : ses détracteurs l’ont caricaturée quand ses camarades, héritiers et héritières, ont loué la femme et ses combats. Une certitude, Louise Michel est l’une des figures qui incarnent la Commune de Paris dans la mémoire collective autant que dans les livres d’histoire. Femme lettrée, cultivée, libre et entièrement engagée en faveur de la révolution contre l’ordre établi par les puissants, elle est autant devenue une icône de la lutte en faveur de la justice sociale que de celle pour ­l’émancipation des femmes. En septembre 1904, elle fut initiée franc-maçonne à la loge La philosophie sociale. Au terme d’une série de conférences dans les Alpes, où elle contracte une pneumonie, Louise Michel meurt à Marseille le 9 janvier 1905.

Ses obsèques eurent lieu le 21 janvier et son cercueil, qui parcourut Paris de la gare de Lyon au cimetière de Levallois, fut suivi par une foule estimée à 120 000 personnes. Dans son film Louise Michel, la rebelle, qui se concentre sur sa déportation en ­Nouvelle-Calédonie, la cinéaste Solveig Anspach en fait un portrait complexe, mais absolu dans son engagement pour l’égalité de l’humanité. Elle conclut son récit par cette citation : « La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur ». Dominique Martinez

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Des paroles citoyennes à la Commune

Dans le cadre du festival Paroles Citoyennes, la comédienne Andréa Bescond lit, en tandem avec Lambert Wilson, Emportés par la Commune. Depuis la scène du Théâtre Libre, sous le regard d’Eric Métayer, elle donne corps aux mots de Laurent Seksik et au personnage de Nathalie, une communarde tombée amoureuse d’un militaire. Une performance retransmise sur Facebook Live, le lundi 26 avril.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien.

Vincent Bouquet : Une lecture enregistrée par des caméras sur le plateau du Théâtre Libre peut-elle encore, selon vous, être qualifiée de « spectacle vivant » ?

Andréa Bescond : Parce qu’elle se fait sans public, parce qu’elle est filmée, parce qu’on ne connaît pas le texte sur le bout des doigts, cette expérience est tout à fait différente du spectacle vivant. Ce que j’apprécie dans cet exercice, c’est la prise de risques. Il s’agit de quelque chose d’unique qui appartient à une période unique. De telles initiatives sont importantes car elles nous permettent de défendre des textes et d’être sur scène en dépit des interdictions.

Eric Métayer : Tandis qu’on le balance par la porte, c’est une façon pour le théâtre de revenir par la fenêtre, de prouver que des choses existent encore, qu’une petite plante survit et continue de pousser. Je crois qu’il est nécessaire de tout faire pour entretenir, malgré la fermeture des lieux culturels, l’histoire d’amour que nous avons avec le public et qui, je l’espère, est réciproque.

V.B. : Ce format particulier impose-t-il une façon différente de mettre en scène ?

E.M. : Pour ce spectacle, je parlerais moins de « mise en scène » que de « mise en lecture ». L’idée est avant tout de voir comment il est possible d’habiter le texte de Laurent Seksik, de donner une direction sans imposer de directives. Au-delà de la performance d’Andréa et de Lambert [Wilson, NDLR], une partie des « costumes » du spectacle proviendront, par ailleurs, du réalisateur et du créateur lumières.

A.B. : A mes yeux, Eric prend la place non pas du metteur en scène, mais du directeur d’acteurs, ce qui est extrêmement rassurant pour moi. D’autant que le texte épistolaire de Laurent Seksik est vraiment très bien écrit et que le personnage de Nathalie, que j’incarne, me tient à cœur. C’est une femme qui apprend, qui se rend compte qu’elle peut exister et accomplir un chemin citoyen.

V.B. : Y était-elle destinée ?

A.B. : Nathalie est domestique depuis son plus jeune âge. Elle est dotée d’un gros potentiel intellectuel, aiguisé par la lecture des livres présents dans la maison de bourgeois où elle travaille. Un soir, au théâtre, elle croise un militaire, qui tombe immédiatement amoureux d’elle. Après avoir passé la nuit dehors, dans les bras de cet homme, elle est congédiée. Ce renvoi la propulse dans un milieu plus populaire où elle va intégrer un collectif et participer à la Commune. S’ouvre alors un espace de changement profond de la société, tant en matière de féminisme que de progrès social.

E.M. : Et en face, il y a ce militaire, un officier de l’armée française qui est fait prisonnier à Sedan. Au départ, ce sont simplement deux Français qui se rencontrent, patriotes tous les deux à leur façon. Ce sont les événements de la Commune et l’attitude monolithique du militaire qui le font rester dans l’ancien monde. Lui ne voit pas du tout le changement, alors qu’elle est prise dans ce mouvement.

A.B. : Tous les deux sont très embarrassés par la situation car ils s’aiment avec beaucoup de sincérité. Sauf qu’au centre de leur relation, existe cette déchirure entre l’ancien et le nouveau monde provoquée par la Commune.

V.B. : Comment vous êtes-vous nourris pour aborder cette période historique ?

E.M. : Je me suis souvenu du film de Peter Watkins, La Commune (Paris, 1871), mais aussi, par la bande, du Juge et l’Assassin de Bertrand Tavernier, où, comme dans Emportés par la Commune, une partie du monde ne comprend pas ce qui est en train de se passer.

A.B. : Je n’ai besoin de rien puisque j’ai la révolution dans les veines ! (rires) D’un point de vue historique, j’ai appris « Le Chant du départ » et ai écouté des ambiances de ce moment-là. Je me nourris surtout beaucoup de la période actuelle, de cette confrontation entre le nouveau et l’ancien monde, portée notamment par ces jeunes femmes qui ont, et elles ont raison, une tolérance zéro par rapport à l’attitude de certains hommes. Je sens en ce moment un besoin de changement de prisme, de révolution, pas très éloigné, finalement, du temps de la Commune. Propos recueillis par Vincent Bouquet

En ligne sur Facebook Live dans le cadre du Festival Paroles Citoyennes, le lundi 26/04 à 19h.

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La Commune de Paris, 150 ans (3)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Ludivine Bantigny, la Commune au présent

Il est des événements historiques étonnants, tant ils déchaînent les passions. La Commune en fait partie. Avec La Commune au présent, les lettres de l’historienne Ludivine Bantigny adressées aux communeuses et aux communeux nous éclairent brillamment sur les faits quand on s’écharpe encore sur leurs cendres.

Comment rendre vivante et vivifiante la Commune, cent cinquante ans après son avènement ? L’historienne Ludivine Bantigny s’y emploie, avec La Commune au présent, en écrivant aux communeuses et aux communeux, célèbres et inconnus. En leur racontant des faits qu’ils n’ont sans doute pas vus sur le moment et ceux qui ont suivi, l’historienne nous plonge dans l’événement, ses coulisses et ses répercutions. Sa plume est tendre, délicate, quasi amoureuse envers ces héros du populo. À la lingère de 47 ans, Pélagie Daubain, elle explique qu’elle ne les nommera pas « communards » comme leurs adversaires et – sans vouloir la blesser – lui rapporte leurs « mots infâmes ». Ceux de Théophile Gautier, d’Alexandre Dumas fils, de Zola, de Flaubert ou de la Comtesse de Ségur… Elle apprend à Marie Soulange, passementière de 24 ans, que 1050 femmes ont été déférées comme elle au Conseil de guerre et que pour un certain Briot, auteur d’un long rapport, elles étaient des « créatures avilies et dégradées ». Elle lui raconte aussi le combat de ses « héritières », les salariées de Chantelle en 2016.

Au cœur des batailles

à l’instar de l’écrivaine Michèle Audin qui tient un génial blog sur la Commune, l’historienne nous transporte dans la bataille. Au fil de sa correspondance, on mesure l’humiliation de la défaite contre les Prussiens et la misère des Parisiens quand un marché aux rats se tenait à l’Hôtel de Ville. On suit les combats sur les barricades déployées par centaines mais aussi les batailles menées pour l’égalité et la fraternité au sein de la Commission du Travail et de l’échange, dans les clubs et les assemblées, de l’Union des femmes aux chambres syndicales, en passant par les coopératives et les sociétés de prévoyance, les caisses de secours et les associations ouvrières, les maisons de compagnons et même les francs-maçons !

Si la Commune nous paraît si importante, c’est sans doute parce qu’elle porte tant d’avancées à venir : l’inspection du travail, la liberté de la presse, l’école laïque, l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes – encore un effort, on va finir par y arriver (NDRL) – la séparation de l’Église et de l’État… Les lettres s’enchaînent pour leur raconter encore la répression sanglante qui les a écrasés. à une inconnue massacrée sur le pavé, l’historienne confie : « Avant de vous rencontrer, votre mort représentait pour moi une sorte d’abstraction, une querelle historiographique. 7 000 ? 10 000 ? 20 000 ? ». Elle écrit à Eugène Jumeline, dont le visage a été arraché, comme à « l’inlassable » Charles Delescluze, tombé à plus de 60 ans au Château d’Eau, future Place de la République…

Remous d’hier et d’aujourd’hui

« Le rêve aurait été de vous voir tous les trois, Lissagaray, Arnould et toi. La Commune n’aurait pas été écrasée. On aurait pris rendez-vous dans un troquet près de l’Hôtel de Ville et on aurait sérieusement discuté. Avec Louise, aussi, bien sûr. Je crois l’entendre te confiant : « En révolution, l’époque qui copie est perdue. Il faut aller de l’avant ». Sans doute la lettre de Ludivine Bantigny au communeux Félix Pyat – qui proclamait : « Plus de castes, plus de classes ! » – aurait fait des remous au Conseil de Paris, début février 2021. à propos des commémorations, les rancœurs étaient tenaces comme les anachronismes. Pour le républicain Antoine Beauquier, fidèle de Christine Boutin et élu du 16e arrondissement, les communards étaient des « casseurs » de la pire espèce. Pas question de fêter « ce triste moment de guerre civile », pas plus que l’exécution le 26 mai 1871 de « dix prêtres et trente-neuf gendarmes ». Cent cinquante ans après la Semaine sanglante, la bataille entre Versaillais et Communeux se rejouerait-elle ? Pas sûr mais ça bouillonne quand-même.

Dans les manifs, les barricades changent parfois de camp mais les slogans taquinent toujours les clins d’œil : « Moins de Jean-Michel, plus de Louise Michel ! », « Élisez Reclus ! », « Ni Macron, ni personne. Vive la Commune ! ». On la porte en bandoulière pour défendre les retraites, l’assurance chômage, les services publics, on l’exhibe sur des gilets jaunes, on la passe sur les sonos… Pendant ce temps-là, certains défilent en tee-shirt orange ou en bleu-blanc-rouge pour défendre la sacro-sainte famille ou les frontières. Parfois –  signe que les boussoles déconnent pas mal – en faisant de l’œil à l’oncle Picsou, à l’image du troupeau d’identitaires défilant à Paris en casquettes siglées « Make America Great Again » le 20 février 2021. Est-ce que leurs foudres, si elles voyageaient dans le temps, se dirigeraient contre les membres de l’Association internationale des travailleurs qui sautaient les frontières allègrement ? Sans doute…

« Aujourd’hui, nous sommes face à ce fragile équilibre : nous souvenir sans fétichisme, vous évoquez sans vous imiter, nous rappeler sans vous plagier », écrit Ludivine Bantigny. Avec elle, il est des amoureux des communeux et des communeuses qui les saluent avec talent. Amélie Meffre

La Commune au présent, une correspondance par-delà le temps, de Ludivine Bantigny (La Découverte, 220 p., 20€)

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La Commune de Paris, 150 ans (2)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Sonne l’heure du social

En moins de deux mois, la Commune a tenté de mettre en place une véritable démocratie au service d’un programme social en rupture avec l’ordre établi. Une expérience inédite brisée dans le sang.

Une République vraie, sociale et démocratique. Telle est l’ambition proclamée par la Commune. Le 19 avril 1871, elle s’adresse officiellement au peuple français. Voulant « que l’opinion publique ne soit pas divisée, que la conscience nationale ne soit point troublée », la Commune entend que « Paris et le pays tout entier sachent quels sont la nature, la raison, le but de la révolution qui s’accomplit ». Elle déclare que « cette fois encore, Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la prospérité ». En jeu, « la reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société ».

Au-delà, affirment les insurgés, « la révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage ; la patrie, ses malheurs et ses désastres ». C’est donc une véritable rupture avec le monde ancien que prônent les Communeux, qui n’entendent pas pour autant l’imposer au pays mais souhaitent « l’autonomie absolue [qui] n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française ».

Un laboratoire de démocratie

En premier lieu, la démocratie : elle ne saurait se limiter à l’élection suivie de la délégation des responsabilités et pouvoirs des citoyens aux élus. Au contraire, ceux-ci doivent rendre compte et sont responsables et révocables, la souveraineté populaire ne s’effaçant pas entre deux élections. C’est aussi le cas au sein de la Garde nationale qui, organisée par arrondissement, se compose des citoyens de 17 à 35 ans avec des officiers élus et eux aussi révocables (ce qui posera le problème d’efficacité pour la défense militaire de la Commune). Dès le 20 mars, alors que le gouvernement a transféré à Versailles l’argent public et les timbres postaux (outre le départ de ses cadres), la Garde nationale prend le pouvoir en s’engageant à le restituer à l’issue des élections.

Dans ce cadre, les élus de la Commune, parmi lesquels 25 ouvriers, créent neuf commissions, qui seront considérées comme autant de ministères collectifs : commissions en charge de la Guerre, des Finances, de la Sûreté générale, de l’Enseignement, des Subsistances, de la Justice, du Travail et de l’Échange, des Relations extérieures, et des Services publics. Le 1er mai, est créé un Comité de salut public au nom de la défense de Paris. L’engagement citoyen pour la démocratie se manifeste aussi dans la multiplication des clubs, l’effervescence des débats dans les quartiers portant sur l’urgence du quotidien comme sur les projets politiques, ou par la diffusion, qui ne parvient guère à dépasser la frontière des fortifications, de journaux d’opinion.

Travail et émancipation

Devant gérer l’urgence, notamment face à la menace militaire permanente et pour la subsistance de la population, la Commune se veut aussi révolution sociale au service de l’émancipation des citoyens. Dans le cadre de l’autonomie municipale, elle proclame le droit des étrangers à la citoyenneté (c’est la « République universelle »). Ainsi Léo Frankel, Hongrois, citoyen de la Commune, a-t-il en charge la commission du Travail. Dombrowski et Wroblewski, tous deux officiers polonais, sont deux généraux de la Commune. Celle-ci proclame aussi la séparation de l’Église et de l’État et la suppression du budget des cultes, la gratuité et la laïcité de l’enseignement pour les filles et les garçons, les unes et les autres devant pouvoir bénéficier de formation professionnelle. Elle promeut le « luxe communal » avec le droit d’accès de toutes et tous à la culture, pour lequel militent les artistes pleinement engagés dans le mouvement. Elle reconnaît de même les droits hors mariages, notamment pour les pensions des enfants jusqu’alors qualifiés d’« illégitimes ».

Dans le domaine social, outre le ravitaillement et le secours aux indigents, elle prend aussi de nombreuses décisions, telles que le rétablissement des moratoires sur les loyers et la réquisition des logements vides, la laïcisation des hôpitaux, l’organisation des services publics et la réduction de l’échelle de salaires des fonctionnaires… Tandis que la jeune Association internationale des travailleurs (AIT) prône « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », la Commune met en place les premières mesures de droit du travail : elle supprime les amendes et retenues sur salaires, interdit le travail de nuit dans les boulangeries, crée des bureaux de placement, décide de la réquisition des ateliers abandonnés, confiés aux associations ouvrières qui gèrent locaux et outils de production. Ainsi se mettent en place des ateliers pour la fabrication d’armes où est adoptée la journée de dix heures notamment pour donner du travail à ceux qui en manquent et où les travailleurs élisent leur encadrement.

Du succès à la chute

En moins de deux mois, de sa proclamation le 28 mars à l’entrée des troupes versaillaises dans Paris le 21 mai, la Commune aura donc entamé, quelles qu’en aient été les limites, une œuvre sociale, culturelle et politique considérable et sans précédent. Militants ou historiens ont beaucoup interrogé les raisons de la chute de la Commune. L’une des premières raisons tient probablement du rapport de force militaire totalement en sa défaveur, en nombre et en formation, tandis que Paris, à l’exception du soutien de plusieurs Communes en régions, était en outre isolé dans un pays encore rural où les notables présentaient la Commune comme un mouvement criminel de bandits et d’étrangers dangereux. Ses hésitations face à certaines initiatives lui ont probablement aussi coûté cher, telle la non-réquisition de l’argent de la Banque de France.

Dernier mouvement révolutionnaire du XIXème siècle écrasé dans le sang, la Commune restera, en tout cas pour le mouvement ouvrier, comme la tentative d’une alternative sociale et démocratique à l’ordre établi de la République conservatrice et libérale. Elle a « balbutié un système », dira l’historien Jacques Rougerie. Un balbutiement fondateur. Isabelle Avran

Les communeuses se mobilisent pour l’égalité

En 1868 déjà, la journaliste André Léo (de son vrai nom Léodile Béra), pour qui la République ne se fera pas sans les femmes, avait rendu public un manifeste pour l’égalité –sans qu’y soit mentionné le droit de vote. Cette revendication égalitaire sera l’un des fils rouges de la mobilisation massive des femmes dans et pour la Commune. Ouvrières, relieuses, institutrices, modistes… elles se nomment, parmi tant d’autres, Louise Michel, Nathalie Le Mel (militante de l’AIT qui a fait partie du comité de grève des ouvriers relieurs où elle défendait notamment l’égalité salariale entre femmes et hommes), Victoire Tinayre, Eugénie Niboyet, ou encore Elisabeth Dmitrieva (dite Dimitrieff).

La très jeune Russe, à peine vingt ans, est fondatrice de l’Union des femmes, qui devient très vite la plus grande organisation de la Commune chargée, notamment, de la mise en place d’ateliers coopératifs. Défendant les canons, présentes sur les barricades, auprès des ambulances, dans les comités de quartiers, organisant des ateliers, participant à différentes commissions (Travail, Enseignement…), revendiquant l’égalité salariale (obtenue pour les institutrices et instituteurs) ou l’accès des filles à la formation professionnelle, les femmes seront – contre toute réalité – qualifiées de « pétroleuses » par les Versaillais lorsque, face au feu de la troupe, des communeux mettent le feu à des bâtiments publics parisiens. Nombre d’entre elles seront tuées, d’autres emprisonnées et déportées. Qui continueront le combat ou le reprendront au lendemain de l’amnistie générale en 1880. I.A.

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Bertrand Tavernier, un cinéaste cinéphile

Fou de littérature et de jazz, Bertrand Tavernier est décédé le 25 mars. Réalisateur énergique et boulimique, d’une curiosité insatiable, amoureux de la vie, passionné d’histoire, attentif à ses semblables… Le cinéma français est en deuil.

C’est la vie, l’amour, la joie et nos parts d’ombre qui traversent la plupart des films de Bertrand Tavernier. Une insouciance contagieuse, celle d’Irène, Sabine Azéma, suffragette en robe à crinoline et bottines à lacets qui s’invite au déjeuner dominical familial et sème gentiment la pagaille. Il y a là du Renoir (père et peintre), du Roger Martin du Gard, tout un pan de la peinture et de la littérature françaises qui flotte dans ce film, Un dimanche à la campagne, à la fois suranné où le temps s’écoule lentement, avec gourmandise au son de l’accordéon de Marc Perrone. Et puis tout le reste, la justice, l’histoire, l’école, la politique, l’amour, l’amitié. Tavernier filmait comme il était, généreux, enthousiaste, et tant pis si, parfois, il se plantait.

Rien n’échappait à son œil curieux

Bertrand Tavernier est né le 25 avril 1941 à Lyon. Fils de René Tavernier, écrivain résistant, et de Geneviève Dumont, ses parents eurent pour voisins Louis Aragon et Elsa Triolet, qui avaient trouvé refuge un temps lors de l’occupation au-dessus de l’appartement des Tavernier.

Après-guerre, la famille s’installera à Paris. Bertrand Tavernier découvre le cinéma à l’âge où l’on joue encore aux osselets. Il va l’aimer, passionnément, arpentant les salles sans se soucier des genres, fréquentant la Cinémathèque à peine adolescent. Il aimait tout, les films noirs, les westerns, les films d’avant-guerre et de ses contemporains, les comédies musicales. Rien n’échappait à son œil curieux. Tavernier s’exerce d’abord comme critique. Il parvient à placer, ici et là, quelques piges et collabore aux Cahiers du cinéma, à Positif, à Présence du cinéma, aux  Lettres françaises. Il s’intéresse de près au travail des scénaristes, des techniciens de plateau, aux costumes, à la direction d’acteurs, à la musique. Il fait un peu l’assistant (auprès de Melville), participe à deux films à sketchs, les Baisers et la Chance et l’amour, sortis en 1964.

Il faudra attendre dix ans pour que Tavernier réalise son premier long métrage, l’Horloger de Saint-Paul, avec Philippe Noiret. Ensemble, ils tourneront, entre autres, Que la fête commencela Vie et rien d’autreCoup de torchonle Juge et l’Assassinla Fille de d’Artagnan. Une complicité à l’épreuve du temps et des modes les unissait. Il retrouvera cette même complicité, ce goût pour des personnages au caractère bien trempé avec Philippe Torreton, qui jouera dans L.627Capitaine ConanÇa commence aujourd’hui. Tavernier aura dirigé les plus grands : Michel Piccoli, Romy Schneider, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Tommy Lee Jones (Dans la brume électrique), Isabelle Huppert, Sabine Azéma, Jacques Gamblin, Jean-Claude Brialy, Sophie Marceau…

Généreux, sensible aux injustices

Impossible de tous les citer tant la liste est longue des acteurs qui ont traversé ses films. Une liste qui raconte un grand pan du cinéma français. Un cinéma qui croisait la grande et la petite histoire, un cinéma qui aimait raconter, un cinéma à l’image de son auteur, généreux, sensible aux injustices, traquant la moindre parcelle d’humanité, redonnant du sens aux vies de ses personnages, un peu aux nôtres aussi.

Tavernier était un grand lecteur. Coup de torchon, son adaptation loufoque et débridée de 1 275 âmes, de Jim Thompson, parvient à transposer les personnages aussi bêtes que racistes du sud profond des États-Unis dans une sous-préfecture reculée en Afrique de l’Ouest du temps des colonies. On y retrouve la moiteur, les ventilateurs qui brassent désespérément l’air, des personnages lâches, veules. Derrière le rire, c’est toute la cruauté du colonialisme qui jaillit au détour d’une allée rouge poussière.

La lutte entre le bien et le mal

Changement de décor. Le Juge et l’Assassin, avec Noiret et Galabru. Un duel magistral qui met à l’épreuve le sens de la justice. Rarement Galabru aura été aussi bien dirigé dans ce personnage de chemineau rongé par la folie, assassin presque malgré lui, manipulé par un juge retors et pervers. Tavernier filme la lutte entre le bien et le mal dans des paysages rocailleux et sauvages tandis qu’au détour d’une ruelle d’un village, on entend Jean-Roger Caussimon chanter la Complainte de Bouvier, et distribuer les paroles de sa chanson au chaland qui passe. Changement d’époque, de costume. La Vie et rien d’autre. Sur les ruines de la Première Guerre mondiale, deux femmes (Sabine Azéma et Pascale Vignal) cherchent désespérément le cadavre de leur homme. Elles croisent le commandant Delaplane (Noiret), chargé de recenser les soldats disparus. Pas de scènes de bataille, pourtant la guerre, sa puissance destructrice, est là, en arrière-plan, au milieu de la terre éventrée et des allers-retours des civières chargées de cadavres qui passent sans cesse.

Plus tard, plus proche, une autre guerre, la Guerre sans nom. Un documentaire sorti en 1992, non pas sur la guerre d’Algérie, mais sur les appelés. Un film contre l’oubli, contre cette amnésie voulue par les autorités françaises jusqu’à il y a peu, un film qui donne la parole aux premiers témoins. Et c’est bouleversant de voir ces hommes évoquer cette sale guerre, sans filtre, où l’on mesure la puissance du cinéma quand il éclaire ainsi l’Histoire, loin des versions officielles.

La guinguette, le jazz et le blues

On pourrait parler de l’amour de Tavernier pour le cinéma américain, dont il avait une connaissance encyclopédique et amoureuse. Pour la musique qui n’était pas une illustration de l’image mais un personnage à part entière. Il aimait s’entourer de compositeurs, Sarde, Coulais. « J’ai toujours engagé les compositeurs avant que le scénario ne soit véritablement écrit. Je leur donnais toutes les versions. Je n’aurais jamais pu envisager contacter un compositeur en lui montrant le film monté et terminé. J’avais besoin de les écouter, juger sur les rushs », confiait-il à nos confrères de France Musique. Parfois, la musique influençait son scénario et Tavernier avait même des idées d’orchestrations : « Pour L.627, j’ai dit à Philippe Sarde que je voulais un mélange d’instruments baroques et de musiciens de jazz, de rock. Donc on avait une viole de gambe, un luth et une batterie rock. Pour Coup de Torchon, c’était Carla Bley qui dialoguerait avec Maurice Jaubert et Duke Ellington ».

Bertrand Tavernier aimait les grands orchestres, la chanson de guinguette, la musique classique, le jazz, le blues. Ainsi dans Autour de minuit (césar du meilleur son, césar de la meilleure musique et oscar de la meilleure musique), Tavernier part sur les traces de la vie du saxophoniste Lester Young et du pianiste Bud Powell. On le suit dans ces bouges enfumés, interlopes, dans un Paris qui swingue encore. Un hommage à tous ces musiciens de jazz qui lui ont « donné le goût du cinéma, le goût de la liberté », disait-il.

Tavernier cinéaste, Tavernier citoyen

Son dernier film de fiction sort en 2013. Quai d’Orsay, d’après la BD éponyme de Christophe Blain et Abel Lanzac. Comment ne pas rire à en pleurer devant la tornade provoquée à chacun de ses passages par un Thierry Lhermitte survolté dans la peau de Villepin ? Comment ne pas partager le fou rire qui s’empare de ses « assistants » lors des tractations sur les anchois ? Comment ne pas saluer la performance de Niels Arestrup (césar du meilleur second rôle), directeur de cabinet au calme impénétrable alors que la planète manque de sauter toutes les cinq minutes ? C’est un film drôle, facétieux, qui dévoile les arcanes du pouvoir. C’était il y a presque dix ans et ça nous renvoie à une époque d’avant le Bataclan, d’avant la pandémie. Une époque où, malgré la dureté du monde, on savait rire et filmer aussi la légèreté de la vie.

Tavernier cinéaste, c’était aussi Tavernier citoyen. Il était de tous les combats auprès de Jack Ralite pour l’exception culturelle. Contre l’extrême droite, il n’avait pas hésité à prendre le train pour Toulon, dont le maire FN venait de licencier l’équipe du théâtre. De tous les combats pour les sans-papiers, contre la double peine. Marie-José Sirach

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La Commune de Paris, 150 ans (1)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

 

L’Atelier en fait une somme !

Sous la direction de l’historien Michel Cordillot, les éditions de L’Atelier publient une somme sur ce  haut fait révolutionnaire. Un pavé de près de 1500 pages, fourmillant de détails sur les événements et ses acteurs.

Succès inattendu ! Après une semaine dans les rayons, le livre La Commune de Paris 1871 était déjà voué à être réimprimé : disponible à nouveau chez les libraires, début avril… La preuve, cent cinquante ans après cet épisode révolutionnaire qui coupa le pays en deux camps, qu’il captive toujours les Français. « C’est un moment d’histoire passionnant, doté d’une très forte charge symbolique », rappelle l’historien Michel Cordillot, coordinateur de l’ouvrage. « Les classes dirigeantes n’ont jamais eu aussi peur que lors de la Commune, il en est ressorti une légende rouge et une légende noire ».

Le camp versaillais, qui écrase l’insurrection au cours de la Semaine sanglante, dépeindra les communards comme des criminels et des barbares, légitimant l’ampleur de la répression. Pour échapper à cette guerre des mémoires, la trentaine de chercheurs qui s’est attelée à ce livre a mis en perspective les événements avec l’itinéraire de ses acteurs, en s’appuyant sur les ressources du Maitron et ses biographies ouvrières. Héritier de 1848, auquel nombre de communards ont  participé, le soulèvement parisien du 18 mars 1871 est porteur d’un formidable espoir.

Un futur social et sociétal

Pour la première fois, l’exercice du pouvoir par les représentants des classes populaires ne relève plus du domaine de l’impensable. « La commune démontre que les classes dominées peuvent avoir un rôle à jouer. Des réformes sociales et politiques sont portées en cinquante-quatre jours, qui vont dans le  sens d’un futur social et sociétal », note Michel Cordillot. Un moratoire sur les dettes et les loyers est décrété, avec réquisition des logements vacants. Les associations ouvrières sont autorisées à reprendre la gestion des ateliers abandonnés. Les écoles sont laïcisées, l’égalité salariale entre instituteurs et institutrices décrétée. Cette dernière mesure, une formidable avancée pour l’époque, est obtenue grâce à l’opiniâtreté des communardes. Les femmes vont jouer, en effet, un rôle actif en faveur de l’égalité, notamment salariale, tout en réclamant la liberté d’agir aux côtés des hommes dans l’insurrection. « Elles appellent à la guerre, écrivent dans les journaux, demandent à être ambulancières, cantinières, inventent le mot « oratrice », réclament des crèches pour pouvoir travailler », énumère l’historienne Florence Braka. « Les femmes vont prendre le pouvoir que les hommes leur refusent ».

Tandis que Louise Michel se bat sur les barricades, l’ouvrière Nathalie Lemel réclame des armes pour écraser Versailles. La réaction, elle, inventera l’image de la « pétroleuse » incendiant Paris. « On les a dépeintes comme des furies, des folles. Elles avaient osé défier l’autorité masculine pour agir dans la sphère publique, attaquer la famille en faisant reconnaître les unions libres et en réclamant l’égalité ». Près de 1052 communardes seront arrêtées, et pour certaines lourdement condamnées. La France, elle, basculera définitivement, après 1871, en faveur de la République. Cyrielle Blaire

La Commune de Paris 1871, coordonné par Michel Cordillot (éditions de l’Atelier, 1440 p., 34€50).

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La Commune de Paris, 150 ans

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Retour sur un événement fondateur pour le mouvement social. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 28 mai et l’épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour commémorer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris.

« Place au peuple, place à la Commune ! » Voici cent cinquante ans, le 18 mars 1871, après plusieurs mois d’un siège épuisant et voulant empêcher qu’après la défaite face aux Prussiens les troupes du gouvernement lui prennent ses canons, le peuple de Paris se soulève et inaugure une expérience inédite de République sociale et universelle. En à peine plus de deux mois, la Commune de Paris initie un pouvoir du peuple par et pour le peuple, se faisant laboratoire de démocratie, de révolution sociale et culturelle sans précédent avant qu’Adolphe Thiers la massacre durant une semaine sanglante, du 21 au 28 mai. Héritière d’un siècle d’histoire – les uns se revendiquant des sans-culottes, d’autres ou les mêmes d’un mouvement ouvrier en construction tandis que la révolution industrielle transformait le pays en profondeur –, la Commune de Paris réalise en peu de temps une œuvre sociale considérable, à laquelle les femmes et les étrangers faits citoyens prennent toute leur part.

Ce « moment de rupture inattendu dans le cours de la vie sociale », cet « événement tumultueux et dense » pour reprendre les mots de l’historien Roger Martelli, aura à la fois soulevé les espoirs du mouvement ouvrier naissant et suscité la peur du pouvoir républicain mais déjà libéral de Thiers et de ses affidés. La terreur de masse qu’il a déployée pour y mettre un terme en témoigne. Un siècle et demi plus tard, la Commune demeure une référence aux héritages aussi divers que les courants qui s’y sont manifestés. Elle reste de même méprisée ou détestée par les descendants de Thiers pour lesquels il « n’existe pas d’alternative » à l’ordre qu’ils veulent continuer d’imposer. « Son récit tient de l’épopée, sa mémoire touche au mythe, mais sa lecture ne relève pas du mystère. On sait désormais beaucoup de choses sur ces quelques semaines si intenses », rappelle Roger Martelli.

Proclamation de la Commune : la mobilisation populaire

La naissance de la Commune relève d’un concours de circonstances, d’un mouvement populaire spontané et inattendu. En juillet 1870, Louis Napoléon Bonaparte déclare la guerre à la coalition prussienne dirigée par Bismarck. Le 2 septembre, l’empereur capitule à Sedan. Le 17, la ville de Paris est assiégée par les troupes ennemies. La population parisienne se veut « patriotique » et entend défendre la capitale. Une souscription populaire permet l’achat de canons pour la Garde nationale. Le gouvernement signe l’armistice général le 18 février 1871. L’empire allemand annexera l’essentiel de l’Alsace et de la Lorraine et réclamera à la France cinq milliards de francs d’indemnités. Le 8 février, les élections législatives avaient donné à l’Assemblée une majorité monarchiste. Très vite, des mesures antidémocratiques et antisociales se multiplient, comme la fermeture autoritaire de plusieurs journaux, dont Le Cri du peuple de Jules Vallès, la suppression de la solde journalière due aux Gardes nationaux …

Le 10 mars 1871, l’Assemblée migre à Versailles. Le 17, Thiers ordonne à la troupe de retirer aux Parisiens leurs canons entreposés à Montmartre et Belleville. Le 18 mars à l’aube, les femmes – notamment les blanchisseuses commençant tôt leur journée de travail – découvrent la manœuvre et lancent l’alerte. Alors qu’après sommation le général Lecomte ordonne de faire feu, les soldats crosses en l’air fraternisent à Montmartre avec la foule. Dans la journée, Paris se couvre de barricades tandis que Thiers fait arrêter Auguste Blanqui. Lecomte et un autre général, Clément-Thomas, qui avait participé à la répression du soulèvement de 1848, sont tués par la foule contre l’avis du comité de vigilance de Montmartre. La Garde nationale assure le pouvoir jusqu’aux élections du 26 mars que les « communeux » (ce sont Thiers et les siens qui les surnommeront ensuite péjorativement « communards ») remportent aisément. Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée.

XIXe  siècle : le mouvement ouvrier s’organise

Au-delà de cette chronologie des événements, la Commune s’inscrit dans l’histoire politique, économique, sociale et culturelle du XIXème siècle. La France, encore profondément rurale, connaît la révolution industrielle. C’est l’essor du charbon et du fer, le développement de la métallurgie et du chemin de fer, celui des banques, aussi, et de la spéculation. Le monde ouvrier est confronté aux longues journées et aux dures conditions de travail avec des salaires ne permettant guère de sortir de la misère, notamment les femmes qui perçoivent en général deux fois moins que les hommes. Dès 1791, la loi Le Chapelier avait interdit les « coalitions » à l’origine des grèves. À partir de 1864, Napoléon III finit par devoir les autoriser dans un contexte où les grèves se multiplient, des typographes aux ouvriers tanneurs, des mégisseurs aux mineurs, des bronziers aux tailleurs… Le mouvement ouvrier commence à se structurer aux plans international et national.

L’Association internationale des travailleurs naît à Londres en 1864. En 1865, en lien avec l’AIT, Eugène Varlin et Nathalie Lemel – qui deviendront tous deux des figures de la Commune (il sera fusillé avant ses 32 ans, elle sera déportée) – fondent la Caisse fédérative de prévoyance. Puis, en 1869, la Fédération des chambres ouvrières de Paris, lesquelles comptent quelque 40000 adhérents (sur environ 600000 ouvriers). La section française de l’AIT, d’abord autorisée, et où sont recensés près de 100000 membres en 1870, sera rapidement dissoute par le pouvoir… Paris, pour sa part, est une ville profondément remaniée par les grands travaux du baron Haussmann. Comptant quelque deux millions d’habitants sur 37 millions dans le pays, elle concentre les classes les plus riches vers l’Ouest et vers l’Est le prolétariat, les ouvriers, petits commerçants et artisans. Ceux qui feront la Commune.

Semaine sanglante : la haine de classe meurtrière

Malgré la menace militaire toujours à ses portes, la Commune de Paris tente de faire vivre la démocratie et prend dans de nombreux domaines une série de mesures contre l’ordre ancien et favorables aux classes populaires. D’autres villes s’insurgent, instaurant parfois des communes éphémères : Marseille, Lyon, Toulouse, Narbonne, Saint-Étienne, Le Creusot, Limoges. La Commune de Paris adressera plusieurs déclarations au peuple français, aux départements, aux travailleurs des campagnes. Lesquelles sont encore pour beaucoup influencées par les notables et le clergé contre une Commune laïque et anticléricale. Contre ce qu’il considère comme une menace pour l’ordre bourgeois, Adolphe Thiers ordonne la répression. Né à Marseille en 1797, orléaniste, il se veut partisan d’une monarchie constitutionnelle avant de se rallier par intérêt à la République. En 1834, c’est lui déjà qui avait réprimé dans le sang la seconde révolte des canuts de Lyon.

En décidant d’écraser la Commune et de massacrer les communeux, il défend un ordre de classe contre la République sociale, en tentant à la fois de faire peur et d’éliminer durablement les penseurs et les organisateurs d’un mouvement ouvrier naissant. Les Versaillais mêlent déjà la propagande à leur geste, qualifiant les communeux de criminels fainéants et alcooliques, de lie de la société. S’alliant les troupes de Bismarck face à des combattants de la Garde nationale héroïques mais mal organisés et à des citoyens sans moyens sur les barricades, les versaillais entrés dans Paris le 21 mai fusillent femmes, hommes, enfants. Les exécutions sommaires se multiplient, comme celles décidées par les cours martiales. On dénombre plusieurs dizaines de milliers de morts, tandis que les militants fusilleront à leur tour quelques dizaines d’otages parmi lesquels l’archevêque Georges Darboy. « La mode est aux conseils de guerre, et les pavés sont tout sanglants», dit Jean-Baptiste Clément. La Semaine sanglante dure jusqu’à l’éradication des dernières barricades et aux fusillades du 28 mai au mur du Père-Lachaise, qui deviendra « le mur des fédérés ». Des dizaines de milliers d’arrestations, des jugements à la chaîne, la prison ou bien la déportation en Nouvelle-Calédonie : la répression se poursuivra durant plusieurs années, jusqu’à l’amnistie générale décrétée le 10 juillet 1880.

« À quand enfin la République de la justice et du travail ? », chante alors Jean-Baptiste Clément. Qui met en garde : « Les mauvais jours finiront.et gare à la revanche, quand tous les pauvres s’y mettront » ! Isabelle Avran

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Angela Davis, la traque

Au travers d’une plongée dans l’Amérique des années 1950 à 1970, Traquée raconte en bande dessinée l’incroyable épopée d’Angela Davis et son combat pour les droits civiques. Pas vraiment de l’histoire ancienne.

Birmingham, Alabama, quartier de Dynamite Hill, une nuit de 1949. Une petite fille noire étreint sa peluche. Crocs acérés, une meute de loup a surgi dans sa chambre. « Ce n’est qu’un cauchemar, les monstres n’existent pas », rassure son père. À travers les persiennes, on perçoit pourtant le vrombissement d’une voiture, bien réelle cette fois-ci. Son conducteur est coiffé de la capuche du Ku Klux Klan.

Pour narrer le combat d’Angela Davis, féministe, militante communiste et membre active des Black Panthers, l’auteur Fabien Grolleau s’est affranchi d’une stricte chronologie pour superposer divers tableaux de la vie de celle qui deviendra une icône mondiale des droits civiques. Dans Traquée, l’enfance y est décrite en uppercuts : à l’heure des jupes plissées et des rubans joliment glissés dans les cheveux, l’insouciance se fracasse contre la hargne d’une police devant laquelle il faut baisser les yeux, le spectacle de la maison des voisins incendiée par le Klan. Lynchages, exécutions, racisme systémique … La petite Angela Yvonne Davis grandira, le sentiment d’injustice chevillé au corps, dans un pays shooté aux slogans de carton-pâte glorifiant l’American Way of Life.

Les auteurs ont fait le choix de se focaliser sur un épisode particulier de la vie d’Angela Davis : la traque, l’arrestation, puis l’acquittement de celle qui fut l’une des dix personnalités les plus recherchées par la FBI dans les années 70, après qu’elle ait été accusée d’avoir fourni des armes lors une prise d’otages sanglante visant à libérer un membre des Black Panthers condamné à la prison à vie à l’âge de 17 ans pour un vol de 70 dollars. « J’ai souhaité décrire des années 70, loin de l’imagerie hippie Flower Power qu’on en a habituellement », explique le scénariste Fabien Grolleau. « Le sujet de ce projet est de montrer l’échec des dominants tout-puissants à écraser cette femme noire, féministe et communiste ».

Le dessinateur Nicolas Pitz use, quant à lui, d’un camaïeu de couleurs chaudes, tantôt sombres, tantôt rougeoyantes en écho aux exactions commises par le Klan. Des tons vifs et flamboyants qui rendent aussi hommage à la puissance de feu des mobilisations de soutien envers Angela Davis, devenue une égérie mondiale à Paris, Berlin, Cuba ou en Somalie. Dans ses vignettes parfois très chargées en personnages, se télescopent nombre d’acteurs de cette période clé de l’histoire, le président Richard Nixon, l’écrivain James Baldwin, le révérend Martin Luther King et même un certain Ronald Reagan, alors gouverneur de Californie, qui fera licencier Angela Davis de son poste d’enseignante à l’université de San Diego. Percutant, l’album se mue sur la fin en un passionnant jeu de miroirs questionnant une Amérique contemporaine plus que jamais en proie à ses vieux démons. Eva Emeyriat

Traquée, de Fabien Grolleau et Nicolas Pitz (Éditions Glénat, Coll. Karma, 152 p., 22€)

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Au temps des coupeurs de poils…

Coupeur de poils, garde champêtre, garde messier, cantinière… Autant de professions ou de fonctions qui ont évolué, se sont raréfiées ou ont disparu des registres de Montreuil (93), et de toute ville. Sont convoqués au titre des causes : le progrès technologique et technique, la baisse de l’activité agricole, l’urbanisation et l’évolution de la fiscalité. Revue de détails

Le premier, le coupeur de poils, a été victime de la mécanisation conjuguée à la disparition de l’industrie de la peausserie, dont les établissements Chapal à Montreuil (93). Les autres ont succombé à l’urbanisation ou à la mise en concession de certaines activités. Les ancêtres des policiers municipaux d’aujourd’hui étaient quatre gardes champêtres, nommés par le conseil municipal et assermentés, au salaire mirobolant de 1500 francs annuels (soit un peu plus de 500 € actuels par mois) en 1905, revalorisé à un peu plus de 1100€ par mois en 1930. Lesquels gardes champêtres étaient flanqués d’auxiliaires et, un cran au-dessous dans la hiérarchie des agents du maintien de l’ordre, d’une quarantaine de gardes messiers. Cette fonction, propre à la ruralité, consistait à surveiller les récoltes. En l’occurrence, à Montreuil, celle des pêches.

Nommée chaque année par le conseil municipal, et jusqu’au XIXème siècle armée de piques, cette brigade escortait les porteuses de paniers de fruits jusqu’aux halles de Paris. Disparus, le fossoyeur et son auxiliaire, du fait de la mise en concession de la prestation. Sont aussi tombés en désuétude le brigadier appariteur ou le porteur, de même que le tambour afficheur (un peu moins de 400€ par mois de salaire), remplacé au XXIème siècle par un panneau d’affichage électronique. Les roulements de sa caisse claire avaient à tout le moins le mérite d’attirer l’attention.

De la cantinière à l’agent de restauration scolaire

Le cantonnier, qui avait fait son apparition au XVIIIème siècle, est devenu à la fin du XXème un agent d’exploitation, et la cantinière est dorénavant agent de restauration scolaire. Cette révision sémantique reflète une hausse des exigences. Ces agents formaient à eux seuls un petit régiment de trente-quatre personnes avec sa hiérarchie qui s’étalait de l’agent voyer aux cantonniers des chemins vicinaux, au bas de l’échelle, en passant par les auxiliaires dont un paveur. Disparu également l’octroi, qui rapportait gros à la ville : 363699 francs (1,469 million actuel d’euros) pour la seule année 1904. Et cela, en ne dépensant guère plus de 31000 francs (130000 €) pour rémunérer le personnel. Avec son préposé en chef basé à la mairie, la quinzaine d’agents était répartie sur les onze bureaux placés aux entrées de Montreuil. Sauf à disposer d’un « passe-bout » si la marchandise ne faisait que transiter par la ville, à peu près tout ce qui y entrait était taxé. Une forme d’incitation à la production locale avant l’heure. Il fallait s’acquitter de 1,50 franc (6 €) pour un hectolitre de vin, 2,50 francs (10 €) pour un porc et 8 francs (33 €) pour un bovin. Mais l’essentiel des recettes se réalisait avec le pétrole, le charbon et les matériaux de construction.

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Campañà, la guerre civile espagnole

Retour sur la guerre civile espagnole : publié au Seuil et titré La Boîte rouge, l’ouvrage présente une sélection de 400 photos d’Antoni Campañà. Enfouies pendant près de 80 ans chez ce grand photographe catalan, décédé il y a 30 ans. Plongée passionnante, découverte d’un regard.

C’est un beau livre, La Boîte rouge, et une captivante chronique par temps de guerre civile espagnole. Découvertes dans deux boîtes rouges enfouies au fond de sa maison pendant près de 80 ans, les 5000 photos prises — puis volontairement mises de côté — par Antoni Campañà plongent le lecteur dans la Catalogne de 1936 à 1939. Décédé en 1989, Campañà était un photographe pictorialiste et photoreporter espagnol connu. Ses photos illustraient journaux, magazines sportifs, certaines étaient devenues des cartes postales. Mais pas celles de la guerre civile, qui l’avait traumatisé.

Photographier pour filtrer la réalité

Lui n’est pas allé au-devant du conflit comme d’autres photojournalistes, dont Robert Capa, en vue de le médiatiser. Il en fut le témoin malgré lui. Ses photos déroulent une fresque du quotidien et montrent aussi bien des scènes de la vie courante, comme celles de barcelonaises récupérant leur pain avec la nouvelle carte de rationnement ou d’un enfant suspendu à une balançoire, que celle de moments historiques comme ce meeting qui réunit communistes, socialistes et anarchistes. Plaça Monumental de Barcelone, le 25 octobre 1936, sous la bannière « Le front ouvrier est le front de la victoire ». On passe de la joie et de l’espoir de la mobilisation à l’épouvante de milliers de réfugiés de Màlaga qui échouent à Barcelone après avoir fui les troupes rebelles en février 1937. Ces regards désemparés et meurtris auraient-ils poussé le photographe et le citoyen Campañà à reléguer ces clichés hors de sa vue sans jamais les détruire ?

Un regard complet

La synthèse de ces 400 photos, orchestrée par le journaliste Plàcid Garcia-Planes, l’historien Arnau Gonzàlez i Vilalta et le photographe David Ramos, offre avant tout la vision d’un témoin catalan, républicain et catholique pratiquant. Campañà ne s’interdit rien : il photographie aussi bien deux femmes au milieu des décombres de leur maison après les bombardements franquistes de mars 1937 à Poble-sec, que les momies exposées des moines de l’église de Saint-François de Sales, brûlés par les républicains. Ses photos pausées des miliciens antifranquistes devinrent en outre des cartes postales que les anarchistes firent circuler dans toute l’Europe. Le récit qui remet ces clichés dans leur contexte constitue autant un regard nuancé sur cette guerre historique qu’une plongée dans la culture catalane. Valeur de mémoire documentaire, beauté esthétique, redécouverte d’un grand photographe… La Boîte rouge est tout ça à la fois. Dominique Martinez

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Ariane n’a pas perdu le fil

La comédienne fait œuvre pie, à l’écrit comme à l’écran et à la scène ! Ariane Ascaride publie Bonjour Pa’, une suite de lettres adressées à son père disparu. Une façon de revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire.

 

Il faut s’y faire, il y aura bien une littérature du confinement. Ariane Ascaride, par exemple, publie Bonjour Pa’(1), une suite de lettres adressées à son père – depuis longtemps disparu – écrites dans la première période de ce retrait forcé de toute vie sociale. Tout se passe comme si la comédienne fêtée grâce, entre autres, aux films de son mari Robert Guédiguian, soudain privée d’entrer en scène dans le Dernier Jour du jeûne (2) de Simon Abkarian, mettait à profit ce temps suspendu pour revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire, auprès de ce père, immigré italien, aimant et taiseux. Le flux des souvenirs se mêle au jour le jour à des réflexions sur l’état débilitant du monde, tel que recraché en continu par la télévision, ainsi qu’à des réflexions, tantôt amusées, tantôt mélancoliques, sur la vie de famille touchée par la contrainte par corps, imposée par la maladie qui rôde, invisible et omniprésente.

Le premier mérite de ces Lettres au fantôme de mon père, tel est le sous-titre, est dans le caractère généreux d’un exercice épistolaire extrêmement intime, qui renvoie sans cesse à l’expérience commune. Ariane Ascaride n’oublie jamais, dans ses évocations, la présence latente des autres, ceux d’abord dont la précarité sociale accroît le mal-être. L’isolement à domicile induit une attention neuve aux détails ; un rayon de soleil fortuit, une fleur scrutée de près, une photo surgie d’un tiroir, une musique de Debussy autrement écoutée… Il y a aussi la rue déserte, parcourue en allongeant son pas de femme masquée, avec soudain des bouffées de colère devant l’injustice criante qui gère une société en souffrance. L’ère de l’enfance vécue sous l’étendard des Trente Glorieuses n’en est que plus chérie, quand bien même il fallut se résoudre, un matin de grand vent, à libérer, avec les frères, les cendres du père à la Sainte-Baume.

On découvre, dans ces pages frémissantes de tendresse, la mémoration émue de Didier Bezace parti en mars, avec qui Ariane avait joué Il y aura la jeunesse d’aimer, florilège de textes d’Aragon et Elsa Triolet, à laquelle est rendu un bel hommage en passant. Avec Bonjour Pa’, Ariane Ascaride fait œuvre pie, de tout son tempérament chaleureux de femme ô combien vivante, profondément nature, à l’écrit, comme à l’écran et à la scène, où l’on brûle de la revoir au plus vite, quand enfin sera conjuré le sinistre. Jean-Pierre Léonardini

(1) Au Seuil, 125 p., 15€, en librairie depuis le 21/01/21. (2) Le Dernier Jour du jeûne devrait être repris, à l’automne, au Théâtre de Paris.

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