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La scène sur tous les fronts

Du « Capital » de Marx à l’évocation de la grande guerre 14-18, la scène fait front ! De l’écriture sulfureuse de l’uruguayen Calderón à des spectacles plus intimistes, de l’improbable ascension d’un silencieux encordé à la mystique intérieure de Claude Régy, subversion et méditation se donnent à voir et à entendre.

 

 

 

Attablés autour d’un plat de lentilles et de quelques litres de gros rouge au club des Amis du Peuple, ils parlent et débattent. De la vie en cours, de la révolution en marche surtout… Une brochette de grosses têtes pensantes, au temps de leur jeunesse houleuse et fêtarde, qui rêvent d’en découdre avec le pouvoir en place en cette année 1848 : Armand Barbès, Louis Blanc, Auguste Blanqui, François-Vincent Raspail et l’ouvrier Albert fomentent leur coup d’état ! Et dans les coulisses, Marx, son Capital et son singe… Point de romantisme à l’horizon, nous prévient Sylvain Creuzevault, l’auteur et metteur en scène de ce brûlot revisitant l’œuvre majeure du philosophe allemand, « l’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier des tyrans aura été pendu avec les tripes du dernier prêtre » !
capitalSur le plateau en dispositif bi-frontal, il est peu de dire que le foutoir règne, un désordre aussi comparable à celui qui agite les esprits… D’autant qu’au côté de Marx, et de ses écrits, sont conviées quelques autres jolies plumes, Benjamin, Debord, Foucault, Lacan, au spectateur de retrouver qui a dit quoi au détour d’une vive polémique sur l’enjeu de la monnaie, entre valeur d’usage et valeur d’échange ! On l’aura compris, si la parole est souvent vaine dans ces propos échangés et souvent improvisés entre deux citations, elle peut être aussi subversive lorsqu’on en dépasse le sens premier pour approfondir le sujet : quel enjeu éthique et moral à l’engagement politique ? Un spectacle jouissif, en dépit de son propos fourre-tout et de ses longueurs, surtout quelques superbes numéros d’acteurs fort convaincants.

A la révolution des planches conduite par Creuzevault, répond le silence imposé par Claude Régy en son for « Intérieur », inspiré de Maurice Maeterlinck et créé à l’origine en 1985. Un texte et une mise en scène flamboyants dans cette mise à nu de la mort s’avançant sur un plateau de sable blanc et dans des lumières tamisées où le clair-obscur nous plonge entre lune et soleil au cœur même de la conscience humaine…
« Le directeur du théâtre de Shizuoka avait vu plusieurs de mes spectacles, il avait invité « Ode maritime » au Japon et c’est pendant que l’on jouait ce poème de Pessoa qu’il m’a demandé si j’accepterais de faire une création en langue japonaise avec sa troupe », précise le metteur en scène. « Le sujet même d’« Intérieur », son thème central, est la mort. Et dans tous les nô, la mort est un élément extrêmement présent : l’échange entre le monde des morts et le monde des vivants se fait de manière très fluide. Ce sont ces correspondances, formelles ou thématiques, avec le théâtre japonais qui m’ont amené à faire ce choix ».
intérieurÉconomie de mots et de gestes, épure de la parole et du mouvement, Claude Régy conduit sa troupe de comédiens japonais au sommet de leur art. Entre jour et nuit, ombres et lumières, du plateau à la salle nous assistons à ce qui relève de la magie ou du miracle du Verbe : le passage illuminé du sens profond d’une œuvre, sans fioriture ni machinerie sophistiquée qui masquent en d’autres lieux le vide du propos. Dans l’intime, le secret des consciences, se noue le dialogue entre la vie et la mort d’une fulgurante beauté. Claude Régy est un maître, orfèvre de l’espace scénique pour se rendre d’un point l’autre avec infime délicatesse et poésie. Avec lui, comme toujours, tout se joue à l’intérieur, de l’acteur comme du spectateur. Affirmer la beauté d’un tel spectacle relève d’une expression galvaudée, d’autant qu’il s’agit plus ici d’une authentique méditation : sépulcrale, lumineuse, bouleversante.

Et le silence s’impose encore en compagnie de Christine Citti qui nous l’affirme, « Je ne serai plus jamais vieille » ! Un spectacle déroutant, une parole forte, celle d’une femme harcelée au quotidien par son époux… Un magnifique texte de Fabienne Perineau, tout de violence contenue, pour faire émerger la parole et les souffrances cachées que subissent ces femmes dans vieillel’intimité même de leur couple. La mise en scène minimaliste de Jean-Louis Martinelli, l’ancien directeur des Amandiers de Nanterre, un fauteuil-un corps-une voix, éclaire avec justesse ce visage prisonnier de son propre calvaire, complice de son enfermement par peur des représailles et du qu’en dira-t-on, jusqu’au jour où la libération viendra de qui l’on ne l’attend pas… Comme avec Régy, la beauté nue sur le plateau par la force d’une parole subtilement incarnée !
Un silence encore plus fort, seule la musique livre sa partition, quand Fragan Gehlker fait « Le vide » autour de lui, accroché à sa seule corde qu’il n’a de cesse de remonter et de lâcher quinze mètres plus haut… Une heure durant, un exercice envoûtant, spectacle ou performance, où se noue et dénoue sous nos yeux le « mythe de Sisyphe » : une poétique de la corde, tension et répétition, une philosophie du temps qui passe et se la joue pour l’éternité, qui déjoue surtout la résistance physique au sens premier du terme, une quête initiatique de l’existence sans cesse à braver l’échec dans le vertige des hauteurs. Une musique du corps que l’on associera avec hardiesse à la silhouette longiligne et fragile de Barbara à son piano. Un même recueillement, une même concentration pour les deux artistes pétris d’incertitudes et de convictions : sans cesse agripper le filin pour l’un, sans cesse enlacer son public pour l’autre dans sa « plus belle histoire d’amour » ! C’est ce que nous propose la troupe du Français dans ce sublime « Cabaret Barbara » orchestré par Béatrice Agenin.

Quand la musique se tait, celle du clairon, en même temps que le bruit du canon, alors commence le temps du souvenir et de la mémoire. « La grande boucherie », une trop lourde tragédie que d’aucuns préfèrent subvertir en comédie légère et sylvie-Gravagna1caustique… Tel est le pari osé, et gagné, de Sylvie Gravagna, alias « Victoire, la fille du soldat inconnu » sur les planches du Grand Parquet* ! Entre deux airs de Mireille et Jean Nohain, elle revisite en fait l’histoire de la libération des femmes entre les deux guerres, de sa naissance un 14 juillet 1916 jusqu’en cette année 1949 où elle s’attelle à la lecture du « Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Prolétaires, pétroleuses, suffragettes et résistantes de tout temps, les femmes incarnent la totale « Victoire » dans le regard de la comédienne : contre la haine et l’absurdité de la guerre, contre un pouvoir économico-politique avilissant et un machisme ambiant. Entre humour et tendresse, la mise en partition d’une épopée féminine qui n’en finit pas de s’écrire et de se chanter.
Un regard bien différent, sur cette époque qui court de 1915 à 1919, quand « Mon colonel » entame ses échanges épistolaires. Mises en espace par Laurent Claret, les lettres que son arrière grand-père, colonel à la retraite, reçut du lieutenant Bertrand mobilisé sur le front… Des missives révélatrices de l’état d’esprit d’une époque où succèdera bientôt au bruit des armes la guerre industrielle sur les ruines d’un monde en faillite. Une descente aux enfers pour un homme blessé, usé et meurtri qui pressent ce qu’il en adviendra trente ans plus tard, avec l’échec de la Société des Nations et l’humiliation infligée aux Allemands par les alliés. Un petit air de musique, une malle pour tout paquetage, une correspondance sans lumière d’espoir et lourde de mauvais présages joliment mise au pas en toute intimité.

Dans l’attente de la reprise en tournée de « Uruguay Trilogie », trois pièces de Gabriel Calderón mises en scène par Adel Hakim ( « Ore », « Ouz », Mi munequita »), le lecteur-spectateur pourra se délecter du hors-série que Frictions,l’excellente revue de notre confrère Jean-Pierre Han, par ailleurs rédacteur en chef du mensuel Les Lettres françaises, HS5-grand consacra à l’auteur uruguayen. « A travers la famille, Calderón aborde presque tous les termes de la globalisation », souligne Adel Hakim. « La violence, les guerres, le terrorisme, l’influence de la religion, la sexualité, le refoulement, l’angoisse de l’avenir et la hantise du passé… ». Une écriture totalement déjantée, subversive, explosive, démesurée, « un théâtre sud-américain qui fait souffler une tempête insolente sur la scène parisienne » aux dires de ses plus fins connaisseurs. En tout cas, un théâtre à découvrir au cœur même de ses outrances.
Une insolence aussi que ce combat de « Nègres » contre le monde blanc, tel était le projet iconoclaste de Jean Genet en son temps, le renversement des mondes et des couleurs par l’écriture scénique… La pièce n’a rien perdu de sa flamboyance sous les projecteurs, costumes et paillettes à profusion, Genet lui-même parlait de « clownerie » à propos de son œuvre. Une langue verte et fleurie, une langue réaliste et poétique, tout se mélange et son contraire sous la plume de Genet, le blanc et le noir, la révolte et la soumission, le stupre et la piété. Le beau et le laid, l’essentiel et l’accessoire, comme dans la mise en scène de Robert Wilson. Yonnel Liégeois

*Du 5 au 9/11, se tient au Grand Parquet « Les Hauts Parleurs, laboratoire vivant de la parole théâtrale », un temps fort dédié aux auteurs d’aujourd’hui. Autour de 40 auteurs et 50 artistes, se succéderont lectures-débats, tables rondes, cabarets d’écrivains et apéros impromptus. Entrée libre, dans la limite des places disponibles (réservation conseillée), hormis la soirée du 8/11 (6 €).

Du 15 au 22/11, la commune de Séné, dans le Golfe du Morbihan, met son Grain de Sel en organisant ses journées « Aux œuvres, citoyens ! ». Avec une grande journée de débats et réflexions, le 22/11, entre élus, citoyens et artistes.

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A lire ou relire, chapitre 2

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de Hérétiqueslivres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, ces « Hérétiques », roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain…
L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.
Et c’est encore dans un pays aux chaleurs tropicales, « Aux frontières de la soif », que nous entraîne la romancière haïtienne Kettly Mars. Au lendemain du séisme de janvier 2010, à l’heure où un fringant architecte et romancier à succès en mal d’inspiration abuse de fillettes réfugiées avec leur famille au bidonville de Canaan, livrées au plus offrant… Entre mal-être des uns et exploitation éhontée de la misère des autres, une quelconque rédemption est-elle possible ? Au-delà de l’intrigue amoureuse avec une journaliste japonaise, prétexte convenu au rachat du pédophile mondain, ce roman a surtout le mérite de nous décrire sans fioritures l’état avancé de délabrement d’un pays sous le joug de forces naturelles dévastatrices autant que d’élites ayant sombré dans un sinistre bataillondélitement des valeurs. Pauvreté matérielle des uns, misère morale des autres… Une double affirmation qui garde son sens à la lecture du « Bataillon créole » de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant. En cette année de célébration du centenaire de la grande guerre, il a choisi de nous conter le destin de ces antillais appelés à défendre le sol de la mère patrie… « Au pied de la statue du Soldat inconnu nègre, drapé en bleu horizon, un concours de désespérés attend ». Ils furent des milliers à s’enrôler pour aller combattre le Teuton dans la Somme ou la Marne, à Verdun ou dans les Dardanelles. Dans le concert des publications, sous couvert des « dires » de leur mère-épouse-sœur ou amante et des rares survivants de retour au pays de Grand-Anse, un regard foncièrement original et émouvant sur le traumatisme durable que produisit la « grande boucherie » jusque sous les tropiques.

Trois ans après « Le bloc », une plongée sans concession au cœur d’une France livrée aux assauts purulents d’un parti d’extrême-droite facilement identifiable, Jérôme Leroy poursuit sa descente aux enfers d’un pays à la démocratie minée par les officines à la solde d’un pouvoir occulte. « L’ange gardien » décrit avec minutie, sur un quart de siècle, ce délitement des services de l’État au profit d’une police parallèle, l’Unité. Son meilleur agent, Berthet, sait désormais trop de choses, il sait surtout qu’il est devenu gênant pour ses supérieurs, il doit être éliminé à son tour à l’heure où il se veut « ange gardien » de Kardiatou Diop, une jeune ministre noire et issue de quartiers populaires qui se lance dans la bataille électorale face à la présidente d’un parti extrémiste. Faire d’une icône de l’intégration une martyre, tel pourrait être le projet d’un pouvoir aux abois, plus prompt à renier ses idéaux qu’à tenir ses promesses de angecampagne… Leroy excelle, sous couvert d’œuvre romanesque, à décrire ce délitement d’une caste au pouvoir, quelle qu’en soit la couleur, enchaînée à des intérêts économiques et partisans, incapable de promouvoir ces valeurs héritées d’un temps où sens moral et combat politique marchaient de pair. La cause est noble, la démocratie en jeu, son « Ange gardien » à prendre d’urgence sous son aile…
Une lecture passionnante que d’aucuns poursuivront avec l’essai, fort bien documenté et singulièrement éclairant de Jacques de Saint Victor. « Un pouvoir invisible, les mafias et la société démocratique XIXe-XXIe siècle » nous décrit en effet la place grandissante que les prédateurs en col blanc ont acquis au fil du temps dans nos sociétés à la démocratie vacillante et au capitalisme flamboyant. Paradis fiscaux, marché de la drogue, blanchiment d’argent, scandales immobiliers, compromission des banques : tous les artifices sont bons aux criminels de métier, hommes politiques véreux, industriels et financiers sans scrupule pour déstabiliser l’ordre social et parasiter les rouages économiques… L’historien du droit et enseignant à l’université Paris VIII est catégorique, « l’esprit humain tarde à ouvrir les yeux sur une criminalité qui imprègne une société au point de la dominer ». Son propos est convaincant, il s’apparente à ces lanceurs d’alerte qui en appelle à la vigilance citoyenne et au sursaut démocratique. Outre le péril terroriste, au lendemain de la chute du Mur en 1989 et du 11 septembre, qui allait constituer pour beaucoup la principale menace extérieure pour le monde libre, Jacques de Saint Victor a l’insigne mérite de décrypter avec talent ce mal invisible qui ronge les états de l’intérieur. « Nous sommes arrivés à un tournant majeur dans l’histoire du capitalisme et de la démocratie qui met à mal nos illusions naïves ».

Au réveil citoyen auquel nous convie l’auteur précité, répond comme en écho le « Femme, réveille-toi ! » d’Olympe de Gouges. Sous ce titre femmeprovocateur, l’universitaire Martine Reid nous livre quelques textes forts de la pasionaria qui périt sur l’échafaud en 1793 pour la publication d’écrits jugés antirévolutionnaires par Robespierre. De sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits », le lecteur en retiendra surtout son combat sans faille, jusqu’à la mort, en faveur de l’égalité entre les sexes. Un propos qui n’a rien perdu de son actualité au regard de la place que nos sociétés à dominante masculine concèdent aux femmes, tant dans le monde du travail que dans les rouages sociaux, économiques et politiques. A croire que l’homme contemporain, paradoxalement, a peur de cette plus que moitié de l’humanité qu’il a qualifiée de faible, dès qu’il s’agit de partager responsabilités et compétences confisquées de longue date sur la base de fallacieux présupposés idéologiques et psychologiques… Un opuscule d’un prix léger mais au riche contenu, au même titre que les ouvrages de la collection « Petit éloge » signés d’auteurs reconnus, tels Eric Fottorino, Patrick Pécherot, Martin Winckler, et bien d’autres, qui nous livrent avec humour parfois, passion toujours, leur amour de la bicyclette, des coins de rue ou des séries télé…
D’une autre nature, les essais remarquablement instruits de Laetitia Van Eeckhout et Christophe Boltanski, « France plurielle » pour l’une et « Minerais de sang, les esclaves du monde moderne » pour l’autre. Une radiographie approfondie de cette supposée France « black-blanc-beur », minerail’énoncé de quelques vérités sur une République qui a failli à ses engagements d’intégration à l’égard de ses populations immigrées, un appel à la mobilisation  afin que notre pays cultive enfin la richesse de sa diversité. Et qu’il cesse par la même occasion de faire des enfants du Congo ou d’ailleurs des proies faciles du post-colonialisme. Usant et risquant leurs vies au fond des mines de cassitérite pour le seul bienfait de nos téléphones portables et téléviseurs… Une enquête périlleuse, des mines du Nord-Kivu aux tours de la Défense, sur les chemins viciés de la corruption politique, industrielle et financière.

En clôture de ce nouveau chapitre littéraire, trois livres s’imposent de par leur facture. Trois ouvrages écrits par des hommes de théâtre, trois plumes magnifiques dont le propos dépasse amplement l’étroitesse de la scène… D’abord les « Carnets d’artiste, 1956-2010 » du regretté Philippe Avron, fabuleux conteur et passeur d’histoires, compagnon de route de Jean Vilar. Une sélection de textes, picorés sur 50 ans d’écriture où affleure, entre succès et doutes, la profondeur d’esprit d’un artiste-citoyen à retrouver dans la plénitude de son art lors de la captation de « Montaigne, Shakespeare et moi », son ultime spectacle. « Géographie française » nous livre le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, Gabriel Garran, le futur metteur en scène et fondateur du Théâtre « La Commune » d’Aubervilliers puis créateur du TILF (Théâtre international de langue française) nous livre ses fragments de jeunesse Couv.En_fin_de_droits_pourlesitequi le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la vie, à la révolte et à la liberté de tout temps menacées et sans cesse à reconquérir.
Quant au breton Yvon le Men, poète et diseur de poèmes, c’est bien sûr en vers qu’il chante sa douleur et sa souffrance des temps modernes. Celles d’un homme dont la vie bascule lorsque Pôle Emploi lui annonce qu’il est radié du régime des intermittents du spectacle et qu’il se doit de rembourser des années d’indemnités. Le cri d’un homme au métier bafoué face à l’absurdité d’une administration sourde aux plaintes de milliers d’autres auxquels on prédit des contrôles renforcés… Le bon droit ne fait pas bon ménage dans les arcanes d’une bureaucratie aveugle et bornée. « En fin de droits » est en fait une originale « histoire en vers et contre tout », le cri d’un travailleur du Verbe qui sait ce que veut dire pauvreté et précarité pour les avoir expérimentées, des souvenirs qui lui remontent au cœur comme la marée. Naviguant entre émotion et dérision, illustré des dessins de PEF, un long poème à clamer seul face à l’adversité ou en brigade poétique, à la Prévert du groupe Octobre, devant toutes les usines à chômage. Yonnel Liégeois

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Godard dit adieu au langage

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Hôpital. On est au printemps, un ami me le rappelle. Il a cette aisance légère, presque insultante, qu’affichent nonchalamment les jeunes gens en bonne santé, seulement à cette saison. Derrière les hautes fenêtres de verre cathédrale de ma chambre, dansent en ombres chinoises les branchages de marronniers que je sais précocement en fleurs. Il m’offre un livre, un recueil de poésies d’Eugène Guillevic.

C’est un bon ami, il sait à quoi j’aspire. Il a aussi beaucoup d’humour : le premier poème, celui qui ouvre le livre, s’intitule le chant d’un mourant. Je retrouve Guillevic : « Courte est la journée/ Courts sont les jours/ Courte encore est l’heure/ Mais l’instant s’allonge qui a sa profondeur ». Pensée réconfortante pour qui est alité. Deux mois ont passé, je sors maintenant d’un film de Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’ « Adieu au langage », n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

imgresNuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, à l’hôtel du Tremplin dans la petite chambre, « Le poids du papillon ». Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet « Adieu au langage » explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes.imgres2 Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal ! Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages.
C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brulant de l’actualité ? Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre.

images« Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ? Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans !
Ce chemin en nous de la pensée sensible, c’est celui que veut faire partager ces feuilles volantes. Il s’agit de refuser toute sorte d’accommodements en nous. Sorte de petits fragments dont la circulation en nous décuple en étoiles une pluralité de sens par l’engendrement et la mise en mouvement de nouvelles formes ! Je pense à Walter Benjamin. Proust aussi. Proust dont j’ai écouté la belle lecture que fait Eric Chartier de quelques pages puisées dans les premiers volumes de la Recherche. Nous sommes ici « A l’ombre de Combray « . C’est au petit théâtre de l’Ile Saint-Louis.DSC01531 Cinquante fauteuils tout au plus, cinquante fauteuils de velours rouge. C’est au fond de la cour du 39 Quai d’Anjou. Comme tout s’ouvre ! Où l’on voit combien Proust n’est jamais cruel. Au fond, il a une immense tendresse même et tellement d’humour. Sollers l’a bien vu, Saint-Simon est un vrai féroce dans ces descriptions humaines ! Tiens Céline, en voilà un autre de vrai cruel. Pitié de rien et de personne, seule compassion au fond, peut-être, pour les pauvres de Courbevoie qu’il soigne à son dispensaire. Mais même cela peut-on l’affirmer ? On a même l’impression que de le créditer d’une telle empathie, c’est affaiblir la force de sa colère et de son écriture !
Ne concevoir l’œuvre de Proust que dans la seule description sociale de son époque et de son milieu, c’est manquer son propos. DSC01528Et Eric Chartier a très bien compris que l’apport fondamental de Proust, s’il est aussi celui-ci, le subsume. Les mondanités font la matière de la recherche du temps perdu. Faire entrer le plat des mondanités dans la profondeur du langage, de la mémoire par l’anamnèse. Correspondance avec citation clef du film de Godard. Proust, fabrique de mémoire. Il ne la restitue pas. Proust est du temps de Bergson et d’Einstein quand même. Espace et temps bougent. Au passage, petit clin d’œil à François Bon et à son « Proust est une fiction » dont il faudrait parler abondamment. Où François Bon prolonge la démarche de Proust. En parler un jour, peut-être…

Avant d’entrer au théâtre, nous avons fait avec une amie praguoise le tour de l’Ile. D’abord par le quai Bourbon, qui débouche à la pointe Ouest de l’ile sur la petite place Louis Aragon… On pense alors à Aurélien et à l’inconnue de la Seine, cette jeune noyée non identifiée dont le masque mortuaire supposé être le sien hante le roman d’Aragon et de bien d’autres œuvres littéraires, dont « Épaves » de Julien Green. Une fois, j’avais demandé à Jean Ristat s’il arriva qu’Aragon échange avec Green. Ils étaient voisins, ils se saluaient tout juste du « bout du chapeau » lorsqu’ils se croisaient parfois, chacun sur un trottoir ! Ce qui amusait beaucoup Ristat. On comprend bien, affaire de génération sans doute. Cette réponse me glaça. J’aimais tellementDSC01572 les deux Maîtres dans ma jeunesse. Ma fiction de lecteur ? Faire un pont entre les polarités d’un même monde peut-être.
Avec cette affaire de la belle inconnue de la Seine et du masque supposé être le sien, remonte en moi le souvenir de Camille Claudel et du petit masque de plâtre, qui lui n’est ni mortuaire ni putatif mais tellement émouvant, qu’en a fait Rodin. Vu la veille à l’exposition documentaire Paris 1900, au Petit Palais. A l’opposé dans la salle, le buste solide et imposant de Rodin réalisé par Camille. On sent là, après avoir mesuré la fragilité de la force de Camille comme contenue dans son masque, en contre-point, l’amour de Camille mais aussi certainement la peur, l’effroi qu’elle ressent face à la force virile et masculine de son amant et qu’exprime la sculpture qu’elle en fait.decembre 2010 016 Et aussi justement, quai Bourbon à l’Ile Saint-Louis, on passe devant l’atelier de Camille Claudel. Plaque sur la façade. Une inscription, citation de Camille, « il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
La veille, vu dans les salons du Grand Palais, le monumental « Guerre et Paix » de Portinari. L’exposition se termine le 9 Juin. Peintre brésilien peu connu, mais dont l’œuvre monumentale s’expose en permanence habituellement à New-York au siège de l’ONU. Elle a été créée d’ailleurs à la commande de l’organisation mondiale. Sur place, des travaux ont nécessité que l’œuvre soit déposée et ainsi permis qu’elle puisse circuler, d’abord au Brésil toute une année puis à Paris, seule ville européenne où elle est accueillie pour quelques jours. Retour ensuite à l’ONU pour sa réinstallation. Quelques grincheux déplorent l’accrochage parisien. Une musique virant à la sacralisation, il est vrai, accompagne la présentation de l’œuvre. C’est discutable mais ne détourne tout de même pas le sens de ce que l’on voit. On peut juste regretter que cela le souligne de façon trop ostentatoire. On peut légitimement préférer un vrai silence à la musique pourtant belle d’Heitor Villa-Lobos. Et si il y a musique, c’est bien celle-ci qu’il faut. L’autre critique est plus contestable, elle consiste à attaquer un dispositif lumineux judicieux permettant une bonne vision complète et pédagogique de l’œuvre, dans ses détails, sans jamais altérer la vision d’ensemble. Peut-être cela rend-t-il quand même l’assistance un peu bavarde. J’aimerai en parler plus, particulièrement en miroir avec le Guernica de Picasso, ou avec son propre « Guerre et Paix » peint à la Chapelle du château Vallauris. Le 11 septembre 2001, lors des attaques et de l’effondrement des tours du World Trade Center à New-York, mon esprit avait fait tout de suite retour sur le Guernica de Picasso. J’avais pensé à Guernica, alors que nos écrans nous laissaient sous la déferlante d’images en cascades et en boucle, en fin de compte assez irréelles. Où Picasso donnait à voir en profondeur, faisant d’un évènement un avènement, ce que la télévision livrait en plat. Guernica était dans ma tête comme l’icône de ce que je voyais sur l’écran. Je ne connaissais alors rien de Portinari. Sans doute alors aurai-je songé à lui, sachant de plus que son œuvre est accrochée à l’ONU. Là encore, c’est dans la mise en profondeur du plat, non dans la représentation, qu’on est au monde.

Volonté de partager ces sortes de notations sensibles, qui naissent en nous, selon les aléas des moments musicaux de la vie de l’esprit, alors que nous sommes submergés ou, au contraire, comme vidés par ce que la rencontre révèle en nous. Dehors/Dedans. Sorte d’assomptions, de révolutions que provoque en nous l’irruption des métamorphoses du sensible. Nous ne sommes pas qu’émus, nous sommes surtout troublés par de nouvelles formes d’émotions qui naissent en nous et dont le travail de l’art réveille l’alphabet. Jean-Pierre Burdin

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Duras, la vie en écriture

Romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice de cinéma, Marguerite Duras n’aura en fait connu qu’une vie, celle de l’écriture. A l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, retour sur une figure mythique de la littérature.

 

Écrire, reprendre, puis réécrire encore le même texte à intervalles réguliers, ou quelques décennies plus tard, sous forme de scénario de film ou de pièce de théâtre… Mieux même, presque renier « L’amant » au succès planétaire pour en proposer en quelque sorte une nouvelle version, « L’amant de la Chine du Nord » : ainsi va la vie pour Marguerite Duras, la vie est un roman, surtout pas un rêve comme elle s’en défendra en permanence, sa propre vie sans cesse revisitée sous sa plume devient elle-même un roman !

duras11914 – 1984, deux dates qui ne sont pas seulement balises anodines pour de quelconques anniversaires : celui du centenaire de la naissance de Marguerite Duras, celui du trentenaire de la publication du fameux « Amant »… « Pour certains, ce n’est qu’un visage, pour d’autres ce n’est qu’une voix », écrit Gilles Philippe aux premières lignes de la préface qui ouvre l’édition complète des œuvres de l’auteur d’« Hiroshima mon amour » dans la célèbre collection de la Pléiade, « pour beaucoup ce n’est qu’un titre, « Un barrage contre le Pacifique », par exemple, ou encore « L’amant », presque aux extrémités d’un travail d’écriture qui semble fermer sa propre boucle »… Entre les deux, qu’ils soient dates de référence ou titres d’ouvrages, les faits communs et durablement marquants ? L’Indochine comme décor naturel et fondamental dans l’imaginaire de la future romancière, le poids de la figure de la mère dans l’inconscient de la petite Marguerite née de son vrai nom Donnadieu à Giadinh près de Saïgon, la place des hommes – amants ou amis, compagnons ou mari – autour ou au cœur de son œuvre littéraire, cinématographique ou théâtrale ! Dès sa plus tendre enfance, Marguerite Duras a l’amour des mots, de la nature, des odeurs et de la lumière, telle celle du soleil couchant sur les vagues du Pacifique. Tous ses livres et ses films en témoignent : descriptions concrètes, cadrages naturalistes… L’image ou le mot, chez elle, semblent toujours porteurs d’une matérialité affichée, d’une puissance physique notoire, « La vie matérielle », pour paraphraser le titre de l’un de ses livres, ne lui est assurément point étrangère : Marguerite adore mettre la main à la pâte, qu’il s’agisse de couture, de cuisine ou de composition florale !

duras6Mieux encore, l’enfant sait ce que veut dire une enfance pauvre, à défaut d’être misérable. En Indochine, la famille Donnadieu ne compte pas parmi l’aristocratie des colons, même si elle se doit de la fréquenter et de présenter bonne figure : le père est directeur d’école, la mère institutrice… La gamine n’a que sept ans, lorsque le chef de famille décède. La mère, outre son métier d’enseignante, achète une concession. Flouée par l’administration coloniale : il s’avère impossible d’y planter quoi que ce soit, l’océan balaie tout de sa puissance tumultueuse en dépit de la construction d’un hypothétique barrage, sans cesse rompu et rebâti jusqu’à la ruine de sa propriétaire… Pour survivre, le fameux amant rencontré sur le bac qui monnaie ses faveurs, avec le consentement de la mère et du grand frère malgré les insultes et les coups : fiction ou réalité ? « L’historien s’y perd. Le public un peu averti ne se fie à rien. Il apprécie. Ou pas », souligne Christiane Blot-Labarrère, l’auteure de l’album Duras nouvellement paru lui-aussi à la Pléiade et collaboratrice à l’édition des Œuvres Complètes, « sans trêve, l’écrivain réinvente ses routes. Pouvoir d’un style dans lequel ni l’émotion ni la folle du logis ne font défaut ». Souvenirs, souvenirs de ce pays natal, patrie d’eaux, « J’ai des souvenirs… ah ! Plus beaux que tout ce que je pourrai jamais écrire », confesse Marguerite Duras… De souvenir en souvenir, de livre en livre, de film en film, du « Barrage contre le Pacifique » qui ne scellera pas la réconciliation entre la mère et la fille à « L’amant » et son double, il en ira souvent ainsi : des écrits sans cesse revisités, remodelés, réinterprétés par la plume ou sous une autre forme, cinématographique ou théâtrale.
Au début des années 30, elle débarque à Paris, à Vanves plus précisément… Pour suivre des études de droit et décrocher en 1937 un diplôme d’études supérieures en économie politique ainsi qu’un autre en droit public ! La jeune femme n’en tire gloire en dépit de sa réussite dans un milieu universitaire essentiellement masculin, son rêve est ailleurs, même si elle a toujours eu le mot en horreur, – « Le mot dont j’ai le plus horreur dans la langue française et, je pense, dans toutes les langues, c’est le mot rêve… Parce que c’est le grand alibi, le rêve, de la pensée » -, son ambition plutôt : écrire ! L’opportunité lui en est offerte en 37, lorsqu’elle entre comme auxiliaire au Comité de propagande de la banane française dans le cabinet de Georges Mandel, alors ministre des Colonies. En 1940, sort chez Gallimard « L’empire colonial » coécrit par Philippe Roques et Marguerite Donnadieu. Un livre bien dans le ton de l’époque à la gloire de la Mère Patrie qui « a appliqué dans ses colonies tout ce qu’elle tenait à la disposition de l’humanité », le seul livre d’ailleurs signé de son patronyme. Tous les autres le seront de celui de Duras, le nom d’un gros bourg du Lot-et-Garonne près duquel s’est éteint son père. Un livre qu’elle reniera plus tard, il n’empêche, la plume est trempée, plus jamais elle ne s’asséchera… Dans la biographie que Laure Adler lui a consacrée, le lecteur découvre avec ravissement ses petits bonheurs et grands malheurs de néophyte en écriture, écartelée entre les avis littéraires contradictoires de son mari et de son amant qui lui reprochent un style copié sur les auteurs américains alors à la mode, Hemingway et consorts ! Deux hommes qui s’apprécient et qui compteront durablement tout au long de sa vie, Robert Antelme et Dionys Mascolo, même après son divorce d’avec le premier et sa rupture avec le second, père de son fils Jean… Elle intrigue, plaide sa cause auprès du cher Gaston, rien n’y fait et Gallimard refuse le manuscrit. Qu’importe, elle se satisfait de l’avis de Queneau alors grand ordonnateur chez le prestigieux éditeur, « écrivez, ne faîtes que ça », en 1943 paraît chez Plon le roman « Les impudents ».

duras2A la libération, c’est la consternation avec la découverte, concrète, des camps de la mort. Surtout avec le retour de Robert Antelme qui survécut à Dachau, un mort vivant… De son expérience, quelques années plus tard, il en fera un livre bouleversant, « L’espèce humaine », tragique et intense témoignage sur ce que fut la barbarie orchestrée par les nazis… L’un et l’autre étaient engagés dans la Résistance, membres du réseau de François Mitterrand, le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés. Un engagement qui scellera la complicité entre l’écrivain et le futur président de la République ! « En 1944, son sens de l’injustice sociale la pousse à adhérer au Parti communiste français », rappelle Christiane Blot-Labarrère. Membre de la cellule Saint-Germain-des-Prés, un joli quartier pour des « cocos » ( !), elle participe à toutes les réunions et manifestations, vend l’Huma au porte à porte, y entraîne mari et amant, et même… sa concierge d’immeuble, la seule prolo du quartier ! L’idylle ne fera pas long feu, du trio elle est la première à être exclue six ans plus tard, en 1950, en raison de sa manière de vivre et de désaccords politiques. L’amertume pointe, « quand ils m’ont exclue, c’était une tentative d’assassinat ». Pourtant, elle n’en démord pas, « je sais qu’il n’y a pas d’autre voie que le communisme », confesse-t-elle bien des décennies après l’événement. Et en 1960, elle sera toujours aussi combative contre la guerre d’Algérie, faisant partie des signataires du Manifeste des 121. A la barre du procès du réseau Janson, sa déposition est nette : « A combien de morts estimera-t-on que le peuple algérien a bien fait la preuve qu’il veut être libre ? ». Et l’on retrouvera Duras au rendez-vous de mai 68, à celui de mai 81…

duras3Roman, roman, vous avez dit roman ? Peut-être pour « Les impudents » le premier, qu’elle jugera manqué et dont elle s’opposera à la réédition jusqu’en 1992, mais pour le reste de son œuvre ? Marguerite Duras a toujours violemment refusé qu’on l’affuble du vocable de romancière ! « C’est le mot d’« écrivain » que Marguerite Duras a le plus volontiers utilisé pour parler d’elle-même », souligne Gilles Philippe, enseignant de stylistique à la Sorbonne. Et de poursuivre : « Écrivain de romans, concédera-t-elle un jour. Mais qu’on ne s’y trompe pas : « écrivain » n’est pas pour Duras un mot ouvert. Il ne recouvre pas, de façon commode, toute une série d’activités : on n’écrit pas des livres comme on écrit pour le théâtre ou pour le cinéma, encore moins pour les journaux. Car être « écrivain » pour Duras, c’est bien écrire des « livres ». Et pas n’importe où, exclusivement à sa table de travail, aurait ajouté l’auteur d’« Hiroshima mon amour », le film réalisé par Alain Resnais et le premier scénario à être publié, et du « Square », une pièce de théâtre qui fut d’abord un livre… « Si « roman » figure sous le titre, c’est par étourderie de ma part, j’ai oublié de signaler qu’il fallait l’enlever », déclare Marguerite Duras dans un entretien à L’Express en 1956, « et puis des critiques ont dit qu’il s’agissait là de théâtre, qu’il ne fallait pas s’y tromper »… Naïveté feinte, cabotinage de gens de plume ? Non, à cette date, sincérité oblige, la notoriété n’a pas encore cédé la place à la célébrité, Duras n’est pas encore devenue la Duras qui parle d’elle-même à la troisième personne…
Pour s’en convaincre, il suffit au lecteur de plonger dans « Le livre dit, entretiens de Duras filme » ! Rassemblés et présentés par Joëlle Pagès-Pindon, agrégée de lettres classiques et collaboratrice à l’édition de la Pléiade, des entretiens jubilatoires datant de 1981 et jusqu’alors inédits, où Duras s’exprime librement sur son travail, l’écriture, le théâtre, le cinéma… « Être écrivain, c’est une fonction comme… C’est aussi dangereux que d’être un promoteur immobilier, un député… je suis un écrivain parce que ça me plaît. Tout d’un coup, un matin, j’aime bien aller sur la plage, comme ça, sortir, tu vois – oui, aimer même tu vois. C’est ça, être un écrivain ». Et la spécialiste de commenter ces entretiens en des termes fort puissants et justes au fil de sa préface à l’ouvrage : « Péremptoire et fragile, provocante et attendrissante, séduisante et irritante, Marguerite Duras irradie d’intelligence, vouée toute entière à l’exigence qui la constitue : écrire – par le texte, par l’image, par la voix ».

duras4Les mots sont lâchés : texte, image voix ! Duras n’aura fait qu’une seule et même chose durant toute sa vie, qu’elle soit à la plume ou à la caméra : écrire, écrire encore et toujours… Tout le reste n’est qu’anecdote, parfois sulfureuse tel son article dans le journal Libération en 1985 à propos de l’affaire Villemin, tantôt narcissique pour le rejet de « L’amant », le livre comme le film de Jean-Jacques Annaud, qui lui valut pourtant le Prix Goncourt en 1984 et une reconnaissance internationale alors qu’elle l’avait raté de peu en 1950 pour « Un barrage contre le Pacifique » ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :
– « Marguerite Duras », par Laure Adler. Une magistrale et imposante biographie, Prix Femina Essai en 1998. Une somme écrite avec autant d’amour que de justesse (Folio Gallimard, 950 p., 12€30).
– « Marguerite Duras, l’écriture de la passion », par Laetitia Cénac. Un superbe album, entre texte et photos, qui dévoile l’écrivain engagé dans les combats de son temps (Ed. La Martinière, 224 p., 32€).

Duras en son théâtre
Un double événement au Théâtre de l’Atelier : à l’affiche chaque soir, deux des plus belles pièces de Marguerite Duras mises en scène par Didier Bezace, l’ancien directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, « Le square » et « Savannah Bay » !
savannah-bay-le-squareDeux duos, magnifiques de présence sur le plateau : Clotilde Chollet et Didier Bezace en personne pour la première, Anne Consigny et la sublime Emmanuelle Riva dans la seconde, aussi belle et émouvante qu’au temps d’« Hiroshima mon amour », le film écrit par Duras et réalisé par le grand et regretté Alain Resnais… Dans l’une et l’autre pièce, il y est question d’amour, de solitude, de blessures inavouées. Duras nous entraîne au cœur même de l’errance des sentiments dont elle fit si souvent l’expérience dans sa propre existence.
Un homme et une femme se rencontrent par hasard dans un « Square » : les silences et non-dits comptent autant que les dialogues échangés, fatuité des mots et pureté de la langue. Une grand-mère et sa petite fille apprennent à se connaître et se reconnaître, naître et renaître à l’autre au sens premier du terme, tentent de s’apprivoiser : magie de l’instant retrouvé, du temps partagé !
Une mise en scène épurée à l’extrême, où la langue habite la scène autant que les interprètes, tous exceptionnels : c’est beau, c’est fort, c’est poignant quand l’humour et le tragique se déclinent avec autant d’intelligence et de talent. A ne pas manquer !
Jusqu’au 05/07, à 19H et 21H, au Théâtre de l’Atelier (1 place Charles Dullin, 75018 Paris. Tél. : 01.46.06.49.24).

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Le travail en scène, acte 2

Dans un précédent article, « Quand le travail entre en scène », Chantiers de culture se proposait de décrypter diverses pièces à l’affiche qui donnaient à voir la réalité du travail dans toute sa complexité. Retour sur quelques nouvelles productions, dont « Pulvérisés » d’Alexandra Badea.

 

Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann qui analysait avec pertinence les méfaits du travail à la chaîne. Il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène au Théâtre National de Strasbourg, conjointement par Aurélia Guillet et Jacques Nichet ! Sur la scène du TNS donc, un homme et une femme à tour de rôle, en toile de fond projetés grand format quatre visages, quatre regards plutôt d’une incroyable puissance expressive, fantomatique et poétique tout à la fois…

Co Franck Beloncle

Co Franck Beloncle

« Alexandra Badea a choisi quatre vies anonymes parmi des millions qui se brûlent pour faire tourner la gigantesque roue de l’économie mondiale », témoignent Guillet et Nichet. Ainsi n’ont-ils pas de nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shangaï, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Agathe Molière et Stéphane Facco, superbes de présence et de sincérité, se font porte-parole de ces quatre inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Une mise en scène tissée au cordeau, loin de tout naturalisme, où se mêlent en parfaite harmonie voix, musique et images. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite où perce parfois une pointe d’humour, qui paradoxalement nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Une mise en abîme d’une insoutenable beauté, un spectacle d’une haute intensité dramatique loin de tous les clichés trop souvent véhiculés sur les planches.

A l’heure où le spectacle arrive au  Théâtre de la Commune à Aubervilliers, le peuple de banlieue est convié à se laisser « pulvériser » par la langue d’Alexandra Badea sublimement orchestrée par les deux metteurs en scène. Non parce qu’il serait le seul et le premier concerné, d’abord pour envisager sous une autre lumière, « poétique donc politique » aurait dit le regretté Édouard Glissant, ce qui fait son labeur quotidien souvent terne et sans relief… Ensuite pour saisir, sans didactisme ni voyeurisme, les retournements et prises de conscience incontournables pour quiconque, à l’image des quatre protagonistes, veut ou aspire à se libérer de ses chaînes, à sortir du piège dans lequel l’enferme notre système de production.

 

MécaSur un mode et un ton plus légers, Yann Reuzeau nous propose sa « Mécanique instable » à la Manufacture des Abbesses ! Après avoir convoqué sur les planches « Puissants et miséreux », la peinture sans manichéisme du fossé qui se creuse inexorablement entre le monde des nantis et celui des exclus, l’auteur et metteur en scène tourne son regard vers le monde de l’entreprise. Pas n’importe laquelle, celle d’une PME rachetée par les salariés au lendemain du départ de leur patron vers de nouvelles affaires… « Le monde de l’entreprise est opaque, multiple, et en mutation permanente. En m’attaquant à ce sujet via l’angle des SCOP, je veux en percer quelques uns des mystères », explique le dramaturge, « Pour des employés d’une entreprise classique, cette transformation en coopérative est une vraie révolution du travail, mais aussi une révolution de pensée, et même une révolution politique ». Qu’on ne s’y méprenne cependant, la Manufacture des Abbesses ne devient nullement un amphi où serait dispensé un cours de sciences économiques, le public est à sa place et les nouveaux « acteurs-salariés » tentent de trouver la leur depuis qu’ils sont devenus leur propre patron !

Coups de sang, coups de cœur, coups de colère : avec humour et tendresse, d’une scène l’autre, nous sont donné à voir les rouages complexes d’une petite entreprise, de la salle de réunion à la chaîne de fabrication… Mieux encore, au fil du temps et des nouveaux modes de gestion qui s’instaurent, se révèlent surtout au grand jour les aspirations des uns, les ambitions des autres, la remise en cause de la hiérarchie héritée des temps anciens, la gestion pas évidente d’un outil de production devenu bien commun ! Entre ruptures sentimentales et échecs de commercialisation d’un nouveau produit, la faille pourrait bien devenir faillite pour tous, pour la syndicaliste qui tente de sauver le navire du naufrage comme pour le cadre supérieur qui boit la tasse en perdant de sa superbe. Les échanges sont vifs, les situations bien campées, les six interprètes presque tous criants de vérité. Avec, au final, cette question récurrente et toujours d’actualité : à qui appartient l’entreprise, la vôtre, la nôtre ? A ceux et celles qui en produisent les richesses  ou aux actionnaires qui en détournent profits et dividendes ?

 

Co Franck Beloncle

Co Franck Beloncle

De l’argent, parlons-en justement avec « Love and Money », la pièce de l’anglais Dennis Kelly mise en scène par Blandine Savetier au Théâtre du Rond-Point, puis en tournée jusqu’en janvier 2015… David et Jess s’aimaient peut-être d’amour tendre, leur idylle au final s’avère un fiasco. Comme notre monde, paradis originel, devenu marigot aux crocodiles au fil du temps, au fil d’une ronde infernale où tout s’achète et se vend au plus offrant ! Là encore, pas de leçon ni de profession de foi, encore moins de morale ou de jugement : Kelly donne à voir et à entendre la dérive d’un couple piégé par une société où l’appât du gain a supplanté l’appétit d’amour, à chaque spectateur ensuite de s’interroger et d’affiner son regard ! Et de se poser la question : qu’est-il le plus important, au final, vivre pour travailler ou travailler pour vivre ? Thésauriser ou aimer ? « Pulvérisés » nous plongeait dans les 24h de vie de ses protagonistes, Kelly nous propose « sept moments de vie d’une cruelle intensité, sept jours de la création et de la destruction d’un monde ». Paradoxalement, l’humour est présent dans cette valse macabre à sept temps, au cœur de cette peinture féroce d’un libéralisme carnassier. « Dans la période de crise grave que nous traversons, économique, politique et spirituelle, Love and Money pose des questions essentielles », souligne la metteure en scène Blandine Savetier, « qu’est-ce qui fait sens dans notre vie et quelle place y prend l’amour ? N’avons-nous pas laissé la marchandisation des échanges humains miner subrepticement les liens qui cimentent la vie ? ». A chacun, au final de la représentation, d’avancer des éléments de réponse.

Une mise en scène vive, alerte, où les comédiens changent de personnage et de costume en un éclair : est-ce l’urgence ou la folie qui s’empare ainsi du plateau ? Entre bruits et fureurs, déclamations poétiques et appels déchirants, Blandine Savetier n’hésite pas à faire une lecture politique et philosophique de la pièce de Denis Kelly. « Le libéralisme débridé et son corollaire, l’individualisme, représentent une théorie qui a triomphé au point de s’imposer comme une évidence. Après quatre années où nous avons constamment frôlé le désastre, nous n’avons tiré collectivement aucune leçon de l’échec de cette théorie », souligne la metteure en scène. Une pièce à la beauté brute, d’une richesse telle qu’entre rejet ou adhésion elle oblige le spectateur à réfléchir, s’interroger et se positionner.

Et si d’aucuns ne sont pas encore convaincus des méfaits du libéralisme économique, qu’ils empruntent le chemin qui mène à la Maison des Métallos. Pour deux représentations seulement après un joli succès au Festival d’Avignon en 2011, leur donnent rendez-vous « Métallos et dégraisseurs » ! Écrite et mise en scène par Patrick Grégoire, la pièce raconte l’histoire des ouvriers des hauts-fourneaux de Sainte Colombe – sur – Seine, le premier installé en 1779 en Côte d’Or. De 600 salariés dans le milieu des années 1970, la fabrique, désormais propriété d’Arcelor Mittal, n’en compte plus qu’une cinquantaine et son avenir n’est en rien assuré. Construite à partir d’entretiens et d’archives, la pièce donne la parole aux ouvriers sur sept générations. Une parole fidèle à ce qui faisait leur quotidien autant que celui de l’entreprise, à ce qui faisait leur vie. Toute leur vie, au travail comme dans les loisirs, en ce temps-là où la « Reine des métallos » remettait le prix aux vainqueurs des courses cyclistes !

Metallos&DegraisseursUne entreprise qui disparaît, ou bien alors qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, une affaire banale de nous jours… Certes, mais avec beaucoup de sensibilité et d’ingéniosité Patrick Grégoire fait émerger ces tranches de vie pour rendre palpables joies et malheurs, combats et doutes de toute une population laborieuse. Nous comprenons mieux alors que la mort d’une entreprise n’est jamais réalité anodine, c’est une histoire épaisse faite de sueur, de larmes et de sang. Rien que pour cette raison, il est important d’aller voir « Métallos et dégraisseurs », s’y ajoutera en outre le plaisir éprouvé à l’interprétation de la compagnie Taxi Brousse ! L’Union fraternelle des métallurgistes d’Ile de France, sise à la Maison des Métallos justement, ne s’y est pas trompée. Qui invite ses adhérents à une rencontre-débat dans la foulée de la représentation. De la vie de métallo, d’hier à aujourd’hui. Yonnel Liégeois


 

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L’harmo de Milteau

Le gamin de Paris, amoureux invétéré du blues, acheta son premier harmonica à l’âge de 15 ans. Pour s’imposer, aujourd’hui, comme l’un des plus grands harmonicistes sur la planète Musique. En témoigne « Considération », le dernier CD de Jean-Jacques Milteau.

 

 

Milto1Petit écrin au creux de la main, son instrument prend vraiment vie lorsque Jean-Jacques Milteau le met en bouche : alors l’harmonica tourbillonne, caracole et batifole ! Une sonorité d’emblée reconnaissable dans un ensemble orchestral, une vibration très particulière qui se révèle alentour des chansons ou musiques interprétées… L’instrumentiste et compositeur à la barbe argentée en joue depuis des décennies. Il est devenu orfèvre en la matière, reconnu par le public et ses pairs : deux  Victoires de la musique, un grand prix de la Sacem ! Tout au long de sa carrière, Milteau s’est fait l’accompagnateur des plus grands de la chanson française (Aznavour, Bohringer, Jonasz, Le Forestier, Mitchell, Nougaro…), mais aussi des plus célèbres chanteurs américains de blues.

Une musique, un style qu’il tient vraiment en haute « Considération », selon le titre éponyme du CD qu’il a enregistré en compagnie de Manu Galvin, Michael Robinson et Ron Smith, parce que « la musique noire a été la plus grande claque culturelle des cent dernières années » aux dires de l’harmoniciste, « non seulement une nouvelle lecture des timbres, des rythmes et des harmonies mais plus largement une nouvelle manière de considérer l’expression et la relation à l’autre ». Selon le musicien, le blues est une musique intéressante à plus d’un titre. « Dans son histoire d’abord, parce qu’elle est avant tout une histoire d’humanité : une musique où la liberté de chacun assure la survie de l’autre ! Une musique libératrice, avec ce registre inégalé de l’impro héritée de l’église noire. A son arrivée en France, dès les années 14-18, ce fut pour beaucoup de nos concitoyens la découverte d’un continent certes, d’un peuple surtout. Une musique simple au premier abord, qui attire et envoûte ».

 

Milto2Dans ce nouvel opus, le souffle de Milteau, allié à sa dextérité, explose toute la richesse expressive et la palette sonore de l’harmonica : un bijou de nuances et de tons ! Un CD de douze titres qui mêle le vocal à l’instrumental (« Valse créole »), où les quatre compères se font complices de jolies balades, de superbes hymnes à l’amour, à la paix, à la liberté (« The color of love », « Keep on moving », « For so long »…).

 

Fils de chouan par ses parents originaires de Vendée, Jean-Jacques Milteau est pourtant un « pur parigo », natif de la capitale en 1950 ! Le seul bénéfice qu’il décrochera au terme d’une scolarité défaillante au Lycée Rodin ? Pas le bac, mais une rencontre bien plus précieuse et déterminante pour le cours de sa vie : la découverte de Bob Dylan ! « De ce jour, je perçois vraiment la musique autrement, plus comme une simple distraction ». Une révélation pour celui qui a grandi dans une famille de « prolos » où seul un « tourne-disque » à l’ancienne trône sur le meuble du salon, « cet objet sur lequel est posé un joli napperon »… A l’âge de 15 ans, il découvre sur disque vinyle l’époustouflant « Lost John », la chanson interprétée par Sonny Terry. Le deuxième choc ? L’écoute d’une compile signée du noir américain Sonny Boy Williamson, reconnu comme l’interprète par excellence de « l’harmonica blues » et considéré comme le plus grand harmoniciste de l’entre-deux-guerres. Pour le jeune Milteau, c’est le coup de foudre qui devient coup de cœur pour un instrument pas cher et presque clandestin, tant il peut vibrer incognito au creux de la main : l’harmonica ! Dont il apprend à jouer en autodidacte pour s’imposer, quelques décennies plus tard, comme l’un des maîtres incontestés !

Milto4Sur scène, outre le plaisir musical, le spectateur ne peut qu’apprécier la dextérité avec laquelle le virtuose jongle : un harmonica en bouche, un autre dans chaque poche. Et de changer plusieurs fois d’instruments en cours d’interprétation. Sans compter le coffre aux trésors, posé derrière lui, une valisette où patiente souffle coupé une cinquantaine de leurs pairs : d’aucuns qui tiennent au creux de la main, d’autres qui en imposent par leur volume ! La singularité de l’harmonica ? « Une petite anche vibrante, comme pour tous les instruments à vent. Sa première apparition remonte au XIXème siècle, pour être ensuite produit en série à partir de 1850. Qui d’emblée fait un tabac aux États-Unis, l’instrument emblématique jusque dans les années 30 », l’instrument traditionnel du Sud américain qui s’imposera sur scène à Memphis et Chicago. Ses rythmes de prédilection ? Le blues, bien sûr, dont Jean-Jacques Milteau est un amoureux inconditionnel. Yonnel Liégeois

A écouter : Chaque samedi à 19H, sur TSF Jazz, Jean-Jacques Milteau anime l’émission « Bon temps rouler » : une sélection des classiques du blues et de la soul, mais aussi des nouveautés, des perles rares et des inédits. A ne pas manquer : J.J. Milteau avec le groupe 24 Pesos, « British But Blue, quand le Blues était anglais … ». A découvrir : J.J. Milteau dans « L’Or » d’après Blaise Cendrars… « Xavier Simonin m’a fait découvrir la richesse rythmique de la langue de Cendrars qui, en l’occurrence, gagne à être dite. J’en ai profité pour me replonger avec délices dans la musique populaire américaine du XIXe siècle ».

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Quand le travail entre en scène

Comment donner à voir et à entendre la réalité du travail, sans didactisme ni prise de tête ? Avec plus ou moins de bonheur, auteurs et metteurs en scène s’y emploient. Proposant leur regard décalé, poétique ou réaliste, ludique ou dramatique, pour rendre compte du quotidien des hommes et femmes d’aujourd’hui. Tour d’horizon.

 

 

 

UsinePour tout décor et accessoire, au milieu de la scène une échelle double, rouge… Autour, virevoltent et dansent, dessus dessous, en équilibre instable ou précaire, quelques personnages haut en couleurs. Qui dissertent surtout, au sens propre du terme, sur Marx et Spinoza, deux philosophes d’un siècle révolu mais aux propos qui se révèlent d’une actualité brûlante ! Prise de tête, lourdeur du verbe ? Que nenni, justement… « Bienvenue dans l’angle Alpha » ? Un spectacle de haute teneur, où les concepts philosophiques certes des plus ardus ou hardis volent d’une bouche à l’autre, avec humour et poésie, pour le plus grand bonheur du public qui se laisse emporter dans ce tourbillon métaphysique fort osé !

Le pari réussi de la metteure en scène Judith Bernard, et de sa compagnie ADA ? Oser adapter pour le théâtre Capitalisme, désir et servitude de l’économiste Frédéric Lordon (Éditions La Fabrique). Une réflexion philosophique fort sérieuse, ni plus ni moins que l’analyse comparative et finement instruite de deux concepts, la servitude chez Marx et le désir chez Spinoza : le travail aliène l’homme et subvertit la moindre de nos émotions, dit le premier, il terrasse irrémédiablement notre puissance d’agir, notre « conatus », affirme le second ! Pour conclure selon Lordon, en un langage propre à notre troisième millénaire : capitalisme et finance internationale ont fait main basse et commerce à leur seul avantage de la totalité de nos passions, réduisant à néant nos moindres désirs et goûts du plaisir !

Incroyable, impensable : loin d’être ennuyeux ou rébarbatif, le propos s’éclaire par le jeu de la troupe, quoi qu’exigeant il devient limpide et d’une incomparable force humoristique : sous les mots, avancent démasqués le capitalisme et son lot de méfaits. Face au travail aliénant, la troupe nous souhaite donc la « Bienvenue dans l’angle Alpha », celui-là même qui nous rend notre pleine dimension créatrice lorsqu’il est grandement ouvert… Sous la houlette de Judith Bernard, les comédiens nous entraînent avec délectation dans ce concert de mots et de pensées complexes mais pourtant accessibles ! Une prouesse scénique, quand la philosophie et l’économie se dégustent dans un flot d’humour et de fantaisie pour rendre sa plénitude à la réalité du travail réel : libérateur, intelligent, cultivé et signifiant pour celui qui le produit. Il est vrai que Lordon et Bernard sont des récidivistes… « D’un retournement l’autre » (Éditions du Seuil) est le titre d’un autre livre du premier (voir ci-dessous), « une comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrins » proprement jubilatoire, que la seconde avait déjà mise en scène !

 

Co Jean-Louis Fernandez

Co Jean-Louis Fernandez

Et le capitalisme financier, Arnaud Meunier, le jeune directeur de la Comédie de Saint-Étienne, s’en empare aussi avec jubilation et dextérité ! Sans manichéisme, nous donnant juste à voir l’extraordinaire histoire des frères Lehman, de 1844 à 2008… La saga de jeunes immigrés, juifs allemands, qui s’installent dans le sud des Etats-Unis pour ouvrir une maigre boutique de tissus. Au pays des esclaves et des champs de coton, que faire d’autre ? « Une histoire savoureuse et fascinante », commente le metteur en scène, « l’histoire de trois hommes qui s’usent à la tâche et au travail, qui s’échinent comme des baudets pour faire fructifier leur petite entreprise »… Au fil du temps et de l’actualité, la guerre de sécession – la construction du chemin de fer – le crash de 1929, le petit commerce devient un véritable empire : s’écrivent alors les « Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers » !

Un spectacle de quatre heures où le spectateur ne s’ennuie pas un seul instant, grâce aux talents conjugués de la troupe et de son mentor : montrer plus que démontrer, démonter sous le couvert de personnages bien réels la construction lente et patiente de ce qui devient au final le capitalisme financier. « J’apprécie beaucoup l’écriture de Stefano Massini », confesse Arnaud Meunier, « à l’image de Michel Vinaver, il propose un théâtre qui ne juge pas, il parvient à humaniser une histoire souvent virtuelle. Entre petite et grande histoire, celle d’une famille d’immigrés et celle du capitalisme international, il nous rend proche un domaine bien souvent présenté comme trop complexe et réservé aux économistes patentés ». De fait, pas de leçon de morale sur le plateau, juste la dissection au fil du temps, à petit feu et à petits pas, du processus qui conduit à l’émergence et à l’explosion de l’économie boursière en 2008, à l’heure de la chute de la quatrième banque des Etats-Unis et de l’effondrement des bourses mondiales…

Une saga théâtrale qui éclaire admirablement le trajet de l’économie des hommes et des peuples, lorsqu’elle passe du réel au virtuel, lorsque la finance se nourrit et se reproduit jusqu’à saturation et indigestion de son propre produit, l’argent ! Avec son corollaire : le travail n’est plus là pour satisfaire les besoins de l’humanité, il est juste une matière ajustable pour le bonheur des marchés financiers. Et pas seulement les gestes du travail, « le travailleur lui-même dans ce contexte devient aussi une denrée virtuelle », souligne Arnaud Meunier, « qui compte juste pour ce qu’il rapporte, non pour ce qu’il produit ». Et de poursuivre : « Le spectacle ne dénonce pas le capitalisme, il le raconte et en ce sens il peut faire œuvre d’émancipation. Dans ce monde complexe qu’est devenu le nôtre, je crois que le théâtre a charge et capacité d’ébranler les consciences, il permet de réinterroger l’humain que nous sommes et de nous mettre face à nos responsabilités. De remettre, en final, de l’humain dans les rouages des rapports sociaux ». Un pari encore une fois réussi et gagné par la troupe : en dépit de la longueur des « Chapitres de la chute », le spectateur est rivé à l’écoute de cette histoire familiale, puis entrepreneuriale et mondiale, contée sur un mode ludique pour mieux lui faire comprendre les dessous et les rouages d’un système financier et économique complexe. Du grand art !

 

demainLas, en dépit des intentions proclamées, la réussite n’est pas toujours au rendez-vous sur le plateau ! Ainsi en va-t-il pour « À demain » au Théâtre de l’Aquarium, un texte et une mise en scène de Pascale Henry. Un homme, retenu contre son gré, doit répondre à une série de questions avant que d’aucuns décident de son avenir. Une interlocutrice qui, elle-même, est soumise aux interrogations de sa supérieure hiérarchique pressée de boucler le dossier qui, elle-aussi, subit la pression d’encore plus haut… À mots couverts, sans indication particulière mais pressé de trouver une issue, le spectateur, censé se trouver face aux nouvelles méthodes managériales qui provoquent souffrances et douleurs chez nombre de salariés dans moult entreprises, éprouve lui-même quelque peine à affronter tel traitement de choc. Espérons que la rencontre – débat ( avec Nicolas Aubert, sociologue et psychologue, Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail(s) » et Dominique Méda, philosophe et sociologue)  initiée au final de la représentation du 07/02, « La dictature de l’urgence au travail : peut-on arrêter la machine ? », apportera les éclaircissements indispensables… A trop vouloir l’étreindre, on étouffe son sujet. Un spectacle au propos désincarné, au jeu pesant et caricatural, qui obscurcit plus qu’il ne clarifie la question.

Plus tôt dans la saison au Théâtre du Rond – Point, « Élisabeth ou l’Équité » ratait lui-aussi sa cible. Mis en scène par Frédéric Fisback, le texte d’Eric Reinhardt ne décolle pas d’un réalisme aux tirades convenues. Certes, le délégué syndical CGT occupe les planches pour la première fois peut-être dans l’histoire du théâtre, mais ce seul fait inédit n’assure en rien la qualité de la pièce, tant elle manque d’inspiration, de souffle et d’émotion. Pourtant, le sujet méritait traitement sous les projecteurs : le combat d’une petite entreprise pour sa survie, humaine et industrielle, contre le projet de fermeture concocté par un puissant fonds de pension américain… En réalité, sans surprise ni suspens, nous est surtout donnée à voir la bluette naissante entre le « rouge » de service et la charmante D.R.H. en butte à la vindicte de ses grands patrons ! Dans la mise en espace de l’univers du travail, n’est pas Vinaner qui veut…

 

Marine,J'ai-tropAutrement convaincant, dans une forme plus modeste et épurée, ce que nous propose la comédienne et metteur en scène Stella Serfaty avec son spectacle « J’ai trop trimé » : un regard plus intimiste sur les ravages que provoque justement ce système économique, sur les femmes au travail plus précisément. Des témoignages recueillis par la sociologue Nadine Jasmin. Cinq portraits de femmes, de l’ouvrière à la patronne d’une petite entreprise qui, chacune à leur façon, démontent les mécanismes sociaux et blocages qu’elles ont subi au travail… Des paroles brutes, fortes et émouvantes où l’une dénonce le pouvoir hégémonique de la hiérarchie masculine et l’autre le manque de prise en compte des revendications spécifiques aux femmes dans les organisations syndicales : ici, on est loin de la langue de bois, du discours convenu !

Il en est de même avec « Entre-temps, j’ai continué à vivre », de Jacques Hadjaje : sur un terreau commun, dans l’est de la France où l’on vient de fermer le dernier puits de mine, cinq hommes et femmes tentent de s’inventer un avenir ! Une tâche ardue, lorsque le travail a déserté le quotidien des jours ou se révèle simple occupation, où il faut apprendre à retisser des liens sociaux ou bien, tout bonnement, réapprendre à vivre, autrement… « La mine n’est pas le sujet d’« Entre-temps… », commente l’auteur et metteur en scène, « pourtant elle est le seul personnage récurrent du texte. Elle témoigne d’un « avant », elle symbolise les rêves floués. Les personnages ont la volonté de s’en sortir mais à chaque pas le sol menace de se dérober : c’est plein de trous, plein de galeries là-dessous, un vrai gruyère ! ». Alors, avec ou sans travail, un seul objectif : se battre pour la vie, l’avenir, contre toutes les morts annoncées…

 

Co Elisabeth Carecchio

Co Elisabeth Carecchio

Avec « La grande et fabuleuse histoire du commerce », Joël Pommerat porte certes un regard aiguisé sur une profession bien spécifique, les démarcheurs à domicile, mais il en profite surtout pour dénoncer la société de consommation dans laquelle nous vivons. Là encore, ils sont cinq, cinq hommes qui passent leurs journées à sonner aux portes pour vendre leur marchandise. Peu importe sa nature, une arme à feu, une encyclopédie, une chose qui ne sert à rien… Et dans la solitude de leur chambre d’hôtel, les vendeurs de se retrouver pour faire le bilan de la journée, annoncer aux autres « combien ils en ont placé », avec quels stratagèmes entre mensonge et vérité : qu’il soit stagiaire ou aguerri, novice ou expert du porte à porte, chacun est rivé à sa performance, salaire et avenir professionnel en dépendent !

Dans le clair-obscur des projecteurs, réussite ou fiasco d’une journée de vente s’entrechoquent ! Des hommes éreintés de fatigue, désespérés de n’avoir atteint leur objectif, usés d’abuser de ce petit jeu de la vérité et du mensonge pour flouer le client : un spectacle fort, poignant, la mise en abîme d’une société à la dérive. « Avec ce spectacle, je voulais montrer comment ces ouvriers du commerce sont partie prenante et victime du système économique dans lequel ils vivent », souligne Joël Pommerat, « en choisissant de représenter deux groupes de vendeurs à deux périodes historiques éloignées de trente ans, je voulais montrer également comment le système avait évolué, devenant plus sensible et plus humain en apparence dans la période moderne mais encore plus violent en réalité et déshumanisant ». Et de dénoncer « une société imprégnée de logique commerciale et commerçante, dans laquelle vendre et acheter sont aussi naturels que marcher, manger, respirer… ».

Où tout s’achète et se vend, est-il loisible d’ajouter : la force de travail, la valeur du travail, la beauté du travail. Pour n’en retenir que son poids marchand pour l’un, sa marge de profit pour l’autre… Aussi, quand la scène interpelle aussi fortement l’univers du travail et ses acteurs sociaux, un seul mot d’ordre : pousser la porte du théâtre ! Yonnel Liégeois

La finance en alexandrins !

Étrange ouvrage que celui de Frédéric Lordon, économiste patenté et philosophe ! D’un retournement l’autre se veut une « comédie sérieuse sur la crise financière en quatre actes, et en alexandrins »… Non, vous ne rêvez pas : il s’agit bien de cette forme ancienne d’écriture, le vers à douze pieds, qui nous donne à lire la crise de la finance mondiale. En scène le Président de la République et ses conseillers, banquiers et traders, gouverneur de la banque de France et journaliste : tous les acteurs sont en place, la comédie peut commencer ! Un texte où les répliques fusent d’un acte à l’autre, derrière le rire, l’horreur d’un système financier décortiqué sans complaisance. Mieux ou aussi bien qu’un volumineux traité de sciences économiques, sous couvert de la farce ou de la pochade, un ouvrage qui permet au lecteur de pénétrer plus avant dans les arcanes mentales et les raisonnements machiavéliques des cyniques maîtres de la finance.

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Yeug Faï et la Chine au travail

Issu d’une grande famille de marionnettistes, Yeug Faï présente au Théâtre Sylvia Monfort, du 04 au 15/02, « Blue jeans ». Entre gaines et chiffons, réalisme et poésie, un spectacle fort émouvant et dérangeant qui donne à voir la réalité du travail des enfants dans les usines chinoises de textile.

 

 

 blue1Si le jeans est traditionnellement de couleur bleue, la petite fille ne quittera que rarement son manteau rouge. Rouge sang, rouge douleur, rouge misère pour Jasmin, cette enfant honteusement exploitée sur les chaînes textile des grandes usines étrangères, et de leurs sous-traitants, implantées en Chine pour produire à bas prix : près de 70% de la production mondiale du célèbre pantalon est réalisée dans la région de Canton… Aussi, ils sont des millions à quitter leur campagne et leur mode de vie traditionnel pour rejoindre ces diverses « villes champignons » où sont implantés les immenses complexes industriels. Une lourde responsabilité pour les donneurs d’ordre, les grandes marques occidentales, qui apprécient le bas coût de la main d’œuvre, bafouent les règles de l’O.I.T., l’Organisation Internationale du Travail, et ferment les yeux sur cet esclavagisme des temps modernes.

Avec ses marionnettes à gaine hautement expressives, le metteur en scène Yeung Faï nous donne donc à voir dans « Blue Jeans » la face cachée de cette exploitation mondialisée pour le plus grand profit du commerce international. Une main d’œuvre au coût le plus bas, des conditions de travail moyenâgeuses, des journées de labeur interminables : tel est le sort de milliers d’enfants en Chine, en particulier des filles, qui s’en vont grossir les bataillons d’ouvrières des grandes villes ! Jasmin, comme tant d’autres, n’échappe pas à ce triste sort. Sa famille, des paysans courageux et aimants mais sans moyens pour faire face à des récoltes catastrophiques,  se voit contrainte de vendre leur fille à des rabatteurs qui écument villages et campagnes.

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Après le succès de son premier spectacle, « Hand stories », Yueng Faï plonge son regard au cœur de son pays d’origine. Pour en explorer la cuisante actualité sociale, à partir des documentaires du réalisateur américain Greg Conn Jr. dévoilant à la face du monde comment étaient fabriqués les jeans. Une problématique de la réalité du travail quotidien que le marionnettiste chinois saisit à bras le corps pour offrir au public une fable visuelle à grande portée réaliste, d’une implacable force politique et en même temps d’une rare densité poétique. La réalité ouvrière élevée au rang de la tragédie antique.

blue3D’un tableau l’autre, d’une poignante beauté et d’une forte intensité dramatique, les poupées de chiffon nous plongent dans un univers industriel digne du XIXème siècle où tout est dit, montré, dénoncé. Sans didactisme, bien au contraire, avec force poésie et sensibilité, voire avec humour comme dans cette fameuse scène de combat de kung-fu, pour pleurer et s’émouvoir encore plus fort du destin tragique de la jeune Jasmin et de ses consoeurs. Un spectacle d’une rare qualité visuelle, qui allie prouesses techniques et audaces dramaturgiques, pour alerter chacun sur la face cachée d’une exploitation et d’une mondialisation industrielles qui sacrifient avenir et jeunesse au nom d’une rentabilité à outrance. Yonnel Liégeois

Mon_combat_pour_les_ouvriers_chinois_hdVient de paraître aux éditions Michel Lafon « Mon combat pour les ouvriers chinois », le livre-témoignage de Han Dongfang. Plus qu’un récit de vie, l’ancien employé des chemin de fer et fondateur du premier syndicat indépendant de Chine y raconte surtout par le menu la condition ouvrière dans son pays. Emprisonné durant deux ans au lendemain des événements tragiques de la place Tiananmen auxquels il prend part en 1989, transféré aux États-Unis pour raison médicale puis exilé à Hong Kong, il poursuit le combat en faveur des travailleurs chinois en fondant le China Labour Bulletin et en animant une émission sur Radio free Asia.

Un homme et un militant intègre aux solides convictions, d’une sérénité et d’un sens de l’écoute extraordinaires au cœur des épreuves et des contradictions, tiraillé entre le désir urgent de changements radicaux et la nécessité d’agir en s’appuyant sur les règles et lois édictées par le PCC. Un leader charismatique qui affirme sa foi en l’avenir et en la capacité de mobilisation de ses concitoyens et de la classe ouvrière chinoise. Un document de première main, émouvant et captivant, lucide et sans concession, sur la réalité sociale de l’une des plus grandes puissances du monde économique et industriel.

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Siméon, le rebelle du Verbe

Directeur du Printemps des Poètes, lui-même « poète associé » au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, Jean-Pierre Siméon fustige dans un court mais iconoclaste essai les gens de théâtre qui se la jouent « trop sérieux ». Prônant, en une belle langue, le retour à l’émotion partagée.

 

 

Yonnel Liegeois – Privilégiant l’émotion au didactisme, vous reprochez au théâtre contemporain de trop souvent « faire l’important ».
Siméon2Jean-Pierre Siméon – Le théâtre public, le théâtre d’art, celui qui m’importe et vis-à-vis duquel je suis donc le plus exigeant, s’est laissé entraîner ces dernières décennies vers un esthétisme froid par peur du sentiment, de l’émotion, en un mot du « pathos ». Je n’ai rien contre l’esprit de sérieux et le didactisme mais on est tombé dans un excès de formalisme savant, de démonstration conceptuelle brillante et virtuose. Cette obsession de la mise à distance interdit peu ou prou le plaisir naïf et spontané.  Or, je crois que le théâtre doit être d’abord le lieu d’une émotion partagée, que l’émotion n’interdit pas la pensée, que le théâtre est précisément l’occasion d’une émotion qui ouvre à la réflexion.

Y.L. – « Le théâtre, la poésie, c’est essentiel mais ce n’est pas grave… », affirmez-vous dans « Quel théâtre pour aujourd’hui ? Petite contribution au débat sur les travers du théâtre contemporain ». Un propos iconoclaste, pour un auteur lui-même « poète associé » au TNP de Villeurbanne ?
J-P.S.Je crois à la nécessité, à l’urgence même du théâtre et plus généralement de la poésie, du partage de l’art dans la cité. Cela est essentiel en effet, il s’agit de préserver et de manifester pour tous, au sein de la communauté humaine, l’effort de la pensée, le questionnement comme acte de conscience libre, la présence d’un langage non servile. Mais l’importance de ces enjeux, si on veut qu’elle soit partagée par ceux qui les ignorent ou qui y sont indifférents, doit s’accompagner d’une attitude ouverte, humble, généreuse de ceux qui les portent. Or je ressens pour ma part dans les lieux du théâtre, de l’art, la persistance d’une tonalité de sérieux à tout crin, une prétention implicite à l’excellence assurée d’elle-même qui ne sont pas engageantes  pour qui ne partage pas les codes, les us et coutumes de la communauté artistique. Ce n’est pas un problème si on se satisfait du public déjà acquis, celui qui a trouvé ses marques. Le problème que je pose dans cette formule provocante ? Si l’on ne veut pas renoncer à l’idéal des Copeau, Dasté, Vilar, d’élargir ce public, il faut veiller à ce qui sournoisement met à distance : une certaine sacralisation du geste artistique, les discours et comportements intimidants qui vont avec.

Y.L. – Vous assignez une haute fonction au théâtre ?
quel-theatre-pour-aujourd-hui-J-P.S.La fonction politique est inhérente au théâtre, depuis l’Antiquité. Songez que le théâtre est dans la cité ce lieu incroyable où l’on ne se rassemble que pour assister à la manifestation de la pensée, de la langue, du poème. Où l’on s’assemble pour penser l’humain et interroger la complexité du destin individuel et collectif. Cela ne sert à rien, sinon à alerter les consciences, à les rendre plus alertes, à les exercer au doute, au désir, à l’inconnu. Si l’on croit, comme c’est mon cas, qu’une société n’est vivable et amendable que si existent en elle des consciences éveillées, critiques et « pensantes », le théâtre, l’art partagé sont les moyens de cette émancipation. Le théâtre est donc, à mes yeux, une université populaire permanente

Y.L. – Vous rêvez d’un théâtre faisant scène ouverte du matin au soir. N’est-ce pas utopique ?
J-P.S. – Les théâtres ne sont ouverts généralement que 3 heures sur 24, à l’heure où tout le monde rentre chez soi ! Il y a là un paradoxe évident. Et pour ceux qui justement ne sortent pas, ils apparaissent alors comme des lieux fermés et inutiles. Je sais combien c’est difficile, mais je rêve donc de théâtres ouverts de jour où le public pourrait constater qu’en journée se prépare la fête du soir, où il pourrait, pourquoi pas le matin, le midi ou au « goûter », aller s’entendre dire un poème, boire un pot avec les artistes, rencontrer un auteur, assister à une heure de Beckett ou de Valletti… N’y aurait-il pas de public pour cela ? Voire… Christian Schiaretti (le directeur du TNP, ndlr) dit justement que le problème des 35 heures, ce sont les 5 heures. Que sont devenues ces heures gagnées ? Si le théâtre était réellement un lieu de vie, il pourrait être une alternative au stade ou au centre commercial qui ont préempté ce nouveau temps libre. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Né à Paris en 1950, agrégé de lettres modernes, passionné du verbe, Jean-Pierre Siméon écrit pour le théâtre mais il a surtout publié de nombreux recueils de poésie. Prix Apollinaire en 1994 et Max-Jacob en 2006. Son œuvre poétique est disponible chez Cheyne éditeur. À découvrir et à lire : « Stabat mater furiosa (suivi de) Soliloques » et « Le sentiment du monde ». Son dernier recueil paru, le « Traité des sentiments contraires » toujours chez le même éditeur.

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C’est la fête à Copeau !

Le 23 octobre 1913, sur la Rive Gauche de Paris, le théâtre du Vieux Colombier ouvre ses portes. Une initiative de Jacques Copeau soutenue par Charles Dullin, Louis Jouvet et ses amis de la NRF, la Nouvelle Revue Française, pour promouvoir un « théâtre d’art » et rompre avec celui de boulevard. Cent ans plus tard, entre les prémisses du théâtre populaire et le temps de la décentralisation d’après guerre, une pensée toujours novatrice.

 

 

 Affiche TVC CopeauEn ce lundi 21 octobre 2013, sur la scène du Vieux Colombier, c’est la fête à Copeau ! Trois générations rassemblées sur les planches pour honorer la mémoire de celui qui fut l’un des grands rénovateurs du théâtre au début du second millénaire : Jean-Louis Hourdin le saltimbanque des planches et infatigable bateleur de tréteaux, Hervé Pierre l’éminent sociétaire de la Comédie française et auparavant élève du premier nommé au Théâtre national de Strasbourg, quelques jeunes élèves des écoles nationales de théâtre et de l’illustre maison de Molière… Tous unanimes, comme en écho à ce fameux appel à la jeunesse publié dans les colonnes de la NRF cent ans plus tôt, « pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et pour défendre les plus libres, les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau » !

Jean-Louis Hourdin

Jean-Louis Hourdin

« Le parcours de Jacques Copeau est étonnant, presque incroyable », témoigne d’emblée Jean-Louis Hourdin, « il faut se souvenir que c’est avant tout un homme de lettres, non un homme de théâtre ». Sa fréquentation des planches ? Avant tout, comme critique dramatique à la Nouvelle Revue française, sous l’égide de Gallimard, qu’il fonde en 1909 en compagnie de Gide et Schlumberger et dont il est devenu le directeur, ensuite comme signataire de l’adaptation des « Frères Karamazov » où Charles Dullin joue le rôle de Smerdiakov… « Face au théâtre de boulevard dont il réprouve forme et contenu, il rêve donc d’une scène dépouillée de tout artifice superflu, il veut aller au cœur de la poésie dramatique : le texte d’abord, le jeu de l’acteur ensuite dépouillé de tout cabotinage ». Et son compère Hervé Pierre d’approuver le propos de son aîné, « Copeau avait la jeunesse pour lui en plus d’être un grand penseur. Les moyens de ses ambitions, il les trouvera avec le soutien de la maison Gallimard, l’expérience des planches avec Dullin et Jouvet ». L’installation Rive Gauche du côté des lettrés, l’esprit NRF, un bagage intellectuel très fort : voilà les atouts de Copeau, lui qui pourtant n’a jamais fait de théâtre !

Hervé Pierre

Hervé Pierre

Et de jeunes comédiens qu’il sélectionne, forme et met à l’écart tel un gourou, plus qu’un chef de troupe, qu’il veut résolument libérer des tics et tocs qu’il honnit dans le théâtre de boulevard… « Partout le bluff, la surenchère de toute sorte et l’exhibitionnisme de toute nature parasitent un art qui se meurt », dénonce-t-il avec véhémence. Le théâtre pour Copeau, selon Hourdin et Pierre ? « Un art amoureux, que l’on exerce au service d’un texte et d’une langue, pour lequel on invente un espace scénique où l’on peut tout jouer » et les deux compères d’ajouter qu’il faut s’imaginer l’esprit qui planait en ce temps-là aux prémisses du Vieux Colombier : une chaudière, une vraie marmite ! « Il faut relire les textes de Copeau », souligne Hervé Pierre, « une pensée qui apporte la clairvoyance sur notre métier, sur l’acteur citoyen » et Jean-Louis Hourdin de brandir, preuve à l’appui et telle une précieuse relique, une brochure à la couverture usée, « Le théâtre populaire », un texte signé du maître en 1941… « Comme Copeau tente de le faire en 1913, il nous faut à nouveau mettre le bordel en 2013 dans ce qui doit être rénové ! Copeau n’est pas un homme du passé. Même s’il fut quelque peu éclipsé par des figures comme Vilar ou Brecht, vilipendé pour ses options politiques droitières et ses convictions religieuses, il a encore des choses à transmettre aux nouvelles générations : l’enthousiasme, la ferveur, la sincérité ».

Jacques Copeau, vers 1917

Jacques Copeau, vers 1917

Enseignant d’études théâtrales à l’université Paris 3-Sorbonne Nouvelle, directeur d’un volume à paraître sur les « Registres » de Copeau, Marco Consolini est tout aussi catégorique. « Il nous faut apprendre à découvrir Copeau au cœur même de ses contradictions. En 1913, il est comme habité par un besoin d’épuration, presque de purification devant ce qu’est devenu le théâtre. Une exigence de pureté qui le conduit à s’adresser à un public cultivé, pas forcément élitiste mais pas vraiment populaire ». Son objectif ? A l’identique de la NRF qui souffle un vent nouveau dans le monde des lettres, insuffler un esprit nouveau aux artisans des planches… « Le monde populaire, le public populaire, il le découvrira plus tard. Dès 1924, au terme de l’expérience du Vieux Colombier, lorsqu’il se réfugie en son repaire de Pernand-Vergelesses, fonde la troupe des Copiaux et se frotte au petit peuple bourguignon ». Dans la bande, formés à l’exigeante école de Copeau, deux figures incontournables de l’après-guerre, deux ardents oeuvriers de la décentralisation et de la rénovation théâtrale au cœur des villes et des campagnes : Jean Dasté à Saint-Etienne, Hubert Gignoux à Strasbourg !

Le chercheur l’atteste, « Copeau est très ouvert sur les théories de l’acteur et de la mise en scène, lui homme de lettres plus qu’homme de théâtre, avec Dullin et Jouvet il échange une très belle correspondance pendant la guerre. Il croit fermement que l’on peut changer le monde en changeant le théâtre ». Pour ce faire, il faut changer les hommes, d’abord changer les acteurs : qu’ils soient vrais et sincères dans ce qu’ils font, qu’ils sachent se mettre au service du texte autant que d’improviser, travailler le mime et le masque, user de tout leur corps et de tout leur art pour transmettre les émotions… « Jacques Copeau est l’ancêtre de toute pédagogie nouvelle, un novateur pour son temps, ouvert au théâtre oriental et aux « farceurs italiens ». C’est lui qui signera la préface à l’édition française de « Ma vie dans l’art » du grand Stanislavski, le fondateur du Théâtre d’art de Moscou ». La grande révolution de Copeau, en outre ? Faire école, former la jeunesse selon le principe qui guidait sa vie : « Je ne suis pas de ceux qui servent et obéissent, je suis de ceux qui précèdent et commandent » ! Un gourou, un meneur d’hommes et d’utopies qui sait repérer le talent chez les autres, surtout leur grandeur d’âme… « Pour des raisons idéologiques, liées à l’ébullition du Front Populaire puis ensuite à l’épopée brechtienne, longtemps il fut bon ton de minimiser le rôle de Copeau dans l’émergence d’un théâtre populaire, il en est pourtant l’un des plus fervents artisans, sinon le père », affirme Marco Consolini. « Il est temps, aujourd’hui, de réinterroger la pensée et l’action de Copeau à la lumière même de ses contradictions ».

L’aventure n’est pas close. Jean-Louis Hourdin, Hervé Pierre savent combien ils sont redevables au « père » Copeau. D’où leur invite au public et aux jeunes générations : « Le 15 octobre 1913, Jacques Copeau ouvrait le Théâtre du Vieux-Colombier. En 1913, il avait 34 ans. Il était l’homme de la joie, de la force, des communions avec autrui. La rigueur de sa critique en faisait déjà un chef d’école. Il était lucide, farouche, ardent, passionné. Le 21 octobre 2013, nous voulons fêter une pensée qui n’a jamais cessé d’accompagner les grandes aventures théâtrales depuis cent ans et qui reste, en ces temps incertains, une référence pour le théâtre d’art ». Qu’on se le dise ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le 21/10 à 19h, au théâtre du Vieux Colombier, soirée « Copeau (x) : éclats, fragments, pensées de Jacques Copeau » dirigée par Jean-Louis Hourdin et Hervé Pierre. Avec Simon Eine, Hélène Vincent et des élèves-comédiens de la Comédie Française. Entrée libre sur réservation au guichet du théâtre ou par téléphone (01.44.39.87.00/01).

« La fête à Copeau, contradictions fertiles » se poursuivra du 24 au 27/10, en terre bourguignonne cette fois. Dans la maison-même de Pernand-Vergelesses en Côte d’Or, avec spectacles, débats, tables rondes.

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François Chattot, le montreur de mots

Ancien directeur du Centre dramatique national de Dijon-Bourgogne, François Chattot est, ce que l’on nomme familièrement, une « bête de scène ». Un comédien aux convictions solidement ancrées, attachant et convaincant, quoique sulfureux et iconoclaste dans le propos !

Yeux pétillants, en permanence la main baladeuse de la bouche au front et réciproquement, l’homme parle comme il respire : d’un souffle puissant, où la vigueur du propos se joue de la passion du verbe ! Il est ainsi François Chattot, l’ancien pensionnaire de la Comédie Française, une carrure imposante derrière laquelle avance, à pas comptés mais visage démasqué, une carte du tendre nullement feinte.

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Né à Roanne en 1953, « dans une famille humaniste éclairée », le gamin est très tôt attiré par la scène. Grâce surtout à un papa lui-même féru de théâtre… En 1974, il s’inscrit donc à l’école du TNS, le Théâtre National de Strasbourg dirigé à l’époque par Jean-Louis Martinelli. Son professeur d’alors ? Jean-Louis Hourdin, celui là même qu’il retrouvera ensuite régulièrement sur les planches ! Avec son compère de scène, s’instaure en effet un long compagnonnage fondé sur deux principes fondamentaux : l’esprit de troupe et la passion de la décentralisation. Qui se traduit par de nombreux projets théâtraux où l’un met l’autre en scène dans Büchner et Shakespeare, par un voyage improvisé à Bochum où ils rencontrent Matthias Langhoff… « Dès cette époque, nous rêvions Jean-Louis et moi de travailler sur les textes de Marx, Brecht et  Büchner », se souvient François Chattot, « l’emballement des spectacles et des créations nous en ont fait perdre le fil et le temps jusqu’à ce jour où je repose la question et où nous décidons de nous mettre à la table de lecture ».

Une révélation pour le comédien relisant alors le Manifeste de Marx et Engels, celui de Brecht rédigé durant son exil à New York ! « Quel texte poétique, quelle langue : je reste sidéré par la beauté, autant que l’actualité, de ces mots écrits en 1848 pour l’un, 1945 pour l’autre ». Et Chattot et Hourdin de redoubler d’efforts pour trier, sélectionner, donner cohérence aux paroles mêlées de Marx, Brecht et Büchner… « Il n’était pas question pour nous dans ce spectacle, « Veillons et armons-nous en pensée « , de faire de la commémoration, il s’agissait avant tout de raviver la réflexion de chacun, de s’armer en pensée comme le suggère le titre ». Faire la jonction entre théâtre et monde réel, faire de la pensée un outil d’action, faire du théâtre où chacun, acteur et spectateur, se réapproprie la parole « pour tuer le malheur » à l’heure où la planète chancelle sous les diktats de l’OMC et du FMI… « La salle appelle au secours autant que la scène », clament et chantent à l’envie Chattot et Hourdin sur les traces de Grüber ! Une prise de parole risquée pour un comédien, que l’ancien patron du CDN de Dijon resitue dans un engagement plus radical. « Notre métier, mon métier de comédien, c’est de danser sur le malheur, de jouer sur la blessure du monde pour que le théâtre en soit une radiographie joyeuse. Comme au cirque où il y a les montreurs d’ours, je veux être un montreur de mots : pour que chacun s’en empare, comme au temps de la démocratie athénienne sur les parvis de l’Agora ».

Grave, mais pas triste…

Un spectacle sérieux, grave certes mais surtout pas triste où s’entrelaçaient, au détour d’une chanson ou d’une comptine, puissance poétique, humour corrosif et force politique. L’expérience de François le saltimbanque, à travers cette mise en jeu ? « Toute à la fois extraordinaire et tragique : extraordinaire parce qu’elle donne à parler aux spectateurs au cours même de la représentation, tragique parce que partis et associations n’ont pas osé s’en emparer. Las, elle est révolue cette époque où les artistes cheminaient de concert avec les politiques. Pourtant, j’en suis convaincu, ils auraient tout à gagner à partager leurs rires et leurs rêves avec les poètes ». En juin dernier, en compagnie de Martine Schambacher, il mettait encore le feu aux planches avec « Que faire ? », un texte jouissif et décapant de Jean-Charles Massera, mis en scène par Benoît Lambert ! N’hésitez pas une seconde si vos yeux croisent un jour François Chattot tout en haut d’une affiche, poussez la porte et attendez que les projecteurs s’allument : vous ne le regretterez pas ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Pour découvrir mieux encore le comédien, est disponible en DVD Allegria Opus 147, une pièce écrite et mise en scène par Joël Jouanneau.

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Le théâtre politique, selon Neveux

La France est terre de festivals. Il y a la musique, la danse, le cirque, les arts de la rue, le cinéma, le théâtre, l’opéra et les festivals du mélange… Avec une interrogation que pose Olivier Neveux dans son ouvrage, Politiques du spectateur : qu’en est-il du public ?

 

 

Avignon, esplanade du Palais des Papes. DR

Avignon, esplanade du Palais des Papes. DR

Au-delà de sa contribution à l’activité festivalière, Avignon est un rendez-vous singulier. Pour la production du théâtre contemporain mais aussi pour les relations que la société entretient avec l’art et la culture en général. Un rôle emblématique qui doit beaucoup à son créateur. Jean Vilar, le fondateur du théâtre national populaire, avait en effet quelques convictions fortes. Ainsi disait-il que « si l’on ne peut plus imaginer une éducation qui ne soit nationale », lui ne pouvait « imaginer une forme de théâtre contemporain qui ne soit populaire ». Un théâtre national populaire donc, qu’il concevait comme « un service public au même titre que le gaz, l’eau, l’électricité »… On peut certes discuter et réinterroger sans fin l’appellation populaire. Tant au regard des publics et des fréquentations que de l’extrême diversité des créations. Reste que cette conception a profondément marqué l’histoire du pays. Elle est à l’origine de la décentralisation théâtrale et d’une certaine conception du rôle de l’Etat. Elle a nourri la notion « d’exception », comme elle a irrigué la revendication d’une véritable démocratie culturelle. Elle explique aussi la présence ininterrompue de la CGT en Avignon.

Mais cette aura qui entoure le festival tient aussi à la spécificité de l’art théâtral. A l’heure de la reproductibilité technique et désormais de la virtualité généralisée, quand la quasi-totalité des formes artistiques sont disponibles en mode séparé, individuel et portatif, quand nous pouvons télécharger la musique et les films, visiter le Prado, le Louvre ou voir la Ronde de nuit au Rijksmuseum d’Amsterdam sans quitter nos pénates, le théâtre continue de faire exception et d’échapper à cette dynamique individualisante qui pourrait bien être un signe des temps. Il y a là comme une anomalie, un anachronisme, un archaïsme même. Mais un archaïsme qui n’a rien d’une survivance incongrue ou nostalgique. C’est en effet une donnée constitutive du théâtre que de convoquer une assistance pour se donner en partage. Sans cette convocation point de représentation. Loin donc d’être une forme délimitée, un texte ou même un lieu, le théâtre est avant tout ce qui ne prend forme que dans cette relation qui associe le travail d’une troupe sur un plateau à une assemblée de spectateurs qui l’observe, le regarde, l’écoute…

spectateurD’où, sans doute, la dimension politique dans laquelle se déploie toujours l’opération théâtrale. C’est cette portée du théâtre qu’explore l’historien Olivier Neveux dans un essai, Politiques du spectateur, consacré aux enjeux du théâtre politique aujourd’hui. Sans prétendre assigner au théâtre de mission unique ou de le forcer à la politique – « Il est de nombreuse œuvres qui n’en ont pas le souci et qui sont passionnantes et essentielles » ‑, il y affirme néanmoins sa conviction que le théâtre, par sa relation au spectateur, laisse entrevoir une liberté à venir. Quand les grandes espérances politiques se sont absentées, quand triomphe la domination qu’elles prétendaient subvertir, alors le théâtre a un rôle majeur à jouer nous dit-il. « Dans le partage avec le public, il peut expérimenter les formes d’une mise en commun, manifester le désir d’un autre monde, d’un avenir différent ».

Autrement dit, par gros temps politique, loin d’être cet art de l’illusion que dénonçait Platon, le théâtre n’éloigne pas du théâtre des opérations. Au contraire, il y ramène. Jean-François Jousselin

« Politiques du spectateur, les enjeux du théâtre politique aujourd’hui« , d’Olivier Neveux (La Découverte, 280 p., 22€50). A lire aussi, « Populaire, vous avez dit populaire ? » (Cahiers Jean Vilar, N°115, 82 p., 7€50) et « L’économie du spectacle vivant« , d’isabelle Barbéris et Martial Poirson ( PUF, 128 p., 9€).

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Sur le théâtre, lectures

À l’amateur du spectacle vivant, est proposé un panel de lectures fort diversifiées. Des textes fondateurs du théâtre populaire au théâtre militant des années 60, de l’œuvre de Michel Vinaver aux témoignages du public d’Aubervilliers. Regards croisés

 

 

L’ouvrage de Chantal Meyer –Plantureux, “ Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux ” (1), n’est pas une banale anthologie de textes fondateurs, il s’impose véritablement comme l’outil de référence pour celui qui veut comprendre et découvrir pourquoi l’idée d’un théâtre populaire fut et demeure un véritable objet de débat. chantalDes précurseurs (Jules Michelet et Maurice Pottecher, Jaurès et Gémier…) au Front Populaire (Jean Zay et Romain Rolland, Dullin et Cocteau) jusqu’à Vilar et Malraux, Roland Barthes et Bernard Dort, l’universitaire nous présente bon nombre de textes inédits qui illustre le dialogue permanent mais souvent très polémique entre artistes et politiques. Aussi, ne faut-il pas s’étonner que parfois, face à l’impasse institutionnelle dans laquelle il se sent engoncé, le théâtre emprunte des chemin de traverse pour s’enraciner au cœur des luttes ouvrières, féministes ou altermondialistes… Une démarche dont tente de rendre compte, avec plus ou moins de bonheur à cause d’une analyse souvent trop aride et formelle, Olivier Neveux dans “ Théâtres en lutte, le théâtre militant en France des années 60 à nos jours ” (2).

Ancien attaché culturel aux Etats-Unis, l’écrivain et journaliste Frédéric Martel nous livre, quant à lui, une passionnante étude “ Sur le déclin du théâtre en Amérique, et comment il peut résister en France ” (3). Une mise en perspective fort éclairante, entre les deux rives de l’Atlantique, entre marchandisation et élitisme, de l’avenir du spectacle vivant certes compromis mais toujours prometteur ! Et pour mieux nous en convaincre encore, si besoin est, il suffit de plonger dans l’un des “ Petits cahiers de la Commune ” (4). Celui où le théâtre d’Aubervilliers est parti à la rencontre de son public : une suite de témoignages de spectateurs, hommes et femmes, jeunes ou vieux, qui en dit long sur le bonheur éprouvé quand le rideau se lève et que les projecteurs s’allument. Du public, comme ultime personnage en acte sans lequel le théâtre ne pourrait être ce “ service public ” passeur d’images, de textes et d’émotions.

Enfin, la revue Europe a consacré l’une de ses parutions à “ Michel Vinaver ” (5), auteur contemporain et ancien Pdg de Gillette France. Des “ Coréens ”  en 1955 au “ 11 septembre 2001 ”, sa dernière pièce interdite aux USA, une œuvre riche et foisonnante analysée et commentée par gens de scène, écrivains et universitaires. Yonnel Liégeois

(1) Éditions Complexe, 286 p., 24€90. (2) La Découverte, 322 p., 23€. (3) La Découverte, 236 p., 17€. (4) Théâtre de la Commune, 107 p., 7€. (5) N°924, 384 p., 18€50.

 

biet« Qu’est-ce que le théâtre ? »: une somme !

Disons le d’emblée, “ Qu’est-ce que le théâtre ? ”, de Christian Biet et Christophe Triau, est une somme que tout passionné se doit d’avoir à son chevet, se doit surtout de lire… Une véritable encyclopédie vivante pour une histoire du spectacle qui l’est tout autant. Un texte riche, d’une rare intelligence mais toujours accessible pour le spectateur et lecteur du quotidien. Un ouvrage foisonnant et attrayant qui raconte le théâtre, depuis ses origines jusqu’à nos jours, sous tous les angles et facettes. Fort justement couronné par le Prix du meilleur livre sur le théâtre (Gallimard, Folio essais, 1050 p., 13€50).

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Yolande Moreau, une femme de géant

Bleu-vert, telle est la couleur des yeux de Yolande Moreau ! Comme la couleur de la moquette ou des papiers qu’elle projette d’installer dans la maison de “ Quand la mer monte ” ! Il est difficile de ne pas tomber sous le charme de la grande dame, tant elle respire la spontanéité. Prix Louis Delluc en 2004 pour son premier film, deux César en 2005, l’actrice est restée égale à elle-même : simple et naturelle.

 

 

 

“ Quand la mer monte ” ? Un film impressionniste, sensible et poétique, à l’image de la petite fille native de Bruxelles, nourrie de cette double culture familiale, flamande yolande1pour la maman et wallonne pour le papa… Une enfance dans un milieu quelque peu strict, une éducation pour le moins “ dirigée ” dans un pensionnat religieux, une adolescence rebelle et “ assez tumultueuse ”, autant de facteurs qui vont façonner l’imaginaire de la gamine. “ Mon rêve, à l’époque ? Sortir avec des garçons mais comme j’étais assez tenue à la maison, j’ai passé beaucoup de mon temps à lire de la poésie et faire de la peinture. Autant de choses que je retrouverai plus tard ”. Suivront ensuite les cours de théâtre à l’Académie, puis le théâtre expérimental dans les années 70… “ En 68, moi -aussi je me prenais pour une rebelle contre la société de consommation, c’est plus tard que l’on relativise ”.

Deux naissances, une fille et un garçon, des petits boulots pour vivre puis à nouveau le théâtre, pour enfants… “ Plusieurs années, j’ai travaillé au Théâtre de la Ville à Bruxelles où ma sœur aînée exerçait déjà son métier de comédienne. Déjà là, je n’avais pas les rôles de princesse, plutôt un emploi de comique ”. Elle y fait des yolanderencontres extraordinaires, celle de Zouc et du clown tchèque Bolleck. Yolande Moreau le reconnaît, elle est le fruit d’un parcours atypique, nourrie au “ Lagarde –Michard ”, ce manuel scolaire de littérature qui rythmait aussi les cours des lycéens belges. Chez elle, pas de référence spontanée aux grands auteurs du répertoire, le théâtre de l’époque elle le trouve même plutôt “ poussiéreux ” … Le grand saut, sur les traces aussi célèbres que Brel le grand Jacques, il se produit dans les années 80. À son arrivée à Paris… “ Je m’inscris au cours de Philippe Gaulier, un ancien de l’école Lecoq… J’adore ce mec, j’adore ses cours et ce que j’entrevois alors du théâtre : la comedia dell’arte, le masque… Je découvre une autre liberté de parole, l’écriture. Je me mets à écrire, à arpenter les rues et fréquenter les bistrots avec mon costume et mon masque. C’est ainsi que naît en 1982 “ Une sale affaire, du sexe et du crime ” : avec un culot monstrueux, en faisant confiance à des touts petits riens, je capte l’attention du public. C’est comme avec vous en ce moment, j’aime bien passer ainsi du coq à l’âne, du théâtre au cinéma, tricoter la vie en y mettant cette indispensable petite part de rêve ”.

Le film “ Quand la mer monte ” est à l’image de ce tricotage dont raffole la belle Yolande. “ Dries porte un géant sur ses épaules, moi le masque sur ma figure… Lui règle ses comptes dans la vie, moi j’en règle d’autre sur scène. Deux univers qui yolande2n’auraient jamais dû se rencontrer… Avec le film et le spectacle qui a suivi, j’ai fait en quelque sorte mon “ deux en un ”, comme le shampoing ! ”. Comme pour le shampoing, la comédienne aime bien ce qui “ mousse ” entre les mots, toujours en réserve de ce qui relève du bavardage, elle préfère un “ cinéma d’images ”.

Avec son compère Gilles Porte, elle avait le pressentiment d’avoir fait un bon film, mais elle ne s’attendait pas à un tel succès ! Consciente d’appartenir à une famille artistique, celles des Deschiens en particulier, mais refusant de se laisser étiqueter, fière d’être Belge et de ses racines, amoureuse de cette région du Nord qui lui est familière mais n’envisageant toujours pas de prendre la nationalité française ! “ J’aime cette région au passé ouvrier où se niche un vrai sens des autres, celui de la fête et du bistrot. Le café n’est pas un endroit glauque, c’est un lieu où souvent on refait le monde ”. Yonnel Liégeois

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Koltès, ou l’humanité en péril

Il y a près de vingt-cinq ans déjà, c’était le 15 avril 1989, Bernard-Marie Koltès quittait le devant de la scène… Un grand dramaturge, trop tôt disparu, dont les planches françaises et internationales ne cessent de monter les œuvres.

 

Emporté par le sida à l’âge de 41 ans, au sommet d’une notoriété enfin reconnue par ses pairs, le dramaturge aurait sûrement été surpris de l’ampleur de l’événement qui koltes4fut organisé en 2009 par sa ville natale : l’intégralité de ses textes lus ou joués par les plus grands noms de la scène française et européenne ! Si Koltès ne fut jamais un fervent défenseur de sa terre de naissance, c’est peu dire combien son œuvre rayonne aujourd’hui bien au-delà de Metz, au-delà de la ville – citadelle ou de la ville – garnison selon les clichés en usage. Venues d’Europe de l’Est, d’Espagne et de France, mais aussi d’Afrique, de multiples compagnies s’étaient à l’époque donné rendez-vous en ce lieu, sous la houlette de Michel Didym, le directeur artistique de l’événement et aujourd’hui  directeur du CDN Nancy-Lorraine, pour faire entendre en de multiples langues colorées le verbe “ koltésien ” déjà largement ouvert au mélange des idiomes.

En 1999 déjà, Michel Didym avait tenté et osé un premier hommage à l’enfant de Metz en proposant cinq textes du “ poète des marges ”, comme certains commentateurs surnomment Bernard-Marie Koltès. “ Metz et Koltès, c’est une grande histoire, presque une histoire de légende ”, souligne le metteur en scène, “ puisque d’aucuns ont pu affirmer que Metz le détestait, et réciproquement ”. Était-il le “ Messin malgré lui ” ? Koltès a vécu plein de belles choses ici, plein d’expériences théâtrales durant sa jeunesse, il ne faut jamais l’oublier. Avant sa rencontre avec Maria Casarès, prodigieuse dans la Médée mise en scène par Jorge Lavelli à Strasbourg… Certes un père militaire, de droite évidemment, des études dans un lycée, de droite évidemment : c’est la vie de province en fait, et qui aime bien châtie bien ”, commente sans fioriture Michel Didym.

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au koltestraumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé sur ces colons et blancs, “ exploiteurs et racistes ”. De cette expérience, surgiront deux textes flamboyants, éblouissants dans leur âpreté et leur radicalisme, “ Le retour au désert ” et “ Combat de Nègre et de chiens ”. Une pièce qui fait fureur en 1983 sur le plateau du théâtre de Nanterre-Les Amandiers : pour inaugurer sa prise de fonction à la direction du lieu, Patrice Chéreau a décidé d’ouvrir la saison avec cette œuvre et cet auteur méconnu des spécialistes et du grand public. Un triomphe qui attire les foules et divise la critique dans une nouvelle bataille d’Hernani… En tout cas, le “ Combat ” ne laisse personne indifférent et fait rage en coulisses. D’emblée, Koltès imposait sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. “ Une œuvre scandaleuse ”, selon François Koltès, le frère de l’écrivain qui veille sur l’héritage littéraire, “ parce qu’elle évoque tous ceux qui n’ont pas leur place dans ce monde ”.

Koltès aujourd’hui, l’un des dramaturges français les plus traduits et les plus joués koltes2dans le monde ? c’est la “ déflagration ” selon le mot de Didym. “ À travers cette intégrale, je voulais montrer cette richesse inouïe et cet intérêt majeur à entendre un auteur dans ses balbutiements autant que dans sa complexité ”. Un dramaturge qui mêle les formes et les genres, du drame bourgeois au cantique des cantiques, de la tragédie à l’absurde, du pathétique au comique… Dans “ Une part de ma vie ”, le recueil des entretiens qu’il accorda à la presse écrite, Koltès manie la contradiction avec jubilation, exposant surtout son point de vue, sévère et parfois désabusé, sur l’état du monde et de notre société. Avec cependant cette conviction de fond qu’il ne reniera jamais : “ être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin… ”. Et d’écrire à sa mère tant aimée, en 1968, alors qu’il est à la veille de se mettre au service du théâtre, “ je crois en avoir pesé tous les dangers, en avoir mesuré les “ inconvénients ”. Et pourtant, je prends ce risque avec bonheur, malgré le gouffre qui me guette si j’échoue… Je le sais. Mais pour cela, vais-je renoncer à l’espoir d’une vie pleine à déborder, d’une raison de vivre au sens plein du terme ? Renoncerai-je à tout ce que je peux apporter, si minimum cela soit-il, à tant de gens ? ”.

Koltès ne renoncera jamais. Malgré les difficultés du passage à l’écriture, malgré les soucis financiers et domestiques de l’existence, malgré les incompréhensions et contre-sens que suscite souvent son travail, soutenu au fil de son itinéraire par des hommes d’exception : Hubert Gignoux et le TNS de Strasbourg, Lucien Attoun et le Théâtre Ouvert à Paris, Patrice Chéreau et les Amandiers de Nanterre… Pour composer au final, d’une pièce à l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et koltes3sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, “ le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps ”, ainsi que le note avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès. Du théâtre d’exception, autant à lire qu’à voir. Yonnel Liégeois

À lire : “ Une part de ma vie, entretiens (1983-1989) ”, de B.M. Koltès (Éd. De Minuit, 155 p., 11,45 €). “ Bernard-Marie Koltès ”, de Brigitte Salino (Stock, 352 p., 21,50 €). “ Pour Koltès ”, de François Bon (Les Solitaires Intempestifs, 76 p., 8,99 €).

 

 

Un homme, une ville

“ C’était la première fois, en 2009, que la ville de Metz célébrait l’enfant du pays avec une telle envergure ”, souligne Antoine Fonte, le maire-adjoint à la culture. Pour l’élu de gauche, ancien sidérurgiste et militant syndical à la CGT, l’événement marque une véritable rupture avec l’équipe municipale précédente et concrétise l’évolution de sa ville dans une politique de démocratisation culturelle. “ Koltès ? Un humaniste, un antiraciste, un subversif dans ses écrits et sa vie… En remettant un auteur aussi riche au devant de la scène, Metz bascule enfin dans une autre époque, celle de la modernité. Metz s’affiche comme une authentique ville ouverte : une ouverture au champ des possibles entre lien social et proposition culturelle, une ouverture au spectacle vivant et à l’art sous toutes ses formes ”. Y.L.

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