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Michel Bouquet, profession acteur

Le 13 avril, à l’âge de 96 ans, Michel Bouquet s’est éteint après une carrière d’une longévité exceptionnelle. Au théâtre, il a joué avec Vilar et Anouilh, interprété Molière, Beckett et Ionesco. Au cinéma, sa présence énigmatique lui a valu la gratitude de tous les publics.

On s’y attendait, certes, en voulant sourdement ne pas trop y penser. On savait le grand âge de Michel Bouquet. On redoutait d’apprendre le jour de sa disparition. Ce fut le 13 avril 2022. Il avait 96 ans. Il aurait bien voulu mourir en scène, dans Le roi se meurt, d’Eugène Ionesco, qu’il a joué tant de fois depuis 1994, en y mettant tellement du sien. Grand comédien au théâtre, grand acteur au cinéma, professeur vénéré au Conservatoire, admiré par les anciennes générations comme par les plus jeunes, Michel Bouquet laisse la trace d’une conception infiniment digne et altière de son métier, qu’il a exercé haut la main dans une infinité de peaux, d’où il sortait toujours tel qu’en lui-même. Il ne croyait pas à l’inspiration échevelée. Il n’avait foi qu’en le travail assidu. Ne pas se prendre pour Rimbaud, disait-il. C’est ainsi qu’il glorifiait le statut de l’interprète.

Encore adolescent, après avoir été apprenti boulanger, petit employé de commerce, il vainc sa timidité pour aller, au 190, rue de Rivoli, frapper à la porte de Maurice Escande, pensionnaire de la Comédie-Française. Il lui débite la tirade du nez du Cyrano de Rostand. Il entre au Conservatoire, dont il sera, en sa pleine maturité, un maître aussi recherché que Louis Jouvet en son temps. Tout est allé vite pour lui. En 1945, repéré au Conservatoire par Albert Camus, qui n’est pas encore écrasé par la célébrité, Michel Bouquet joue le poète Scipion, aux côtés de son condisciple Gérard Philipe, qui tient le rôle-titre dans Caligula. Avec Camus, il sera encore dans les Justes (1949), puis dans les Possédés (1959). En parallèle, ce sera l’aventure du Théâtre national populaire de Jean Vilar. Dans la Mort de Danton, de Büchner (1953), il incarne Saint-Just. D’un autre côté, c’est Jean Anouilh qui l’adopte, ce qui lui vaudra ses premiers succès grand public. Il sera donc dans Roméo et Jeannette et l’Invitation au château (1947), l’Alouette (1953, près de mille représentations !) et Pauvre Bitos (1958).

Sa voix si précisément sèche, à la diction millimétrée, fit merveille dans le théâtre de l’ambiguïté savante du Britannique Harold Pinter, successivement dans la Collection (1965), l’Anniversaire (1967), No man’s land  (1980). Le metteur en scène tchèque Otomar Krejca lui offrit le rôle de Pozzo dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, lors d’une création mémorable au Festival d’Avignon en 1980. En 1984, au Théâtre de l’Atelier, il est le Neveu de Rameau, éblouissant dialogue philosophique de Diderot, à qui l’on doit l’essai sur le Paradoxe du comédien, qui va comme un gant à Bouquet, comédien par excellence qui se voit, se critique et se juge. La même année, dans la Danse de mort, de Strindberg, il est l’interprète du Capitaine, qui mène le « combat des cerveaux » dans le champ clos conjugal. Et puis, ce seront, de Molière, le Bourgeois gentilhomme et l’Avare, dont il tracera un inoubliable portrait brossé à l’encre noire. De l’auteur autrichien Thomas Bernhard, imprécateur impavide, Michel Bouquet a été, en 1997, à Louvain-la-Neuve, dans Avant la retraite, l’idéal fantôme féroce du nazisme. Dans Minetti, du même Bernhard, il magnifia le tragique du vieil acteur sur le retour.

Claude Chabrol, le compagnonnage

Quant au cinéma, c’est peu dire que Michel Bouquet y a régné de façon singulière, depuis les Amitiés particulières (Jean Delannoy, 1964), jusqu’au Promeneur du Champ-de-Mars (Robert Guédiguian, 2006), où il a charge de se prêter au personnage de François Mitterrand au crépuscule de sa vie, en passant par le constant compagnonnage avec Claude Chabrol, au cours duquel Michel Bouquet assuma bon nombre de notables inquiétants de type balzacien, toujours terriblement reconnaissables dans une province française subtilement inchangée, ce qui constituait la hantise de Chabrol. Il y eut en effet, à partir du Tigre se parfume à la dynamite (1965), la Route de Corinthe (même année), la Femme infidèle (1969), la Rupture (1970), Juste avant la nuit (1970) et Poulet au vinaigre (1985). François Truffaut fit aussi appel à lui pour La mariée était en noir (1968) et la Sirène du Mississipi (1969). Il a de surcroît tourné avec Yves Boisset dans Un condé (1970) et l’Attentat (1972), avec Alain Corneau, dans France société anonyme (1974), Henri Verneuil dans le Serpent (1973), Édouard Luntz (le Dernier Saut, l’Humeur vagabonde), Francis Veber (le Jouet) et Claude d’Anna (l’Ordre et la Sécurité du monde)…

Son partenaire, l’auteur

Comédien à cent pour cent, formé à la rude école classique, Michel Bouquet s’est méfié de l’ère des metteurs en scène tout-puissants, qui pouvaient se substituer aux auteurs pour imposer leur univers. Pour lui, le texte était premier, à charge pour l’interprète d’en tirer, corps et âme, tous les sucs. Son véritable partenaire, son seul interlocuteur, au fond, c’était bel et bien l’auteur, dont, disait-il, « la ligne d’intention » se découvre peu à peu, au fil d’incessantes lectures intenses, profondément réfléchies. C’est le message qu’il a transmis à ses élèves du Conservatoire, auxquels il répétait que le vrai texte dramatique n’est pas explicatif, mais qu’il se fonde sur des cassures et que la composition d’un rôle doit, du coup, déboucher sur une structure élaborée de « coups de théâtre ». La voix de Michel Bouquet, d’un métal si rare, on n’est pas près de l’oublier. Dans les années 1950, à la radio, elle était consacrée aux poètes, qui lui rendaient bien l’amour qu’il leur portait. Son exigence, je ne sais si on a le droit de la dire d’un autre temps. Peut-être. En tout cas, l’artiste fut unique.

Le théâtre a même pu le sauver dans la vie courante. Un soir, tard dans une gare, dans un couloir peu éclairé, des jeunes gens plutôt malintentionnés le serrant de près, il se mit à crier, d’une voix de stentor « Qu’est-ce-que c’est que ce bordel ! », ils prirent peur et s’enfuirent. Jean-Pierre Léonardini

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L’homme, un loup pour l’homme

Jusqu’au 12 avril, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, se joue Zoo ou l’Assassin philanthrope de Vercors. La propre adaptation de son roman Les animaux dénaturés. Dans une controverse passionnante, Emmanuel Demarcy-Mota réactualise les questions philosophiques et politiques de l’auteur au sortir de la seconde guerre mondiale.

Vercors publia Zoo ou l’Assassin philanthrope en 1963. La pièce était une adaptation de son roman Les animaux dénaturés, écrit en 1952. L’auteur du Silence de la mer, le premier livre des Éditions de Minuit fondées dans la clandestinité en 1942, voulait en faire une « comédie judiciaire, zoologique et morale » qui allait donner du fil à retordre à ceux qui tenteraient d’en monter les onze tableaux. Jean Deschamp, au TNP de Chaillot en 1964, et Jean Mercure, en 1975 au Théâtre de la Ville, en laisseraient le souvenir le plus vif. C’est aujourd’hui Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville, qui s’y essaie. Son approche très passionnelle, à la fois cartésienne et mystique, de cette pièce peu représentée semble aussi faire écho aux deuils rapprochés éprouvés par le metteur en scène après la disparition de ses parents, le metteur en scène Richard Demarcy, en 2018, et la grande actrice ­portugaise Teresa Mota, début janvier 2022, deux figures majeures du théâtre.

Vercors interroge dans ce texte le sens même de l’existence et la place de l’homme dans la Création, ainsi que ses rapports aux autres créatures. Il s’inquiète de l’usage de la science et des nouvelles technologies de manipulation génétique à des fins racistes ou eugénistes. Autant de questions qu’Emmanuel Demarcy actualise avec la complicité, active et précieuse, de scientifiques et chercheurs qui alertent sur la notion en devenir d’ « homme augmenté » et de « créatures hybrides » menaçant de dépasser les projections les plus folles de la science-fiction.

À partir d’une trame assez complexe – Douglas Templemore vient d’injecter de la strychnine à son propre nouveau-né au motif que celui-ci, issu de son accouplement avec une femelle primate, tiendrait plus de l’animal que de l’humain –, la pièce questionne la frontière entre l’homme et l’animal et le commandement philosophique et religieux du « tu ne tueras point ». Cela va prendre la forme d’un procès, Douglas se livrant lui-même à la police et à ses juges, dans une reconstitution loin de tout réalisme, faisant appel aussi bien à l’enquête qu’à la fantaisie.

Comme pour organiser le débat, et le nourrir d’éléments scientifiques ancrés dans notre époque, sophistiqués ou ­vulgarisés, la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota – en collaboration avec François Regnault et Christophe Lemaire – explore diverses formes de théâtralité et d’esthétique : flash-back constitutifs de situations et de lieux, utilisation de la vidéo pour accentuer ou jouer de décalages. Une foule de personnages, à la fois singuliers ou éléments d’un oratorio, vont ainsi se déployer, tantôt apparaissant également découpés en ombres chinoises ou portant des masques, interprétés par les onze comédiens de la troupe du Théâtre de la Ville. Sur le plateau sont alors convoqués un ethnologue, un prêtre, un homme d’affaires, un inspecteur, des témoins et jurés. Tous vont porter la controverse jusqu’en direction du public. Il s’agit de savoir si l’espèce Paranthropus erectus, plus simplement appelée Tropi (et totalement inventée par Vercors), appartient à l’espèce humaine. Dans la négative, on pourrait alors l’exploiter à volonté et sans scrupules, tout comme la colonisation a pu prétendre assujettir tous les peuples considérés inférieurs.

Si la présidente du jury estime au final que la ­victime appartient à l’espèce humaine mais que Douglas Templemore, ne pouvant le savoir, « est déclaré à l’unanimité non coupable », il ne s’agit pas d’en rester là. Un épilogue lanceur d’alerte nous rappelle que les ­évolutions technologiques et biologiques sont liées aux ­intérêts économiques, qu’elles « engagent l’avenir de l’humanité » et « interrogent notre libre arbitre ». Un libre ­arbitre que Vercors mit sans cesse en pratique, que ce soit lorsqu’il entra dans la Résistance ou lorsqu’il se mobilisa pour le combat anticolonialiste et « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». Cette présence à l’Histoire est peut-être ce qui différencie l’homme de l’animal. Marina Da Siva

Zoo, jusqu’au 12 avril au Théâtre de la Ville-Espace Cardin (1 avenue Gabriel, Paris 8e. Tél. : 01.42.74.22.77).

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Tchekhov, un vivant à Alfortville

Jusqu’au 24 avril, au Théâtre-Studio d’Alforville (94), Christian Benedetti propose une intégrale Tchékhov ! Avec la même équipe de comédiens, les classiques d’abord ( Oncle Vania, La Cerisaie, Trois soeurs, La Mouette, Ivanov), suivis des neuf pièces en un acte et de Sans Père en mai… Une exploration exaltante de l’univers du dramaturge russe.

Christian Benedetti anime, depuis 1997, le Théâtre-studio d’Alfortville. Il en a fait un laboratoire de théâtre à vif, chaleureux, inventif. Depuis la Mouette, il y a plus de dix ans, spectacle ô combien mémorable, il poursuit une exploration exaltante de l’univers de Tchekhov. Ces temps-ci, sous le titre générique de Tchekhov, 137 évanouissements, il propose « l’intégrale » du théâtre de celui qui affirmait : « Le rôle de l’écrivain est de décrire une situation, si honnêtement, que le lecteur ne peut plus s’en évader. » Et le spectateur donc ! Pari tenu haut la main lors des représentations des Trois sœurs et de la Cerisaie… C’est joué allegro vivace (le rythme souhaité par l’auteur, face à Stanislavski noircissant le tableau), avec des élans, des embrassades, des pleurs, des saillies grotesques, des mélancolies vite oubliées, sur un fond de tristesse gaie, tiens, un oxymore. Un rien de meubles et d’accessoires (armoire, divan de velours rouge, chaises, tables, un samovar entrevu) apportés puis ôtés à vue par les acteurs au gré des situations.

Entrées et sorties rapides, on ne s’installe pas, du nerf, du jus émotif. On sent le beau travail d’une bande soudée, un bonheur d’être ensemble. On les retrouve, pour la plupart, dans l’une et l’autre pièce sous un visage différent. Les trois sœurs (Macha-Stéphane Gaillard, Olga-Marilyne Fontaine, Irina-Leslie Bouchet) font un bouquet de féminités anxieuses. Benedetti est souverain deux fois, en Verchinine, capitaine amoureux, en Lopakine, fils de moujik délicat et « pragmatique », devant Brigitte Barilley, Lioubov virevoltante, vivant pivot de la Cerisaie, qui se clôt sur l’abandon de Firs, vieux serviteur qui regrette le servage, que Jean-Pierre Moulin, l’aîné de la troupe, campe avec une rare élégance. Malheur du critique, condamné à citer des interprètes en rang d’oignon, sans pouvoir s’attarder sur leur juste poids d’humanité dans des peaux diverses. Ce sont Helen Stadnicki, Martine Vandeville, Olivia Brunaux, Vanessa Fonte, Philippe Crubezy, Daniel Delabesse, Alain Dumas, Alex Mesnil, Marc Lamigeon, Baudouin Cristoveanu et Julien Bouanich. Le trait de génie de Benedetti est dans ces « évanouissements », éclairs du sens en suspens, quand les gestes se figent dans l’expectative. Jean-Pierre Léonardini

L’intégrale se déploie jusqu’au 24/04. En mai, s’ajouteront Sans père et les neuf pièces en un acte. Théâtre-studio, 16 rue Marcelin-Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56) : www.theatre-studio.com

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La culture, un art de vivre

Quelle politique culturelle pour ce troisième millénaire ? La culture est un domaine maltraité, voire ignoré, des débats médiatiques ou interventions publiques des candidats à la présidentielle. Avec ce constat alarmant, partagé par les acteurs des arts et lettres : la perte d’influence d’un ministère de la Culture, assujetti aux diktats de Bercy et de l’Élysée. Seuls deux candidats, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel, y consacrent un chapitre de leur programme, envisageant de porter le budget consacré à l’art, la culture et la création, à 1% du PIB. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de notre consœur Marie-José Sirach qui pose les termes du débat. Yonnel Liégeois

À quoi mesure-t-on la grandeur d’un pays ? À son économie, à son PIB, à sa puissance militaire, au nombre de ses milliardaires, soutiennent les technocrates et les va-t-en-guerre de tous les pays… À sa politique sanitaire, éducative et culturelle, revendiquent les citoyens. Pourtant, ce sont ces secteurs-là qui sont abandonnés, pillés, asphyxiés au nom de la concurrence et du capitalisme mondialisé.

L’absence de débat sur les enjeux de la politique culturelle lors des élections présidentielles n’est pas chose nouvelle. La valse des ministres de la Culture depuis vingt ans en dit long sur la place que nos dirigeants accordent au sujet. Or, un pays qui abandonne sa culture au marché fait l’impasse sur la création, sur l’éducation artistique, l’éducation populaire. Un pays qui menace le service public de l’audiovisuel, privatise l’imaginaire, tourne le dos à la créolisation inéluctable, est un pays en voie de récession, qui laisse le champ libre à l’obscurantisme, à la peur de l’autre et se replie sur lui-même.

Partout, ça sent la poudre : en Ukraine, au Mali, au Yémen ou en Syrie. Cet état du monde devrait nous alerter sur la nécessité de changer de grille de lecture. Reposons la question : à quoi pourrait-on mesurer la grandeur d’un pays ? À sa création, à son cinéma, à son théâtre, à ses musées, à ses bibliothèques, à ses librairies, à la liberté de la presse, à son audiovisuel public, à son réseau diplomatique et culturel partout dans le monde. À la capacité de la force publique de soutenir ses artistes, de leur permettre de créer librement, de vivre de leurs métiers. À la fréquentation des œuvres de l’esprit, à tous les âges de la vie, que l’on soit pauvre ou riche, que l’on habite une métropole ou un village.

Pendant les confinements, les artistes se sont mobilisés pour maintenir ce lien essentiel avec un public privé de culture. Depuis la guerre en Ukraine, ils se mobilisent encore, ouvrant grand les portes des théâtres, des cinémas, des opéras, des bibliothèques contre la barbarie. Les artistes montent au front. Marie-José Sirach

À lire : Une culture renouvelée

Au choc des confinements, face aux défis de ce troisième millénaire, il est vital de réhabiliter la culture, écrivent, dans Pour une politique culturelle renouvelée, Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin. Le premier fut directeur du Centre national des arts du cirque, le second conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture. Priorité effective enfin accordée à l’éducation artistique, création de petits lieux culturels dans les zones rurales et périurbaines, redéfinir le rôle des scènes et théâtres publics pour en faire des lieux de vie et pas seulement de représentation, instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des restaurants et des hôtels dans les zones festivalières…

Telles sont certaines des propositions et pistes d’action, étayées sur une analyse fine de la situation présente, que les auteurs versent au débat public. Pour une vraie démocratie culturelle, en réponse aux interrogations pertinentes de Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes : « Sommes-nous en train de devenir obsolètes ? Des lieux réservés aux artistes et à un “public professionnel” d’habitués ? Pour qui existons-nous ? ». Aux urnes, citoyennes et citoyens, pour l’avenir de la culture aussi ! Yonnel Liégeois

Pour une politique culturelle renouvelée, de Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin (éd. Actes Sud, collection Domaine du possible, 448 p., 22€).

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Femmes en première ligne

Une petite robe à fleurs au théâtre du Rond-Point (75), La faculté des rêves aux Amandiers de Nanterre (92), Au bord au théâtre de La Colline (75) : trois spectacles, magistralement incarnés, qui placent la gente féminine au-devant de la scène ! Entre désarrois personnels, utopies avortées et interrogations collectives.

Blanche l’affirme : elle ne cachera rien, elle dévoilera tout de ce jour où J’avais ma petite robe à fleurs ! C’est l’assistante de production d’une émission de télé-réalité à fort audimat qui l’a contactée. La proposition ? Livrer à la caméra, gracieusement fournie, les souvenirs et conséquences du viol dont elle fut victime trois ans plus tôt… Si son témoignage est suffisamment percutant et convaincant, face à celui des autres « prétendantes-concurrentes », elle sera sélectionnée pour le direct en plateau. La jeune femme, encore shootée aux médocs contre la déprime, est confiante, une opportunité peut-être pour se libérer d’un traumatisme toujours aussi pesant…

« Je me souviens avoir été en colère un soir après un reportage à la télévision, très intrusif, sur une jeune femme anorexique », commente Valérie Lévy, l’auteure de la pièce. Et la metteure en scène Nadia Jandeau d’ajouter : « Le voyeurisme de la télé-poubelle qui s’immisce dans nos vies, sorte de pillard vénal, m’apparait abject et dévastateur » ! La parole libérée sous les projecteurs se révèlerait-elle authentiquement salvatrice ? Entre illusion et désespoir, devant cette nudité mentale ainsi exposée sous les traits lumineusement fragiles de la comédienne Alice de Lencquesaing, la détresse de Blanche autorise l’auditoire à en douter.

Un désespoir mâtiné de révolte radicale qui agite aussi la pensée et les actes de Valérie Solanas, l’activiste américaine tirant à trois reprises en juin 1968 sur Andy Warhol, l’icône du pop-art ! Dans une mise en scène très imagée et colorée, à la démesure du fantasque dandy new-yorkais et de l’iconoclaste féministe, Christophe Rauck s’empare avec maestria du roman de Sara Stridsberg, La faculté des rêves. Et de nous conter en des séquences saisissantes, de sa jeunesse vagabonde à son émancipation dans le monde des arts et lettres, les heurts et malheurs d’une femme animée d’une haine viscérale contre le capitalisme et le patriarcat. Auteure du Scum Manifesto, un pamphlet qui invite la gente féminine à « renverser le gouvernement, éliminer le système d’argent et le sexe masculin »…

Des propos et images choc qui illustrent les excès et outrances mais aussi la détermination de l’héroïne ! « Sur fond d’un pays en pleine guerre du Vietnam, c’est le visage d’une Amérique puritaine, conservatrice et patriarcale qui apparaît », commente le metteur en scène. « C’est dans cet univers-là, où les hommes même les plus progressistes considèrent la femme comme inférieure, que se débat Valérie Solanas, avec ses coups de gueule et ses éclats de révolte ». Sous les traits de Cécile Garcia-Fogel dans le rôle-titre, éblouissante de présence, percutante de vérité et de convictions, entourée de partenaires convaincants à l’égal talent.

Une interprétation exceptionnelle qui bouscule et fascine aussi le public de la petite salle de la Colline dès que Cécile Brune, seule Au bord de scène, libère les premiers mots de la pièce écrite par Claudine Galea ! Dans un décor sobre et aux couleurs presque apaisantes, s’affiche pourtant l’horreur en filigrane : la silhouette d’une femme tenant en laisse un homme nu… L’image, révoltante, a fait le tour du monde, une soldate américaine photographiée en train de promener un prisonnier du camp d’Abou Ghraib, tel un animal de compagnie. Choquée, traumatisée par cette image avilissante, bouleversée devant un tel acte de torture et d’inhumanité absolue, posé en outre par une personne qui contredit tous les poncifs sur le genre féminin, l’auteure butera longuement devant la feuille blanche.

Avant de coucher sur le papier, entre poésie et crudité, ce florilège de paroles d’une bouleversante puissance, avant de soulever pour elle et nous, durant soixante minutes et pas une de plus, une série de questions toujours d’une brûlante actualité à l’heure du conflit en Ukraine : les prémisses de cette volonté de puissance, de destruction et d’humiliation, la figure de la femme dans l’imaginaire collectif, les carences liées à une enfance maltraitée, les effets d’une sexualité déviante… Plus et mieux qu’un spectacle subtilement orchestré par Stanislas Nordey à la baguette, envoûtant et prenant en la magistrale incarnation de Cécile Brune, une réflexion à portée de tous, hautement salutaire et philosophique, sur le droit à la vie et à la dignité. Un vibrant plaidoyer en l’humanité retrouvée. Yonnel Liégeois

J’avais ma petite robe à fleurs : jusqu’au 27/03 au Rond-Point (75), le 31/03 au théâtre Jean-Vilar de Suresnes (92). La faculté des rêves : jusqu’au 08/04 au théâtre Les Amandiers de Nanterre (92), les 13 et 14/04 à L’Onde, théâtre de Vélisy (78). Au bord : jusqu’au 09/04 à La Colline, théâtre national (75).

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Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Le 25 mars, au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), se joue Congo jazz band de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté. Entre humour et tragédie, nous est conté un siècle de colonisation belge du Congo ! Une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire.

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie. La conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… Entre jeu, musique et chant, les interprètes de cet original Congo jazz band, créé lors des Francophonies de Limoges en 2020, mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant plus de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons, évoquées sous forme de moult séquences contées et dansées. Entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez, chantez, gémissez et espérez à la vision de cet incroyable Congo jazz band… Ne manquez surtout pas ce rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan.

Le 25/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry. Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

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Lawrence, prince d’Arabie

Jusqu’au 8/05, au Théâtre du Gymnase (75), Eric Bouvron met en scène Lawrence d’Arabie. La reprise d’un spectacle grand public, au succès mérité… Avec une incroyable économie de moyens, entre idéaux politiques et ironie de l’histoire, la magie du désert pour nous conter une extraordinaire épopée. Sans oublier Les heures terribles et noires du royaume de Castille au Théâtre du Soleil.

Le décor est planté. D’un côté le quartier général de l’administration anglaise au Caire, de l’autre l’immensité désertique qui exacerbe les incessantes querelles entre tribus arabes… L’histoire de Lawrence d’Arabie ne se déroule pas sur grand écran, même si l’imaginaire de chacun s’allume à l’évocation du célèbre film de David Lean ! Nous sommes bien au théâtre, celui du Gymnase à Paris, où Eric Bouvron met en scène avec grand talent l’épopée légendaire d’un obscur mais jeune et brillant archéologue anglais, Thomas Edward Lawrence. Qui décroche, fort de sa maîtrise de la langue arabe et de la connaissance du terrain, un poste d’officier du renseignement dans l’armée d’occupation. Molière du meilleur spectacle privé en 2016 pour Les Cavaliers, adapté du roman de Joseph Kessel, le metteur en scène confirme un talent certain pour donner à voir et entendre ce qui relève des grandes épopées.

Sans machinerie envahissante mais forts d’une imagination débordante, huit comédiens pour interpréter une soixante de personnages avec changement de costumes à vue, deux musiciens ( Raphaël Maillet au violon, Julien Gonzales à la batterie et l’accordéon) et une chanteuse ( Cecilia Meltzer à la voix envoûtante)… Il en faut peu pour nous conter, en des tableaux d’une vérité et d’une beauté saisissantes, les soubresauts d’une histoire qui débute en 1916, lorsque l’empire ottoman allié à l’Allemagne impose son joug en terre arabe. Le jeune Lawrence, investi de la confiance gagnée auprès des chefs de tribus, boute l’envahisseur hors d’Arabie et promet alors aux belligérants, groupés sous la bannière de Fayçal, la création d’une nation indépendante qui inclut Syrie, Jordanie et Irak des temps modernes. Las, la duperie est de taille : en un accord secret, faisant fi de la victoire des peuples autochtones, Anglais et Français se sont préalablement partagés territoires et zones d’influence.

Un spectacle de haute tenue qui, du premier au dernier tableau, tient le public en haleine. Porté par le convaincant Kevin Garnichat dans le rôle-titre, accompagné de son serviteur et aide de camp oriental d’un humour désarmant Slimane Kacioui ! Une page d’histoire formidablement bien illustrée, la première d’une série de trahisons des puissances occidentales éclairant les tragédies à venir dans l’Orient contemporain. Yonnel Liégeois

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Roland de Roncevaux, toujours vivant !

Ainsi en décide la reine de Castille en 1492, au lendemain de la victoire des Chrétiens sur l’occupant arabe en la bonne ville de Grenade : le chevalier Roland n’a pu être occis par les impies, il est toujours vivant ! En 1740, comme le colportent et chantent les troubadours, la troupe du Radis couronné reçoit mission d’illustrer à nouveau ce haut fait d’armes quelque peu surprenant et déroutant.

En dépit d’un titre ô combien convaincant (!), Les heures terribles et noires du royaume de Castille et l’affligeant secret des enfants perdus, de rebondissements aussi divers que saugrenus, l’échec est patent, l’histoire têtue, à chaque tentative révisionniste Roland est bien mourant ! Même l’illustre Voltaire, convoqué en renfort de pertinence, ne parviendra à bousculer le cours des événements… Une pochade d’une truculente énergie, servie par de belles images animées et mise en scène par David Levadoux et Charlotte Andrès au Théâtre du Soleil, jusqu’au 20/03 à la Cartoucherie (75). Fort d’un humour foutrement déjanté dont le spectateur doit solidement tenir le fil, emporté par l’enthousiasme qui submerge le plateau, un spectacle dont chacun peut devenir chevalier servant. Y.L.

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Maksym Teteruk, une voix ukrainienne

À l’affiche du TNP (Théâtre National Populaire de Villeurbanne), Maksym Teteruk assiste la metteure en scène Aurélia Guillet dans l’adaptation des Irresponsables. Un roman de l’écrivain autrichien Hermann Broch, emprisonné par les nazis puis exilé aux États-Unis. L’artiste et dramaturge ukrainien livre ses réflexions et partage son regard sur le conflit qui ravage son pays.

Chantiers de culture se réjouit de publier de larges extraits de cet entretien réalisé par notre confrère Olivier Frégaville-Gratian d’Amore. À retrouver en intégralité sur son site, L’œil d’Olivier.

© Natalia Kabanow – Répétitions de “Capri, île des fugitifs” – Maksym Teteruk assiste Krystian Lupa , Teatr Powszechny de Varsovie.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Qu’est-ce que pour vous signifie subir une guerre en 2022, alors que cela semble toujours lointain ? 

Maksym Teteruk : Cette question de la distance, de ce qu’on considère comme loin est effectivement très pertinente. Je n’ai jamais pensé que cela allait nous arriver. Je n’ai jamais pensé que mes proches seraient des réfugiés. Je pensais que la guerre c’est quelque chose qui arrive aux autres, qui se passe ailleurs, qui arrive aux pays sous une dictature militaire ou aux pays qui se trouvent dans des régions dangereuses, aux pays qui sont dans des conflits permanents depuis des siècles. Mais pas au mien. C’était stupide de ma part. J’étais ignorant par rapport aux souffrances des autres. C’était d’autant plus stupide que la Russie a commencé la guerre contre l’Ukraine en 2014, en occupant la Crimée et en mettant en cachette ses troupes dans le Donbass (…) Malgré la destruction de la ville de Donetsk, personne ne croyait que la guerre pourrait venir à Kyiv, dans la capitale d’un pays européen, la ville qui ne dort pas, avec tous ses restaurants, boîtes de nuit, galeries, théâtres et centres commerciaux. On avait tort, nous n’étions pas suffisamment reconnaissants envers nos soldats et nos bénévoles, suffisamment solidaires, suffisamment responsables. On prenait notre sécurité et notre liberté pour des acquis. Mais la guerre n’est jamais loin. La guerre en 2022 signifie pour moi, de nouveau, tout simplement, que l’inimaginable est possible.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Comment vivez-vous cela loin de votre pays ? 

Maksym Teteruk : La guerre, ce n’est pas quelque chose qu’on peut vivre comme un événement continu, quand on est loin. C’est quelque chose qui fonctionne plutôt comme des flashs, des coups de foudre, des moments singuliers de prise de conscience sur ce qui est en train de se passer. Je le vis comme une mosaïque de sentiments contradictoires qui s’alternent, de la désespérance, de la peur, de la colère, de la haine, de l’espoir ou de la fierté (…) Je n’arrive pas à comprendre que désormais je suis quelqu’un dont le pays est en guerre, quelqu’un dont les concitoyens sont des réfugiés, que les autres vont nous appeler ainsi. Des réfugiés ukrainiens. Impensable. Je n’arrive pas à assimiler cette image de moi, de nous (…) J’ai peur de m’y habituer. J’ai peur que le monde s’y habitue. Que la solidarité actuelle avec l’Ukraine ne soit qu’une mode qui va passer, que le monde en soit fatigué et qu’une fois que le monde sera habitué, s’ennuiera et aura perdu sa sensibilité face à ce qui se passe, on restera tout seul devant le monstre (…).

« Blanche-Neige et les sept nains », par le grand ballet de Kiev

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : De quelle manière êtes-vous en contact avec vos proches ? 

Maksym Teteruk : Heureusement, malgré des destructions majeures dans la région où mes proches se trouvaient pendant la première semaine de la guerre, il n’y a pas eu de problèmes avec le réseau, nous avons donc gardé le contact permanent. Aujourd’hui, ils se sont déplacés dans la partie ouest du pays, en laissant tous leurs biens derrière eux, sans savoir s’ils pourront les retrouver. Peut-être qu’ils devront recommencer leur vie de nouveau ailleurs, mais tout le monde rêve de rentrer chez soi et reprendre sa vie normale.

Le théâtre national d’opérette de Kiev

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Quels sont les armes qu’ont les artistes ukrainiens pour défendre leur culture et leur pays ?

Maksym Teteruk : Beaucoup d’artistes ukrainiens prennent les armes dans un sens littéral et défendent leur culture et leur pays sur les champs de bataille. Mais la plupart le font en essayant de transmettre au monde des messages importants, de faire découvrir la culture ukrainienne, d’expliquer la nature de ce qui se passe. On parle, on communique, on publie, on exige, on pose des questions, on met en doute le fonctionnement du système des relations internationales, des règles du jeu, l’efficacité des institutions internationales, qui n’arrivent pas à faire plus que de déclarer leur préoccupation profonde, le système de défense collective, tout ce qu’on croyait être si solide, si efficace et si fort et qui reste impuissant face à la nouvelle offensive militaire en Europe, face à cette nouvelle tentative d’un ancien empire agonisant de se réanimer.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : De quelle manière peut-on les aider ?

Maksym Teteruk : Tout d’abord je voudrais dire que l’Ukraine et les Ukrainiens sont infiniment reconnaissants pour toute l’aide et tout le soutien, qui nous ont été accordés ici, en France (…) Aujourd’hui, alors que l’Ukraine se bat aussi sur le front de l’information contre la propagande et la manipulation russes, les artistes ukrainiens ont besoin de plateformes pour parler, pour pouvoir, à travers l’art, exposer nos propos, représenter tout ce qui se passe dans notre pays, dans notre région (…) Le meilleur moyen pour y parvenir c’est d’inviter nos artistes, produire leurs œuvres, donner la possibilité de créer (…) Pas par pitié, mais parce que ce sont des professionnels, des artistes et des intellectuels intéressants et singuliers, qui peuvent apporter beaucoup, qui peuvent partager une expérience unique, qui peuvent poser des questions importantes pour nous tous, qui peuvent trouver leur place dans l’industrie culturelle française comme le font les Polonais, les Russes, les Bulgares, les Hongrois (…). Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

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Koltès, l’amour et la révolte

D’abord à Maubeuge, puis au Théâtre des Quartiers d’Ivry et à Dôle, Matthieu Cruciani propose La Nuit juste avant les forêts. L’une des premières pièces de Bernard-Marie Koltès, exceptionnelle et nécessaire, magnifiquement incarnée par Jean-Christophe Folly.

Écrite en 1977, publiée aux Éditions de Minuit en 1988, La nuit juste avant les forêts échappe à la patine du temps. Le texte, visionnaire, s’entend comme un cri qui déchire la nuit de tous les laissés-pour-compte d’hier et d’aujourd’hui, transmettant physiquement le poids de la solitude et de l’exclusion. Composé d’un seul souffle fiévreux d’une soixantaine de pages, formulé à la première personne sans ponctuation, c’est à l’acteur d’en orchestrer partition et respirations. Antérieur à ses œuvres de référence (Combat de nègre et de chiens, Quai ouest, Dans la solitude des champs de coton…) Bernard-Marie Koltès l’avait proposé à Patrice Chéreau, qui allait par la suite monter toutes ses pièces. Il déclina l’offre et attendit plus de trente ans avant de le mettre en scène en 2010, après la disparition de Koltès, avec le comédien Romain Duris.

Véritable défi d’interprétation et de mise en scène, mise en abîme tout en énergie et en tension, la Nuit juste avant les forêts fascine et revient régulièrement sur les plateaux avec plus ou moins de puissance et de grâce. La proposition de Matthieu Cruciani, créée à la Comédie de Colmar dont il a pris la direction avec Émilie Capliez en janvier 2019, fera date. Elle doit tout à la présence magnétique et au jeu incandescent de Jean-Christophe Folly, porté par la musique subtile de la violoniste Carla Pallone et la scénographie entrelaçant rêve et réalité de Nicolas Marie.

Il raconte la banlieue poisseuse

Tapi dans l’ombre et la boue, sous un pont monumental qui pourrait être la ligne de fuite d’un boulevard périphérique, il est cet homme – dont on n’entendra jamais le nom – qui tente d’échapper à la solitude comme on voudrait conjurer la folie. Un inconnu passe qu’il cherche à retenir, lui demandant du feu, une cigarette, un regard…. Il est en quête d’une chambre où passer la nuit mais il n’a pas d’argent. Le peu qu’il lui restait lui a été volé dans le métro. Il raconte la banlieue poisseuse, où l’on ne trouve pas de travail et auquel il a renoncé depuis longtemps : « Mon salaire, moi, c’était un drôle d’oiseau tout petit qui rentrait, que j’enfermais, et qui, dès que j’entrouvrais la porte, s’envolait tout d’un coup et ne revenait jamais, il ne restait plus qu’à le regretter tout le reste du temps. Maintenant je ne travaille plus… »

Une langue urbaine et familière qui fustige l’exclusion

Long poème convulsif, profération musicale pleine d’embardées, la Nuit juste avant les forêts explore le thème de la solitude, de l’exclusion, de la précarité et du racisme dans une langue urbaine et familière qui fustige la relégation des pauvres. L’homme est d’origine étrangère et maudit « tous ces cons de Français » – un motif provocant qu’il propulse cycliquement – «  avec leurs mêmes gueules et leurs mêmes soucis, parlant de bouffe jusque sous la pluie ». Il maudit aussi bien ceux qui sont de l’autre côté d’une frontière de classe que ceux avec qui il partage la marginalité et la déchéance, mais qui le considèrent encore avec mépris car il n’a pas les mêmes codes culturels. Comme un boxeur, il encaisse les coups et revient à l’avant-scène, cherchant le public du regard, fragile et puissant, titubant et inébranlable.

Le jeune homme dessiné par Koltès et à qui donne puissance et vie Jean-Christophe Folly est le frère de marge et de destin de Jean Genet, refusant « les zones de femmes, les zones d’hommes, les zones de pédés ». Son soliloque n’est pas un monologue mais une adresse à l’autre, un « mec », un « camarade d’infortune », ou à sa passion amoureuse d’un soir, Mama, rencontrée furtivement et peut-être perdue à jamais alors que, fou d’elle, il a écrit son nom sur tous les ponts. Jean-Christophe Folly incarne jusqu’au vertige toutes les étapes de la chute, toutes les décompositions et recompositions, tous les éclats du désir et de la rage. On ne quitte pas le comédien des yeux, on boit sa parole incarnée et brûlante. « Le langage est pour moi l’instrument du théâtre », disait Koltès. Reçu cinq sur cinq dans ce magistral chant d’amour et de révolte. Marina Da Silva

Le 10/03 au Manège à Maubeuge, du 22 au 26/03 au Théâtre des Quartiers d’Ivry, le 3/05 aux Scènes du Jura à Dole.

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Gabriel Monnet, pour mémoire

Sise à Bourges et présidée par François Carré, l’association Double Cœur publie un ouvrage capital sur Gabriel Monnet (1921-2010). Sous le titre La belle saison 1960-1969, Gabriel Monnet à Bourges, un imposant travail d’archives digne d’éloges, le portrait d’un artiste fraternellement lumineux.

D’une page l’autre, la figure rayonnante de l’acteur, du metteur en scène, du directeur de troupe, de l’inlassable « objecteur de conscience » (selon ses propres mots), du fervent républicain et démocrate, est ainsi magnifiée, preuves à l’appui, à sa juste hauteur. La belle saison s’ouvre sur une préface de Robin Renucci, suivie par deux études magistrales de Pascal Ory (académicien français depuis mars 2021), spécialiste de l’histoire culturelle. Dans La rencontre de Bourges (1983) et Une maison pour mémoire, textes et documents extraits du catalogue de l’exposition d’octobre de cette année-là, tout est dit de l’aventure artistique et civique de « Gaby », comme disaient les siens. Auteur d’un chant des maquisards du Vercors, fort des idéaux du Conseil national de la Résistance, le jeune homme, entré en théâtre avec Peuple et Culture, formera des amateurs, s’aguerrira au jeu jusqu’à assumer les plus grands rôles, rencontrera toutes les figures du théâtre public en gestation et se retrouvera, en 1960, à la tête de la Maison de la culture de Bourges, visitée par Malraux et le général de Gaulle.

Il sera remercié par un maire de droite en 1969, dans l’après-Mai 68 aux circonstances dûment analysées… On lira, avec passion, les textes de Monnet à l’adresse du public, d’une rare exigence de pensée critique, écrits dans une prose poétique résolue. Secret perdu d’un langage ad hominem au plus haut prix. Une kyrielle de témoignages capitaux (Pierre Potier, conseiller municipal ami, Catherine Tasca, Robert Abirached, Henri Massadau, Marcel Guignard, Igor Hilbert, Bernard Richard, José-Manuel Cano-Lopez) complètent, de cet artiste fraternellement lumineux, le portrait, auquel son fils et le poète Jean-Christophe Bailly apportent d’ultimes touches affectives.

Le travail d’archives est digne d’éloges. Après Bourges, Monnet fut à Nice, puis à Grenoble, en duumvirat exemplaire avec le jeune Georges Lavaudant. Autres temps, autres mœurs. Comme le temps passe ! Jean-Pierre Léonardini

Un livre DVD, avec de très nombreuses photographies et illustrations (296 p., 38€). À commander à Double Cœur, Maison des associations Marguerite-Renaudat, 28 rue Gambon, 18000 Bourges (tél. : 06.83.87.27.64). À Paris, l’ouvrage est en vente au Coupe-Papier, 19, rue de l’Odéon, 6ème (tél. : 01.43.54.65.95).

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De Claudel à Thomas Bernhard…

Jusqu’au 26/02 aux Déchargeurs (75), Salomé Broussky propose Le pain dur de Paul Claudel. Une pièce de jeunesse, sans concession sur les méfaits de l’argent. Sans oublier Le jour se rêve, le ballet de Jean-Claude Gallotta et Maîtres anciens de Thomas Bernhard.

Déterminée, exaltée, la jeune et belle Lumir n’en démord pas : pour la cause, la libération de la Pologne, quoiqu’il en coûte il lui faut récupérer l’argent ! Harcelant sans répit Turelure, ce parvenu méprisant et convaincu que tout s’achète et se vend, pour qu’il lui rende cette somme de 20 000 francs… Tout est pourri au royaume de Coufontaine : l’affection entre père et fils, l’amour entre amants, la tendresse entre fille et père. La morale, la foi, les hautes valeurs de justice et liberté pour lesquelles on prétend se battre ? Rien ne résiste à l’appât du gain, à l’attrait de l’argent, il est nouveau dieu qui terrasse toute religion ou louable utopie. « La force du Pain dur ? C’est un thriller métaphysique où le langage est à fois poétique et abrupt (…) J’ai été saisie par la portée universelle du propos, par les manipulations imbriquées les unes dans les autres, par la noirceur des personnages », témoigne Salomé Broussky, la metteure en scène. « Tous sont à la fois antipathiques et très humains. Chacun veut triompher, sans considération pour autrui ». Un décor minimaliste, des costumes rougeoyants d’avidité, un quatuor de comédiens à l’éloquent phrasé pour un Claudel déroutant.

De la noirceur claudélienne à l’optimisme chorégraphié, il n’y a qu’un pas dansé à mettre dans ceux de Jean-Claude Gallotta à l’heure où Le jour se rêve ! En trois temps et trois mouvements, trois tableaux entrecoupés par deux solos du maître de ballet, le spectacle s’emballe et éblouit le public. Subjugué par les costumes multicolores jusqu’à la peau dénudée, le rythme endiablé, la prestance des dix interprètes, femmes et hommes à parité pour nous conter heurts, malheurs et bonheurs de notre planète… Au cœur de cet hommage au mythique et regretté Merce Cunningham, portés par la musique de Rodolphe Burger le rocky, danseurs et danseuses rivalisent de talent. Entre sauts déliés, pas chaloupés, entrelacs amourachés, duos collés-serrés et figures groupées, ils nous invitent à bouger, résister, laisser tomber comme eux masques et convenances. Laisser libre cours, au final, à notre imaginaire pour qu’explose de l’un à l’autre spectateur le plaisir de faire figure commune : un moment de total bonheur, transfiguré par les corps et les sons, baigné de lumières que l’on aimerait à jamais voir briller !

Un spectacle qui, à n’en point douter, laissera de marbre le vieux Reger assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… De nouveau sur la scène parisienne des Déchargeurs en raison d’un succès mérité, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

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André Wilms, adieu

Le comédien n’est plus, André Wilms est décédé le 9 février. Au théâtre, il a joué avec les plus grands. Au cinéma, il a trouvé chez Aki Kaurismaki, le cinéaste finlandais, son alter ego. Nous l‘avions rencontré au CDN de Montreuil (93), croisé sur d’autres scènes : une voix, une présence, un regard… Remarquable, l’article de notre consœur Marie-Jo Sirach, paru dans le quotidien L’Humanité, évoque avec émotion et empathie la singularité du personnage. Yonnel Liégeois

La nouvelle a jeté un froid. André Wilms est mort. Il avait 74 ans. On ne connaît pas les raisons de sa mort, quelle importance… On ne verra plus sa silhouette sur les planches. On ne le croisera plus au théâtre. À la ville, c’était un homme discret et élégant. À la scène, à l’écran, un acteur qui dégageait du mystère, dans ses mouvements, ses déplacements, dans ce phrasé si singulier, cette façon de dire les mots, de les prononcer, de cette belle voix grave, profonde, avec retenue. Une retenue qui laissait entrevoir un bouillonnement intérieur, une maîtrise de l’art de l’acteur qu’il n’avait jamais appris, ni dans les livres ni dans les écoles. André Wilms est venu au théâtre par hasard, par la plus petite des portes. Et c’est en regardant les autres travailler, en les observant, en les admirant qu’il a appris son métier.

Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur

Avec un CAP de staffeur en poche, il exerce quelque temps comme peintre en bâtiment. Le hasard, qui fait parfois bien les choses, lui permet de travailler comme machiniste au Grenier de Toulouse, dirigé alors par Maurice Sarrazin. Une figuration de temps en temps, et le voilà qui met un pied sur les planches. Mais, happé par la politique, adhérent à la Gauche prolétarienne, il se détourne du théâtre en gueulant « À bas le théâtre bourgeois ! ». Mais militer ne nourrit pas sa famille. Un ami lui suggère alors de rencontrer le metteur en scène allemand Klaus Grüber, qui monte Faust-Salpêtrière dans la chapelle de l’hôpital, à Paris. Nous sommes en 1975. Grüber l’engage mais ne lui confie que quelques lignes. Le reste du temps, il marche sur le plateau, mutique. Le spectacle provoque un électrochoc dans le paysage théâtral.

Wilms retourne dans son Alsace natale, croise André Engel, qui monte Baal, de Brecht. Il rejoint l’équipe du Théâtre national de Strasbourg dirigé par Jean-Pierre Vincent. Il y a là Michel Deutsch, mais aussi Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy. Il observe Philippe Clévenot dont il admirait le jeu, ne comprend rien aux indications de Jean-Pierre Vincent qui, pour lui faire ralentir son débit, le sifflait lors des répétitions. Wilms l’Alsacien, qui se souvient qu’enfant on l’obligeait à mettre un galet dans la bouche à l’école s’il parlait l’alsacien, apprend à moduler son débit, à gommer son accent. Mais c’est cette langue maternelle qui rythme et module son phrasé, si particulier, si reconnaissable. Dans le collectif strasbourgeois, la consigne est de lire tout ce qui vous tombe sous le coude. Wilms lit beaucoup, énormément, apprend à maîtriser le flux des mots que l’on doit aussi entendre par le corps.

Il apprend, aux côtés de Grüber, à « pleurer de l’intérieur ». Jouer sous la direction du metteur en scène allemand, c’était comme « une cure d’amaigrissement », ne pas jouer gras. Pour son Robespierre dans la Mort de Danton, il ne croise pas ses mains dans le dos. Il joue la complexité, le mystère du personnage. Une partie du public strasbourgeois, celui qui ne comprend pas que « tu roules dans une voiture pas lavée », fuit le TNS. L’aventure dure quelques années. André Wilms découvre Heiner Müller par l’entremise de Jean Jourdheuil et de Jean-François Peyret. Il apprend la lenteur et défend l’idée qu’elle est révolutionnaire. Son dernier rôle, il le tient dans la Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, mis en scène par Emmanuel Meirieu, en 2019. Il était simplement magistral, impressionnant. Sa voix, hypnotique, habitait tout l’espace.

Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur. Et Wilms jouait comme un rockeur, pratiquant cassures et autres césures dans le rythme, jamais dans l’emphase, laissant filtrer les silences entre les mots ou les notes. L’Alsace était une terre de rockeurs, disait-il en pensant à Bashung, à Rodolphe Burger…

Il a joué avec les plus grands, a lui-même mis en scène des opéras, de nombreuses pièces. En parallèle à sa carrière au théâtre, le cinéma fait appel à lui. Il forme, aux côtés d’Hélène Vincent, un couple de grands bourgeois, les Le Quesnoy, aussi déjantés l’un que l’autre. Son rôle du père dans la Vie est un long fleuve tranquille le fait connaître du grand public. Mais c’est dans les films d’Aki Kaurismaki, son alter ego, qu’il donne toute sa mesure. La complicité qui les unit crève l’écran. Le mutisme des personnages du Finlandais n’effraie pas l’acteur. Au contraire. Wilms traverse l’univers filmique poétique de Kaurismaki avec force et un engagement qui redonne de la dignité à ces personnages de la marge.« Je n’ai jamais appris à boxer sur un ring, j’ai appris à marcher sur un ring », avouait Carlos Monzon. André Wilms faisait sienne cette devise, tout comme celle d’Alain Cuny : « Je n’ai jamais appris à jouer au théâtre, j’ai appris à marcher sur une scène ». Marie-José Sirach

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Arnaud Meunier, nouveau Candide !

Du 09 au 18/02, à l’Espace Cardin (75), se joue Candide de Voltaire mis en scène par Arnaud Meunier, le directeur de la MC2 de Grenoble. Un spectacle créé à la Comédie de Saint-Etienne en 2019. Avant la mise au silence du spectacle vivant pour cause de pandémie, à l’initiative des Scènes du Jura, Pierre-Marie Turcin avait assisté à la représentation ! Un article signé d’un fidèle lecteur des Chantiers de culture, professeur de philosophie à Lons-le-Saunier (39) et animateur d’un café philo à la librairie La Boîte de Pandore.

La verve, l’ironie, la fantaisie de Voltaire au service du théâtre ! Voltaire était connu de son vivant pour des œuvres « sérieuses », jusqu’à la publication de son conte, Candide ou l’optimisme. Qui semble une dénonciation des philosophes développant des théories loin du réel… Tel Pangloss, le disciple de Leibniz pour qui « notre monde est le meilleur des mondes possibles », et qui n’en démord pas parce que « jamais un philosophe ne se dédit ». Dit comme cela, toutes les religions, les métaphysiques, sont des dogmatismes : elles prétendent dire la vérité, et ne font que tromper les hommes sur la réalité, la vie, les émotions, les aventures.

Le metteur en scène Arnaud Meunier l’a bien compris, qui fait de l’odyssée de Candide, qui parcourt le monde à la recherche du sens de sa vie, (c’est-à-dire de son amour perdu, sa Cunégonde) une fuite vaine et absurde. Elle lui fait rencontrer des hommes méchants, imbus de leurs pouvoirs, exploitant les préjugés de condition, de race, de sexe. Et aussi des hommes bons, comme dans le pays d’Eldorado où l’abondance et la richesse produisent…  un ennui profond. Jusqu’à la modestie de la métairie finale, où « il faut cultiver notre jardin », lieu où l’organisation du travail entretient  les inégalités sociales, et les ambitions de vie saine un monde artificiel (l’écologie rêvée et moquée).

La gageure est tenue, le texte est dit avec bonheur par chacun des personnages qui parlent tour à tour d’eux-mêmes, comme s’ils étaient les spectateurs de leur propre vie (le décor est un écran, les costumes vont du baroque échevelé au plus simple appareil… ). Autre trouvaille, la musique d’accompagnement est jouée en direct, et chantée (avec les clins d’œil à des chansons, à la musique de Michel Legrand) pour faire, comme Leonard Bernstein l’avait réalisé en son temps, une véritable comédie musicale. La comédie est partout, alors que les malheurs sont toujours présents : qui a souffert le plus, Cunégonde, Pangloss, la Vieille ? Tragi-comédie de la compétition des souffrances !

Les fatalistes, et autres catastrophistes, en prennent pour leur grade. Les donneurs de leçons et directeurs de conscience sont emportés par leurs contradictions et par leur immoralité. Les penseurs manichéens et les théologiens sont un peu courts. Au fond, le tourbillon des hasards de l’existence dément toute explication rationnelle, et chacun reste avec ses illusions, et face à ses désillusions. Pas de philosophie donc, mais du théâtre ! Pierre-Marie Turcin

Jusqu’au 18/02, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin. Les 22 et 23/02 aux Quinconces-L’Espal, Scène nationale du Mans. Du 9 au 11/03, au Jeu de Paume d’Aix-en-Provence. Les 23 et 24/03, à La Comédie de Saint-Etienne. Candide ou l’optimisme, traduit de l’allemand, de Mr le Docteur Ralph : pour échapper à la censure, le pseudonyme de Voltaire… Publié à Genève en !

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Palestine, entre guerre et paix

Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’échangeur (93), Bernard Bloch présente La situation. Jérusalem – Portraits sensibles. Construite sur une soixantaine d’entretiens avec des habitants, une pièce de théâtre bien plus riche qu’un grand discours pour appréhender le conflit israélo-palestinien.

Le dramaturge et metteur en scène Bernard Bloch nous interroge une nouvelle fois sur le conflit israélo-palestinien. Avec le spectacle Le voyage de D. Sholb et son récit 10 jours en terre ceinte (Ed. Magellan & Cie), il nous contait le voyage d’un juif athée sillonnant la Palestine avant de rendre visite à sa famille en Israël. Sa dernière pièce de théâtre, La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, est tirée de son séjour en 2016 quand, deux mois durant, il a interrogé soixante habitants de Jérusalem. En ressortent des paroles fortes qui, si elles rappellent les grandes dates du conflit israélo-palestinien – le partage de 1947, la guerre des Six Jours de 1967, les accords d’Oslo de 1993 -, nous plongent au cœur du problème : dans le vécu des uns et des autres, dans les rancœurs guerrières comme dans les espoirs pacifistes.

B., journaliste français, se rend à Jérusalem dans une école qui compte 50% d’élèves juifs et 50% d’élèves arabes ; tous les cours sont bilingues et tous les enseignants travaillent en duo : un Israélien juif et un Israélien arabe. Si cette expérience prouve qu’un vivre ensemble est possible, rien n’est gagné et tout n’est pas perdu. B. profite de sa visite pour interroger les habitants qui, tour à tour, témoignent. Sur le plateau, une tente au fond, des cages à oiseaux qui chantent parfois, des chaises de jardin multicolores où une dizaine de personnages prennent successivement place : le directeur d’une école mixte, une Tunisienne qui a trouvé refuge en Israël après la décolonisation, un intellectuel palestinien, des convertis au judaïsme, une jeune musulmane… Les positions, tranchées ou non, plurielles, difficiles, nous font percevoir un conflit qui dure depuis plus de soixante-dix ans à hauteur d’hommes.

Loin des a priori, on prend la mesure de « la situation », de sa cruauté comme de sa complexité, des raisons du conflit comme des possibilités d’en sortir, à l’instar d’un des personnages qui déclare : « Ce que je voudrais c’est qu’on arrête de sacrifier nos enfants, qu’on arrête de fourrer dans le crâne des Arabes que pour exister, il faut mourir ; dans celui des juifs, que le monde entier veut leur mort et qu’il faut qu’ils tuent pour ne pas être tués ». On ressort du spectacle un peu moins largués pour appréhender la paix… Amélie Meffre

La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, de Bernard Bloch. Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’Échangeur (59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet).

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Koltès et les damnés de la vie

Du 3 au 19/02, aux Amandiers de Nanterre, le metteur en scène Ludovic Lagarde propose Quai Ouest. Une pièce de Bernard-Marie Koltès, le dramaturge disparu en 1989. Une œuvre emblématique qui fait entendre le chant d’une humanité à bout de souffle.

Un hangar dans une zone portuaire abandonnée. Devenue le domaine de squatteurs et marginaux, trafiquants en tout genre, clandestins promis au refoulement… Le jour s’y lève, « d’une manière si étrange, si antinaturelle, se glissant dans chaque trou de la tôle » qu’il en devient, dans son basculement de l’aube au crépuscule, un des personnages à part entière de Quai Ouest, donné en novembre à la Comédie de Clermont-Ferrand.

Avec cette pièce emblématique du répertoire de Koltès (1948-1989), Ludovic Lagarde s’est placé loin de tout réalisme, composant, grâce à la scénographie d’Antoine Vasseur, un univers presque fictionnel, avec des projections d’images de cieux et d’océans en fond de scène. Interprétés par des comédiens de haute voltige, les personnages – Koch (Laurent Poitrenaux), Monique (Christèle Tual), Charles (Micha Lescot), Cécile (Dominique Reymond), Rodolfe (Laurent Grévill), Claire (Léa Luce Busato), Fak (Antoine de Foucauld) et Abad (Kiswendsida Léon Zongo) – deviennent des archétypes mettant à distance tout stéréotype sur « le marginal » ou « le capitaliste », creusant les nuances de gris plutôt que le noir et blanc des rôles et des situations.

Rappelons la matrice : Kock, un homme d’affaires désabusé, a décidé de venir se suicider là, sans que sa secrétaire qui l’accompagne en Jaguar ne parvienne à l’en dissuader. On ne saura ce qui l’y pousse. Le désespoir d’une vie remplie d’argent mais vidée de toute substance ? Des malversations dont il devrait rendre compte ? Face à lui, Charles, avec ses complices Fak et Abad, survit et fait vivre sa famille de deals et petits délits. Sa mère est sans travail et sans horizon depuis longtemps. Son père, abîmé par les guerres coloniales, le méprise. Sa petite sœur, il ne va pas hésiter à la vendre à Fak, qui en pince pour elle. Abad, réfugié africain que Charles a aidé, ne prononcera pas un mot de toute la pièce mais aura celui de la fin, tuant Kock à la kalachnikov. Deux univers se font front. Maurice et Monique, en représentants symboliques du capitalisme et de la colonisation. Et cette petite foule de l’ombre, en quête d’argent, d’armes, de came et de sexe.

Bernard-Marie Koltès avait conçu Quai Ouest lors d’un voyage à New York en 1981, où il avait découvert les ghettos du Bronx et de Harlem. C’est la fin des utopies des années 1970, de « la marge » comme espace de subversion sociale ou de source de créativité. Le capitalisme financier se déploie et flamboie. En faisant se télescoper ces deux mondes, Koltès remet au centre du jeu la lutte de classe et les rapports de domination. Mais plutôt que de montrer un affrontement binaire – il écrivait à propos de la pièce : «  c’est l’histoire de la désagrégation d’un milieu par un corps étranger » –, il montre un processus. Dans cette mise en scène transcendante, Ludovic Lagarde en exalte la déchéance et la beauté. Marina Da Silva

Quai Ouest, jusqu’au 19 février au Théâtre des Amandiers de Nanterre. Rencontre le 16 février avec l’équipe artistique après la représentation. La pièce est éditée aux Éditions de Minuit.

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