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La culture, un art de vivre

Quelle politique culturelle pour ce troisième millénaire ? La culture est un domaine maltraité, voire ignoré, des débats médiatiques ou interventions publiques des candidats à la présidentielle. Avec ce constat alarmant, partagé par les acteurs des arts et lettres : la perte d’influence d’un ministère de la Culture, assujetti aux diktats de Bercy et de l’Élysée. Seuls deux candidats, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel, y consacrent un chapitre de leur programme, envisageant de porter le budget consacré à l’art, la culture et la création, à 1% du PIB. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de notre consœur Marie-José Sirach qui pose les termes du débat. Yonnel Liégeois

À quoi mesure-t-on la grandeur d’un pays ? À son économie, à son PIB, à sa puissance militaire, au nombre de ses milliardaires, soutiennent les technocrates et les va-t-en-guerre de tous les pays… À sa politique sanitaire, éducative et culturelle, revendiquent les citoyens. Pourtant, ce sont ces secteurs-là qui sont abandonnés, pillés, asphyxiés au nom de la concurrence et du capitalisme mondialisé.

L’absence de débat sur les enjeux de la politique culturelle lors des élections présidentielles n’est pas chose nouvelle. La valse des ministres de la Culture depuis vingt ans en dit long sur la place que nos dirigeants accordent au sujet. Or, un pays qui abandonne sa culture au marché fait l’impasse sur la création, sur l’éducation artistique, l’éducation populaire. Un pays qui menace le service public de l’audiovisuel, privatise l’imaginaire, tourne le dos à la créolisation inéluctable, est un pays en voie de récession, qui laisse le champ libre à l’obscurantisme, à la peur de l’autre et se replie sur lui-même.

Partout, ça sent la poudre : en Ukraine, au Mali, au Yémen ou en Syrie. Cet état du monde devrait nous alerter sur la nécessité de changer de grille de lecture. Reposons la question : à quoi pourrait-on mesurer la grandeur d’un pays ? À sa création, à son cinéma, à son théâtre, à ses musées, à ses bibliothèques, à ses librairies, à la liberté de la presse, à son audiovisuel public, à son réseau diplomatique et culturel partout dans le monde. À la capacité de la force publique de soutenir ses artistes, de leur permettre de créer librement, de vivre de leurs métiers. À la fréquentation des œuvres de l’esprit, à tous les âges de la vie, que l’on soit pauvre ou riche, que l’on habite une métropole ou un village.

Pendant les confinements, les artistes se sont mobilisés pour maintenir ce lien essentiel avec un public privé de culture. Depuis la guerre en Ukraine, ils se mobilisent encore, ouvrant grand les portes des théâtres, des cinémas, des opéras, des bibliothèques contre la barbarie. Les artistes montent au front. Marie-José Sirach

À lire : Une culture renouvelée

Au choc des confinements, face aux défis de ce troisième millénaire, il est vital de réhabiliter la culture, écrivent, dans Pour une politique culturelle renouvelée, Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin. Le premier fut directeur du Centre national des arts du cirque, le second conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture. Priorité effective enfin accordée à l’éducation artistique, création de petits lieux culturels dans les zones rurales et périurbaines, redéfinir le rôle des scènes et théâtres publics pour en faire des lieux de vie et pas seulement de représentation, instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des restaurants et des hôtels dans les zones festivalières…

Telles sont certaines des propositions et pistes d’action, étayées sur une analyse fine de la situation présente, que les auteurs versent au débat public. Pour une vraie démocratie culturelle, en réponse aux interrogations pertinentes de Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes : « Sommes-nous en train de devenir obsolètes ? Des lieux réservés aux artistes et à un “public professionnel” d’habitués ? Pour qui existons-nous ? ». Aux urnes, citoyennes et citoyens, pour l’avenir de la culture aussi ! Yonnel Liégeois

Pour une politique culturelle renouvelée, de Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin (éd. Actes Sud, collection Domaine du possible, 448 p., 22€).

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Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Le 25 mars, au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), se joue Congo jazz band de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté. Entre humour et tragédie, nous est conté un siècle de colonisation belge du Congo ! Une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire.

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie. La conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… Entre jeu, musique et chant, les interprètes de cet original Congo jazz band, créé lors des Francophonies de Limoges en 2020, mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant plus de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons, évoquées sous forme de moult séquences contées et dansées. Entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez, chantez, gémissez et espérez à la vision de cet incroyable Congo jazz band… Ne manquez surtout pas ce rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan.

Le 25/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry. Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

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La petite musique du cerveau

Membre de la Société française de neurologie et de l’Académie des sciences de New York, Pierre Lemarquis a publié Les Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes. Depuis trente ans, le neurologue travaille sur les relations entre cerveau et musique.

Régis Frutier – Vous êtes connu pour votre livre Sérénade pour un cerveau musicien. Pouvez-vous nous décrire votre parcours et vos travaux ?

Pierre Lemarquis – Au départ, j’étais organiste, pianiste et je m’amusais à collectionner, en tant que médecin puis neurologue, des articles qui traitaient du cerveau et de la musique. Il y a trente ans de cela, ce champ de recherche était embryonnaire. J’ai eu la chance de rencontrer Boris Cyrulnik qui m’a cédé ses activités en clinique à l’hôpital de Toulon. Lorsqu’il a monté son diplôme d’éthologie, il m’a recruté pour faire musique, résilience et vieillissement : à cette époque, on ne savait pas que la musique faisait du bien aux gens qui vieillissent et à ceux qui souffrent d’Alzheimer.

R.F. – Et c’est donc allé au-delà de la musique…

P.L. – Si ça marchait bien avec la musique, alors pourquoi pas avec les peintures ? C’est comme cela que j’ai écrit mon premier livre Sérénade pour un cerveau musicien. Après, il y a eu le Portrait du cerveau en artiste qui concerne les arts visuels. J’y développe la notion d’empathie esthétique : comment on peut entrer dans une œuvre d’art et comment elle entre en nous. C’est l’idée que notre cerveau, lorsqu’il est face à une œuvre d’art, se comporte comme s’il était face à quelqu’un de vivant. Devant la Joconde, notre cerveau fonctionne comme si nous étions devant Mona Lisa. Lorsque vous écoutez une musique, vous activez les neurones qui cherchent le sens de ce qu’elle veut vous dire. Ce sont des artéfacts, mais vécus comme du biologique par notre cerveau. C’est une merveille pour notre vie. Une musique peut nous faire autant de bien qu’une rencontre.

R.F. – Médecin, vous vous êtes intéressé à la musique dans les soins…

P.L. – Au début du confinement, les éditions Hazan m’ont demandé d’écrire un livre sur les œuvres d’art ayant un lien avec le soin. Ce fut L’Art qui guérit, de l’homme préhistorique à nos jours ! Dans le même temps, l’O.M.S. a sorti une énorme étude qui regroupe 900 articles médicaux démontrant que l’art fait du bien à la santé : la santé au sens de l’OMS, être bien et heureux et pas seulement exempt de maladie. En même temps, j’ai eu la chance d’être contacté par une psychologue sur Lyon, Laure Mayoud, qui a réussi à faire mettre des tableaux et des photographies dans des services de médecine interne. Il y a là des personnes très malades pour des temps longs. Si elles le souhaitaient, on accrochait l’œuvre d’art qui leur plaisait dans leur chambre. Le changement fut évident : au lieu de parler de leurs perfusions ou de leurs douleurs, elles parlaient de l’œuvre d’art et ce fut bien aussi pour le personnel qui pouvait parler d’autre chose que strictement du soin ! Ces patients, qui ne seraient jamais allés au musée autrement, pensaient que l’art était réservé à une élite et qu’ils en étaient exclus.

R.F. – Dans vos écrits, vous analysez particulièrement sur les effets de la musique sur le cerveau des enfants…

P.L. – Lors des assises de la maternelle, il y a quelques années, Boris Cyrulnik m’avait demandé de m’intéresser à comment les enfants apprennent à parler grâce à la musique. Si vous allez dans un pays dont vous ne connaissez pas la langue, vous allez repérer qu’il y a un rythme, une mélodie. Et petit à petit, vous arrivez au sens. Vous partez du son au sens. Comme nous l’avions fait chez les personnes âgées, ça pouvait être intéressant de voir ce que ça pouvait donner chez les enfants. Cela montre les effets sur la mémoire et la prise de décision, sur les émotions et sur le côté social. De telles expériences peuvent s’extrapoler à plein d’autres choses, telle l’expérience de Gustavo Dudamel, au Venezuela. Ce sont des enfants qui auraient pu sombrer dans la drogue, la violence et qui, grâce au Sistema*, s’en sont sortis. Nous avons eu la même chose en France avec la Philharmonie de Paris : on a donné des instruments à des enfants afin qu’ils puissent jouer et constater leurs progrès sur le plan social et personnel.

R.F. – Dans votre dernier ouvrage, qu’avez-vous voulu démontrer ?

P.L. – Les 200 articles que j’ai lus m’ont servi à constituer le fond scientifique, mais à chaque fois j’essaie de mettre des vignettes, des histoires. C’est comme cela que Claude Thomann** a inséré son beau texte, Louis XV, où il raconte ses débuts avec l’harmonica. Mon idée fondatrice, pour l’écriture des Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes ? On dit toujours que la musique est en amont du langage. On chante, on danse avant de parler. Lorsque la pensée ruisselle dans notre esprit, c’est quelque chose qui a à voir avec le musical. Il n’y a pas un peuple au monde qui ne fasse pas de musique, ce qui faisait dire à Schopenhauer que nous sommes de la musique incarnée ! On emploie souvent des termes musicaux dans les relations ; on s’accorde, on est sur la même longueur d’onde… Je donne un autre exemple dans le livre, c’est celui des enfants de la DDASS accueillis dans des fermes de la Côte d’Opale, à Boulogne-sur-Mer. Partout il a été mis en place une activité artistique, notamment la musique. En fin d’année scolaire, ils organisent un spectacle musical. Un grand moment : ces enfants perdus, on leur ouvre l’esprit et c’est extraordinaire ! Propos recueillis par Régis Frutier

Les Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes, de Pierre Lemarquis (éd. Odile Jacob, 250 p., 22,90 €).

 * El Sistema est une politique du ministère de la Culture du Venezuela qui permet à chaque enfant désireux de jouer de recevoir un instrument et de se voir affecter un tuteur. Pays de 22 millions d’habitants, le Venezuela compte ainsi 500 000 jeunes pratiquant la musique classique au sein de 126 orchestres, ainsi que 36 orchestres symphoniques professionnels, 15 000 professeurs de musique et 136 centres de formation et conservatoires.

** Il s’agit de Claude Thomann, ancien secrétaire de l’union locale CGT de Saint-Ouen (93), bien connu des militants de la Seine-Saint-Denis pour jouer de son harmonica sur les piquets de grève.

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De Claudel à Thomas Bernhard…

Jusqu’au 26/02 aux Déchargeurs (75), Salomé Broussky propose Le pain dur de Paul Claudel. Une pièce de jeunesse, sans concession sur les méfaits de l’argent. Sans oublier Le jour se rêve, le ballet de Jean-Claude Gallotta et Maîtres anciens de Thomas Bernhard.

Déterminée, exaltée, la jeune et belle Lumir n’en démord pas : pour la cause, la libération de la Pologne, quoiqu’il en coûte il lui faut récupérer l’argent ! Harcelant sans répit Turelure, ce parvenu méprisant et convaincu que tout s’achète et se vend, pour qu’il lui rende cette somme de 20 000 francs… Tout est pourri au royaume de Coufontaine : l’affection entre père et fils, l’amour entre amants, la tendresse entre fille et père. La morale, la foi, les hautes valeurs de justice et liberté pour lesquelles on prétend se battre ? Rien ne résiste à l’appât du gain, à l’attrait de l’argent, il est nouveau dieu qui terrasse toute religion ou louable utopie. « La force du Pain dur ? C’est un thriller métaphysique où le langage est à fois poétique et abrupt (…) J’ai été saisie par la portée universelle du propos, par les manipulations imbriquées les unes dans les autres, par la noirceur des personnages », témoigne Salomé Broussky, la metteure en scène. « Tous sont à la fois antipathiques et très humains. Chacun veut triompher, sans considération pour autrui ». Un décor minimaliste, des costumes rougeoyants d’avidité, un quatuor de comédiens à l’éloquent phrasé pour un Claudel déroutant.

De la noirceur claudélienne à l’optimisme chorégraphié, il n’y a qu’un pas dansé à mettre dans ceux de Jean-Claude Gallotta à l’heure où Le jour se rêve ! En trois temps et trois mouvements, trois tableaux entrecoupés par deux solos du maître de ballet, le spectacle s’emballe et éblouit le public. Subjugué par les costumes multicolores jusqu’à la peau dénudée, le rythme endiablé, la prestance des dix interprètes, femmes et hommes à parité pour nous conter heurts, malheurs et bonheurs de notre planète… Au cœur de cet hommage au mythique et regretté Merce Cunningham, portés par la musique de Rodolphe Burger le rocky, danseurs et danseuses rivalisent de talent. Entre sauts déliés, pas chaloupés, entrelacs amourachés, duos collés-serrés et figures groupées, ils nous invitent à bouger, résister, laisser tomber comme eux masques et convenances. Laisser libre cours, au final, à notre imaginaire pour qu’explose de l’un à l’autre spectateur le plaisir de faire figure commune : un moment de total bonheur, transfiguré par les corps et les sons, baigné de lumières que l’on aimerait à jamais voir briller !

Un spectacle qui, à n’en point douter, laissera de marbre le vieux Reger assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… De nouveau sur la scène parisienne des Déchargeurs en raison d’un succès mérité, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

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André Wilms, adieu

Le comédien n’est plus, André Wilms est décédé le 9 février. Au théâtre, il a joué avec les plus grands. Au cinéma, il a trouvé chez Aki Kaurismaki, le cinéaste finlandais, son alter ego. Nous l‘avions rencontré au CDN de Montreuil (93), croisé sur d’autres scènes : une voix, une présence, un regard… Remarquable, l’article de notre consœur Marie-Jo Sirach, paru dans le quotidien L’Humanité, évoque avec émotion et empathie la singularité du personnage. Yonnel Liégeois

La nouvelle a jeté un froid. André Wilms est mort. Il avait 74 ans. On ne connaît pas les raisons de sa mort, quelle importance… On ne verra plus sa silhouette sur les planches. On ne le croisera plus au théâtre. À la ville, c’était un homme discret et élégant. À la scène, à l’écran, un acteur qui dégageait du mystère, dans ses mouvements, ses déplacements, dans ce phrasé si singulier, cette façon de dire les mots, de les prononcer, de cette belle voix grave, profonde, avec retenue. Une retenue qui laissait entrevoir un bouillonnement intérieur, une maîtrise de l’art de l’acteur qu’il n’avait jamais appris, ni dans les livres ni dans les écoles. André Wilms est venu au théâtre par hasard, par la plus petite des portes. Et c’est en regardant les autres travailler, en les observant, en les admirant qu’il a appris son métier.

Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur

Avec un CAP de staffeur en poche, il exerce quelque temps comme peintre en bâtiment. Le hasard, qui fait parfois bien les choses, lui permet de travailler comme machiniste au Grenier de Toulouse, dirigé alors par Maurice Sarrazin. Une figuration de temps en temps, et le voilà qui met un pied sur les planches. Mais, happé par la politique, adhérent à la Gauche prolétarienne, il se détourne du théâtre en gueulant « À bas le théâtre bourgeois ! ». Mais militer ne nourrit pas sa famille. Un ami lui suggère alors de rencontrer le metteur en scène allemand Klaus Grüber, qui monte Faust-Salpêtrière dans la chapelle de l’hôpital, à Paris. Nous sommes en 1975. Grüber l’engage mais ne lui confie que quelques lignes. Le reste du temps, il marche sur le plateau, mutique. Le spectacle provoque un électrochoc dans le paysage théâtral.

Wilms retourne dans son Alsace natale, croise André Engel, qui monte Baal, de Brecht. Il rejoint l’équipe du Théâtre national de Strasbourg dirigé par Jean-Pierre Vincent. Il y a là Michel Deutsch, mais aussi Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy. Il observe Philippe Clévenot dont il admirait le jeu, ne comprend rien aux indications de Jean-Pierre Vincent qui, pour lui faire ralentir son débit, le sifflait lors des répétitions. Wilms l’Alsacien, qui se souvient qu’enfant on l’obligeait à mettre un galet dans la bouche à l’école s’il parlait l’alsacien, apprend à moduler son débit, à gommer son accent. Mais c’est cette langue maternelle qui rythme et module son phrasé, si particulier, si reconnaissable. Dans le collectif strasbourgeois, la consigne est de lire tout ce qui vous tombe sous le coude. Wilms lit beaucoup, énormément, apprend à maîtriser le flux des mots que l’on doit aussi entendre par le corps.

Il apprend, aux côtés de Grüber, à « pleurer de l’intérieur ». Jouer sous la direction du metteur en scène allemand, c’était comme « une cure d’amaigrissement », ne pas jouer gras. Pour son Robespierre dans la Mort de Danton, il ne croise pas ses mains dans le dos. Il joue la complexité, le mystère du personnage. Une partie du public strasbourgeois, celui qui ne comprend pas que « tu roules dans une voiture pas lavée », fuit le TNS. L’aventure dure quelques années. André Wilms découvre Heiner Müller par l’entremise de Jean Jourdheuil et de Jean-François Peyret. Il apprend la lenteur et défend l’idée qu’elle est révolutionnaire. Son dernier rôle, il le tient dans la Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, mis en scène par Emmanuel Meirieu, en 2019. Il était simplement magistral, impressionnant. Sa voix, hypnotique, habitait tout l’espace.

Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur. Et Wilms jouait comme un rockeur, pratiquant cassures et autres césures dans le rythme, jamais dans l’emphase, laissant filtrer les silences entre les mots ou les notes. L’Alsace était une terre de rockeurs, disait-il en pensant à Bashung, à Rodolphe Burger…

Il a joué avec les plus grands, a lui-même mis en scène des opéras, de nombreuses pièces. En parallèle à sa carrière au théâtre, le cinéma fait appel à lui. Il forme, aux côtés d’Hélène Vincent, un couple de grands bourgeois, les Le Quesnoy, aussi déjantés l’un que l’autre. Son rôle du père dans la Vie est un long fleuve tranquille le fait connaître du grand public. Mais c’est dans les films d’Aki Kaurismaki, son alter ego, qu’il donne toute sa mesure. La complicité qui les unit crève l’écran. Le mutisme des personnages du Finlandais n’effraie pas l’acteur. Au contraire. Wilms traverse l’univers filmique poétique de Kaurismaki avec force et un engagement qui redonne de la dignité à ces personnages de la marge.« Je n’ai jamais appris à boxer sur un ring, j’ai appris à marcher sur un ring », avouait Carlos Monzon. André Wilms faisait sienne cette devise, tout comme celle d’Alain Cuny : « Je n’ai jamais appris à jouer au théâtre, j’ai appris à marcher sur une scène ». Marie-José Sirach

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Arnaud Meunier, nouveau Candide !

Du 09 au 18/02, à l’Espace Cardin (75), se joue Candide de Voltaire mis en scène par Arnaud Meunier, le directeur de la MC2 de Grenoble. Un spectacle créé à la Comédie de Saint-Etienne en 2019. Avant la mise au silence du spectacle vivant pour cause de pandémie, à l’initiative des Scènes du Jura, Pierre-Marie Turcin avait assisté à la représentation ! Un article signé d’un fidèle lecteur des Chantiers de culture, professeur de philosophie à Lons-le-Saunier (39) et animateur d’un café philo à la librairie La Boîte de Pandore.

La verve, l’ironie, la fantaisie de Voltaire au service du théâtre ! Voltaire était connu de son vivant pour des œuvres « sérieuses », jusqu’à la publication de son conte, Candide ou l’optimisme. Qui semble une dénonciation des philosophes développant des théories loin du réel… Tel Pangloss, le disciple de Leibniz pour qui « notre monde est le meilleur des mondes possibles », et qui n’en démord pas parce que « jamais un philosophe ne se dédit ». Dit comme cela, toutes les religions, les métaphysiques, sont des dogmatismes : elles prétendent dire la vérité, et ne font que tromper les hommes sur la réalité, la vie, les émotions, les aventures.

Le metteur en scène Arnaud Meunier l’a bien compris, qui fait de l’odyssée de Candide, qui parcourt le monde à la recherche du sens de sa vie, (c’est-à-dire de son amour perdu, sa Cunégonde) une fuite vaine et absurde. Elle lui fait rencontrer des hommes méchants, imbus de leurs pouvoirs, exploitant les préjugés de condition, de race, de sexe. Et aussi des hommes bons, comme dans le pays d’Eldorado où l’abondance et la richesse produisent…  un ennui profond. Jusqu’à la modestie de la métairie finale, où « il faut cultiver notre jardin », lieu où l’organisation du travail entretient  les inégalités sociales, et les ambitions de vie saine un monde artificiel (l’écologie rêvée et moquée).

La gageure est tenue, le texte est dit avec bonheur par chacun des personnages qui parlent tour à tour d’eux-mêmes, comme s’ils étaient les spectateurs de leur propre vie (le décor est un écran, les costumes vont du baroque échevelé au plus simple appareil… ). Autre trouvaille, la musique d’accompagnement est jouée en direct, et chantée (avec les clins d’œil à des chansons, à la musique de Michel Legrand) pour faire, comme Leonard Bernstein l’avait réalisé en son temps, une véritable comédie musicale. La comédie est partout, alors que les malheurs sont toujours présents : qui a souffert le plus, Cunégonde, Pangloss, la Vieille ? Tragi-comédie de la compétition des souffrances !

Les fatalistes, et autres catastrophistes, en prennent pour leur grade. Les donneurs de leçons et directeurs de conscience sont emportés par leurs contradictions et par leur immoralité. Les penseurs manichéens et les théologiens sont un peu courts. Au fond, le tourbillon des hasards de l’existence dément toute explication rationnelle, et chacun reste avec ses illusions, et face à ses désillusions. Pas de philosophie donc, mais du théâtre ! Pierre-Marie Turcin

Jusqu’au 18/02, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin. Les 22 et 23/02 aux Quinconces-L’Espal, Scène nationale du Mans. Du 9 au 11/03, au Jeu de Paume d’Aix-en-Provence. Les 23 et 24/03, à La Comédie de Saint-Etienne. Candide ou l’optimisme, traduit de l’allemand, de Mr le Docteur Ralph : pour échapper à la censure, le pseudonyme de Voltaire… Publié à Genève en !

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Giordano Bruno, une parole libre

La saison théâtrale ouvre l’année nouvelle avec deux belles créations. D’abord Le souper des cendres, ensuite Fuir le fléau… Des propos de l’hérétique Giordano Bruno mort sur le bûcher en 1600 à ceux d’illustres contemporains, autant de paroles libres à déguster.

Sur les planches du théâtre parisien de la Reine Blanche, il n’en démord pas Giordano Bruno ! Sous les traits de Benoit di Marco, le prêtre natif de Naples en 1548 affirme encore et toujours que la planète terre n’est pas l’alpha et l’oméga de la cosmologie, qu’elle tourne autour du soleil et non l’inverse… Pour n’avoir jamais renié ses idées, condamné par l’obscurantisme de Rome, il meurt sur le bûcher de l’Inquisition le 17 février 1600. Pourtant théologien et scientifique reconnu à la Cour de France, il avait publié en 1584 son fameux Banquet de cendres, adapté à la scène par Laurent Vacher sous la forme d’un Souper. Un personnage qui fascine de longue date le metteur en scène, impressionné par la force de conviction de l’homme de foi qui milite avec obstination pour une parole libre, affranchie de tout dogmatisme religieux.

D’une voix douce, presque chuchotant parfois sur les notes de la contrebasse de Philippe Thibault (ou de Clément Landais, en alternance), Benoit di Marco habille d’humble humanité les propos du prêtre contestataire. Tournant autour de l’instrument de musique comme entre les murs de son cachot en attente de la sentence, confiant dans ses démonstrations envers et contre ses bourreaux enferrés dans des conceptions d’un autre temps. Plus prompts à infliger tortures et mort tragique aux prétendus « hérétiques » qu’à écouter des baroudeurs de la pensée d’une modernité déconcertante.

Plongée dans la lecture du Décaméron de Boccace quand la peste ravage l’Italie au XIVème siècle, à l’heure où les théâtres sont contraints à la fermeture en 2020 en raison de la pandémie, c’est en fait à douze auteurs contemporains que la metteure en scène Anne-Laure Liégeois fait appel et passe commande pour Fuir le fléau : Nathalie Azoulai, Rémi De Vos, Leslie Kaplan, Philippe Lançon, Marie Nimier, Laurent Mauvignier… « Il fallait absolument que les théâtres continuent à être visités, que résonnent les mots d’auteurs contemporains dits par des comédiens bien vivants ». Le mot d’ordre ? Narrer des fléaux de diverse nature, réels ou imaginaires, tragiques ou comiques ! Douze monologues et six récitants pour « un spectacle déambulatoire répondant à toutes les contraintes sanitaires et racontant une histoire sur ce que l’on fuit pour le fuir mieux ».

Par petits groupes, déambulant d’un lieu l’autre, les spectateurs s’en vont alors à la rencontre de chacun des six comédiens (Alvie Bitemo, Vincent Dissez, Olivier Dutilloy, Anne Girouard, Norah Krief et Isis Ravel), dépositaires de ces paroles inédites en cette soirée-là. Qu’ils distillent au plus près des auditeurs, à distance requise, chaque expression du visage à déchiffrer, chaque mot percutant de plein fouet sa cible… De « l’épluche-con » au soin de ses cheveux quand les coiffeurs ont porte close, du voisin du dessus qui brave le confinement à coup de bruits et cris incessants à l’infortunée voyageuse bloquée dans un pays étranger, se décline un théâtre de l’intime, magistralement mis en partition. C’est poignant, souvent hilarant, toujours envoûtant ! Yonnel Liégeois

Le souper des cendres : jusqu’au 15 janvier à Paris, au Théâtre de la Reine-Blanche. Fuir le fléau : du 10 au 12/01 au Havre, du 13 au 15/01 à Châtenay-Malabry, les 21 et 22/05 à Mulhouse.

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois, hors toute connivence théâtrale manifeste, qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !!!

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Joséphine Baker, l’âme ressuscitée

Jusqu’en janvier 2022, au Théâtre de Passy (75), Xavier Durringer met en scène Joséphine B. Au lendemain de l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker, résistante et franc-maçonne, militante de la fraternité et contre le racisme, un spectacle éblouissant avec deux interprètes d’exception : Clarisse Caplan et Thomas Armand. Comme au music-hall d’antan, une salve d’applaudissements.

Le spectacle est éblouissant, par l’effet d’une conjugaison de talents concourant à une entreprise d’amour partagé à l’égard de Joséphine Baker, une admirable figure d’artiste et de femme à l’auréole intacte. Son âme revit avec éclat sous nos yeux. « La première comédie musicale à deux », disait quelqu’un l’autre soir à la sortie de Joséphine B ! C’est vrai. Louons d’emblée les interprètes.

Dans cette évocation concrète de la vie de Joséphine Baker, l’apparition de Clarisse Caplan, qui l’incarne en toute sensibilité frémissante, est un bonheur. On voit la fillette misérable et battue née dans le Missouri qui, dans sa fuite éperdue, traverse la chiennerie du monde pour enfin devenir l’idole familière de Paris et au-delà, résistante émérite, mère adoptive au cœur si grand et fervente militante de la cause noire aux États-Unis au côté de Martin Luther King. Clarisse Caplan a la grâce. De naissance. En haillons, frottant le sol, plus tard en reine de revue – bon dieu, sa danse des bananes à la fin ! – le corps blasonné, les paillettes, les jambes interminables, royale (costumes à la hauteur, de Catherine Gorne), c’est toujours le même être d’innocence fervente qu’elle dessine. À demi-nue, on note sa pudeur, un humour qui met à distance le malheur et l’espoir.

Avec elle, ex aequo, Thomas Armand change d’apparence en un éclair (vieille femme blanche méchante, amant voyou, gigolo, imprésario, peintre épris, boy de revue…). C’est lui qui chante J’ai deux amours… Et quel panache ! De formidables danses endiablées les unissent (chorégraphie sacrément inventive de Florence Lavie) devant des panneaux changeants et des lumières raffinées (Orazio Trotta, Éric Durringer, Raphaël Michon). On entend par bouffées les voix de Bessie Smith et Billie Holiday (son et bruitages divers de Cyril Giroux). La souffrance noire (Rosa Parks surgit dans un dialogue) s’inscrit dans le texte comme un palimpseste, au sein de la légèreté de touche d’une partition verbale sobre, émaillée de saillies savoureuses.

Xavier Durringer émeut son monde sans pathos. On est tellement conquis qu’on applaudit chaque numéro. Comme au music-hall d’antan. Secret perdu en un éclair retrouvé. Cet article est un exercice d’admiration. Jean-Pierre Léonardini

Du jeudi au dimanche, jusqu’au 02/01/22 (19h en semaine, 16h le dimanche) : Théâtre de Passy, 95 rue de Passy, 75016 Paris.

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Brel, tout feu tout flamme

Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient ! Jacques s’en est allé, la Mathilde ne reviendra plus. Brel, lui, est de retour dans Le Grand feu avec le rappeur belge Mochélan. Du 27/11 au 04/12 au Théâtre Dunois, une programmation hors les murs du Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine.

Gémir n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi dans le Hainaut comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, de Charleroi au Théâtre Dunois (75), la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Un matin d’octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef,  ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François… Et Mochélan le rappeur belge qui met le feu aux planches des théâtres, en compagnie de son compère DJ Rémon Jr et de Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur et metteur en scène du Théâtre de l’Ancre en Belgique !

C’est envoûtant, c’est puissant, c’est grand ce « Grand feu », attisé par l’univers de Brel et l’imaginaire d’un trio détonant ! Qui embrase la scène, embarque l’auditoire sur les traces de L’homme de la Mancha en quête de son inaccessible étoile. Aujourd’hui, nous en sommes certains, le Don Quichotte des impossibles rêves ne nous laissera plus jamais orphelin en compagnie de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans.

Le risque est grand, souvent, pour l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’impertinent, de l’insolent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : au nom de quel droit, de quelle notoriété ? Non, « faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou », clamait le Bruxellois, « faut pas jouer à imiter ou copier quand on n’a pas les qualités », affirmons-nous avec méfiance ! Si l’exercice est délicat, la bande à Mochélan s’en sort avec brio et grand talent.

Leur rêve ? « Faire apprécier les musiques urbaines au public qui vient pour l’hommage à Brel et faire découvrir et aimer Brel à ceux qui ne jurent que par le rap » : prouesse accomplie ! Comme l’affirment les protagonistes, plus qu’un hommage à Brel, Le grand feu est un rendez-vous avec l’artiste, ses mots, sa pensée : « amour, liberté, soif d’aventure, mort, solitude… L’universalité de son écriture est interpellante ».

Mélangeant les genres et ses textes à ceux du poète, dans une scénographie fort suggestive et poétique, le diseur et chanteur rappe pour nous plonger avec authenticité dans la modernité de Brel. Quoique Six pieds sous terre, le pourfendeur des Flamandes et compagnon de Jaurès ne nous est jamais apparu aussi vivant. Décor vidéo fantasque signé Dirty Minotor, voix puissante et rugueuse, création mélodique d’une prodigieuse inventivité : du théâtre musical comme art majeur ! Yonnel Liégeois

Du 27/11 au 04/12, au Théâtre Dunois (Du lundi au jeudi, 19h. Les vendredi et samedi, 20h. Le dimanche, 16h).

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Haute-Saône, haut-lieu culturel

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

J’ai conservé sous le coude le courrier de Paule qui témoigne de la vitalité des actions culturelles en Haute-Saône parmi lesquelles le festival Rolling Saône dont la prochaine édition aura lieu en mai 2022 à Gray ou encore le festival Voix-là, toujours à Gray, dont le 10ème numéro placé sous le thème de la Folie Douce donnera libre cours à la musique vocale sous toutes ses formes. Le festival 2021 aura lieu du 2 au 5 décembre prochain. Son courrier mentionnait également le travail effectué par le Collectif CinEclate qui consacre chaque mois une soirée événementielle autour d’un chef-d’œuvre du patrimoine cinématographique sur le grand écran du Cinémavia de Gray.

Et puis c’est dans le Doubs que s’est déroulé à Houtaud, village de la communauté de communes du Grand Pontarlier, un événement atypique baptisé « émancipé.e ». Les 2 et 3 octobre, une quarantaine d’artistes plasticiens et comédiens sont venus exposer ou performer. La manifestation est portée par l’association Tant’a qui gère un tiers-lieu et un espace de travail partagé. Ce tiers-lieu, la Tantative, est bien intéressant puisque les coworkers et membres de l’association doivent participer à la programmation socio-culturelle.

Une programmation particulièrement riche avec des expositions, des cafés associatifs et citoyens, une boutique éphémère et de multiples journées thématiques ! Parmi les innovations de l’émancipé.e, une Human library, concept né au Danemark… Le principe ? Non pas emprunter un livre mais un être humain, le temps d’un dialogue où les préjugés doivent être levés. L’idée commence à faire son chemin en France. Philippe Bertrand

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Cassiers et ses belles leçons de ténèbres

Du 05 au 14/11, à la maison de la culture de Seine-Saint-Denis Bobigny, Guy Cassiers propose Antigone à Molenbeek+Tirésias. Un spectacle d’une rare intensité allégorique, une écriture en deux volets dus à l’écrivain belge néerlandophone Stefan Hertmans et à la romancière et rappeuse britannique Kae Tempest. Du théâtre musical à haute exigence intellectuelle.

Guy Cassiers dirige le Toneelhuis d’Anvers depuis 2006. Déjà comptable de nombreuses réalisations théâtrales et ­lyriques d’envergure, il présente à la MC93  Antigone à Molenbeek + Tirésias (1). La version française d’un spectacle en deux volets d’une rare intensité allégorique, textes respectivement dus à l’écrivain belge néerlandophone Stefan Hertmans et à la romancière et rappeuse britannique Kae Tempest. Il y va, en quelque sorte, dans les deux cas, d’un aggiornamento de l’antique sphère tragique, mesurée à l’aune contemporaine. Ce sont deux monologues sous la forme de récits. L’Antigone d’à présent se prénomme Nouria. Étudiante en droit, elle réclame aux corps constitués celui, pulvérisé dans un attentat-suicide, de son frère cadet, combattant de Daech. Elle ne veut qu’inhumer celui dont on lui refuse les restes. Elle investit la morgue de nuit. On l’arrête, on l’emprisonne, on lui passe la camisole de force… Ghita Serraj prête à la personne de Nouria la grâce de l’innocence têtue propre au droit du sang, au fil d’une partition verbale franchement descriptive, d’une juste tenue littéraire.

Dans Tirésias, Valérie Dréville, actrice ô combien essentielle, distille avec une douceur ineffable une violente parole d’excès, qui met en jeu les métamorphoses du devin mythologique, garçon d’aujourd’hui devenu femme, puis homme aux yeux crevés par Héra, l’épouse jalouse d’un Zeus chasseur de femmes impénitent… Un sacré texte, où la marge sociale immédiate s’écrit hardiment dans l’Olympe retrouvé, à grand renfort de métaphores crues, lesquelles débouchent sur d’amères prophéties quant à l’état du monde. C’est, à deux reprises, la même scénographie (Charlotte Bouckaert) d’une boîte noire avec micros et écrans propices aux gros plans du visage ou des mains des deux interprètes, escortées par le Quatuor Debussy jouant, de Dmitri Chostakovitch, les déchirants quatuors à cordes n° 8, 11 et 15. On aime la digne austérité de ce théâtre musical, son exigence intellectuelle, son vertige d’art maîtrisé à l’usage de nos temps déraisonnables, par bonheur exorcisés en deux heures quinze d’horloge. Jean-Pierre Léonardini

(1) Grande tournée ensuite : Rennes, Strasbourg, Cergy-Pontoise, Valence, Valenciennes, Amiens, Vidy-Lausanne, Aix-en-Provence.

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Pop et folk en Haute-Saône

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

C’est en Haute-Saône que nous conduit notre route, pour faire halte à Faucogney et la Mer (70). Ici, nous sommes à la limite des Vosges dans un territoire souvent appelé Vosges Saônoises qui partage avec le voisin le plateau des 1000 étangs. Le hameau de la Mer s’est greffé à la commune de Faucogney, 500 habitants. D’où le nom de Faucogney et la Mer… Si le décor naturel est somptueux, la vie culturelle est franchement dynamique.

Faucogney, dont la particularité est de comprendre autant d’habitants d’origine néerlandaise, suisse, allemande ou belge que française, possède un café-concert associatif qui fait envie. Il s’appelle Le Bon coin et il programme des musiciens qui viennent parfois de loin pour s’exprimer sur cette scène. Le café du Bon coin programme des conférences, des soirées contes et des événements musicaux comme le 16 octobre le concert de Western Europe entre folk américain et pop anglaise. La participation aux soirées est libre selon le principe adopté depuis l’ouverture du lieu. Le seul souci est de trouver le site du café qui est perdu au milieu des multiples références au site de vente du bon coin !

Plus surprenant encore, le festival Musique et mémoire qui, chaque été, fait la part belle à la musique baroque dans cette région des 1000 étangs et ce, depuis 1994. Ce rendez-vous est considéré comme un événement national de la scène baroque. Philippe Bertrand

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Mikis Theodorakis, l’odyssée d’une vie

Décédé le 2 septembre à Athènes, Mikis Theodorakis était âgé de 96 ans. Résistant face au nazisme puis face aux colonels, l’homme fut durablement engagé politiquement. L’immense compositeur grec a écrit moult opéras, oratorios, musiques de chambre ou de variété.

Sa vie est une odyssée peuplée de tempêtes, de fantômes, de pièges et de lumières. Devant l’immensité de son œuvre, protéiforme, impressionnante, devant son engagement politique, on ne peut que s’incliner devant un homme, un artiste qui, contre vents et marées, a redonné à son pays, la Grèce, la place qui lui revient dans le concert des nations.

Une vie orchestrée avec fougue

Mikis Theodorakis a été de tous les combats, orchestrant sa vie avec cette fougue, cette joie que l’on retrouve dans ses musiques. Jamais dans la demi-mesure, toujours dans l’éclat d’un opéra, d’un oratorio, d’une symphonie où les percussions rythment des mélodies d’une richesse musicale infinie. Il est Zorba, cet homme qui au bout du désespoir danse le sirtaki sur une plage en ruines parce que « l’homme doit avoir un grain de folie, ou alors il n’ose jamais couper les cordes et être libre ». C’est Zorba qui lance cette phrase à son jeune ami anglais dans le film de Michael Cacoyannis. Peu de monde se souvient de l’histoire mais la mémoire populaire a retenu cette scène finale où Zorba, Anthony Quinn, apprend à son compagnon d’infortune à danser le sirtaki, une danse qui n’existait pas et spécialement créée pour le film. Les deux hommes se tiennent par les épaules et entament une danse de tous les diables pour conjurer leur échec et défier la fatalité. Zorba est Mikis. Mikis est Zorba. Une espèce de folie, une soif d’écrire et de composer, de diriger les plus grandes formations symphoniques du monde, des chœurs majestueux, comme d’écrire, avec la même passion, des chansons populaires inspirées du folklore de son pays.

Écoutez la musique de Serpico, le film de Sidney Lumet réalisé en 1973. Écoutez Alone in the Apartment… Un vieil air de jazz new-yorkais joué par un orchestre de bal fatigué, un peu comme Serpico (Al Pacino). Écoutez, regardez, observez sa direction du Canto General, cet immense poème épique de quinze mille vers écrit par Pablo Neruda qui raconte l’histoire de l’Amérique latine joué à Santiago du Chili en 1993. Mikis, la chevelure grise en bataille, dirige avec un plaisir contagieux cet oratorio. Celui-là même qu’il avait dirigé sur la grande scène de la Fête de l’Humanité en 1974, soit un an après le coup d’État militaire de Pinochet au Chili. Peut-être existe-t-il des images de ce moment, qui sait… Ceux qui y étaient s’en souviennent.

On ne peut dissocier l’artiste de l’homme politique. Alors qu’il donne son premier concert à l’âge de 17 ans, il s’engage, dans un même mouvement, dans la résistance contre le nazisme. Nous sommes en 1941. Un an après, Theodorakis est arrêté une première fois, torturé mais parvient à s’échapper. À la Libération, il est de tous les combats contre les royalistes grecs. Sauvagement battu lors d’une manifestation populaire en 1946, il sera déporté deux fois à l’île d’Ikaria puis transféré dans un « centre de rééducation » sur l’île de Makronissos. Il survivra aux pires châtiments et parviendra à sortir vivant de cet enfer à ciel ouvert.

À Paris, il suit les cours de Messiaen au conservatoire

En 1950, il obtient ce que les occupations allemande et italienne l’avaient empêché d’obtenir, son diplôme en harmonie, contrepoint et fugue. Il a déjà composé une dizaine de musiques de chambre, fondé son premier orchestre et créé, à Rome, son ballet Carnaval grec en 1953. Un an après, il s’installe à Paris, suit les cours d’Eugène Bigot pour la direction et Messiaen pour la composition au conservatoire. Ses musiques de ballets, les Amants de Teruel, le Feu aux poudres et Antigone, sont auréolées de récompenses. Au total, il signera les bandes originales de plus d’une trentaine de films et autant pour le théâtre, des centaines de mélodies sur des textes de poètes tels que Georges Séféris, Iakovos Kambanéllis, Yannis Ritsos, Federico Garcia Lorca et, plus tard, Pablo Neruda…

Des « chansons populaires savantes »

Il retourne en Grèce en 1960 avec le projet de composer des « chansons populaires savantes » pour s’adresser au plus grand nombre. Compositeur prolifique et flamboyant, reconnu, admiré par ses pairs, croulant sous les récompenses, Mikis fut longtemps communiste ou compagnon de cœur et de route, on ne sait plus, ardent patriote, au sens noble du terme, pour défendre la Grèce face aux royalistes puis aux colonels qui voulaient faire main basse sur le pays. Toujours debout face à une Europe méprisante à l’égard de son pays, de son histoire. Ces dernières années, il s’était éloigné des communistes, puis de la gauche, s’était retrouvé ministre dans un gouvernement de coalition avec la droite. Il fut accusé d’antisémitisme pour ses prises de position en faveur du peuple palestinien, accusations instrumentalisées quelques années après en France par une droite revancharde. Le 27 juin 2012, l’Humanité publia un texte où il récusait avec fermeté ces accusations.

Malade, il vivait retiré de la vie publique, souvent hospitalisé. Il nous reste ses musiques, des milliers de partitions écrites par un homme révolté, un génie musical qui aura consacré toute sa vie à la musique, à la liberté. Marie-José Sirach

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De bonnes nouvelles à Sartrouville !

Jusqu’au 3 juillet, sur la scène du théâtre de Sartrouville, le directeur et metteur en scène Sylvain Maurice propose Short Stories. Un spectacle composé de six histoires courtes de Raymond Carver, l’auteur américain orfèvre de la nouvelle. Entre musique jazzy et univers nostalgique, un regard tout à la fois plaintif et jouissif.

L’homme de théâtre est un expert en l’adaptation des œuvres littéraires, Sylvain Maurice en a fait la preuve avec ses mises en scène antérieures. Le directeur du CDN de Sartrouville s’attaque cette fois à une écriture complexe, les nouvelles de l’auteur américain Raymond Carver. Autant de courts textes que d’intrigues diverses, de longs monologues intérieurs à des dialogues parfois fort épicés, toujours la peinture de petites gens du quotidien ballotés entre existence routinière et impromptus de la vie, cocasses ou tragiques…

Parmi les dizaines de nouvelles du maître en écriture, il fallait trier pour composer Short Stories. : ses recueils de nouvelles sont légion ! Il ne désirait rien d’autre qu’« écrire des histoires, c’est tout », raconte Tess Gallagher, son épouse et veuve, à Martine Laval dans les colonnes de Télérama. « Seuls lui importaient ses personnages. Comme John Steinbeck ou Flannery O’Connor, Ray voulait offrir la littérature à ces gens-là, ceux qui avaient à se battre dans la vie, ceux qui n’avaient rien que leurs mains ou leurs cœurs, même foutraques. Il voulait leur donner la chance d’être un jour des héros, leur inventer une noblesse ».

« J’ai choisi six nouvelles parmi les plus reconnues, celles qui sont des classiques », explique le metteur en scène. L’enjeu ? « Montrer le thème du couple sous des angles différents, comme un jeu cubiste : chaque situation est regardée d’un point de vue singulier ». Le couple ? Le « gros mot » est lâché, ce sont bien des histoires de couples qui nous sont ici contées. Et de la plus belle des manières, sans machinerie superflue : juste la langue, le mot juste prononcé avec justesse par six comédiens dans la maîtrise parfaite de leur art et, comme à l’ordinaire, subtilement mis en lumière ! Décidemment, Sylvain Maurice ne cesse de nous surprendre avec ses arches, triangles, ronds et carrés multicolores qui focalisent notre regard, nous hypnotisent pour mieux entendre et comprendre ce qui se joue sur scène. Un jeu de miroirs colorés qui n’est pas qu’artifice, une palette de couleurs qui se veut écriture aussi, nous donnant à saisir autrement la diversité de caractères des protagonistes, leur fragilité ou leur détresse dans la multiplicité des situations.

Ils ne manquent pas d’humour parfois, ces hommes et femmes unis pour le meilleur comme pour le pire, ils montrent surtout leurs failles, leurs fêlures, leur solitude devant l’inattendu ou l’adversité. De la surveillance de l’appartement des voisins à la perte d’un enfant, si l’alcool fort est souvent réconfort, les bons petits pains tout juste sortis du four ne réchauffent pas forcément les cœurs ! De la scène à la salle, la compassion fraie son chemin. Soutenue par la musique omniprésente de Dayan Korolic. Sur le plateau de Sartrouville, on est loin, bien loin de l’univers de Short Cuts, le film de Robert Altman. Certes, les personnages de Carver sont souvent révoltés ou en colère devant leur propre impuissance, jamais agressifs ou méchants. Ils sont humains. Short Stories ? Six histoires d’humains qui nous ressemblent, nous rassemblent : trop humains parfois, comme nous tous, alternant selon l’humeur du jour regards plaintifs et désirs jouissifs. Yonnel Liégeois

Les six nouvelles qui composent le spectacle : Voisins de palier, Vous êtes docteur ?, Parlez-moi d’amour, Obèse, L’Aspiration, Une petite douceur. Les œuvres de Raymond Carver sont disponibles aux éditions de L’Olivier.

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Danser la vie à la Ville

Dans ses divers espaces (Cardin, Les Abbesses), il s’en passe des choses au Théâtre de la Ville (75) ! Emmanuel Demarcy-Mota, son directeur, s’empare de la réouverture des lieux culturels pour proposer un programme artistique puissant et réjouissant jusqu’en juillet. Tour d’horizon

Dans la Marche des éléphants, Miguel Fragata invite enfants et adultes à une méditation sur le thème de la mort qu’il compose avec philosophie et poésie. Le metteur en scène et comédien portugais, qui a fondé à Lisbonne la compagnie Formiga atomica (Fourmi atomique) avec Inês Barahona, l’auteure de ce très joli texte qu’il dit en français avec un accent suave, est un conteur-né. Il installe immédiatement une relation de complicité avec la salle, qu’il va emmener en voyage à Thula-Thula, en Afrique du Sud, créant des paysages et manipulant une foule d’objets et de figurines sous des espaces de tulle.

La mort n’est pas effrayante

On y découvre Laurens, un Européen tombé amoureux du pays et fasciné par les éléphants auquel il se consacre entièrement. On y apprend tout de ces puissants animaux qui vivent en collectivité et dont « les bébés passent deux ans dans le ventre de leur mère avant de naître ». Laurens tentera d’en sauver un dont les pattes ne le portaient pas. Sans y parvenir. Puis, quand ce sera à son tour de s’en aller, les trente et un éléphants du troupeau viendront veiller deux jours et deux nuits à la porte de sa maison, sans boire ni manger : « la vie continue », dans la jungle, la mort en fait partie. Elle n’est pas effrayante et on peut la regarder en face.

Chorégraphies du Portugal et d’Italie

Ce conte philosophique, qui se jouait jusqu’au 30/05 à l’espace Cardin, est l’un des cinq spectacles auxquels ont été réduits les Chantiers d’Europe. Les autres, de la danse d’Italie et du Portugal, auront lieu aux Abbesses entre le 16 juin et le 21 juillet. Un exploit qu’il a fallu construire contre la pandémie, qui avait conduit à l’annulation des Chantiers 2020, alors qu’ils sont une plateforme extrêmement importante pour la jeune création européenne. Pour Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’automne, « l’art et les artistes sont essentiels » et cela veut dire s’emparer de la réouverture des théâtres à pleines mains.

Israel Galvan, virtuose du flamenco

Jusqu’au 18/07, en partenariat avec Africa 2020 et d’autres scènes, on découvrira des spectacles et expositions d’artistes originaires du continent africain : Faustin Linyekula, Ballaké Sissoko, la compagnie Blonba, Aristide Tarnagda ou Dorothée Munyaneza… À ces temps forts d’Europe et d’Afrique, jusqu’à fin juillet viendront s’ajouter d’autres rendez-vous chorégraphiques exceptionnels : Israel Galvan, virtuose du flamenco, qui réinvente El Amor brujo (l’Amour sorcier) de Manuel de Falla avec une chanteuse et un pianiste, Anne Teresa de Keersmaeker et Pavel Kolesnikov pour les Variations Goldberg, BWV 988, sur la musique de Jean-Sébastien Bach, le Ballet national de Marseille ou la danse hip-hop de Johanna Faye et Saïdo Lehlouh…

« Définir ce qui fait notre humanité »

Enfin, Emmanuel Demarcy proposera au musée d’Orsay une création d’après les Animaux dénaturés et Zoo de Vercors, du 8 au 10/07 dans le cadre de l’exposition « Les origines du monde. L’invention de la nature au XIX siècle » programmée jusqu’au 19/07. Il cherchera, avec son équipe d’artistes et de collaborateurs scientifiques, à « définir ce qui fait notre humanité » et à entrevoir le XXI e siècle à partir du traumatisme de la pandémie mondiale. Y sont également annoncés Microcosm de Philippe Quesne, du 10 au 19/06, et des conférences performées d’Isabella Rossellini autour de Darwin les 3 et 4/07. Marina Da Silva

Théâtre de la Ville. Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, 75008 Paris (tél. : 01.42.74.22.77). Programme complet à retrouver ici

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