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Un cabaret, entre absents et vivants

Jusqu’au 29/07 au théâtre 11.Avignon, François Cervantes propose son Cabaret des absents. Une déclaration d’amour au spectacle vivant, celui qui nous a manqué lorsqu’il fut affiché inessentiel pour vivre. L’histoire d’un lieu aussi, le Gymnase à Marseille. Sans oublier la présence originale de la ville de Montreuil (93) en Avignon.

Implantée depuis 2004 dans l’enceinte de la Friche de la Belle de Mai à Marseille, L’entreprise porte bien son nom ! Le projet de la compagnie dirigée par François Cervantes ? « Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre », précise-t-il en exergue à la présentation de sa nouvelle création, Le cabaret des absents. De la scène du Théâtre du Gymnase à Marseille lors de la création à celle du 11.Avignon, le public ne doit pas craindre d’affronter l’obscurité de la salle jusqu’à l’ouverture du rideau. La magie du music-hall est au rendez-vous : plaisir des yeux, délices des chants et musiques, saveurs métissées d’interprétation…

L’argumentaire est simple : d’une histoire authentique, le sauvetage du Gymnase promis à la disparition dans les années 70, le metteur en scène construit une belle fable, un joli conte où un enfant abandonné est recueilli dans les coulisses du théâtre. Lequel est invité à revivre les belles heures du lieu… Au temps d’un Marseille cosmopolite, où peuples et nations mêlent leurs langues à l’accent méridional : de l’Afrique du Nord à l’Asie, de l’Algérie au Tonkin, du bougnat au ch’ti ! Avec, à l’identique, un invraisemblable défilé de numéros sur les planches : chanteurs de cabaret, magiciens, danseuses à plumes, clowns et travestis. Tout un monde interlope à l’image d’une ville foisonnante, grouillante, bruyante aux rues chaudes et quartiers populaires où se croisent marins assoiffés, bourgeois égarés, filles en beauté, citadins endimanchés. Le spectacle du quotidien de la vie, du soir au matin, du coucher du soleil au pastis du midi.

Un cabaret où chaque interprète s’en donne à cœur joie entre rêve et réalité, une invitation lancée au public à se réjouir du plaisir retrouvé au rire et vivre ensemble. Un voyage hors du temps, embué de poésie et de nostalgie. Tel le music-hall d’antan où les absents d’hier, figures mythiques du théâtre populaire, reprennent du service grimés et déguisés pour l’occasion et ravissent de leur talent les vivants du XXIème siècle. Avec une conviction qui affleure du début à la fin de la représentation : que deviendraient au final nos vies, nos imaginaires, nos émotions et utopies hors ou sans les planches, hors ou sans la geste culturelle déclinée sur tous les modes et les tons ? Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07, à 22h30, au théâtre 11.Avignon.

Montreuil en Avignon :

Outre le Nouveau Théâtre de Montreuil (CDN) et le Théâtre de la Girandole, la ville de Montreuil (93) est fière de ses trois théâtres municipaux (Berthelot, Les Roches, La Noue) et de ses 41 structures de théâtre amateur. Depuis cinq ans, elle soutient la douzaine de compagnies présentes au Festival d’Avignon. Sous le label « Montreuil en Avignon », elle les aide à se rendre plus visibles sur place. Elle marque ainsi son investissement dans une politique culturelle participant de l’émancipation humaine, individuelle et collective.. Prospectus et flyers sont imprimés par la ville et remis aux compagnies pour inviter le public à venir découvrir leurs spectacles. Le Théâtre Berthelot, quant à lui, assure leur visibilité sur les réseaux sociaux. Y.L.

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Une Cerisaie perdue dans la Cour d’honneur

Les réveils, après de long mois de sommeil forcé sont toujours difficiles, parfois même un peu douloureux. Ainsi en est-il avec La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène dans la Cour d’honneur du palais des papes par le portugais Tiago Rodrigues. Tout nouvellement intronisé successeur d’Olivier Py, à la direction du festival d’Avignon.

Les trompettes de Maurice Jarre, applaudies avec ferveur par le public, n’y ont rien fait : le coup de fouet n’était sans doute pas suffisant pour entrer de plain-pied avec vigueur dans l’univers de Tchekhov. Il aura fallu attendre un certain temps avant que le spectacle ne prenne sa vitesse de croisière, même avec l’apparition inaugurale d’Adama Diop dans le rôle de Lopakhine, le fils de moujik devenu un riche marchand qui prendra possession de la Cerisaie, ayant du mal à entrer dans le sujet alors qu’environ deux heures plus tard, il sera simplement éblouissant …

De même il aura fallu attendre un certain temps avant que le spectateur ne saisisse les intentions du metteur en scène, avec cette scénographie signée Fernando Ribeiro qui utilise toute la large ouverture du plateau de la Cour d’honneur et occupe tout l’espace avec un nombre incalculable de chaises (les anciennes puisque le gradinage a été entièrement rénové, ce dont on ne peut que se féliciter) et ses trois voies de « chemin de fer » (un clin d’œil voire un rappel du monde nouveau qu’évoque l’auteur ?) sur lesquels vont glisser des plates-formes supportant un orchestre qui jouera pratiquement pendant tout le spectacle, et d’immenses structures avec lampadaires qui glisseront donc de cour à jardin et inversement. La mise en place du dispositif, pour aussi pertinent qu’il soit, est longue, très longue. Elle présente néanmoins l’avantage pour le spectateur de mieux goûter à la traduction, au couteau, d’André Markowicz et Françoise Morvan, où effectivement tout est dit des enjeux de la pièce de Tchekhov et des arrières plans évoquant le basculement d’un monde à un autre à l’orée du XXsiècle, la pièce ayant été créée en 1904.

Tout cela jusqu’à l’apparition du personnage principal, en dehors de la propriété de la Cerisaie, rôle dévolu à la cour du palais des papes, Lioubov autour de laquelle s’articule faussement joyeux l’intrigue de la pièce. Lioubov, autrement dit Isabelle Huppert. Et là, malheureusement, s’installe un grand moment d’incompréhension. Pourquoi l’avoir fait jouer de cette manière qui frôle l’hystérie ? Elle est là, sautillante, saisie de grands mouvements faussement joyeux dont on aura compris qu’ils traduisent sa détresse de retrouver ce lieu où elle a jadis perdu son fils alors âgé de 7 ans… Voix haut perchée qui, malgré la sonorisation (un brin trop forte dans l’ensemble), se perd parfois dans la nuit d’Avignon, elle agace plus qu’elle ne convainc.

Pourtant, toute la mise en scène s’évertue à la mettre en valeur comme c’est le cas notamment à la fin du spectacle où elle se retrouve seule dans le vaste espace dénudé de la scène. Rien n’y fait : quelle partition joue-t-elle donc ? Autant dire qu’à ce niveau c’est tout le spectacle qui devient bancal ou, à tout le moins et malgré des moments forts et le savoir-faire pourtant très fin de Tiago Rodrigues, insatisfaisant, en particulier pour ce qui concerne la cohérence de l’ensemble de la distribution. Ce qui se perd, c’est l’homogénéité de cette distribution. Ne restent que des individualités, et l’on ne manquera pas de dire qu’Adama Diop est étonnant de force, que Suzanne Aubert, Océane Caïraty ou David Geselson sont également très bien, mais quid de la partition chorale de groupe que l’on retrouve toujours chez Tchekhov ?

On se dit que le spectacle, resserré, ne manquera pas de gagner en efficacité lorsqu’il sera joué en salle, c’est tout le mal qu’on lui souhaite. Jean-Pierre Han

La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène de Tiago Rodrigues. Cour d’honneur du palais des papes, jusqu’au 17/07 à 22h00.

à voir aussi :

– Jusqu’au 31/07 à 13h00, au Théâtre des 3 Raisins : Melle Camille Claudel, de et par Sylvie Adjedj-Reiffers, L’Atelier florentin. Un fil, quelques documents et lettres suspendus, une femme en robe et tablier du quotidien… Ainsi nous apparaît Mlle Claudel, dans un dénuement presque absolu, sans fioritures scéniques pour éviter que ne se disperse la parole de l’artiste ! Ainsi nous est contée de sa propre bouche bonheurs et émerveillements, errements et tourments de la géniale Camille dans sa fulgurance créatrice. Dans la simplicité nue du plateau, entre archives et missives, revivent par la seule voix de la comédienne tous les protagonistes et contemporains : son frère Paul, autorités de tutelle et marchands, amis et créanciers, surtout Rodin… « Camille Claudel n’est pas une folle, elle est une femme mal née », affirme avec conviction Sylvie Adjedj-Reiffers. « Le quotidien de Camille Claudel, le quotidien de la femme, hier, aujourd’hui : les mots sont les mêmes, les maux sont les mêmes ». Un spectacle à la force tranquille, l’émotion au cœur même de l’acte de création. Yonnel Liégeois

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David Lescot, retour en classe

Jusqu’au 25/07, à la Manufacture d’Avignon, l’auteur et metteur en scène David Lescot propose J’ai trop d’amis ! Dans un dispositif scénique ingénieux, les états d’âme d’un jeune collégien. Entre humour et tendresse, rire et émotion.

Mains dans les poches et casquette vissée sur le crâne, dans la cour de récréation de son nouvel établissement il fait front ! Il n’en mène pas large, pourtant, celui qui joue au gros  dur… Face à lui, le directeur du collège égrène les noms des élèves qui composeront les diverses classes de sixième : se retrouvera-t-il avec sa bande de copains du CM2 ?

Las, pas de chance, il est projeté seul dans cette maudite classe de 6ème D, au milieu d’une bande d’irréductibles anonymes conduite par Clarence, le fort en gueule mais nul en thème… Un grand moment de solitude pour le jeune gamin qui va devoir gagner sa place en terre inconnue ! D’autant que les déboires s’accumulent en cette fin de journée de rentrée scolaire : sa petite sœur nouvelle élue en maternelle qui accapare l’attention de ses parents, le complot qui l’a propulsé délégué de classe sans même qu’il soit candidat. Pire encore : pas de chaussures de marque aux pieds, ni de téléphone portable en poche… Il y a vraiment de quoi en perdre ses repères, et le moral. Pendant près d’une heure de spectacle, dans un soliloque subtilement entrecoupé des babillements du plus bel effet de sa sœur et des commentaires pas très éclairés de son voisin de table, le jeune promu dans la cour des grands va capter l’attention du public, non sans humour et tendresse.

Un dispositif scénique d’une extrême simplicité, mais très ingénieux avec un coffre de bois qui devient en un tour de main table d’école, chambre ou salon familial, une écriture ciselée au cordeau, au plus près du langage des enfants de ce troisième millénaire…  Avec J’ai trop d’amis, le fantasque et surdoué David Lescot se la joue fort et juste ! D’abord dans sa prise au sérieux des interrogations et doutes à hauteur d’enfant, par sa maîtrise ensuite des dialogues qui plongent tout son monde, petits ou grands, jeunes et leurs parents, sans mise au coin ou au piquet, dans l’imaginaire d’un temps révolu pour les uns et à venir pour les autres.

Une mise en jeu fort ludique et inventive des interprètes, toutes féminines même dans les rôles masculins. Pas une seule once d’ennui, entre rire et émotion, jusqu’à ce que la cloche sonne l’heure de la récréation ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 25/07, 10h40. Théâtre de La Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon

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Laurent Vacher, entre ludique et éthique

Jusqu’au 25/07, sur les planches de La Manufacture d’Avignon, Laurent Vacher met en scène Presque égal à Une pièce du suédois Jonas Hassen Khemiri, dont l’humour ne peut masquer la noirceur du système économique qu’il dénonce. Sous couvert de drame social, une belle leçon d’humanité. Sans oublier Un démocrate, au théâtre La condition des soies.

« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui se trompe sur toute la ligne, comme les autres, et finira de petits boulots en petits boulots. Presque égal à… met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur, une horreur économique dont bon nombre d’experts déjà ont analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici, au théâtre, sous la patte de Laurent Vacher maniant avec talent les codes dramaturgiques, nous est proposée une tragique et belle leçon d’humanité. Pas un cours d’économie appliquée.

Ils sont six comédiens. Pour l’heure sur les planches de la Manufacture en Avignon, emmenés par un succulent Quentin Baillot, fort en gueule et en déséquilibre sur une table, pilier de la Mousson chère à Michel Didym, dans cette originale chasse à l’emploi et quête de respect de leur dignité ! Eux, vous, nous tous… L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot (vous avez bien suivi l’intrigue ? Non, alors quelques indices : Peter, l’hôpital…), un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Vous craignez l’ennui, la prise de tête, la banale illustration de votre triste quotidien ? Que nenni, vous allez rire, réfléchir et vous instruire, sans effort superflu, à cette peu banale mise en pièces du système économique et financier mondial ! Grâce à une tonitruante bande de comédiens rompus à l’excellence de leur art et tous à citer pour leur prestation (Odja Llorca, Frédérique Loliée, Marie-Aude Weiss, Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Alexandre Pallu), grâce à une mise en scène alerte et sans temps mort où le décor change à vue, où même l’entracte est propice à quelques intermèdes d’anthologie !

« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », commente le metteur en scène Laurent Vacher, « c’est une invention que plus personne ne semble être en mesure de dominer ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques aussi crédibles que farfelues et imaginaires, d’une écriture qui mêle tous les possibles dramaturgiques, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue. Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud…  Presque égal à… ? « Ce jonglage virtuose entre une écriture vive et des glissements formels conduit le propos avec finesse », reprend Laurent Vacher, « il permet de faire coexister sur le plateau humour, plaisir du jeu, décryptage d’un système économique et interpellation politique ».

N’hésitez donc point à investir le prix d’une place au bénéfice de la Compagnie du Bredin, personne ne vous jugera simple d’esprit, bien au contraire. Et si vous croisez Peter en chemin, n’oubliez pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 25/07, 15h50. Théâtre de La Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon. La salle Patinoire est accessible en navette. Rendez-vous au 2 rue des Écoles pour un accompagnement jusqu’au départ des navettes, Porte Thiers.

à voir aussi :

Un démocrate : Jusqu’au 20/07, 12h45. Texte et mise en scène de Julie Timmerman. Théâtre La condition des soies, 13 rue de la Croix, 84000 Avignon. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Y.L.

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Samson, un impitoyable cérémonial

Jusqu’au 13/07, au Gymnase du lycée Aubanel d’Avignon, l’artiste sud-africain Brett Bailey propose Samson. Une adaptation du mythe biblique d’une force inouïe. Sans oublier, à lire, le tiré à part de la revue Frictions consacré à Mister Tambourine man d’Eugène Durif.

Le Festival, version Olivier Py, connaît bien l’artiste sud-africain Brett Bailey pour l’avoir déjà programmé en 2013 avec une exposition vivante qui avait fait grand bruit, Exhibit B., à cause de l’audace et la force iconoclaste de son propos. Brett Bailey y présentait en effet une série de tableaux évoquant les méfaits du colonialisme. Ce n’était cependant rien comparé à ce qui se passa lors de la tournée de l’exposition au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), certains détracteurs estimant soudainement que Brett Bailey reproduisait purement et simplement le racisme qu’il prétendait dénoncer…

Avec Samson, son dernier spectacle (le terme n’est peut-être pas tout à fait adéquat pour la proposition qu’il nous donne cette fois-ci),Brett Baileyne risque guère de provoquer une telle controverse, sauf à être dans le refus absolu de son propos et de sa résolution scénique. Sa production est d’une force, voire d’une violence inouïes. L’artiste sud-africain reprend à son compte le mythe biblique du fils de Manoach dont la naissance, avec une mère stérile visitée par un ange lui annonçant qu’elle enfantera, tient déjà du miracle. Enfant « miraculeux » donc, Samson est également doté d’une force extraordinaire. Grâce, selon la Bible, à la longueur de ses cheveux qu’il n’a jamais coupés… Anecdote que l’on retrouve dans le récit de Brett Bailey, mais qui n’est sans doute pas forcément dans l’ordre de ses préoccupations majeures.

Ce n’est pas tant la narration du mythe de Samson, plutôt riche en soi, qui l’intéresse même s’il en saisit quelques éléments, que la résolution scénique de l’ensemble résolument tourné vers la mise en place d’un authentique rituel. Le tout nous renvoie à la violence du monde d’aujourd’hui, celle liée à la colonisation (« de la dépossession coloniale au pillage néocolonial des ressources »), aux migrations, aux oppressions diverses et variées (racistes et xénophobes) subies ici et là jour après jour, aux migrations…

L’équipe qu’il lance sur le plateau qu’elle occupe au sens littéral du terme, musicien et autres techniciens œuvrant à vue sur un côté de la scène, autour de la figure centrale de Samson, le danseur-chorégraphe, mais aussi sangoma, un guérisseur dans la tradition du nord du Mozambique, Elvis Sibeko, nous envoûte littéralement. Ce qui se donne sur le plateau, l’énergie dégagée par l’ensemble dans son apparent désordre même, est fascinant. Vers la fin du cérémonial, lorsque la voix de la soprano Hiengiwe Mkhwanazi s’élève dans un extrait de Samson et Dalila en contrepoint à la violence de la douleur subie par Elvis Sibeko, on reste saisi d’émotion. Jean-Pierre Han

Samson, de Brett Bailey. Gymnase du lycée Aubanel, jusqu’au 13/07 à 18h00.

à lire aussi :

En accompagnement de Mister Tambourine man d’Eugène Durif, le spectacle itinérant programmé dans le In du Festival d’Avignon, la revue Frictions publie un tiré à part de son prochain numéro (34) qui sortira à l’automne prochain.

Il contient des contributions écrites de l’auteur, de la metteure en scène Karelle Prugnaud et des deux interprètes, Nikolaus Holz et Denis Lavant. Ce fascicule, d’une soixantaine de pages, est vendu au prix de 5€.

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Peer Gynt sort du bois !

Jusqu’au 1er août, au Théâtre du Peuple de Bussang (88), Anne-Laure Liégeois propose Peer Gynt, la pièce d’Henrik Ibsen. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice ! Avec une bande de comédiens, amateurs et professionnels mêlés, réjouissante et virevoltante à l’image de leur héros au tempérament controversé.

Dans notre imaginaire, s’imposent en mémoire les images d’un Peer Gynt flamboyant. Interprété par la troupe de la Comédie Française en 2012 sous la verrière du Grand Palais à Paris, dirigé par Eric Ruf avec un époustouflant Hervé Pierre dans le rôle-titre… Dix ans plus tard, la magie opère de nouveau ! Dans la cathédrale de bois de Bussang dédiée aux arts vivants, « Pour l’art et pour l’humanité », la metteure en scène Anne-Laure Liégeois relève le défi avec intelligence et talent. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice… Comme le héros qui vagabonde d’un monde à l’autre, du royaume des trolls aux empires esclavagistes, le regard du spectateur erre entre rêve et réalité. De l’univers fantaisiste à la question existentialiste dont jamais Peer Gynt ne se départit : qui suis-je ? Comment devenir et rester moi-même, au gré des fluctuations de la vie ?

Du début à la fin de l’œuvre d’Henrik Ibsen, l’interrogation est lancinante. « Tu n’es qu’un bon à rien, fainéant et menteur », tempête la mère de Peer aux premières répliques, « je deviendrai riche et roi, tu seras fier de moi », rétorque le fils avec gouaille et conviction. Lui, l’enfant du peuple, fils de paysan miséreux, n’aurait-il donc pas droit de rêver à plus humaine condition, à un avenir dépouillé de ses guenilles et de la faim au ventre ? Ibsen sait de quoi il parle, il connaît bien cette campagne norvégienne en cette fin de XIXème siècle, lui le révolté abreuvé des idéaux révolutionnaires de la France de 1848. Il est aussi nourri de la littérature scandinave populaire enracinée dans les contes et légendes, dans les histoires de trolls et de figures fantasmagoriques. Per Gynt ? Le Don Quichotte nordique en quête de lui-même par monts et glaciers, vallées et forêts.

Un homme aux nobles idéaux qui bouscule les convenances, se moque des pouvoirs en place comme ce ridicule roi des trolls, vit dans l’instant au risque d’y perdre son âme, toujours en instance de rachat à chaque trahison et défection… Un être au tempérament complexe, certainement responsable mais pas forcément coupable, pétri de contradictions, jamais oublieux de ses rêves d’amour et d’humanité, pourtant sujet aux pires exactions pour atteindre son inaccessible étoile : se jouer de Solveig sa bien-aimée, faire commerce d’esclaves, se complaire de la mort des autres pour sauver sa peau… Ibsen nous entraîne sur ce chemin initiatique que tout humain se doit d’emprunter : au cœur de nos utopies et convictions, n’avons-nous jamais fauté ou trahi, saurons-nous jamais fauter ni trahir ? La vie n’est peut-être jamais un long fleuve tranquille.

Comme pour exorciser le dilemme, deux Peer Gynt foulent les planches de Bussang. L’un jeune l’autre adulte, Ulysse et Olivier Dutilloy, le fils et le père… Tous les deux habités par leur personnage, criants d’humour et de vérité, maniant drame et fantaisie sans vergogne, la parole ingénue du jeune intrépide face au regard attendri du patriarche désabusé. Les deux, à tour de rôle, se jouant d’un étrange praticable, mystérieux embarcadère pour passer d’un monde à l’autre, naviguer d’un continent l’autre. Peer Gynt ? Une histoire de famille au final, d’une génération l’autre… Celle d’une mère et de son fils, d’un amant et de sa belle, une affaire de reconnaissance et de transmission quand des parents songent à un avenir autre pour leurs enfants.

Sur le plateau de Bussang, la troupe s’en donne à cœur joie. Amateurs et professionnels comme le veut la tradition du lieu, tous excellents, Anne-Laure Liégeois les conduisant de cour à jardin de main de maître… Pas d’artifices, seul un oignon à peler pour illustrer la fuite du temps, une grande louche pour soupeser la valeur d’une vie, quelques tentures pour imager le parcours du combattant, la nudité du décor pour exhaler la tendresse des sentiments.

à l’heure où les lourdes portes du fond de scène s’ouvrent pour laisser le héros déchu disparaître dans les bois, la nostalgie nous surprend. « Ici, je respire librement dans le vent qui souffle. Ici, on entend le sapin murmurer. Ici, je suis chez moi », confesse Peer Gynt. Ici, pour si bon Festin, nous étions chez nous. Ici, invités à la table de Bussang, vous serez chez vous. Yonnel Liégeois, Christophe Raynaud de Lage pour les photos.

Jusqu’au 01/08, du jeudi au dimanche, 15h. Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

à voir aussi :

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, du 24/07 au 04/09, chaque week-end à 12h00. De Stig Dagerman, avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen pour la création musicale. Un oratorio électro-rock, un texte court et de grande beauté : un hymne à la vie, une ode à la liberté ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang, le directeur du Théâtre du Peuple lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Y.L.

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Valletti, de la tête au cœur

Jusqu’au 04 juillet, au Théâtre du Rond-Point, Hovnatan Avédikian met en scène la Baie des Anges. Une pièce de Serge Valletti qui côtoie le film noir, le drame, voire le mélo d’une histoire de famille corse. Sans oublier Hamlet, dans une mise en scène de Gérard Watkins, au Théâtre de la Tempête.

Serge Valletti a écrit Baie des anges. Ce texte, Hovnatan Avédikian le met en scène (1). La genèse de l’aventure n’est pas banale. En 2016, Hovnatan présente à l’auteur le producteur de cinéma Faramarz Khalaj, lequel lui confie l’histoire, taraudante, d’un ami cher qui s’est suicidé. Valletti l’écoute, l’enregistre, prend des notes. Le texte naît de cette commande affective. Il en est imprégné.

Ils sont trois en scène. Il y a Gérard, d’un « certain âge » : rôle créé par David Ayala, acteur puissant qu’une vacherie de cas contact a un temps empêché et qui, depuis, est en alternance avec Hovnatan. Nicolas Rappo joue Armand, « bien plus jeune ». Joséphine Garreau joue la Fille (« 19 ans »). Ils sont censés répéter la pièce en train de se faire et de quasi s’inventer à vue, dans un fatras de meubles recouverts de housses blanches (scénographie de Marion Gervais). Gérard et Armand cherchent un début impossible. Faut-il commencer comme dans Boulevard du crépuscule, le film de Billy Wilder, où le type mort dans la piscine raconte sa vie en voix off  ?

On embauche la Fille, découverte ondulant en ombres chinoises sur un écran en drap déroulé. Elle récite un poème de Baudelaire (il y en aura encore deux, fougueusement distillés avec une délicieuse pointe d’accent). Le récit en miettes prend corps à grand renfort de répliques coupantes et d’allusions drolatiques, bref tout ce qui fait le style Valletti, une sorte d’understatement (euphémisme) du Sud, où la mise en boîte généralisée côtoie le film noir, le drame, voire le mélo d’une histoire de famille corse où est maudite la femme qui n’a pas su garder son mari et dont le fils, qui a si bien réussi, met fin à ses jours à la date même du trépas de sa mère…

Le tout, de grandes secousses pathétiques en descriptions suaves de la nature niçoise, accouche d’un théâtre du feu de Dieu, au sein d’une poétique de scène qui enchante l’esprit. Grâce au plaisir du don prodigué par les acteurs, changeant d’humeur et de peau à tout berzingue au bal des mots dits, ponctués par à-coups d’incursions sonores hollywoodiennes (Luc Martinez, Éric Pedini), sous les lumières et les ombres tranchantes conçues par Stéphane Garcin.

Cela sent tout du long l’amitié sincère sans tambours ni trompettes, quand la tête passe généreusement par le cœur. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 4/07, au Théâtre du Rond-Point (75), Paris 8e

à voir aussi :

Jusqu’au 10 juillet, au Théâtre de la Tempête : le fils du roi du Danemark, Hamlet, donne rendez-vous aux spectateurs de La Cartoucherie. Pour poser la question qui tue : tout est-il définitivement pourri dans ce royaume-ci et dans d’autres plus proches de nous qui, depuis, ont pris nom de république ? Une version décoiffante de la pièce de Shakespeare, orchestrée par le metteur en scène Gérard Watkins ! Dans une toute nouvelle traduction d’abord, ensuite en faisant endosser le rôle du prince à une femme : un retour à la tradition qui n’est pas exempt d’interrogations au temps présent… C’est la grande comédienne Anne Alvaro qui incarne « cet esprit chancelant au bord du gouffre » au cœur d’une troupe survoltée. La folie, miroir absolu de notre société comme monde instable et transitoire ? « That is the question » ! Yonnel Liégeois

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De Ouagadougou à Nantes, les Récréâtrales

Avec les Récréâtrales, Nantes, la capitale de Loire-Atlantique, donne à voir la création d’Afrique de l’Ouest. Sous toutes ses formes, jusqu’au 2 juillet. Et réinventant, pour l’occasion, une grande fête populaire.

À Nantes, les Récréâtrales ne passent pas inaperçues. La métropole de la Loire-Atlantique a pris ses quartiers africains depuis le 22 juin, pour célébrer jusqu’au 2 juillet ce festival. Le plus innovant et pérenne de l’Afrique de l’Ouest, fondé en 2002 à Ouagadougou au Burkina Faso et dirigé par Aristide Tarnagda. L’ambitieux projet, qui s’inscrit dans le cadre de la saison Africa 2020, piloté avec Catherine Blondeau, directrice du Grand T et Nolwenn Bihan, directrice artistique du Théâtre universitaire, devait se décliner en décembre 2020. Son report à l’été, après la pandémie et le confinement, qui permet une reconfiguration des espaces en lieu d’accueil festif – notamment la reproduction de la mythique rue 9.32 de Bougsemtenga, quartier populaire où se déroulent les spectacles dans les cours familiales –, est aussi une histoire de solidarité et d’engagement. Cela se traduit également par un projet de coopération à la formation sur trois ans pour sept jeunes régisseurs africains.

Théâtre, danse, musique, lecture, poésie, palabres, créations et reprises sont au programme. Dont le sublime M’appelle Mohamed Ali, de Dieudonné Niangouna, ou Traces, de Felwine Sarr interprétés à fleur de peau et de voix par Étienne Minoungou. C’est Que ta volonté soit kin, du Congolais Sinzo Aanza, mis en scène par Aristide Tarnagda, qui en a fait l’ouverture en majesté avec une troupe panafricaine de près d’une dizaine de comédiens qui donnent à éprouver, entre violence et poésie, la vie quotidienne à Kinshasa. La pièce est reprise aux Ateliers Berthier, du 30 juin au 10 juillet.

Des femmes tout feu tout flamme

Dans Mailles, sa nouvelle création, qu’on verra aussi en tournée, Dorothée Munyaneza produit un véritable effet de souffle. Auteure, musicienne et chorégraphe née au Rwanda et installée en France, elle a beaucoup écrit sur la guerre et le génocide qui ont détruit son pays. Avec cinq autres danseuses, Ife Day, Yinka Esi Graves, Asmaa Jama, Elsa Mulder, Nido Uwera, elles explorent cette fois leur propre reconstruction et celle de toutes les femmes. Feu et flamme, elles disent, chantent, tracent des diagonales et des éclats comme des haïkus. S’emparent de la technique – dont le surprenant martèlement du zapateo – et de la transe.

Ensemble et uniques, elles composent et décomposent le geste et la respiration. Sur le plateau, dans la scénographie de Vincent Gadras et les lumières de Christian Dubet, pendent des tissus et des robes qui évoquent la mangrove. Aucune indication de lieu, si ce n’est l’évocation de l’exil qui appelle à la force et au combat. Le chant qui clôt cette magnifique performance, Gracias a la vida que me ha dado tanto, nous va droit au cœur et fait trembler notre épiderme.

Signalons encore, venue du festival Kinani de Maputo, Incendios, une version mozambicaine de la pièce culte de Wajdi Mouawad, transposée dans le cadre de la guerre civile – 1977-1992 – qui a déchiré le pays de Victor de Oliveira (donnée à la MC93 de Bobigny, du 3 au 6 juillet). Et deux autres créations chorégraphiques, O bom Combate de Edna Jaime et Let’s Talk de Janeth Mulapha, qui apportent un propos et un regard sur l’ancienne colonie portugaise dont la vitalité artistique demeure méconnue. Marina Da Silva

Les Récréâtrales : jusqu’au 2 juillet au Grand T (02.51.88.25.25), leGrandT. fr, et au TU-Nantes (02.53.52.23.80), Tunantes.fr

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Jusqu’au 09/07, au Théâtre de la Tempête : Élémentaire. Seul en scène, Sébastien raconte son histoire : alors qu’il est comédien de métier, il fait sa première rentrée scolaire en tant que prof des écoles. Un tableau et un bureau pour tout décor, Sébastien Bravard conte son expérience authentique, ses peurs et ses doutes, ses joies et plaisirs aussi au contact de ces 27 têtes pas forcément blondes ! Dans la mise en scène de Clément Poirée, un texte qui gomme les aspérités au profit de l’intériorité, une interprétation toute en délicatesse et tendresse ! Au fil des semaines et des mois, entre prouesses pédagogiques et ratés de la photocopieuse, le déroulé d’une classe au quotidien quand la cloche sonne la fin de la récré ou l’heure des vacances d’été. Yonnel Liégeois

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Julien Bouffier refait le match

Le 1er juillet, au théâtre Jean-Vilar de Vitry (94), Julien Bouffier plonge Dans la foule ! À l’heure où l’Euro de football bat son plein, le ballon rond s’invite sur la scène. Une adaptation du roman de Laurent Mauvignier, narrant la tragédie du stade du Heysel. Une mise en abîme où les destins basculent, les amours trépassent.

Ils viennent de France, d’Italie, d’Angleterre et d’ailleurs… Ils arrivent, en fait, de toute l’Europe pour assister à la finale de la Ligue des champions qui se joue à Bruxelles entre la Juventus de Turin et Liverpool. Des femmes et hommes jeunes pour beaucoup, l’esprit à la fête en ce mois de mai 1985, les yeux rivés sur les crampons qui foulent le gazon. Jusqu’au moment fatidique où la tribune tremble et frémit : 450 blessés, 39 morts.

Dans la fièvre du samedi soir, ils sont là, impatients et surexcités, dans la foule : les français Jeff et Tonino, l’anglais Geoff et ses frères, les jeunes mariés italiens Tana et Francesco… Revêtus des maillots de leurs équipes favorites, ils jonglent avec le ballon sur la scène du théâtre Jean-Claude-Carrière de Montpellier, lors de la création en ce Printemps des comédiens. Les projecteurs scintillent, les filets tremblent quand le rond de cuir franchit la ligne de but. à cette heure-là, l’ambiance est encore à la fête, même si ultras et hooligans ont déjà démontré de quoi ils étaient capables dans les rues de Bruxelles. Geoff s’est laissé convaincre, le ballon rond n’est pas sa passion, il accompagne seulement ses frères et leurs copains: tous des mordus, des fans, des durs à la castagne pour afficher ferveur et soutien à leur club favori, presque la haine au bout des poings contre les supporters adverses. Qui explosera plus tard : une tragédie, une catastrophe humaine et sportive. Pour un match de foot, tout çà pour çà !

En des pages sensibles et prenantes, Laurent Mauvignier avait narré l’événement, Dans la foule tentait d’exorciser le malheur. Un roman dont s’empare aujourd’hui avec talent Julien Bouffier pour faire œuvre théâtrale. Quand Mauvignier et Bouffier s’engagent à refaire le match, tous les deux vainqueurs, c’est un résultat nul mais prometteur : pour l’émotion contenue et l’élégance de la plume du premier, pour le regard tout à la fois réaliste et poétique du second… Grâce aux jeux de lumière, aux dialogues en français-italien-anglais qui se mêlent et s’entremêlent, à la vidéo qui scrute au plus près corps et gestes des protagonistes emportés dans le mouvement de foule mortifère. Qui crient, gémissent, étouffent, appellent au secours, ne veulent point lâcher la main de la bien-aimée, Tana et Francesco venus là pour leur voyage de noces. Lui ne s’en relèvera pas, bousculé, écrasé, piétiné. Pour elle, ce seront des lendemains qui déchantent entre tentatives de suicide et dégoût de la vie. La fête est finie, tristes les jours à venir : la honte pour Geoff en arpentant solitaire les rues de Liverpool, les nuits hantées de cauchemars pour Jeff et Tonino, les forces de sécurité laxistes et surpassées, un procès à suivre indigne et bâclé.

Julien Bouffier réussit son pari : dépasser l’événementiel pour donner à penser sur la fragilité de la vie, sonder les cœurs à l’heure où les corps basculent dans la tourmente et l’épouvante. Comment faire face à l’inimaginable, comment le surmonter et s’en relever ? Des questions plutôt incongrues à propos d’une compétition sportive. Depuis, entre séismes naturels et tueries intégristes, on a connu pire… Sur scène comme dans la vie réelle, en ultime dénouement, la parole est laissée aux survivants. Yonnel Liégeois

Le 01/07 à 20h, au théâtre Jean-Vilar de Vitry sur Seine (94). Les 24 et 25/09, au théâtre Paris-Villette.

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De bonnes nouvelles à Sartrouville !

Jusqu’au 3 juillet, sur la scène du théâtre de Sartrouville, le directeur et metteur en scène Sylvain Maurice propose Short Stories. Un spectacle composé de six histoires courtes de Raymond Carver, l’auteur américain orfèvre de la nouvelle. Entre musique jazzy et univers nostalgique, un regard tout à la fois plaintif et jouissif.

L’homme de théâtre est un expert en l’adaptation des œuvres littéraires, Sylvain Maurice en a fait la preuve avec ses mises en scène antérieures. Le directeur du CDN de Sartrouville s’attaque cette fois à une écriture complexe, les nouvelles de l’auteur américain Raymond Carver. Autant de courts textes que d’intrigues diverses, de longs monologues intérieurs à des dialogues parfois fort épicés, toujours la peinture de petites gens du quotidien ballotés entre existence routinière et impromptus de la vie, cocasses ou tragiques…

Parmi les dizaines de nouvelles du maître en écriture, il fallait trier pour composer Short Stories. : ses recueils de nouvelles sont légion ! Il ne désirait rien d’autre qu’« écrire des histoires, c’est tout », raconte Tess Gallagher, son épouse et veuve, à Martine Laval dans les colonnes de Télérama. « Seuls lui importaient ses personnages. Comme John Steinbeck ou Flannery O’Connor, Ray voulait offrir la littérature à ces gens-là, ceux qui avaient à se battre dans la vie, ceux qui n’avaient rien que leurs mains ou leurs cœurs, même foutraques. Il voulait leur donner la chance d’être un jour des héros, leur inventer une noblesse ».

« J’ai choisi six nouvelles parmi les plus reconnues, celles qui sont des classiques », explique le metteur en scène. L’enjeu ? « Montrer le thème du couple sous des angles différents, comme un jeu cubiste : chaque situation est regardée d’un point de vue singulier ». Le couple ? Le « gros mot » est lâché, ce sont bien des histoires de couples qui nous sont ici contées. Et de la plus belle des manières, sans machinerie superflue : juste la langue, le mot juste prononcé avec justesse par six comédiens dans la maîtrise parfaite de leur art et, comme à l’ordinaire, subtilement mis en lumière ! Décidemment, Sylvain Maurice ne cesse de nous surprendre avec ses arches, triangles, ronds et carrés multicolores qui focalisent notre regard, nous hypnotisent pour mieux entendre et comprendre ce qui se joue sur scène. Un jeu de miroirs colorés qui n’est pas qu’artifice, une palette de couleurs qui se veut écriture aussi, nous donnant à saisir autrement la diversité de caractères des protagonistes, leur fragilité ou leur détresse dans la multiplicité des situations.

Ils ne manquent pas d’humour parfois, ces hommes et femmes unis pour le meilleur comme pour le pire, ils montrent surtout leurs failles, leurs fêlures, leur solitude devant l’inattendu ou l’adversité. De la surveillance de l’appartement des voisins à la perte d’un enfant, si l’alcool fort est souvent réconfort, les bons petits pains tout juste sortis du four ne réchauffent pas forcément les cœurs ! De la scène à la salle, la compassion fraie son chemin. Soutenue par la musique omniprésente de Dayan Korolic. Sur le plateau de Sartrouville, on est loin, bien loin de l’univers de Short Cuts, le film de Robert Altman. Certes, les personnages de Carver sont souvent révoltés ou en colère devant leur propre impuissance, jamais agressifs ou méchants. Ils sont humains. Short Stories ? Six histoires d’humains qui nous ressemblent, nous rassemblent : trop humains parfois, comme nous tous, alternant selon l’humeur du jour regards plaintifs et désirs jouissifs. Yonnel Liégeois

Les six nouvelles qui composent le spectacle Voisins de palier, Vous êtes docteur ?, Parlez-moi d’amour, Obèse, L’Aspiration, Une petite douceur. Les œuvres de Raymond Carver sont disponibles aux éditions de L’Olivier.

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Solaris, l’espace du dedans

En 1961, l’URSS envoie un premier homme dans l’espace. La même année, Stanislas Lem écrit Solaris. Un roman fascinant qui inspira le cinéma, dont s’empare aujourd’hui le metteur en scène Pascal Kirsch à la MC2 de Grenoble. Un voyage dans l’espace qui nous plonge au plus profond de nous-mêmes.

Que l’on ne se méprenne pas : à considérer ce que développe Solaris, roman de « science-fiction » écrit en 1961 par le polonais Stanislas Lem – un maître du genre – on serait tout naturellement enclin à penser que nous sommes invités à naviguer, avec les protagonistes, dans les espaces interstellaires. Une énième « odyssée de l’espace » avant l’heure (et avant le film de Stanley Kubrick), pour ainsi dire. Or, à y regarder d’un peu plus près et à mieux envisager les choses, c’est plutôt à une formidable exploration de « l’espace du dedans », pour reprendre l’expression d’Henri Michaux, qu’il nous est proposé d’assister.

Un espace profondément enfoui au plus profond de notre humaine nature. Celle, en l’occurrence, des trois derniers occupants sur les 68 initialement envoyés dans la station orbitale pour y poursuivre leur travail de recherche essentiellement consacré à la planète Solaris. C’est cette progressive et passionnante mise au jour qu’il nous est donné de voir avec les protagonistes, et plus particulièrement l’un d’entre eux, un certain Kris Kelvin envoyé dans la station comme observateur pour prendre le pouls de ce qui est en train de se passer qui est pour le moins troublant sinon inquiétant. Solaris a un unique habitant : un gigantesque et très évolué océan qui se refuse à toute tentative de contact avec l’équipage.

En réplique à d’éventuelles interventions humaines visant à le faire disparaître (cela nous rappelle qu’à la date de la rédaction du livre de Stanislas Lem, nous sommes en pleine guerre froide et que le spectre d’une agression nucléaire est présent dans tous les esprits), il semble s’en prendre directement à la « matière grise » des occupants de la station orbitale. Ceux-ci sont en proie à d’étranges phénomènes psychiques, et Kriss Kelvin ne sera pas le dernier à en être victime, bien au contraire. Avec lui, dont la femme s’est suicidée dix ans auparavant, ce dont il se sent responsable, les choses vont même prendre une tournure à la fois fantastique et dramatique. Car sa femme (son double artificiellement créé dans son cerveau par l’océan), dont il ne peut plus très amoureusement se déprendre, réapparaît !…

Le lecteur de Lem, également auteur de romans policiers, est « pris » à son tour jusqu’à la dernière ligne du livre qui s’abstient cependant de clore quoi que ce soit. Rien d’étonnant si télévision, cinéma (notamment avec Andreï Tarkovski) et opéra ne se sont pas privés de s’emparer du sujet. Pascal Kirsch et son équipe s’ajoutent donc à la liste, dans le domaine théâtral. Et c’est une pure réussite. Le metteur en scène qui a lui-même assumé l’adaptation de l’ouvrage et sa « conception » est-il ajouté – petite précision qui en dit long sur son geste théâtral – maintient de bout en bout la tension du sujet et de son mystère. Le paradoxe voulant que, alors que nous sommes censés naviguer dans l’infini de l’espace sidéral, nous nous retrouvions dans le huis clos (à trois personnages donc) de la station orbitale, inventée en toute beauté par Sallahdyn Khatir, avec son sol (mais le sol existe-t-il vraiment dans une station orbitale ?) composé de sortes de briques creuses alignées de manière géométrique dont la disposition ou la matière ne permet pas aux personnages d’être en équilibre stable, et alors qu’une vaste coupole blanche posée sur le plateau en début de spectacle s’élèvera par la suite au-dessus des protagonistes dans une position d’observation et de menace permanente.

C’est donc dans ce nouvel univers – vaste espace confiné – que se joue cette plongée dans l’espace du dedans des protagonistes dans une tension dramatique de tous les instants que les acteurs, Yann Boudaud, Marina Keltchewsky, Vincent Guédon, Élios Noël (en alternance avec Éric Caruso), François Tizon et Charles-Henri Wolf, maintiennent avec beaucoup de conviction. Le tout dans l’environnement musical et sonore de Richard Comte et de Lucie Laricq qui, pour être discret, n’en est pas moins prégnant et efficace. Jean-Pierre Han

Du 1er au 3 juillet, à la MC2 Grenoble

à VOIR AUSSI :

Jusqu’au 23 juin, sur la scène du Rond-Point (75), Denis Lavant et Samuel Mercer s’emparent des fulgurances et fantasmagories langagières de Roland Dubillard. L’un au crâne dégarni et corps déjanté, l’autre jeune-beau et svelte, les deux incarnent à tour de rôle et au fil de sa vie, dans Je ne suis pas de moi, l’écrivain et dramaturge disparu en 2011. Après les Diablogues superbement interprétés en ce même lieu par Jacques Gamblin et François Morel, entre chutes fort désarticulées et moult lampées alcoolisées, un autre couple malaxe, triture et régurgite les aphorismes-logorrhées-sentences-pensées et absurdités consignées dans le millier de pages des Carnets en marge du maître. Avec un Lavant désarmant de démesure et d’un naturel confondant quand les mots désertent tête et bouche pour s’extirper du ventre et des tripes. Pas des propos tombés du ciel, un phrasé mâché-avalé-digéré, une nourriture terrestre servie sur table d’hôte. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 10 juillet, sur la scène du théâtre de la Colline (75), Annick Bergeron revêt les habits des Sœurs ! Un « seule en scène » fulgurant et palpitant, peuplé de voix et de présences fantomatiques, quand l’héroïne fait retour sur sa vie, ses racines et ses origines… Il neige fort au Canada, mais la tempête sévit aussi sous le crâne de Geneviève, la brillante avocate bloquée dans une chambre d’hôtel de luxe : outre les flocons tombés du ciel, un banal grain de sable dans la suite de ce palace d’Ottawa (dont nous tairons la teneur) lui fait péter les plombs et perdre la tête : entre agitation quotidienne et vide de l’existence, quelle place laissée à l’amour et l’amitié, à nos proches et aux êtres qui nous sont chers ? Entre humour et dérision, rire et tragédie, désormais plus rien ne sera comme avant. Une pièce écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, le maître des lieux, dans un dispositif scénique qui mêle avec justesse et talent musique et vidéo. Y.L.

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Danser la vie à la Ville

Dans ses divers espaces (Cardin, Les Abbesses), il s’en passe des choses au Théâtre de la Ville (75) ! Emmanuel Demarcy-Mota, son directeur, s’empare de la réouverture des lieux culturels pour proposer un programme artistique puissant et réjouissant jusqu’en juillet. Tour d’horizon

Dans la Marche des éléphants, Miguel Fragata invite enfants et adultes à une méditation sur le thème de la mort qu’il compose avec philosophie et poésie. Le metteur en scène et comédien portugais, qui a fondé à Lisbonne la compagnie Formiga atomica (Fourmi atomique) avec Inês Barahona, l’auteure de ce très joli texte qu’il dit en français avec un accent suave, est un conteur-né. Il installe immédiatement une relation de complicité avec la salle, qu’il va emmener en voyage à Thula-Thula, en Afrique du Sud, créant des paysages et manipulant une foule d’objets et de figurines sous des espaces de tulle.

La mort n’est pas effrayante

On y découvre Laurens, un Européen tombé amoureux du pays et fasciné par les éléphants auquel il se consacre entièrement. On y apprend tout de ces puissants animaux qui vivent en collectivité et dont « les bébés passent deux ans dans le ventre de leur mère avant de naître». Laurens tentera d’en sauver un dont les pattes ne le portaient pas. Sans y parvenir. Puis, quand ce sera à son tour de s’en aller, les trente et un éléphants du troupeau viendront veiller deux jours et deux nuits à la porte de sa maison, sans boire ni manger : « la vie continue », dans la jungle, la mort en fait partie. Elle n’est pas effrayante et on peut la regarder en face.

Chorégraphies du Portugal et d’Italie

Ce conte philosophique, qui se jouait jusqu’au 30/05 à l’espace Cardin, est l’un des cinq spectacles auxquels ont été réduits les Chantiers d’Europe. Les autres, de la danse d’Italie et du Portugal, auront lieu aux Abbesses entre le 16 juin et le 21 juillet. Un exploit qu’il a fallu construire contre la pandémie, qui avait conduit à l’annulation des Chantiers 2020, alors qu’ils sont une plateforme extrêmement importante pour la jeune création européenne. Pour Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’automne, « l’art et les artistes sont essentiels » et cela veut dire s’emparer de la réouverture des théâtres à pleines mains.

Israel Galvan, virtuose du flamenco

Jusqu’au 18/07, en partenariat avec Africa 2020 et d’autres scènes, on découvrira des spectacles et expositions d’artistes originaires du continent africain : Faustin Linyekula, Ballaké Sissoko, la compagnie Blonba, Aristide Tarnagda ou Dorothée Munyaneza… À ces temps forts d’Europe et d’Afrique, jusqu’à fin juillet viendront s’ajouter d’autres rendez-vous chorégraphiques exceptionnels : Israel Galvan, virtuose du flamenco, qui réinvente El Amor brujo (l’Amour sorcier) de Manuel de Falla avec une chanteuse et un pianiste, Anne Teresa de Keersmaeker et Pavel Kolesnikov pour les Variations Goldberg, BWV 988, sur la musique de Jean-Sébastien Bach, le Ballet national de Marseille ou la danse hip-hop de Johanna Faye et Saïdo Lehlouh…

« Définir ce qui fait notre humanité »

Enfin, Emmanuel Demarcy proposera au musée d’Orsay une création d’après les Animaux dénaturés et Zoo de Vercors, du 8 au 10/07 dans le cadre de l’exposition « Les origines du monde. L’invention de la nature au XIX siècle » programmée jusqu’au 19/07. Il cherchera, avec son équipe d’artistes et de collaborateurs scientifiques, à « définir ce qui fait notre humanité » et à entrevoir le XXI e siècle à partir du traumatisme de la pandémie mondiale. Y sont également annoncés Microcosm de Philippe Quesne, du 10 au 19/06, et des conférences performées d’Isabella Rossellini autour de Darwin les 3 et 4/07. Marina Da Silva

Théâtre de la Ville. Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, 75008 Paris (tél. : 01.42.74.22.77). Programme complet à retrouver ici

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L’amitié, cause commune

à la Scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, les 9 et 10/06, Yann-Joël Collin propose Husbands, un spectacle inspiré par le film de John Cassavetes. Avec, en sous-titre, la mention « Une comédie sur la vie, la mort et la liberté », surtout une ode en actes à l’amitié.

Les gens de théâtre s’ébrouent, après l’absence forcée qui les a privés, des mois durant, de spectateurs autres que des professionnels de la profession. En mars, Yann-Joël Collin (Cie la Nuit surprise par le jour) montrait à la MC 93 de Bobigny, face à un public restreint, une étape de la création de son spectacle inspiré par le film Husbands (1970), de John Cassavetes. Avec en sous-titre la mention « Une comédie sur la vie, la mort et la liberté », la pièce, fruit d’une traduction et d’une adaptation de Pascal Collin, est d’ores et déjà à l’affiche de la Scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy (1).

C’est une ode en actes à l’amitié, ainsi que fut le film, ce qui induit visiblement une connivence de longue haleine entre les acteurs, jouant quatre hommes déjà un peu mûrs en bordée occasionnelle arrosée (Cyril Bothorel, Yann-Joël Collin, Thierry Grapotte, Éric Louis) et trois femmes (Marie Cariès, Catherine Vinatier, Yilin Yang). Voilà ce qui fait tout le prix d’une réalisation où les démonstrations d’affection, les coups de gueule et les vannes, jusqu’aux silences, révèlent en sourdine l’histoire sensible d’une poignée d’êtres qui ont grandi ensemble.

Cela tient à une façon de vivre le théâtre en une bande soudée par des affinités électives, à partir d’expériences initiales communes, depuis par exemple l’école de Chaillot avec Vitez, l’entourage de Didier-Georges Gabily, les plateaux d’Olivier Py, Stanislas Nordey ou Stéphane Braunschweig. La représentation s’avance de la sorte, semée de secrets affectifs affleurant au cœur d’une dépense nerveuse sans cesse tournée vers le spectateur, indispensable témoin. Le décousu apparent, pourtant prémédité, des gestes parlants, des rires, des chamailleries, n’abolit pas le tragique sous-jacent que signifie, comme un hommage en préambule, l’évocation d’un ami mort du sida, Gilbert Marcantognini, qui fut l’alter ego de Yann-Joël Collin. Se glissant librement dans le film de Cassavetes, le metteur en scène et les siens font œuvre pie, au nom de l’éthique d’un généreux échange.

Par ailleurs, à l’Opéra Garnier, dans l’œuvre lyrique tirée du Soulier de satin, de Claudel, mise en scène de Stanislas Nordey, musique de Marc André qui est au pupitre, Yann-Joël Collin et Cyril Bothorel se partagent les rôles de l’Annoncier et de l’Irrépressible (2). Ces deux-là ne se quittent donc pas. Jean-Pierre Léonardini

(1) Les 9 et 10 juin, CCAM/Scène nationale, esplanade Jack-Ralite, rue de Parme, 54500 Vandœuvre-lès-Nancy (tél. : 03 83 56 83 56). (2) Les 5 et 13 juin.

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Vigner, de la scène à l’écran

Dans la mise en scène d’Eric Vigner, Mithridate de Jean Racine était l’une des pièces les plus attendues de la saison. Sa création, retardée pour cause de reconfinement, a laissé place à la réalisation d’un film remarquable. Disponible sur Culturebox, alors que la pièce entame enfin une longue tournée.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien.

Stéphane Capron – Comment avez-vous conçu ce film Mithridate ? Est-il différent du spectacle scénique ?

Eric Vignier – Ce sont deux objets complémentaires. On ne peut pas remplacer l’acte théâtral. Il est unique. Il n’est pas reproductible. C’est comme la vie, le théâtre. Le temps a passé, on ne peut pas le reproduire. On était dans une situation particulière car on se préparait à rencontrer le public le 7 novembre. Je n’ai pas voulu suspendre l’acte de création. L’équipe artistique était sur place, je devais aller au bout de la mise en scène. J’ai demandé de l’aide à Gildas Leroux, le président de la société de production La Compagnie des Indes, et à Nicolas Auboyneau, le délégué du théâtre et des événements internationaux à France TV, pour que l’on puisse finaliser l’acte théâtral et faire un film sur le temps des représentations supposées, dans le théâtre vide. On a filmé pendant cinq jours, dans beaucoup de silence et d’intimité, ce qui allait assez bien avec Racine et ce théâtre de chambre. Et l’on a un objet artistique qui rend compte du spectacle qui sera présenté au public je l’espère en mai-juin, qui en est complémentaire.

S.C. – Comment avez-vous travaillé avec l’équipe de La Compagnie des Indes ?

E.V. – On s’est interrogé sur la façon de rendre compte d’une mise en scène avec des moyens audiovisuels. Ce n’est pas une captation pour archive. Je souhaitais concevoir un objet pour être au plus proche de la sensation de la mise en scène. Avec une attention très forte sur le texte, sur le visage des acteurs, sur un rapport de proximité et d’intimité. C’est une chance d’avoir pu, à la fois, finaliser la mise en scène et concevoir ce film qui est autre chose.

S.C. – Comment avez-vous fait pour rendre compte de l’intimité de la pièce ?

E.V. – Je suis plasticien de formation, et je trouve que le film rend bien compte de l’atmosphère de cette pièce particulière de Racine qui est très peu jouée. Elle parle d’un homme qui s’est empoisonné toute sa vie. Vous connaissez l’expression de la « mithridatisation ». Il y a quelque chose qui se passe dans sa tête qui est de l’ordre de la succession de tableaux différents, de l’ordre des scènes traitées. L’idée était que plastiquement chaque scène, chaque mise en situation soit esthétique, avec des contrastes très très forts. Le film permet d’en rendre compte au plus près.

S.C. – Avant le début du film, il y a un petit clip qui résume l’action de la pièce et qui s’appelle Mithridate express. C’est très ludique. C’est aussi le bon côté de cette pandémie, cela contraint à trouver des formes diverses pour capter d’autres publics, et le diversifier. Est-ce une porte d’entrée au théâtre ?

E.V. – Absolument. Je pense que tous les moyens sont bons pour aller au théâtre. On est dans un monde de la communication. L’initiative de France TV est formidable. Cela va donner l’envie au public. Je me souviens, quand j’étais adolescent en Bretagne, j’ai aimé le théâtre avec la télévision, avec des captations de la Comédie-Française, n’ayant pas accès à ces pièces. C’est un complément de la décentralisation, cela ne la remplace pas. Et je trouve que Culturebox ne devrait pas être éphémère et devrait rester en permanence.

S.C. – La tournée est reprogrammée à la fin de la saison, puis la saison prochaine. J’imagine que cela n’a pas été facile, car, dans votre distribution, il y a deux comédiens qui sont aussi directeurs de théâtre. Est-ce que cela a été un casse-tête ?

E.V. – Oui, mais on a déjà réussi à le faire. Ce sont des directeurs, des comédiens, et avant tout des metteurs en scène. C’est très intéressant de travailler avec eux. D’ailleurs, je ne les ai jamais considérés comme des comédiens, mais des individualités qui sont arrivées avec leur univers et leur façon de penser le théâtre. Mon travail a consisté à ce que chacun puisse s’exprimer dans sa particularité. Quand Stanislas Nordey rencontre Racine, c’est intéressant car il est dans une grande maturité, et c’est la suite de notre travail après Partage de Midi de Claudel. De cette rencontre était née l’envie d’aller plus loin et de travailler sur un classique, avec ces contraintes, cette langue tout en alexandrins que les comédiens abordent avec une grande sécheresse, sans emphase. Propos recueillis par Stéphane Capron

En tournée : Comédie de Reims, du 22 au 25 juin. Comédie de Valence, les 9 et 10/02/2022. Théâtre Saint-Louis à Pau, les 22 et 23/02/2022.

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Didier Ruiz, un homme de foi

Le 19 mai, le théâtre de la Bastille (75) rouvre ses portes avec Que faut-il dire aux hommes ? Du théâtre documentaire, où Didier Ruiz donne à entendre des hommes et des femmes de foi qui témoignent de ce qui les habite. Un metteur en scène, qui ne croit pas en la divinité, pétri de convictions.

Le 19 mai, si tout va bien, si tout se passe comme prévu, nous retrouverons l’excitation dès le matin du rdv prévu avec le public à 18 h, avant l’ouverture des portes. Le bruissement du hall qui se remplit pour la première fois depuis des mois, les cris de joie, les rires, les portes qui s’ouvrent.

Je ne veux pas gâcher mon plaisir.

Comme un cortège de noce, le public entrera dans cette salle si merveilleuse du théâtre de la Bastille. Le cœur battra très fort, les portes se fermeront, en retard, comme toujours, mais le 19 mai, tout est permis. Il y aura l’annonce, et la lumière s’éteindra dans la salle.

Et puis, quand l’histoire sera dite, nous pourrons aussi nous retrouver assis sur une terrasse pour boire un verre. Une douce température, une chemise de coton qui flotte, des orteils en fête sans chaussettes.

Le 19 mai 2021, nous referons du théâtre, avec un public. Nous partagerons à nouveau les mots tus depuis si longtemps.

Une folie. Le jour de la folie, ce 19 mai. J’ose à peine le dire, alors je le murmure pour que ce soit pour de vrai, que cela se réalise comme un vœu, comme un souhait précieux.

J’ose le dire, j’ose vous donner rendez-vous le 19 mai. Quel joli jour et quel joli mois de mai. Didier Ruiz

Que faut-il dire aux hommes ?

Dans une société où les religions sont synonymes de déchirements et de haine, nous avons besoin de soleil… La religion ne m’intéresse pas en tant que telle. La spiritualité oui. Elle m’aide à conserver mon statut d’être humain, à vivre avec les autres. Et surtout elle m’aide à penser la mort. Ils seront sept sur le plateau : cinq hommes, deux femmes.

J’entends beaucoup de choses communes dans leur bouche, des certitudes mais aussi des doutes. Ils ne représentent en rien des courants officiels mais plutôt des manières différentes de vivre leur foi. Aujourd’hui et dans la joie. Parler de spiritualité au théâtre n’est pas chose courante.

J’ai bien conscience que laisser apparaître sans affirmer, laisser la porte ouverte sans certitude, nourrir une réflexion sans avoir la main lourde est une position délicate, le fil est mince… Après les ex-prisonniers d’Une longue peine, les personnes transgenres de TRANS, ce troisième volet fermera un triptyque consacré aux invisibles, engagés dans des convictions pour atteindre la liberté. D.R.

Du 19 au 22/05, à 19h au Théâtre de la Bastille.

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