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De Roméo à Lescot, le peuple sur scène

Qui ne connaît « Roméo et Juliette », le chef d’œuvre de Shakespeare ? Une bande de jeunes, issus de quartiers populaires, le revisite avec talent tandis que le héros de David Lescot compte son blé, cherche « Mon fric » comme d’autres leur cassette… Un troisième larron, Jean-Pierre Siméon, fait son « Cabaret » poétique pour unifier cette quête commune : notre soif d’amour.

 

Quartier « Les montots – La grande patûre » de Nevers (58), dans les coulisses de la salle Stéphane Hessel l’effervescence est à son comble ! Une quarantaine de jeunes, troupe éphémère constituée de garçons et filles en provenance d’Auxerre et de Nevers, se prépare à entrer en scène. Larmes, stress, trac… L’enjeu est de taille, parents et copains-

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

copines garnissent les gradins, à l’affiche un classique du répertoire, le « Roméo et Juliette » de Shakespeare revisité par le metteur en scène Serge Sandor.

Comme si le rôle était trop lourd à porter, elles sont deux « Juliette » à endosser le costume de l’héroïne, Camille et Assia. L’une au collège des Loges, l’autre au lycée agricole… Depuis de longs mois déjà, de réunions en ateliers théâtre chaque mercredi ou week-end, elles répètent, apprennent, goûtent le texte et règlent leurs déplacements. L’angoisse de la première représentation publique ne leur fait point oublier l’enjeu du message qui doit passer la rampe : hors les querelles et conflits entre Montaigu et Capulet, l’amour doit triompher de la haine et de la violence ! Sandor se fait complice des uns et des autres, il réconforte et encourage sa troupe avant les trois coups, au fil du temps il connaît bien ces gars et filles issus des quartiers populaires. Il est vrai que l’homme est coutumier du genre, il y a deux ans il montait « La dispute » de Marivaux au Théâtre de la Tempête dans la même démarche… Des convictions, le metteur en scène n’en manque point pour mettre tout le monde à l’action. Qu’ils soient édiles, directeurs de maisons de quartier ou de centres sociaux, proviseurs : « La culture est un bien commun, tous les publics doivent pouvoir y goûter, en particulier les jeunes que l’on dit éloignés de l’institution ». Du

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

soutien des Tréteaux de France dirigés par Robin Renucci à celui de la P.J.J. locale (Protection Judiciaire de la Jeunesse), de la ville de Gurgy à celle de Coulanges-sur-Yonne, chacun a mis la main à la pâte. Pour les costumes, les décors, la réalisation des masques.

A entendre les réactions des uns et des autres, Nassim-Chemiti-Benjamin et Inès en Roméo (!), les protagonistes de Shakespeare semblent n’avoir plus de secrets à leurs yeux ! Les querelles de familles rejoignent les querelles de quartiers, la haine d’hier l’intolérance d’aujourd’hui. D’où l’enjeu d’apprendre à « connaître l’autre » soutient Assia, de « respecter nos différences » surenchérit Camille. Tous le reconnaissent, le vide sera grand quand l’aventure va s’arrêter. Il n’empêche, à des degrés divers, l’horizon s’est ouvert pour d’aucuns : apprendre à s’écouter, faire œuvre commune, construire un collectif, conduire un projet jusqu’à son terme. Des victoires au quotidien, aussi capitales dans la vie que d’ouvrir un livre et monter sur scène. Après trois représentations au théâtre de l’Aquarium à Paris, avant la tombée finale du rideau, un dernier défi : la grande scène de la Maison de la Culture de Nevers les 29 et 30 octobre, le 05 novembre à Monéteau (89) !

 

Comme bien des héros shakespeariens, celui de David Lescot dérive lui-aussi entre drame et comédie dans cette quête permanente à subvenir à ses besoins ! Lui, l’enfant du peuple élevé à l’originale école des colonies de vacances organisées par les juifs communistes de France (ça ne s’invente pas, un fait authentique dans la vie du dramaturge !), il frappe à la porte des adultes à l’aube du libéralisme sauvage où l’argent devient roi ! Le fric, du fric, « Mon fric » selon le titre explicite de la pièce très prochainement en tournée nationale avant de revenir dans le Pas-de-Calais, devient alors sa seule ligne d’horizon… « Le théâtre se mêle souvent de parler de la famille », commente Cécile Backès, la metteure en scène et directrice de la Comédie de Béthune, « il le fait rarement sous l’angle de l’argent et pourtant, de l’enfance au soir de la vie, la préoccupation de l’argent rythme le quotidien ».

Co Thomas Faverjon

Co Thomas Faverjon

Avec l’humour dont est coutumier Lescot et les trouvailles scéniques dont est friande Backès, nous voilà donc emporté dans une saga peu commune : celle de « Moi » le héros avec sa cassette sous forme d’un livret d’épargne peu garni, ses amours et ses emmerdes, ses coups de cœur et ses coups de blues…

Une balade sentimentalo-réaliste entre l’hier et l’aujourd’hui, les rêves de réussite sociale et les échecs au quotidien, les désillusions professionnelles et les aspirations à une vie meilleure : pas de leçon d’économie pompeuse au tableau noir, pourtant un regard lucide et quelque peu désenchanté sur la société d’aujourd’hui ! Pour « Moi » le petit prof, en situation précaire dans un établissement privé, il sera dit qu’il ne bénéficiera jamais du fameux ascenseur social, ses tourments bancaires sont à l’égal de ses désillusions affectives ! Au soir de sa vie, il résistera cependant à la tentation de partir en Inde aider encore plus pauvre que lui, il se contentera du petit pactole en sommeil depuis l’enfance sur son livret d’épargne : pour l’offrir illico, signe qu’envers et contre tout perdurent des valeurs autres que le fric… Le temps d’une vie, l’évocation sans didactisme de « gens de peu » qui ont pourtant beaucoup de rêves et de désirs à combler, d’amour surtout à donner et partager. Un spectacle rondement mené, entre humour et dérision, par une bande de jeunes comédiens au mieux de leur forme.

 

Entre piano et vocalises, un troisième larron tente de prendre de la hauteur. Pour nous l’affirmer, tout de go, « l’amour n’y a qu’ça d’vrai » ! Il nous l’avait bien caché, l’ami Siméon, Jean-Pierre de son prénom et poète à la qualité du verbe saluée unanimement, qu’il écrivait aussi des chansons… Dont se sont emparés Isabelle Serrand et Wolfgang Pissors, l’une à la composition musicale et au piano, l’autre à la voix.

Co Sylvie Delpech

Co Sylvie Delpech

Pour nous offrir leur « Cabaret Siméon » au théâtre Essaïon : qu’on s’y frotte ou qu’on s’y pique, les deux artistes nous déclinent ainsi avec tendresse, sur des airs finement léchés, les mots d’amour que le troubadour a composé au fil de l’eau ou sur un coin de table. « S’il n’y a pas toujours de la poésie dans les chansons, il y a toujours du chant dans les poèmes », commente avec humour et justesse le directeur artistique du Printemps des Poètes ! Et de citer, fin connaisseur de ses classiques, Carco, MacOrlan, Desnos, Prévert, Vian, Andrée Chedid, une liste dans laquelle ne déparerait pas le nom d’Aragon en mémoire de Ferrat et Ferré. Que nous raconte le poète Siméon, que nous chantent ses interprètes ? La vie au quotidien, ses grandes heures et ses petits riens, le temps de l’absence comme celui de la rupture, le manque de tendresse qui dehors tue plus que le froid, le baiser volé sur le trottoir ou le collé-serré dans le métro…

L’amour en un mot, ici enrubanné de mille mots et mélodies. En un savoureux cabaret comme au temps d’antan, l’abécédaire de la carte du Tendre. Yonnel Liégeois

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Bussang, Grignan et… La Huchette en sang !

En été, le théâtre n’en finit pas de frapper les trois coups ! De la forêt vosgienne à la cour de château, jusqu’en une minuscule mais prestigieuse salle parisienne… De Shakespeare à Cervantès, de Bussang à Grignan, jusqu’à Ionesco qui hante les murs de La Huchette.

 

 

400ème anniversaire de la mort du natif de Stratford oblige, Bussang ne pouvait pas ne pas inscrire à l’affiche de ses Estivales 2016 une œuvre de Shakespeare ! Avec « Le songe d’une nuit d’été » mis en scène par busangGuy-Pierre Couleau, le directeur du Centre dramatique national d’Alsace, le public est comblé.

Presque un choix obligé pour le Théâtre du Peuple ! D’abord parce que le cadre de la forêt vosgienne se prête à merveille à l’intrigue de la comédie shakespearienne : les esprits et sortilèges des bois planent en permanence au-dessus des trois couples héroïques en quête de leur authentique âme sœur… Certes, Athènes et ses dieux, lutins ou maléfiques, rôdent en coulisses mais il n’empêche, de la Grèce antique au village de Bussang, les mêmes esprits de la forêt hantent les lieux ! Ensuite, il faut s’en souvenir, Tibor Egervari, alors directeur artistique du Théâtre du Peuple dans les années 1970, affiche sa volonté d’en faire un théâtre shakespearien. Une proposition qu’il défendra durant les treize années de sa direction, en dépit de l’opposition des héritiers de Maurice Pottecher attachés au répertoire du « Padre » et fondateur du lieu. La mise en scène du directeur du CDN d’Alsace est haute en couleurs. Une belle scénographie, de superbes jeux de lumière et cette magie du spectacle vivant quand comédiens amateurs et professionnels, spécificité de Bussang, mêlent leurs voix et leurs talents. Un spectacle de belle facture, en tournée après la saison d’été.

 

En la cour du château de Grignan, Don Quichotte caracole sur sa Rocinante à pédales ! Comme à son habitude, la Compagnie des Dramatricules s’empare des grands textes du répertoire, tant théâtral que littéraire, pour mieux les détourner, s’en moquer ou les caricaturer… Entre chimères et folies, combats de titans et mesquines querelles, le metteur en scène Jérémie Le Louët ne faillit pas à la règle. Sur la scène transformée en plateau de cinéma, les héros de Cervantès ressemblent plus à des bouffons de pacotille qu’à ces héros tragiques des grandes épopées. Faut-il en rire ou en pleurer ? Le public populaire se régale de ces facéties, à quichotten’en pas douter, la troupe est excellente et quelques dialogues surgis de l’imaginaire de Le Louët percutants, parce que totalement déphasés et déplacés dans le contexte de Cervantès…

Il n’empêche, à trop parodier ou persifler, le risque est grand de tomber dans la facilité, d’y perdre son âme. Certes, la machinerie est bien rodée, les comédiens talentueux, mais à trop jouer de la prétendue modernité, le risque est grand de s’y brûler les ailes comme Don Quichotte contre ses moulins à vent !

 

En ce lieu chargé d’histoire que représente le théâtre de La Huchette, hormis les classiques à l’affiche depuis des décennies (« La cantatrice chauve » et « La leçon » de Ionesco), sur la scène minuscule se joue un spectacle véritablement réjouissant : « La poupée sanglante » ravit tant les yeux que les oreilles ! Une comédie musicale, adaptée de l’œuvre « saignante » de Gaston Leroux par Didier Bailly et Eric Chantelauze, pleine d’humour et de fantaisie, un petit bijou et un régal en cette saison estivale… Entre polar et fantastique, enquête criminelle et robotique décervelée, romance des années folles et monstre d’un autre âge,

les trois chanteurs et comédiens s’en donnent à cœur joie. Ils signent une véritable prouesse sur un plateau aussi exigu, incarnant une quinzaine de personnages avec un minimum d’accessoires.

Des dialogues percutants, de belles voix, une saga endiablée avec deux remarquables chanteurs (Alexandre Jérôme et Édouard Thiebaut) et une superbe cantatrice (Charlotte Ruby), pas chauve celle-là ! A n’en pas douter, Ionesco lui-même, le fantôme des lieux à défaut de hanter l’opéra, applaudit en son théâtre emblématique.  Yonnel Liégeois

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De Barker à Melquiot, le théâtre à tout vent !

Du capitalisme financier des Lehman Brothers à la chute des époux Ceausescu, des rapports passionnels entre la France et l’Algérie au délitement d’une bourgeoisie qui prend l’eau, le théâtre une nouvelle fois démontre sa capacité à s’emparer de l’actualité. Grâce à une pléiade d’auteurs contemporains à la plume vive et acérée (Howard Barker, Edward Bond, David Lescot, Stefano Massini, Fabrice Melquiot…), sans oublier quelques classiques (Feydeau, Shakespeare, Tchekhov) et divers festivals d’une originale facture.

 

 

Le capitalisme financier, Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Étienne et metteur en scène, s’en empare avec jubilation et dextérité ! Sans manichéisme, nous donnant juste à voir l’extraordinaire histoire des frères Lehman, de 1844 chute3à 2008… La saga de jeunes immigrés, en provenance d’Allemagne, qui vont alors s’installer dans le sud des États-Unis pour ouvrir une maigre boutique de tissus. Au pays des esclaves et des champs de coton, que faire d’autre ? « Une histoire savoureuse et fascinante », commente le metteur en scène, « l’histoire de trois hommes qui s’usent à la tâche et au travail, qui s’échinent comme des baudets pour faire fructifier leur petite entreprise »… Au fil du temps et de l’actualité, la guerre de sécession – la construction du chemin de fer – le crash de 1929, le petit commerce devient un véritable empire : s’écrivent alors les « Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers » signés de l’auteur italien Stefano Massini ! Un spectacle de longue durée, près de quatre heures, où le spectateur ne s’ennuie pas un seul instant, grâce aux talents conjugués de la troupe et de son mentor : montrer plus que démontrer, démonter sous le couvert de personnages bien réels la construction lente et patiente de ce qui devient au final le capitalisme financier. « J’apprécie beaucoup l’écriture de Stefano Massini », confesse Arnaud Meunier, « à l’image de Michel Vinaver, il propose un théâtre qui ne juge pas, il parvient à humaniser une histoire souvent virtuelle. Entre petite et grande histoire, celle d’une famille d’immigrés et celle du capitalisme international, il nous rend proche un domaine bien souvent présenté comme trop complexe et réservé aux économistes patentés ». De fait, pas de leçon de morale sur le plateau, juste la dissection au fil du temps, à chute2petit feu et à petits pas, du processus qui conduit à l’émergence et à l’explosion de l’économie boursière en 2008, à l’heure de la chute de la quatrième banque des Etats-Unis et de l’effondrement des bourses mondiales…

Une saga théâtrale qui éclaire admirablement le trajet de l’économie des hommes et des peuples, lorsqu’elle passe du réel au virtuel, lorsque la finance se nourrit et se reproduit jusqu’à saturation et indigestion de son propre produit, l’argent ! Avec son corollaire : le travail n’est plus là pour satisfaire les besoins de l’humanité, il est juste une matière ajustable pour le bonheur des marchés financiers. Et pas seulement les gestes du travail, « le travailleur lui-même dans ce contexte devient aussi une denrée virtuelle », souligne Arnaud Meunier, « qui compte juste pour ce qu’il rapporte, non pour ce qu’il produit ». Et de poursuivre : « Le spectacle ne dénonce pas le capitalisme, il le raconte et en ce sens il peut faire œuvre d’émancipation. Dans ce monde complexe qu’est devenu le nôtre, je crois que le théâtre a charge et capacité d’ébranler les consciences, il permet de réinterroger l’humain que nous sommes et de nous mettre face à nos responsabilités. De remettre, au final, de l’humain dans les rouages des rapports sociaux ». Au risque de nous répéter, un pari réussi et gagné : en dépit de la longueur des « Chapitres de la chute, saga des Lehman brothers », le spectateur est rivé à l’écoute de cette histoire familiale, puis entrepreneuriale et mondiale, contée sur un mode ludique pour mieux lui faire comprendre les dessous et les rouages d’un système financier et économique complexe. Du grand art sur les planches du Rond-Point avec, au cœur d’une troupe d’excellence, le grand Serge Maggiani dans tous les sens du terme !

 

Elle est « grande » aussi, la bande de Kheireddine Lardjam, dans cette belle et émouvante « Page en construction » surgie de l’imaginaire de Fabrice Melquiot ! A l’étonnante nudité du plateau autant qu’à la simplicité déroutante de la mise en scène, répond page2l’extraordinaire complexité des sentiments, émotions et propos échangés entre les divers protagonistes. En paroles, chants et musiques pour tenter de dévider l’histoire d’un metteur en scène aux origines algériennes mais jurassien, de Lons-le- Saulnier s’il vous plaît, qui commande à un auteur savoyard une pièce sur l’Algérie d’aujourd’hui. « Ou plutôt non, c’est l’histoire d’un auteur qui décide d’écrire sur Kheireddine, coincé ou perdu -selon- entre la France et l’Algérie. Non, voilà, c’est l’histoire d’Algéroman, super-héros maghrébin qui, cape au cou et justaucorps, se retrouve sommé de sauver son pays ! Mais lequel : la France ou l’Algérie ? »… Une aventure peu banale donc dans laquelle nous embarque, tel un grand gamin toujours hanté par les héros de son enfance, la compagnie El Ajouad : qui suis-je, d’où viens-je, où suis-je, où vais-je ? Autant de questions essentielles, existentielles, posées à même les planches du Théâtre de l’Aquarium, sans prise de tête ni logorrhée inaudible, juste chantées superbement et clamées sur le mode du conte, voire de la bande dessinée. Si l’enfant occidental peut aisément jouer au Page en construction concert 300DPI ´+¢V.Arbelet (8)héros, tels Tarzan ou Goldorak, à qui s’identifier pour le gamin d’Orient ? « Chez nous, le super-héros, c’est Mahomet. Ya pas de super-héros arabe, c’est Mahomet, je te dis, c’est lui, Batman »…

Fabrice Melquiot a composé un texte fort, jouant de l’humour et de l’ironie, sur la question des origines, l’ambivalence des cultures, la quête d’identité. En s’appuyant sur la vie-même du comédien-metteur en scène, Kheireddine Lardjam, balloté d’une rive à l’autre de la Méditerranée entre convictions et contradictions : fier de ses racines mais nourri de sa terre d’accueil, exilé du pays de son enfance mais toujours étranger sur le sol qui le voit grandir, à jamais ni de là-bas ni d’ici mais à jamais d’ici et de là-bas… Un conte moderne, sans rancœur ni plainte, juste la mise en abyme de cet enjeu vital à devoir toujours naviguer entre deux eaux, deux pays, en quête de figures emblématiques susceptibles d’apporter assurance et sérénité entre blessures et déchirures d’ici et de là-bas. Au final, qu’«Algéroman » le super-héros conquiert ou non la notoriété, peu importe, l’homme au double regard sait désormais qu’il lui faut marcher sur deux pieds à défaut de voler, aller et revenir d’une terre à l’autre en n’oubliant jamais l’une ni reniant jamais l’autre… Un spectacle servi par de merveilleux musiciens-chanteurs (Larbi Bestam et Romaric Bourgeois), illuminé par la voix chaude et suave de la jeune et belle Sacha, la Carmen orientale.

 

Qui cède la place, le temps d’une représentation, à une autre cantatrice dans un exercice qui, jusqu’alors lui était étranger… L’inénarrable, l’envoûtante, l’extraordinaire « Reine de Und2la nuit », Natalie Dessay, risque sa peau dans un genre nouveau, engoncée dans un érotique rouge fourreau ! Sous la houlette de Jacques Vincey, le directeur et metteur en scène du CDN de Tours, elle abandonne définitivement « La flûte enchantée » pour jouer « Und » (du 17 au 21/05 à Marseille au Théâtre des Bernardines, les 24 et 25/05 à la Comédie de Valence et du 1er au 4/06 au Centre dramatique d’Orléans), la pièce énigmatique d’Howard Barker, le sulfureux auteur anglais. Un soliloque absurde, complètement déjanté, à l’humour décalé mais d’une puissance d’attraction inégalée, voire hypnotique tant la prestation atteint les sommets de l’interprétation…

Solitaire, impavide sous des blocs de glace suspendus au-dessus de sa tête mais fondant au fil du temps et s’écrasant avec fracas sur scène, l’ex-cantatrice attend. Un homme, un ami, un Und1amant ? L’auditeur s’en moque, emporté par le flot de paroles de celle qui se déclare une aristocratique, contrainte de crier pour se faire obéir de ses serviteurs, qui se dit juive, se fichant pas mal de la religion professée. Droite, immobile, accompagnée du musicien Alexandre Meyer, Natalie Dessay voyage de la voix, et nous avec, entre absurde et poétique, émotion et dérision. Aller voir, écouter, applaudir cette « jeune » comédienne dans cette robe et ce décor fantasques, c’est entendre une « petite musique » en tout point originale, toute à la fois concertante et déconcertante ! Comme le ressac de « La mer », ce texte d’un autre anglais iconoclaste, Edward Bond, que met en scène Alain Françon au Français… La peinture d’une bourgeoisie en décomposition, se délitant sous les ordres d’une mégère acariâtre, s’ensablant sous des contraintes sociales d’un autre temps.

 

Du tragique au rire, il n’y a qu’un pas qu’Anne-Laure Liégeois franchit allègrement ! Épousant les épisodes tragi-comiques, commandés à David Lescot, de la vie d’un couple passé à la trappe de l’histoire, les Ceaucescu Elena et Nicolae… Un couple maudit, « Les époux » de Bucarest, un duo infernal  dont s’empare la metteur en scène pour nous en raconter l’histoire, de leurs premiers coups bas pour accéder au titre de Conducator jusqu’aux ultimes pour le conserver. « L’histoire de deux brutes au pouvoir », dont elle dissèque les chapitres, entre petite et grande histoire, vulgarité et absurdité, humour et dérision, qui ont conduit à la faillite de grands idéaux nommés liberté et fraternité. Deux sadiques, deux bouffons issus de milieu modeste, deux tyrans en puissance qui revêtent tour à tour les habits folkloriques de epouxleur Valachie natale ou les costumes cintrés à la réception des grands de ce monde. « Génie des Carpates » ou « Danube de la pensée » autoproclamé, en vérité des Père et Mère Ubu des temps modernes dont Jarry n’aurait point à rougir, sinon du sang de leurs victimes… Anne-Laure Liégeois a pris le parti d’en rire pour narrer l’innommable, « il fallait que ça soit drôle pour que ça soit admissible ». Pari gagné avec Agnès Pontier et Olivier Dutilloy, étonnants de vérité dans la peau des dictateurs, truculents dans leurs dérisoires pantomimes. De leur couronnement communiste en 1965 jusqu’à la mise en scène médiatique de leur exécution en 1989, une tragicomédie noire sous des airs d’opérette.

Et l’on rit encore avec ce désopilant « Tailleur pour dames » de Georges Feydeau que met en scène Cédric Gourmelon. Le vaudeville est un art théâtral à part entière, dont il faut maîtriser les ficelles, entre quiproquos et portes qui claquent, pour en apprécier toute la saveur. En s’emparant de cette pièce, créée en 1886 et premier vrai succès de l’auteur, «  je me suis passionné pour le talent d’orchestration de Feydeau », confesse Gourmelon, « sa maîtrise du rythme, son sens de l’absurde ». L’intrigue ? Le docteur Moulineaux rejoint au petit matin le domicile conjugal, au grand dam de son épouse. Le mari, démasqué, prétend dame

avoir passé la nuit au chevet de Bassinet, l’un de ses patients mourant. Qui, justement, vient lui rendre une petite visite, frais et dispo… On l’aura compris, si les répliques fusent, et les salves de rire aussi, l’esprit vole bas dans cette peinture d’une bourgeoisie hautement sujette à soupçons ! A signaler la performance de Vincent Dissez, comédien à double facette, comique ici et tragique là-bas. A l’affiche aussi, « La cerisaie » de Tchekhov et « Un songe d’une nuit d’été » de Shakespeare, deux autres classiques du répertoire qui méritent assurément le déplacement.

 

Avant que ne retentissent les trois coups des festivals d’été, la troupe des « Tréteaux de France » inaugure déjà le sien ! Jusqu’aux premiers jours de juillet, la bande de Robin Renucci fait escale à L’épée de Bois. Avec un programme éclectique qui associe Molière à Ionesco, Balzac aux écritures contemporaines… Une pause bienvenue pour cet original centre dramatique national, ambulant et itinérant, tissant des liens créatifs et festifs sur tout le territoire national selon la mission qui lui est dévolue. « En créant les Tréteaux en 1959, Jean Danet a voulu porter le théâtre là où il n’était pas », rappelle le comédien et directeur. Tout en poursuivant cette mission première, il n’hésite pas à afficher ses ambitions. « Création, Transmission, Formation, Éducation populaire doivent se conjuguer, se

Co Michel Cavalca

Co Michel Cavalca

réinventer ensemble. Ce début de 21ème siècle nous impose d’inventer de nouvelles mises en relation du théâtre aux territoires et aux hommes et aux femmes qui les font vivre. Les Tréteaux de France participent à cette invention ». Et de conclure, « pour nous, « Faire », c’est faire avec. Faire « œuvre », c’est œuvrer avec. La création est partage. Nous sommes une « fabrique nomade » des arts et de la pensée ». De grands moments de théâtre en perspective, ponctués par moult débats et ateliers.

Une démarche originale, au même titre que ce « Festival des caves » qui, jusqu’au 30/06, se propose d’investir des lieux inattendus dans 80 communes de France ! « Face à la contrainte des caves, nous proposons une liberté totale d’invention, d’imagination », atteste Guillaume Dujardin, l’initiateur de cette aventure atypique il ya dix ans. Et ce n’est pas la troupe de La Girandole qui le démentira ! Jusqu’en juillet, elle transhume elle-aussi en son théâtre de verdure à Montreuil, en banlieue parisienne, pour tenter de trouver « Sous les pêchers, la plage ».

Oyez, oyez citoyens ! Si vous n’allez à la rencontre des comédiens et des musiciens, musiciens et comédiens viennent à votre rencontre. Qu’on se le dise. Yonnel Liégeois

 

A ne pas manquer :

– « Anna Karenine », d’après Tolstoï au Théâtre de la Tempête, jusqu’au 12/06. Une mise en scène de Gaëtan Vassart, avec la comédienne iranienne Golshifteh Farahani dans le rôle titre.

– « Le dernier jour de sa vie », de et mis en scène par Wajdi Mouawad à Chaillot, jusqu’au 03/06. Trilogie, d’après Sophocle : Ajax-cabaret/Inflammation du verbe vivre/Les larmes d’Œdipe.

– « Figaro divorce », d’Odon Von Horvath au Monfort Théâtre, jusqu’au 11/06. Une mise en scène de Christophe Rauck, avec le Théâtre du Nord de Lille.

A découvrir aussi :

– « Du rêve que fut ma vie », par la compagnie Les Anges au Plafond, du 22/05 au 07/06. La vie de Camille Claudel, au travers de sa correspondance, contée par la marionnettiste Camille Trouvé.

– « Chansons sans gêne » au Théâtre de la Tempête, jusqu’au 22/05. Dans une mise en scène de Simon Abkarian, avec Jean-Pierre Gesbert au piano, Nathalie Joly chante Yvette Guilbert.

– « Gelsomina » au Studio Hébertot, jusqu’au 03/07. Une pièce de Pierrette Dupoyet, d’après « La strada » de Fellini. Avec Nina Karacosta, sous la direction de Driss Touati.

 

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Terrasson et Portal, deux allumés du jazz

L’un joue du piano, l’autre de la clarinette. L’un ouvrira la 16ème édition du Festival de jazz de St Germain des Prés le 19 mai, l’autre la clôturera le 31 du même mois… Jacky Terrasson et Michel Portal ? Deux générations de musiciens virtuoses, deux allumés du jazz mais pas que… Double portrait.

 

 

 

Il court , il court le virtuose du temps présent comme le gamin d’hier : né à Berlin en 1965 d’un papa français et d’une maman américaine, élève au lycée parisien

Co Philippe Levy-Stab

Co Philippe Levy-Stab

Lamartine, citoyen de New York depuis près de trois décennies… Hier à Zurich, demain à Tokyo, plus tard à Shanghai, aujourd’hui à Paris au Festival de jazz de Saint Germain des Prés : la renommée artistique de Jacky Terrasson n’est plus à faire, elle s’étale à la une des scènes de jazz de tous les continents.

Il court, il court le virus du jazz chez les Terrasson ! Une maman décoratrice qui retape l’appartement de Miles Davis et qui, entre cuisine et salon à rénover, y croise Philly Joe Jones et Paul Chambers ! Étudiant à l’université de Columbia et pianiste classique  entre deux cours, le papa quant à lui fréquente les concerts de Thelonious Monk et d’autres pointures du jazz américain. Coincé entre le piano de l’un et la collection de disques de l’autre, comment voulez-vous que le gamin échappe à son destin ?

Il court, il court l’amour du piano entre les doigts du petit Jacky. D’abord formé à l’école du classique avec un penchant affirmé pour Ravel et Debussy, il lui faut bien un jour le reconnaître : le jazz l’attire, irrésistiblement ! A vingt ans, il quitte la France pour le Berklee College of Music. Et décide en 1990 de s’installer définitivement à New York City, pour devenir ensuite le pianiste du légendaire Art Taylor ! En 1993, il remporte le prestigieux prix « Thelonious Monk », la reconnaissance suprême. A cette date, il enchaîne tournées mondiales, albums jacky1et succès avec son premier trio (Leon Parker et Ugonna Okegwo). Et la houle du triomphe enfle autour de « Rendez-vous » enregistré avec Cassandra Wilson, déferle « A Paris » qui revisite les tubes de la chanson française comme des standards de jazz. Pour offrir enfin au public « Smile », Victoire du jazz en 2003, un vrai condensé musical de l’artiste.

Il court, il court le bonheur d’entendre jouer le grand Jacky, de goûter à son lyrisme, sa générosité, son humour aussi. En solo, en trio, avec toute cette bande d’allumés de la musique qu’il est ravi de retrouver le 19 mai sur la scène du grand amphithéâtre de l’université Panthéon-Assas : Lionel et Stéphane Belmondo, le quatuor Equinoxe… Pour partager avec eux et le public, dans une originale « Nuit autour de Ravel », ce jazz qu’il aime.

 

A l’image de l’ami Jacky, comme une marque de fabrique des artistes de jazz, Michel Portal est un musicien aussi atypique qu’attachant. Un virtuose de toutes les

Co Jean-Marc Lubrano

Co Jean-Marc Lubrano

musiques, jazz-classique-contemporaine, un rebelle de la clarinette aux multiples facettes… Comme Obélix aussi, il fait partie de ces gens qui sont tombés dedans tout petit !

« Très jeune, j’ai ressenti la musique », confesse notre homme. Ses maîtres à l’âge de dix ans ? Son père et les autres musiciens de l’Harmonie de Bayonne… Issu d’un milieu modeste, il s’initie alors aux musiques populaires, « la variété au bon sens du terme ». Ses instruments de prédilection ? « La trompette d’abord, nous n’avions pas les moyens de nous payer un piano à la maison ». Premier prix de clarinette du Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1959 et du Concours international de Genève en 1963, Grand prix de la musique en 1983, Michel Portal est considéré aujourd’hui, par les critiques comme par ses pairs, comme « l’empereur de la clarinette ». De formation classique, il n’hésite pas à s’aventurer sur tous les terrains musicaux. De Mozart à Kagel, de Duke Ellington à Pierre Boulez… « Je suis autant passionné à interpréter un concerto de Ravel qu’une pièce de musique contemporaine de Stockhausen. Dès ma jeunesse, j’ai apprécié les métissages musicaux, le dialogue entre les genres. J’écoute avec un égal bonheur Léo Ferré et le grand Duke ».

Solitaire au caractère trempé mais à la tendresse cachée, l’homme nourrit sa richesse d’interprétation à la rage que lui inspire la folie de notre monde. « Je suis toujours étonné par cette course folle contre le temps qui semble caractériser mes contemporains : pour aller où ? Sûrement pour ne pas voir la vérité, pour ne pas penser que le massacre est imminent si rien ne change. Un exemple ? Les relations Israël-Palestine : pourquoi accepter ce « bordel » depuis le temps que ça dure ? J’ai parfois l’impression que les gens construisent leur bonheur sur un langage de mort ». Musicien, Portal se préfère en marchand de rêves ou d’utopies. « Un homme au cœur à gauche certes mais surtout pas un politicien, plutôt un rebelle ! ». Pour le virtuose de la clarinette, la musique est avant tout un jeu de la vérité avec laquelle il est impossible de tricher. « Mozart, par exemple, est pour moi un compositeur que la portal1musique met en danger. Il vous contraint, comme toute forme de musique d’ailleurs, à vous élever spirituellement, à sortir de l’âge de bête de notre pauvre humanité ».

Pour preuve, l’interprétation du « Concerto pour clarinette K622 » que Michel Portal remet en permanence sur l’ouvrage pour tenter d’en percer les mystères. Yeux fermés, regard inspiré, l’interprète nous transporte alors en des territoires inconnus où l’indicible se fait proche, où les notes de son instrument ont le don magique de nous transformer en être beau et intelligent. L’instant d’une mesure, le temps d’une partition, on ose même y croire ! Son souhait majeur ? Rester amoureux de la musique, garder la fraîcheur de l’enfant, laisser son oreille ouverte aux délices de la mélodie… D’où son bonheur, invité d’honneur de cette seizième édition du festival pour ses 80 printemps, de jouer le 31 mai en l’église Saint Germain des Prés en compagnie de l’accordéoniste Vincent Peirani et d’Émile Parisien le saxophoniste : un trio original pour un voyage musical inattendu entre tradition et improvisation !

 

Outre Portal et Terrasson, durant presque deux semaines, le Festival de Saint Germain offre bien d’autres pépites : des tremplins « jeunes talents » au « Jazz et bavardages », du « Jazz au féminin » jusqu’au « Jazz en prison ». De beaux et grands moments, de musique et de convivialité, à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

A noter que Michel Portal est le rédacteur en chef invité du mensuel Jazz Magazine (Mai 2016, N° 683, en vente dans tous les kiosques).

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Belly et Milteau, Bibb et les autres…

En compagnie d’Eric Bibb, son complice et chanteur de blues, l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau rend un vibrant hommage à l’artiste noir américain Lead Belly. De la voix et de la guitare, l’ancien taulard des fermes pénitentiaires de Louisiane s’affirme dans les années 30 comme le symbole de la musique folk. Un album d’une rare qualité musicale, un message humaniste d’une brûlante actualité, une série de concerts à ne pas manquer.

 

 

« De son vrai nom Huddie William Lebetter, Lead Belly a connu la vie de tous les noirs américains de son époque, ses parents étaient employés dans une plantation de Louisiane, » raconte Jean-Jacques Milteau, « il était promis au dur labeur et aux lourdes contraintes inhérentes à sa condition au début du XXème siècle dans le Sud des États-Unis ». Entre esclavage et ségrégation, petits boulots et début d’une carrière de guitariste, violences raciales et diverses incarcérations en ferme pénitentiaire, Lead Belly ne sait pas encore, en ces années-là, qu’il restera à la postérité comme le chanteur folk afro-américain le plus célèbre de tous les temps !

Pénitencier d’Angola, 1933, en Louisiane. Belly purge une peine de vingt ans d’emprisonnement pour tentative de meurtre : difficile en ce temps-là pour un nègre de convaincre un jury de son innocence, « dangereux aussi en ce temps là de se faire respecter lorsque toute tentative de défense est synonyme d’actes de violence », ajoute Milteau… « Lead Belly aurait pu revendiquer notre devise républicaine, « Liberté-Dignité-Fraternité » ! Faute d’une illusoire égalité entre un homme pauvre, noir et peu instruit et son entourage, il luttera toute sa vie pour une reconnaissance de sa dignité en tant qu’être humain et surtout en tant qu’artiste ». belly1Sa chance, il la saisit en 1933 lorsqu’il rencontre le musicologue Alan Lomax qui écume les pénitenciers du Sud, en charge de collecter chants et musique pour la Bibliothèque du Congrès américain.
Libéré grâce à son mentor, Lead Belly rejoint New York et rencontre alors une certaine célébrité, à défaut de l’aisance financière. Il multiplie concerts et enregistrements, se lie avec Woody Guthrie et Pete Seeger, rencontre les grandes figures de l’aile gauche américaine. Producteur de musique et historien reconnu des musiques populaires noire-américaines, Sébastian Danchin n’hésite pas à l’affirmer. « Il aura converti à la vérité du blues des millions de fans, tandis que des successeurs aussi hétéroclites que Frank Sinatra, Nirvana, les Beach Boys, les Red Hot Chili Peppers, Tom Waits ou Bob Dylan s’emparaient de son répertoire ». Lead Belly fut le premier musicien de blues à se produire en Europe dès 1949, peu de temps avant sa mort. « Il était un véritable jukebox humain », témoigne pour sa part Eric Bibb dont son père eut la chance de Cover Recto HDl’entendre en concert en 1940, « il connaissait des centaines de chansons recueillies lors de ses pérégrinations, certaines adaptées par ses soins et d’autres de sa plume ». L’émouvant et emblématique « Goodnight, Irene », interprété par les Weavers, s’imposa à la première place des hit parades américains en 1950, un an après sa mort.

L’héritage de Belly ? Il suffit d’entendre « Grey Goose », le premier morceau merveilleusement interprété par le duo Bibb-Milteau, ou « Midnight Special » ainsi que « Bourgeois Blues », pour se convaincre de la pertinence du propos : la dénonciation de l’ostracisme social, du racisme et de l’injustice, de la ségrégation raciale… Et Jean-Jacques Milteau de le marteler, le réaffirmer avec insistance, « la dignité ressort comme la préoccupation constante de Lead Belly, son répertoire est celui d’un conteur soucieux de témoigner : les sentiments, la souffrance, la religion, la vie sociale, les faits divers… ». Selon l’harmoniciste , « il aimait commenter ses chansons à la manière d’un belly3éditorialiste ». Un géant de la musique populaire, un troubadour du blues qui adorait partager avec les enfants son bonheur de jouer et chanter.
De Bibb à Milteau, les deux artistes l’avouent à l’unisson, Belly « séduit avant tout par sa puissance et sa conviction ». Une voix qui ne peut laisser indifférent, un maître de la guitare à douze cordes ! Un plaisir renouvelé à l’écoute de ce CD qui fera date, un bonheur à partager en live quand l’harmonica de Milteau vibre de sons déchirants, quand la voix de Bibb pleure la complainte d’un temps point encore révolu où l’homme s’affiche loup pour l’homme… « Les deux hommes s’approprient les chansons de Lead Belly dans un mélange de force et d’humilité, comme si le vieil homme les écoutait depuis là-haut en tapant du pied », confie le chroniqueur Olivier Flandin.

De la première chanson à la dernière ligne, de cette harmonieuse pépite livrée avec un superbe livret historique à ce trop bref article, une conviction sans crainte martelée entre respect et sincérité : un album d’une rare qualité musicale, un message humaniste d’une brûlante actualité, une série de concerts à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

A écouter, et voir aussi :
– Jacques Schwarz-Bart et son sax « Jazz Racine Haïti », les 17/03 à Cenon (33) et 07/05 à Ris Orangis (91). Des rythmes gwoka de sa Guadeloupe natale au jazz vaudou haïtien.
– Céline Caussimon le 18/03 et Enzo Enzo en trio jazz le 19/03 au Forum Léo Ferré. Deux femmes, deux voix à (re)découvrir de toute urgence.
Manu Lods et son envie de « Garder le fou rire », le 26/03 au Forum Léo Ferré. Du « Pigeon du 11 janvier », en hommage à la bande de Charlie assassinée à « La non-demande de mariage pour tous ».
– Lou Casa, le 30/03 au Café de la Danse. Une réappropriation « libre, juste, poignante » de quelques titres de Barbara. Poétique et sensible.
Dominique Gueury, la chanteuse de bar et de rue qui bonifie « La vie secrète des Moches », les 01 et 07/04. Une belle et forte voix au service de Fréhel, Couté et consorts…
Christina Rosmini et son nouvel album « Lalita ». La chanson aux couleurs de la Méditerranée, du Front Populaire aux compositions originales.
– Le groupe aux racines périgourdines Rue de la Muette et ses nouvelles « Ombres chinoises ». Des « Mendiants » à « La chanson de Craonne », paroles et musiques en toute liberté.

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Laurence Equilbey, à la baguette !

À la tête de son propre ensemble depuis 2012, Insula Orchestra, la chef d’orchestre Laurence Equilbey explore le répertoire préromantique. Et tente de battre en mesure les préjugés du milieu !
« Directement à la dernière mesure. Chut !, on écoute le basson et les violoncelles. Attention aux bois quand vous entrez ! Piano, piano… Il y a un passage que je voudrais un peu plus cantabile. Attendez, j’ai un doute sur une croche : les flûtes, qu’est-ce que vous avez à la mesure 32 ? ». Depuis une heure, la chapelle de l’école Agnes-Mellon-Grand-Theatre-de-Provence-300x200Massillon résonne des notes des « Sept dernières paroles du Christ sur la croix », de Joseph Haydn (1732-1809). Au pupitre, Laurence Equilbey.

Un mot, un geste de la main, un regard, un mouvement d’épaule, la sonorité de l’orchestre se fait plus ample, change de couleur, joue de contrastes multiples. « J’associe le plaisir de la direction à celui du danseur, au sens d’être traversé par la musique. Beaucoup de gestes de la battue sont inspirés par les sons qu’on reçoit ». Fondatrice du chœur de chambre « Accentus », il y a vingt ans, Laurence Équilbey a commencé la direction d’orchestre à l’âge de 18 ans. « J’aime étudier une œuvre dans son ensemble, m’informer du contexte historique, politique, voir la manière dont les phrases s’articulent, comment les chapitres s’organisent, ce qui gouverne la forme. C’est important, car la projection de la forme est une des premières choses que doit ressentir le public ». Et d’ajouter, « j’ai assuré la création d’une centaine d’œuvres contemporaines, peut-être plus. C’est important que de nouveaux répertoires se créent. J’aime les langages qui innovent, les auteurs qui cherchent d’autres voies expressives ».

Formée à Vienne auprès de Nikolaus Harnoncourt, dont elle admire l’inventivité et l’imaginaire gestuel, Laurence Equilbey pense que le mythe du chef souverain, autoritaire et incontesté, appartient au passé. Les chefs actuels se montreraient plus humbles devant la partition, et la relation à l’orchestre serait « plus démocratique ». « On arrive avec une vision de l’œuvre. Mais les musiciens ont aussi de la musique en eux. Il faut savoir le recevoir, le rassembler pour les amener où tu as envie qu’ils aillent. Selon la manière dont ils jouent, je peux changer d’avis ». Le regard du milieu sur les femmes chefs d’orchestre évolue, lui, plus lentement. Un jeune chef russe en 2013 : « Une jolie fille sur le podium, ça distrait les musiciens ». « Ce milieu reste très conservateur, très fermé, il porte en lui sa propre dégénérescence », juge Laurence Equilbey.

Mairie-de-Puteaux-sacre-printemps-300x199Le lendemain, dernière répétition avant le concert. Cherchant du regard son assistante dans les travées de l’église. « Ça tourne ? », demande la chef, s’inquiétant de la qualité de l’acoustique. Revenant à la partition, « c’est bon pour Les Sept paroles, tout est calé ? ». 20 heures. Tout de noir vêtue, un large sourire aux lèvres, elle serre la main du premier violon, salue le public qui l’applaudit, s’empare d’un micro pour présenter le programme. « Dis, elle n’aurait pas changé de couleur de cheveux ?», demande une femme à son voisin. « Peut-être », répond l’autre, « chut !, ça commence… ». Jean-Philippe Joseph
Régulièrement invitée à l’étranger, Laurence Equilbey est une des rares femmes en France, avec Zahia Ziouani ou Claire Gibault, à être à la tête d’un orchestre. Selon la Société des auteurs et des compositeurs, seules 17 femmes ont dirigé un orchestre sur les 574 concerts programmés sur la saison 2013-2014. Pour sortir de l’invisibilité, la SACD propose un indice de progression de 15 % à l’horizon 2018-2019.

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Avec Jousse et Joulé, le travail à l’écran

En avant-première le 11/10/2015, le cinéma « Le Méliès » de Montreuil (93) projette « C’est quoi ce travail ? » de Luc Joulé et Sébastien Jousse. Après « Cheminots« , un second film où chacun est invité à dire son travail, les salariés d’une grande usine d’automobiles comme le compositeur Nicolas Frize en immersion au cœur des ateliers.

Chantiers de culture se félicite d’ouvrir ses colonnes aux deux réalisateurs. En attente des réactions, remarques ou critiques de chacun après projection. Yonnel Liégeois

 

 

 

« L’enfer des vivants n’est pas chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »
Italo Calvino, in « Les Villes Invisibles »

 

 

Film après film, notre recherche cinématographique semble nous ramener à cette obstination de plus en plus affirmée : filmer le travail vivant.

À travers cet acte de donner à regarder et écouter le travail en train de se faire – ici la production d’une usine d’emboutissage et la création musicale d’un compositeur – nous cest-quoi-ce-travail-imagecherchons à rendre sensible une lutte, qu’individus travaillant ou aspirant à l’être, nous partageons tous. Une lutte authentique, plus ou moins consciente, qui nous pousse à toujours vouloir mettre de nous-mêmes dans le travail. Aussi rébarbatif soit-il.

Une obstination très humaine, qui ne se résume pas à bien faire son travail ou à chercher à s’y sentir bien. Plutôt une inclination naturelle à faire les choses à notre façon, à trouver nos espaces de liberté, même dans les tâches les plus prescrites, d’investir la part de soi qui donne du sens. Au travail, au-delà d’y « gagner sa vie », nous voulons d’abord exister. Sans ce périmètre intime et « intouchable », le travail n’est plus alors qu’une coquille vide, un moyen de subsistance mortifère, un temps hors du temps, moment de vie hors de la vie.

Film après film, nous constatons une organisation du travail qui nie délibérément cette part vivante. Une fiction totalitaire qui, sous couvert de rationalité et d’impératifs de production, vide le travail de sa substance véritable. Aucune catégorie professionnelle n’y échappe.

En nous focalisant sur cette lutte, nous ne cherchons pas à éluder d’autres combats. Pendant les trois années de notre séjour, nous avons beaucoup discuté avec les salariés de l’usine. Malgré leurs efforts, les concessions, les résistances, leur inquiétude est grande sur la pérennité de l’activité.
Cette réalité sociale transparaît au fil des témoignages du film, mais elle n’en est pas le sujet. Pas plus que les difficultés pourtant réelles et quotidiennes de Nicolas Frize à faire vivre sa structure de création artistique. Le travail ne va pas de soi dans les usines. Pas plus que dans la musique contemporaine ou le cinéma documentaire de création.
Alors pourquoi s’obstiner à filmer le travail vivant alors que sa mise à mal semble partout à l’œuvre ?

cest-quoi-ce-travail-image_1Comme Italo Calvino qui cherche « au milieu de l’enfer ce qui n’est pas l’enfer », nous pensons qu’en filmant, en disant, en écrivant, en chantant le travail vivant, en le discutant publiquement, nous le rendons, peut être, plus difficile à tuer, nous offrant même l’opportunité de le réinventer.

C’est en tout cas l’occasion de se réapproprier collectivement cette part de nous-mêmes qu’est le travail vivant et d’y trouver, parfois de manière inattendue, une culture partagée. C’est pourquoi nous voulons donner à la sortie du film dans les salles de cinéma, la dimension d’un acte culturel, le point de départ d’une rencontre, d’une nouvelle parole plurielle et commune. Une parole vivante. Luc Joulé et Sébastien Jousse

Sortie nationale le 14/10/2015

 

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Marche ou rêve, ou chante…

Ils sont cinéaste, chanteur ou musicien… De Cyrielle Blaire au World Kora Trio, de Brel revisité aux Nuits de Champagne 2014 à Pierre Lebelâge, un même souffle les anime : par l’image, la musique ou la chanson, donner à voir autrement le monde.

 
Ils sont peut-être sans papiers, mais pas clandestins : ils travaillent, payent leurs impôts, cotisent à la Sécurité Sociale ! Dans de nombreuses villes de France, en particulier à Paris, ils sont des milliers à trimer du soir au matin. Pour un salaire de misère, la peur au ventre, engagés en toute connaissance de cause par des employeurs peu regardants sur l’authenticité des documents présentés à l’embauche… Ils sont asiatiques ou africains, ils squattent les arrière-cuisines des restaurants, les chantiers du bâtiment, les agences d’intérim. marche1Jusqu’au jour où ils relèvent la tête, affichent leur dignité, décident la grève à leurs risques et périls d’une expulsion, réclament de vivre ici parce qu’ils bossent ici !
C’est la grande force du film de Cyrielle Blaire, « Marche ou rêve », diffusé le 15/04 sur la chaîne Télé Bocal : raconter avec force émotion la naissance d’un mouvement, le passage de l’individuel au collectif ou de l’ombre à la lumière ! La jeune journaliste et cinéaste a planté micros et caméra dans l’espace confiné de l’association « Droits devant », là où chacun peut trouver chaleur, écoute. Là où chacun, surtout, peut trouver une voix rassurante face à la complexité de son dossier administratif en vue d’une régularisation… Et de paroles échangées au café partagé, de piquets de grève en puissant mouvement revendicatif, le film tisse le long chemin vers la liberté et la dignité, des premières manifestations en 2008 jusqu’en juin 2010 où l’éphémère « ministère de l’immigration » se résout enfin à adoucir la circulaire Besson et à garantir un titre de séjour provisoire à tout travailleur déposant son dossier en préfecture ! Des images fortes, sensibles et émouvantes, des paroles pleines d’espoir et de détermination qui ne sont pas sans rappeler celles de l’écrivain italien Erri De Luca, scandalisé par les drames sur les plages de la péninsule et se refusant à mettre un « condom » à l’Europe !

Cette richesse que l’on veut partager entre Nord et Sud, elle se fait justement entendre dans les sons mêlés de la kora malienne de Chérif Soumano et du violoncelle électrique américano-parisien d’Eric Longsworth… Avec David Mirandon aux percussions, le « World Kora Trio » nous offre un explosif exemple de couleurs et sons métissés. marche2De la musique tout à la fois populaire et savante, guillerette et nonchalante, où l’on se prend à croire vraiment que frétille « Un poisson dans le désert » tant les notes nous transportent en un ailleurs où chacun conquiert le droit de rêver au possible, ici dès maintenant : un monde partagé, le noir et le blanc à égalité ! Un régal musical, où le plaisir pointe avec la même intensité à l’écoute du répertoire du grand Jacques, Brel de son nom, revisité par les 850 choristes du Grand choral des Nuits de Champagne 2014 Un moment grandiose à réécouter dans une édition de superbe facture où se mêlent aussi les voix de Clarika, Yves Jamait et Pierre Lapointe ! « 850 personnes qui chantent, on sait qu’on aura une émotion, mais on se fait quand même choper », confesse Jamait sous sa casquette. Impossible de ne point partager semblable sentiment quand près de 900 voix reprennent en chœur « Ne me quitte pas », « La fanette » ou bien encore « Ces gens là » : touché en plein cœur !
Et pendant que l’un s’en revient de Vesoul, un autre nous entraîne dans sa tour de « Babel » où chacun, « Arabe-Congolais-Turc-Chinois-Italien-Espagnol », tente de tuer le temps entre voisins… De sa voix presque fluette, juste posée sur quelques cordes de Thierry Garcia et autres troubadours, marche4Pierre Lebelâge nos conte la vie au quotidien. Celle de la dame pipi, d’un « con comme la une » dans le Vaucluse, du « cas Sandra » gisant sur le carreau… « A une époque où une majorité d’auteurs se complait à se contempler le nombril, lui nous parle des gens, de leurs peines et de leurs joies, de leur beauté et de leurs travers », commente le parolier et fin connaisseur Claude Lemesle.
De la belle ouvrage, qui célèbre avec de bien jolis mots sa « Métisse ». Un laissez-passer pour tous les sangs mêlés, avec ou sans papiers ! Yonnel Liégeois

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L’une chante, l’autre aussi…

L’une et l’autre chantent ! Depuis une dizaine d’années, Véronique Besançon et Dominique Gueury, amoureuses de la chanson à texte, se produisent dans les cafés parisiens. Avec enthousiasme et talent… Un parcours original dans l’univers du spectacle vivant, un engagement social aussi mené parfois en commun.

 

 

 

Paris, novembre 2014, le concert s’achève, Dominique Gueury et Véronique Besançon saluent le public. À leurs côtés, bras dessus – bras dessous, les chanteuses et chanteurs au récital organisé par leurs amis du GIPAA et de la CNL064Depuis quatre ans, Dom et Véro participent à ce rendez-vous annuel. La raison ? Offrir des tours de chants aux locataires d’une cité HLM du 18ème arrondissement de Paris et aux adhérents d’une association dont le but est de fournir une information progressiste aux aveugles et malvoyants. À chaque année, un thème différent : hommage à Brassens ou à Ferrat, chanson contestataire ou humoristique ! Pour l’une comme pour l’autre, c’est un moment privilégié de leur vie d’artistes et citoyennes, de leur engagement humaniste. Une nécessité absolue de partager des valeurs de progrès, des moments de fraternité incontournables. Histoire de conjuguer esprit rebelle, amitié et amour de la chanson.

Le goût pour le chant, Véronique en est imprégnée depuis sa tendre enfance. « Dès l’âge de quatre ans, je voulais devenir chanteuse », confie-t-elle. « J’aimais la variété. Plus tard, à l’adolescence, j’ai découvert ce qu’on appelle la chanson à texte : Anne Sylvestre, Maxime Le Forestier, Georges Moustaki … ». Ranelagh 17Le désir d’en faire son métier est bien là, mais inavouable. « Pour mes parents, ce n’était pas un projet concevable. Je n’ai pas osé les affronter ! » Véronique suivra des études de médecine. Pour Dominique, ce sera le secrétariat. Mais elle abandonne cette branche. « Je me suis rendue compte que je n’étais pas faite pour ça ». Dès lors, elle multiplie les petits boulots. À 30 ans, elle s’inscrit à l’université pour étudier les langues, le Norvégien et le Finnois plus précisément. Pour le plaisir de connaître plus que par objectif économique… C’est au début des années 2000 que musique et chanson s’imposent dans son existence. Il suffira d’un repas d’anniversaire. Avec quelques amis, elle entonne plusieurs chansons. La prestation est suffisamment réussie pour lui donner l’idée de recommencer lors de la Fête de la musique. Une chorale, huit chanteuses et chanteurs – trois musiciens, est ainsi constituée !

Nous sommes en 2005, cela fait déjà deux ans que Véronique est allé à la rencontre du public. En juillet 2003, fortement encouragée par son professeur de chant, elle se jette dans le grand bain. « Jusque-là, j’interprétais des chansons dans le cadre des spectacles de l’école. Je suis inscrite à l’École du Spectacle Musical, l’ESM, depuis 2000 ». Elle se produit dans plusieurs cafés parisiens (La Passerelle, le Soleil de la Butte à Montmartre…), elle chante aussi à La Vieille Grille. Son répertoire se compose de reprises, d’Anne Sylvestre à Brassens en passant par Jeanne Moreau. Elle multiplie les contacts : rencontres de musiciens, stages, écoles de musique, notamment au centre Roy Hart qui enseigne aux stagiaires l’exploration de leur propre voix. Un apprentissage déterminant pour Véronique : elle y puise confiance en elle-même et découverte d’un potentiel vocal insoupçonné. Au fil de ses pérégrinations, elle fait la connaissance de Louis-Marie, comédien, musicien et chanteur. Qui la convainc de présenter ses propres chansons ! Une écriture vive et énergique où humour et gravité se marient pour parler d’amour, des petits plaisirs de la vie mais aussi de la bêtise des idées réactionnaires, des inégalités sociales. Des textes, une interprétation souvent truculente qui ne sont pas sans rappeler le style d’Agnès Bihl.
DSCF0603Comme Véronique, Dominique est auteure. Des textes qui relèvent plus de la chanson réaliste, plus ancrés dans la misère sociale, le chômage. Dès la création de la chorale, l’une de ses compositions est intégrée au tour de chant. Des chansons « engagées », présentées notamment à la Maison des Métallos de Paris ou à la CNT, le syndicat anarchiste… Au programme, la Carmagnole côtoie des chants de la Commune et des titres comme « Lili » de Pierre Perret. Le groupe se produit pendant trois ans, ensuite Dominique fonde la compagnie Dariachante. Contrairement à ses complices, elle aspire à se professionnaliser. Son souhait ? Se recentrer sur un duo… « J’étais à la recherche d’un travail véritablement interactif, j’aspirai à un dialogue avec un accordéoniste. Mais pas n’importe lequel : je ne voulais faire ni du bal musette ni de la chanson vieille France réactionnaire ! »

Au cours de cette première décennie des années 2000, Dominique et Véronique accumulent de l’expérience. Elles cherchent à se faire connaître. Chacune suit sa route. Dominique décide de se consacrer entièrement à la chanson, Véronique mène de front activité artistique et vie professionnelle. Des situations différentes mais des difficultés communes : décrocher un contrat, rencontrer des gens qui comptent, passer dans un festival, obtenir une audition… 15798006102_8776dce9d3_bÀ défaut, elles se produisent dans les bars avec le chapeau pour seule rémunération. Pratique peu efficace pour l’obtention du statut d’intermittente du spectacle après lequel court Dominique. Elle s’interroge sur les moyens à mettre en œuvre. « Je n’ai pas de démo. C’est pénalisant, car c’est devenu indispensable. Las, pour une maquette de qualité, il faut y mettre les moyens ». La concurrence est rude, les professionnels sans pitié. Véronique le confirme. « Vous n’avez pas de CD ? » lui répond un jour une animatrice de France Culture. « Si vous n’êtes pas en mesure d’en réaliser un, c’est que vous manquez de détermination ». Lorsque l’on se fait recevoir de cette façon, il y a de quoi désespérer… Alors, la chanson et son univers impitoyable ? En tout les cas, poursuivant cependant son chemin sans espoir de vivre un jour de son art, Véronique a renoncé à s’y frotter.

En 2010, elle croise Dominique au Centre de la Chanson. Les deux femmes sympathisent, assistent mutuellement à leurs concerts. Avec Michel, son désormais fidèle accordéoniste, Dominique présente « La vie des moches », un spectacle dans la pure tradition de la chanson réaliste. S’y côtoient compositions personnelles et reprises : Fréhel, Ferrat, Gaston Couté, etc… Couté qui est aussi au répertoire de Véronique, consacrant d’ailleurs un tour de chant à ce poète libertaire de la fin du 19ème siècle.
15796418935_559de5f594_bChacune à leur façon, Dominique Gueury et Véronique Besançon poursuivent leur chemin qui les mènera de nouveau en novembre 2015 à l’Auberge de Jeunesse de la rue Pajol, à Paris. Pour participer au concert du GIPAA, organisé cette année sur le thème du travail. De quoi leur permettre de porter sur scène, une fois encore, sensibilité sociale et divertissement. Philippe Gitton

– Véronique Besançon en concert le 14/03 à 21h30, au Connétable (55 Rue des Archives, 75003 Paris. Entrée libre, réservation recommandée : 06.85.42.45.62/06.76.71.59.24 – verobesancon@gmail.com
– Dominique Gueury en concert le 28/03 à 20h, au bar « Le Vin et un » (21 Rue du Transvaal, Paris XXème, M° Pyrénées et Jourdain).

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Quand chanter rime avec convivialité

Le 15 novembre, rue Pajol, la chanson sera à l’honneur sur les planches de l’Auberge de jeunesse du 18ème arrondissement de Paris. Sous l’égide du GIPAA* et de la CNL*, un groupe de chanteurs fait son récital sur le thème de « La ville en chanson ». Comme chaque année, un spectacle de qualité dans une ambiance conviviale.

 

 

Tout commence en 2008 dans une brasserie du quartier de la Chapelle, cette année-là où le GIPAA organise son premier spectacle dans la tradition des cafés 11254798946_08dc71c1d6_qthéâtres. Concert puis restauration sur place. Véronique Besançon présente son tour de chant, composé pour l’essentiel de ses propres créations. Une première qui enchante le public et les militants de l’association, à tel point qu’une évidence s’impose immédiatement : Il faut récidiver, monter un autre spectacle !

Tout s’enclenche alors rapidement. Une association de quartier, proche de la Porte de la Chapelle, prête sa salle pour accueillir le concert suivant. D’autres amoureux de la chanson française se proposent d’accompagner Véronique, les militants de la CNL popularisent l’initiative. Depuis lors, chaque année des spectacles sont présentés aux adhérents du GIPAA et aux habitants du quartier. Des concerts à thème où une douzaine de chanteuses, chanteurs et musiciens, interprètent leurs morceaux favoris. Ainsi se succèdent, au fil des représentations, les soirées consacrées à la Commune de Paris, à Brassens et Ferrat, à la chanson contestataire autant qu’à la chanson humoristique. Il suffit de faire défiler la liste des thèmes proposés pour comprendre qu’une certaine sensibilité sociale se dégage du groupe. « Dans le sigle GIPAA, c’est le « P » de progressiste qui m’importe le plus », affirme Dominique Gueury. Quant à Sabine Belloc, elle avoue y retrouver surtout « une utopie de jeunesse ».
Pour autant, les liens qui unissent le groupe ne reposent pas sur une action politique à proprement parler. Ils se sont rencontrés, soit par la participation à des activités culturelles du GIPAA, soit par relations amicales. Il s’agit avant tout de développer le sens du partage. Des non ou mal voyants sont accompagnés par des voyants pour faciliter l’accès à un certain nombre de loisirs. La dimension humaine prime donc 15503732059_178cf2f232_qpour tous. D’abord entre les artistes. Les répétitions sont toujours vécues comme un moment fraternel. D’ailleurs, la plupart se côtoie en dehors de la préparation des spectacles. Ensuite, entre la troupe et le public. Les représentations sont systématiquement suivies par un repas. Spectacle et dîner forment un tout indissociable. Tous s’accordent à dire que la convivialité est déterminante dans leur engagement. Christophe Menez y voit même un sujet de réconfort personnel. « La montée de l’individualisme, des idées d’exclusion, du racisme est effrayante. C’est rassurant de constater qu’il existe encore des lieux ou la fraternité est bien réelle. »

Alors donc, avec le GIPAA et la CNL, côté cour et côté jardin, public ou accros du micro, tous chantent pour mettre en mots et musique une certaine idée des relations humaines. Ce qui ne conduit pas à mettre au second plan la qualité des prestations des uns et des autres. Bien au contraire. Si les interprètes se produisent bénévolement, ils se comportent en professionnels. Aux côtés de ceux qui se produisent toujours en « amateur », d’aucuns ont une solide expérience. Sabine Belloc fut intermittente du spectacle pendant dix ans, elle a présenté des spectacles consacrés notamment à Bobby Lapointe. Philippe Hutet a fait partie d’une troupe de théâtre et chanté du Boris Vian en public. Christophe Menez a enregistré un disque 11254482635_3f0a8297d2_qreprenant des titres de Brel et Ferrat, entre autres. Dominique Gueury vit de son art, actuellement elle présente son tour de chant à Paris. Toutes et tous ont la volonté, et le talent, de présenter un spectacle de haute qualité.
En 2013, à la sortie de la représentation dédiée à la chanson humoristique, le public se réjouissait d’avoir assisté à un très beau spectacle avec vidéos projetées sur grand écran. Tout comme les pros d’ailleurs puisque, pour la première fois, le théâtre de la Reine Blanche accueillait la troupe. Cette année, c’est sur la toute nouvelle et très belle scène des Auberges de Jeunesse qu’elle pose micros, voix et instruments. L’établissement disposant d’un restaurant à quelques pas de la salle, le passage de la première à la deuxième partie des réjouissances devient à son tour une partie de plaisirs ! Ambiance festive garantie, pour le plus grand bonheur de tous. Philippe Gitton

*Le Groupement pour une information progressiste des aveugles et amblyopes, GIPAA.
*La Confédération nationale du logement, CNL. Il s’agit de l’amicale des locataires d’une cité de la rue Raymond Queneau, proche de la Porte de la Chapelle. C’est là que se situe la salle où furent donnés les premiers concerts.
Le spectacle a lieu à partir de 16h. Salle de spectacle de l’Auberge de Jeunesse de Paris, 20 Esplanade Nathalie Sarraute, 75018 Paris. Une participation de 5 € est demandée pour couvrir les frais de location.

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Guédé, chevalier du « Mozart noir »

Journaliste au Canard Enchaîné et passionné de musique classique, Alain Guédé voue ses temps libres à réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George, le « Mozart noir » et « Nègre des Lumières » injustement ignoré des musicologues patentés. Au point de conter sa vie en un livre et un opéra, sous le signe de la liberté et de la dignité.

Yonnel Liégeois – Auteur déjà d’une biographie remarquée sur Saint-George, vous avez récidivé avec l’écriture d’un opéra qui narre la vie de ce fils d’esclave, musicien et compositeur. Vous êtes atteint de « Georgemania » ?
Alain Guédé – Non, pas vraiment ! Je voue une passion immodérée pour Mozart. Un penchant dont j’ai souvent discuté avec Henri Krasucki, l’ancien secrétaire général de la CGT… Cependant, encore imprégné de culture marxiste, j’ai toujours pensé que Mozart fut aussi le produit de la culture de son époque, qu’il avait subi les influences d’autres musiciens et compositeurs. Ainsi, lors de son troisième séjour à Paris en 1784, il s’est fortement imprégné du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne. Lors de mes recherches à l’occasion du guédé4bicentenaire, j’ai découvert ainsi en 1991 le Chevalier de Saint George, en susurrant et sifflotant ses partitions ! Jusqu’à l’écoute du premier enregistrement de ses musiques réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. La révélation, pour moi : une musique absolument magnifique, extrêmement expressive avec un sens de la ligne mélodique qui confinait au génie !

Y.L. – Une révélation musicale pour vous, au point d’entreprendre l’écriture de sa biographie ?
A.G. – Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite que je suivais pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour moi un choc terrible. Une profonde souillure, le symbole d’un terrible échec pour le mouvement guédé1antiraciste… Dès le lendemain, je décidai d’écrire : pour réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George d’abord, pour montrer ensuite qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! Un musicien, escrimeur, danseur, un révolutionnaire et citoyen engagé, une grande figure de son temps qui eut une vie et un itinéraire extraordinaires : un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents !

Y.L. – La création de l’opéra, « Le nègre des Lumières » : une étape, une consécration, l’apothéose ?
A.G. – Depuis l’année 2000, l’association que nous avons créée œuvre formidablement au rayonnement de la musique de Saint-George, désormais jouée et appréciée dans le monde entier. Las, les mœurs musicales font qu’un compositeur est unanimement reconnu dans le monde lyrique grâce à ses opéras. Or, de toutes ses œuvres, il ne nous reste que quelques airs des opéras de Saint George. D’où cette idée, qui me fut soufflée par le directeur de l’Opéra de Liège, d’écrire un livret sur sa vie, joué et chanté sur ses propres musiques ! Il n’est pas évident aujourd’hui de créer un opéra, cet art très populaire grâce à Verdi est imagesdevenu un genre ségrégatif. Or, la multiplication des concerts des œuvres de Saint George, tant en milieu scolaire qu’en banlieue ou dans les prisons, révèle combien sa musique et sa vie touchent un large public. Avec la création de cet opéra, nous renouons avec une longue tradition d’une culture libératrice, celle qui croit et affirme qu’un public populaire a droit lui-aussi à la beauté, à l’émotion. D’autant que cet opéra est porteur d’un formidable message de tolérance et d’humanisme. De belles valeurs que nous sommes fiers de partager avec Saint George, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !

Y.L. – Saint George hier, Obama aujourd’hui : la juxtaposition de ces deux noms fait-elle sens à vos yeux ?
A.G. – Cette Amérique que l’on dit raciste a acquis les droits de mon livre guédé3pour le cinéma, alors que la France s’y est toujours refusée ! Les USA ont fait un travail sur eux-mêmes bien avant la France des Droits de l’homme. La seule différence entre Obama et Saint Georges ? Le premier risque de décevoir son électorat, le second ne déçoit jamais son public ! Bien au contraire, il peut contribuer à l’éclosion d’un Obama à la française. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Natif du Mans en 1949, après des débuts journalistiques au « Maine Libre » et des études à Sciences Po, Alain Guédé intègre la rédaction du Canard Enchaîné en 1981. En 1999, il publie Monsieur de Saint George, le nègre des lumières puis crée en 2000 l’association « Le concert de Monsieur de Saint George » (22 rue des Archives, 75004 Paris. Tél. : 01.42.78.36.40).

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Le Forum Léo Ferré, sous le signe de l’ouverture

Depuis septembre 2013, les amoureux de la chanson française poussent de nouveau les portes de la salle de spectacle de la Porte d’Ivry, le Forum Léo Ferré. Pour retrouver la formule qui a fait le succès des lieux : accueil convivial autour d’un repas, proximité entre public et artistes. Tout ne se résume pourtant pas à la reprise des anciennes recettes. Nouvelle équipe, nouvelles ambitions.

 

leo1Voici près de deux ans, Gilles Tcherniak apprend la fermeture du Forum Léo Ferré. Comme d’autres, il reçoit cette annonce comme une triste nouvelle, tant il a l’amour de la chanson française chevillé au corps. Fils des cofondateurs du Cheval d’Or, il a grandi dans les coulisses de ce cabaret (lire son ouvrage, « Derrière la scène, les chansons de la vie« , paru aux éditions L’Harmattan) qui fit les beaux jours d’une pléiade d’artistes dans les années 1950-60, tels Boby Lapointe, Raymond Devos, Ricet Barrier et bien d’autres.
L’homme d’action ne reste pas bien longtemps l’arme aux pieds, il est du genre à se mêler des choses qui le regarde ! « Ce n’est pas dans ma nature de me lamenter sur un échec », assure-t-il. Sans nul doute il tient cette conviction d’un parcours professionnel, politique et syndical, qui l’a conduit à défendre le loisir et la culture comme des biens indispensables à la vie des gens. Sans tarder donc, il active son réseau de connaissances, une quarantaine de personnes répondent à son appel. Des artistes et des gestionnaires. La décision est prise : monter immédiatement un projet pour redonner vie à ce lieu. Un an et demi de travail plus tard, les artistes se produisent de nouveau au Forum. L’idée forte du collectif ? Étendre la programmation à de nouveaux horizons.
leo5Et d’abord aux nouvelles générations… Désormais, au côté de celles et ceux qui ont fait les heures de gloire du lieu (Francesca Solleville, Jacques Bertin, Yvan Dautin, Gilbert Lafaille, Sarclo et compagnie…), le Forum se tourne vers les chanteuses et les chanteurs en devenir. Aussi bien les artistes peu connus mais bénéficiant d’une certaine expérience, que les débutants. Des soirées « Banc d’essai » sont organisées pour révéler les nouveaux talents, une fois par mois sept artistes se relaient sur scène. Avec un invité surprise en guise de maitre de cérémonie. « Dans tous les cas, nous restons fidèles à la même conception de la chanson. Celle que je qualifierai de non-crétinisante, expression que je préfère à celle de chanson à texte qui a pour effet rendre le genre trop sérieux et de plomber à priori la réalité des spectacles présentés, » souligne Gilles Tcherniak.

Le Forum souhaite également donner toute sa place aux interprètes, écornant ainsi le culte des « A.C.I. » (Auteur, Compositeur, interprète). « Les œuvres poursuivent leur vie au-delà de leur créateur grâce aux chanteuses et chanteurs qui, par leur talent, redonnent vie, réinventent parfois un répertoire » martèle l’expert en la matière. Des spectacles permettent ainsi de retrouver pour certains, de découvrir pour d’autres de grands auteurs : Barbara, Ferrat ou bien encore Felix Leclerc…
leo4La chanson française n’est pas le seul mode d’expression qui fait vibrer la bande du Forum. « Je ne comprends pas cette habitude de cloisonner les genres. Nous attachons une grande importance à la variété des styles », précise-t-il. Les murs de la salle prennent donc l’habitude de résonner aux sons des musiques dites du Monde comme le Fado, du jazz, de la pop rock et même de la musique classique. L’essentiel, de toute évidence, pour la nouvelle direction du lieu ? Faire découvrir le goût du partage des émotions musicales, défendre une idée simple : la musique, d’où qu’elle vienne, s’apprécie dans un lieu conçu pour l’écoute. Vers la scène rénovée du Forum, la nouvelle équipe souhaite donc attirer un nouveau public. Gilles Tcherniak en est intimement convaincu : il faut donner envie aux gens de venir dans les salles, le spectacle vivant se respire dans ces lieux de rencontre ! Alors, autant commencer de bonne heure en s’adressant aux plus jeunes, histoire de prendre de bonnes habitudes… D’où un projet ambitieux qui mûrit dans l’esprit de Gilles : proposer aux établissements scolaires de la ville d’Ivry d’initier les jeunes au spectacle vivant en les invitant à découvrir des artistes sur scène. Pour de vrai !
A n’en pas douter, le Forum Léo Ferré s’ouvre plus que jamais au monde qui l’entoure. Un avenir prometteur !
Philippe Gitton

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Hérou, l’homme au carbone violon

Ancien ingénieur métallurgiste et véritable autodidacte, Alain Hérou s’est reconverti dans les métiers d’art. Pour devenir maître archetier et inventer l’archet au carbone. Portrait d’un personnage attachant, au parcours vraiment atypique.

Argent, ivoire et pernambouc… Ce sont trois matières précieuses que l’archetier manipule à longueur de journée ! Pour offrir au terme d’une semaine de travail, au musicien virtuose ou amateur, un instrument fait à sa mesure, l’archet qui glissera avec harmonie sur les cordes de son violon ou de sa contrebasse…. Maître Hérou est ainsi fait, du même bois que celui qu’il cisèle au quotidien : précieux, sensible et surtout d’une densité exceptionnelle !

hérou1Rien ne prédisposait le garçon à l’élégante chevelure argentée aux métiers d’art. Sa formation ? Un BTS de fonderie sur modèles et un CAP de dessinateur en constructions mécaniques… Normal, pas loin du pont de Nantes là où il naquit en 1956, le gamin fut à bonne école : un papa menuisier ébéniste à l’Aérospatiale de Bouguenais, syndicaliste, meneur de troupes et de troubles en mai 68 ! «  Le journal La Vie Ouvrière ? Bien sûr que je connais, c’est toute ma jeunesse… Lors du déménagement de la maison de mes parents, au lendemain de leur décès, j’en ai charrié des cartons et des cartons. Un moment fort, émouvant, c’est toute une vie de combats et de convictions qui remontait ainsi à la surface », témoigne le maître archetier.

Au terme de sa formation et après quelques stages dans la métallurgie, l’évidence s’impose : il ne peut poursuivre dans cette voie, d’autant que jeune ingénieur il s’imagine mal donner des ordres aux ouvriers aguerris. Que faire ? Une sœur violoniste, un beau-frère musicien, les deux parfois avec quelques soucis d’instrumentistes : je serai archetier ! Un métier, un art qu’il apprend en autodidacte puisqu’il n’existe plus d’école en France. « Mieux que luthier, j’ai opté pour l’archèterie. Un travail où il y a aussi beaucoup de mécanique, d’éléments à assembler pour un résultat immédiat… Le dialogue avec le musicien est essentiel, chaque archet est une pièce unique qui doit s’adapter au bras et au jeu de l’artiste ».

hichou2En 1981, Alain Hérou ouvre sa boutique – atelier à Paris. Une caverne d’harmonie où défilent désormais les plus grands virtuoses de la musique classique ou manouche, les plus grands noms du jazz. Où s’exposent les archets de toute dimension, selon qu’ils sont destinés à caresser  un violon, un violoncelle ou une contrebasse… Avec un escalier en colimaçon à la descente dangereuse pour accéder à l’établi où travaille le maître, un autre à la montée aussi périlleuse pour en percer les secrets informatiques ! En effet, maître Hérou n’en a pas oublié ses premières amours, la métallurgie, il est l’inventeur mondial d’un archet révolutionnaire : en fibre de carbone ! « Depuis septembre 2007, le pernambouc, ce bois précieux que l’on trouve dans le Nordeste du Brésil, est désormais interdit d’exploitation. C’est le matériau premier des instruments à cordes et bien sûr de l’archet. Un bois d’une densité rare, exceptionnelle, phénoménale… Pour ma part, j’ai ma réserve pour quelques années encore mais il faut songer à l’avenir. Surtout en France, notre spécificité à l’échelle internationale, l’« école française d’archet » de renommée mondiale depuis les années 1750-1780… ». En 1989, il conçoit donc son premier prototype d’archet en fibre de carbone monolithique. Aujourd’hui, dans sa « petite fonderie dans la prairie » en Dordogne, il en fabrique déjà pour quelques artistes de renom. Il n’empêche, outre ses qualités d’expert attitré en salle des ventes, maître Alain consacre 60% de son activité à la restauration d’archets anciens. « Des objets uniques, d’une qualité exceptionnelle et donc d’une valeur inestimable au même titre qu’un Stradivarius… Récemment, en salle des ventes à Rennes, un archet a été attribué pour la somme de 130 000 euros ! ».

Homme passionné et passionnant, le vibrionnant archetier ne cache pas ses préférences dans le domaine musical : la musique de chambre bien sûr, celle où l’archet fait de l’œil à l’auditeur… Heureux d’entendre ces artistes qui servent Brahms ou Beethoven frotter la mèche de leur archet, du crin d’étalon s’il vous plaît, sur leur boîte à musique ! Foncièrement humaniste, « ouvrier à l’œuvre » tel qu’il se définit, l’homme demeure fidèle aux valeurs défendues par ses parents : servir une cause plus que de s’en servir. La sienne est noble : faire vibrer le beau du bois, user d’un matériau précieux pour que la musique devienne richesse pour toute l’humanité. De la belle ouvrage, maître !

Yonnel Liégeois

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L’harmo de Milteau

Le gamin de Paris, amoureux invétéré du blues, acheta son premier harmonica à l’âge de 15 ans. Pour s’imposer, aujourd’hui, comme l’un des plus grands harmonicistes sur la planète Musique. En témoigne « Considération », le dernier CD de Jean-Jacques Milteau.

 

 

Milto1Petit écrin au creux de la main, son instrument prend vraiment vie lorsque Jean-Jacques Milteau le met en bouche : alors l’harmonica tourbillonne, caracole et batifole ! Une sonorité d’emblée reconnaissable dans un ensemble orchestral, une vibration très particulière qui se révèle alentour des chansons ou musiques interprétées… L’instrumentiste et compositeur à la barbe argentée en joue depuis des décennies. Il est devenu orfèvre en la matière, reconnu par le public et ses pairs : deux  Victoires de la musique, un grand prix de la Sacem ! Tout au long de sa carrière, Milteau s’est fait l’accompagnateur des plus grands de la chanson française (Aznavour, Bohringer, Jonasz, Le Forestier, Mitchell, Nougaro…), mais aussi des plus célèbres chanteurs américains de blues.

Une musique, un style qu’il tient vraiment en haute « Considération », selon le titre éponyme du CD qu’il a enregistré en compagnie de Manu Galvin, Michael Robinson et Ron Smith, parce que « la musique noire a été la plus grande claque culturelle des cent dernières années » aux dires de l’harmoniciste, « non seulement une nouvelle lecture des timbres, des rythmes et des harmonies mais plus largement une nouvelle manière de considérer l’expression et la relation à l’autre ». Selon le musicien, le blues est une musique intéressante à plus d’un titre. « Dans son histoire d’abord, parce qu’elle est avant tout une histoire d’humanité : une musique où la liberté de chacun assure la survie de l’autre ! Une musique libératrice, avec ce registre inégalé de l’impro héritée de l’église noire. A son arrivée en France, dès les années 14-18, ce fut pour beaucoup de nos concitoyens la découverte d’un continent certes, d’un peuple surtout. Une musique simple au premier abord, qui attire et envoûte ».

 

Milto2Dans ce nouvel opus, le souffle de Milteau, allié à sa dextérité, explose toute la richesse expressive et la palette sonore de l’harmonica : un bijou de nuances et de tons ! Un CD de douze titres qui mêle le vocal à l’instrumental (« Valse créole »), où les quatre compères se font complices de jolies balades, de superbes hymnes à l’amour, à la paix, à la liberté (« The color of love », « Keep on moving », « For so long »…).

 

Fils de chouan par ses parents originaires de Vendée, Jean-Jacques Milteau est pourtant un « pur parigo », natif de la capitale en 1950 ! Le seul bénéfice qu’il décrochera au terme d’une scolarité défaillante au Lycée Rodin ? Pas le bac, mais une rencontre bien plus précieuse et déterminante pour le cours de sa vie : la découverte de Bob Dylan ! « De ce jour, je perçois vraiment la musique autrement, plus comme une simple distraction ». Une révélation pour celui qui a grandi dans une famille de « prolos » où seul un « tourne-disque » à l’ancienne trône sur le meuble du salon, « cet objet sur lequel est posé un joli napperon »… A l’âge de 15 ans, il découvre sur disque vinyle l’époustouflant « Lost John », la chanson interprétée par Sonny Terry. Le deuxième choc ? L’écoute d’une compile signée du noir américain Sonny Boy Williamson, reconnu comme l’interprète par excellence de « l’harmonica blues » et considéré comme le plus grand harmoniciste de l’entre-deux-guerres. Pour le jeune Milteau, c’est le coup de foudre qui devient coup de cœur pour un instrument pas cher et presque clandestin, tant il peut vibrer incognito au creux de la main : l’harmonica ! Dont il apprend à jouer en autodidacte pour s’imposer, quelques décennies plus tard, comme l’un des maîtres incontestés !

Milto4Sur scène, outre le plaisir musical, le spectateur ne peut qu’apprécier la dextérité avec laquelle le virtuose jongle : un harmonica en bouche, un autre dans chaque poche. Et de changer plusieurs fois d’instruments en cours d’interprétation. Sans compter le coffre aux trésors, posé derrière lui, une valisette où patiente souffle coupé une cinquantaine de leurs pairs : d’aucuns qui tiennent au creux de la main, d’autres qui en imposent par leur volume ! La singularité de l’harmonica ? « Une petite anche vibrante, comme pour tous les instruments à vent. Sa première apparition remonte au XIXème siècle, pour être ensuite produit en série à partir de 1850. Qui d’emblée fait un tabac aux États-Unis, l’instrument emblématique jusque dans les années 30 », l’instrument traditionnel du Sud américain qui s’imposera sur scène à Memphis et Chicago. Ses rythmes de prédilection ? Le blues, bien sûr, dont Jean-Jacques Milteau est un amoureux inconditionnel. Yonnel Liégeois

A écouter : Chaque samedi à 19H, sur TSF Jazz, Jean-Jacques Milteau anime l’émission « Bon temps rouler » : une sélection des classiques du blues et de la soul, mais aussi des nouveautés, des perles rares et des inédits. A ne pas manquer : J.J. Milteau avec le groupe 24 Pesos, « British But Blue, quand le Blues était anglais … ». A découvrir : J.J. Milteau dans « L’Or » d’après Blaise Cendrars… « Xavier Simonin m’a fait découvrir la richesse rythmique de la langue de Cendrars qui, en l’occurrence, gagne à être dite. J’en ai profité pour me replonger avec délices dans la musique populaire américaine du XIXe siècle ».

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Texier, le swing sous le bonnet

Bonnet ou béret toujours vissés sur le crâne, malgré ses airs de dandy à la barbe poivre et sel, le contrebassiste Henri Texier a vraiment une tête de parigot ! Normal pour un môme natif du quartier des Batignolles…

 

 

Texier1L’homme, d’ailleurs, est fier de ses racines. Fils de prolo, fils de cheminot, ça laisse des traces à défaut d’emprunter ensuite la même voie… Se souvenant encore aujourd’hui des propos de sa maman l’incitant à jouer du piano, elle qui s’avoua toujours frustrée de n’avoir jamais appris la musique… Henri Texier, las, le reconnaît sans détour : il détestait le piano ! Pour la bonne cause : avec des copains de lycée, grâce à la radio et à un tonton, pas flingueur mais chauffeur de bus et surtout batteur à ses heures, il avait déjà découvert le jazz et Sydney Bechet. Il s’essaye alors à tous les instruments. Pour s’amouracher de la contrebasse et ne plus jamais s’en lasser, « une révélation » selon ses dires. À défaut de réviser et réussir son bac, il épluche alors les petites annonces à la rencontre d’autres musiciens, sème la panique dans le quartier quand sa chambre d’étudiant est élue lieu de répétition, participe à ses premiers concerts où il découvre les musiciens de jazz antillais.

Au début des années 60, repéré par Jef Gilson, il enregistre aux côtés de Michel Portal, commence à franchir les portes des clubs parisiens, accompagne Bud Powell et Bill Coleman, participe à de nombreux festivals et fonde son premier groupe. Sa conviction est faite : il sera musicien professionnel ! Une évidence formulée avec audace en 1967, lors de son incorporation, face à l’adjudant-chef qui lui demande la nature de sa profession… Le choc, pourtant, un an plus tard, lorsqu’il se rend aux États-Unis pour le festival de Newport : il découvre, avec stupeur, qu’il n’est ni noir ni américain ! Que faire, sinon d’être soi-même ? “ Je me retrouvai devant un grand vide, seul face à la création. Pourtant, je dois l’avouer, je n’ai jamais douté de mon avenir ”. Et nous non plus, près de cinquante ans plus tard ! De l’Afrique au Japon, de New York à Hong Kong, il n’y a guère de salles de spectacles ou de clubs de jazz où l’homme n’a point fait entendre sa petite mélodie. Les « festicultivaliers du jazzcogne » d’Uzeste sont nombreux à échanger les souvenirs de soirées à n’en plus finir avec Texier et son pote Bernard Lubat. « Vraiment un festival inspirant, et inspiré, où l’on est dans une autre relation avec le public, je suis un fervent militant d’Uzeste« , confesse l’artiste.

texier2Qu’on se le dise : Texier et sa contrebasse, c’est un pic, c’est un roc, c’est un promontoire ! Un virtuose “ phénoménal ” où musicien et instrument ne semblent faire qu’un, où l’archet glisse des mains pour s’en aller caresser les cordes avec tendresse et sensualité. Depuis lors, il ne cesse de se produire au côté des plus grands noms du jazz, qu’ils soient français ou étrangers. Formant son propre groupe et jouant en quartet, quintet ou sextet au gré des concerts et des enregistrements, telle cette “Alerte à l’eau » parue chez Label Bleu, mieux encore son dernier CD, At « L’improviste« , sorti en mars 2013. Avec, dans la formation, Sébastien Texier, le fiston dont il ne craint la concurrence : il s’éclate à la clarinette et au saxophone alto plutôt qu’à la contrebasse !

Face à la crise de l’intermittence, Henri Texier avoue d’ailleurs ses craintes pour l’avenir. “ Beaucoup de jeunes et bons musiciens sortent des écoles : où vont-ils pouvoir s’exprimer demain ?, comment vont-ils pouvoir vivre de leur métier ? Quand je regarde en arrière et compare à l’aujourd’hui, on ne trouve pas plus de boîtes ou de clubs de jazz. Hier, on y passait plusieurs semaines d’affilée, aujourd’hui c’est au maximum deux ou trois concerts pour les musiciens de notoriété ”. Yonnel Liégeois

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