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Fellag, une bonne graine !

Dans une mise en scène de Michel Didym, du 16 au 29/08, Bruno Ricci interprète Comment réussir un bon petit couscous. Un texte de l’humoriste algérien Fellag, créé en 2008 sur la scène de Châteauvallon. Entre humour et ironie, un regard contrasté sur les relations entre Algériens et Français de souche !

 

Si l’habit ne fait pas le moine, comme chacun sait, il n’empêche que l’art culinaire est à l’humain ce qu’est la fourchette à la bouche : un signe de reconnaissance ! Pour preuve, l’Italien gratine ses macaronis, l’Anglais surcuit son rosbeef, l’Espagnol tartine ses tapas, le Polonais bisonne sa vodka, le Belge se fend la frite… Le couscous, quant à lui, est fierté nationale pour tout Maghrébin qui se respecte. Qu’il soit mouton, poulet ou poisson ! Sauf que depuis quelques années, sondage à la clef, il est devenu le plat préféré des Français.

C’est pourquoi Nasreddine, titulaire d’une maîtrise en céréales et d’un master en cuisson vapeur de semoule, s’improvise conférencier pour le bonheur des Gaulois : en tenue traditionnelle et fez rouge sur la tête, il s’évertue à leur enseigner Comment réussir un bon petit couscous, cette spécialité d’origine berbère. Précisant par  exemple que, disposée entre poulet et mouton, « la merguez est une invention des juifs d’Algérie, elle symbolise les peurs ancestrales des circoncisions ratées »… Chacun le sait aussi, la tchatche, le bagout, la parlouze ne sont pas spécificités marseillaises. Comme tout authentique méditerranéen, Nasreddine maîtrise l’art de la parole. Dont il va user et abuser, de digressions en digressions, pour le plus grand bonheur de son  auditoire ! Créé en 2008 sur la scène de Châteauvallon, au lendemain d’un combat épique contre la municipalité FN de Toulon, le texte de l’humoriste algérien Fellag n’a rien perdu de sa verve et de son humour caustique.

Au fil du temps, « le couscous ne serait-il donc pas devenu un concret signe d’affection des autochtones envers les maghrébins ? », s’interroge Nasreddine, le porte-parole de Fellag. Déroulant et détournant alors, sous couvert de métaphore culinaire et dans un grand éclat de rire, tous les clichés et poncifs qui lient depuis des générations « français de souche et souches françaises d’origine maghrébine », raillant et brocardant sans vergogne les uns comme les  autres : la « pigeot » du voisin, l’épicier du coin, le beauf pas très malin, les discours républicains…Un regard décalé sur l’histoire mouvementée de l’immigration comme de l’intégration, entre deux blagues parfois un peu usées, une leçon de « vivre ensemble » rafraîchissante, sans poncifs ni langue de bois.

Un théâtre de tréteaux joliment agrémenté de l’oud  du musicien Taha Alami, dans une mise en scène guillerette de Michel Didym. Avec un Bruno Ricci, le Rital d’origine, confondant de naturel devant son plat de semoule. Comme tout droit sorti de son « Djurdjurassique bled » ! Yonnel Liégeois

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Léonora Miano, hommage à tonton Manu

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Léonora Miano. Née au Cameroun, partageant sa vie entre le Togo et la France, l’écrivaine rend un dernier hommage à Manu Dibango. Le musicien qui fit briller les lumières d’Afrique dans le monde entier.

À lire, commander ou télécharger : Léonora Miano est née en 1973 à Douala, au Cameroun. Ses œuvres majeures : une trilogie consacrée à l’Afrique, dont Contours du jour qui vient (Plon, prix Goncourt des Lycéens 2006). La Saison de l’ombre (Grasset, prix Femina 2013) et Rouge impératrice (Grasset, 2019).

  

Lomé, Togo

Tonton Manu,

C’est ainsi que je t’appelais. D’ailleurs, même si nous ne nous fréquentions pas, c’est ce que tu étais. Mon premier souvenir de toi me ramène à ma toute petite enfance. Mes parents reçoivent, dans notre maison du quartier Kumasi à Douala, un type à l’allure impressionnante. Un géant au crâne rasé et à la voix grave, dont le rire fait trembler la terre.

Quand tu seras parti, papa me tendra un 45 tours avec toi sur la pochette. Tu étais déjà si célèbre que l’on t’avait requis pour promouvoir un des nouveaux modèles de la marque Toyota. Cette chanson promotionnelle fut gravée sur un disque. Le Cameroun dansa au son de La Toyota Corolla est fantastique, exactement comme s’il s’était agi de n’importe lequel de tes tubes. Tu avais mis, dans ce morceau, la même exigence, la même créativité, la même chaleur, que dans tout ce que tu nous as offert.

Au fil des années, ton nom devint celui d’une divinité de la musique. Arrivant à Paris, les musiciens africains, de toutes origines, se mirent à ta recherche. Te côtoyer. Apprendre auprès de toi. Beaucoup devinrent des vedettes parce qu’ils avaient joué avec toi. Et l’Afrique abolit ta nationalité. Tu venais du Cameroun, mais tu étais à tous, et tu offrais le monde. Sans lever le poing ni faire de grands discours. Simplement en mêlant les musiques, en présentant tes orchestres dont les visages avaient toutes les couleurs. Tes choristes, d’où qu’elles viennent, apprirent à prononcer les mots du douala, cette langue à laquelle tu ne renonças pas. Ses rythmes, ses intonations, te donnaient cet accent unique. Dans toutes les langues, tu parlais celle-là.

Pourtant, quand tu souhaitas retrouver ton pays, lui apporter ta lumière, on voulut l’éteindre. Le public fut au rendez-vous, mais d’autres te mirent des bâtons dans les roues. Cette période prit des allures de film noir avec, au générique, toutes les crapules imaginables. Il fallut plier bagage, renoncer. La France sut t’accueillir à nouveau, te célébrer et te chérir. Tu t’es éteint en France, après soixante années d’une carrière incomparable.

Soixante ans à faire vibrer ton saxophone sur les scènes du monde. Tu as toujours été là, présence africaine lumineuse. Un jour, tu rejoindrais les étoiles, mais nous te souhaitions un voyage paisible. Nous n’attendions pas que ce virus te tue et dérobe nos adieux : frontières closes, rassemblements interdits, impossible de te rendre l’hommage mérité. Nous devions venir, et nous serions venus. Des quatre coins du monde. On se serait fait beaux. On aurait eu du style. On aurait dansé pour chasser le chagrin, t’ouvrir le passage vers l’autre vie. Il y a une danse pour cela, qui fait couler les larmes et apaise en même temps. Tu aimais que l’on danse.

Alors, on danse. Et on te remercie. Bon voyage, tonton Manu.

Léonora Miano

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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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La culture, avant… et après ?

Salles de concert et cinémas, musées et théâtres : à compter du 22 juin,tout est « déconfiné » désormais ! Une décision plus virtuelle que réelle, pourtant, en raison des consignes sanitaires et d’une fin de saison artistique… Tandis qu’au tableau s’affichent les chiffres clés de l’économie culturelle, artistes et professionnels s’interrogent : quid de la culture, demain ?

 

Des chiffres, pas des lettres…

– Selon l’étude de France créative et EY en date de novembre 2019, l’ensemble du secteur pèse 91,4Mds€ de revenus totaux. Sa valeur ajoutée (47,5 Mds€ en 2017) équivaut à 2,3% du PIB. Un poids comparable à celui de l’industrie agro-alimentaire et 1,9 fois plus important que celui de l’industrie automobile.

– 1,3 million de personnes ont exercé en 2018 une activité, directe ou indirecte, principale ou ponctuelle, dans un secteur culturel ou créatif. La moitié seulement (635 700 personnes) en ont retiré leur revenu principal.

– La part de professionnels de moins de 30 ans est plus élevée que la moyenne de la population active (22,6% contre 18,8% en 2018). Elle est aussi devenue plus féminine et plus représentative de la diversité française : 43% de femmes en 2015, contre 30% en 1991.

– Le territoire français est maillé par des infrastructures culturelles essentielles à la vie des territoires : en 2016, 1450 communes bénéficiaient d’une salle de spectacle ou d’un festival, 850 accueillaient un musée. Le spectacle vivant, les musées ou le patrimoine irriguent une très grande variété d’activités économiques locales, en particulier dans le champ du tourisme.

… la crise, pendant et après

Outre sa richesse inestimable pour l’humain et le citoyen, le secteur culturel est un atout majeur dans le développement économique d’une nation. D’où le malaise croissant devant le silence assourdissant du ministère de la Culture à l’heure de la crise du coronavirus… Rompu le 30 avril par l’appel d’artistes et professionnels au Président de la République. Suivi, le 6 mai, de l’intervention télévisée d’Emmanuel Macron qui annonce une « année blanche » dans le cadre des droits des intermittents du spectacle.

Depuis, les commentaires abondent : « Le secteur de la culture prudent après les annonces d’Emmanuel Macron », titre le quotidien Le Monde. « Discours de Macron pour la culture : aide-toi et l’État t’aidera ! », écrit Télérama. Sans omettre les réactions des artistes : Ariane Mnouchkine (« Je ressens de la colère devant la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants »), Stanislas Nordey (« Je n’attendais pas le New Deal »), Jean-Michel Ribes (« Mr le Président, donnez-nous des rames, nous nous chargerons d’affronter la tempête »).

La culture, demain ?

Festivals d’été annulés, salles de spectacle et de concert toujours fermées pour cause de mesures sanitaires strictes… Alors que le « déconfinement » total est programmé en ce 22 juin, doutes et peurs, questions et incertitudes taraudent artistes et professionnels du secteur : quid de la culture, demain ? De la MC93 de Bobigny au T2G de Gennevilliers, du Théâtre du Nord à la Comédie de St Etienne, qu’ils soient soutiers du spectacle vivant ou directeurs de structures labellisées, tous le reconnaissent. À demi-mots ou à découvert : le malaise autant que le mal-être, voire la colère, sont profonds entre gouvernants et intermittents. Et l’allocution d’Emmanuel Macron, en date du 14 juin, n’a fait que creuser le fossé : des milliards pour l’industrie de l’automobile, aucune mesure concrète pour la culture, le mot prononcé seulement deux fois dans une banale énumération ! Le secteur de la culture n’échappe pas au questionnement généralisé : le monde d’après sera-t-il semblable ou différent, sinon pire, à celui d’avant ?

Personne n’est dupe, ce n’est point seulement affaire de masques et de jauge à respecter ! Jouer ou applaudir avec ou sans, instaurer ou non la distanciation physique, des critères importants mais pas déterminants… Comme en bien d’autres secteurs économiques, la crise du coronavirus met à nu la faillite d’une politique inaugurée il y a trois décennies : sans souffle ni moyens, sans utopie ni perspectives ! Le saupoudrage catégoriel ( la culture à l’hôpital, la culture à l’entreprise, la culture en milieu carcéral…), un Pass culture pour les jeunes et un tarif réduit pour le troisième âge n’ont jamais construit un projet culturel à haute teneur éducative et artistique ! Comme il semble loin le temps où l’on parlait d’exception culturelle, où l’on affirmait urbi et orbi que la culture n’est pas une marchandise comme les autres face aux prétentions de l’OMC…

Les chantiers ouverts par Jack Lang au temps de la Mittérrandie, les États généraux de la culture initiés en 1987 par Jack Ralite ? Des utopies bannies de l’imaginaire collectif au nom de l’immédiateté, de l’efficacité, de la rentabilité ! Déjà en 2018, plus de 200 personnalités du monde des arts et du spectacle s’interrogeaient : « nous ne sommes pas disposés à laisser les logiques marchandes et mercantiles envahir le monde de l’art et de la culture et prendre progressivement le pas sur le service public de la culture sans agir. Nous ne souhaitons pas laisser aux seuls gestionnaires le pouvoir de décider seuls de l’avenir de tous. Nous ne pouvons plus attendre, dans « l’attitude stérile du spectateur » selon Aimé Césaire, sans mot dire et sans agir, la fatale issue de notre silence. Il signe un péril majeur pour les arts et la culture, l’ensemble de ses professionnels et de ses publics ».

Outre les coupes budgétaires et la baisse des subventions, désormais l’État, comme bon nombre de collectivités territoriales, exigent de leurs « prestataires » culturels de se conformer aux règles de l’entreprise privée, de se plier aux aléas du mécénat, de privilégier expositions ou spectacles qui remplissent les caisses, d’accorder des loisirs aux masses à défaut de les ouvrir à d’inavoués désirs : la survie du parc du Puy du Fou vaut bien un Tartuffe ou une Flûte enchantée ! De la colère du monde du spectacle, fort de la complicité présidentielle, monsieur le vicomte Philippe-Marie-Jean-Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon se moque. De sa retraite ministérielle, Aurélie Filippetti s’époumone, « on ferme le Festival d’Avignon mais cet individu d’extrême droite pourra continuer à faire l’apologie de son révisionnisme historique » ! Une décision et des réactions à mourir de rire, illustration parfaite d’un profond vide de la pensée… À ce stade de la réflexion, au risque d’user encore de ce terme, Chantiers de culture s’autorise la publication, hilarante, du billet d’Ève Beauvallet, notre consœur du quotidien Libération :

Revenons un peu sur la « distanciation ». Pas sociale, mais brechtienne – cet effet d’étrangeté produit sur le spectateur, visant à rompre le pacte de croyance en ce qu’il voit. Un exemple type a été donné le 20 mai, lorsqu’à l’occasion d’un conseil de Défense réuni à l’Elysée, le chef de l’État a poussé en faveur de la réouverture rapide – elle sera effective le 11 juin – du Puy du Fou, célèbre parc à thème médiévo-zemmourien de Vendée, fondé par une bonne relation d’Emmanuel Macron, Philippe de Villiers. Voici alors que les acteurs de la culture, et en particulier les directeurs des grands festivals sommés d’annuler leurs événements jusque mi-juillet, échangèrent des regards incrédules pour savoir si, mortecouille, cela relevait ou non de l’hallucination. Aurélie Filippetti leur a confirmé qu’ils avaient bien compris le coup de théâtre : il s’agit bien, selon l’ex-ministre de la Culture, d’un « passe-droit monstrueux […] Copinage relevant de la trahison la plus totale des idéaux républicains, Liberté-Égalité-Fraternité ».

Quelque temps avant la création de cette devise, les royalistes étaient engagés dans la sanglante guerre de Vendée. Est-ce par sympathie monarchiste qu’ Emmanuel Macron dépose aujourd’hui cette offrande aux pieds du Disneyland de la droite identitaire ? Ou, plus prosaïquement, pour adresser un gros « fuck » à tous ces snobinards du théâtre public en même temps qu’une pichenette sur l’oreille de son Premier ministre, Edouard Philippe, puisque ce dernier préférait, paraît-il, temporiser l’annonce ? Nous voilà en tout cas propulsés, comme jadis Jean Reno et Christian Clavier dans le blockbuster gaulois les Visiteurs, en un autre temps, dont on ne sait encore s’il correspond au « monde d’après » ou plutôt au monde de bien, bien avant – soit cette époque d’il y a plusieurs siècles où les privilèges étaient vraiment « okay ». Alors que l’ensemble du secteur culturel pourrait sombrer dans une précarité border Jacquouille-la-Fripouille, on en viendrait à croire que les personnages du film de Jean-Marie Poiré n’inspirent plus seulement l’esthétique du parc à thème vendéen mais aussi la politique du chef de l’État.

Le 17 février 2020, dans un assourdissant silence médiatique, Aurore Bergé, l’ancienne élue LR et nouvelle députée En marche, remet au premier Ministre le rapport que lui avait commandé Matignon Émancipation et inclusion par les arts et la culture. Avançant 60 propositions pour « permettre à chaque citoyen de ressentir l’émotion que provoque la rencontre avec les œuvres et les artistes » à l’heure, selon ses dires, d’un amère et double constat 60 ans après la création d’un ministère de la Culture : « la persistance du sentiment que la culture exclut, en étant réservée à la petite minorité de privilégiés qui en détiennent les codes par héritage […] Ensuite, le décalage entre la réalité de la vie artistique et culturelle sur les territoires, foisonnante d’initiatives et d’occasions de partage grâce à l’engagement des acteurs culturels locaux, et la manière dont l’État appréhende cette réalité, se faisant toujours prescripteur quand on l’attend davantage pilote et soutien de ces actions ». Outre la remise en  cause en termes feutrés de la culture comme service public, de l’éducation culturelle et artistique à l’école à la relance de la mission « Culture et Monde du travail », des recommandations formulées depuis des décennies et qui, en ces temps de tourmente sociale et économique majeure, une nouvelle fois demeureront vœux pieux ! Yonnel Liégeois

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Amalric, l’agent déjanté

Jusqu’au 05/06, ARTE.TV invite à revoir la série L’agent immobilier. Signés par Etgar Keret, quatre épisodes qui allient humour grinçant et surréalisme déjanté. Avec, au côté d’Eddy Mitchell, un Mathieu Amalric complètement allumé qui, dans les colonnes de l’hebdomadaire Marianne, répond aux questions de notre confrère Benoît Franquebalme.

 

Benoît Franquebalme – Vous êtes admirateur du travail de l’écrivain israélien Etgar Keret ?

Mathieu Amalric – C’est un immense écrivain. Ses nouvelles sont magnifiques, délirantes… On y passe de situations quotidiennes à des fantasmagories, des poissons qui parlent, des temps qui s’enchevêtrent…. Le scénario est très lié à la vie de ses parents, il l’a écrit en pensant à moi. C’est génial qu’un écrivain qu’on admire vous propose de devenir un personnage de son monde.

B.F. – Qu’y a-t-il d’israélien dans la série ?

M.A. – Ça se sent dans la vitesse, une sorte d’impolitesse. En Israël, on n’a pas le temps, on se dit les trucs cash. Il n’y a pas le filtre de la politesse française, filet de mensonges et d’hypocrisie. On ne sait pas ce que l’autre pense, il faut décoder. En Israël, il n’y a pas ça. Et puis, on a pu faire de l’humour juif, comme se moquer d’un type qui a survécu aux camps. Il y a du belge aussi. On a tourné là-bas, on sent l’esprit gourmand des Wallons.

B.F. – Votre personnage tombe dans les escaliers, se bat, se casse le bras…

M.A. – C’est très proche du slapstick avec des chutes, une succession de catastrophes, des coups dans la gueule. Ça me fait penser à After Hours de Martin Scorsese. Quand on regarde le premier épisode, on ne pense pas qu’on finira avec quelque chose d’aussi bouleversant. Au début, mon personnage met ses parents dans une case : « Ma mère, je la déteste, mon père est inconséquent ». On fait tous ça. L’agent immobilier montre comment passé et avenir sont des notions gazeuses, floues dans nos têtes. Surtout en ce moment.

B.F. – L’immeuble du héros est comme un grand cabinet de psychanalyse…

M.A. – Pendant la préparation, Keret me donnait des choses sur son père mort et sur sa mère en train de mourir. Sur un tournage, en quelques semaines, on accède à des émotions intenses qu’on ne pourra peut-être jamais vivre en famille. Comme quand on parle à des inconnus. On se dit en trois minutes l’essentiel. C’est mille fois mieux qu’une psychanalyse. Finalement, la famille est le pire endroit pour se dire des choses. D’ailleurs, actuellement, on voit bien que le travail est une manière de partir de la maison (rires). Cela dit, à cause de la distance, on arrive parfois mieux à se parler.

B.F. – Vous êtes où en ce moment ?

M.A. – Je vis en Bretagne, près de Morlaix. Il se trouve que je ne suis ni avec mes parents, ni avec mes enfants. Trois garçons de 12, 20 et 22 ans. Je suis avec mon amoureuse, la soprano et cheffe d’orchestre canadienne Barbara Hannigan. Imaginez mon bonheur de l’entendre travailler tous les jours sur Mahler. Je chante aussi du Haendel avec elle. J’essaie d’amener de cette rigueur dans mon métier. On fait du cinéma parce qu’on n’a pas réussi à être un musicien, un peintre, un grand cuisinier, un grand jardinier…

B.F. – Vous venez de consigner une tribune demandant des mesures concrètes pour la culture. Pourquoi ?

M.A. – Nous demandons à l’État un système de sauvetage pour ce secteur qui emploie 1,3 million de personnes en France. Il faut édicter des règles qui ne soient pas absurdes. Sinon, les exploitants de cinéma vont être obligés de ne prendre que des blockbusters. Il n’y aura plus la place pour le reste, comme c’est déjà le cas en Allemagne ou en Italie.

B.F. – Que vous inspire la période actuelle ?

M.A. – C’est une comédie humaine passionnante car elle exalte l’homme dans tous ses côtés, du marché noir à la solidarité. On a des règles faites par des gens qui font semblant de savoir. Ils doivent composer avec le peuple français qui, avant tout, va râler. Va-t-on retourner dans nos réflexes de hamster faisant tourner sa roue ? Que vont devenir ces gens qu’on a nommés « héros », alors qu’avant, on voulait détruire le système d’assistance publique ? Ça va prendre longtemps avant d’avoir un vaccin. En attendant, il paraît qu’il faut aller quelque part, avancer, qu’il faut de la croissance. Pourquoi ? On n’en sait rien. Moi, en ce moment, je regarde le printemps et pousser le lilas. Ça dure peu le lilas…

B.F. – Les réalisateurs racontent avoir choisi Eddy Mitchell en le voyant avaler ses cachets avec du whisky face à eux…

M.A. – (Rires) C’est un sage qui détecte vite ce qu’il va aimer. Il ne se fait pas chier avec des gens avec qui il n’a pas envie d’être. Il m’a donné le virus du cinéma avec l’émission La dernière séance. Avec lui, Claude-Jean Philippe, Patrick Brion… ma cinéphilie a été d’abord télévisuelle. L’avoir comme papa, c’était génial. Mon admiration ? Il l’a reçue comme un ours qui prend un petit peu de miel : « Pas trop de compliments, on va passer à autre chose ». Il a une voix tellement douce… Ses chansons, ce sont presque des aubades (Mathieu fredonne La dernière séance).

B.F. – Vous aussi ne voulez pas vous emmerder avec des gens avec qui vous ne voulez pas être ?

M.A. – Ah oui ! Surtout qu’à la base, je voulais être réalisateur et pas acteur. C’est Arnaud Desplechin qui m’a inventé comme comédien avec Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) en 1996. Donc, je ne joue que quand ce sont des personnes irrésistibles. Sinon, je réalise. Etgar, Éric Rochant, les frères Larrieu, Wes Anderson… ils me hissent vers des zones inexplorées. Ce qui me touche aussi, ce sont les jeunes qui ont envie de me prendre… comme un oncle. Ça me nettoie du poison du « C’était mieux avant ».

B.F. – Après L’agent immobilier, vous avez enchaîné avec le tournage de la dernière saison du Bureau des légendes…

M.A. – Éric Rochant (showrunner du Bureau) est un génie parce qu’il travaille comme un chien. La star de la série, c’est l’écriture. J’y parle russe et c’était troublant. J’ai vécu trois ans à Moscou quand j’étais enfant. Je croisais peu de Russes car, sous Brejnev, tout était fait pour qu’ils ne voient pas les étrangers. J’étais inscrit dans un conservatoire de musique. À 12 ans, je jouais très bien du piano. Quand j’ai présenté mon film Tournée là-bas, j’ai retrouvé ma prof. Elle vivait toujours dans le même appartement.

B.F. – L’agent immobilier évoque très fort Kafka, non ?

M.A. – Oui mais Kafka avec un grand cœur. En ce moment, je suis plutôt plongé dans Robert Musil (1880-1942) et L’homme sans qualités. C’est faramineux, drôle. Je le lis pour la troisième fois. L’histoire se passe en 1913, juste avant la catastrophe. Ça pourrait être écrit aujourd’hui. On pense que les choses changent mais on refait les mêmes conneries. Je conseille aussi Harlem Quartet de James Baldwin, le plus beau roman d’amour du monde. Et les nouvelles d’Etgar Keret.

B.F. – Et votre projet d’adapter Le Rouge et le Noir ?

M.A. – Pour l’instant Musil a gagné. Comme, je n’ai pas fait d’études, que j’ai travaillé dès 17 ans, plancher sur ces livres me permet d’être dans ce bonheur-là. Le Rouge et le Noir, je m’en suis beaucoup servi dans mon film La Chambre bleue, adapté de Georges Simenon. Ce dernier adorait Stendhal. C’est notamment pour ça que j’ai appelé mon héros Julien, comme Julien Sorel. Propos recueillis par Benoît Franquebalme

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Et boum, là, Vian !

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait Boris Vian. Disparu en 1959 d’un malaise cardiaque, il n’avait que 39 ans ! Une date anniversaire, l’année d’un centenaire prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile cité Véron à proximité de son compère Prévert, prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Enfant terrible des lettres françaises, génial touche-à-tout, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro que la revue Europe lui consacra en 2009. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit l’éminente biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Dilettante par nature et de vocation, il est prouvé que Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus ou simples chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait à Ville-d’Avray Boris, le futur Vernon Sullivan ! À n’en pas douter, Vian le premier se serait probablement moqué de ce chapelet de festivités qui, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Ville de Paris, s’égrène en France mais aussi en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis. « Autour de la Cité Véron, qui conserve l’empreinte de Boris Vian, s’est constituée au fil des ans une confrérie complice où figurent désormais de jeunes Borissiens revendiquant un même esprit. Metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens ou documentaristes, leur enthousiasme a contribué à faire du programme de ce centenaire un vrai feu d’artifices », écrit Vian le fils, Patrick. Et d’affirmer que toutes les facettes du personnage seront dévoilées : l’écrivain, l’auteur-interprète, le trompettiste, le scénariste, l’acteur, le peintre, le critique, l’ingénieur, le prince du jazz, de Saint Germain des prés, et de l’anagramme… Pour l’heure, une seule certitude en vue de satisfaire notre curiosité littéraire, picturale et musicale : devant la longue file d’attente, la visite programmée de « l’appartelier » du génial satrape en mai, ce joli mois de toutes les révoltes et de tous les espoirs !

Outre CD de chansons revisitées par des artistes contemporains, spectacles de théâtre et de cabaret, albums et hors-série publiés par divers journaux et magazines, une occasion à saisir parmi toutes ces publications, puisque c’est sûr, On n’y échappe pas ! « J’ai un sujet de roman policier que j’écris pour Duhamel (le directeur de la fameuse Série noire, la collection de romans policiers créée par Gallimard. NDLR), c’est un sujet tellement bon que j’en suis moi-même étonné et légèrement admiratif », confie Boris Vian. « Si je le loupe, je me suicide au rateloucoume et à la banane frite », ajoute-t-il avec humour. Las, boulimique de projets et souvent débordé par les échéances, le manuscrit s’ensommeille, il n’en a écrit que les quatre premiers chapitres lorsqu’il est terrassé par une crise cardiaque le 23 juin 1959 à l’âge de 39 ans. Une sombre histoire de meurtres en série… Frank Bolton, un jeune colonel de l’US Army de retour de la guerre de Corée avec une main en moins, n’en croit pas ses yeux au point d’en donner l’autre à couper : toutes ses anciennes conquêtes féminines disparaissent les unes après les autres ! Comme Vian était lui-même satrape au Collège de pataphysique, ses héritiers ont donc confié à six écrivains de l’ OUvroir de LIttérature POtentielle le soin d’achever le polar et d’y mettre un incroyable point final sous la jaquette des éditions du Scorpion d’antan ! Un fantasque roman familial à l’humour noir dont nous nous garderons bien de dévoiler la chute, agrémenté de moult références et clins d’oeil « vianesques » à décrypter de chapitre en chapitre.

La publication des œuvres romanesques de Vian, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend aussi justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes de Sartre, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un amoureux de la langue à (re)découvrir, un franc-tireur du Verbe qui n’hésitait point à apostropher tous les « pisse-copies » : « Quand admettrez-vous qu’on puisse écrire aux Temps modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? ». Yonnel Liégeois

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Le coup de folie de l’IMA

Du 28 février au 8 mars, à l’Institut du monde arabe, le festival Arabofolies tend le micro aux femmes du monde arabe. Pour une édition exceptionnelle sur le thème des révolutions et de l’engagement… Au programme, musique et chansons, rencontres et débats.

 

Avec son tube Allo le système, elle a enflammé l’an dernier les cortèges des manifestations de la Révolution du sourire en Algérie. La rappeuse et avocate Reja Meziane, désignée l’an dernier par la BBC comme l’une des 100 femmes les plus influentes du moment, se produira sur la scène de l’Institut du monde arabe le 8 mars pour un concert exceptionnel. Une programmation en cohérence avec le thème galvanisant des « engagements » au cœur de l’édition de février-mars proposée par le festival Arabofolies. Rendez-vous trimestriel lancé il y a un peu plus d’an par les équipes de l’IMA, ce jeune festival parisien propose au public une offre transversale qui mixe rendez-vous festifs, poésie, concerts et forums citoyens.

« Nous voyageons beaucoup pour repérer des artistes émergents qui ont des difficultés à sortir de chez eux et que nous faisons venir. Beaucoup aussi sont en exil », explique Marie Descourtieux, la responsable des actions culturelles à l’Institut du monde arabe (IMA). Les soulèvements révolutionnaires qui ont secoué le monde arabe ont notamment guidé le choix des voix conviées pour cette 4e édition. En marge de concerts prestigieux (scène de Camélia Jordana ; concert revisitant les influences algériennes de Bartok…), l’un des temps forts du festival sera assurément le forum des citoyennes adossée à la journée internationale des droits de la femme qui réunira des militantes, journalistes, médecins et activistes engagées pour faire avancer la cause féminine. On y entendra notamment le retour d’expérience d’une gynécologue irakienne intervenant dans les camps de réfugiés auprès des femmes Yézidies victimes de Daesh, la fondatrice mauritanienne de TaxiSecure, un réseau de transport créé pour lutter contre le harcèlement de rue, une blogueuse d’Arabie Saoudite fondatrice du site niswa.org éditant des cours d’éducation sexuelle sur les réseaux sociaux, ou encore une blogueuse palestinienne diffusant des podcasts sur le genre…

Des exemples d’engagements féministes 2.0 très populaires dans la sphère du monde arabe qui entreront, on l’imagine, en résonance avec d’autres expériences menées ailleurs. « Nous avons voulu mettre à l’honneur des militantes féministes exemplaires dont les combats et l’engagement de terrain peuvent trouver des échos en France, comme sur les thèmes de la sororité ou des violences faites aux femmes », précise Chirine El Messiri, en charge des forums citoyens d’Arabofolies. « Féminisme et révolution sont des terreaux fertiles. Une image forte peut avoir une résonnance ailleurs, comme ce flashmob réalisé par des Chiliennes qui a été repris partout, au Soudan, en Algérie, en France ». Des femmes, les yeux bandés, se livraient à une chorégraphie géante pour dénoncer l’aveuglement de la société et la culture du viol. Une vidéo choc, partagée dans le monde entier. Cyrielle Blaire

« Le but est de mettre en lumière des militantes exemplaires, et leurs combats, pour un échange avec la société française ». Chirine El Messiri, en charge des forums citoyens d’Arabofolies.

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De Paris à Londres, Music maestro !

L’exposition « Paris-Londres. Music Migrations (1962-1989) » au Musée national de l’histoire de l’immigration nous plonge dans les brassages musicaux et les combats politiques à l’œuvre dans les deux capitales après les décolonisations. Twist, rock, reggae, punk, ska, soul, zouk, R&B, rap… Une immersion salutaire, magistralement rythmée jusqu’en janvier 2020.

 

À l’entrée de l’exposition, « Paris-Londres. Music Migrations (1962-1989) », une vidéo nous accueille nous montrant des Jamaïcains dansant sur « This is ska », extraite d’une émission de la BBC de 1964. Un panneau nous rappellera qu’ils sont issus de la « génération Windrush », du nom du navire qui relia Kingston (Jamaïque) à Tilbury (Royaume-Uni), le 21 juin 1948, registre des passagers à l’appui. Ce premier flux migratoire amorce la longue décolonisation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui va marquer les capitales britannique et française autant artistiquement que politiquement. Du début des années 1960 avec les indépendances de l’Algérie (5 juillet 1962) et des Caraïbes – la Jamaïque (6 août 1962) et Trinidad (31 août 1962) – à la fin des années 1980, on visite trois décennies de l’histoire musicale des deux villes.

Du twist au raï

Quand la jeunesse des années 1960 s’affirme et s’enflamme pour les Beatles ou Johnny Hallyday, des artistes issus des anciennes colonies prennent part au mouvement. En pleines heures chaudes du Golf Drouot ou du concert de la Nation de juin 1963, on découvre leur présence. En arrière-fond, est diffusé le tube « Sept heures du matin » de la Tunisienne Jacqueline Taïeb quand, grâce à de mini juke-box, on écoute au casque les morceaux de Vic Laurens et les Vautours (« Laissez-nous twister ») ou de Malika (« Ya ya twist »). Ces jeunes maghrébins, familiarisés avec la culture américaine, via les bases militaires où circulent les 45 Tours, twistent et dénoncent parfois déjà le racisme, à l’instar de Vigon et de son « Petit ange noir ». On s’immerge encore dans les grandes heures des cabarets orientaux, lieux de création et de collaboration artistique. On croise Cheikha Rimitti, chanteuse algérienne considérée comme la « mère » du raï moderne, Dahmane el Harrachi, auteur-compositeur et chanteur de musique chaâbi ou Noura, qui obtient en 1971 un Disque d’or pour ses ventes de disques en France. Au passage, on aperçoit le Cinématic 50, sorte de grand juke-box surmonté d’un écran qui diffusait les ancêtres des vidéoclips, présent dans les cafés fréquentés par les immigrés.

Happés par le tube « My Boy Lollipop », portés par Millie Small, une ado jamaïcaine qui propulse le ska sur la scène internationale, nous poursuivons la visite. Halte dans le studio qui diffuse sur grand écran une séquence de l’enregistrement de « The Harder They Come » avec Jimmy Cliff au moment de la naissance du reggae. Là, on peut admirer les créations d’artistes contemporains autour du thème de la musique comme la géniale série de batteries miniatures de la Danoise Rose Eken ou le bouquet de tubas, saxos et trombones coupés d’Arman.

La musique comme étendard

Difficile de détailler toutes les facettes du parcours, tant elles sont nombreuses, lequel ne va pas manquer de se corser. La présence de ces immigrés n’est pas que festive, elle devient revendicatrice. Dès les années 1950, les familles originaires des Caraïbes sont prises à partie dans le quartier londonien de Notting Hill. En réaction, la communauté crée un carnaval en 1966 qui deviendra une institution, donnant lieu à des affrontements avec la police. Ne pas manquer de visionner le film d’Isaac Julian « Territories » qui se penche sur l’histoire du rassemblement. Alors que les discours racistes se multiplient – y compris de la part d’Eric Clapton (!) – et que le National Front grimpe aux différentes élections, des concerts sous la bannière Rock Against Racism sont organisés, auxquels participent des musiciens anglais comme The Clash. Vidéos, musiques, coupures de journaux nous replongent dans l’époque où résonne le morceau « Police on my back » des Equals.

Le même phénomène apparaît en France. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, face à la multiplication des actes racistes et aux succès du Front national, la riposte s’organise notamment dans les banlieues. La musique rock sert d’étendard et le réseau Rock Against Police organise des concerts au milieu des cités, précédant la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, que l’on nommera Marche des Beurs, accueillie à Paris par 100 000 personnes. Nous reviennent à la mémoire, et dans les casques, les morceaux de Carte de séjour avec Rachid Taha mais aussi des Bérurier Noir.

Twist, rock, reggae, punk, ska, soul, zouk, R&B, rap, la playlist de l’exposition est incroyablement riche. Accompagnée de quelque 600 documents et œuvres d’art liés à la musique : instruments, costumes, photos, affiches de concerts, vidéos, pochettes de disques, fanzines… Une géniale rétrospective qui vous file la frite ! Amélie Meffre

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Jacques Vincey, nouvel esclave !

Directeur de l’Olympia, le Centre dramatique national de Tours (37), Jacques Vincey met en scène L’Île des esclaves de Marivaux. En deux versions, l’une en salle et l’autre foraine. Sans oublier le réjouissant Et là haut les oiseaux de la compagnie du théâtre El Duende à Ivry (94).

 

Jacques Vincey, qui dirige le théâtre Olympia (Centre dramatique national de Tours), a mis en scène L’Île des esclaves (1725) de Marivaux. C’est en deux versions, l’une « en salle », celle que nous traitons, et l’autre dans des conditions dites « foraines », plus légère, destinées à des lieux non voués au théâtre, tels que collèges, centres sociaux, prisons… Tout comme La dispute (1744), montée il y a trois ans par Vincey, L’Île des esclaves participe d’une expérimentation d’ordre social. On y voit Arlequin, assez largement affranchi des codes de la commedia dell’arte, échoué après un naufrage sur une île dans laquelle le magistrat Trivelin va organiser le jeu des rôles où les maîtres (Iphicrate et Euphrosine) deviendront donc esclaves tandis que ces derniers (soit Arlequin et Cléanthis, son double féminin) prendront leur place. Les valets s’exercent un temps à la cruauté et au mépris mais, in fine, dans une république

© Christophe Raynaud de Lage

du bon vouloir, introduisant l’amour du prochain dans l’antagonisme des classes, ils inverseront le cours fatal de l’humanité.

Dans le dossier de presse, Jacques Vincey estime que Trivelin entend « rééduquer socialement et moralement les naufragés avec des méthodes dignes d’un commissaire politique : passage aux aveux, auto-expiation, chantage… ». Il y va fort, Trivelin ancêtre de Po Pot ! Il faut raison garder. On sait que Rousseau, vingt ans avant de publier Du contrat social (1762), consulta Marivaux.Élégante esthétique de scène (scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy), avec un flot de mousse simulant l’écume marine. Costumes immaculés (Céline Perrigon), maquillage et perruques (Cécile Krestschmar) ont belle allure. Cinq jeunes comédiens (Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Charlotte Ngandeu et Diane Pasquet), frais sortis des écoles, font déjà bien leur métier, si même on souhaiterait plus d’âpreté dans les conflits. En seconde partie, ils ont carte blanche pour signifier ce qu’ils retirent de l’expérience consistant à jouer Marivaux, sa langue châtiée, ses arguties prodigieuses. Alors, c’est très évasif. On dirait  que ça leur cloue le bec… L’une s’exprime par écrit interposé sur des panneaux, tandis qu’un autre se met à taper dur sur une batterie… Un peu court tout çà même si, dans la salle, les élèves des lycées et collèges s’y retrouvent. Question de générations, sans nul doute. Jean-Pierre Léonardini

Du 5 au 9/11 au Préau, Centre dramatique national de Normandie-Vire. Les 13 et 14/11 à L’Avant-Seine, Théâtre de Colombes. Le 19/11 à MA scène nationale – Pays de Montbéliard. Le 22/11 à L’Entracte, Scène conventionnée de Sablé. Le 26/11 au Théâtre de Chartres. Le 29/11 à L’Échalier à Saint-Agil. Du 3 au 5/12 au Théâtre de Thouars. Du  17 au 20/12 au Théâtre – Sénart, Scène nationale. Du 23 au 31/01/20 au Centre dramatique national de Tours.

À voir aussi :

– Et là haut les oiseaux : du vendredi au dimanche, jusqu’au 14/12 au Théâtre El Duende d’Ivry-sur-Seine (94). C’est frais, c’est fort et beau, c’est drôle et intelligent, c’est émouvant ! Imaginez une troupe de théâtre sans grands moyens, la compagnie El Duende justement dans son quotidien (!), que le ministère de la Culture invite à monter un spectacle en sept jours en contrepartie d’une belle subvention… Chiche, répond en chœur la bande de comédiens qui en a vraiment bien besoin ! Sept jours de création collective, sept jours de galère et d’errements, sept jours surtout d’imagination débridée pour accoucher d’un nouveau monde où chacun trouve et prend sa place… En dépit des coups de fils de l’autorité de tutelle informant régulièrement de la remise d’un chèque au montant toujours réduit ! Telle est la trame de ce marathon théâtral et musical qui, sans prétentions faussement déclarées, affiche de belles ambitions. Dans la pure tradition du théâtre populaire, où l’exigence le dispute à la qualité, qui aurait fière allure sur les planches des Tréteaux de France : qu’en pensez-vous, cher Robin Renucci ? Tant collectivement que dans les solos qui sont offerts à chacune et chacun, des comédiens qui brillent d’un talent incontestable, virtuoses dans les vocalises autant que dans leurs personnages de composition. D’une scène l’autre, par la seule magie du verbe et la force du rire, un succulent plaidoyer en faveur de la culture pour tous, la mise en images et en musique d’une société où les mots fraternité et solidarité ont de nouveau droit de cité. Courez-y vite, vraiment une superbe réussite ! Yonnel Liégeois

– Visions d’exil : organisé par l’atelier des artistes en exil, le festival Visions d’exil s’est ouvert au Palais de la Porte Dorée – Musée national de l’histoire de l’immigration. Pour s’étendre ensuite en d’autres lieux et se clôturer le 30/11… Au programme, théâtre-concert-danse-exposition-film-chanson, soirées littéraires et débats. En compagnie d’artistes touchés par l’exil, une manifestation pluridisciplinaire qui se saisit de la question de la langue pour sa troisième édition et choisit de la confronter à la création artistique sous toutes ses formes. Y.L.

– Les témoins : écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, du vendredi au dimanche jusqu’au 21/12 à la Manufacture des Abbesses. À l’heure où l’extrême-droite s’empare du pouvoir en France, l’effroi s’immisce au sein de la rédaction du journal Les Témoins. L’avenir du titre est incertain, la liberté d’informer mise à mal, la crise couve entre peurs réelles et doutes existentiels. Du champ de bataille idéologique au champ de ruines des idéaux des journalistes, quoique d’une écriture pouvant paraître parfois un peu trop caricaturale, une mise en espace efficace et terrifiante  de ce qu’il advient déjà de la presse en des pays pas si lointains, tels la Hongrie ou la Russie. Y.L.

– L’a-démocratie : de et par Nicolas Lambert, du jeudi au samedi jusqu’au 28/12 au Théâtre de Belleville. L’iconoclaste narrateur reprend sa trilogie qui décoiffe assurément ses auditeurs sous les trois couleurs de notre emblème national, Bleu-Blanc-Rouge : Elf, la pompe Afrique – Avenir radieux, une fission française – Le maniement des larmes. Trois mots-clefs entre humour et dérision, pots de vin et fausses factures, petits arrangements et grosses magouilles,  pour dénoncer les trois maux qui gangrènent notre démocratie : pétrole, nucléaire, armement. En trois volets, un spectacle d’utilité publique construit sur des propos et documents authentiques. Y.L.

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Classé dans La chronique de Léo, Rideau rouge

Aux Déchargeurs, une affiche chargée !

Il s’en passe de drôles au Théâtre des Déchargeurs (75) ! Qui affiche un programme de haute teneur jusqu’en décembre. Avec, d’abord, J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 qui baisse le rideau le 26/10, mais ensuite La véritable histoire du cheval de Troie et Ridiculum vitae jusqu’au 16/12. Sans oublier la reprise de Dire Brel et de Je ne me souviens pas, la création prochaine de Ravensbrück 1943, deux femmes là-bas.

Il est encore temps de ne pas rater au Théâtre des Déchargeurs celui qui l’a promis, J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 ! Et d’espérer illico que l’auteur et interprète Philippe Soltermann (l’un et l’autre, d’aussi belle facture) ne nous tienne pas rigueur si nous lui avouons ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » du chanteur, lui en l’occurrence… Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant de beaucoup plus intéressant. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, à savoir 22h43, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo

Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou mais qui, en réalité, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables.

C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession, c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec une maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline… Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– La véritable histoire du cheval de Troie, avec Guillaume Edé et Claude Gomez dans une mise en scène de Claude Brozzoni, jusqu’au 16/12. Une voix et un accordéon, deux éléments forts et puissants qui projettent d’emblée le public en des contrées lointaines où la guerre fait rage entre les peuples. Sur d’autres rives de Méditerranée, entre Troyens et Spartiates hier, Kurdes en Syrie – Palestiniens au Moyen-Orient – Rohingyas en Birmanie, peut-être aujourd’hui… Sa petite valise en main, Guillaume Edé conte, chante et danse les douleurs d’exil de ces hommes et femmes en quête d’une terre d’accueil, d’un mot de bienvenue, d’un geste de solidarité. Depuis les temps immémoriaux, les temps d’avant de Virgile et d’Homère, jusqu’à maintenant. Des dix ans de la guerre de Troie aux siècles de conflits qui ne cessent d’ensanglanter la planète ! Tel un cheval fou dans un jeu de quilles, Edé pleure sans pleurnicher, rit aussi sans se moquer, émeut sans s’apitoyer, se révolte sans embrigader. La chanson est belle, la note juste, le mot vrai. Un spectacle où la  force poétique du Verbe se conjugue avec élégance et harmonie avec la plainte langoureuse de l’accordéon. Yonnel Liégeois

– Ridiculum vitae, avec Marie Thomas et Benoît Ribière dans une mise en scène de Michel Bruzat, jusqu’au 16/12. Qu’on se le dise, une fois : pour qui ne connait point encore les œuvres du prix Nobelge Jean-Pierre Verheggen, courez donc vite en ce lieu ! Pour découvrir cet iconoclaste auteur wallon, un jongleur de mots à  la plume pimentée comme la frite à la moutarde forte, et vous complaire avec gourmandise dans son dynamitage en règle (Nobel oblige…) du langage et des bonnes manières. Marie Thomas éructe les mots confits et confus, irrévérencieux mais ô combien savoureux, d’un poète radicalement déjanté, avec un sens de l’humour appuyé qui ne plaira point à tout le monde. En lieu et place d’un curriculum vitae fort bien policé, enivrez-vous toute honte bue de ce Ridiculum où s’amoncellent « outrance verbale, logorrhées inarrétables, grandes déferlantes de calembours et d’à-peu-près douteux » ! Au sortir, précipitez-vous chez votre libraire, hexagonal ou transfrontalier. Yonnel Liégeois

– À ne pas manquer, encore, la reprise de Dire Brel jusqu’au 26/10, le spectacle composé par Olivier Lacut. Dans l’attente de la reprise de Je ne me souviens pas (du 19 au 30/11), un texte de Mathieu Lindon mis en scène par Sylvain Maurice et la création de Ravensbrück 1943, deux femmes là-bas à compter du 03/12, dans une mise en scène de Patrick Antoine. Y.L.

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Un moment rare, Avignon 2019

Jusqu’au 23/07, se donne Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Un spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, mis en scène par Irène Bonnaud. Avec un trio d’acteurs, François Chattot – Jacques Mazeran et Martine Schambacher, qui se régale et nous régale ! Sans oublier Jean-Pierre – Lui, Moi à Villeneuve en scène et On voudrait revivre à La Caserne.

 

Est-ce une volonté délibérée des organisateurs du Festival ? Le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme, « afin de favoriser l’accès au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »…

Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui

unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Eduardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement, avec l’assassinat de Pasolini, le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle a caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.) et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale, ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

– Jean-Pierre, Lui, Moi : Écriture et jeu Thierry Combe, spectacle en

© Helene Dodet

plein air au Verger de Villeneuve en scène. Clos d’une belle palissade de bois où sont accrochés bouts de ficelle et petits papiers, entre ciel bleu et chant des cigales, le terrain de jeu de Thierry Combe est dessiné au sol : l’espace de Jean-Pierre le frère déficient mental, celui des parents, celui des intervenants (médecin, psy, éducateur)… Et le comédien d’évoluer d’un espace à l’autre, d’un personnage l’autre, avec un humour et un naturel confondants ! Nul voyeurisme ni pleurnicherie, de la délicatesse et une profonde tendresse pour ce frère bien réel dont il nous dresse le portrait et la vie au quotidien, de la naissance à l’enfance jusqu’au foyer où, adulte, il réside aujourd’hui. « Fiction et réalité, une frontière avec laquelle je m’amuse avec malice depuis plusieurs créations et que j’avais envie de questionner une fois de plus avec ce spectacle », commente Thierry Combe, le plainoisien d’adoption et complice de Franck Becker, l’ancien directeur de Scènes du Jura. Et nous aussi de nous amuser et rire vraiment, follement, de Jean-Pierre et lui, sans crainte, ni honte et fausse pudeur. D’une scène à l’autre, entre situations cocasses et dialogues intimes, Combe redouble d’énergie et de talent pour emporter le public dans cette aventure singulière : accueillir l’autre dans sa différence, faire fi de la norme et du handicap, laisser place à la dignité humaine de chacun ! Entre humour et émotion, un spectacle de haute teneur et riche en surprises de tout genre. « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », affirmait l’humoriste Pierre Desproges. Avec Thierry Combe, ce n’est pas seulement permis, c’est fortement recommandé ! Yonnel Liégeois

– On voudrait revivre : Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet sur

©félix taulelle

les chansons de Gérard Manset, dans une mise en scène de Chloé Brugnon, La Caserne. Les chansons de Manset, quel univers ! Poétique, musical, intimiste dont s’emparent avec conviction les deux jeunes comédiens, récitants-chanteurs et musiciens… Plus et mieux qu’un spectacle hommage, en musique et poésie une plongée profonde dans l’univers de celui qui ne boit ni gin ni café ni bière mais qui se « shoote à l’accord parfait : do-mi-sol » ! Mêlant enregistrements, entretiens et paroles des chansons de Manset, le duo parfait entremêle verbe poétique et ligne mélodique pour nous faire ressentir émotions, pulsions, sensations d’un artiste trop méconnu du grand public. La scène devient studio, les planches intimité d’un local où s’amoncellent outils de création pour tout décor. Une mise en scène superbement orchestrée par Chloé Brugnon, un espace de jeu superbement agencé, éthéré, onirique où se jouent, se chantent et défilent paroles et musiques d’une vie, de la vie : celle de Manset, la nôtre aussi baignée parfois de solitude et de nostalgie, avec ce trop plein de tendresse parce que perce l’envie, même « si loin de son enfance, (de) refaire peut-être encore le grand parcours », de vouloir revivre. Avec un désir, fort : se laisser porter et emporter, encore et toujours, loin de toute mer agitée et des faux succès médiatiques, par cette vague déferlante de notes et de mots envoûtants. Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet ? Avec Gérard Manset, un trio de belle composition. Yonnel Liégeois

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CrossBorder, le blues sans frontières

Ils forment un sacré trio : Kennedy au chant, Milteau à l’harmonica et Segal au violoncelle ! Pour explorer et magnifier le blues, par-delà les frontières. De reprises en impros, avec CrossBorder Blues, une pépite au firmament musical.

 

«  N’en déplaise à Donald Trump, aux empereurs chinois voire à Édouard Maginot, une frontière n’est pas un mur, bien au contraire ! », clame d’emblée Jean-Jacques Milteau, l’humour toujours aux lèvres, lorsqu’il n’a pas l’harmonica en bouche… Tels de vieux compères en musique, entre reprises et impros,  Harrison Kennedy, Jean-Jacques Milteau et Vincent Segal s’autorisent toutes les audaces avec CrossBorder Blues ! N’hésitant point, d’une mélodie l’autre et en douze compositions, à franchir les ponts, sauter les murs et braver les frontières en toute impunité… Le blues chevillé au corps, notes et complaintes surgies des plantations esclavagistes du Sud américain : Harrison Kennedy, petit-fils d’esclave aujourd’hui naturalisé canadien, n’oublie rien, et surtout pas ses racines du Mississipi et du Tennessee.

Le blues ? Une musique, un style que Jean-Jacques Milteau tient vraiment en haute « Considération », selon le titre éponyme d’un précédent CD enregistré en compagnie de Manu Galvin, Michael Robinson et Ron Smith. Parce que « la musique noire a été la plus grande claque culturelle des cent dernières années » aux dires de l’harmoniciste, « non seulement une nouvelle lecture des timbres, des rythmes et des harmonies mais plus largement une nouvelle manière de considérer l’expression et la relation à l’autre ». Selon le musicien, le blues est une musique intéressante à plus d’un titre. « Dans son histoire d’abord, parce qu’elle est avant tout une histoire d’humanité : une musique où la liberté de chacun assure la survie de l’autre ! Une musique libératrice, avec ce registre inégalé de l’impro héritée de l’église noire. A son arrivée en France, dès les années 14-18, ce fut pour beaucoup de nos concitoyens la découverte d’un continent certes, d’un peuple surtout. Une musique simple au premier abord, qui attire et envoûte ».

Avec CrossBorder Blues, la bande des trois en apporte une nouvelle preuve ! Se risquant à mélanger les sons et les tons, la voix âpre et profonde de Kennedy se posant sur les cordes inattendues d’un surprenant violoncelle et les vrilles toujours envoûtantes d’un génial harmonica… Dénonçant génocides et goulags, de l’Arménie à Kigali dans No monopoly on hurt, appelant chacun à tendre la main et à cesser d’être les prisonniers du monde dans Prisoners in the open air… « On regrette souvent que le blues n’évolue pas davantage. Alors quand trois musiciens se décarcassent pour en proposer une interprétation nouvelle, on salue l’initiative », note à juste titre Frédéric Péguillan dans le magazine Télérama, « une collaboration bluffante sur disque qui n’en sera certainement pas moins renversante en live ». Et Milteau d’ajouter, « tous les trois on s’est reconnus, avec respect et même tendresse ». Des valeurs, une complicité qui suintent d’un morceau à l’autre, allant jusqu’à oser une reprise, une recréation devrait-on dire, d’Imagine de John Lennon… « Le plaisir est palpable, autant que l’envie de briser les frontières », souligne ainsi Eric Libiot dans les pages de L’Express. « Plage 10, un magnifique mariage musical : Imagine de Lennon réinventé en blues. Et, tout à coup, la chanson frappe avec la force de l’évidence : écrite en 1971 par Lennon et Yoko Ono, elle n’est rien d’autre qu’un cri au calme rageur qu’auraient pu pousser les esclaves des champs de coton qui célébraient le blues comme preuve de l’identité et de leur combat commun ». Un trio d’exception !

Comme l’affirme Jean-Jacques Milteau avec la force de l’évidence, « l’humain a toujours besoin de s’asseoir quelque part et de regarder l’horizon, par-delà la frontière ». Aussi, n’hésitez point, prenez place, asseyez-vous et rythmez le concert de vos mains, rien de tel pour se faire du bien en ces temps incertains ! Yonnel Liégeois

Le vendredi 05/04, à Brno (République Tchèque). Le samedi 6/04, au Festival de Blues de Salaise sur Sanne (38). Le dimanche 7/04, au Diapason de St Marcellin (38). Le jeudi 04/07, au Festival « Cognac passion » à Cognac (16). Le samedi 28/09, à Rueil Malmaison (92). Le mardi 01/10, à Marseille (13). Le mardi 08/10, à Villefranche (69). Le mardi 12/11, à Montigny (78). Le jeudi 14/11, à Beaucourt (90). Le samedi 23/11, à Neuilly-sur-Seine (92). Le dimanche 24/11, à Beaumont sur Oise (43).

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Jon Fosse, du matin au soir

Sur les planches de l’Aquarium à la Cartoucherie (75), jusqu’au 24 février, Antoine Caubet adapte Matin et soir, le roman du norvégien Jon Fosse. Un spectacle lumineux et incandescent. Que la mort est douce, semble murmurer l’auteur scandinave à l’oreille de ses semblables !

 

Naissance au monde et soir de la vie avant disparition, avec Matin et soir, Jon Fosse juxtapose ces deux moments clés de toute existence humaine en éludant tout ce qui aurait pu constituer la chair même de cette existence. C’est là le premier paradoxe de ce roman de l’auteur norvégien, et l’on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il a choisi cette forme plutôt que celle du théâtre où il excelle également. L’autre question ? Pourquoi Antoine Caubet, qui s’est saisi de ce texte, a-t-il voulu en faire une matière théâtrale… « Jon Fosse trace délicatement l’épure d’une vie qui s’efface » confesse le metteur en scène. S’agit-il vraiment de l’épure d’une vie, de toute une vie alors que nous n’en avons ici effectivement que quelques très légères traces, que quelques légères réminiscences, comme si la vie de Johannes, le « personnage » principal, pour ainsi dire unique, de l’œuvre, ne pouvait plus que se résumer à cela, l’essentiel se développant ailleurs, dans un autre temps et un autre espace ?

On comprend les raisons du choix d’Antoine Caubet dans la mesure où nous naviguons dans un autre temps et un autre espace qui sont ceux de l’art théâtral lui-même. Dès lors, c’est à une vertigineuse et fascinante mise en abîme qu’il nous est donné d’assister. Le théâtre, on le sait bien, est aussi un art qui fait revivre les fantômes. Et ce sont bien des fantômes qui se meuvent sur le plateau, celui de Johannes, et plus encore celui de son ami Peter, disparu depuis longtemps avant lui et qui l’incite à le suivre dans ce no man’s land, passage obligé avant disparition totale. Alors qu’une autre figure, celle de sa femme Erna, elle-aussi disparue, s’agite dans ce qui reste de la conscience ou de la mémoire du vieil homme. Alors qu’au loin, dans un autre espace et un autre temps sans doute, lui apparaît Signe sa fille, vivante elle, et qui s’en ira son chemin sans le voir, en le traversant au sens propre du terme, ne le redécouvrant « réellement » que sur son lit de mort.

Ce que réalise Antoine Caubet, à partir de cette « matière », est on ne peut plus probant. Dans un dispositif scénique qu’il a lui-même inventé, petit promontoire en légère déclivité entouré d’eau et volontairement sous-éclairé, apparaîtra, après un préambule tout de fracas et de déchaînement musical, dans une sorte d’hymne au bouleversement terrestre que constitue toute naissance (Vincent Courtois au violoncelle), celle de Johannes. La quasi totalité de la représentation est assumée par Pierre Baux. Un seul en scène, seulement traversé par les présences fantomatiques d’Antoine Caubet (Peter) et de Marie Ripoll (Signe) en fin de parcours… Parce que parcours vers le néant il y a, absolument prodigieux, dans une économie de gestes et une parole douloureusement extirpée de son corps, un corps depuis longtemps promis à la disparition, mais qui en est cette fois-ci à son ultime étape. Il parvient à nous faire toucher du doigt la densité temporelle de toute vie humaine. C’est bouleversant. Jean-Pierre Han

 

La mort et la vie

« Traversé », le mot dont use Jean-Pierre Han, notre éminent confrère et collaborateur des Chantiers, est parfaitement justifié. Au sens propre, comme figuré… Johannes, tel chacun de nous à l’heure finale, ne passe pas de la vie à la mort. Alors que rien n’a changé mais que tout semble différent, ici et maintenant, d’un mouvement du corps d’une lenteur poétiquement décalée, proche du travail théâtral du grand Claude Régy, il traverse seulement le temps, l’espace et les êtres qui eux-aussi traversent et ont traversé sa vie. Si la barque du pêcheur accoste un moment sur l’autre rive en compagnie de son ami Peter, lors de l’ultime relevée des paniers de crabes, ce n’est point la traversée du Styx et la descente aux enfers ! Le retour à la berge d’origine, à l’aube de la vie, estompe l’image de la rupture que pourrait symboliser la mort.

Le regard sur le quotidien est certes brumeux, comme il sied sur les côtes nordiques, mais l’irréel demeure familier. « Doucement, par vacillements successifs, étonnements, visions presque oniriques (…), Jon Fosse construit un simulacre où existerait un entre-deux entre vie et mort, où la conscience « apprendrait » ce qu’elle sait (nous devons tous mourir) mais ne connait pas », commente Antoine Caubet. La mort est douce sur le plateau de l’Aquarium, la douleur pour les proches, la sérénité pour les spectateurs… Nous sommes, authentiquement et physiquement, « traversés » par le jeu des trois interprètes et par le violoncelle de Vincent Courtois. Du soir au matin, du début à la fin, un spectacle cristallin. Yonnel Liégeois

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Avedikian et Chouaki, l’espérance

Nous voici de retour à la source du théâtre, dans son bel et simple appareil. En combinant des textes d’Aziz Chouaki, Hovnatan Avedikian a composé Europa (Esperanza). Un grand bain de langue salée au Lavoir Moderne Parisien ! Sans oublier les Focus à la Maison des Métallos, Les mots pour le dire à L’Archipel, La vie devant soi au CDN de Sartrouville et La voix humaine à Saint-Nazaire.

 

Metteur en scène et interprète d’Europa (Esperanza), Hovnatan Avedikian dialogue avec la musique de Vasken Solakian, virtuose du saz, cet instrument d’Orient qui a le bras long ! Solakian, campé dans la posture de l’aède aveugle, genre Homère, donne le la en soulevant ses lunettes noires pour lire sa partition ! Le ton est donné d’un spectacle furieusement drôle et rudement tragique, dont Avedikian devient aussitôt le rhapsode, Arlequin chaplinesque jonglant avec la partition verbale éblouissante de Chouaki, grand poète mariole qui sait aussi bien donner la parole à deux gamins des rues d’Alger slamant leur désir de fuir une mère patrie ingrate que broder sur le pathos sublime de la mythologie grecque autour de la Mère Méditerranée. Celle des vieux dieux, des marins de tous rivages et des noyés potentiels d’aujourd’hui, ici, entre autres, un ingénieur au chômage, un passeur ou un handicapé en fauteuil roulant qui voguent vers Lampedusa…

Ah ! Sur les « migrants », combien de débats perclus, d’éditoriaux faux-culs ! Allez voir et entendre Europa (Esperanza) au Lavoir Moderne Parisien, et vous saisirez tout par la tête et le cœur, en riant les larmes aux yeux grâce à Aziz Chouaki, lequel n’a pas ses langues dans sa poche (il en avoue trois, l’arabe du peuple, le kabyle et le français), plus le Joyce, dont il est un spécialiste avéré. Il y a encore que, guitariste de jazz, il a le sens béni de la syncope, de la rupture sèche, du beat, le rythme, quoi. C’est donc rare merveille d’assister au concert sémantique à fortes gestuelle et mimique qu’offrent – au nom de tous les peuples d’exode – deux hommes aux racines arméniennes, historiques gens du voyage obligé, dans un grand bain de langue salée aux vagues percussives.

Mine de rien, nous voici là devant de retour à la source du théâtre, dans son simple et bel appareil, soit tout l’univers dans un corps infiniment souple et mobile, escorté par des harmoniques savantes dans le but de tenir sur le monde où nous sommes le discours de l’art qui est le seul irréfutable. Europa (Esperanza), petite forme à grands effets sensibles, est sans doute un exemple bienvenu de la persistance d’un théâtre du texte souverain, pleinement assumé par l’acteur qui le fait sien, au plus profond de son être-là, dans un geste éperdu de partage. Ce n’est plus si fréquent, il importe de le dire. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

– Focus, récits de vie : jusqu’au 23/12, à la Maison des Métallos. Une série de spectacles et débats, rencontres et expositions qui donnent à voir et entendre la parole d’hommes et de femmes blessés ou terrassés par la vie, mais qui se redressent et veulent vivre debout. Des ouvrières de Samsonite aux victimes de Colombie, des enfants des rues chiliennes au peuple Innu du Québec. Yonnel Liégeois

– Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Yonnel Liégeois

– La vie devant soi : du 15 au 18/01/19 au CDN de Sartrouville, puis tournée nationale. Par Simon Delattre, l’adaptation du célèbre roman de Romain Gary. L’histoire truculente de Momo, le petit Arabe paumé, recueilli par une mama juive et ancienne prostituée… Entre humour et tendresse, un récit d’initiation mis en scène avec doigté et féérie où se côtoient personnages réels et marionnettes géantes ! Quand le regard poétique sur les origines règle son sort aux politiques d’exclusion et au racisme primaire, nous sommes tous fiers d’être des Momo qui s’ignorent… La scène transfigurée comme symbole de terre d’accueil en musique et en couleurs, un superbe spectacle qui ravira petits et grands. Yonnel Liégeois

– La voix humaine : les 30 et 31/01/19 à la Scène nationale de Saint-Nazaire. Dans une mise en scène originale de Roland Nauzet, suspendue au dessus de nos têtes et se mouvant sur un plafond de verre, Irène Jacob époustouflante et irradiante de beauté torturée  fait entendre sa voix. Souffrante, priante, pleurante, angoissante, gémissante… Un téléphone pour tout accessoire, une voix reçue et entendue à distance, un monologue pathétique sur la rupture et l’abandon. Une authentique redécouverte du texte de Jean Cocteau, entrecoupé d’extraits de Disappear Here de Falk Richter. Sublime. Yonnel Liégeois

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Brel de retour, avec Viel et Lacut

Ce n’est pas seulement la Mathilde, mais aussi et surtout Brel, le grand Jacques, qui nous reviennent ! Sous les traits de Laurent Viel et d’Olivier Lacut, l’un à l’Essaïon (75) et l’autre aux Déchargeurs (75)… Une double plongée dans l’univers de celui qui s’est à jamais envolé aux Marquises.

 

Le risque est grand, toujours, pour le connaisseur ou l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’insolent, voire de l’impertinent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : de quel droit ? Au nom de quel talent ? Si l’exercice est délicat, Laurent Viel et Olivier Lacut s’en sortent avec les honneurs ! Pour l’un, rester soi-même au fil d’un récital qui reprend quelques titres emblématiques, Vesoul ou La chanson des vieux amants bien connus du public, mais pas seulement, pour l’autre évoquer sans fioritures  les réflexions et modes de pensée du citoyen Brel à travers quelques morceaux choisis.

Laurent Viel a pris le temps de s’imprégner des chansons du grand Jacques, « des bijoux, des merveilles, surtout celles de son dernier disque ». Et, avec la complicité de Xavier Lacouture le metteur en scène, de trouver le sens de son récital, de poser sa voix dans les pas de L’homme de la Mancha, partir en voyage dans les chansons de Brel comme Don Quichotte s’en va défier les moulins à vent ! En quête de l’absolu, de l’inaccessible étoile, croire en ses rêves, aimer, aimer peut-être mal mais aimer jusqu’à la déchirure… Et sur la scène du théâtre de l’Essaïon, le miracle se produit. Viel éclaire de son sens du jeu et de la comédie les chansons choisies, il impose véritablement sa voix et sa présence pour nous donner à voir et à entendre, différemment mais avec authenticité, l’univers de Brel. À l’écouter, le public savoure autrement les mélodies, redécouvre les paroles de chansons ciselées comme de véritables poèmes. Oui, Fernand est bien là et nous derrière son corbillard, pour la Mathilde nous irons encore changer les draps… Et La Fanette n’en finit plus de nous tirer une larme, tant

Co, Yann Rossignol

l’interprétation de Viel, au sortir de la vague mourante, est nourrie d’intense poésie et de juste sensibilité.

Plus modeste, Olivier Lacut se fait récitant du grand Jacques, « ce marathonien et sprinteur de la scène ». À partir de ses chansons et de l’entretien « Brel parle » réalisé à Knokke en 1971, il entreprend donc de nous « dire » Brel, pas de le chanter, « c’est lui le chanteur, je suis un passeur de mots ». Des mots forts, puissants, décalés, souvent subversifs, sévères sur le milieu de la chanson, injustes sur les femmes et doux pour son public, amoureux sur la poésie (ah, Baudelaire !) et humbles devant le succès… Accompagné de François Bettencourt au piano et parfois de Julie Sévilla-Fraysse au violoncelle, dans la lumière tamisée de la cave voûtée des Déchargeurs, Lacut nous plonge avec retenue dans l’intimité pensante de l’artiste. Deux mots et trois petites notes de musique, il en faut peu pour que notre imaginaire prenne la mer ou les airs : Brel le chanteur, Brel l’aventurier, Brel le poète, surtout Brel l’enfant.  Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns (…) Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfant ».

Dans les pas, les chansons et les mots de l’artiste, Laurent Viel et Olivier Lacut nous invitent à laisser libre cours à nos rêves. « De rêver un impossible rêve », plus fort encore, « de ne jamais renoncer à l’aventure, à la vie, à l’amour ».  À l’image de l’incessante quête de Jacques Brel, fragile et désespérée, en cet absolu accroché à nos rêves d’enfant. Yonnel Liégeois

 

De Vesoul à Varsovie…

À promener « son cul sur les remparts de Varsovie », Viel y trouve assurément du plaisir ! Et nous aussi, lorsqu’il interprète la chanson avec l’évidente complicité de Thierry Garcia. Un bonheur renouvelé, à mourir d’un rire acidulé lorsqu’ils font « Les singes » ou s’en reviennent de « Vesoul », à retenir son émotion lorsque les amants se séparent à « Orly », avec ou sans Bécaud, encore plus à « Voir un ami pleurer ». De la belle ouvrage, un spectacle à ne vraiment pas manquer pour (re)découvrir ce monde des « gens de peu » chanté par Jacques Brel.

Jusqu’au 30/01/19, chaque mercredi à 21h30, au Théâtre de l’Essaïon.

… et de Bruxelles à Paris

De mots en mots, d’une confession l’autre, posé derrière son pupitre, Oliver Lacut se fait économe de gestes et d’émotions. Seule la parole de Brel ruisselle entre les tables rondes du petit cabaret improvisé, de ses rêves d’artiste à ses rêves d’aventure. De Bruxelles à Paris, de la cartonnerie familiale au mythique Trois Baudets sous la houlette de Jacques Canetti… Le piano s’emballe ou s’alanguit au gré de célèbres mélodies, la voix se fait chuchotante ou traversière au gré de confidences bien senties. « Brel, je l’ai écouté adolescent, j’ai été fasciné par la puissance de ses textes, par la force de son incarnation sur scène », confesse Lacut. Un hommage sensible.

Jusqu’au 15/12, chaque samedi à 17h, au Théâtre Les Déchargeurs.  

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