Avec L’amour vainqueur, Olivier Py offre une belle adaptation d’un conte des frères Grimm. Une comédie musicale réussie, créée au Festival d’Avignon en 2019. Disponible jusqu’au 16 avril sur Culturebox, la chaîne culturelle de France Télévision.
Olivier Py avait parlé, en 2019, d’un « spectacle pour les enfants et les gens intelligents ».à raison, l’Amour vainqueurest bien un spectacle pour tous les publics. Dans une scénographie dépouillée, agrémentée de toiles peintes, les quatre interprètes (Clémentine Bourgoin, Pierre Lebon, Flannan Obé et Antoni Sykopoulos) suivent la trame du conte d’origine, LaDemoiselle Maleen.
Enfermée dans une tour du château par son père, la jeune fille s’en échappe au bout de sept ans et se lance à la recherche de son amoureux parti au combat. Las, le pays est en ruines, elle ne reconnaît rien à la société qu’elle a connue auparavant, la guerre ayant tout détruit à perte de vue. « On ne triche pas sur la violence du monde, mais on peut s’en arranger pour construire un destin », commente le metteur en scène. Et de signer alors un spectacle tout à la fois drôle et émouvant, plaisant mais aussi interrogatif sur le devenir de la planète… Un hymne à la liberté, rythmé par grosse caisse et accordéon, violoncelle et piano !
Présenté lors de la 73e édition du Festival d’Avignon, voguant entre noirceur et légèreté, cet original conte de fées avait séduit le public, tout âge confondu. Espérons qu’il en soit de même devant le petit écran. Yonnel Liégeois
Fou de littérature et de jazz, Bertrand Tavernier est décédé le 25 mars. Réalisateur énergique et boulimique, d’une curiosité insatiable, amoureux de la vie, passionné d’histoire, attentif à ses semblables… Le cinéma français est en deuil.
C’est la vie, l’amour, la joie et nos parts d’ombre qui traversent la plupart des films de Bertrand Tavernier. Une insouciance contagieuse, celle d’Irène, Sabine Azéma, suffragette en robe à crinoline et bottines à lacets qui s’invite au déjeuner dominical familial et sème gentiment la pagaille. Il y a là du Renoir (père et peintre), du Roger Martin du Gard, tout un pan de la peinture et de la littérature françaises qui flotte dans ce film, Un dimanche à la campagne, à la fois suranné où le temps s’écoule lentement, avec gourmandise au son de l’accordéon de Marc Perrone. Et puis tout le reste, la justice, l’histoire, l’école, la politique, l’amour, l’amitié. Tavernier filmait comme il était, généreux, enthousiaste, et tant pis si, parfois, il se plantait.
Rien n’échappait à son œil curieux
Bertrand Tavernier est né le 25 avril 1941 à Lyon. Fils de René Tavernier, écrivain résistant, et de Geneviève Dumont, ses parents eurent pour voisins Louis Aragon et Elsa Triolet, qui avaient trouvé refuge un temps lors de l’occupation au-dessus de l’appartement des Tavernier.
Après-guerre, la famille s’installera à Paris. Bertrand Tavernier découvre le cinéma à l’âge où l’on joue encore aux osselets. Il va l’aimer, passionnément, arpentant les salles sans se soucier des genres, fréquentant la Cinémathèque à peine adolescent. Il aimait tout, les films noirs, les westerns, les films d’avant-guerre et de ses contemporains, les comédies musicales. Rien n’échappait à son œil curieux. Tavernier s’exerce d’abord comme critique. Il parvient à placer, ici et là, quelques piges et collabore aux Cahiers du cinéma, à Positif, à Présence du cinéma, aux Lettres françaises. Il s’intéresse de près au travail des scénaristes, des techniciens de plateau, aux costumes, à la direction d’acteurs, à la musique. Il fait un peu l’assistant (auprès de Melville), participe à deux films à sketchs, les Baisers et la Chance et l’amour, sortis en 1964.
Il faudra attendre dix ans pour que Tavernier réalise son premier long métrage, l’Horloger de Saint-Paul, avec Philippe Noiret. Ensemble, ils tourneront, entre autres, Que la fête commence, la Vie et rien d’autre, Coup de torchon, le Juge et l’Assassin, la Fille de d’Artagnan. Une complicité à l’épreuve du temps et des modes les unissait. Il retrouvera cette même complicité, ce goût pour des personnages au caractère bien trempé avec Philippe Torreton, qui jouera dans L.627, Capitaine Conan, Ça commence aujourd’hui. Tavernier aura dirigé les plus grands : Michel Piccoli, Romy Schneider, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Tommy Lee Jones (Dans la brume électrique), Isabelle Huppert, Sabine Azéma, Jacques Gamblin, Jean-Claude Brialy, Sophie Marceau…
Généreux, sensible aux injustices
Impossible de tous les citer tant la liste est longue des acteurs qui ont traversé ses films. Une liste qui raconte un grand pan du cinéma français. Un cinéma qui croisait la grande et la petite histoire, un cinéma qui aimait raconter, un cinéma à l’image de son auteur, généreux, sensible aux injustices, traquant la moindre parcelle d’humanité, redonnant du sens aux vies de ses personnages, un peu aux nôtres aussi.
Tavernier était un grand lecteur. Coup de torchon, son adaptation loufoque et débridée de 1 275 âmes, de Jim Thompson, parvient à transposer les personnages aussi bêtes que racistes du sud profond des États-Unis dans une sous-préfecture reculée en Afrique de l’Ouest du temps des colonies. On y retrouve la moiteur, les ventilateurs qui brassent désespérément l’air, des personnages lâches, veules. Derrière le rire, c’est toute la cruauté du colonialisme qui jaillit au détour d’une allée rouge poussière.
La lutte entre le bien et le mal
Changement de décor. Le Juge et l’Assassin, avec Noiret et Galabru. Un duel magistral qui met à l’épreuve le sens de la justice. Rarement Galabru aura été aussi bien dirigé dans ce personnage de chemineau rongé par la folie, assassin presque malgré lui, manipulé par un juge retors et pervers. Tavernier filme la lutte entre le bien et le mal dans des paysages rocailleux et sauvages tandis qu’au détour d’une ruelle d’un village, on entend Jean-Roger Caussimon chanter la Complainte de Bouvier, et distribuer les paroles de sa chanson au chaland qui passe. Changement d’époque, de costume. La Vie et rien d’autre. Sur les ruines de la Première Guerre mondiale, deux femmes (Sabine Azéma et Pascale Vignal) cherchent désespérément le cadavre de leur homme. Elles croisent le commandant Delaplane (Noiret), chargé de recenser les soldats disparus. Pas de scènes de bataille, pourtant la guerre, sa puissance destructrice, est là, en arrière-plan, au milieu de la terre éventrée et des allers-retours des civières chargées de cadavres qui passent sans cesse.
Plus tard, plus proche, une autre guerre, la Guerre sans nom. Un documentaire sorti en 1992, non pas sur la guerre d’Algérie, mais sur les appelés. Un film contre l’oubli, contre cette amnésie voulue par les autorités françaises jusqu’à il y a peu, un film qui donne la parole aux premiers témoins. Et c’est bouleversant de voir ces hommes évoquer cette sale guerre, sans filtre, où l’on mesure la puissance du cinéma quand il éclaire ainsi l’Histoire, loin des versions officielles.
La guinguette, le jazz et le blues
On pourrait parler de l’amour de Tavernier pour le cinéma américain, dont il avait une connaissance encyclopédique et amoureuse. Pour la musique qui n’était pas une illustration de l’image mais un personnage à part entière. Il aimait s’entourer de compositeurs, Sarde, Coulais. « J’ai toujours engagé les compositeurs avant que le scénario ne soit véritablement écrit. Je leur donnais toutes les versions. Je n’aurais jamais pu envisager contacter un compositeur en lui montrant le film monté et terminé. J’avais besoin de les écouter, juger sur les rushs », confiait-il à nos confrères de France Musique. Parfois, la musique influençait son scénario et Tavernier avait même des idées d’orchestrations : « Pour L.627, j’ai dit à Philippe Sarde que je voulais un mélange d’instruments baroques et de musiciens de jazz, de rock. Donc on avait une viole de gambe, un luth et une batterie rock. Pour Coup de Torchon, c’était Carla Bley qui dialoguerait avec Maurice Jaubert et Duke Ellington ».
Bertrand Tavernier aimait les grands orchestres, la chanson de guinguette, la musique classique, le jazz, le blues. Ainsi dans Autour de minuit (césar du meilleur son, césar de la meilleure musique et oscar de la meilleure musique), Tavernier part sur les traces de la vie du saxophoniste Lester Young et du pianiste Bud Powell. On le suit dans ces bouges enfumés, interlopes, dans un Paris qui swingue encore. Un hommage à tous ces musiciens de jazz qui lui ont « donné le goût du cinéma, le goût de la liberté », disait-il.
Tavernier cinéaste, Tavernier citoyen
Son dernier film de fiction sort en 2013. Quai d’Orsay, d’après la BD éponyme de Christophe Blain et Abel Lanzac. Comment ne pas rire à en pleurer devant la tornade provoquée à chacun de ses passages par un Thierry Lhermitte survolté dans la peau de Villepin ? Comment ne pas partager le fou rire qui s’empare de ses « assistants » lors des tractations sur les anchois ? Comment ne pas saluer la performance de Niels Arestrup (césar du meilleur second rôle), directeur de cabinet au calme impénétrable alors que la planète manque de sauter toutes les cinq minutes ? C’est un film drôle, facétieux, qui dévoile les arcanes du pouvoir. C’était il y a presque dix ans et ça nous renvoie à une époque d’avant le Bataclan, d’avant la pandémie. Une époque où, malgré la dureté du monde, on savait rire et filmer aussi la légèreté de la vie.
Tavernier cinéaste, c’était aussi Tavernier citoyen. Il était de tous les combats auprès de Jack Ralite pour l’exception culturelle. Contre l’extrême droite, il n’avait pas hésité à prendre le train pour Toulon, dont le maire FN venait de licencier l’équipe du théâtre. De tous les combats pour les sans-papiers, contre la double peine. Marie-José Sirach
Au chapitre des dommages collatéraux consécutifs à la pandémie, il faut compter, entre mille autres, la création empêchée, au Théâtre des Champs-Élysées, de Point d’orgue, Un poème dramatique d’Olivier Py dans une réalisation qu’il signe avec l’organiste et compositeur Thierry Escaich. Le livret en est du moins publié, portant, en sous-titre, Purgatoire suivi de Enfer et Paradis.
Il y a trois personnages dans Point d’orgue: Lui, l’Autre, Elle. Lui est accablé par son inanité, percé des flèches de la souffrance au vu du spectacle d’un monde en proie au Mal sans recours. Elle une fois repoussée (il refuse qu’elle panse ses plaies), Lui va suivre l’Autre, gigolo cynique et cruel ami, dans neuf cercles de l’Enfer contemporain, avec ses camps de misérables, ses guerres tueuses d’innocents, ses terreurs en tout genre…Au terme de sa visite consentie dans les entrailles de la Terre en épouvante, la rencontre émerveillée du Garçon ouvrira un futur possible de jeunesse, de grâce, de beauté, de réconciliation. C’est là dire trop vite, à propos d’un texte si farouchement lyrique, en le réduisant au squelette de cette fable, nourrie d’une riche culture qui puise autant chez les anciens Grecs que dans les Évangiles et qu’on imagine volontiers sous forme d’oratorio.
Point d’orgue, sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées
Olivier Py persiste ainsi dans son être avec une étonnante vigueur. Lui, c’est lui, c’est manifeste, avec son goût pour l’hédonisme et sa conscience de l’incorrigible hideur de la société humaine. Et Dieu ! Où est-il ? Et qu’en faire ? Les philosophes vont-ils suffire à embrasser le faisceau des contradictions ? Il assume le fait que Point d’orgue constitue une catabase contemporaine, soit la descente de son plein gré de l’esprit de l’homme vivant qu’il est au royaume des morts. Entreprise d’une folle audace en une époque essentiellement prosaïque, qu’il est sans doute le seul à pouvoir mener à bien, d’une écriture artiste, savante et familière à la fois, d’une respiration proprement inouïe, à force de vers subtilement privés de rimes ou d’alexandrins tirés au cordeau.
On perçoit, à la lecture, l’effet théâtral que les comédiens pourront tirer de cette partition verbale, celui surtout qui joue l’Autre, mélange de Méphisto et de Fregoli, qui tire Lui par les pieds afin de le confronter au chaos pour mieux le voir rebondir, à la fin, du côté de Dionysos et Platon étrangement embrassés. On a hâte de voir ça en scène, quand les Erinnyes virales nous foutront la paix. Jean-Pierre Léonardini
Point d’orgue, d’Olivier Py (Actes Sud Papiers, 13,50€). Enregistré au Théâtre des Champs-Élysées, le spectacle est diffusé le samedi 27/03 à 20H00, sur France Musique.
Huit témoignages racontent les occupations de théâtres de l’intérieur. Un tour de France de ce mouvement qui déborde le seul cadre de l’emploi culturel pour s’étendre aux précaires, aux étudiants… Malgré le virus, il souffle un petit air de printemps !
Le mouvement d’occupation des théâtres, qui a débuté le 4 mars à l’Odéon, ne cesse de s’étendre. Plus de quatre-vingt lieux, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sont désormais occupés par des intermittents du spectacle et de l’emploi. Leurs revendications s’enrichissent de jour en jour, non pas dans une surenchère vaine mais dans une volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. À Lille, Villeurbanne, Nantes, Toulouse, Marseille, Montreuil, Angers, Bordeaux, Paris (etc,…), les assemblées générales ne désemplissent pas, les tableaux de bord fleurissent de propositions et d’initiatives.
Toutes et tous ont conscience d’une situation inédite. La présence du virus, un reconfinement planifié dans certaines régions, la gestion pour le moins approximative de la crise sanitaire, le silence de la ministre de la Culture n’entament en rien leur détermination. En ligne de mire, la réouverture des théâtres, des cinémas, des musées. Mais pas seulement. Planifier le retour à l’emploi, anticiper les « embouteillages » prévisibles dans les théâtres et les cinémas, prolonger l’année blanche, flécher, partager les aides équitablement. Combien de spectacles qui, à peine créés, n’ont jamais pu être joués ? Combien de films entassés dans les tiroirs ? Et si le ministère organisait, comme le suggèrent les InterLuttants du Nord, un « festival des reportés » ? Permettre que tous ces spectacles annulés, décalés on ne sait plus à quelle date, puissent enfin se jouer, être vus cet été, partout en France. Voilà un an que le monde de la culture est à l’arrêt, libérons les imaginaires !
« Retrouver l’accès à la culture pour tous » : Jean Bellorini, directeur du Théâtre national populaire ( TNP ) de Villeurbanne
« Je me bats pour tous les intermittents de l’emploi » : Ahcène Azem, maître d’hôtel à Paris
« Je suis dans le milieu de l’hôtellerie-restauration depuis vingt ans. Je travaille dans les grands palaces parisiens et on m’appelle à l’occasion d’événements culturels ou sportifs comme le Festival de Cannes ou Roland-Garros, de séminaires ou de mariages. Je me considère chanceux car j’ai encore des droits cette année même si je n’ai pas travaillé depuis un an. Mais depuis le mois de mars, on n’a reçu absolument aucune aide par rapport à nos amis du monde du spectacle, qui ont bénéficié d’une année blanche. Personnellement, je refuse la qualification d’« extra de l’événementiel ». Si je me bats aux côtés de mes camarades de l’Odéon, c’est pour tous les « intermittents de l’emploi », pas seulement dans l’événementiel, qui travaillent de manière discontinue mais ne bénéficient pas du régime de l’intermittence. Cette tranche de la société représente 10 % de la population en France et se sent abandonnée. La réforme de l’assurance-chômage sera aussi mortifère et assassine pour ceux qui travaillent en contrat court ».
« Une coupure dramatique avec le public » : Nathalie Huerta, directrice du Théâtre municipal Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine
« Dans un contexte très incertain, sans visibilité, nous accueillons des artistes en résidence, nous maintenons des actions en milieu scolaire et auprès de publics précaires dans les centres sociaux, avec les associations, tout cela en respectant strictement les règles sanitaires. Nous avons mené des animations dans l’espace public, et dès qu’une petite brèche permet de faire travailler des artistes, on s’y engouffre, mais bricoler sans perspective véritable dégrade nos conditions de travail. C’est en fait vécu par les équipes comme une injustice, un mépris de notre professionnalisme. Comme si l’on n’était pas des gens sérieux. Lorsque nous avons pu fonctionner quelques semaines, nous avons tous mis en place des protocoles qui se sont révélés efficaces, et le public se sentait en sécurité. Aujourd’hui, je croise beaucoup de personnes, notamment âgées, qui me disent être dans un isolement total, sans théâtre, sans cinéma, sans expositions. Cette coupure avec le public me semble dramatique. Il faut que ce public prenne la parole… ».
« L’espace crée la convergence » : Pierre Boudeulle, comédien et metteur en scène à Lille
« Ce qui se passe est puissant, enthousiasmant. On bouillonnait d’immobilisme, d’isolement et en quelques jours d’occupation… On vivait sous une chape de plomb et là, on ouvre un espace. Les mesures de la ministre ne suffisent pas. 20 millions, pour qui ? Pour quoi ? Les petites structures sont menacées de disparaître. Comment va-t-on gérer l’effet entonnoir lors de la reprise ? On devrait pouvoir organiser le festival des reportés. On n’est pas en charge de toutes les luttes, on assure la nôtre, mais toutes se rejoignent. Les étudiants commencent à venir. Beaucoup de porosité entre ce qu’ils vivent, entre ce que nous vivons. La force du lieu, c’est un espace où les gens peuvent se retrouver alors que tout est fermé, que l’université est fermée. L’espace créé la convergence… ».
« Guides conférenciers, on ne veut pas rester isolés » : Iris Lucand, guide conférencière à Clermont-Ferrand
« Ici, nous sommes dans ce qui fut la gare routière de la ville. C’est une sensation étrange de me retrouver dans ce hall de la Comédie, où j’ai assuré ma dernière visite guidée, il y a tout juste un an. Le nouveau théâtre venait d’être inauguré. Je terminais mon congé maternité lorsque le confinement a été décidé. Tout mon programme de visites a été annulé. Je me suis retrouvée sans rien ou quasiment. Guide conférencière au chômage, je n’ai pas droit au chômage partiel. Dans le Puy-de-Dôme, privés de touristes, les musées et monuments fermés, 25 % de mes collègues n’ont aucun revenu. En temps normal, je suis salariée d’une association qui propose des visites guidées à des offices de tourisme, des institutions. J’ai également un statut d’auto-entrepreneur au cas où, car nous, guides, travaillons à la demande, parfois en indépendants. Nous sommes un peu des intermittents. Nous participons aux occupations partout où nous le pouvons pour ne pas rester isolés. Nous ne sommes que 4 000 en France ».
« Favoriser l’économie et interdire la culture, ça a du sens » : Marianne Suner, chanteuse lyrique à Marseille
« Je participe à l’occupation du Théâtre du Merlan depuis vendredi dernier. Je suis chanteuse lyrique, chef de chœur et compositrice, habituellement je mets en place des créations participatives avec des habitants des quartiers populaires de Marseille, notamment avec le Vivier Opéra Cité. Tout a été annulé depuis le premier confinement. À part quelques activités avec les enfants, tout est interdit. Il y a une perte de sens dans nos métiers. Je suis intermittente, nous nous sommes mobilisés pour la réouverture des salles, mais nous avons très vite compris que la lutte contre la précarité était fondamentale. Comme tous les précaires, j’ai très peur des conséquences de la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver. On a vu dans les AG que si des théâtres ont maintenu activités et salaires, ce n’est pas du tout le cas des petites structures où il n’y a plus rien. Favoriser la reprise économique et interdire la culture, c’est quelque chose qui a un sens. Ce n’est pas celui que nous voulons pour le monde d’après ».
« Fiers d’être chaque jour plus nombreux » : Clara Hubert, élève en scénographie au TNS de Strasbourg
« On est en train de créer du lien tous les jours à 13 heures au cours d’un forum avec des gens de Strasbourg qui nous soutiennent. C’est ce qui me fait tenir, ça fait du bien de sortir de l’entre-soi. Récemment, des archéologues sont venus expliquer leurs difficultés. Au début, nos revendications étaient assez minces, mais à force de rencontrer des gens, on se rend compte qu’il y a une colère qui commence à gronder, que les gens souffrent, qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans un an. Le passeport vaccinal, la loi de « sécurité globale » nous donnent le sentiment d’être de plus en plus contrôlés. Tout l’enjeu va être de réussir à ne pas se laisser démoraliser et de réfléchir à autre chose qu’une simple habitation au TNS. On nous a suggéré de faire un état plus général de la culture et de la jeunesse. Est-ce qu’on a envie de faire de l’art pour des gens qui ne nous entendent pas ? On veut que ça continue longtemps et que ça évolue. On est très fiers de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui occupent des lieux qui n’étaient pas les leurs ».
« Un sentiment d’amputation en l’absence de culture » : Audrey Campourcy, technicienne et régisseuse à Toulouse
« Depuis un an, j’ai très peu travaillé. Il y a eu une faible reprise de juin à septembre. Pendant ces quatre mois, j’ai totalisé 130 heures. Lors du festival de rue de Ramonville, en banlieue toulousaine, il a fallu distancier les spectateurs et les spectacles étaient accessibles sur réservation. C’est un non-sens pour des arts de la rue ! Je ne travaille plus depuis octobre, je vis de mes allocations, soit près de 1 300 euros par mois. La reconduction de l’année blanche pour les intermittents, c’est bien, mais nous voulons l’abrogation de la réforme de l’indemnisation du chômage. On a tous envie d’une réouverture des lieux culturels mais dans quelles conditions pourront-ils redémarrer ? Que vont devenir les petites structures ? L’absence de culture est dangereuse à l’échelle de la société, ça fragilise l’humain, ça rapetisse l’esprit. Le public privé de culture éprouve un sentiment d’amputation. Je n’imagine pas que, l’été prochain, on demande un passe sanitaire aux spectateurs du théâtre de rue. Je ne suis pas là pour trier le public ! Je fais partie de ceux qui ont préparé l’occupation du Théâtre de la Cité, à Toulouse. Des étudiants des filières artistiques ont rejoint le mouvement. Je suis contente de participer à cette action et j’attends que d’autres métiers nous débordent, envahissent les usines, les entreprises. Débordez-nous ! ».
Depuis le 4 mars, artistes et techniciens occupent le Théâtre de l’Odéon à Paris. Désormais, ce sont près d’une cinquantaine de lieux qui sont investis. Dans une déclaration commune, les directrices et directeurs de CDN (centre dramatique national) demandent la réouverture des lieux culturels. Ils s’appuient sur un protocole discuté en janvier avec le ministère de la Culture et sur l’état des connaissances dans la transmission du virus.
En décembre 2020, suite au référé-liberté déposé par l’ensemble de nos organisations représentatives, le conseil d’État a clairement exprimé dans son délibéré que la fermeture de nos établissements ne pouvait s’inscrire dans la durée sans porter une atteinte grave à plusieurs libertés fondamentales dont la liberté de création et d’expression. Depuis ce jugement, nous devons nous contenter pour toute perspective de déclarations sibyllines dans la presse comme celles de notre ministre affirmant qu’elle a « la conviction profonde que nous voyons le bout du tunnel » ou bien nous entendre dire et redire qu’il faut travailler à un modèle résilient.
Mais ce modèle résilient existe. Il est sur la table de la ministre de la Culture et du Premier Ministre depuis le mois de Janvier. Cette proposition a fait l’objet de plusieurs concertations entre nos organisations professionnelles et le Ministère de la Culture. Elle prend la forme d’un tableau gradué de reprise d’activité, indexé très raisonnablement aux différents stades d’évolution de l’épidémie. Ce protocole est extrêmement responsable et prudent dans les modalités de réouverture qu’il propose. Mais force est de constater qu’il est resté lettre morte et que rien n’a réellement été entrepris par le gouvernement pour accompagner la reprise de notre activité, même partielle. Sans réponse depuis maintenant deux mois à ces propositions, nous tenons à saluer aujourd’hui la mobilisation des occupant.e.s du Théâtre de l’Odéon que nous soutenons pleinement sur l’ensemble de leurs revendications.
Nous demandons ainsi la réouverture des lieux culturels dans les plus brefs délais, aux conditions fixées par nos organisations syndicales, mais nous alertons simultanément sur les conditions de cette reprise dans un contexte où l’immense majorité de nos collègues artistes et technicien.ne.s, n’auront pu exercer aucune activité professionnelle. Huit mois se sont écoulés depuis la décision de prorogation des droits des intermittent.e.s. Mais cette prorogation d’un an ne suffira pas et sa durée doit impérativement être augmentée. Plus largement nous jugeons indécent d’entendre le gouvernement envisager de remettre en route une réforme profondément injuste de l’assurance chômage dans un contexte où les plus fragilisé.e.s de nos concitoyen.ne.s sont déjà les grandes victimes de la crise économique que nous traversons.
En ce qui concerne le plan de relance de notre secteur, si nous saluons les mesures économiques mises en place par le gouvernement pour soutenir notre perte d’activité, nous demandons à l’instar du Syndeac, notre syndicat, une meilleure définition de cette feuille de route et des axes prioritaires de cette politique de sauvegarde et de relance. Nous demandons notamment que soient urgemment mobilisés les crédits dédiés afin de soutenir directement l’emploi dans notre secteur, ainsi que les professionnel.le.s les plus fragiles qui sont aujourd’hui menacé.e.s par une précarité extrême.
Robin Renucci, Emilie Capliez, Benoît Lambert, Mathieu Bauer, Chloé Dabert, Nathalie Garraud, Renaud Herbin, Joris Mathieu (membres du Conseil d’administration de l’ACDN)
Engager des recherches à finalité précise conduit parfois sur des chemins détournés où se nichent de précieuses pépites ! Tel fut notre cas, en parcourant les archives du 1-hebdo, plus précisément le n°100 en date de 2016. En illustration d’un dossier à la une, « Culture, le grand sacrifice » (déjà !), un magnifique texte de la romancière Irène Frain. Chantiers de culture ne résiste pas au plaisir de l’offrir à ses lectrices et lecteurs. Yonnel Liégeois
QUAND BACH FIT UNE ENTRÉE FRACASSANTE
DANS NOS 30 MÈTRES CARRÉS…
Notre famille occupait l’extrémité gauche de la longère. Sept personnes dans trente mètres carrés. À l’autre bout de cette ferme égarée à la lisière de la ville et lotie en appartements, le sort des Jaffré était encore moins brillant. Ils étaient neuf, eux, à s’entasser dans leur deux-pièces. Dont ma meilleure amie, Soisik. Nous avions le même âge, treize ans. Depuis toujours, nous partagions tout, la cour de la longère, les jeux, les bancs de l’école, l’arrivée surprise des derniers-nés – trois chez elle, deux chez nous.
Entre nos bouts de maison vivaient deux voisins repliés chacun dans une pièce unique, un retraité constamment alité et un clone de Madame Rosa qui passait ses journées à dévorer des romans-photos. Donc pour nous séparer, Soisik et moi, quinze mètres à tout casser. Et pourtant, depuis quelques mois, je sentais qu’une force irrésistible commençait à nous éloigner. Un jour, Soisik m’avait annoncé qu’elle quitterait le lycée à la fin de l’année : « Mes parents disent que je ferais mieux d’apprendre un métier. De toute façon, je suis comme eux, j’aime pas lire ». Ça m’avait interloquée : comment vivre sans lire ? J’avais cru qu’elle me provoquait. Je n’avais pas répondu.
Mais elle disait vrai, et l’incident qui me le révéla fut d’une brutalité inouïe. Comme chaque soir, ma mère nous avait servi le dîner dans la cuisine à dix-neuf heures pile. Le repas s’achevait, mon père avait allumé la radio. Dehors, il faisait nuit noire. Et sans doute froid : la vitre de la porte qui donnait sur la cour était couverte de buée. Soudain, des pleurs et des cris ont déchiré la nuit. Puis une grêle de coups s’est abattue sur la vitre.
Je revois ma mère effacer la buée. Aussitôt, trois têtes ruisselantes de sang jaillissent du noir : Soisik et ses plus jeunes sœurs. Ma mère déverrouille la porte. Soisik sanglote : « Mon père est saoul, il nous a tabassées avec des bouteilles et ma mère a fichu le camp avec le bébé… ».
La mienne, de mère, bondit sur les petites. Elles saignent beaucoup mais les entailles sont superficielles. Elle les tamponne de mercurochrome puis se tourne vers moi : « Maintenant, tu les emmènes dans la chambre, tu sors un livre et tu leur lis une histoire… ».
La radio marchait toujours. Soudain, mon père a tendu l’oreille et sa voix a recouvert celle de ma mère : « Tais-toi ! On a assassiné Kennedy ! ». Ça n’a pas démonté ma mère, elle a continué à me houspiller : « Fais ce que je dis ! ».
Je me suis exécutée. De l’armoire que je partageais avec mes sœurs, j’ai extrait le cadeau que j’avais reçu au Noël précédent : une version superbement illustrée de l’Iliade et l’Odyssée. Éditions des Deux Coqs d’or, je m’en souviens encore. J’ai choisi de raconter l’Odyssée : des deux histoires, c’était ma préférée. Je la connaissais par cœur.
C’est donc ainsi qu’on a passé le soir de l’assassinat de Kennedy, les filles Jaffré et moi : sur un coin de mon lit, en compagnie d’Ulysse, de Circé, du Cyclope et de Nausicaa. Je me revois tourner les pages du livre, pointer une illustration puis résumer l’épisode. Soisik avait dû entendre parler d’Homère en sixième mais elle ne semblait pas s’en souvenir : comme ses trois sœurs, elle m’écoutait bouche bée. Pour un peu, je me serais prise pour Homère.
Mais un inconnu a surgi, qui m’a empêchée de finir l’histoire. Il venait récupérer Soisik et ses sœurs. Mes parents ne m’ont jamais rien dit de lui, sinon qu’il avait appelé les flics, qui avaient aussitôt expédié l’alcoolique en furie à l’hôpital.
Deux jours plus tard, j’ai eu une angine carabinée. Et par conséquent tout loisir, au fond de mon lit, de me repasser le film de cette soirée où s’étaient rejointes la violence de Dallas et celle de la maison d’à côté. Du coup, je n’ai pas été longue à saisir ce qui nous éloignait, Soisik et moi, depuis quelque temps, alors même que nous vivions côte à côte et que nos parents étaient issus des mêmes milieux déshérités.
Nos maisons, en réalité, étaient depuis longtemps séparées par une frontière invisible. Chez Soisik, c’était le consentement au malheur, à l’ignorance, à l’incuriosité. Mes parents, au contraire, croyaient à un mieux et ils avaient trouvé comment l’atteindre : grâce à ces quelques billets que je les voyais mettre de côté chaque début de mois, de quoi nous offrir des magazines, des cartes de bibliothèque, l’inscription au cours de musique de la mairie, jusqu’à la location d’une flûte traversière pour l’une de mes sœurs – ainsi Bach fit-il une entrée fracassante dans nos trente mètres carrés. Du moment que c’était gratuit ou pas trop cher, ils prenaient tout, la chorale catho de l’aumônier du lycée comme le « cinéma éducateur » à deux balles la séance organisé par les communistes. Et nous, les enfants, de ce festin de l’esprit, on se gavait, sans en laisser une miette. La culture, pour moi, c’est toujours cet appétit-là, quotidien, insatiable. Mais aussi, depuis cette soirée tragique, le désir de conduire les prisonniers de la maison d’en face à franchir la frontière invisible qui les sépare de la table du banquet. Irène Frain
Irène Frain, sortie de rien…
« Vous qui êtes sortie de rien », l’interpelle un journaliste ! Outre l’indécence du propos, la violence de l’affirmation… « Quel rien ? La misère qui fut celle de mon père ? », s’interroge Irène Frain. Sa réponse : la publication de Sorti de rien en 2013, le récit de la vie de son père. « Le combat d’un Breton « sorti de rien » : combien sont-ils encore, sur la planète, à vouloir sauver comme lui le seul trésor qui vaille : la dignité ? »
La gamine, petite bretonne née pauvre en lisière de Lorient, agrégée de lettres, acquiert la notoriété dès son premier roman, Nabab, qui narre l’incroyable destin de René Madec, ce petit mousse breton devenu nabab en Inde. Depuis lors, suivront moult publications, documents, récits ou romans. Admiratrice de Julien Gracq, acquise à la cause des femmes, elle publie en 2012 son très remarqué Beauvoir in Love, en 2015 Marie Curie prend un amant. Irène Frain est lauréate du Prix Interallié en 2020 pour Un crime sans importance, l’histoire tragique de sa sœur assassinée dans son pavillon de banlieue. Elle collabore régulièrement à l’hebdomadaire Le 1.
À l’initiative du SYNDEAC, le Syndicat des entreprises artistiques et culturelles, des Président (e)s de région et des Maires de grandes villes de France demandent la réouverture de tous les établissements culturels recevant du public. Tous partis politiques confondus, les élus réfutent la distinction souhaitée par le Gouvernement entre les musées, les cinémas et les salles de spectacles. Yonnel Liégeois
Le 17/02/21, ils signaient une déclaration commune :
Parce que la culture est essentielle au maintien des liens sociaux et à la lutte contre l’isolement, notamment pour celles et ceux qui sont les plus fragiles et souvent premières victimes de la crise sanitaire (jeunes, personnes âgées, étudiants), nous demandons au Gouvernement de rouvrir tous les établissements culturels sans exception et d’annoncer une date de revoyure dans un calendrier raisonnable : musées, salles de cinéma et salles de spectacles doivent être ouverts dans un même tempo.
Nous n’acceptons pas de faire des distinctions entre les différents établissements qui tous s’engagent à mettre en œuvre des protocoles sanitaires rigoureux, déjà négociés et validés par le Gouvernement. Nous sommes prêts à renforcer encore, si besoin, les protocoles sanitaires en lien avec les différentes collectivités et en fonction de la circulation du virus dans les territoires, et ainsi garantir les meilleures conditions d’accueil des publics et des professionnels.
L’ensemble des signataires, élus et professionnels du spectacle, revendiquent une application équitable des mesures de réouverture dans tout le pays : le public, les artistes, l’ensemble des équipes, ne comprendraient pas que la culture reste « confinée » plus longtemps. Ils demandent le renforcement d’un dialogue et d’une concertation véritables entre les collectivités territoriales, les professionnels et le Gouvernement.
Le Syndeac – Syndicat National des Entreprises Artistiques et culturelles Le SNSP – Syndicat National des Scènes Publiques Les Forces Musicales PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs indépendants de Musique. La SACD – Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques FNCC – Fédération Nationale des Collectivités pour la Culture
Après Brassens, Brel et Ferré, disparaissait en mars 2010 Jean Ferrat, le quatrième mousquetaire de la chanson française. Deux artistes associent leurs talents pour conjurer l’absence de celui « qui aurai[t] pu vivre encore un peu ». Lyonel Trouillot et Ernest Pignon-Ernest livrent un bel hommage enchanté.
Ils sont là, son ombre, son visage, sa voix, son souvenir, qui, au fil des pages de Tu aurais pu vivre encore un peu…, nous replongent avec délectation dans les chansons-poèmes, chansons phares de Jean Ferrat. Ils sont deux, Lyonel Trouillot, poète haïtien, et Ernest Pignon-Ernest, peintre, né du côté de Nice cher à Jean Vigo. De leur rencontre, un jour, une fois multipliée par les hasards de la vie, est né le désir de ce livre, Tu aurais pu vivre encore un peu…
Un livre où, à armes égales, poète et peintre se livrent à une joute poétique de haute voltige pour évoquer à fleurets mouchetés l’œuvre en-chantée de Ferrat. Mots croisés, figures tutélaires issues du panthéon poétique et populaire du chanteur, on y croise Apollinaire et Verlaine, Lorca et Neruda, Hugo et Hölderlin, Triolet et Maïakovski, mais aussi Van Gogh, et l’on songe à Picasso qui tenait « le monde au bout de sa palette » et c’est cette France, ce peuple de France qui n’a jamais renoncé, qui apparaît ainsi au fil des pages.
« Nous sommes nombreux, écrit Lyonel Trouillot, dans les pays de langue française, à te devoir la lucidité de dénoncer ce qui n’était que crime au nom de l’avenir, sans trahir l’idée d’un monde avec moins de souffrances et d’injustices. Trahir ceux qui nous ont trahis. Sans trahir le rêve d’avenir ». En vis-à-vis des mots de Trouillot comme autant d’impromptus qui rompent la monotonie des récits hagiographiques, un portrait de Pignon-Ernest, dont les traits charbonneux creusent les sillons d’un visage d’où s’échappent des regards qui ne cillent pas, voguant du noir absolu au blanc en passant par des nuances de gris qui redonnent vie à chacun d’eux.
Bruno Doucey, l’éditeur qui a porté ce remarquable projet, parle de cet ouvrage « comme autant d’étoiles d’une constellation fraternelle ». Et l’on songe alors à ces mots de Van Gogh : « Encore une fois, je me suis laissé aller à faire des étoiles trop grandes… ». Celles-ci touchent au firmament. Marie-José Sirach
Tu aurais pu vivre encore un peu…, par Ernest Pignon-Ernest et Lyonel Trouillot (Éditions Bruno Doucey, 96 p., 25€)
Avec Soul district-Ladies first, le label Panthéon convoque 22 artistes afro-américaines qui ont en commun de dénoncer les injustices dont elles sont victimes. Une compilation scintillante, et émouvante, de titres interprétés par des chanteuses noires dans l’Amérique des années 1970, déchirée par la lutte en faveur des droits civiques. Un beau cadeau de dernière heure.
Des voix d’or. Et des paroles fortes. Sortie en septembre, la compilation Soul district – Ladies first, distribuée par le label Panthéon, fait la part belle à de grandes voix féminines de la soul. Ségrégation raciale, harcèlement policier, violences sexistes, bleus à l’âme …Toutes expriment leur réalité de femme noire dans une Amérique vacillant alors entre révoltes et espoirs. Égérie de James Brown, la texane Vicky Anderson, y interprète ainsi le punchy et féministeI’m Too Tough for Mr. Big Stuff. Également conviées sur cette généreuse playlist de 22 titres, enregistrés entre 1969 et 1975, Lyn Collins – grande voix funk des années 1970 et autre complice du parrain de la soul –, ainsi que Marlena Shaw et le poignant Woman in the Ghetto. Très maîtrisée, cette édition rassemble des faces B sorties chez Polydor, Stax Records ou Motown. Ces deux derniers labels « noirs », furent des rivaux notoires.
Au nord des États-Unis, règne la Motown avec ses stars ou artistes en devenir (The Supremes, Marvin Gaye, The Jackson Five, Stevie Wonder….). « Née à Détroit, berceau de l’automobile, la Motown produisait une soul influencée par la pop, une musique parfois assez lisse avec de jolies mélodies, écrites pour plaire aussi bien à un public noir que blanc, qui étaient contrôlées avant tout passage à la radio, comme pour les pièces autos », explique Christophe Geudin, rédacteur en chef de Funk-U Magazine. Pas question d’y diffuser des messages politiques, même s’ils perçaient parfois. « Berry Gordy, patron de la Motown détestait ! Lors des émeutes raciales de Watts en 1965, le tube Dancing in the Streetdes Martha and the Vandellas passait en boucle, Gordy n’appréciait pas, comme il a peu goûté que Marvin Gaye parle d’écologie en 1971 dans son album What’s Going On ».
Chez Stax, c’est une autre histoire. Les messages militants ont toute leur place. Jim Stewart et Estelle Axton, frère et sœur blancs, créent le label à Memphis (Tennessee). Dans les années 1960, ils transforment le Capitol, un cinéma désaffecté, en studio d’enregistrement. La maison de disques – dont les titres inspireront les yé-yé français – héberge alors des talents tels Otis Redding, Wilson Pickett ou Isaac Hayes. Stax, qui mettra la clé sous la porte en 1975 pour renaître en 2007, fut aussi le modèle d’une politique d’intégration raciale inédite à l’époque dans le sud des États-Unis, Noirs et Blancs se côtoyant dans les studios. Enregistrés il y a un demi-siècle, les thèmes de cette compilation n’ont pas pris une ride dans une Amérique fracassée par quatre années de mandat Trump. Eva Emeyriat
« Je suis une femme du ghetto. Écoute-moi, législateur. Comment élèves-tu tes enfants dans un ghetto ? Nourrir un enfant et en affamer un autre. Dis-moi, dis-moi, législateur ». Marlena Shaw, extrait des paroles de Woman of the Ghetto (1969)
Habitué des planches avignonnaises, installé du côté de Saint-Étienne, Abdelwaheb Sefsaf pointe l’inquiétude dispersée de ses pairs, mais aussi le bricolage du ministère de la Culture. Comme ses compagnons de jeu, le directeur de la compagnie Nomade in France a stoppé sa création en plein vol.
Marina Da Silva – Comment les compagnies peuvent-elles faire face à cette situation ? La vôtre, qui est ancienne, et les plus fragiles ?
A.S. – Notre équilibre repose en partie sur notre présence à Avignon tous les deux ans. La situation actuelle met tellement à mal notre trésorerie qu’il est probable qu’on ne puisse y jouer en 2021. Nous tournons beaucoup, 90 représentations pour Si loin si proche, plus de cent pour Médina Mérika. Si on fait vingt dates en 2021, ce sera le bout du monde. Ce n’est pas seulement difficile pour les petites compagnies, c’est dramatique pour celles qui tournent et ont quasiment tout perdu.
M-D.S. – Quelles pourraient être les solutions ?
A.S. – J’en suis à me questionner sur la pertinence de créer un spectacle dans les conditions actuelles. La différence fondamentale par rapport à la première crise, c’est que cette fois-ci les théâtres sont ouverts. Les artistes peuvent être accueillis en résidence, fabriquer, répéter… Mais comment reprendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard un spectacle ? Les calendriers vont être très incertains, sans garantie de pouvoir jouer. Ce qui pourrait être mis en place – et c’est ce que nous avons proposé, avec le metteur en scène Emmanuel Meirieu, au niveau de la région Rhône-Alpes –, c’est une concertation des compagnies sur ce que nous pourrions demander aux théâtres. Pour l’heure, on nous propose partout des reports de dates sans la moindre indemnité, alors que leur mission – pour laquelle ils continuent à percevoir des subventions – est d’accueillir compagnies et spectacles. Ce qui pourrait aussi être envisagé avec le ministère, c’est une concertation sur une indemnité pour tous. Dans le cadre du chômage partiel – 86 % du net –, il y a un reste à charge pour la compagnie, et la cotisation est à taux zéro pour les intermittents.
M-D.S. – Comment cette proposition est-elle reçue ?
A.S. – Nous en sommes encore à la concertation au niveau régional – quelque 70 compagnies – pour pouvoir avoir une parole et une action communes et interpeller directement les partenaires publics : l’État, la région, afin qu’ils se tournent vers les théâtres. Lors du premier confinement, un certain nombre de lieux ont dédommagé, un peu à géométrie variable. Ce n’est même plus le cas aujourd’hui. Tous les retours qu’on a eus sont très alarmants. Il faudrait une charte de « bonnes pratiques ». Les théâtres ne peuvent pas se contenter d’ouvrir aux répétitions sans engagements pour jouer. Cela va provoquer un embouteillage de tous ces spectacles reportés – dont les engagements sont la plupart du temps oraux – et de ceux qui vont continuer à être créés. Il n’y a aucune anticipation, c’est du bricolage ! Il est très important d’agir collectivement, c’est notre profession qui est en péril. La difficulté, c’est de ne pas savoir où nous allons et d’avancer encore trop en ordre dispersé. Propos recueillis par Marina Da Silva
Le 23 septembre, s’ouvre à Limoges la 37ème édition des Francophonies ! Sous le label « Les zébrures d’automne », s’offrent sur scène moult créations d’expression française durant près de deux semaines. Rencontre avec le griot Hassane Kassi Kouyaté, comédien et metteur en scène burkinabè, directeur du festival.
Yonnel Liégeois – Votre plus grand bonheur en prélude à l’ouverture de cette 37ème édition des Francophonies ?
Hassane Kassi Kouyaté – La bouffée d’oxygène qu’elle symbolise, après l’annulation des « Zébrures de printemps » pour cause de pandémie ! Pouvoir jouer, chanter, danser à nouveau ensemble, pour moi c’est la victoire de la vie sur la mort, de l’optimisme sur la peur… La création artistique, quelle que soit la forme qu’elle revête, se singularise d’abord comme lieu de rassemblement. Plus encore qu’un extraordinaire lieu de rencontre, les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre. Qui offre aussi, en ces temps troublés, du travail à tous : comédiens, musiciens, techniciens, hôteliers et restaurateurs.
Y.L. – En ce troisième millénaire, quel regard portez-vous sur l’état de la francophonie ?
H-K.K. – Dans le domaine de la création, elle exige un véritable plan d’urgence. Plus qu’on ne le pense… L’état des lieux ? Une fragilité structurelle constante, un manque de moyens et de visibilité criants alors que la créativité n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui ! La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert. Il devient urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine et, par leur existence, les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens. Ensuite, il nous faut veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! C’est pourquoi, à Limoges, nous mettons en place ou envisageons des partenariats avec le Moyen-Orient et des pays tels que l’Inde ou le Vietnam, par exemple. Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française.
Y.L. – Lors de cette édition, vous créez Congo jazz band. La mise en scène, et en musique, de la tragédie orchestrée par la colonisation belge…
H-K.K. – Beaucoup de gens ignorent l’histoire de ce pays africain que Léopold II, le roi des Belges, avait fait propriété personnelle. Lors de la conférence de Berlin, en 1884, où les grandes puissances se partagent l’Afrique (cf. Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, ndlr)… Dans la foulée, beaucoup ignorent également que leur téléphone mobile fonctionne grâce au cobalt congolais extrait dans des conditions honteuses, dans des mines artisanales où des enfants risquent leur vie au quotidien. Avec cette pièce, c’est une façon pour moi de mettre le zoom sur un système où demeurent exploiteurs et exploités, où les pays riches continuent de s’enrichir sur le dos des pays pauvres. Congo jazz bandse veut aussi parole de révolte et d’espoir, à sa façon appel au changement pour un développement du monde équitable.
Y.L. – Malgré les violences policières qui perdurent aux États-Unis, en dépit du curieux débat sur l’appellation « nègre » ?
H-K.K. – L’histoire rattrape mon projet de mise en scène, décidé bien avant ! La question « nègre » est un faux-débat. Chantons, louons, lisons écrivains et poètes qui ont su rendre beauté et dignité au mot, d’Aimé Césaire à Dany Laferrière, du Cahier d’un retour au pays natalà Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer… Il faut en revenir aux réalités premières : un système qui crée la peur et la misère, organise le marché des armes pour la sécurité intérieure et les révolutions de palais, contraint des milliers de gens à l’exode et souvent à périr en mer. Ma responsabilité, en tant qu’artiste, n’est pas d’accuser mais de porter la question sur la place publique, d’inviter par exemple à poser un regard nouveau sur la situation des migrants…
Y.L. – Il a fallu attendre des décennies pour que Paris se dote enfin d’un théâtre de la marionnette, le Mouffetard. Existait le Tarmac, un lieu dévolu à la création francophone. Dont le ministère de la Culture a entériné la disparition en 2018…
H-K.K. – Je ne connais pas les raisons de la fermeture du Tarmac. Ce que je constate, c’est que cette perte représente un vide énorme. Affirmer qu’on a besoin de théâtres dédiés à la création francophone contemporaine n’est pas une honte. Pour donner à voir et entendre les œuvres, afficher leur puissance de créativité, développer un pôle d’expertise et engranger un savoir-faire. Las, la francophonie ne se voit offrir qu’un strapontin ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan
Les zébrures d’automne
Comme sur l’affiche : théâtre, danse, musique… À Limoges, pour la 37ème fois, c’est toute la palette créative de la francophonie qui s’offrira au public ! Plus présente que jamais, avec onze créations et de nombreux autres spectacles, rencontres et débats. « Les Francophonies sont d’abord et avant tout un lieu de découvertes, de surgissements, de chocs provoqués par « une même et autre langue » professe Alain Van der Malière, le président du festival (…) Aux Zébrures, la question de la langue française, dans ces multiples variantes et déclinaisons, est plus qu’une passion, un engagement ».
Du 16 au 27 septembre, le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93) rejoue Onéguine de Pouchkine. Le sacre de la littérature russe sous la houlette du traducteur André Markowicz et du maître des lieux d’alors, Jean Bellorini. Total bonheur !
En mars 2019, André Markowicz était l’invité du ThéâtreGérard-Philipe et de son directeur d’alors, Jean Bellorini, qui mettait en scène sa traduction d’Onéguinede Pouchkine et avec qui il entretient une grande complicité, disons poétique et amicale. Traducteur de littérature russe, auteurs connus (Dostoïevski, Gogol, Tchekhov…) ou inconnus qu’il nous fait alors découvrir (Daniil Harms, par exemple…), André Markowicz ne tente pas seulement de faire passer les mots d’une langue à l’autre, d’un continent l’autre. Plus encore, il travaille la forme poétique, son rythme même, pour nous en transmettre le souffle ou du moins pour nous le faire sentir, entendre. Comme on entend la respiration amie. Pour, tel dans l’Onéguine composé en « accord » avec Jean Bellorini, donner à voir ce souffle en prise avec le corps des comédiens.
Le travail dramatique de Jean Bellorini confirme l’excellence de la traduction. Sans comprendre le Russe, nous en voyons la langue, en prenons la mesure, marchons à son pas puisque la poésie est là affaire de métrage. Si André Markowicz parvient si bien à nous le faire entrevoir, c’est qu’il est également poète et vit sa grande œuvre de traduction comme un acte poétique : il vit la poésie comme une poignée de mains, à la façon de Celan d’approcher la poésie. Et Markowicz, pour nous du moins, incarne parfaitement cette main tendue !
Dans Oneguine, tout est parfaitement en correspondance : texte, acteurs, mises en son, en image et en scène… Comment parler de ce spectacle, de sa magie ? C’est trop fort, trop difficile, tant il parle au cœur. Une sorte d’intimité bouleversante est créée. Quelle intelligence sensible ! Rien de pesant. La simplicité même.Voir ce que l’on entend. Évocation lointaine, pour nous, du plaisir d’écoute des pièces radiophoniques diffusées dans notre enfance, rassemblement familial silencieux et tamisé d’une lumière chaude autour du poste de TSF. Parfois accompagné de travaux de repassage, de pliage du linge, de raccommodage et de reprise. Dans les familles ouvrières c’était la mère qui était à l’ouvrage. L’espace est sonore. Il se reçoit du son. Le son le dimensionne, lui imprime des temporalités.
L’espace est ici comme suggéré, il prend corps diffusé par le casque auditif remis à chaque spectateur (Dieu, comme le mot spectateur est laid ici !). On nous parle à l’oreille. Lumière rare… Juste le « plus», là, de petites variations d’intensités lumineuses qui laissent la parole nue et qui composent avec le son de la mise en espace, stimulent et soutiennent l’imaginaire, ne l’écrasent ni le brident. C’est tressé fin. Le tout au seul service de la parole en acte, rythme de la parole des acteurs. La place de l’humour, du merveilleux. Ah, le piano qui ouvre le poème en lançant son feu d’artifice sonore et l’on croit voir la féerie d’un ciel s’étoiler… D’un coup la présence du cosmique, nous sommes sous le ciel… Et l‘évocation du bruit des calèches par le seul jeu de la bouche sur le micro… Ils sont parfaitement réglés ces micros. Et à l’identique, la partie de tennis. Esprit d’enfance, du jeu. La respiration, la dilatation.
C’est intime, la pièce se donne dans la petite salle Mehmet Ulusoy. Au plus près du magnifique travail des acteurs, dont la parole sort de tout le corps. Cela pourrait presque se jouer partout. Tout, sauf grandiose et grandiloquent. Jean-Pierre Burdin
À écouter : l’entretien d’André Markowicz sur France-Culture. À consulter : sa page Facebook, tout particulièrement à partir du 18 mars où il revient sur son travail et sa recherche avec l’équipe du T.G.P. Une authentique aventure sociale et pédagogique de partage poétique.
Suite à l’annulation de la saison estivale du Théâtre du Peuple de Bussang (88), Simon Delétang propose, jusqu’au 06/09, un oratorio éléctro-rock. Adaptant à la scène un court essai philosophique de l’écrivain danois Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier : un hymne à la vie, sensible et fragile.
Avec l’aimable autorisation de notre confrère et ami Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, créateur du site L’œil d’Olivier, Chantiers de culture se réjouit de publier son article.
Au cœur des Vosges, fier et rural, le Théâtre du Peuple se dresse. Sa structure en bois, soumise au rude climat de la région, se patine avec le temps, s’abîme parfois mais jamais ne perd son inaltérable singularité. Vétuste autant que chaleureux, le lieu accueille chaque année en été près de 30 000 spectateurs. La plupart sont des habitués, qui reviennent toujours découvrir de nouvelles créations théâtrales dont la spécificité est de faire appel à une distribution mixte mêlant professionnels et amateurs. Cette année, la crise sanitaire a eu raison de la saison. La salle, créée en 1895 par Maurice Pottecher,est restée désespérément vide.
Un brin de philosophie
Triste de ne pouvoir accueillir festivaliers et bénévoles qui, de juillet à septembre, donne au lieu des airs de ruche, SimonDelétang, le directeur artistique de l’institution depuis 2017, a eu l’idée de mettre en scène un texte qu’il avait lu alors qu’il était encore apprenti-comédien à l’ENSATT, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman. Dans cet essai philosophique paru en 1952, le journaliste libertaire danois questionne l’importance de la vie, de la mort et de la liberté individuelle. Dubitatif parfois, pessimiste le plus souvent, il cherche à trouver sa place sur terre, à définir ce qui fait de lui un homme. Oscillant en permanence entre ténèbres et lumière, ce farouche défenseur du libre-arbitre se veut porteur d’un espoir fragile autant que mélancolique.
Un style dépouillé, percutant
Porté par la musique électro-rock du groupe Fergessen,les mots de Dagerman résonnent étonnement justes, précis, dans la salle vide du théâtre du Peuple – le public étant installé sur scène. La musicalité du texte dit avec retenue par Simon Delétang, le lieu rappelant quelques vieux châteaux médiévaux, quelques contes de des frères Grimm, invite(nt) à la rêverie, à la médiation. Les riffs de guitare, les sonorités itératives du synthé hypnotisent et tendent parfois à faire perdre le fil de la réflexion. Loin d’en pâtir, le spectateur en profite pour s’évader, questionner sa propre destinée.
À chacun son avenir
Avec sobriété, Simon Delétang s’empare des pensées de l’auteur pour les faire siennes, pour leur donner une autre dimension, un sens moins noir. Se servant du cadre magique qu’offre ce théâtre vosgien, il distille en cette période morose et anxiogène, une lumière chaleureuse, diffuse. Certes, Stig Dagerman fait le choix de la mort pour se délivrer de ses tourments, mettant fin brutalement à l’écriture de cet essai, mais c’est son indéfectible amour de la liberté que le metteur en scène et comédien souligne vivement.
Hymne à la vie, combat permanent entre abattement et joie, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier réveille doucement mais sûrement jusqu’au 06/09, le temps de quelques après-midis, le Théâtre du Peuple. Et c’est bien le plus important ! Olivier Frégaville-Gratian d’Amore
Théâtre du Peuple, 40 rue du théâtre, 88540 Bussang. Jusqu’au 6/09, du jeudi au dimanche à 17h et 19h. Avec Simon Delétang, création musicale et interprétation de Fergessen (Michaëla Chariau et David Mignonneau).
Jusqu’au dernier jour, de jour en jour à l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (54), la Mousson d’été n’a cessé de livrer ses pépites ! Des lectures servies par une bande de comédiens fidèles, un festival incontournable au service des auteurs contemporains. D’ici et d’ailleurs.
Chaque journée, de l’après-déjeuner jusqu’à tard la nuit tombée, entrecoupées d’entretiens ou de conférences, trois ou quatre lectures/mises en espace à l’affiche : sur les pelouses ou sous les arcades de l’abbaye des Prémontrés, comme en son amphithéâtre ou au gymnase ! Ainsi file le temps sous le soleil mosellan, au fil des mots et des notes venues d’ici et d’ailleurs, de France ou de lointains continents… La Mousson d’été? « Le lieu de culte des fanatiques du texte contemporain », avoue le metteur en scène David Lescot. « C’est là que je suis venu voir comment on pouvait refaire du théâtre avec rien, juste la base : des acteurs et quelque chose à dire ».
Des choses, il s’en est dites encore à la Mousson en cette année du XXVème anniversaire, du 21 au 27/08 ! Parfois pas toujours abouties, mais peu importe, le plus souvent de vraies perles et pépites dans l’audace et l’urgence de dire : bonheur du texte, merveille de la découverte, qualité de l’interprétation ! L’imaginaire en éveil, néophyte ou averti, amateur ou professionnel, chacun est le bienvenu à la Mousson d’été. L’art le plus novateur est vraiment à la portée de tous dans une authentique ambiance de partage. Ainsi en va-t-il avec Chien-fusil, le texte de l’anglais Simon Longman, « une tragédie pour quelques hommes et de nombreux moutons ». Dirigée par Charlotte Lagrange (avec Etienne Galharague-Romain Gillot-Emma Meunier-Charlie Nelson et Alexiane Torrès, tous épatants), la mise en espace d’un monde rural en pleine déshérence, en totale décadence… Comme aucun agneau ne survit à l’heure de la délivrance, les filles et fils de la ferme couchent alors leurs illusions sur un tas de paille couleur sang. Vendre, tout quitter, partir ? Fort est l’attachement à la terre, peu enthousiasmantes les lumières de la ville.
Un texte dérangeant, au même titre que Gloria Gloria du jeune auteur français Marcos Caramès-Blanco. L’histoire d’une femme qui, entre deux clopes, pète les plombs, met le feu aux poubelles, tue mari et vieille dame dont elle s’occupe pour terminer la nuit dans les bras de sa meilleure amie et s’enfuir au final à Paris… La « sortie de route » d’un être las d’une existence routinière, quand « les choses se passent dans le même ordre que tous les jours, dans le même sens que tous les jours et dans le même silence que tous les jours ». Avec Frédérique Loliée, éclatante de présence dans le rôle de Gloria, une lecture dirigée par Laurent Vacher. Pour nous retrouver plus tard, dirigé par François Berreur, « À l’ouest de mes trois sœurs », un texte désopilant quoique mortifère de l’argentine Laura Cordoba, une variation de la pièce de Tchekhov au lendemain de la dictature militaire ! De la fin de règne des tsars à l’après Videla, les désillusions de trois vies demeurées cloîtrées dans la banalité du quotidien, la terreur de l’inexistence, la noirceur de l’à venir… D’où les trois alternatives proposées au spectateur en point final, le suicide de chacune des sœurs, Olga-Macha-Irina (Maud Le Grevellec, Odja Llorca, Alexiane Torrès), le saut dans le vide et l’inconnu !
Cette année encore, sous la conduite éclairée de Michel Didym et de toute son équipe, la Mousson a confirmé sa place essentielle, indispensable, dans le paysage festivalier français et européen. Au service des auteurs contemporains, pour aiguiser l’imaginaire du public et réveiller la frilosité des metteurs en scène et directeurs de théâtre qui n’osent, par facilité ou peur de l’échec, risquer le pas de la nouveauté. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 27 août, à l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (54), le festival La Mousson d’été s’impose encore comme un événement majeur : de découverte, de formation et de promotion des nouvelles écritures dramatiques. Une manifestation qui donne le signal de la rentrée théâtrale.
« Leslie : six lettres qui glissent dans ma tête comme le bonheur, c’est le plus beau des prénoms et de tous les mots que je puisse connaître… ». C’est l’histoire d’un coup de foudre. Et de bien plus que cela. Les personnages de Valérian Guillaume sont totalement hors norme. À la fois réalistes et sortis d’un imaginaire débridé. Michel Didym a saisi l’essence de Nul si découvert, un long et saisissant monologue repéré et primé par Artcena en 2019 et publié aux éditions de l’Olivier en 2020, qu’il a réduit pour la mise en espace de la Mousson d’été. Confié à Charles Berling qui en donne une interprétation chorale absolument magistrale, on est sous le charme et l’émotion. « Ila bien fallu que je lui explique que j’avais un Démon dans le ventre qui parfois me torturait l’âme et me rongeait l’esprit que ce Démon était goulu et ne laissait aucune place à mon plaisir ni à mon choix… »Le Démon qui colonise le protagoniste, dont on ne connaîtra pas le prénom et qui pourrait être tout un chacun, blessé et cassé, va faire échouer sa passion naissante. Auparavant, dans un déchaînement furieux, il a renversé l’urne funéraire de sa mère. Il se manifeste anarchiquement dans des éruptions volcaniques qui ruinent toute possibilité de vie paisible. Alors, son besoin de consolation étant impossible à rassasier, le héros malheureux cherche le plaisir dans les hypermarchés et la débauche d’objets de consommation qui lui permettent d’échapper à ses tristesses.
De longues phrases sans ponctuation qui explorent métaphores et associations d’images font le délice de cette écriture audacieuse qui mélange moquerie, tendresse et cruauté. Un paysage dans lequel Charles Berling, accompagné par la musique de Philippe Thibault, nous entraîne comme dans un envoûtement. Pour cette vingt-sixième édition, la Mousson d’été a construit un programme qui veut « faire danser les mots » et « faire en sorte que le théâtre reparte de plus belle avec des langues toutes neuves, toutes fraîches, toutes écorchées de vigueur ». Le magnifique espace de l’abbaye des Prémontrés, avec ses jardins ombragés au bord de la Moselle, se révèle propice au déploiement de ces ambitions.
Appétit palpable
L’appétit et la joie des auteurs, directeurs de lecture, comédiens, musiciens et du public sont palpables. On retrouve avec bonheur les acteurs fidèles du lieu : dans Feu la nuit, de Laura Tirandaz, orchestrée et mise en ondes pour France culture par Pascal Deux, Christophe Brault et Odja Llorca. Dans Sur la côte sud, de Fredrik Brattberg (Norvège), dirigée par Véronique Bellegarde, Catherine Matisse et Charlie Nelson… et tous les autres, anciens et nouveaux, ils donnent vie aux mises en scène de demain.
Cette année, il faut noter la présence de Stanislas Nordey, qui intervient sur le thème « Mettre en scène et programmer les textes contemporains » et présente, avec de jeunes comédiens de l’école du Théâtre national de Strasbourg, Ce qui (nous) arrive, six textes d’une commande de formes brèves à douze auteurs et autrices, ainsi qu’ Un sentiment de vie, de Claudine Galea. Très attendue aussi, Isabelle Carré dans Never Vera Blue, d’Alexandra Wood (Royaume-Uni). Enfin, Bruno Ricci et le musicien Taha Alami clôtureront la fête dans la bonne humeur, le 26/08 à 18h, avec la savoureuse parodie de Fellag, Comment réussir un bon petit couscous, une nouvelle version coproduite par la Manufacture, le CDN de Nancy-Lorraine. Juste avant Le drame de Düsseldorf, en soirée : un texte de l’uruguayen Sergio Blanco, une lecture dirigée par Véronique Bellegarde avec Nicolas Chupin, Frédérique Loliée et Charlie Nelson.
On ne soulignera jamais assez cette qualité première de la Mousson : faire entendre, avec invention et renouveau depuis vingt-cinq ans, des textes qui ont déjà pris vie au plateau et font de la sublime abbaye des Prémontrés, à Pont-à-Mousson, un véritable laboratoire de création aux niveaux national et international. Marina Da Silva
Isabelle Carré, et les autres…
Un texte finement ciselé, un accompagnement musical de belle facture signé Philippe Thibault, une lecture de haut vol : avec Never vera blue, le texte de l’anglaise Alexandra Wood, Isabelle Carré a fait sensation à la Mousson ! Avec un naturel désarmant dans sa robe rouge, foulant la scène pieds nus, l’héroïne confesse au public son amour inconditionnel pour ses deux filles, mais aussi sa passion irraisonnée pour quelques plantes et fleurs avec lesquelles elle entretient un dialogue soutenu. Une évocation tendre et sensible qui contraste avec les aveux de violence conjugale qu’elle subit au quotidien et qu’elle distille au fil d’un monologue poignant. « Écrite à la suite d’entretiens avec des rescapées de violence domestique, la pièce retrace les méandres, mentaux et physiques, d’une femme qui doit se retrouver pour se sauver, préserver son intégrité mentale et physique ». Une comédienne de grand talent, une lecture conduite avec tact et retenue par Michel Didym, un texte que l’on a hâte de retrouver sur un plateau de théâtre.
Une pépite parmi d’autres en ce cru 2020, sur les pelouses ou sous les arcades de l’abbaye des Prémontrés, comme en son amphithéâtre ! Par leur humour grinçant ou décalé, la peinture d’êtres paumés, abandonnés ou rejetés de la société, l’absurdité des situations ou des dialogues, Barouf en automne de l’allemand Dirk Laucke (une lecture dirigée par Émilie Capliez avec Christophe Brault, Sébastien Eveno et Catherine Matisse) et Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas de la hollandaise Magne van den Berg (une lecture dirigée par Michel Didym avec Marie Sohna Condé et Catherine Matisse, Vasssia Zagar à la musique) ont véritablement conquis, envoûté le public. Yonnel Liégeois