Le 21/03 pour l’un, le 29/03 pour l’autre, Georges Brassens et Gaston Couté donnent de la voix. Jojo et Gaston, deux gâs qu’ont mal tourné : une conférence musicale avec Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet à Azay-le-Ferron (36), un récital d’Yves Champigny au Moulin de la filature du Blanc (36). Pour mémoire et plaisir, deux spectacles poétiques et chansonniers qui tournent bien !
C’est une conférence musicale qui attend le public à la médiathèque d’Azay-le-Ferron, le 21/03 à 16h. Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet évoqueront la vie de Georges Brassens. Le premier rappellera quelques faits importants du parcours de l’artiste et présentera les douze chansons interprétées par le second. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt, y compris parmi les nouvelles générations. Il reçut le Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967.
Georges Brassens, à l’instar de Léo Ferré et de Jacques Brel, est considéré comme l’un des artisans d’un âge d’or de la chanson française. Auteur de plus de 200 chansons aux textes soignés, exigeants et littéraires (Chanson pour l’Auvergnat, La Mauvaise Réputation, Le Gorille, Les Amoureux des bancs publics, Les Copains d’abord…), Georges Brassens a également mis en musique des poèmes de François Villon, Lamartine, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort ou encore Louis Aragon.
Une semaine plus tard, le 29/03 à 17h00, au Moulin de la Filature du Blanc, Yves Champigny interprète Gaston Coutéqui fit une brève carrière dans les cabarets parisiens au début du XXème siècle. Là, il côtoie les chansonniers du quartier Montmartre. À travers ses textes, il égratigne la vie rurale et les idées rétrogrades, il chante le dur labeur du prolo et la misère du petit peuple. De révolte en révolte, il meurt à Paris en 1911. Il laisse derrière lui des œuvres mémorables. Ce sont ces rimes riches dans un argot parfois détonant qu’Yves Champigny interprète avec brio. En alternant textes et chansons poétiques ou dramatiques, il se révèle en « diseur » remarquable. Fort d’une interprétation talentueuse, il redonne espoir et vie au « gâs qu’a mal tourné ». Yonnel Liégeois
Brassens, Gitton et Guillaumet : le 21/03, 16h, à la médiathèque d’Azay-le-Ferron (Tél. : 02.54.39.40.97). Couté et Champigny : le 29/03, 17h, au Moulin de la filature du Blanc (Téléphone et réservation conseillée : 02.54.37.05.13).
Au Théâtre du Soleil pour l’un, au Théâtre de Nesle pour l’autre, deux spectacles qui titillent l’oreille et réjouissent les esprits : À tous ceux qui de Noëlle Renaude, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias de Daniel Keene. Deux exquises petites formes.
Dans le mirobolant massif des textes de Noëlle Renaude, Timothée de Fombelle a choisi À tous ceux qui, une pièce qui bouscule fièrement les règles de la représentation. Une petite foule de personnages prend la parole à tour de rôle, sans autres situations que celles qu’ils désignent, en de brèves séquences monologuées. Elles constituent autant d’autoportraits incisifs à l’encontre des autres. Un village français se raconte ainsi à la fin des années 1940, par les voix successives de plusieurs générations (de 4 à 100 ans). Sur la petite scène du Théâtre du Soleil, Laetitia de Fombelle les incarne successivement, avec une exquise espièglerie qui rend tout le sel de l’écriture de Noëlle Renaude : familière et pittoresque, populairement vacharde et sophistiquée, comique et tragique en sourdine, concrète, semée de franche poésie. Bref, un précis de langue française à un moment donné.
Ce sont d’ailleurs des petites histoires de France, où passent les ombres de Pétain et de de Gaulle, au milieu des confidences d’une femme mal mariée, des plaintes d’une gamine de 11 ans mordue par un chien ou des doléances d’un homme qui a perdu un bras… La liste n’est pas limitative, s’agissant d’une communauté contradictoire remuant ses hontes, ses griefs et ses désirs secrets un jour de libations commémoratives. Une très belle idée est d’avoir implanté en scène des blés hauts, dans lesquels peut se réfugier l’actrice. En off, une voix d’homme annonce l’identité et l’âge du personnage à venir. Cette mise en scène de À tous ceux qui…, un oratorio sans merci sur la France d’après la guerre, contribue haut la main à la reconnaissance élargie de la dramaturgie si heureusement singulière et inventive de Noëlle Renaude.
Sur la scène du Théâtre de Nesle, Mouss Zouheyri met en scène et joue, avec Nicolas Roussillon Tronc, deux pièces de Daniel Keene, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias. Dans un même souffle, deux pièces courtes où l’auteur australien met en jeu une paire de vagabonds en dialogues trébuchants, dans la forte traduction de Séverine Magois, avec sautes d’humeur, querelles bourrues et réconciliation au bout des malheurs partagés. C’est constamment juste dans le ton, vraiment hors de toute facilité dans l’ordre du pathos, au cœur de la rude lignée d’une commisération humaniste de bon aloi. Voilà donc du bon théâtre réaliste, serti dans une petite forme irréprochable. Jean-Pierre Léonardini
À tous ceux qui, Timothée de Fombelle : jusqu’au 22/03, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, 2 route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.40.13.84.65). Le texte est disponible aux éditions Théâtrales.
Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias, Mouss Zouheyri : jusqu’au 29/03, les vendredi et samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Nesle, 8 rue de Nesle, 75006 Paris (Tél. : 01.46.34.61.04).
Du 13 au 29/03, dans les Hauts de Seine (92), se déroule le festival Marto. Avec 18 spectacles de marionnettes et d’objets détournés qui promettent de belles découvertes. Dont Mons la girafe, un conte proposé par une troupe ukrainienne en provenance de Kharkiv.
L’aventure commence aux confins du cercle polaire, dans l’île d’Hyperborée. À défaut d’une rencontre avec le peuple mythique de l’Antiquité qui y demeurait, la compagnie Ersatz propose une exposition immersive dans un glacier. Camille Panza, concepteur et metteur en scène, a imaginé des séances de vingt minutes, accessibles dès 8 ans. Et l’entrée est gratuite dans la petite salle du Théâtre des Gémeaux, à Sceaux. Cet impressionnant moment de sons et de lumières est ouvert, avec deux séances de vingt minutes par jour, pendant toute la 26e édition de Marto, le festival de marionnettes et d’objets détournés. Jusqu’au 29 mars dans les Hauts-de-Seine, pas moins de dix-huit spectacles sont ainsi à l’affiche, dont plusieurs créations. Des spectacles, aussi et souvent, destinés à un public adulte.
Ainsi, la compagnie Morbus Théâtre propose avec Sillages une aventure singulière aux limites des possibilités humaines. Guillaume Lecamus met en scène un texte de Faustine Noguès, avec sur le plateau la comédienne Sabrina Manach, la danseuse Cécilia Proteau et le marionnettiste Cand Picaud. Le texte s’inspire des prouesses de l’Américaine Steph Davis, l’une des meilleures grimpeuses à mains nues sur les parois les plus difficiles d’accès. Avec cette « escalade libre », sans protection aucune, le danger est de tous les instants. Effroi garanti. Le Morbus Théâtre, créé en 2001, a pour principe, dans chacun de ses spectacles, de placer « l’humain face à la brutalité du monde ». En 2021, il a décortiqué l’endurance d’un coureur cycliste dans 54 x 13, l’année suivante 2 h 32 suivait l’engagement physique d’une marathonienne poussée au maximum de ses capacités humaines.
Marionnettistes venus d’Ukraine
Autre incontournable de la scène internationale cette année, Mons la girafe, un conte pour la paix proposé par l’Académie de théâtre de marionnettes de Kharkiv, en Ukraine. Les cinq jeunes comédiens marionnettistes, en tournée en France jusqu’au 8 avril, racontent comment une girafe blessée lors du bombardement russe du 24 février 2022 (premier jour de l’invasion de l’Ukraine) devient amie avec le docteur venu la soigner. « Il n’est pas facile pour les artistes ukrainiens de sortir de leur pays en guerre », soulignent les organisateurs du festival Marto, « c’est l’occasion de leur témoigner notre solidarité ». Le texte, en français surtitré, est d’Oleg Mykhaylov et la mise en scène d’Oksana Dmitrieva.
C’est un autre univers que propose Yngvild Aspeli avec Trust Me for a While, la dernière création de la marionnettiste et metteuse en scène norvégienne, née dans le petit village de Hamar en 1983. On se souvient par exemple de son impressionnant Dracula Lucy’s Dream, inspiré de l’œuvre de Bram Stoker. Cette fois, il s’agit « d’une histoire d’amour tendre mais tragique mettant en scène un magicien raté et un personnage possédé armé d’un couteau ». Pour la première fois, Yngvild Aspeli introduit un personnage ventriloque dans une histoire loufoque. « Je veux utiliser la marionnette comme support pour l’inconnu et l’innommable », ajoute la fondatrice de la compagnie Plexus polaire, en rapport au terme qui désigne en médecine la zone de la poitrine jouant le premier rôle dans la gestion du stress. Gérald Rossi
Festival Marto : du 13 au 29/03, dans dix lieux des Hauts-de-Seine. Pour en savoir plus et réserver : festivalmarto.com
Sous l’égide du théâtre Durance (04), Florian Pâque propose Dans le silence des paumes. Le portrait d’une mère de famille dont les années de labeur ont usé le corps, surtout les mains. Un hommage à toutes ces femmes qui ont consacré leur vie à l’avenir de leur progéniture.
Deux-trois tables basses avec leurs jolies lampes de chevet, tout autour des chaises éparpillées dans le salon, dans un coin un imposant fauteuil d’un vert criard… L’ambiance est calme, détendue, les invités s’installent avec curiosité. Plongée dans une intimité sereine, quelques places demeurent libres, réservées probablement aux hôtes des lieux !
Maman, pourquoi que tu me donnes jamais la main ?
Je suis resté sans réponse jusqu’au jour de sa mort. C’est au creux de ses paumes que j’ai entendu l’histoire qu’elle tentait de me cacher
La lumière se fait plus discrète en cet appartement où nous accueillent les trois enfants devenus grands : une fête, un anniversaire, un deuil ? Nul ne sait le motif des retrouvailles, ils sont bien là en tout cas, s’adressant à l’absente, l’inconnue, la distante qui ne leur a jamais donné la main : la mère, dont ils vont nous narrer l’existence, brisant les non-dits et le silence des paumes. En direct ou descendue des cintres en off, à tour de rôle leur voix va décrire leur colère et frustration, d’abord, devant cette génitrice qui n’a jamais daigné poser ce geste de tendresse, prendre son enfant par la main, au contraire de toutes les mamans venues conduire ou rechercher leur progéniture à l’école. Incompréhension, désillusion devant ce fauteuil toujours vide…
« Nous sommes restés sans réponse jusqu’au soir de sa vie », témoignent fille et garçons avec une certaine pointe d’amertume. Jusqu’à ce jour, où là devant nous, spectateurs captifs d’une histoire prégnante et embuée d’émotion, « dans ce salon sans souvenirs, nous avons glissé notre visage dans les mains de notre mère »… Des mains crevassées, usées par le travail, parcheminées par le quotidien ménager, honteuses et indignes à caresser de peur de blesser, surtout d’être rejetées et remisées au rang d’intouchables ! Au passage à la vie d’adulte pour les trois protagonistes, au soir de la vieillesse pour l’absente dont la présence se fait de plus en plus vivifiante au creux du vert fauteuil, la tristesse fait place à la tendresse, le rejet à l’amour filial.
Les flacons de produits d’entretien deviennent lumières d’espoir et de reconnaissance à toutes ces femmes dont la vie exemplaire demeure reléguée dans l’anonymat le plus mortifère. Pourtant héroïnes jour après jour pour que l’enfant grandisse et s’épanouisse, leurs mains toujours disponibles pour servir et protéger. Du théâtre hors les murs, au plus près du public qui communie à la respiration des trois comédiens, un texte et une mise en scène de Florian Pâque qui transpire de poésie et de sensibilité. Un vibrant hommage à ces oubliées de l’histoire, mères et travailleuses contraintes à la double peine, usine – bureau/maison, chevalières de l’amour silencieux. Yonnel Liégeois, photos Narjesse Medjahed
Dans le silence des paumes, Florian Pâque : le 06/03, à 19h. Le théâtre Durance, Scène nationale Les Lauzières, 04160 Château-Arnoux-Saint-Auban (Tél. : 04.92.64.27.34). Du 26 au 28/03 au Maïf Social Club, 37 rue de Turenne, 75003 Paris (Tél. : 01.44.92.50.90). Le texte (72 p., 12€) est disponible aux Éditions Lansman.
Le 08/03 à Tomblaine (54), Sapho est en concert en compagnie du guitariste flamenco Vicente Almaraz. La compositrice-interprète, poétesse et même dessinatrice, continue à nous bluffer du haut de ses 50 ans de carrière. Avec la sortie de son Live au New Morning, ses chansons nous font voyager tout autour de la planète. Un régal !
Sapho incarne la liberté dans toute sa beauté, celle qui mélange les inspirations, les langues, les poésies pour sublimer l’amour et casser les codes comme les diktats. Son album Live au New Morning (concert enregistré en mars 2024) le démontre avec brio. Les quinze chansons, puisées dans sa vingtaine d’albums, mêlent les époques comme les univers. Il démarre avec celui de William Shakespeare et Willow, se poursuit avec son personnage Iago sur une musique bien rock : « I am not what I am/Je ne suis pas ce que je suis. Je suis Iago. Je suis Desdémone. Je suis Othello… ». On croise plus tard celui de Cassandre : « Si tu revenais Cassandre, arrivée aujourd’hui en France, annoncer les catastrophes, les maux de la vie/Tu ferais un malheur (…) A côté de toi, Zemmour, Finky seraient des amateurs »… Elle porte haut avec ses musiciens hors pairs les vers de Rimbaud (Le dormeur du val ) ou de Mahmoud Darwich avec L’art d’aimer en arabe et en français. Chère Sapho, elle partit il y a quelques années chanter à Gaza, à Bagdad, à Nazareth avec un orchestre oriental mêlant juifs, chrétiens et musulmans. « A un moment donné, la vie va vaincre la mort. Ils vont arrêter de s’entretuer, ce n’est pas possible », lâchait-elle, le 10 février, au micro de radio Libertaire.
« Fous-moi la paix le barbu, les hommes tombent sous mes charmes/Les femmes se tuent de jalousie/ Je suis libre et je suis en vie ». Chanté en arabe et en français, le morceau Lala Imilia nous invite à résister et à danser tout comme Tam Tam : « Je chante une sérénade sous le ciel andalou des dames/Souris sous la pression franquiste/Au fond de ma rêverie Tam Tam/Les rockeurs, agents du futur, établissent la liaison sur les nuits de la Kommandantur et le vieux passé des passions ». Sapho qui livra un Ferré flamenco détonant en 2006 reprend aussi L’Affiche rouge d’Aragon. Ses morceaux s’enchaînent, graves et légers, entrecoupés de ses délicieux éclats de rire et des applaudissements du public. « Ne me fais pas mal, c’est trop bon/Sois plus radical, prends l’avion »… « Maman, j’aime les voyous », entonne-t-elle encore. L’album se finit sur la chanson arabo-andalouse de Mohamed Bendebbah Koum Tara : « Toi qui nous sers à boire du vin, les nuits de jardin/Profitons de la vie, une heure au moins ». La balade est enchanteresse. Amélie Meffre, photo Steiner/Pecheteau
Sapho, en concert : Le 08/03, à 18h. Espace Jean-Jaurès, Place des arts, 54510 Tomblaine (Tél. : 03.83.33.27.50).
Au théâtre de La Tempête, à la Cartoucherie de Paris, le metteur en scène Cédric Gourmelon présente Édouard III. Le directeur de la Comédie de Béthune s’empare d’une œuvre de Shakespeare encore jamais jouée en France. Un défi majeur, une réussite totale.
La Cartoucherie, théâtre de La Tempête, effervescence générale et salle comble, une première en France : Cédric Gourmelon crée Édouard III, une pièce oubliée et méconnue du grand William ! Le doute n’est point de mise, un texte de jeunesse peut-être mais une œuvre de Shakespeare, tous les spécialistes du théâtre élisabéthain en attestent, persistent et signent. Une impressionnante saga historico-politique comme l’auteur de Richard III et d’Henri VI savait si bien en trousser, sur le champ de bataille de la guerre de Cent Ans, à l’heure où l’Angleterre s’emploie à conquérir le royaume de France…
Peu d’artifices dans la mise en scène, une haute paroi de bois devant laquelle évoluent les protagonistes pour un spectacle qui mêle les genres : des scènes de guerre épiques narrées avec force convictions à la révélation de l’amour fou du roi d’Angleterre pour la comtesse de Salisbury, captive des vilains Écossais ! « Cette pièce regroupe toute la palette des styles shakespeariens en un seul texte », commente Cédric Gourmelon, le metteur en scène et directeur de la Comédie de Béthune, « le tragique côtoyant le comique et l’intime, l’épique ». Le texte respecté à la lettre, s’offrent à nos yeux trois heures d’un superbe spectacle, une réussite totale où la mort tutoie la vie, le rouge sang des champs de bataille l’amour flamboyant d’un homme comme envoûté, voire aveuglé d’une passion dévorante.
Musique, lumières et costumes (de l’armure d’antan à la robe virginale) ornent l’œuvre d’un naturalisme poétique assumé où comédiens, jeunes et confirmés mêlés, font le total bonheur du public. Au-devant du plateau, au cœur d’un collectif convaincant, Vincent Guédon porte avec splendeur la cape d’Édouard III, Fanny Kervarec se présente en merveilleuse comtesse, Zakary Bairi en jeune et beau prince de Galles… Du Shakespeare éblouissant servi sur un plateau par une troupe du plus bel effet, conduit par une main de maître ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Édouard III, Cédric Gourmelon : jusqu’au 22/02, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. La Tempête, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Situé au cœur de Lyon, l’appartement atelier de Max Schoendorff est menacé de disparition. Le peintre et graveur s’est éteint en 2012, son épouse en janvier 2026. Lieu essentiel pour la connaissance de l’art contemporain au XXème siècle, un collectif est né pour le sauver.
Lyon peut s’honorer d’avoir eu, en Max Schoendorff (1934-2012), un résidant d’envergure. Il fut peintre et graveur de grand talent dûment reconnu, scénographe inventif lié à la grande aventure de la décentralisation théâtrale, éditeur, homme de savoir littéraire et philosophique, citoyen extralucide. Il a longtemps vécu et œuvré dans un immense atelier (chèrement loué au groupe Apicil, mutuelle d’assurances), situé au 38 rue Victor-Hugo, second arrondissement de Lyon. Son épouse, Marie-Claude, vient de s’éteindre. Adieu lui sera dit le 4 février à 14 h 30, au crématorium du cimetière de la Guillotière, à Lyon. L’antre de magiciens merveilleux qu’ils avaient conçu sous une verrière est désormais en danger. Sous peu, tout peut être jeté à la benne. 30 000 livres, entre autres sur le surréalisme et le romantisme allemand, tableaux, gravures, affiches, mobilier, archives, objets d’art, d’ethnographie et du quotidien, bibelots insolites, collections singulières sont ainsi menacés de dispersion, voire de disparition.
Qui a eu la chance de visiter les lieux n’a pu qu’être frappé par l’aura de création poétique qui en émane. Il est impensable qu’un tel monde disparaisse. C’est pourquoi Odile Nguyen-Schoendorff, sœur de Max, actionne le signal d’alarme. L’association Max Schoendorff, ça presse !a été créée, destinée à la valorisation de l’œuvre de l’artiste et à la pérennisation de son atelier. Justement, il n’est pas encore, à Lyon, d’atelier de peintre classé. Une première demande a été refusée, en raison du caractère « disparate » des éléments à récupérer et des problèmes d’accès (troisième étage, sans ascenseur). Début janvier, l’association a été reçue par la préfète du Rhône, Mme Fabienne Buccio et par M. Simon Quetel, de la direction régionale des affaires culturelles (Drac). La préfète s’est engagée à contacter les plus hauts responsables d’Apicil. De son côté, l’association reste en alerte.
Lyon, capitale des Gaules selon le guide Michelin, ne peut s’amputer d’un haut lieu de création, dans lequel se sont croisés, sur un demi-siècle, gens de théâtre et artistes, critiques, écrivains et journalistes, conservateurs et grands chefs cuisiniers. En 1976, Max Schoendorff inventait et créait l’Urdla (Utopie raisonnée pour les droits de la liberté en art), devenu, en 2003, le Centre international de l’estampe et du livre, qui se perpétue pour le bonheur de centaines d’artistes. À ce seul titre déjà, lui est due la reconnaissance nationale. Jean-Pierre Léonardini
Sur la scène de la Faïencerie à Creil (60), l’auteure et metteure en scène Sarah M. présente Iqtibās. Une pièce qui, pour un couple mixte, pose la question du droit de s’aimer au-delà des traditions et oppositions ancestrales. Entre musique, danse et slam, d’un tremblement de terre à la fracture amoureuse.
Ils sont deux sur la scène, comme deux amoureux qui seraient seuls au monde. Pour eux, l’univers est leur territoire. Mais ils ne se posent pas la question. C’est inutile. Hayet Darwich interprète Balkis, Maxime Lévêque est Abel. Ils sont accompagnés par Osa, qui joue en direct ses belles compositions musicales contemporaines, parfois envoûtantes. Découvert au théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine, Iqtibās(sous-titré Allumer son feu au foyer d’un autre) a été créé en octobre dernier au festival des Francophonies à Limoges.
Écrite et mise en scène par Sarah M. de la compagnie Beïna, la pièce raconte les premiers moments d’une histoire d’amour pour ce couple mixte. « Iqtibās est une étape importante dans mon parcours », dit-elle. Les trois créations précédentes ont abordé successivement « la guerre d’indépendance » en Algérie, la « révolution du jasmin » en Tunisie et « la mutilation des partis d’opposition au Maroc ». Cette fois, il s’agit de mettre en évidence, à travers cette histoire d’amour « de nouveaux rituels, de nouvelles représentations ». Balkis et Abel « échappent à tout carcan identitaire (mais) leur rencontre vient révéler leurs blessures ancestrales, inscrites au plus profond de leurs chairs ».C’est un choc au présent de certaines cultures, de traditions complexes.
Dans cet amour naissant et impétueux, un nouveau rival vient se dresser : un tremblement de terre en pleine nuit, tout bascule. Des maisons sont englouties, Balkis disparaît. Pour retrouver son amour, Abel va devoir découvrir et apprendre une langue inconnue de lui… Comme dans une poésie sensible. Gérald Rossi, photos Najat Saïdi
Iqtibās, Sarah M. : le 06/02, 20h à La faïencerie, allée Nelson, 60100 Creil (Tél. : 03.44.24.01.01). Le 10/02 à l’Étoile du Nord (Paris), le 17/02 au théâtre Jean Vilar (Vitry-sur-Seine), le 27/03 au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi, le 03/04 au théâtre André Malraux (Chevilly-Larue), à l’automne au théâtre Dunois (Paris).
Le 24/01, à Bussang (88), Laurence Cordier présente Frida Kahlo. Dans un décor évoquant un atelier de peinture, deux comédiennes-danseuses s’emparent des écrits de Frida Kahlo pour nous faire découvrir le parcours de l’extraordinaire artiste peintre mexicaine. Un destin brisé par un terrible accident, qui n’entame en rien sa rage de vivre face à la vie et à la mort.
Après avoir travaillé sur des paroles de femmes fortes empêchées dans leur quête d’accomplissement, Frida Kahlo s’est imposée à moi comme une figure puissante de la création féminine. On connaît Frida Kahlo par sa dimension populaire et féministe, la force symbolique de ses peintures, reflets de ses passions et de ses souffrances. On la connaît moins par ses écrits. En découvrant sa correspondance, et surtout le journal qu’elle a tenu les dix dernières années de sa vie, j’ai été bouleversée par l’intimité troublante dans laquelle s’y expriment sa puissance de vie et la poésie de son univers intérieur.
Dans sa correspondance, elle se confie à ses proches comme elle peint ses toiles, avec un regard trivial et acéré, sans complaisance. Elle y dévoile la sensibilité de son rapport au monde, son courage face à l’adversité, sa passion dévorante pour le peintre muraliste Diego Rivera, mais aussi son humour irréductible face à la maladie et la mort. Son journal, lui, est composé comme une œuvre à part entière. Son écriture est puissante et enivrante. En quelques dizaines de pages, elle rassemble, dans une intimité troublante, les fondements d’une mythologie. La question du corps est omniprésente, corps désirant, corps souffrant, corps stérile, corps féminin sublimé à travers la question de l’enfantement artistique.
J’ai accordé une grande place au travail chorégraphique pour rendre compte de la puissance émotionnelle de ses tableaux. Enfermée dans le carcan d’un corps douloureux toute sa vie, Frida transcende ses souffrances dans l’Art en les transformant en sources de création. Avec Paola Cordova et Delphine Cogniard, deux comédiennes-danseuses, le spectacle interroge l’acte de création, quel qu’il soit, pour ce qu’il est avant tout : une furieuse ode à la vie. Laurence Cordier, metteure en scène, compagnie La course folle. Photos Jean-Louis Fernandez
Frida, Laurence Cordier : le 24/01, 19h30 au Casino de Bussang. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Le 27/03 à Oésia, Notre Dame d’Oé (37).
Le 16 janvier, Valère Novarina a quitté la scène. Il avait 83 ans. Homme de théâtre, poète et plasticien, il maniait la langue avec une virtuosité exemplaire ! En 2023, au théâtre de La Colline (75), il proposait Les personnages de la pensée (éd. P.O.L., 288 p., 18€). Repris en 2024 sur la scène du TNP de Villeurbanne (69)… Entre l’épique et le poétique, l’humour et le non-sens, une plongée hallucinante dans l’univers des mots ! Trois heures d’un spectacle débridé, déjanté, en dérapage incontrôlé où le langage se révèle rebelle indompté.
Le 7 mars 2026, le spectacle Les personnages de la pensée est programmé sur la scène nationale de Châteauvallon-Liberté. « Il offrira à celles et ceux qui ne le connaissent pas encore la possibilité de découvrir l’œuvre, la langue et le génie de Valère Novarina, et à ses fidèles spectatrices et spectateurs, le bonheur de partager encore une fois un moment de théâtre puissant et inoubliable », déclare avec émotion le comédien et directeur Charles Berling.
Le 14/03 à l’Estive, la scène nationale de Foix et de l’Ariège, les 19 et 20/03 au Théâtre national de Nice.
En hommage au poète disparu et acrobate du verbe, auteur, metteur en scène et peintre, figure emblématique du théâtre contemporain, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru en son temps. Yonnel Liégeois
Sur la grande scène du Théâtre de La Colline, il faut s’attendre à tout et son contraire : de la plus haute fulgurance poétique au réalisme le plus trash, de la beauté majestueuse d’une fantasque déclamation à l’apparition mortifère d’une fontaine rouge sang ! Si Les personnages de la pensée sont radicalement divers et multiformes, ils se réduisent en fait en un seul mot qui se décline à foison : le verbe, le langage, l’alphabet de A à Z… Et ce n’est pas la bande à Novarina qui nous contredira, comédiens et musiciens attitrés au banquet du dire que l’écrivain-metteur en scène-peintre organise à intervalles réguliers : Valentine Catzéflis, Aurélien Fayet, Manuel Le Lièvre, Sylvain Levitte, Mathias Lévy, Liza Alegria Ndikita, Christian Paccoud, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci.
De grandes peintures multicolores sur papier pour seul décor, manipulées à vue et de temps à autre transpercées par les interprètes qui s’avancent, en solo-en duo-en chœur, pour déclamer la vérité du jour premier : la supériorité de l’homme sur la bête, la maîtrise du langage ! Une vérité à haut risque, lorsque l’humain devenu animal use de mots qui ont perdu tout sens, lorsque le parler s’avilit au communiquer : poncifs et raccourcis pour formater les esprits, prolifération de lieux communs pour abolir l’esprit critique, suppression des voyelles pour trancher le débat entre masculin et féminin au bénéfice réducteur du u, « et tu veru que nu purviendru purfutement u nu cuprendre »… Le non-sens côtoie l’humour, la réflexion savante l’interpellation la plus banale, la plus belle déclaration poétique la séquence la plus triviale ! Avec Novarina, le verbe déraille, dérape, s’exclame, vocifère et s’attendrit, doux ou fort, tendre ou plaintif. Une langue déchaînée et débridée, trois heures en dérapage incontrôlé, sans temps mort, au risque d’essouffler le spectateur qui n’en dit mot et perd pied, repères et vocabulaire !
Un hymne à la parole échangée, un opéra-bouffe de mots inventés et de dialogues désarticulés, proférés ou chantés sur tous les modes par des comédiens survitaminés, décomplexés et dopés à la luxuriance d’un texte qui chamboule tout, balancé du haut d’un escabeau ou au bout d’un balai-serpillière, entre une mobylette d’un âge avancé et la statue d’un chien à la mine patibulaire. Tel un cheval fou dans un jeu de quilles, un « meeting » déjanté et nouveau genre qui fait la part belle à notre imaginaire, se moque du politiquement correct, plaide pour une parole désencagée, invite à la désobéissance poétique ! Un spectacle jubilatoire, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois
Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Victor de Oliveira présente Kumina. Exilé, il nous entraîne sur les pas d’un homme qui se souvient. Un parcours qui rejoint celui de tant d’êtres humains arrachés à leur terre natale, mêlant ses mots à ceux des poètes pour raconter une histoire commune. Paru sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.
Le récit pénètre d’emblée dans les méandres d’une âme d’enfant dont l’existence se fige le jour où, avec sa famille, le petit garçon embarque vers l’inconnu. Victor de Oliveira, natif du Mozambique, développe une écriture très personnelle à partir de son vécu, « à partir de cet endroit du déracinement, de l’exil, de la perte de repères », dit l’auteur et comédien. Après des études théâtrales à Lisbonne, puis au Conservatoire national de Paris, il s’aguerrit, en France et au Portugal, auprès des meilleurs metteurs en scène (Wajdi Mouawad, Stanislas Nordey). Il met à présent son talent de comédien au service de Kumina, son deuxième solo.
Le premier, Limbo, joué à Lisbonne puis à Paris au Théâtre national de la Colline, a reçu en 2022 le prix du meilleur texte et meilleur spectacle de la Sociedade Portuguesa de Autores. De son professeur au Conservatoire, Mario Gonzalez, il a retenu l’importance du travail corporel. Au rythme d’une écriture nerveuse, il se tient immobile, comme à l’arrêt, sous tension d’une course suspendue. Comme un gamin paralysé entre la peur des tirs entendus au loin et un faisceau de questions sans réponses : « On va aller où papa ? Où ? […] Pourquoi je n’ai pas envie de courir aujourd’hui ?/ Pourquoi tout m’ennuie terriblement ?/ Que dois-je dire, faire, comprendre ? »
La marche comme métaphore
Kumina, c’est l’histoire d’un homme empêché par l’exil, dès l’enfance, de jouer, de courir, de ressentir, de pleurer, qui va du petit garçon tout en interrogations à l’homme qui tangue sur ses pieds, entre ici et là-bas. Le saut vers des terres inconnues est un vertige infini, malgré une vie recommencée, voire réussie, ailleurs. Sa rencontre avec d’autres destins, semblables au sien, le remet en mouvement et lui fait retrouver une sensibilité en jachère pour enfin donner libre cours à ses larmes ravalées depuis tant d’années. L’acteur sort alors de son immobilité, sa gestuelle se fluidifie, sa prose se libère pour évoquer les naufragés haïtiens, les esclaves africains déportés aux Amériques, les migrants d’aujourd’hui, sombrant aux portes de l’Occident sur leurs embarcations de fortune…
Tout un peuple de fugitifs chahutés par l’Histoire. « Qu’ai-je en moi qui me dépasse,/ et qui s’installe au seuil de mon être,/ lorsque je fonds en larmes désemparé ? », se demande le comédien. Cette solidarité, comme une étincelle, rebranche le personnage à ses racines : il entend en rêve les esprits invoqués par sa grand-mère restée là-bas et désormais décédée, il retrouve l’élan confisqué de son enfance.
Une Babel décoloniale
Pour traduire ce surgissement, à mesure que le corps de l’interprète se délie, les langues se superposent et se mélangent, émaillant le texte français. Kumina fait ainsi le lien entre l’Afrique et l’Europe, mais aussi avec l’Amérique, dont l’histoire est intimement liée à l’Afrique. À une berceuse de sa grand-mère, en langue changa du Mozambique, succède une incantation vaudou en créole d’Haïti. Résonnent, en portugais, la belle prose de Fernando Pessoa et, en anglais, des poèmes de Kamau Brathwaite, auteur de la Barbade, chantre des souffrances du peuple africain dans de nombreux recueils dont Rights of Passage (1967), Masks (1968), Islands (1969) ou RevHaïti publié en français par Mémoire d’encrier.
Kumina devient la chambre d’écho d’un même chant d’exil, renouant les fils de l’histoire postcoloniale pour éclairer la quête personnelle de l’auteur interprète : « Il faut tenir, coûte que coûte tenir toujours./ Aller de l’avant, toujours./ Chantant, criant, vociférant,/ Depuis 1492,/ Hommes, femmes, enfants,/ Chantant, criant, vociférant./ Et Cristobal Colon, Napoléon et tous les autres, Se tenant la main et regardant,/ Les petits corps noirs qui coulent lentement ». Le texte s’emballe et tout fusionne, dans une dernière incantation pour le repos de ses ancêtres : Hottentots, Bochimans, Macua, Marave, Nsenga, Pimbwe, Muanis, Chona, Tsonga, Ronga, Angoni, Chope… Un spectacle qui se déploie à la mesure de l’écriture sensible de Victor de Oliveira. Mireille Davidovici
Kumina, Victor de Oliveira : jusqu’au 17/01 à 20h, le samedi à 18h. Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN La Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Du 26 au 29/03, Théâtre do Bairro Alto (Lisbonne, Portugal).
Le 16 janvier à Cosne-sur-Loire (58), à l’affiche du Garage théâtre, Gérard Morel propose un concert exceptionnel. Tout, sauf prise de tête… Ludique, poétique, utopique ! Une scène atypique de la décentralisation, un artiste emblématique de la tradition française chansonnière : encensé par nombre de critiques, adoré par ses pairs du music-hall, adoubé par un vaste public.
Pourtant, entre bonhomie légendaire et gouaille familière, Gérard Morel demeure méconnu des grands médias et des plateaux télé. Peu importe, depuis des décennies il a conquis un auditoire fidèle. « Il a cette délicatesse de plume, de cœur et d’expression qui le conduit à insuffler de la légèreté aux choses lourdes, pesantes ou pénibles, à donner des couleurs au banal », témoigne Philippe Meyer, l’ancien animateur de l’émission La prochaine fois je vous le chanteraisur France Inter. « Il nous donne l’impression – quelquefois vraie, quelquefois fausse – que la vie, la nôtre, pourrait avoir la grâce, la bonne humeur, la santé, la vitalité, la poésie, l’inattendu, la franchise et le goût de l’amitié qui truffent ses chansons ».
Citoyens de Navarre et du Morvan, peuple de la ville ou des champs, offrez-vous ce grand moment de convivialité et de fraternité. Tels de vrais loups affamés, rejoignez la tanière de la compagnie La Louve! C’est pas cher et ça peut rapporter gros, c’est au chapeau… En paroles et musique, au final d’un concert qui se transformera en fantasque « auberge espagnole », une belle soirée chansonnière et poétique.Yonnel Liégeois
Gérard Morel, le 16/01 à 20h30.Le Garage Théâtre,235 Rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93).
J’adore Gérard Morel. Il a une science de l’écriture, une science des mots, de l’inattendu, inimitable. Vraiment je l’aime, voilà !
Anne Sylvestre
Le vrai vrai bonheur, c’est rare ! Le donner vraiment en cadeau, c’est rare ! Et avec en plus un formidable sourire, un grand humour et une belle complicité humaine, c’est encore plus rare ! Et dans un genre difficile : la chanson. Et de ce genre dit « mineur » (mineur de fond, oui !), il en fait un art majeur. Qui fait tout ça ? Gérard Morel.
On dirait que tous les grands de la chanson française, de la grande « tradition », lui ont donné un baiser en lui disant : « Vas-y petit, vas-y Gégé !… » Et il y va le Gérard ! Le bonheur intégral je vous dis ! Le bonheur, il le crée et le partage, et alors naissent le rire, la joie, la gaieté, l’émotion, le commun de nous tous… Jean-Louis Hourdin
Pour définir Gérard, on pourrait citer tout ce qu’il n’est pas : un fort-en-gueule, un vitupérateur, un péremptoire. Il ne fait pas la leçon, ni la morale, ni la gueule. Jamais. Il a mieux à faire. En l’occurrence, des chansons. Des chansons de toutes sortes, drôles, douces, facétieuses, bienveillantes, coquines, tendres, comme s’il en pleuvait, des chansons marrantes, comme s’il en pleurait. Des chansons tirées au cordeau, aussi précises que fantaisistes, aussi délicates que déconneuses.
Avec un entêtement farouche, une obstination tenace, Gérard a décidé de ne pas traiter du méchant, du violent, du dégueulasse, du merdeux. Gérard préfère raconter le beau, le doux, le tranquille, le fragile. Ce qui dénote, de nos jours, un caractère sacrément fort. Il trousse une berceuse pour endormir la fille d’un bon copain, il compose un blason pour vanter la gorge de sa bien-aimée, il chante le chat, la prunelle des yeux de celle qu’il aime. Il n’est pas de ceux qui donnent des mots d’ordre, des sentences, des préceptes, des instructions. Il a quand même un slogan, une devise, une morale : Vive la caillette ! Personnellement, je souscris. François Morel
Gérard Morel, c’est tout un univers, à son image, doux, tendre, drôle et pétillant, plein de saveur et de bonheur de vivre (…) Un spectacle de Gérard Morel, c’est un petit monde idéal. On a envie de monter sur scène et de dire voilà, c’est là que je veux vivre. Et même si c’est pas vrai, l’espace d’un moment on s’est laissé prendre au jeu et on y a cru. Et ça fait vraiment du bien. Isabelle Jouve, La Marseillaise
Ses concerts, loin des mini fretins, sont d’opulents festins, composés de plats de résistance toujours ludiques et philosophiques, agrémentés de condiments aux saveurs de bossa-nova, valse, java, ou blues, et cuisinés à la meilleure crème sachant lier tous ses ingrédients. Denys Laboutière, Médiapart
Morel est un poète, un sacré. Un de ceux qui, dans la nudité d’une interprétation (voix, guitare) sans artifice aucun, vous emporte dans ses textes coquins, dans la jouissance d’une chanson bien faite, aux formes désirables, l’œil satisfait de tant d’audaces appréciées, la commissure des lèvres trahissant le bonheur prodigué. Michel Kemper, Le Progrès
Morel est un homme de mots, de ceux qu’on assemble en bouquet : sous les roses, les piquants sont bien là, tranchants. Un sacré bon moment de rigolade et de tendresse… Des chansons qui deviennent vite des compagnes chaleureuses et fortes en gueule, des vers à l’équilibre funambulesque, où la liberté souffle à grands poumons ! Yannick Delneste, Chorus
Il tord les mots, les tirebouchonne, les assaisonne, les habille, les invite à son bal poétique, offrant au public des séances de joie et d’émotion. Force est de reconnaître que Gérard Morel est un chef cuisinier étoilé de la chanson française. Jean-Rémi Barland, La Provence
Au Théâtre de Belleville (75), Ahmed Madani présente Au non du père. Avec une des jeunes femmes qui ont créé F(l)ammes il y a près de dix ans, l’écrivain et metteur en scène nous entraîne jusque dans le New Hampshire. Anissa raconte sa vie tout en concoctant pralines et fondants au chocolat… Vérité ou mensonge ? Du théâtre.
Le metteur en scène et la comédienne accueillent les spectateurs à l’entrée de la salle du Théâtre de Belleville. On les retrouve à la fin, à la même place : ils distribuent les pralines et les petits fondants au chocolat qu’a concoctés la « comédienne » durant le spectacle. Une heure trente durant, on l’a écoutée. Et parfois Ahmed Madani lui-même, qui est là, côté cour du plateau, derrière un bureau et un ordinateur.
L’histoire serait celle d’Anissa, et avant cela de sa mère, abandonnée par un père qui acceptera plus tard le nom de « géniteur », mais pas trop de « père ». Assez banale histoire des hommes qui n’assument pas et des femmes qui rêvent. Malgré l’amour de sa mère, sa force, sa lucidité, Anissa a souffert. Elle ne donne pas de nom de famille. DansF(l)ammes, elles étaient deux…Dans Au non du père, pas de nom de famille pour Anissa. Elle est présente d’entrée, comme Ahmed Madani, et expose la situation. Son père a abandonné très tôt sa mère. Et soudain, alors qu’elle est adulte et mère, mère justement, elle est prise sourdement du puissant désir de savoir qui est son père.
Faut-il en dire plus ? Non. Il faut écouter cette belle histoire. On a le droit d’être étonné par la manière dont Anissa, un jour, pense avoir reconnu un homme dont elle ne sait pratiquement rien. On a le droit de croire au miracle. On a le droit d’accepter les mensonges. On est au théâtre. Et tandis que dans la cuisine, fondants au chocolat et pralines cherchent la perfection, on écoute Anissa. On admire son beau visage. On n’arrive pas à imaginer qu’à 25 ans, elle avait déjà cinq enfants. On aimerait que parfois, elle articule plus clairement, parle un peu plus haut. À ses côtés, derrière ses lunettes hublot, aux verres épais, Ahmed Madani va et vient, et commente les films que l’on voit. Cette boulangerie du New Hampshire, elle existe. Mais l’histoire que l’on nous raconte, est-elle vraie ? Peu importe. Ici, seule compte l’émotion.
Elle est bien là, n’en disons pas plus. Découvrez cette quête, dans l’amitié et l’espérance d’amour. C’est très beau. Beau, simple et très mystérieux. Armelle Héliot, in Le journal d’Armelle. Photos Pauline Le Goff
Au non du père, Ahmed Madani : jusqu’au 24/02, les mercredi et samedi à 19h, les jeudi et vendredi à 21h15, le dimanche à 15h.. En février, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Le théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34). Le texte de la pièce est disponible aux éditions Actes Sud.
Sur la scène du Rond-Point (75), Sébastien Vion propose Madame ose Bashung. Brenda Mour (Kova Rea), Corrine (Sébastien Vion) et Patachtouille (Julien Fanthou), accompagnées de musiciens virtuoses, brûlent les planches du théâtre. Une folle revue, en hommage à Alain Bashung.
Il fallait oser, Sébastien Vion l’a fait ! Séduit par Alain Bashung dès son adolescence, habitué des nuits parisiennes se produisant régulièrement chez Madame Arthur sous les traits de Corrine, son double féminin depuis 1995, il a lancé cette revue Bashung dans ce même cabaret en 2019. L’a rejoint Julien Fanthou, chanteur lyrique et membre de la troupe circassienne des Nouveaux-Nez, en Patachtouille, une figure féminine un peu clownesque, inventée pour la réouverture de Madame Arthur en 2015. Dans leur sillage, Kova Rea brille de tous ses feux en Brenda Mour, transfuge des Rois des Kings, créé au Paradis Latin avec le trio musicien Façon Puzzle, en 2002. Plumes et paillettes, bas résilles et talons aguilles, perruques grandiloquentes et costumes extravagants sont au rendez-vous, pour cette revue turbulente où les trois grâces se partagent le répertoire du chanteur, quinze ans après sa disparition. « Pour cette mise en scène, je voulais tenter de couvrir un peu tous les moments de sa carrière avec des chansons parfois méconnues », dit Sébastien Vion. Depuis, le projet a pris de l’ampleur.
Brenda Mour, majestueuse, Patachtouille, un peu gauche et Corrine plus ténébreuse, chantent en solo ou mêlent leurs voix, sans prétendre imiter leur modèle. Le son est moins métallique et rugueux que chez Alain Bashung. Tout en conservant la guitare, attribut légendaire du chanteur, le plateau accueille un quatuor à cordes et un piano. Les deux violons, l’alto et le violoncelle du Rainbow Symphony Orchestra, s’accordent avec la pianiste, laquelle nous surprend quand elle quitte son clavier pour interpréter Je tuerai la pianiste.Les arrangements deDamien Chauvin confèrent à ce récital une ampleur orchestrale qui transfigure les compositions d’origine. La bande-son électronique de Nicol vient contrarier ce bel ensemble pour donner une touche plus contemporaine à la musique.
Plus qu’un tour de chant, un tour de force
Un cheval galope dans la pampa sur le rideau rouge du théâtre, avant qu’il ne s’ouvre. On pense alors à ces vers de Pyromane dans l’album Novice (1989) : « Tant que soufflera la tempête je saurai à quoi j’aspire ». Dans une interview télévisée avec Frédéric Mitterrand, le chanteur commente ces mots, écrits par Boris Bergman, son parolier fidèle jusqu’à leur rupture, cette même année: « Tant que j’aurai du vent dans les naseaux, je pourrai continuer… Rien d’autre à espérer que ce vent dans les naseaux ». Les trois reines du music-hall tracent un portrait en demi teinte de celui qui hantait les nuits parisiennes. A la fois malicieuses, comme dans cette parodie de Joséphine Baker par Brinda Mour, dans Osez Joséphine (1991) qui ouvre le spectacle et plus graves avec Gaby qui le clôt la soirée. Ce tube, issu de l’album Roulette russe (1979), évoque un travesti, Gaby, en référence à « gaboune », homosexuel dans l’argot des Apaches. Boris Bergman expliquera plus tard : « C’est un texte sur les minorités, ceux que « la différence » fait tomber dans les puits de solitude ; ceux qui ne peuvent pas dormir et qui « ne font que des conneries ».
Des airs plus ou moins connus composent ce revival irrévérencieux. Le styliste Arthur Avellano déploie ses talents de costumier pour traduire l’ambiance de chacun des titres, présentés sans souci de chronologie mais selon une dramaturgie appuyée par un montage d’images projetées : Vertige de l’amour, Venus, SOS Amor, Les petits enfants, La nuit je mens, Je fume pour oublier que tu bois, Je tuerai la pianiste, Bombez, Bijou Bijou, Montevideo, Ma petite entreprise, Volutes, Madame rêve…La mise en scène, dans un subtil crescendo, passe de la drôlerie à la poésie, et convoque l’émotion quand, descendu des cintres, le danseur aérien Quentin Signori évolue gracieusement dans de vaporeux fumigènes, sur le chanson Volutes. L’acrobate emportera avec lui, au firmament des étoiles, Corrine, celle des trois divines qui incarne Alain Bashung au plus près, jusqu’à sa gestuelle et sa voix. Apothéose !
Trois Queens pour un roi de la chanson
Emaillant la revue, les commentaires et adresses provocatrices au public, cabaret oblige !, ne sont pas toujours du meilleur goût. Mais la virtuosité et l’inventivité de la compagnie Le Skaï et l’Osier prennent largement le pas sur ces blagues un peu lourdes. Ce show déjanté nous invite à revisiter Bashung et, sans prétendre faire le tour du personnage, façon biopic, il envoie des clins d’œil complices à ce passager de la nuit, moins tapageur à la ville que sur scène. Sans en avoir l’air, ses textes (rarement de sa plume) sont en prise sur l’actualité, comme La Nuit je mens, deuxième titre de l’album Fantaisie militaire (1998) inspiré des affaires Bousquet et Papon. Selon son co-auteur Jean Fauque, il est question des « résistants de la dernière heure », qui se sont réclamés de la Résistance dès l’imminence de la défaite allemande. Audacieux et iconoclaste, plus qu’activiste, le rockeur avait enregistré, en 1985, la chanson Touche pas à mon pote pour le lancement de l’association SOS Racisme, mais il n’a jamais fait partie de la troupe des Enfoirés, réunis autour de Coluche et des restos du cœur. Il fait partie des déçus du Parti socialiste, dont il dénonce la trahison dans Résidents de la République (Album Bleu Pétrole, 2008) : « Résidents, résidents de la République/ Où le rose a des reflets bleus/ Résidents, résidents de la République », paroles et musique de Gaëtan Roussel.
Madame ose Bashung n’a rien d’un plaidoyer contre la transphobie mais il met en lumière les questions de genre qui animent notre société contemporaine. Après avoir enflammé le public parisien, le show est d’ores et déjà programmé au Printemps de Bourges et promis à une belle tournée. Mireille Davidovici, photos Monsieur Gac
Madame ose Bashung, Sébastien Vion : jusqu’au 30/12 à 20h30, le 28/12 à 17h. Le Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.00).
Au théâtre du Petit Saint-Martin (75), jusqu’en janvier 2026, Alain Françon met en scène Oh les beaux jours. Une pièce emblématique de Samuel Beckett. Avec Dominique Valadié, étonnante et réjouissante dans ce personnage à vif.
Bien calée dans son trou, enfoncée jusqu’à la taille, Winnie domine le monde. Enfin au moins tout son univers. C’est-à-dire pas grand-chose. Quelque part, en dessous, Willie, son époux, dort puis lit le journal. Débute une nouvelle journée. Oh les beaux jours, pièce de Samuel Beckett, a été donnée pour la première fois en septembre 1961 à New York. La version française, de la main même de l’auteur, est jouée en 1963 à l’Odéon avec Madeleine Renaud dans le rôle de Winnie. Ce sera, pour la comédienne disparue en 1994, un des rôles essentiels de sa carrière. Elle avait 86 ans la dernière fois. Classée pièce maîtresse du théâtre de l’absurde, cette aventure mêle humour et désespoir. Personne n’écoute, personne ne répond, mais le reflet de la vie, celle d’avant sans doute, brille toujours. Dans cette nouvelle mise en scène que signe Alain Françon, Dominique Valadié est Winnie et Alexandre Ruby, Willie.
Au début, et quelques fois ensuite, une sonnerie métallique retentit. Inquiétante. Seul le public semble l’entendre. Les deux personnages ne sont déjà plus au présent. D’ailleurs, ils s’enfoncent dans le sable, à moins que ce ne soit dans des détritus. Quand débute chaque jour, le soleil est déjà chaud et Winnie fait l’inventaire du sac qui recèle sa fortune faite de petits riens. Voilà une ombrelle, un mouchoir, des lunettes, un tube de dentifrice, une brosse à dents « en véritable soie de porc », un revolver… Avec une accélération imperceptible au fil des heures, Winnie gère le temps, elle entretient le feu tiède du dialogue. Willie n’est pas au mieux de sa forme, elle le pense mort parfois mais la vie continue. Comme sur une toile d’araignée, Dominique Valadié glisse d’un instant à l’autre, avec un naturel éblouissant. Elle donne au texte une fraîcheur, une verdeur mise en lumière. La langue de Beckett est crue parfois, et alors Winnie n’est pas ou plus cette caricature de clocharde, de paumée repliée dans son monde intérieur. Voilà une femme qui a vécu, qui se souvient, du spirituel comme du charnel. Fidèle, forcément, aux choix du metteur en scène, ce vieux jeune homme de quatre-vingts ans qu’est Alain Françon.
Dans son océan jaune de poussière sableuse avec à l’horizon peut-être la mer, ou un cours d’eau ou bien juste l’âpreté de la sécheresse définitive, Winnie poursuit son combat contre la fin inexorable. Pour donner au genre humain, malgré tout, l’envie de cheminer encore un peu. Parallèlement, aux Bouffes Parisiens jusqu’au 31/12, dans un esprit finalement pas si éloigné, le metteur en scène propose la Séparationde Claude Simon, avec là aussi une distribution étincelante, notamment Léa Drucker et Catherine Hiegel. Il s’agit de la désagrégation d’une famille déjà mal en point. Depuis bien longtemps en fait, Alain Françon nous a habitués à son artisanat subtil sur le plateau. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez
Oh les beaux jours, Alain Françon : jusqu’au 17/01/26, du mercredi au dimanche à 19h. Théâtre du Petit Saint-Martin, 17 rue René Boulanger, 75010 Paris (Tél. : 01.42.08.00.32).