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Agnès Bihl, belle et rebelle

Au Pôle culturel d’Alfortville (94), le 18 octobre, Agnès Bihl dévoile 25 ans de la vie d’une femme. Avec un nouvel opus de 18 titres pour chanter le temps qui passe, grandes joies et petites misères, l’amour enchanteur ou contrarié… Une artiste qui décoiffe dans le paysage chansonnier, des textes qui mêlent la rime poétique à l’incorrect politique, le romantique au mélancolique, l’adversité à la fraternité.

Franchise et convivialité ! En ce bistrot de Montmartre, l’enfant de la Butte est à son aise. Un lieu idéal pour laisser les mots s’envoler… « Après le bac, j’ai fait des tas de petits boulots, la galère, je connais », avoue la jeune femme sans une quelconque pointe d’amertume. Déjà, les vrais amours d’Agnès Bihl sont ailleurs : la fréquentation des poètes comme Aragon, Baudelaire et Musset, la chanson dans les bars où elle écume les titres du répertoire. Jusqu’au jour du « coup de foudre, le coup de cœur », elle découvre Allain Leprest dans une petite salle de la Butte aux Cailles. « Ce jour-là, je me dis que les grands de la chanson ne sont pas tous morts, j’en avais un sous les yeux. D’un coup, tout me paraît possible, le soir même je compose ma première chanson ». Pour se produire ensuite en divers cabarets, avant de faire les premières parties de Louis Chedid, Thomas Fersen, Brigitte Fontaine, La Tordue, Anne Sylvestre… Fait rare : des mois durant, Agnès Bihl assure la première partie des concerts de Charles Aznavour, lui qui refusa ce genre d’exercice pendant près de trente ans !

Pour celle qui n’a jamais cessé d’écrire, les chansons s’enchaînent. De La terre est blonde, son premier album jusqu’au dernier né 25 ans de la vie d’une femme, Agnès Bihl ne fait pas vraiment dans la guimauve. Plutôt dans le décapant, une tornade brune ou blonde à la chasse des enzymes plus cons que gloutons. « Qu’on ne se méprenne pas pourtant, ma démarche est artistique, je ne fais pas dans l’humanitaire. Quand Brassens chante Le gorille, il ne crée pas une association contre la peine de mort ! Je fonctionne à coups de mythologie, je m’inscris dans cette histoire de la chanson française, libertaire et contestataire ». Des cris et des rimes pour dénoncer les crimes de ce monde fou où Des millions d’gosses mangent de la viande juste quand ils se mordent la langue. S’élever contre la loi du plus fort mais croire, toujours et encore, qu’il existe des Gens bien… !

Elle l’avoue, elle le chante même, elle est chiante et méchante, surtout chiante, mais ça l’enchante la nana de la Butte ! Pas vraiment buttée sur l’image que l’on se fait d’elle et si le monde ne tourne pas rond, le détestant « comme une manif sans merguez », elle trouve le mot juste, la rime bien acérée pour le vilipender à sa façon. Sur des musiques bien léchées, de la contestation qui n’est ni tract ni propos béton où tendresse et passion se déclinent au diapason de l’humour et de la dérision. Entrez mesdames et messieurs, sous l’chapiteau du temps qui rêve, vous y attend une jolie fille qui minaude et musarde. Gare toutefois, en coulisses il y a de la dynamite, une nana qui décoiffe ! Qui s’empare de sujets tabous comme l’inceste, Touche pas à mon corps, la parole bouleversante d’une enfant à son papa trop aimant…

Femme, elle ne s’en laisse point conter sur la dureté de l’aujourd’hui, du quotidien de la vie, sur la galère de Madame Léonie… Mais aussi, la lassitude dans le couple, l’amour qui casse, le temps qui passe, la déprime… De La complainte de la mère parfaite à Dis, c’est quoi ce plan cul, elle sait aussi chanter avec force tendresse La plus belle c’est ma mère. Agnès Bihl ne se refuse aucune image, sur les lignes de mon visage, on peut bouquiner mon histoire, mes coups de foudre et mes orages, aucun éclat de voix… Prompte à monter au créneau pour toutes ces causes où riment les mots égalité et fraternité, la femme-l’étranger-le gréviste-le sans papiers. Une femme engagée, Agnès Bihl ?  « Tout dans la vie est engagement : tenir une plume, ouvrir un journal, dire Je t’aime ». Des convictions scandées sur mesure entre rock et musette, de la chanson populaire bien troussée entre coups de cœur et coups de griffe, émotion et rébellion.

Allez-y, allez-y donc tous écouter la Bihl à l’occasion de la longue tournée qui débute. Elle vous attend, ni parfaite ni refaite, telle que la vie l’a faite… Entre poésie et mélancolie, humour et gouaille aussi, assurément vous serez séduit ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

25 ans de la vie d’une femme, Agnès Bihl : le 18/10, 20h30. Le POC (Pôle culturel d’Alfortville), Parvis des Arts, 94140 Alfortville (Tél. : 01.58.73.29.18). Le 23/10 au vent des Glottes, St Jean de Monts (85). Le 24/10 au vent des Glottes, St Hilaire de Riez (85). Le 26/10 au Kabellig Ruz, Lanloup (22). Le 04/11 au festival Chants d’Elles, Rouen (76). Le 10/11 au festival Chants d’Elles, St Ouen d’Attez (27).

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Véronique Vella, la voix des poètes

Au Théâtre 14, jusqu’au 18/10 à Paris, Véronique Vella, la magnifique comédienne et 479ème sociétaire de la Comédie Française squatte les planches avec Poètes, vos papiers, un fabuleux récital poétique. En compagnie de Benoît Urbain au piano et à l’accordéon, mais aussi à la guitare et à la voix, elle clame et déclame, commente et joue, danse et chante les mots et maux des plus grands poètes. Mis en musique par Léo Ferré, Mathieu Chedid ou son complice de scène : Louis Aragon, Antonin Artaud, Charles Baudelaire, Andrée Chedid, Jean Genet, Nazim Hikmet, Victor Hugo, Marie Noël, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine… Entre humour et émotion, un spectacle à ne surtout pas manquer, d’une rare puissance évocatrice quand la vie en vers, et contre tout, ouvre à la liberté, la fraternité, la combativité ! Merci à André Malamut pour son poème découvert sur les réseaux sociaux. Yonnel Liégeois, photo Vincent Pontet

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Di Fonzo Bo, double affiche

Sur la scène des Plateaux sauvages, à Paris, Marcial Di Fonzo Bo met en scène Il s’en va portrait de Raoul (suite) et Au Bon Pasteur, peines mineures. D’un comédien narrant sa vie de l’au-delà à des filles mineures placées en institution religieuse, deux « solo » d’une incroyable puissance et beauté. Entre poésie et réalisme, avec Raoul Fernandez et Inès Quaireau.

Ils sont trois, inséparables et complices depuis de nombreuses années : Philippe Minyana l’auteur, Raoul Fernandez l’acteur et Marcial Di Fonzo Bo le metteur en scène… Qui font cause commune, une nouvelle fois, sur la scène des Plateaux sauvages avec Il s’en va ! Le second volet du portrait de Raoul, le premier Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ? créé en 2018 à la Comédie de Caen. Cette fois, ouverte ou fermée, il n’y a plus d’issue, la mort a frappé, Raoul est mort. Il n’empêche, avec humour et poésie, en musique et chansons, miracle du spectacle vivant, il nous revient, le spectacle peut commencer.

Et quelle sarabande ! Grimé et déguisé en histrion de cirque, Raoul Fernandez explose les codes de la comédie. Un hommage à l’art théâtral, le défilé d’une vie consacrée au plaisir des planches… Le bel et grand Raoul, d’une incroyable vitalité pour un mort-vivant, se souvient de sa vie au Salvador, de son arrivée en France et de son amour de la langue. La mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo, entre couronne de fleurs mortuaire et paillettes, est toute à la fois légère et profonde comme le texte de Minyana : sans prise de tête ni poncifs, virevoltante et enchantée ! Raoul devenue Raoulita, costumière et habilleuse du génial Copi, nous livre quelques secrets d’existence, tel « bien se nettoyer les oreilles et entre les orteils », pour faire société ou communauté. Dans le partage, la joie et la bonne humeur : réjouissant !

En ce jour de septembre 1954 par contre, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant.

Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Une mise en scène colorée de Di Fonzo Bo pour ne point sombrer dans le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge, salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes religieux et éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois

Il s’en va portrait de Raoul (suite), Marcial Di Fonzo Bo : jusqu’au 18/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h30 (relâche du 10 au 12/10). Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).  

Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial Di Fonzo Bo : le 10/10 à 19h30, le 11/10 à 16h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Les 24 et 25/11 au Qu4tre-Université d’Angers, les 29 et 30/01/26 au Quai-CDN d’Angers.

À lire pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).

À voir le film remarquable de Peter Mullan, Les Magdalene Sisters : Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise en 2002 et disponible sur le site Arte TV, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. Le travail de blanchisserie et sa pénibilité symbolisaient la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast).

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Grégory Mouloudji, au nom du père

Au théâtre Montmartre-Galabru (75), Grégory chante Mouloudji. Un récital où il ressuscite les chansons de Marcel, son père. Sans oublier celles de Vian et Prévert, partie intégrante de son répertoire.

Nous l’avions découvert en 1997 à La Pépinière Opéra lors d’un spectacle qu’il qualifiait de « promenade, chemin des écoliers dans l’univers de Jacques Prévert ». L’émotion était forte, son père était décédé trois ans auparavant laissant orphelins tous les admirateurs de cet artiste romantique si talentueux et si modeste a la fois. La ressemblance était troublante : même visage, même tignasse noire mais sans les boucles de Moulou… Mais, surtout, même voix sensuelle et ce phrasé unique si particulier ! Enfant de la balle, né en 1960 des amours de son père avec la danseuse Lilia Lejpuner, Grégory suivit sa mère dans ses tournées à Lisbonne où il vécut jusqu’à l’âge de huit ans. Dans le livre Athée, Oh grâce à Dieu ! écrit à quatre mains avec sa sœur Annabelle, ils retracent à tour de rôle la relation particulière qu’ils ont eu respectivement avec leur père.

Nés de deux mères différentes et n’ayant pas grandi ensemble, ils confrontent leurs souvenirs avec tendresse… Grégory y évoque ses retrouvailles à Paris avec un père au sommet de sa carrière qui va le familiariser avec Vian, Dimey, Bruant et Prévert et son propre univers poétique. Le jeune homme suit une formation de chant au Conservatoire ainsi que des cours de mime et d’art dramatique. Ce qui fait de lui cet interprète complet. Pour ce récital, nous le redécouvrons. L’homme a mûri, s’est enrobé. La voix s’est amplifiée, avec un très beau velouté dans les graves. Le regard tour à tour rieur ou sombre selon la chanson, il a une forte et chaleureuse présence scénique.

Si les Mouloudji père et fils ont même timbre et même phrasé, ils partagent aussi cette façon de tenir le micro : comme une fleur, comme un p’tit coquelicot ! Chantal Langeard

Grégory chante Mouloudji : les mercredis 08 et 15/10, 19h30. Théâtre Montmartre-Galabru, 4 rue de l’Armée d’Orient (face au 53 rue Lepic), 75018 Paris (Tél. : 01.42.23.15.85).

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Jacques Martial, l’adieu sans retour !

Le 6 octobre à 19h, Paris rend hommage en l’Hôtel de Ville à Jacques Martial, décédé le 13/08. Immense comédien, tant par le talent que par la taille, il a quitté la scène sans retour, lui qui ne cessa de feuilleter et clamer le Cahier d’Aimé Césaire ! Créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, ancien « patron » du parc et de la grande halle de la Villette puis président du Mémorial ACTE à Pointe-à-Pitre, en novembre 2022 il était nommé maire adjoint chargé des Outre-mer.

« Combat pour plus de justice, d’égalité et d’humanité, devenant, dans toute l’histoire de la municipalité parisienne, le premier adjoint spécifiquement chargé de ces sujets » déclarait Anne Hidalgo au lendemain de sa disparition. « Il avait ainsi permis de faire vivre et de porter les préoccupations des Parisiennes et des Parisiens ultramarins et l’ancrage citoyen des actions menées par un soutien aux associations, la coopération avec les nombreuses collectivités territoriales des Outre-mer, sans oublier son combat, le travail de mémoire sur l’esclavage et ses abolitions, et surtout, de la visibilité des grandes figures de l’Outre-mer dans l’espace public parisien ».

Natif de Saint-Mandé (94), mais enfant de la Guadeloupe par ses parents, Jacques Martial demeure l’inoubliable interprète du Cahier d’un retour au pays natal, le poème-manifeste d’Aimé Césaire. Au côté de Christiane Taubira lors de l’inauguration à Montreuil (93) de la place dédiée à l’écrivain, ancien maire de Fort-de-France et député de la Martinique, de sa magistrale voix il en déclama quelques longs et sublimes extraits devant une foule et une jeunesse conquises.

En mémoire de l’acteur et citoyen à l’humanité engagée, Chantiers de culture remet en ligne l’article qu’il lui consacrait en septembre 2022. À l’affiche du théâtre de L’épée de bois à la Cartoucherie de Vincennes (75), Jacques Martial s’emparait à nouveau de l’œuvre phare du grand poète antillais. Une langue flamboyante, le vibrant poème à la plume exaltée déclamé avec puissance et conviction par un noir colosse. Pour la liberté et l’émancipation des peuples, la voix envoûtante d’un Nègre conquérant.

Césaire et Martial, la fulgurance d’un Cahier

Il apparaît, godillots pesants, lourd de ses trois sacs de guenilles. Le dos courbé sous la misère du monde, les haillons des exclus de la terre pour tout bagage… Le Nègre à la parole indomptée, libéré de ses fers aux pieds, est de retour au pays, en terre afro-américaine. La terre des champs de canne au soleil brûlant, du corps mutilé et des coups de fouet du maître de l’habitation, des sombres nuits au cachot et des morsures du chien Molosse aux trousses du nègre-marron… Accostant au rivage rougi sang des traites négrières, désormais il se revendique avec fierté « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » ! Sa voix ? « La liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

S’avançant d’une intime conviction en devant du public, pour cette poétique traversée Jacques Martial a troqué le bois du navire aux puanteurs suffocantes à celui, odorant et chaleureux, d’un mythique théâtre sis à la Cartoucherie, celui de L’épée de bois. Une tenture aux couleurs chatoyantes en fond de scène, quelques nippes éparpillées sur le plateau, la voix s’élève. Tantôt impérieuse et tumultueuse, tantôt sourde et caverneuse, elle n’est point banale récitation du luxuriant poème d’Aimé Césaire publié en 1939, elle psalmodie corps et maux à l’empreinte des mots de cet emblématique Cahier d’un retour au pays natal ! Visage et peau ruisselants sous la chaleur tropique, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la poétique flamboyance d’une langue archipélisée. Criant en un suprême et ultime souffle d’humanité liberté, dignité, fraternité pour les peuples humiliés et enchaînés, ceux des Antilles et d’ailleurs, sans haine pour les colonisateurs, les tueurs et violeurs, les exploiteurs…

Aimé Césaire n’a que 26 ans lorsque, brillant étudiant à Paris adoubé par Senghor, son compère en littérature, il se jette à corps perdu dans l’écriture du Cahier. La prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Au cœur de la flamboyance du dire, d’une phrase l’autre, il faut entendre la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture emprisonné sans jugement au fort de Joux dans le Doubs par le perfide Napoléon premier Consul, l’un des endroits les plus froids de France, et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ».

En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton , le pape du surréalisme, n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquètements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

 « La langue d’Aimé Césaire demande à être dite autant qu’elle est faite pour être entendue. Une poésie vivante, riche, luxuriante et tout à la fois précise, tranchante », confesse le comédien. En mémoire de la traite et de son abolition, de l’esclavage comme crime contre l’humanité, un spectacle d’une beauté et d’un verbe incandescents. Proféré avec émouvante gestuelle, époumoné de la voix envoûtante d’un Nègre conquérant du haut de sa magistrale stature : un dénommé Jacques Martial, créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, président du Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre et locataire patenté de la Rue Cases-Nègres chère à Zobel, Bernabé, Damas, Gratiant, Pépin, Confiant, Condé, Pineau, Glissant et Chamoiseau.

Autant d’hommes et de femmes qui, poètes ou romanciers, compagnons de route de Césaire ou dans sa trace, signent de leur nom la singularité d’une littérature antillaise, voire caribéenne, dans le concert des écritures francophones et afro-américaines… Baptisé Bain-Marie dans la série policière Navarro, compère Lapin pour les uns et infatigable conteur pour d’autres, Jacques Martial est assurément un grand frère de cœur de Sanite Belair, Rosa Parks, Harriet Tubman, Mulâtresse Solitude ou Tituba la sorcière. Yonnel Liégeois

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À lire ou relire, chapitre 11

En ce mois d’août finissant, entre inédits ou rééditions en poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Juste avant la rentrée littéraire où 485 nouveaux ouvrages sont annoncés à la devanture des librairies… D’un village oublié (Véronique Mougin) à la guerre d’Algérie (Florence Beaugé), d’un meurtre ignoble (Jurica Pavicic) à une parole libérée (Anouk Grinberg) … Pour finir avec un jeune enragé (Sorj Chalandon) et de subtiles saveurs (Erri De Luca). Yonnel Liégeois

Le dialogue est vif, souvent complice. Magrit est une jeune épousée, son homme est parti à la guerre, elle fait son marché rue de la Roquette, à Paris… Marguerite, de son vrai prénom, est la grand-mère de Véronique Mougin, la romancière bien connue des lecteurs et abonnés aux Chantiers de culture ! Dans son dernier ouvrage, À propos d’un village oublié, elle redonne vie à son aïeule pour nous conter une bien belle histoire entre l’horreur et l’humour. Trente-huit chapitres en autant de petits actes de résistance au quotidien, des dialogues finement ciselés où la grand-mère se permet d’interpeller la romancière d’un air enjôleur et cavalier…

En ces heures tragiques où le gouvernement de Vichy a décrété la traque des Juifs de France, enceinte Magrit court tous les dangers : femme, émigrée hongroise, juive, communiste… Échappant à la grande rafle de 1942, réfugiée en zone libre, elle est recueillie dans un petit village de la Drôme. Qui organise une chaîne de solidarité pour la cacher, l’héberger, la soigner et la nourrir avec ses enfants ! « Mes voisines, et le pasteur bien sûr, le fermier, plus la secrétaire de mairie… », témoigne Magrit la revenante. Et bien d’autres, pour qui bonté et générosité ne prêtaient point à débat. Une galerie de portraits en ces temps troublés, auxquels la plume alerte de Véronique Mougin redonne vie et couleurs, un acte de foi en l’humanité partagée.

Des petites aux grandes pages d’Histoire, les une éclairant les autres, les éditions du Passager clandestin ont eu la bonne idée de rééditer l’ouvrage de Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire. L’ancienne journaliste au quotidien Le Monde fut en charge de la couverture des pays du Maghreb des années 2000 à 2015. « Il faut avoir lu ce livre pour mieux comprendre quelle guerre « sans gloire » mena en effet la France en Algérie pour tenter d’empêcher son indépendance », précisent Malika Rahal et Fabrice Riceputi dans leur préface à ce document initialement paru en 2005. Qui s’ouvre avec la publication de l’entretien avec Louisette Ighilahriz, une militante en faveur de l’indépendance qui dénonce les sévices, torture et viol, dont elle fut victime en 1957. Pour se poursuivre avec Massu, Bigeard et Aussaresses, les trois généraux qui furent en charge de la « pacification » du territoire… Jusqu’à l’affaire du poignard du lieutenant Le Pen perdu lors d’une opération dans la Casbah, modèle identique à celui en usage chez les Jeunesses hitlériennes ! Entre doutes et découragements, accusations mensongères et procès retentissants, la journaliste relate aussi ses difficultés à mener à bien son travail d’enquêtrice. Un ouvrage éclairant et percutant, à l’heure où diverses voix s’élèvent pour nier les « Oradour sur Glane » commis en Algérie, pourtant certifiés par moult historiens reconnus.

De duplicités en mensonges, d’actes ignobles en silences complices, la recherche de la vérité est aussi affaire de sens au cœur de Mater dolorosa, le roman de Jurica Pavicic. Split, station balnéaire de luxe en Croatie, entre nouveaux riches et pauvreté héritée de l’ex-Union soviétique… Dans les décombres d’une usine désaffectée, gît le corps d’une toute jeune fille, mortellement agressée et violée. Aux premières images de l’assassinat retransmises aux actualités télévisées, le doute n’est point de mise pour Katja et Ines, mère et fille ! Un policier quelque peu désabusé devant la faillite de son pays, mène l’enquête. Talent reconnu et récompensé par de multiples prix (prix du polar européen et grand prix de littérature policière pour L’eau rouge), Jurica Pavicic mêle avec talent ces trois voix, trois univers et trois consciences prises dans l’étau de pensées contradictoires : protéger, dénoncer, oublier ? Mieux encore, l’auteur croate, sous couvert d’une banale enquête policière, plonge son lecteur dans une réalité sociale où s’affichent sans nuance les disparités entre nantis et petit peuple, corruptions et débrouilles pour la survie. Riche d’une langue superbement maîtrisée dans la traduction d’Olivier Lannuzel, le quatrième ouvrage de Pavicic paru en France, lourd et puissant.

D’autres agressions et viols, d’autres histoires atterrantes, une autre femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent (le grand dramaturge Michel Vinaver) et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation.

Colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer, les jeunes supportent de moins en moins leurs conditions de détention. Gamins des rues embastillés pour des pacotilles, enfants turbulents ou non désirés menacés de « maison de redressement » par la famille, ils végètent entre la violence des surveillants et celle parfois des plus grands de la chambrée. La prison agricole, un euphémisme pour ne pas user du mot bagne, fermera ses portes en 1977. Près de cinquante ans plus tôt, en 1934, une mutinerie éclate, cinquante-six jeunes se révoltent et s’enfuient. Gendarmerie, insulaires et touristes se mettent en chasse, une récompense de 20 francs pour chaque capture. Recueilli par un jeune couple de marins, un seul échappe à la traque : Jules « la teigne » ! Livre d’apprivoisement et d’apprentissage, roman de la réhabilitation et de la réconciliation avec le monde des adultes, amitié entre gens de la mer et amour retrouvé de la gente humaine, L’enragé est un hymne à la bonté partagée, d’un regard ou d’une parole. Après Le quatrième mur et Enfant de salaud, la longue épopée d’un gamin invité un jour dans les brumes matinales de Belle-Île à « desserrer le poing », jeune résistant de 28 ans fusillé en 1942 par la Gestapo.

Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalban distillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familières du napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Luca se souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de cuisine que de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre.

À propos d’un village oublié, de Véronique Mougin (Flammarion, 196 p., 20€). Algérie, une guerre sans gloire, de Florence Beaugé (Le passager clandestin, 381 p., 14€). Mater dolorosa, de Jurica Pavicic (Agullo éditions, 396 p., 23€50). Respect, d’Anouk Grinberg (Julliard, 144 p., 18€50). L’enragé, de Sorj Chalandon (Livre de poche, 432 p., 9€90). Récits de saveurs familières, d’Erri De Luca (Gallimard, 250 p., 18€).

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Bussang, la belle et la bête

Au Théâtre du Peuple, à Bussang (88), Julie Delille présente Je suis la bête à l’affiche du 130ème anniversaire de ce lieu emblématique. Superbement réussie, l’adaptation du livre d’Anne Sibran : entre imaginaire et naturalisme, une aventure théâtrale déroutante.

Entre rêve et réalité, une lumière de lune en la profondeur de la nuit… Dans le clair obscur, le silence… Profond, long, très long ! Noirceur et silence s’allongent, se prolongent dans l’univers singulier du Théâtre du Peuple. Pour se propager et s’immiscer, énigmatiques, dans la tête des spectateurs. Jusqu’à ce que s’élève une voix, enfantine semble-t-il, presque inaudible. Les mots surgissent, tout à la fois doux et violents, pénétrants. Pour nous conter une étrange histoire quand, à l’âge de deux ans, « celle qui l’avait portée dans son ventre et l’homme qui la portait parfois l’ont laissée », enfermée dans un placard avant de quitter la maison ! Par intermittence, lucioles éphémères, éclosent alors d’infimes traits de lumière : une patte, une main ? Le mystère.

Durant plus d’une heure, il en sera toujours ainsi. Une expérience déroutante, à en perdre nombre de repères, Je suis la bête nous plonge dans une aventure théâtrale d’une originalité absolue entre imaginaire et naturalisme. Pour Julie Delille, la directrice du lieu, metteure en scène et interprète, la cause est entendue : il ne fut jamais question de reproduire l’identique, « c’est à moi de me plier aux exigences de ce lieu emblématique, non l’inverse ». Dans cette version scénique revisitée pour le 130ème anniversaire de l’utopie Maurice Pottecher et Tante Cam, son épouse, lumière et son, volutes blanches et piaillements de la nature, participent grandement à la qualité de la représentation : l’osmose totale. Deux ans tout juste lorsqu’elle est abandonnée, allaitée aux tétons d’une chatte, nourrie de la chair fade des chatons morts-nés… Elle se souvient, ses petites mains rappant la porte du placard jusqu’au sang, ses ongles devenus rouges griffes avant que ses yeux, prunelles comme celles de la chatte, découvrent l’infime orifice pour s’évader et se fondre dans la forêt.

Sauvage, obscure, impénétrable, exhalant fureurs et senteurs. Sur la scène inclinée de Bussang, herbes et feuilles foulées, sons et sifflements feutrés, se tapissent et rôdent les vivants de la forêt qui l’agressent et la blessent, dont se repaît aussi la gamine carnassière durant des années. Bête parmi les bêtes, femme enfant à l’unisson de la nature, tantôt apaisante tantôt menaçante. Jusqu’au jour où les abeilles, fuyant leur « boîte », la recouvrent et lui fassent manteau. « Ça fait un bourdonnement qui me berce, me console, avec parfois des explosions d’étoiles. Jusqu’à ce moment où je m’endors enfin », nous confie-t-elle en mots chuchotés. Jusqu’à ce moment où une « bête blanche au regard d’homme », d’un jet de fumée, disperse les butineuses et la conduise dans une maison dont elle reconnaît l’odeur. L’horreur.

Il lui faut apprendre à oublier, à effacer ce que la forêt lui a révélé, à prononcer des paroles dont elle ignore le sens et qu’elle ne fait que répéter, à invoquer les cieux et un « père transfiguré ». La nuit, elle court l’aventure en quête de viande, le jour elle est contrainte de « nettoyer sa parole qui avait trop traîné sur la terre noire de la forêt ». Sur le plateau, la lumière devient un peu plus vivace, quoique toujours volatile, éphémère. Un visage apparaît, une longue chevelure aussi. Tantôt debout, immobile, tantôt à quatre pattes, fuyant pour toujours, à jamais… L’appel de la forêt est trop pressant.

Femme et bête, Julie Delille épouse sans faillir les contours de l’une et l’autre, nous invitant à cerner et discerner de quel côté avance, masquée, la sauvagerie. L’instinct ou l’intellect, la nature dénaturée ou l’humanité déshumanisée ? Un spectacle d’une incroyable beauté quand la voix, couplée à la lumière et au son, se révèle plus qu’un mariage de raison, d’une « extra-ordinaire » puissance à nourrir notre imaginaire et à interpeller nos habitudes et certitudes. La comédienne libère force images poétiques pour raviver le dialogue interrompu entre l’humain et sa conscience égarée. Désormais à la direction du Théâtre du Peuple de Bussang, nul doute que la metteure en scène a songé à quelques fulgurances enchantées en lisière de l’envoûtante forêt vosgienne ! Yonnel Liégeois

Je suis la bête, texte et adaptation Anne Sibran, mise en scène et interprétation Julie Delille : jusqu’au 30/08, du jeudi au samedi à 20h. Théâtre du peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). L’ouvrage d’Anne Sibran est disponible dans la collection Haute enfance – Gallimard.

130 ans : jubilez, jubilons !

Outre Le Roi nu et Je suis la bête, moult événements sont à l’affiche de ce 130ème anniversaire ! D’autant que la conviction de Julie Dellile, directrice du lieu depuis 2024, est clairement affirmée : renouveler, voire renouer, le lien entre le peuple bussenet et son théâtre. « L’enjeu est de mettre le Théâtre du Peuple au cœur de ce qui ferait son territoire, il ne s’agit pas seulement d’en faire un lieu de référence culturel mais bien de l’inscrire comme un incontournable espace de rencontre, de lien social répondant aux besoins et produisant de la pensée en résonance avec les impulsions poétiques et de transmission. Le Théâtre du Peuple s’est fait à Bussang avec les Bussenets, pour elles et eux mais aussi pour toutes celles et ceux qui voudraient sincèrement s’y impliquer ». D’où deux propositions innovantes :

– Depuis octobre 2023, la sociologue Anne Labit est partie à la rencontre des habitants et artistes locaux pour réinventer ensemble les liens entre le théâtre et son territoire. Le « Bourgeon bussenet » est une expérimentation faisant dialoguer arts, sciences et citoyenneté. D’où une phase d’enquête pour mieux reconnaître les lieux, le ressenti des habitants ainsi que les grandes caractéristiques (démographiques, sociologiques, géographiques) de ce coin des Vosges. De premières investigations sont déjà disponibles à la lecture, qui déboucheront prochainement à la mise en œuvre de nouvelles initiatives : conférences, expositions, débats, concerts…

« Recevons du passé l’héritage qu’il nous transmet. Cherchons dans le passé des inspirations, des leçons et même des modèles. Mais que l’être nouveau vive d’une vie nouvelle ».

Maurice Pottecher, fondateur du Théâtre du Peuple

– Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du peuple : né d’une commande à Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, mis en scène par Julie Delille avec huit comédiens et comédiennes mêlant professionnels et amateurs, le texte conte l’aventure du Théâtre du Peuple, d’hier à aujourd’hui. Un feuilleton théâtral en six épisodes, pour comprendre ce que veut dire utopie entre créations et passions, amours et amitiés, crises de croissance et réconciliations, conflits familiaux et deux guerres mondiales… Du 20 au 30/08, une folle et belle histoire entre humour et émotion, pour jubiler ensemble ! Yonnel Liégeois

Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple, Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi (éd. Esse que, 352 p., 20€).

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Art brut, la folie du monde

Jusqu’au 21/09 à Paris, le Grand Palais donne à voir un échantillon de la donation d’art brut de Bruno Decharme au Centre Pompidou. Sur plus de 1000 œuvres de 242 artistes, un choix de 400 peintures et sculptures qui invite à un périple émouvant. Un itinéraire en treize stations à travers ces créations inclassables, miroirs grossissants tendus à notre société en souffrance.

Dans leur Lettre aux Médecins-chefs des asiles de fous du 15 avril 1925, les surréalistes écrivaient « Les fous sont les victimes par excellence de la dictature sociale » et concluaient « Nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité ». Jean Dubuffet fut l’un des premiers à répondre à l’appel, en inventant le concept d’art brut, un art hors normes « insaisissable, farouche et furtif comme une biche », éloigné des codes élitistes et de l’enseignement académique et qui, par son inventivité poétique, s’émancipe de son contexte pathologique. Associé un temps à André Breton et Jean Paulhan, puis à Raymond Queneau, le peintre et sculpteur fonda la Compagnie de l’art brut et rassembla, dès 1945 jusqu’à sa mort en 1985, une impressionnante collection issue de l’art asilaire : des œuvres aujourd’hui reconnues, au même titre que d’autres formes contemporaines.

Sur les pas de l’artiste, en collectionneur passionné, le cinéaste Bruno Decharme écluse depuis quarante-cinq ans les lieux les plus variés en Europe, au Brésil et au Japon, à la recherche de ces productions issues de la marge, souvent sauvées in extremis de l’oubli. À ce jour, il a rassemblé près de 6 000 pièces qu’il a rendues accessibles en créant l’association abcd (art brut connaissance & diffusion), un pôle de recherche dirigé par Barbara Safarova, qui a pour objet de populariser cet art en France et à l’étranger. L’exposition du Grand Palais offre, à côté des grands « classiques », des œuvres « contemporaines », pour partie inconnues du grand public. 

Ce n’est pas la chronologie qui a guidé l’agencement de ce périple, mais ce que ces œuvres ont à dire sur les questionnements communs entre ces artistes et nous. Ils sont, selon Bruno Decharme, « des éponges du monde » car, bien que marginalisés socialement ou psychiquement, ils entretiennent avec le monde une proximité réelle. Ils en donnent une lecture souvent radicale, à fleur de peau : ils inventent des langues, redéfinissent l’histoire, la géographie, la science à l’aune de leur sensibilité. Tous les moyens sont bons pour s’exprimer : écriture, griffonnage, bricolage, dessin, sculpture ou peinture, parfois sur des supports ou avec des matériaux de fortune. Leur créativité, comme on peut le voir ici, est sans borne. Dans chaque salle, de petits films présentent rapidement les artistes et resitue leurs œuvres. Un éclairage utile.

Dès l’entrée, sous la rubrique Réparer le monde, on découvre les tentatives de conjurer le chaos qui hante ces esprits dérangés. L’Américain J.B. Murray (1908-1988) rédige en lettres de feu des messages de l’au-delà, dictés par une voix divine. Zdenek Kosek, lui, dans son asile de Prague, tente de « résoudre les problèmes de l’humanité » en restituant sur le papier des informations reçues de la Galaxie : ses cartographies fourmillent de traits, de signes et grouillent de chiffres pour proposer un nouvel ordre salvateur. Il y a aussi les devins qui nous préviennent de catastrophes. George Widener, atteint d’une forme légère d’autisme qui se caractérise par une capacité de calcul et une mémoire extraordinaires, nous explique, sur un calendrier de son invention (Sunday’s crash), pourquoi il ne faut jamais prendre l’avion un dimanche, de nombreux accidents s’étant produits ce jour-là. De même, les lundis sont propices aux naufrages, comme l’indique son tableau bleu couvert de chiffres et de lettres, où est immergé un bateau (Blauer Montag).

À moi les langues de feu qui embrasent ! est le titre du second chapitre, emprunté à la medium britannique Madge Gill (1882-1961). Elle brode ou dessine, au fil de nuits sans sommeil, des compositions complexes inspirées par Myrninerest, nom dérivé de My inner Rest (ma paix intérieure). Dans un enchevêtrement d’ornementations, une figure féminine insolite portant un chapeau se répète. Des « visiteurs » enjoignent Augustin Lesage à peindre, ce qu’il fera avec un soin méticuleux.  Malgré une mauvaise vue, il peindra jusqu’à sa mort. Les esprits, par leurs voix et leurs cloches, font vibrer les couleurs de ses grandes huiles, dignes d’un miniaturiste, qu’il peaufine pendant des mois. D’autres inventent des langues, dans des écrits énigmatiques fascinants, ainsi la lettre adressée de Hambourg par Harald Stoffers à sa « chère maman ». Calligraphiées comme une succession de partitions collées sur un rouleau long de plusieurs mètres, ses phrases commencent toutes par « Meine Liebe Mutti ». Au détour de la visite, on s’arrête sur les figures colorées, multipliées à l’infini, de princesses, cantatrices, militaires ou entités mythologiques, d’Aloïse Corbaz. Internée toute sa vie à Lausanne elle a produit, dès 1918, un peuple foisonnant, sur des rouleaux de papier.

Ce sont des êtres fantasmagoriques qui apparaissent dans la section Chimères, monstres et fantômes. Parmi ces cauchemars graphiques, le molosse blanc de l’Afro-américain Jimmy Lee Sudduth (1910-2007) nous menace face à la monture extravagante de l’Allemand Friedrich Schröder (1892-1982), Der Lebensspazierritt. Envelopper ses peurs et ses angoisses est une tactique connue. Le japonais Katsuya Kitano enferme ses soupirs, un syndrome irrépressible qui affecte son quotidien, dans de petites balles de coton entassées dans un coin. Et que cache la tornade graphique de la Britannique Georgiana Houghton (1814-1884) derrière ces lignes fluides et entremêlées ?  Des trouvailles de Judith Scott (1943-2005) nous ne verrons rien, elles sont protégées tels des trésors dans d’étranges sculptures de fils colorées. Des formes à la fois concrètes et abstraites apparaissent dans un écheveau de lignes composé par la Pragoise Anna Zemánková (1908-1986) ; selon un rituel immuable, chaque matin en état de transe, elle peint, dessine ou colle animaux, plantes, minéraux, grappes de fruits hybrides…

À l’étage, plusieurs sections sont consacrées aux ateliers de l’art brut. Il convient de les distinguer de l’art-thérapie pour laquelle le critère artistique est secondaire. Ce sont des lieux de création où interviennent souvent des plasticiens professionnels, qui ont pour but d’accompagner, de soutenir les artistes et d’aider à faire tomber les obstacles liés à leur handicap ou à leurs troubles mentaux. Parmi eux, le Creative Growth Art Center d’Oakland en Californie a soutenu de travail de l’américaine Judith Scott. Des productions issues de l’atelier du centre artistique de Guggingprès de Vienne en Autriche, révèlent des talents particuliers, notamment August Walla (1936-2001), qui invente des mots et les mêle à des personnages très colorés. Parfois un peu touffue, et malgré un découpage thématique assez arbitraire, l’exposition nous offre un panorama varié, dans lequel chaque visiteur pourra puiser selon sa propre sensibilité. Il est passionnant de s’attarder sur les productions des artistes cubains, en particulier les petites télévisions de Martinez Duran confectionnées sur des boites en carton avec des images d’actualité et l’omniprésence du Líder Máximo. Les Japonais nous réservent aussi de belles surprises dans ce tour du monde de l’Art brut.

Parmi les œuvres les plus saisissantes, il ne faut pas manquer l’épopée fantasmatique d’Henry Darger (1892-1973), déployée sur plusieurs tableaux, au format panoramique. Ce natif de l’Illinois, homme de ménage dans un hôpital, après une vie de solitude, a laissé derrière lui quinze volumes illustrés : The Story of the Vivian Girls, in What is known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion (l’histoire des Vivian Girls aux Royaumes de l’irréel, la guerre éclair Glaneco-Angelinnienne, provoquée par la révolte de l’enfant esclave). Un récit épique de 15.143 pages où il raconte les violents combats entre les Angéliques et les Glandeliniens. Plus de 300 illustrations (aquarelle, dessins, collages) l’accompagnent dont nous sont présentés ici quelques échantillons. L’artiste s’inspire de comics américains, les copie, les découpe puis les fait agrandir et démultiplier en différents formats, au rayon photographie du bazar local. Puis il les décalque et les colorie, pour former des compositions complexes, pourvues de nombreux plans. À certains endroits, il les rehausse de couleurs éclatantes, rouge sang ou jaune vif.

Dans un décor de paradis, les grandes images de Darger révèlent, avec une force troublante, l’innocence perdue et l’Éden ébranlé. Des paysages dans lesquels l’ombre de l’horreur plane, discrète mais persistante. Mireille Davidovici

Art Brut, dans l’intimité d’une collection : Donation Decharme au Centre Pompidou. Commissaires de l’exposition : Bruno Decharme (collectionneur et réalisateur), Barbara Safarova (enseignante à l’École du Louvre et chercheuse). Scénographie : Corinne Marchand (Centre Pompidou). Jusqu’au 21/09, du mardi au dimanche de 10h à 19h30, nocturne le vendredi jusqu’à 22h. Grand Palais, 17 avenue de Général Eisenhower, 75008 Paris.

En marge du parcours, il est proposé une immersion en réalité virtuelle librement inspirée de l’univers d’Henry Darger. Insider-Oursider mêle musique pop, animation hybride (2D/3D) avec une reconstitution fidèle de la chambre de l’artiste, à partir d’archives photographiques et de témoignages. Un projet transmédia porté par le musicien Philippe Cohen Solal (Gotan Project) mêlant musique pop, animations et performances artistiques.

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Audrey Vernon, en zone poétique

Au Balcon d’Avignon (84), Audrey Vernon propose Comment traverser les sombres temps ? Le cabaret de la dernière chance, une zone poétique où la comédienne convoque Hannah Arendt. Un « seule en scène » qui fait sens et pique notre intelligence.

C’est l’histoire d’une comédienne qui voulait monter une comédie musicale sur Diam’s, une sorte de biopic sur une artiste qui a bataillé sec dans le milieu très mâle du rap, avant de mettre les voiles, au pluriel comme au singulier, de passer de « l’ultra-célébrité à la religion, du capitalisme à la spiritualité ». Et puis… Il y a eu l’Ukraine, Nahel, le réchauffement climatique, le massacre du 7 octobre, le déluge de feu sur Gaza. Le philosophe Adorno estimait qu’on ne pouvait plus écrire après Auschwitz. Mais « on est après Auschwitz, Hiroshima, Nagasaki, l’Irak, l’Ukraine, le Soudan, le Rwanda, le Congo et pendant Gaza », constate Audrey Vernon.

De Chantal Goya à Hannah Arendt…

Faire ou ne pas faire du théâtre quand un génocide se déroule à quelques milliers de kilomètres ? Quand la planète brûle, quand la Méditerranée est un cimetière à ciel ouvert. Et oh, comment ça va, le monde ? Seule en scène, Audrey Vernon brave tout, la lâcheté, la couardise qui enveloppent le monde dans un linceul d’hypocrisie. Et cherche des points d’appui, histoire de ne pas crever « de faiblesse » comme aurait pu dire Romain Gary ; histoire de ne pas sombrer dans la sidération, le défaitisme. Dans une salopette bleu travail, elle va convoquer le Big Bazar et Hannah Arendt ; Chantal Goya et Hannah Arendt ; ses crises existentielles, environnementales ou féministes, les travaux dans sa cuisine et Hannah Arendt, toujours.

Pour « traverser les sombres temps », Audrey Vernon a imaginé une comédie musicale, où la figure de la philosophe allemande en serait l’épicentre. Un biopic comme en raffolent les studios de Hollywood – elle voit déjà Meryl Streep remporter l’Oscar. Une constellation Arendt qui trouverait sa place entre la Grande et la Petite Ourse. Dans cette nébuleuse aux ramifications solides, on y croise Günther Anders, Walter Benjamin, Brecht, Tolstoï, Kafka, Dostoïevski. Demandez le programme !

Un bras d’honneur à la médiocrité ambiante

Les idées fusent dans ce cabaret de la dernière chance, salutaire bouffée d’oxygène contre visions anxiogènes. Audrey Vernon transforme la scène en une Zone poétique à défendre. Elle a trouvé ce point d’équilibre qui conjugue rire et intelligence. Parce qu’on sort plus intelligent, plus armé de ce spectacle qui fait un joli bras d’honneur à la démagogie et la médiocrité ambiante. Une heure et demie durant laquelle on aura traversé les temps sombres du siècle passé, et les sombres temps d’aujourd’hui.

Son spectacle se clôt sur un poème du poète palestinien Refaat Alareer, mort à Gaza sous les bombes israéliennes le 6 décembre 2023 :

« S’il est écrit que je dois mourir/Il vous appartiendra alors de vivre/Pour raconter mon histoire/Pour vendre ces choses qui m’appartiennent/Et acheter une toile et des ficelles/Faites en sorte qu’elle soit bien blanche/Avec une longue traîne/Afin qu’un enfant quelque part à Gaza/ (…) Puisse voir ce cerf-volant/Mon cerf-volant à moi/Que vous aurez façonné/Qui volera/là-haut/Bien haut/Et que l’enfant puisse un instant penser/Qu’il s’agit là d’un ange/Revenu lui apporter de l’amour/S‘il était écrit que je dois mourir/Alors que ma mort apporte l’espoir/Que ma mort devienne une histoire » Marie-José Sirach, photos Laura Gilli / Hamza Djenat

Comment traverser les sombres temps ?, Audrey Vernon : jusqu’au 26/07, 15h10. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).

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Soie, un fil d’amour

Aux Corps Saints d’Avignon (84), Sylvie Dorliat joue Soie. Mis en scène par William Mesguich, l’adaptation du livre d’Alessandro Baricco. Une fantasque et sulfureuse histoire d’amour, tissée de sensuels fils entre imaginaire et réalité.

Entre les plis d’un tissu chatoyant et fin, Alessandro Baricco a tiré les fils d’un texte d’une sublime poésie entre rêve et réalité, plaisir d’un amour partagé et songe d’une passion fantasmée ! Aussi journaliste et musicien, auteur de l’étonnant Novecento, le romancier italien décrit en ce bref et court roman les quatre voyages entrepris par un certain Hervé Joncour en quête de précieux vers à soie. Des monts du Vivarais au Japon, un voyage long et périlleux en 1860, surtout un choc entre deux mondes et deux cultures…

Seule en scène, en peu de gestes sous une lumière tamisée, Sylvie Dorliat joue de sa voix enveloppante et caressante pour nous conter Soie. Une histoire, héroïque et fantastique, dont nous ne dévoilerons le mystère, la rencontre entre deux êtres que langue et coutume séparent. Une femme et un homme qui se dévisagent et se frôlent, s’échangent d’étranges billets, s’éprouvent d’une passion commune sans jamais la consommer… Des pages enivrantes du roman, le metteur en scène William Mesguich en a extrait les plus douces et sensuelles saveurs dont la comédienne se fait l’interprète. Une peu banale histoire d’amour, tant pour un précieux fil à la texture d’une extrême finesse que pour une beauté féminine aux traits d’une extrême délicatesse. Yonnel Liégeois

Soie, mise en scène William Mesguich, adaptation et jeu Sylvie Dorliat : Jusqu’au 26/07, 10h. Les Corps Saints, 76 Place des Corps Saints, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.25.75).

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Cisaruk et Aragon, la fiancée du poète

Le 19/07, au festival Jean Ferrat d’Antraigues (07), Annick Cisaruk et David Venitucci présentent Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Riche des compositions originales de l’accordéoniste, un récital à forte intensité où la chanteuse épouse les rimes et vers de Louis Aragon, l’immense poète du XXème siècle.

Public collé-serré, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène de l’espace culturel Christine Sèvres d’Antraigues… Regard complice, œil malicieux, la Cisaruk se révèle convaincante, émouvante ! Après Ferrat, Ferré et bien d’autres, elle ose à son tour visiter et se mettre en bouche la poésie d’Aragon. Un spectacle conçu avec le regretté Bernard Ascal, lui-même poète et porteur de moult gènes artistiques. Pour la plupart, des poèmes méconnus, posés sur les mélodies inédites de David Venitucci, permettant ainsi au public enthousiaste de porter un regard neuf sur la grande œuvre du poète. La preuve ? Ici, il ne sera pas question de ses yeux, mais de La main d’Elsa, « Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé (…) que je sois sauvé / Lorsque je les prends à mon pauvre piège / De paume et de peur de hâte et d’émoi ».

Un Aragon surprenant, détonant, loin de l’image figée du communiste intransigeant ou du dandy décadent, un homme de lettres et poète pris en étau entre doctrine et idéaux libertaires, amoureux des arts et de la beauté, s’enivrant des mots et des corps de l’autre, hanté par le souvenir de la guerre… Chantre de la femme et des étoiles, « des vertes et des pas mûres (…) un bateau /Des bonbons des fleurs /De toutes les couleurs ».

Une palette d’émotions qui s’évade du micro pour toucher sa cible plein cœur, spectateurs esbaudis par tel surplus de sensations !

La question, Aragon se la pose : « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Chaque mot que je dis me découvre (…) me trahit ». La belle interprète la fait sienne. En compagnie de Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, elle aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale.

Un moment crucial pour la chanteuse et… l’amoureuse ? Sa rencontre avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. De l’Olympia au caboulot de quartier, elle éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète.

« C’est une chose étrange à la fin que le monde / Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit », clame Louis Aragon, le grand poète. « Ces moments de bonheur ces midi d’incendie (…) N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci / Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ». Le récital l’est aussi ! Yonnel Liégeois

Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Louis Aragon, Annick Cisaruk et David Venitucci : le 19/07, à 17h30. Festival Jean Ferrat, Place de la Résistance, 07530 Antraigues (Tel : 06.99.11.54.88).

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Charlotte Delbo, la survivante

Au théâtre de la Scala d’Avignon (84), Marie Torreton présente Prière aux vivants. Le récit de Charlotte Delbo, résistante et rescapée des camps de la mort : dans la nuit d’Auschwitz, la solidarité entre femmes et une lueur d’espérance au cœur de l’inhumanité. Entre horreur et douceur, un spectacle d’une rare puissance.

Seule une petite lumière pour éclairer la scène de la Scala… Une femme s’avance, belle dans le clair-obscur, le visage serein. Les mots s’échappent, d’abord timidement, pour s’envoler ensuite en un flot continu. Prière aux vivants ? Un long monologue, comme l’interminable appel du matin dans la cour d’Auschwitz, le corps dans le froid et les pieds dans la neige. Et Charlotte Delbo (1913-1985) de se réciter Le Misanthrope pour résister, ne pas sombrer ! L’ancienne assistante de Louis Jouvet, au théâtre de l’Athénée, se souvient tandis que des femmes tombent d’épuisement à ses côtés, d’autres sélectionnées et emportées sur le chemin du crématoire.

« Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs aux autres inimaginable, c’est difficile de revenir.

Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs qui n’est nulle part, c’est difficile de revenir. Tout est devenu étranger dans la maison pendant qu’on était dans l’ailleurs.
Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort, c’est difficile de revenir et de reparler aux vivants.

Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand on revient de là-bas et qu’il faut réapprendre, c’est difficile de revenir ».

De la trilogie Auschwitz et après, le titre de la pièce emprunté à Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants, Marie Torreton a puisé des images qui racontent l’horreur absolue, l’innommable. Pour les confier au plus près du public, sobrement, sans pathos superflu… Un contraste saisissant entre la douceur de la voix et la violence insoutenable des faits et gestes qui nous sont narrés : promiscuité et insalubrité des baraquements, faim et soif qui taraudent les organismes, odeur de la mort et des fumées qui s’élèvent dans le ciel.

« Je vous en supplie, faites quelque chose. Apprenez un pas, une danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillé de votre peau, de votre poil. Apprenez à marcher et à rire, parce que ce serait trop bête à la fin. Que tant soient morts, et que vous viviez sans rien faire de votre vie ».

De temps à autre, la comédienne esquisse un geste, se rapproche et plonge son regard dans celui des spectateurs. L’émotion à fleur de peau, alors reprennent vie les visages des compagnes d’infortune de Charlotte Delbo, Viviane et Lulu, Cécile et les autres. Solidaires dans l’enfer du camp, certaines condamnées à une mort annoncée, toutes dont la survivante a fait promesse de perpétuer le souvenir.

Dans la mise en scène épurée de Vincent Garanger, Marie Torreton épouse avec délicatesse les maux et mots de la rescapée. Une parole murmurée qui force le respect, une précieuse invitation à écouter, dans un silence haletant, celle qui se remémore et se récite incessamment 57 poèmes pour rester debout, qui sans la poésie aurait sombré dans une nuit sans fin mais en est revenue… Un voyage au bout de la nuit dont il est pourtant difficile de revenir, « quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort ». Du temps d’avant au temps présent, jaillit alors la lumière pour éclairer notre devenir, faire face à l’adversité et chanter la fraternité. Un spectacle d’une rare puissance. Yonnel Liégeois, photos Thomas O’Brien.

Prière aux vivants, Marie Torreton : jusqu’au 27/07 à 10h10, relâche les 14-21/07. Théâtre de la Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Un oiseau à la mer !

En tournée dans les centres de vacances de Bretagne, la metteure en scène Lisa Guez présente Loin dans la mer. Librement inspiré du conte d’Andersen, La petite sirène, un spectacle superbement interprété par l’originale bande de comédiens de l’Oiseau-Mouche.

Elle en rêve, la petite sirène, de cette belle paire de chaussures à talons ! Pour s’en aller, Loin dans la mer, rejoindre la terre ferme, retrouver son prince qu’elle a sauvé de la noyade et dont elle est tombée amoureuse… Un projet ambitieux, si l’amour a vocation à soulever des montagnes, pour l’heure il provoque bien des remous et des vagues. Au fond des mers, son audace surprend, étonne, désarçonne ses amis et proches. Les uns approuvent le projet fou de la petite sirène et l’encouragent, les autres s’interrogent et la mettent en garde : que sait – elle du monde des humains ? Que penser de ce garçon dont elle a juste entrevu le visage ? Prise aux filets de ses rêves et des belles histoires que ne cesse de lui conter la grand-mère des poissons, elle s’obstine et mord de plus belle à l’hameçon : quitter les bas-fonds et faire enfin surface !

Entre le monde d’en haut et celui d’en bas, comédiens et comédiennes (Marie-Claire Alpérine, Dolorès Dallaire, Chantal Foulon, Frédéric Foulon, Kévin Lefebvre) s’en donnent à cœur joie pour dépeindre les deux univers. Passant de l’humour à la tendresse, du rire aux larmes au fil des aventures de l’héroïne : contrainte de céder aux injonctions de la sorcière, condamnée à perdre la langue pour accéder à la forme humaine, incapable alors de raconter l’histoire de son amour transi à l’amoureux enfin retrouvé ! Une mise en scène inventive et enjouée, des lumières savamment dosées, quelques effets nuageux pour imager l’écume des vagues et la douceur des embruns qui colorent l’espace scénique…

Sise à Roubaix, composée d’artistes professionnels handicapés mentaux ou psychiques, la troupe de l’Oiseau-Mouche fait preuve d’un grand talent à nous conter cette histoire à l’inspiration et aux interrogations bien contemporaines : les chemins tortueux de l’amour entre fantasmes et vie réelle, entre le quotidien et l’imaginaire ? Le respect de la différence entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, les accidentés de la vie et les prétendus bien-portants ? Le droit de chacun à la parole, à s’exprimer quels que soient sa place et son statut ? Une tempête d’émotions, plaisir garanti aux quarantièmes rugissants, un spectacle pétillant de créativité ! Qu’on se le dise, la compagnie de l’Oiseau-Mouche fourmille de qualités. Auxquelles nous avions déjà goûté lors de Bouger les lignes-Histoires de cartes, la création de Bérangère Vantusso.

Un plaisir renouvelé, lorsque la chorégraphe Julie Desprairies avait ouvert la saison avec un spectacle de belle intelligence et de haute créativité : de la cave au grenier, un périple poético-ludique, à forte dose humoristique, des lieux où ils chantent, répètent et jouent. L’un dansant en un langoureux déshabillé, l’autre psalmodiant tirades et vers avec force conviction, l’une jouant à la transformiste dans la réserve des costumes, l’autre déclamant divers couplets allongée sur le lit du studio de résidence des artistes de passage. Avec un final du plus bel effet, comique garanti : porte du garage ouverte, une partie de la troupe se donnant en spectacle en pleine rue, déambulant entre voitures et poubelles stationnées sur le trottoir ! Aussi, n’hésitez point si vous êtes dans les parages, osez l’envol, franchissez la porte, une sacrée bande d’allumés, garçons et filles sous leur plumage et maquillage, vous accueillera de son plus bel imaginaire ! En outre, cerise sur le gâteau, avec un menu varié en cas de grande faim, le restaurant du Colibri partage son nid.

Fondée en 1978, unique en France, la troupe de vingt permanents confie son sort, au fil des saisons et des spectacles, à un metteur en scène invité : David Bobée, Nadège Cathelineau, Boris Charmatz, Noëmie Ksicova, Michel Schweizer… « Chacune de ces créations reflète l’originalité et la complicité d’une rencontre entre l’artiste et la compagnie », témoigne Léonor Baudouin, la directrice du lieu. « Ce mode de travail permet une diversité de formes et de formats artistiques qui symbolise nos valeurs d’ouverture et de diversité ». Enfin, l’ancrage dans le territoire déborde la région Nord. L’objectif ? Bouger les lignes, brouiller les pistes, rebattre les cartes en Avignon, comme à Paris et à l’étranger, au sujet de la pluralité artistique.  Yonnel Liégeois

Loin dans la mer, écriture et mise en scène de Lisa Guez. Tournée dans les centres de vacances de la CCAS : le 07/07 à Baden, le 08/07 à Bénodet, le 10/07 à Plonévez-Porzay, le 11/07 à Trégastel, le 12/07 à Morgat. L’Oiseau-Mouche, 28 avenue des Nations Unies, 59100 Roubaix (Tél. : 03.20.65.96.50).

La Petite sirène brûle d’une flamme impossible pour le prince qu’elle a sauvé du naufrage. Elle sacrifie sa voix pour avoir des jambes et une chance d’être aimée. Loin dans la mer questionne la douleur d’un amour rejeté, le désir et la peur d’être différent. L’adaptation du conte prend toute sa force dans l’interprétation des comédiens de l’Oiseau-Mouche. Cette troupe d’acteurs permanents, en situation de handicap, formés à toutes les expériences et esthétiques de la scène, reste une utopie. On le découvre encore dans cette création puissante et subtile. Marina Da Silva, critique dramatique

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Viens, poupoule…

Au théâtre de L’épée de bois, Johanna Gallard présente Être vivant, parole des oiseaux de la terre. Un original dialogue entre une jolie bande de gallinacées et une femme clown à l’écoute de ses consœurs emplumées. Un spectacle où l’humour le dispute à la poésie.

Elles s’appellent Barbara, Loulou, Edwige, Juline… Elles sont une dizaine, toutes aussi belles, emplumées de la tête aux pattes ! Bien à l’abri de maître renard ou d’autres prédateurs, dans la cabane abracadabrantesque de dame Johanna, Gallard de nom, leur amie et confidente. L’une l’autre, endimanchées dans leur costume naturellement coloré, à tour de rôle et le mot est bien senti, les gallinacées apparaitront dans l’encadrement d’une fenêtre ou du haut d’un escalier magique. D’aucunes, plus altières et fières, emprunteront la grande porte pour faire leur entrée en scène !

Docile, la poulette ? C’est selon, selon son humeur et la grosseur de la crotte déposée sur la piste, selon sa faim  et le nombre de grains à picorer, selon l’exercice que la maîtresse de cérémonie l’invite à accomplir… Monter et descendre d’un tabouret, trinquer dans un petit verre à la santé de sa protectrice, courir de gauche à droite selon la direction proposée, partager la scène avec ses congénères sans se voler dans les plumes, plus difficile encore marcher sur un fil (une planchette de bois, en l’occurrence) et traverser un cercle rouge ! Une conviction se fait jour, elle n’est pas si bête, poupoule ! Elle se révèle même animal intelligent, sensible, curieux, doué de mémoire sous son plumage bigarré. Un être vivant, pas seulement formaté pour pondre un œuf de temps à autre.

De la parole, Johanna Gallard accompagne les faits et gestes de sa géniale basse-cour. Sous son masque de clown, elle a tissé un lien original avec ses « oiseaux de la terre ». Déchiffrant leurs divers caquètements, soulevant dans ses bras l’une l’autre avec infinie délicatesse, accompagnant d’un sourire ou d’un mot réconfortant celle qui a raté son numéro ou refusé de s’y prêter parce qu’il ne faut pas s’y tromper, ces dames ont du caractère ! Les enfants explosent de rire, les adultes de tendresse devant ce spectacle déroutant, innovant, atypique et d’une incroyable force poétique. Nous rappelant ainsi, sans forcer le trait, comme il est bon de se mettre à la hauteur de chacun, combien la nature est un tout où le vivant peut trouver sa place en pleine égalité. Combien surtout, bêtes et humains, nous sommes en fait des animaux bien volatiles ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Être vivant, parole des oiseaux de la terre : Johanna Gallard en complicité d’écriture avec François Cervantès. Jusqu’au 29/06, les jeudi et vendredi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre de L’épée de bois, Route du Champ de Manœuvre, la Cartoucherie, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

Tournée : les 03 et 04/10 espace du Narais à Saint-Mars la Brière (72), le 06/11 à Carlux (24), le 22/11 à Mauriac (15), le 14/12 à Plougastel (29).

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Cromagnons, une tribu en délire

Au théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad présente Journée de noces chez les Cromagnons. Alors que les bombes pleuvent sur Beyrouth, la maisonnée s’affaire au mariage de la fille aînée. Entre balles sifflantes et colères tonitruantes, une tribu en délire… En tant que directeur du théâtre national parisien, l’ultime création du metteur en scène et auteur franco-libanais.

Les snippers sont en embuscade, le bruit des bombes résonnent sans interruption, la guerre fait rage à Beyrouth. Peu importe qu’il faille rentrer dans la cuisine en rampant pour éviter les balles sifflantes, toute la famille prépare l’événement : le mariage de Nelly, la fille aînée ! Au vacarme des obus, répondent entre les murs de l’appartement les cris et vociférations des occupants : la mère hystérique, le père allumé, le jeune fils déphasé et la future mariée narcoleptique qui, entre deux ensommeillements, ne cesse de demander quel jour tout le monde se rendra à « Berdawné pour manger du knefé »… Autant dire que c’est une tribu en plein délire qui squatte la grande scène du théâtre de la Colline, plus fort encore lorsque se prépare un mariage sans fiancé annoncé !

Wajdi Mouawad, le directeur et metteur en scène de cette étrange Journée de noce chez les Cromagnons, devait répéter et présenter sa pièce au Théâtre Le Monnot de Beyrouth. Las, sous des prétextes fallacieux et la pression des forces hostiles à Israël, le projet avorta. Une blessure pour l’homme qui quitta le Liban à l’âge de dix ans pour fuir la guerre et qui ne cesse d’en transcrire la tragique histoire au travers de ses écrits (Forêts, Littoral, Incendies, Mère…). Peu importe les soubresauts de l’actualité, présentée à Montpellier lors de la 38ème édition du Printemps des Comédiens, cette pièce de jeunesse se donne aujourd’hui sur les tréteaux parisiens. Écrite dès les années 1990, maintes fois remaniée, elle se veut authentique tragicomédie quand l’humour acerbe des situations masque les fêlures de l’existence et la fréquentation quotidienne de la mort.

Aller quérir le pantalon d’apparat oublié sur le balcon, tenter de faire cuire le gigot de mouton malgré les incessantes coupures de courant ? Une véritable épopée, où chaque déplacement se fait au risque de sa vie… Pour surmonter galère et traumatismes, engueulades et colères rythment la vie familiale, comme seul antidote aux peurs accumulées et rempart contre la mort annoncée. Un pays en ruines, le dialogue impossible entre des protagonistes qui vocifèrent plus qu’ils ne parlent, où les insultes et reproches fusent à la même vitesse que les balles pour une salade pourrie, un couteau mal affuté… Des parents aux deux enfants, tous malades d’un conflit qui n’en finit pas, qui ternit relations et marques d’affection : comment vivre sereinement et dignement quand le quotidien, tout autour de vous, explose sous le fracas de la guerre et de la haine ? Alors, il est bel et bon d’imaginer un mariage de pacotille, un jour de fête supposée pour sublimer la réalité mortifère, espérer un futur apaisé. Une troupe de Cromagnons à l’énergie débordante qui cherche, envers et contre tout, un filet de lumière au tréfonds de leur caverne. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Journée de noces chez les Cromagnons, Wajdi Mouawad : Jusqu’au 22/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30 (spectacle en libanais surtitré en français). Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52).

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