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Christian Gauffer, pour un management humain

Fort de son expérience avec les travailleurs sociaux, le psychanalyste Christian Gauffer décrypte les dégâts d’un management déconnecté du réel. Dans La responsabilité humaine du management, il plaide en faveur d’un dialogue autre au sein de l’entreprise. Et de proposer un « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ».

 

Selon une étude parue récemment (Rapport du cabinet de conseil Gras Savoye Willis Towers Watson, dévoilé dans Le Parisien du 27 août 2019), l’augmentation de 16 % du taux d’absentéisme au travail enregistrée depuis cinq ans serait notamment liée à « une perte de sens du travail ». L’essai de Christian Gauffer sur La responsabilité humaine du management apporte un nouvel éclairage, révélateur sur le lien entre cette perte de sens et le management. Un des éléments clés est la diffusion du lean management, qui prend des allures de tsunami ravageant sur son passage toutes les règles de métier. Les méthodes initialement inventées pour les usines automobiles japonaises Toyota, puis revues et corrigées par les penseurs américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT), déferlent, entre autres, dans les hôpitaux et les services sociaux de l’Hexagone avec la bénédiction de l’État.

Gérer la souffrance humaine avec les méthodes identiques à celles de la segmentation et de l’intensification de la production de pièces automobiles relève d’une idéologie délirante, celle du néolibéralisme aveugle et sourd à ce qu’est l’humain. Un totalitarisme basé sur la toute-puissance du marché et dont la particularité est d’ignorer toutes les bornes du réel. Aussi bien celles de la morale que celles de son impact sur la planète. À travers le vécu des travailleurs sociaux, Christian Gauffer montre le processus de déshumanisation en cours insufflé par ce new management. On ne parle plus de personnes, mais de gestion de portefeuilles. Les cadres, pris dans le processus de l’imposture chiffrée, sont enjoints d’obéir aux injonctions d’un management de plus en plus déconnecté du réel. Résister comporte des risques, sans compter que viennent se greffer à cela, parfois, des motivations inavouables telles que la jouissance du pouvoir, l’esprit de caste ou encore ce que le chercheur décrit comme « le refus de castration ».

Christian Gauffer s’inspire de la psychanalyse pour étudier le manager, et évoque en quelque sorte une référence à l’autorité du père qui, s’il acceptait de redescendre sur terre, pourrait peut-être restituer la confiance nécessaire à ses collaborateurs. Et de plaider pour des rencontres entre humains « sujets »… Cette vision du travailleur « sujet » et non du travailleur « citoyen » ne questionne toutefois pas directement le lien de subordination. C’est là le parti pris de l’auteur qui, pour autant, milite pour un management à visage humain ainsi que l’indique le sous-titre de son ouvrage, « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ». En parallèle, et alors qu’il souligne la nécessité de contrepouvoirs, il adresse aux syndicats la même critique d’éloignement du réel que celle qu’il adresse aux managers, avec le risque, dit-il, qu’ils restent enfermés dans l’idéologie. Il puise là dans d’autres écoles de pensée, celles d’Yves Clot et de Christophe Dejours en particulier. Avec notamment son souhait de revaloriser la « disputio », la dispute ou le débat. Pour lui, le syndicalisme devrait ainsi prioritairement se mettre au service de l’expression des salariés.

Tandis que le management actuel tend à nier le conflit, Christian Gauffer estime au contraire essentiel qu’il puisse s’exprimer. Il accorde ainsi à l’expression du rapport de force une dimension fondamentale, en appelant à la défense de l’éthique professionnelle. Ainsi qu’à la responsabilité des travailleurs. Régis Frutier

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Montreuil, ses cheminées et fumées

Le 12 octobre, la ville de Montreuil (93) organise un colloque sur « La désindustrialisation 1970-1990, histoire et mémoires ». Retour sur le patrimoine industriel de la ville, ses spécificités et son rôle dans l’évolution de la cité.

 

La disparition des cheminées, gratte-ciel des villes industrielles, témoigne de la mutation de l’activité économique et de la désertion des usines. Ces cheminées étaient à l’est des grandes métropoles, en sorte que leurs fumées, poussées par les vents dominants d’ouest, n’en empuantissent pas l’air. À l’ouest donc, les résidences bourgeoises, à l’est les ateliers et les ouvriers qui les servent. Il en subsiste une à Montreuil, dans ce qui fut les ateliers des pianos Klein, au 26 de la rue de Robespierre. Elle a cessé de cracher vapeurs et fumées depuis des décennies, dernier témoin industrieux de la ville.

Au milieu du XIXème siècle, Paris a chassé vers sa banlieue les activités que le prix du mètre carré urbain et les nuisances rendaient insupportables au cœur de la capitale. Les ateliers migrent, les sièges des entreprises demeurent parisiens. Parmi les premiers délocalisés vers Montreuil, les peausseries Chapal abandonnent la rue Roquépine en deux séquences, en 1857 pour partie et en 1897 pour la totalité. Les Chapal font figure de pionniers dans ce qui deviendra une vocation de Montreuil dans le traitement de la peau de lapin : les Jumel, Hugon et Fourniers suivent. Et avec eux, leurs clients de la pelleterie et de la chapellerie, leurs fournisseurs de la chimie des teintures et des traitements.

Près des fortifications parisiennes, les horticulteurs du bas de la ville résistent à l’invasion industrielle mais ils cèdent leurs lopins de terre à des prix sans aucune mesure avec ceux en cours à Paris. Dans la foulée des Chapal, Pierre-François Jumeau, inventeur de la poupée à tête de porcelaine et bras en cuir, quitte Paris et s’installe rues de Paris et François-Arago. En 1890, un millier d’ouvriers et d’ouvrières sortent 300 000 poupées par an. L’entreprise fusionne en 1899 avec la Société française des bébés et jouets, avant de passer sous le contrôle de l’allemand Fleischmann qui fait évoluer les méthodes de production, au point de produire un million de poupées avec 150 travailleurs. Une quinzaine de de fabricants parisiens fondent Jouets de Paris et plantent leur usine à Montreuil en 1908. L’année suivante, le lieu est victime d’un incendie ruineux. Une nouvelle usine JEP prend le relais au milieu d’une éclosion d’une vingtaine d’entreprises dans le secteur. Dont Dreyfus & Syam, Lefebvre & Vilain, Camelin…

Capitale du jouet, capitale de la peau de lapin, Montreuil présente au début du XXème siècle un paysage industriel bien plus complexe. En 1906, Fernand Bournon, l’historien de Paris constate qu’« il est presque impossible d’assigner à une catégorie d’industrie la prédominance sur les autres ». À la petite métallurgie s’ajoute la transformation du bois, avec plus de 150 établissements. Le plus emblématique ? Cavillet (qui deviendra la Société parisienne de tranchage et déroulage), fondé à Saint-Mandé  en 1870, s’installe au 82 rue de Lagny. Il n’en subsiste aujourd’hui que l’enseigne en style Art nouveau ouvrant désormais sur un complexe immobilier.

Il est jusqu’à l’alimentaire à se tailler une place de choix dans cet univers crachant la fumée : une biscuiterie, la Basquaise, un grand de la confiserie, Krema et une brasserie, Bouchoule, devenue un lieu d’exposition pour les artistes. Au nombre des 750 entreprises qui subsistaient dans les années 50, employant 20 000 personnes, il faut ajouter Grandin, fabricant de radios et téléviseurs perdu dans la nébuleuse Thomson-CSF. Et l’autre électronicien, Haftermeyer devenu Temex, dont l’immeuble Art déco, à l’angle de la rue des Caillots et de l’avenue Faidherbe, vaut le déplacement et le coup d’œil. Autre temps, autres mœurs : les plus petits ateliers furent transformés en lofts, les plus grands en complexes d’immeubles ! Ainsi vit et va la ville. Alain Bradfer

 Programme du 12/10, en la salle des fêtes de la mairie :

– 10h00 : Introduction, par les historiens Xavier Vigna et Nicolas Hatzfeld

– 10h20 : Conférence de l’historienne Amandine Tabutaud, « Les travailleuses, salariées, confrontées à la désindustrialisation »

– 11h40 : Conférence d’Antoine Furio, chargé de mission sur « Le patrimoine industriel »

– 14h00 : Table ronde avec Henri Rey, Marc Giovaninetti et Jean-Pierre Brard

– 15h00 : Visite des sites industriels de Dufour, Krema et Grandin

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René Loyon, l’urgence de la création

Jusqu’au 13 octobre, au Théâtre de l’Atalante (75), René Loyon met en scène À deux heures du matin, la pièce de Falk Richter. La mise au jour des effets ravageurs d’une économie qui broie les humains. Sans omettre les effets ravageurs d’un ministère de la Culture qui broie les projets artistiques d’une Fabrique théâtrale.

 

Il est ainsi fait, René Loyon, le patron de la compagnie à ses initiales et metteur en scène d’À deux heures du matin de Falk Richter au théâtre de l’Atalante ! D’une haute stature, crâne dégarni, regard franc et chaleureux, un homme fidèle à ses convictions enracinées dans un engagement citoyen au long cours, dans une proposition culturelle que l’on nommait joliment au temps d’avant Éducation populaire…  D’hier à aujourd’hui,  du temps de sa jeunesse lyonnaise où il rêvait déjà de devenir acteur à sa découverte du spectacle vivant lors d’une représentation du Brave soldat Chvéïk de Brecht, la même passion, la même flamme.

« Ce jour-là, avec le grand Jean Bouise dans le rôle-titre, je découvrais tout ! Lycéen, je fréquentai le Théâtre de la Cité cher à Roger Planchon ». La révélation, plus qu’un simple divertissement, il découvre qu’un autre théâtre est possible ! Comme il le dit, l’écrit et le répète inlassablement depuis cette époque, « un théâtre fondé à la fois sur une grande exigence artistique et la conception citoyenne d’un art dramatique ouvert sur la réalité du monde et désireux de s’adresser au plus grand nombre »… Ces principes, ceux de la décentralisation chers à Robin Renucci, l’ami et patron des Tréteaux de France, demeurent pour lui feuille de route. Une rencontre déterminante, encore, celle de Jean Dasté, le fondateur de la Comédie de Saint-Etienne, dont il intègre l’école de comédien en 1967. Pour ne plus quitter la scène et co-animer jusqu’en 1975 le Théâtre Populaire de Lorraine… Avec Jacques Kraemer et Charles Tordjman, un sacré trio de loubards, agitateurs politiques et artistiques à la mode Prévert et du groupe Octobre dans les années 30 ! Au cœur de la crise de la sidérurgie, un projet culturel et artistique au plus près des réalités locales, de la contestation sociale, pour l’émancipation de tous et de chacun ! Au final, le pouvoir en place y mettra bon ordre : censure, coupes budgétaires. « Je reste marqué par cette époque. Des fondamentaux, un certain regard, une conception de l’engagement artistique, qui demeurent toujours vivaces et essentiels pour moi », témoigne René Loyon.

Depuis lors, la compagnie RL a proposé moult spectacles, du classique au contemporain. De l’Antigone de Sophocle au Combat de nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès, de La double inconstance de Marivaux à La demande d’emploi de Michel Vinaver… Avec une bande d’interprètes fidèles, un authentique compagnonnage au fil des saisons et des créations ! Mieux encore, lieu de résidence de la compagnie installée dans le XVIIIème arrondissement de Paris, depuis 2002 La Fabrique se propose d’accueillir créateurs et jeunes troupes en manque de moyens pour travailler, répéter, présenter leurs projets artistiques. Avec stages et lectures publiques, interventions en milieu scolaire, école du soir pour adultes amateurs et apprentis comédiens, présentations de petites formes… Un travail au long cours, au service de la formation et de la création sur un quartier populaire, un appui essentiel depuis près de vingt ans pour l’émergence et l’éclosion de nouveaux projets artistiques, une authentique démarche d’éducation populaire au bénéfice de citoyens et jeunes comédiens ! Las, en 2017, le ministère de la Culture a déconventionné la compagnie. Plus de subventions, faute de moyens La Fabrique Théâtrale risque de devoir quitter les lieux et mettre la clef sous la porte, si rien ne vient changer la donne. « 120 acteurs sont inscrits à l’atelier, c’est une catastrophe annoncée pour 2020. Sans crier gare, en catimini, la marque insidieuse du macronisme : se débarrasser de toutes les dépenses contraignantes ! », se désespère René Loyon. Une décision incompréhensible, une pétition est lancée : lieu de partage, d’échange, d’émulation, de formation et de création, La Fabrique doit vivre !

Comme veulent vivre, désormais, les protagonistes de Falk Richter dans À deux heures du matin, serviteurs désenchantés et à bout de souffle d’un système économique qui les déshumanise à petit feu ! Plus de vie personnelle pour ces chasseurs de têtes, une errance d’aéroport en hôtel anonyme, la solitude comme prix à payer pour ces cadres enchaînés à des contraintes mortifères de réussite factice et de résultat immédiat. Jusqu’à ce que le vernis craque, la crise finale, le trop plein de contradictions devenues insurmontables, insupportables… Comme à son habitude, une mise en scène minimaliste pour René Loyon, un décor réduit à l’essentiel, un jet de lumière transversal pour tout éclairage, une troupe habitée par son propos entre ironie et désillusion pour que passe l’émotion du plateau à la salle. Seuls importent mots et gestes des comédiens pour exprimer la détresse, le ras-le-bol, la douleur du vivre, l’inanité d’une existence sans conscience morale.

Rompre, fuir, déserter… Oser peut-être reprendre le chemin du vrai, du simple, du juste, renouer en un mot avec son humanité ! Un spectacle recommandé pour se retrouver face à l’essentiel. Yonnel Liégeois

 

À voir aussi :

Vie et mort de Mère Hollunder: jusqu’au 13/10, au Théâtre du Rond-Point. Dans une mise en scène de Jean Bellorini, un étonnant et désopilant Jacques Hadjane en vieille femme quelque peu acariâtre, mais si joliment attachante ! Interprétant son propre texte, une incroyable performance d’acteur qui donne figure et voix aux petites gens du quotidien. Une femme simple, mais libre, qui ne craint point d’énoncer ses quatre vérités.Y.L.

L’animal imaginaire : jusqu’au 13/10, au Théâtre de La Colline. Auteur et metteur en scène, Valère Novarina explose une nouvelle fois le corps du langage ! Avec démesure, jubilation, poésie, extravagance. Une troupe de comédiens au top de leur forme, avec une formidable Agnès Sourdillon en meneuse de bande, des monologues inénarrables qui transgressent avec gourmandise et outrance toutes les règles du Verbe. Un vrai délire langagier, un suprême délice verbal. Y.L.

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Antoine Russbach, avec Ceux qui travaillent

Premier film du Suisse Antoine Russbach, Ceux qui travaillent dresse un portrait glaçant de la logique capitaliste actuelle. Premier rôle de ce drame intimiste qu’il porte à bout de bras, Olivier Gourmet se révèle magistral en pion du système.

 

Genève, de nos jours. Après avoir pris une décision immorale mais rentable pour l’entreprise, Franck perd son job de cadre dirigeant dans une entreprise de fret maritime. Licencié, il ne comprend pas qu’on lui reproche d’avoir fait passer en priorité les profits de son employeur… Après s’être voué, tout entier, à son travail, il se retrouve sur le carreau. Que va-t-il faire : s’interroger, essayer de retrouver du boulot ? En parler à sa femme et à ses quatre enfants, confortablement installés dans une vie cossue de bourgeois ? Le suspense plane, le malaise aussi. Antoine Russbach présente ici le premier volet de ce qu’il a conçu comme une trilogie : Ceux qui travaillentCeux qui combattent et Ceux qui prient. Ce premier long-métrage a le courage d’affronter le système capitaliste au présent, en Suisse. Au cœur de l’épicentre où se dessinent, à travers le monde, les trajectoires des porte-conteneurs chargés de marchandises. Tout se joue autour d’un homme devenu le pion du système. Est-il une victime ? Un bourreau ?

C’est dans cet entre-deux que le cinéaste creuse son sillon et pose les questions d’aliénation au travail et de déshumanisation générées par l’économie libérale. Le passage par la case du bilan de compétences en dit long sur la tendance à tout évaluer, à calibrer aussi bien les produits programmés à la vente que les profils des salariés jetables. Comble du cynisme, Franck ne sera pas viré pour son crime mais parce que son salaire et son ancienneté coûtent trop cher à l’entreprise qu’il essaye de maintenir à flot. On pourrait croire qu’Antoine Russbach et son scénariste, Emmanuel Marre, livrent un plaidoyer dénonciateur. Ce n’est pas le cas. Le récit ne juge pas, il interroge autant la responsabilité individuelle que collective. L’ancrage dans la réalité sociale et le rôle sur mesure incarné par Olivier Gourmet font naturellement penser au cinéma des frères Dardenne.

Le silence dans lequel se mure Franck fait également écho à L’Emploi du temps de Laurent Cantet. Dans cette trajectoire d’homme issu d’un milieu modeste et qui a tout fait pour offrir aux siens un «certain » train de vie, la violence contenue, la stature et le mutisme de Gourmet rappellent l’allure d’un cow-boy solitaire des temps modernes. Dominique Martinez

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Flora Tristan, une femme actuelle

Née en 1803, Flora Tristan est l’une des grandes figures qui ont inspiré le mouvement ouvrier et le féminisme. Olivier Merle publie Le Destin tourmenté de Flora Tristan. Une BD en trois volumes pour retracer son histoire et saluer sa mémoire.

 

Jean-Philippe Joseph – Comment avez-vous découvert Flora Tristan ?

Olivier Merle – Au départ, je voulais écrire une biographie sur Paul Gauguin. Lors de mes recherches, j’ai appris en lisant Le paradis un peu plus loin, de Vargas Llosa, que sa grand-mère était Flora Tristan. Il en parlait comme d’un personnage extraordinaire. A mon tour, je me suis passionné pour elle, jusqu’à me procurer la thèse de 700 pages que lui a consacrée dans les années 1920 l’universitaire Jules Puech. Et de publier, au final, Le Destin tourmenté de Flora Tristan.

J-P.J. – Qui était cette femme ?

O.M. – Flora est issue de la noblesse espagnole. Son père avait fait fortune au Pérou. A sa mort, sa mère et elle se retrouvent à vivre dans un taudis à Paris, le mariage des parents n’ayant pas été reconnu civilement. A 17 ans, elle est ouvrière coloriste chez un lithographe et devient son épouse. Il s’agissait probablement d’un mariage à moitié arrangé, à moitié forcé. Victime de violences conjugales, elle fuit avec ses deux garçons et sa fille. Toute sa vie, elle militera pour le rétablissement du divorce, aboli en 1816.

J-P.-J. – Pour subvenir à ses besoins, elle entre au service de deux aristocrates anglaises…

O.M. – Oui. Flora (qui a appris à lire et à écrire toute seule) va découvrir Mary Wollstonecraft (1759-1797), la mère de Mary Shelley, l’auteure de Frankenstein. Mais elle est surtout une pionnière du féminisme. De retour à Paris, Flora fréquente les socialistes utopiques (Charles Fourier, les saint-simoniens…), des écrivains, des ouvriers, des militants. Elle se dit socialiste et féministe. Le féminisme de Flora est universel. Pour elle, le féminisme est la clé de l’humanisme.

J-P.-J. – Elle est un témoin de son époque. Et, en même temps, ses écrits sont d’une étonnante actualité…

O.M. – Elle aimait parler aux gens, les écouter, rendre compte du quotidien des invisibles, des plus défavorisés. Sa condition d’ouvrière et de domestique y est bien sûr pour quelque chose. Elle a connu les bas-fonds à Londres, elle a été confrontée à la réalité de l’esclavage au cours de son voyage au Pérou pour tenter de se faire reconnaître par sa famille paternelle. Son premier livre, publié en 1835, est Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères. Dans cet essai, elle plaide pour la création d’une Société chargée de leur accueil et de leur instruction afin de faciliter leur insertion et éviter qu’elles soient les doubles victimes de la xénophobie et de l’exploitation, notamment sexuelle.

J-P.-J. – Cinq ans avant Le Manifeste de Marx et Engels, elle appelle à l’union ouvrière…

O.M. – Marx connaissait Flora, il la cite d’ailleurs, plusieurs fois, dans La Sainte Famille. L’Union ouvrière est d’abord un livre, sorti en 1843. Il s’agit d’une vaste enquête sociale sur la réalité du prolétariat, les conditions de travail, les rapports de subordination aux patrons. Son idée est que les ouvriers et les ouvrières doivent se constituer en une classe « solide et indissoluble », payer quelqu’un pour les représenter et défendre la cause devant la nation et dans les cercles du pouvoir. Elle veut faire reconnaître la « légitimité de la propriété des bras », la légitimité du droit au travail pour tous et pour toutes. Elle postule aussi que « l’égalité en droit de l’homme et de la femme est l’unique moyen de constituer l’Unité humaine ». Elle imagine des maisons ouvrières où les jeunes pourraient apprendre à lire et à compter, et les anciens finir leurs jours dignement. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

« Il n’est sans doute pas de destinée féminine qui, au firmament de l’esprit, laisse un sillage à la fois aussi long et aussi lumineux que celle de Flora Tristan ». André Breton

« Ma grand-mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien, je me fie à Proudhon… Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres, l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument… Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas-bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le Père Enfantin le compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, etc. Entre la vérité et la fable, je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut ». Paul Gauguin

 Repères

Olivier Merle enseigne les arts appliqués. Il signe un premier scénario de BD avec Tranquille courage, l’histoire d’un fermier, Auguste, qui se porte au secours et recueille un aviateur américain en 1944. Il publie ensuite Âmes nomades, sur la question des migrants. Le premier volet de la trilogie Le Destin tourmenté de Flora Tristan est sorti fin 2018. Il est l’auteur des dessins et du scénario. Le deuxième tome est prévu courant 2019.

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Émigrés, un plateau sans racines

Au théâtre des Déchargeurs (75), se joue Les émigrés, la pièce du dissident polonais Slawomir Mrozek. Deux exilés, l’un pour des raisons politiques et l’autre pour des raisons économiques, s’affrontent un soir de réveillon. Un bijou qui n’en finit pas de briller.

 

XX rentre souriant et raconte sa virée à la gare centrale où il a fricoté avec une belle passagère de première classe. AA, allongé sur un lit de fortune, démonte son récit, sachant bien qu’il n’a fait que rêver dans des pissotières crasseuses… Sur la scène des Déchargeurs, on comprend vite que ces deux hommes qui cohabitent dans une cave aménagée avec les moyens du bord, où courent les tuyaux de canalisation, sont des exilés dans la dèche. Deux émigrés qui partagent la même solitude mais que tout semble opposer. Après s’être chamaillés autour d’un unique sachet de thé, les voilà autour d’une boîte de conserve planquée par AA, qu’il s’apprête à manger. Son compère l’en dissuade lui prouvant, image à l’appui, qu’il s’agit d’une pâtée pour chien.

Les scènes, assez cocasses au début, prennent un ton plus grave à mesure de la soirée. La musique de l’appartement du dessus leur rappelle que c’est le réveillon de la Saint-Sylvestre. Alors qu’AA est effondré sur sa couche, XX vient le tirer de sa torpeur : sur la table à repasser, il a dressé une nappe sur laquelle il a posé une bouteille d’alcool providentielle et une orange. Une lueur de joie se pointe, l’un met une cravate, l’autre, un nœud papillon. Las, l’alcool aidant, au fil des confidences, leurs antagonismes explosent. Tandis que l’un, dissident politique, philosophe sur la liberté, l’autre qui se tue la santé sur les chantiers, rêve de retourner au pays pour construire une belle maison où il mettra femme et enfants.
Les émigrés est une pièce puissante à la fois drôle, féroce et grave. Elle fut écrite dans les années 1970 par le dramaturge polonais Slawomir Mrozek, alors installé à Paris. Sa première pièce, La police, sur le rôle de la police secrète dans un État totalitaire, créée en 1959 à Varsovie, est très vite interdite. Dès 1963, Mrozek choisit l’exil et se voit déchu de sa nationalité cinq ans plus tard, quand les chars soviétiques envahissent Prague. Réfugié politique en France, ses œuvres sont portées notamment par Laurent Terzieff, qui jouera Les émigrés en 1975 dans une mise en scène de Roger Blin.

Aujourd’hui, en plein drame des réfugiés – une question dont les arts s’emparent à juste titre –, la pièce reprend toute son acuité. Mise en scène par les Kosovars Imer Kutllovci et Ridvan Mjaku, elle est servie par deux comédiens époustouflants, le Sarajévien Mirza Halilovic et le Moscovite Grigori Manoukov. On en avait vu la création dans le grenier du théâtre de la Reine blanche en 2016, endroit décati idéal pour la jouer ! On craignait de la revoir sur un plus petit plateau comme celui des Déchargeurs parisiens. Une totale réussite, les artistes ont eu l’ingéniosité de s’adapter à ce nouvel écrin. Amélie Meffre

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À lire ou relire, chapitre 5

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. De Pierre Lemaitre à Sigriour Hagalin Björnsdottir, de Léon Arditti à Véronique Mougin, de Barnabé Laye à Philippe Gitton. Pour, au final, plonger dans la saga de Roslund/Hellström ou déguster le dernier opus du regretté Andrea Camilleri… Bonne lecture !

 

Couronné du prix Goncourt en 2013 pour Au revoir là-haut, Pierre Lemaître poursuit sa saga de l’après-guerre avec la publication du deuxième volet de sa trilogie. Couleurs de l’incendie s’ouvre en cette année 1927 par les funérailles de Marcel Péricourt, le puissant patron d’un immense empire financier. La bourgeoisie d’alors, comme à son habitude au lendemain de toute catastrophe nationale, a su tirer profit du conflit de 14-18, accumuler les intérêts de l’effort de guerre et faire fructifier la manne financière de la reconstruction… Édouard le fils s’étant suicidé dans le tome précédent, c’est donc sa sœur Madeleine qui hérite du magot. Une situation originale, déjà, dans le contexte d’alors : une femme à la tête d’une grosse banque ! Le second intérêt de ce roman fleuve ? Outre une intrigue à rebondissements menée de main de maître, la chute et la re-naissance de l’héritière (Lemaître n’a point abandonné son coup de plume affiné dans l’exercice du roman noir), avec la justesse historique qu’il sied en pareilles circonstances il nous place avec ravissement et talent aux premières loges de la crise financière de 1929 et dans les premières lueurs de l’incendie qui va bientôt embraser l’Europe. Boursicotage, évasion fiscale, magouilles politiciennes et presse aux ordres, l’histoire bégaye à défaut de se répéter. Plus qu’un gros roman de plus de 600 pages, un grand roman à l’écriture flamboyante.

Et il est encore question de crise et d’incendie humanitaire dans L’île, le premier roman de la journaliste islandaise Sigriour Hagalin Björnsdottir !  Une catastrophe inattendue à l’heure où l’Islande se retrouve coupée et isolée de toute communication extérieure, internet-radio-téléphone-télévision… Comment vivre, et surtout survivre, dans un pays dépendant désormais de ses seules ressources et capacités ? Comment assurer le quotidien d’une population livrée à elle-même ? Un climat angoissant auquel tente de répondre un gouvernement de crise qui glisse progressivement vers une politique d’exclusion et d’apartheid : préférence nationale, chasse à l’étranger, milices privées et sélection dans l’approvisionnement… Un roman de politique-fiction où fraternité et solidarité sont mises à mal, où la haine l’emporte sur l’amour de l’autre, où les instincts les plus bas sèment la terreur et la mort. Une parabole angoissante sur l’avenir de l’humanité, d’un petit fjord à notre grande planète.

 

Des cinq membres d’une même famille embarqués eux-aussi dans une innommable catastrophe humanitaire, la plus terrifiante du siècle dernier, seuls deux survivront. Deux frères, Oscar et Léon, déportés au camp de la mort d’Auschwitz… Hôtel Excelsior, Nice, en ce 13 décembre 1943 il ne fait pas bon d’être juif ! De cette date jusqu’à ce 11 avril 1945 où un soldat américain lui offre la cigarette de la liberté, non sans détails sur les horreurs quotidiennes, Léon Arditti conte avec pudeur l’impérieuse nécessité qui l’anime de rester homme au cœur de l’inhumanité absolue. Vouloir vivre s’impose comme un incontournable témoignage sur la capacité de chacune et chacun à résister à une barbarie sans nom lorsque les fumées des chambre à gaz noircissent le ciel et que pendent aux cordes sur la place du camp les corps des condamnés du jour… Le retour d’un voyage en enfer qui, paradoxalement, ravive une lueur d’espoir pour les générations futures qui refusent de céder aux sirènes de l’obscurantisme et du populisme.

Une histoire vraie à rapprocher de celle de Tomi qui, dans l’enfance, se refuse obstinément à exercer le métier de tailleur, celui de son père ! Dans sa Hongrie natale, gamin, il préfère grimper aux arbres et mater les filles… Jusqu’à ce jour de 1944 où il connaîtra la déportation et l’enfer des camps (Auschwitz, Birkenau, Buchenwald, Dora, Bergen Belsen…) à l’âge de 14 ans. Comment survivre au plus sombre de l’apocalypse ? En se déclarant tailleur à la face des SS, lui qui n’y connaît rien à l’étoffe des héros, et en raccommodant les pyjamas de ses compères déportés… Une vie qui ne tient qu’à un fil, pour devenir à la Libération le grand nom d’une haute maison de couture ! Un parcours presque incroyable que celui de ce jeune cousin d’alors dont Véronique Mougin, une auteure familière aux lecteurs de Chantiers de culture, nous conte l’épopée avec tendresse et humour à l’heure la plus sombre des atrocités ! Où passe l’aiguille ne cultive pas l’esprit de ressentiment, l’auteure nous gratifie d’un roman où l’insouciance et l’espoir s’affichent à chaque page, comme la joie d’être encore vivant longtemps après.

 

Comme l’horreur est la mieux partagée au monde, nous poursuivons notre périple littéraire. Sur un autre continent, l’Afrique, et à une autre époque, au temps de l’esclavage… Nous sommes à la Cour d’Abomey, capitale du Dahomey, sous le règne du jeune roi Guézo. Qui confie au jeune Timothée une mission de la plus haute importance : ramener au pays la reine-mère, vendue comme esclave au Brésil suite à de sombres guerres intestines ! Le chant des cannes à sucre, plus qu’un roman d’aventures, est un hymne à la terre patrie, ses pistes couleur ocre et sa culture ancestrale. Une prise de conscience, en cette année 1822, de l’inanité de l’esclavage qui enrichit les colons européens coulant des jours heureux à Ouidah, ultime étape pour les populations indigènes embarquées en des contrées hostiles, une révélation pour le jeune matelot qui rejette cette économie de l’asservissement au nom de l’amour de sa belle. Au pays natal du vaudou, Barnabé Laye, béninois d’origine, cultive une plume qui caracole de vague en vague avec chatoyance, plongeant son lecteur dans les chaleurs et la torpeur de l’Afrique profonde, une plume aux mille couleurs et senteurs loin de la traditionnelle carte postale.

Des couleurs, senteurs et saveurs dont Philippe Gitton se fait aussi conteur et passeur… Au pas de notre porte, au cœur de ce 18ème arrondissement de Paris dont il a arpenté rues et places durant de longues années ! Du haut de sa tour HLM, il a scruté, noté avec patience et tendresse la vie de ces gens de peu pour qui les mots fraternité et solidarité trouvent toujours sens. Pour publier enfin son premier recueil de nouvelles, À chacun sa croix*, dont les lecteurs de Chantiers de culture avaient reçu quelques primeurs… Un volume de vingt histoires courtes pour donner à voir et entendre le quotidien de cet atypique quartier de Paris, multicolore et multiforme, petit coin de paradis ou d’enfer selon les heures du jour. Un don d’observation de premier ordre, la justesse du trait pour affiner un portrait, la finesse de la plume hors tout effet littéraire, autant de qualités à confirmer lors d’une prochaine publication.

 

Et de quitter le Paris populaire pour plonger à en perdre haleine dans une saga en trois gros volumes dont on ne ressort pas indemne… Au cœur des services secrets suédois, dans les pas de l’agent Piet Hoffmann, l’homme le plus recherché de la planète ! Trois secondes, Trois minutes, Trois heures : trois romans, dont les deux premiers surgis de la plume du duo Roslund/Hellstrom, qui nous content les tribulations d’un homme infiltré dans la mafia polonaise puis colombienne avant qu’au retour du Niger, où il a passé contrat avec un réseau de trafiquants, il découvre soixante-trois réfugiés morts dans un container sur les quais du port de Stockholm. Outre les magouilles, intrigues et chausse-trappes entre services secrets concurrents, cette saga originale a le mérite de nous transporter dans toutes ces contrées maudites, hauts lieux du blanchiment d’argent et de la traite humaine, dont l’actualité rend si peu souvent compte. Une opacité que les auteurs percent au grand jour, des complicités institutionnelles aux pots de vin coutumiers, sous une forme romanesque de belle envolée. Le roman noir de l’été, la saga dont le lecteur, vacancier ou non, ne peut se détacher, sinon de mort violente à cause d’une balle perdue !

Maître du roman noir, père du célèbre commissaire Montalbano dont il a narré les enquêtes en moult ouvrages, mais aussi homme de théâtre et scénariste, l’auteur d’origine sicilienne Andrea Camilleri nous a quittés en ce mois de juillet. Un auteur prolifique dans tous les domaines littéraires, orfèvre en la ciselure d’une intrigue policière ou romanesque, créateur émérite d’une langue qui mêlait avec intelligence et poésie l’italien classique et le parler sicilien de ses origines. Camilleri nous offre à titre posthume Noli me tangere (Ne me touche pas, ndlr), son ultime roman paru en France. Un ouvrage de facture originale, dont nous tairons le secret de composition, qui nous dresse le portrait, aussi émouvant qu’attachant, d’une femme éprise de liberté et fascinée par la fresque de Fra Angelico au titre éponyme. Sous les pas de Laura, mystérieusement disparue mais semant quelques adresses tout au long de son périple, s’égrène une étrange musique entre révolte et nostalgie, douceur d’être et pulsion de mort. Un court roman pour une fulgurante illumination. Yonnel Liégeois

*À commander : Librairie Coeur de Brenne, 4 rue du pont Malientras, 36290 Mézières-en-Brenne. Courriel : karen.mahoudeau@gmail.com. Ou chez l’auteur : soletphil@hotmail.com

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Les GM&S veulent « tout péter » !

Pendant neuf mois, caméra au poing, le cinéaste britannique d’origine polonaise, Lech Kowalski, a suivi la lutte des GM&S, l’équipementier automobile de La Souterraine (Creuse). Son documentaire brut et politiquement incorrect, On va tout péter, s’impose comme film social, témoin des batailles contre la casse de l’emploi. À voir ou revoir.

 

C’est ce qu’on pourrait appeler du cinéma direct. Une caméra à l’épaule, une image pas très propre, une mise au point et un cadre bousculés par l’engagement du cinéaste à filmer un sujet pour le moins tumultueux.

Au Printemps 2017, dans la cour de l’usine GM&S, équipementier automobile de La Souterraine (Creuse), deux salariés de Sodimatex, un autre équipementier situé à Crépy-en-Valois (Oise), découvrent à peine surpris les bonbonnes de gaz accrochées à une citerne barrée d’un menaçant « On va tout péter ». Les premiers sont en lutte contre la fermeture annoncée de leur usine, depuis que PSA et Renault préfèrent commander moins cher à l’étranger, et au bout du rouleau face à la casse de l’emploi lors d’une éventuelle reprise. Les seconds sont déjà passés par là : en 2010, eux-mêmes avaient menacé de faire sauter leur usine, avant qu’elle ne ferme et débouche sur une fin dramatique faite de chômage et de suicides. On connaît la musique.

Ce type de récit est presque devenu un classique du cinéma documentaire contemporain. Contexte de désindustrialisation et de chômage de masse oblige. Dans un territoire donné, une usine va fermer, malgré de bons résultats et souvent après plusieurs reprises successives, parce que l’actionnaire principal ou le donneur d’ordre vont faire davantage de profits ailleurs.

Révoltés d’être relégués au rang de variable d’ajustement comptable, les ouvriers, souvent structurés par les organisations syndicales, s’engagent sur le chemin de la contestation collective et médiatisent leur conflit pour créer un rapport de forces qui leur permette de sauver leur emploi (et souvent aussi d’autres emplois induits, surtout dans l’industrie)… D’autres exemples cinématographiques ? Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007), Rêve d’usine de Luc Decaster, consacré à la lutte des salariés de l’usine Epéda de Mer (2003), Comme des lions consacré à celle des salariés de PSA Aulnay par Françoise Davisse (2016) ou même En Guerre, fiction inspirée de la lutte des Goodyear de Stéphane Brizé (2018).

Ici, c’est la rencontre de Yann, Jean-Marc, Vincent et du reste des salariés qui menacent de faire sauter l’usine, si l’État n’intervient pas pour sauver tous les emplois, avec Lech Kowalski, un cinéaste au parcours engagé (I pay For Your Story, La malédiction du gaz de schiste). Sentant l’énergie de la révolte, c’est ce qu’il filmera pendant neuf mois, caméra au poing, auprès des travailleurs en lutte de GM&S. Il saisit sur le vif les assemblées générales, les moments de doute où l’espoir vacille, les paroles qui redonnent courage, avant d’emboîter le pas à une délégation partie occuper des sites de production de PSA et Renault. Lors de l’occupation de la préfecture de Guéret, en septembre 2017, il finira en garde à vue pour rébellion après avoir refusé d’arrêter de filmer et de quitter les lieux. Souvent abrupt quand les nerfs lâchent devant l’absurde, parfois invraisemblable comme cette conversation entre un ouvrier et un CRS qui partagent leur passion pour la pêche à la carpe, dramatique quand le couperet tombe sur 157 salariés, On va tout péter constitue un témoignage rigoureux des conséquences sociales et économiques mortifères de la logique capitaliste dans les territoires en marge des grandes métropoles. Mais il est plus que ça.

Avec son regard respectueux mais brut, son séquençage précis (assemblées générales, occupations pacifiques, blocages,..), le film, qui fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes cette année, devient la chronique d’un monde ouvrier en voie d’extinction. Plusieurs personnages se dégagent, dont Yann Augras et Vincent Labrousse, syndicalistes CGT de la métallurgie qui ont structuré cette lutte, mais c’est bien le portrait d’un collectif qui s’impose. Le résultat est masculin, âpre, solitaire. Il prend des allures de western crépusculaire où, en pleine France du 21e siècle, une communauté résiduelle de métallos se bat pour préserver emploi et dignité contre l’implacable loi du marché et l’exaspérante escorte institutionnelle qui la couvre. Dominique Martinez

Disponible tout l’été, jusqu’au 22/08, sur le site Arte.tv

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Avignon, Homard et moi

Je suis de retour du Festival d’Avignon où il me fut donné d’étancher ma soif de culture, de rencontres et de débats tout comme ma boulimie de spectacles*. Ma palme personnelle ? La compagnie du Théâtre du Mantois pour « La guerre de Troie, en moins de deux ! » au Théâtre des Halles et une mention spéciale pour « Les imposteurs » d’Alexandre Koutchevsky, mis en scène par Jean Boillot au 11*Gilgamesh-Belleville… Depuis, canicule oblige, je suis resté prostré devant le super ventilateur-brumisateur-faiseur-de-ions, cadeau de mes cousins Legras, avant que, la fraicheur enfin revenue, je décide de poursuivre l’aménagement de mon castel loirétain.
Pendant ce temps, un mangeur de homards a été remplacé par une croqueuse de services publics ! De vils politiciens envisagent d’étrangler nos retraites, d’autres signent des CETA douteux ou décorent des pandores malodorants. Attention, cependant, ils ne perdent rien pour attendre. Encore deux-trois clous, quelques plongeons dans la piscine suivis de balades en forêt : septembre me verra, tout neuf et tout bronzé, prêt une nouvelle fois à affronter l’ogre capitaliste. Jacques Aubert

*La photo de la scène du palais des Papes a été prise le soir de la représentation d’ « Architectures ». Malheureusement, vous ne verrez pas Emmanuelle Béart : c’était l’entracte !

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Bussang et son théâtre populaire

Voilà plus de 120 ans que le Théâtre du Peuple anime le village de Bussang, niché au cœur de la vallée vosgienne. Comme à ses débuts, le lieu mélange amateurs et professionnels et accueille un public panaché. Avec trois pièces à l’affiche, jusqu’en septembre. Retour sur une aventure hors du commun.

 

C’est en 1895 que Maurice Pottecher, jeune poète, marié à la comédienne Camille de Saint Maurice, dite « Tante Cam », a l’idée d’installer un théâtre dans son village natal, Bussang (Vosges). Son père, Benjamin, à la tête d’une importante usine de fabrication de couverts est ouvert aux idées humanistes. En tant que maire, il fait construire un hôpital, une école et même une gare où le train arrive depuis Paris. Il va donc financer le projet du fils qui participera à l’essor de la vallée. Elle est alors dynamique en cette fin du XIXe siècle quand on compte, outre l’entreprise Pottecher qui emploiera jusqu’à 300 personnes, sept usines textiles et des thermes qui amènent nombre de touristes.

Une aventure villageoise
L’idée est d’impliquer la population locale dans la vie du théâtre, tant dans la construction de la grande bâtisse en bois, avec son célèbre fond de scène s’ouvrant sur la forêt, que dans la réalisation des décors et des costumes, l’administration et les représentations. Les menuisiers et électriciens se font régisseurs quand les ouvrières du textile confectionnent les costumes. « La Passion de Jeanne d’Arc », « L’Anneau de Sakountala », « L’Empereur du Soleil couchant », « Le Château de Hans »… : les pièces de Maurice Pottecher sont jouées par des membres de la famille, tels le célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher ou son père que l’on désigne comme le « Raimu vosgien ». S’y mêlent aussi des professionnels, tels « Tante Cam » ou Pierre Richard-Willm, une vedette de l’époque qui va participer à l’aventure et attirer un large public. Ils se chargeront de repérer et de former à la scène des habitants du village, de la directrice

©Jean-Louis Fernandez

de l’hôpital au secrétaire de mairie, mais aussi des ouvriers des usines.

L’utopie à l’œuvre
Pour devise « Par l’art pour l’humanité », Maurice veut bâtir « un théâtre à la portée de tous les publics, un divertissement fait pour rapprocher les hommes et gommer les clivages sociaux et culturels ». Au Théâtre du Peuple se côtoieront le bourgeois local, l’ouvrier comme le touriste et l’intellectuel. Comme le souligne l’historienne Marion Denizot, « Maurice Pottecher met directement en pratique sa conception théorique d’un théâtre populaire. Il définit un répertoire écrit pour le public local (…). Les sujets sont prioritairement issus (…) de ce que l’on pourrait nommer le « folklore local » ». Dans le courant hygiéniste de l’époque et dans une démarche paternaliste, Maurice Pottecher entend offrir à la population des « loisirs sains ». Ainsi sa première pièce jouée en 1895, « Le Diable marchand de goutte » dénonce le fléau de l’alcoolisme. La démarche d’œuvrer à la démocratisation du théâtre s’inscrit aussi dans les idéaux d’alors, défendus par de grands noms tels Jules Renard, Jacques Copeau, Charles Dullin, Louis Jouvet ou Romain Rolland. Ils viendront saluer à Bussang la naissance du premier théâtre populaire. Sur des intuitions,

©Jean-Louis Fernandez

convictions et ambitions portées et partagées ensuite par Jean Vilar.

Un pari gagné
Un siècle et deux décennies plus tard, le Théâtre du Peuple continue de défendre sa mission première en proposant un théâtre exigeant et accessible au plus grand nombre. Le répertoire s’est élargi dès les années 1970 avec des pièces du répertoire (Shakespeare, Tchekhov, Brecht…) et des textes contemporains. Nombre de metteurs en scène de talent en ont pris les rênes à l’image de Tibor Egervari, François Rancillac, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck, Pierre Guillois, Vincent Goethals ou depuis 2017, Simon Delétang. Maintenant, l’activité se déploie tout au long de l’année avec des spectacles et des stages. Ce théâtre chargé d’histoire attire encore aujourd’hui une foule importante de spectateurs, dont beaucoup ne sont pas des férus de théâtre. Amateurs et comédiens confirmés continuent à se côtoyer sur scène quand bénévoles et professionnels gèrent le lieu en pleine ébullition estivale. Une bien belle réussite ! Amélie Meffre

Du classique au contemporain :

Avec « La vie est un rêve » de Pedro Calderón de la Barca, le metteur en scène Jean-Yves Ruf plonge le spectateur bussenet en plein siècle

©Jean-Louis Fernandez

baroque, le Siècle d’or espagnol ! Écrite en 1635, la pièce est le chef d’œuvre de Calderon, emblématique des questions qui agitent le dramaturge : la force de la liberté contre les puissances du mal. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond. En terre de Pologne, un vieux roi quelque peu « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un futur comportement bestial, il en fait un animal ! Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte, un délirant enchevêtrement de quiproquos, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Entre drame et comédie, une interprétation qui mêle comédiens amateurs et professionnels dans la tradition de Bussang ! Avec le jeune Sylvain Macia dans le rôle de Sigismond et l’affûté Thierry Gibault en roi Basile.

Pour basculer en totale modernité avec « Suzy Storck », le spectacle

©Jean-Louis Fernandez

en soirée… Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor, une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancoeurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente Simon Delétang, « qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale, une mise en scène minimaliste mais fort suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de Magali Mougel, une jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple s’enorgueillit à juste titre de mettre sous les feux de la rampe, une première depuis la disparition du « padre » et fondateur, Maurice Pottecher. Yonnel Liégeois

Koltès, d’Avignon à Bussang :

Après le succès remporté au récent festival d’Avignon, dans l’enceinte de l’emblématique Caserne, « Moi, Bernard » franchit la ligne des Vosges pour s’installer en la prairie de Bussang. Disparu en 1989, compagnon de route de Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès demeure l’un des plus grands dramaturges de notre temps ! Tout amateur de théâtre connaît, a vu ou applaudi au moins l’une de ses pièces : La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton… S’emparant de

©Marc Philippe

sa correspondance (Lettres, un recueil paru en 2009 aux éditions de Minuit), Jean de Pange nous plonge avec tendresse et délicatesse dans les méandres de la vie de cet homme et dramaturge au destin si singulier ! Pas d’afféteries dans la bouche du comédien : les mots, rien que les mots et propos de Koltès, ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses ambitions et ses échecs d’écriture, sa soif de vivre à Metz ou ailleurs : en Afrique, aux Amériques, au Portugal ! « Je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’accompagne depuis le début de ma pratique théâtrale », avoue Jean de Pange. « Je fais le choix de traverser son existence fascinante, d’oser le « je » de Bernard tout en restant bien moi ». Entreprise réussie, dans une mise en scène de Laurent Frattale, la mise en lumière des temps forts de l’existence d’un homme révolté par la faillite de l’Occident. Qui brûle sa vie à la quête d’autres amours et d’autres cultures, d’autres continents et d’autres écritures. Un spectacle qui incite et invite à s’immerger à corps perdu dans l’œuvre de Koltès. Yonnel Liégeois

À voir : « L’impromptu », lectures de textes contemporains du monde entier par les équipes artistiques de l’été. « Tartuffe » de Molière, dans une mise en scène de Jean de Pange au Théâtre de la Rotonde à Thaon-Les-Vosges (bus gratuit aller-retour au départ du Théâtre du Peuple). « La place royale » de Corneille, dans une mise en scène de Claudia Stavisky, au Théâtre du Peuple de Bussang. « Faits d’hiver », cinq auteures et metteuses en scène présentent leur travail à Bussang, dans une expérience théâtrale inédite. 

À lire : Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe).

À écouter : « Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (1ère diffusion : 02/11/2016).

 

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Quand le PIB prend l’ascenseur, Avignon 2019

Si le Off du festival d’Avignon 2019 tire sa révérence le 28 juillet, il est encore temps d’aller applaudir quelques pépites : Paysage intérieur brut à Présence Pasteur et J’arriverai par l’ascenseur de 22h43 au Théâtre Arto. Sans oublier une ultime sélection de spectacles.

Le PIB de Marie Dilasser n’est pas l’indicateur économique mesurant la production de richesse d’un pays, le produit intérieur brut ou, s’il l’est, c’est au travers de ce qu’elle nous en propose dans son Paysage Intérieur Brut à Présence Pasteur. Un titre d’une particulière justesse et très éclairant, puisqu’il est effectivement question de paysage (une thématique que l’on retrouve dans toute son œuvre et qui fait également allusion à sa manière d’écrire « là où elle vit », en Bretagne), de monologues intérieurs qui isolent les personnages évoqués. Quant à la brutalité, ou plutôt la radicalité, elle est plus qu’évidente, mêlée ici à une sorte d’humour noir ravageur. Cela donne dans PIB, une commande de Roland Fichet et de son Théâtre de Folle Pensée à

Saint-Brieuc dans le cadre d’une série de Portraits avec paysage, un texte étonnant.

Portrait d’une certaine Bernadette, effectivement, mais aussi évocation des personnes de son entourage : mère qui aime à vagabonder la nuit sur les routes, mari éleveur et expérimentateur de génétique bovine, et même son chien très affectueux, Rumex, chacun prenant la parole l’un après l’autre dans des monologues au bord du délire. Un délire et des hallucinations activés par la prise de Lexomil de l’intéressée qui sort d’un petit séjour à l’hôpital psychiatrique… Tout un monde de la ruralité est là, « plus vrai que nature », si on ose dire. Avec ces gens dont Marie Dilasser a saisi des traits de caractère après les avoir rencontrés, ici et là. Dans l’étroit espace d’une salle de classe, la figure de Bernadette et de ceux qu’elle évoque sont pris en charge avec une belle assurance par Line Wiblé, qui passe avec beaucoup de délicatesse d’un personnage à l’autre, d’un registre à l’autre, du paysan au chien, du chien à la mamie, avant de redevenir une Bernadette écorchée vive. C’est Blandine Pélissier qui est à la barre et mène la barque dans le décor forcément minimaliste, mais bien géré de So Beau-Blache. « Quatre planches et pas grand-chose » : tout l’art du théâtre, aurait dit Roger Vitrac !

Avec juste le temps de quitter la ferme et de ne pas rater au Théâtre Arto celui qui l’a promis : J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 ! Et d’espérer illico que l’auteur et interprète Philippe Soltermann (l’un et l’autre, d’aussi belle facture) ne nous tienne pas rigueur si nous lui avouons ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » du chanteur, lui en l’occurrence… Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant de beaucoup plus intéressant. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, à savoir 22h43, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou mais qui, en

réalité, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables.

C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession, c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec une maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline… Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Chacun sa famille ! : Laurent Viel et Enzo-Enzo, Théâtre le Casteban. Sur des chansons originales de Pascal Mathieu et Romain Didier (le poète-parolier du regretté Allain Leprest), accompagnés à la guitare par Thierry Garcia, les deux interprètes s’en donnent à cœur joie. Au menu, la famille orchestrée sous tous les angles… Un spectacle musical à l’humour corrosif, mordant et émouvant.

Les Chatouilles ou La danse de la colère : Un texte d’Andréa Bescond, mis en scène par Éric Métayer, Théâtre du Chêne Noir. L’histoire d’Odette, une petite fille dont l’enfance a été volée par un « ami de la famille ». Avec Déborah Moreau, magistrale, pour brandir le flambeau de cette ode à la vie.

La Machine de Turing : Un texte de Benoit Solès, mis en scène par Tristan Petitgirard, Théâtre Actuel. L’incroyable destin d’Alan Turing, père de l’informatique moderne et mathématicien de génie. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il a brisé le code secret de la machine Enigma, le système de cryptage réputé inviolable de l’armée allemande. Poursuivi et condamné ensuite par la justice pour son homosexualité, il se suicide en 1954.

Les Filles aux mains jaunes : Une pièce de Michel Bellier, mise en scène de Johanna Boyé, Théâtre Actuel. Dans les usines d’armement, les femmes remplacent les hommes partis à la guerre de 14-18. Face à des conditions de travail déplorables, aux injustices salariales, quatre femmes solidaires ! Combatives et révoltées, libertaires et féministes avant l’heure… Une histoire d’émancipation, toujours d’actualité, pour conquérir l’égalité homme-femme. Au travail comme au foyer.

Le Syndrome du banc de touche : Texte et jeu Léa Girardet, mise en scène de Julie Bertin, Théâtre du Train bleu. Une mise en perspective ludique entre Lionel Charbonnier, l’ancien joueur d’Auxerre et gardien remplaçant des Bleus en 1998, et une comédienne en mal de reconnaissance ! L’une et l’autre, seconds couteaux dans leur aire de jeu, mal aimés des planches ou des vestiaires mais animés d’une sacrée envie de gagner… Décalé et plein d’humour, un spectacle qui touche au but.

Yonnel Liégeois

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Olivier Py vous salue bien, Avignon 2019

Timothée Picard a publié une magistrale monographie de l’actuel directeur du festival d’Avignon, Olivier Py, planches de salut. Une catholicité indéniable tressée à une homosexualité joyeusement vécue. À lire à l’ombre des remparts, sans oublier, en cette dernière semaine du Off, The great disaster au Théâtre des Halles et Mon livre de la jungle aux Gémeaux.

 

Alors que le rideau est tombé sur la 73ème édition du Festival d’Avignon en ce qui concerne le In, l’actualité éditoriale ne saura, ne pourra nous faire oublier Olivier Py, son directeur ! Chez Buchet-Chastel, dans la collection « Les auteurs de ma vie », est paru l’an dernier son Claudel, assorti d’un choix de textes du vieux maître. Actes Sud-Papiers, pour sa part, avait réédité son Épître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la parole à la parole. Enfin, comble de la reconnaissance envers un artiste loin de toujours faire l’unanimité, sortait dans la foulée, sous le beau titre Olivier Py, Planches de salut, une monographie magistrale sur sa vie, son œuvre, due à Timothée Picard, le spécialiste des imaginaires de l’opéra qui enseigne à l’université de Rennes. Py ne pouvait rêver mieux que d’être analysé, en long, en large, en travers, par un connaisseur d’une telle envergure dont l’admiration jamais béate, jointe à une culture de haut vol et un style de simple élégance, permet d’en avoir le cœur net sur l’aventure d’un homme qui n’ambitionne rien tant que d’édifier une cathédrale de verbe dont il serait le vivant pilier.

C’est donc bien « au risque assumé de la démesure » que l’auteur envisage le « destin » tôt projeté de Py, sous le signe initial d’une catholicité indéniable tressée à une homosexualité joyeusement vécue sans souci d’honorabilité (queer plutôt que gay). Le tout exposé au grand jour d’un monde en déréliction qu’il s’agirait sinon de changer, du moins de désenlaidir par le sublime vertige de l’art… A savoir, chez lui, le théâtre porté à incandescence, où on peut aller jusqu’à danser percé de flèches autour d’un buisson-ardent. Timothée Picard, à partir du Cahier noir de Py, traque les hantises de l’adolescent, l’essentiel rapport au père, la guerre d’Algérie dans le fond du tableau. Chaque œuvre, écrite ou mise en scène, est passée au crible par Timothée Picard, dont les qualités d’observateur averti de l’art lyrique font merveille dans le déchiffrement des causes et des effets en tous domaines.

La singularité profuse de Py, son appétit spirituel d’ogre anxieux et sa fébrilité créatrice ne pouvaient trouver meilleur exégète que Picard ! Celui-là même qui avoue d’emblée que son livre « est un témoignage d’admiration et un aveu de gratitude » adressé à un homme qui, depuis la prouesse temporelle de « La Servante » en 1995 et même bien avant, ne cesse de vouloir se sauver par l’éblouissement. On conviendra au moins que ce n’est pas banal dans « ce vilain monde » que disait déjà Baudelaire. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir encore :

– The great disaster : une pièce de Patrick Kerman, mise en scène et jeu Olivier Barrere, Théâtre des Halles. Souvenir émouvant, au siècle précédent, lors du regretté festival Les Déferlantes à Fécamp en 1999 : dans le noir d’une ancienne conserverie, entre puissant ressac des vagues et forte odeur de poissons, l’évocation de cette « tragédie maritime » avec la metteure en scène Anne-Laure Liégeois à la barre ! Giovanni Pastore, l’émigré italien qui a fui son Frioul miséreux, nous conte sa dernière nuit sur le Titanic. Non en cabine de luxe, dans les entrailles du paquebot, préposé à la plonge… 3177 couverts à laver et faire reluire, « une bonne place » au regard de ce qu’il laisse derrière lui. Tel un fantôme, zombie remonté des flots, il évoque alors ses souvenirs de la terre natale, le désespoir du partir, l’insolente richesse des nantis de première classe, l’avenir incertain des soutiers de son espèce, ces laissés pour compte d’hier et d’aujourd’hui en leur quête incessante de la terre promise. De 1912 à nos jours, les tragédies maritimes ont changé de nature, pourtant ce sont les mêmes qui coulent encore et toujours. Yonnel Liégeois

Mon livre de la jungle : Texte-mise en scène-interprétation de Céline Brunelle, Théâtre des Gémeaux. Témoigner, le mot est lâché : « témoigner des conditions de vie sur le camp de Calais, mais aussi dans les centres d’accueil pour demandeurs d’asile partout en France », explique Céline Brunelle. « Témoigner de l’exil et des parcours migratoires, témoigner pour rendre identité et dignité à tous ces enfants, hommes et femmes… ». La fondatrice de la compagnie Le Passe-Muraille, sise à Amiens, brise donc murs et frontières pour faire résonner ce tragique cri de la jungle, celle de Calais et des alentours. Sur les planches couleur sable, vidéo et musique s’allient pour fortifier et amplifier la parole de tous ces migrants, déplacés, déracinés en quête d’un geste de solidarité, d’un sursaut de fraternité. Un enchevêtrement de mots, de sons et d’images pour donner corps à toutes ces vies suspendues à l’horizon d’un hypothétique ailleurs ! Un spectacle fort, scandé par le rap de l’égyptien Isaiah et le jazz décalé du groupe Glaze Furtivo. Yonnel Liégeois

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Du big bang à nos jours, Avignon 2019

Seul en scène, jusqu’au 28/07 à l’Espace Alya, Fabio Alessandrini joue « L’équation ». Un geste théâtral rare, dont l’argument seul est la science. Un voyage de quinze milliards d’années au cœur de l’Univers entre science, littérature et comédie ! Sans oublier « Le champ des possibles », au Théâtre Transversal.

Sous le regard extérieur de Karelle Prugnaud, Fabio Alessandrini a composé et mis en scène L’équation, qu’il interprète seul à l’Espace Alya. Chose rare, il y va d’un geste théâtral dont l’argument est la science, sur une partition verbale établie à partir de textes littéraires et savants intelligemment adaptés et tressés (Kafka, Italo Calvino, Tzvetan Todorov, Erik Orsenna, Stephen Hawking, Einstein, Michel Cassé, Marcello Buiatti, etc.). Il s’agit, en une heure dix d’horloge, de survoler l’histoire du monde, du big bang à nos jours, sans omettre au passage les données de la mécanique quantique et de l’astrophysique, de la biotechnologie et de l’optogénétique (domaine neuf de recherche et d’application associant l’optique à la génétique), en se risquant jusqu’à l’évocation des luttes théoriques entre transhumanistes et bioconservateurs. Vaste programme !

Fabio Alessandrini (Cie Teatro di Fabio, sise à Compiègne), beau parleur et beau joueur, assume son dessein vertigineux dans une sorte d’enjouement généreux, au sein duquel la mimique et la virevolte presque dansée donnent parfois l’idée précise du tourbillon des planètes. Il est magistralement aidé en cela par la création vidéo de Claudio Cavallari, brillant inventeur de cosmogonies changeant en permanence au doigt et à l’œil, tandis que Nicolas Coulon, maître du son, a su créer une musique des sphères étonnamment crédible. Le tour de force de L’équation consiste en un subtil mélange d’érudition et de familiarité, quand bien même, à certains moments, la hauteur des spéculations peut dépasser des ignorants dans mon genre. Peu importe. Ils n’ont qu’à s’informer. Pour ma part, je vais m’y mettre, tiens, à l’étude des neutrinos qui « traversent la terre à la vitesse de la lumière sans subir la moindre interaction ». Et à quand le selfie devant le trou noir hypermassif situé au cœur battant de notre galaxie ? Blague à part, mine de rien, Fabio Alessandrini a mis sur pied un dispositif instructif à l’échelle de 15 milliards d’années.

Un stand-up intergalactique matérialiste athée, qui serait rêvé par le singe de Kafka de Rapport à une académie, après sa lecture assidue des Origines des espèces de Charles Darwin. On se rappelle Pascal, « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Ça parle, dorénavant. Jean-Pierre Léonardini

À voir aussi :

Le champ des possibles : De et par Elise Noiraud, Théâtre Transversal. Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans ses deux précédents spectacles, Elise Noiraud s’empare cette fois d’un épisode souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour nous conter l’histoire de cette jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne. Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment conquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. À l’instar de son héroïne en quête de maturité, elle use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Un conte pour enfants ? Avignon 2019

Jusqu’au 12 juillet, à la Chapelle des Pénitents blancs, se donne « Blanche-Neige, histoire d’un prince ». Une pièce de Marie Dilasser, dans une mise en scène de Michel Raskine. Sans oublier « Ventre » à Présence Pasteur et « Discours de la servitude volontaire » à la Bourse du travail.

Le travail, commun a-t-on envie de souligner, de Marie Dilasser et de Michel Raskine, Blanche-neige, histoire d’un prince est programmé à point nommé à la Chapelle des Pénitents blancs puisque l’on se pose la question de savoir s’il est bien opportun de dédier un lieu spécialisé destiné au jeune public. Il est vrai que si ce fameux jeune public (avec l’aide des parents) peut ainsi se repérer dans la très fournie et relativement éclectique programmation du Festival, en revanche les spectateurs, qui estiment n’avoir pas ou plus grand-chose à voir avec elle, passeront très vite leur chemin devant ce type de propositions. Si, pour cette raison, ils ratent Blanche-neige, histoire d’un prince, ils auront eu tort ! Le spectacle de Michel Raskine s’adresse bel et bien aussi (soyons mesurés, n’allons pas jusqu’à dire « essentiellement ») à eux ! En tout cas, la connaissance du vrai conte, celui pour le moins étonnant dans sa violence, de Grimm, et même éventuellement du film de Walt Disney, ne fera qu’accroître son plaisir. Comme le disait le petit père Brecht, la « connaissance accroît le plaisir », et sans doute n’est-il pas superflu de rappeler en cette ère de grande pensée sérieuse, que la notion de plaisir est à la base de toute activité artistique et théâtrale. Bref, Marie Dilasser et Michel Raskine ont dû bien s’amuser… le plus sérieusement du monde ! Pour notre plus grand plaisir. Commande du metteur en scène à l’autrice, avec quelques

points précis à respecter, les deux complices ont travaillé dans un constant va-et-vient avec au tout départ cette volonté de renverser les données du conte.

Celui que l’on ne voit pratiquement jamais, laissé dans une ombre bien pratique, le Prince, est tout à coup mis en pleine lumière. Le titre du spectacle est à cet égard, explicite, il est bien question de l’ « histoire d’un prince », lequel, données toujours renversées, est interprété par une femme, Marief Guittier, la complice de toujours de Michel Raskine qui n’en est plus à une transformation près (voir son fameux personnage de Max Gericke de Lothar Trolle). En vieillard décati il, ou elle, forme avec Blanche-Neige, qui ne cesse de grandir et est (dés)incarné par un homme (Tibor Ockenfels), un couple pour le moins improbable. Le tout sous le regard de la Souillon « aux cheveux jaunes », interprété par le technicien, Alexandre Bazan. À eux trois, masque blafard, yeux cernés de rouge, ils font penser aux personnages du Mariage de Gombrowicz, jadis monté par Jorge Lavelli. De mariage d’ailleurs il est bien question, puisque dans le conte réécrit, réévalué par Marie Dilasser – une des révélations de ce festival que l’on retrouve dans le off – le prince et Blanche-Neige sont passés de l’autre côté du miroir : ils sont mariés, et bien sûr, entre eux tout va de mal en pis. La comédie est tout à la fois lugubre, drôle (ce qui n’est pas antinomique) et percutante ; elle a le bonheur de se dérouler dans l’univers particulier initié par Stéphanie Mathieu et dans lequel viennent s’intégrer de manière particulière les objets de Claire Dancoisne. Soudainement cette bouffonnerie, avec son trio majeur de « belle » tenue, vient nous jeter au visage l’image inversée et ricanante de notre monde. Drôle de rictus. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Ventre : Une pièce du québécois Steve Gagnon, dans une mise en

©Or Katz

scène de Vincent Goethals, Présence Pasteur. Pour ce jeune couple en pleine crise existentielle, à deux pas de la rupture, en équilibre instable au bord du gouffre, la question est vitale : comment faire pour ne pas oublier d’aimer ? Comment faire pour retrouver le chemin de nos bouches, de nos mains, de nos ventres ? Nus dans la baignoire, dépouillés de tous leurs oripeaux et vêtements symboles d’une société en perdition, parviendront-ils à clarifier un possible chemin d’avenir commun, réussiront-ils à laver –lever – trahisons et soupçons de l’une et l’un envers l’autre ? Un huis-clos intimiste qui déborde d’une chambrée en désordre pour interroger le désordre du monde dans notre rapport à autrui. De manière simple, spontanée, sans intellectualisme ni pathos superflus, avec pudeur comme la nudité affichée des deux comédiens, Julie Sommervogel et Clément Goethals, étonnants de naturel dans leur interprétation à haut risque ! Deux êtres au bain d’une exclusive passion, au bord d’une mortifère explosion, au ban d’une société en état avancé de décomposition… Une mise en scène réglée au cordeau, sans fioritures, qui se joue derrière et devant un rideau, quelques touches de couleurs et deux ou trois bibelots pour qu’affleure en pleine lumière la profondeur des sentiments. Pour que le soleil, parce que l’amour est au rendez-vous, n’est d’autre choix, encore, que de se lever ! Yonnel Liégeois

Discours de la servitude volontaire : Texte de La Boétie, adaptation et mise en scène de Stéphane Verrue, La Bourse du travail. « Quand j’ai découvert ce texte, il m’a littéralement sauté à la figure ! », avoue Stéphane Verrue. « Comment un jeune homme du XVIe siècle pouvait-il me parler aussi directement, aussi clairement, à moi, citoyen français cinquantenaire du XXIe ? ». Et François Clavier, formidable comédien, l’un des plus talentueux de sa génération, de s’en emparer illico et d’écumer alors scènes nationales, centres culturels et cours de lycées pour le faire entendre au plus grand nombre, surtout aux jeunes générations : « Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies ». Un appel au sursaut, à la révolte, à l’engagement citoyen, à ne surtout pas manquer ! Yonnel Liégeois

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Le travail aux grilles du Luxembourg

Jusqu’au 14 juillet à Paris, sont accrochés aux grilles du Jardin du Luxemboug des « EtreS au travail » (Photos Magnum). Une exposition photographique qui met un coup de projecteur sur le vécu de millions d’hommes et de femmes à travers le monde. Sous le regard de Bernard Thibault, le représentant des syndicats français à l’Organisation Internationale du Travail (O.I.T.). Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Bernard Thibault, représentant des syndicats pour la France à l’OIT et ancien secrétaire général de la CGT, nous partage son regard sur une petite sélection de photographies.

Fishermen, Weligama, South Coast, Sri Lanka, 1995 © Steve McCurry/Magnum Photos / Pêcheurs perchés. « Telle une fresque, cette photo montre des pêcheurs, superbes, sur leur perchoir. C’est aussi le symbole de l’instabilité et de la précarité dans lesquelles vivent de plus en plus de travailleurs aujourd’hui ».

Plantation de riz chez les lolo noirs, région de Cao Bang, Vietnam, 2015 © Jean-Michel Turpin. « Malgré les avancées technologiques, il reste des tâches basiques – ici, planter du riz – que seuls des femmes et des hommes peuvent accomplir. L’objectif est de se battre et de créer les conditions pour un travail décent, avec des rémunérations à la hauteur, des horaires à respecter, etc., car c’est dans le domaine des travaux manuels que le travail décent est le moins respecté dans le monde ».

Staff working at DF-ROBOT, siège d’une entreprise de robotique open source, Shanghai, China, 2015 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. « Une forme de figure mécanique à image humaine laisse entrevoir la question de l’impact des technologies d’aujourd’hui sur le travail et la vie quotidienne. Il n’y a pas de fatalité quant aux conséquences de leur usage. Le défi sur les finalités de ces évolutions est en revanche de première importance, d’où la volonté que ces évolutions se fassent en toute transparence, en s’appuyant sur un débat démocratique qui permette aux travailleurs d’intervenir. »

Jean-Michel, fondeur de l’aciérie de Saint-Saulve, France, 2008 © Jean-Michel Turpin – Fondeur à l’aciérie de Saint-Saulve dans le Nord. « L’ouvrier fondeur a des allures de chevalier blanc au milieu de cette aciérie, un environnement de travail particulièrement pénible et usant, avec chaleur, bruits et cadences. C’est une représentation héroïque du travail, au cœur de la transformation de la matière en objets usuels ».

Brick kilns marooned in water, Ashulia, Bangladesh, 2010 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos – Ouvrier bengali sortant les briques de l’eau après un orage. « Voilà un travail directement lié aux effets des bouleversements climatiques qui frappent déjà certaines zones du globe, notamment parmi les plus pauvres. Il montre l’enjeu de la redéfinition des modes de production et d’échange à l’échelle internationale, pour faire face aux impératifs environnementaux ».

At the offices of Turkcell, Istanbul, Turkey, 2013 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. Bureaux de la Turkcell, opérateur de téléphonie, Istanbul. « Un open space, un espace de travail ouvert. Cela laisserait croire à un espace de travail collectif, convivial, alors que très souvent c’est en réalité une forme d’organisation géographique du travail conçue pour espionner et surveiller encore un peu plus un travail de plus en plus individualisé ».

Atelier Valentino in Rome, Italy, 2015 © Jerome Sessini /Magnum Photos. Atelier de la maison de couture Valentino, Rome. « Les petites mains de la haute couture montrent que le travail peut être un art. Or, malgré cette dimension de création, ces métiers restent très mal payés, alors que les produits finaux sont vendus parfois des fortunes puisque nous sommes dans le secteur du luxe ».

Modern Gallery of the Menil Collection, Houston, Texas, USA, 2000 © Thomas Hoepker / Magnum Photos. Surveillants dans une salle de la Menil Collection, Houston. « Dans une des œuvres d’art exposées dans cette salle de musée, un être humain est en position assise alors même que les surveillants, de vrais êtres humains, sont, eux, debout. Le contraste, la contradiction sont frappants. On se demande si ce ne sont pas les œuvres qui surveillent les surveillants ».

Usine d’électroménager, Shangai, Chine, 2006 © Jean-Michel Turpin. « Cette photo, qui montre une rangée d’ouvrières anonymes devant une chaîne de montage, n’a une dimension humaine que parce que l’une des ouvrières a le visage tourné vers l’objectif. Ce regard empêche la photo d’exprimer une inhumanité totale. Il y a presque une forme d’interpellation ».

Hospital cafeteria of Asti, Italy, 2011 © Steve McCurry / Magnum Photos-Alex Majoli/Magnum Photos. Cuisines de l’hôpital, Asti, Italie. « La préparation des repas participe à l’ensemble de la chaîne de santé. Il y a un énorme contraste entre l’objet même de l’établissement – la santé des individus – et un espace de travail très confiné, pénible ».

Factory workers doing quality control checks, Shanghai, China, 2012 © Olivia Arthur / Magnum Photos. Ouvrières au poste de contrôle qualité – Shanghai, Chine. « Cette photo illustre à nouveau un paradoxe : la production industrielle a été obligée d’imaginer des postes de contrôle pour vérifier la qualité des produits en bout de fabrication. Mais le travail des contrôleuses est également un travail à la chaîne, dans une tâche routinière, dos à dos et qui renvoie à l’individualisation des personnels ».

EMI – Saipem, Black Sea, Turkey, 2001 © Ian Berry / Magnum Photos. Forage pétrolier sur la Mer Noire, Turquie. « Même lorsqu’il est individualisé par des formes de management qui y incitent, le travail reste très souvent le résultat d’un travail collectif. Ici, au milieu de l’exploitation d’un gisement pétrolier, on voit un travail d’équipe avec une répartition des tâches. En même temps, c’est bien l’avenir de la planète qui est en jeu : on ne pourra pas continuer à prélever ses ressources aussi aveuglément qu’on l’a fait durant ces dernières décennies ».

 

À voir aussi :

Usimages, jusqu’au 15/06 sur l’agglomération Creil Sud Oise (60). Comme les précédentes, cette troisième édition d’une biennale photographique au contenu fort original et ciblé s’attache à explorer les liens entre art, travail et entreprise. Avec cette question lancinante : comment rendre compte de la réalité du travail lorsque le regard photographique se pose souvent avec peine au coeur de l’usine ou du bureau ? Treize superbes expositions, gratuites et ouvertes à tous, dans des parcs et lieux publics sur les communes de Creil. L’oeil averti et stylisé, interrogatif ou contemplatif de photographes contemporains, français et étrangers. Les deux coups de coeur de Chantiers de culture : « La mélodie des échafaudages » du taiwanais Huang Sheng-Min à la Halle Perret de Montataire, « La CGT à la une, des slogans et des images » avec une sélection des Unes de l’hebdomadaire La Vie Ouvrière accrochées aux grilles du square Philippe Decourtray à Nogent-sur-Oise. Yonnel Liégeois

Manuscrits de l’extrême, jusqu’au 07/07 à la BNF François-Mitterrand de Paris. Les textes microscopiques rédigés par Blanqui dans sa prison, le message d’un résistant anonyme écrit sous l’assise de sa chaise de torture, des petits papiers jetés du wagon de déportation, la révélation couchée sur feuille de Blaise Pascal, le sang du prisonnier comme encre sur la chemise… Au total, ce sont 150 manuscrits (quatre thématiques : Prison, Passion, Possession, Péril), émouvants et inattendus qui s’offrent à la vision et à la lecture du visiteur. Des mots écrits dans l’urgence ou sous le feu de la passion, à l’heure souvent des moments ultimes quand la mort est annoncée ou quand la faucheuse a frappé l’être aimé, des mots pour survivre ou espérer, des mots d’une puissance insoupçonnée à l’heure dernière ou pour survivre face à l’enfermement ou à la catastrophe, pour exprimer l’amour fou ou les hallucinations. Des manuscrits de larmes et de sang, d’utopies et de rêves, de passions dévorantes et d’espoir aussi, une magnifique exposition d’une grande puissance évocatrice. À ne surtout pas manquer ! Y.L.

 

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