Éloge de l’objection en actes

Les 19 et 20/09, Matthieu Marie a donné lecture de La visite du chancelier autrichien en Suisse. Un texte de Michel Vinaver (1927-2022),écrit en 2000. Le 3 juin de cette année-là, le grand auteur dramatique y explique son refus de participer aux journées littéraires de Soleure organisées par les autorités culturelles helvètes.

Sans oublier, toujours au 100 (75), du 16 au 19/10 par Matthieu Marie et Valentine Catzéflis, Cher Franz, sous-titré Dialogue « amoureux » autour de Kafka.

Deux mois plus tôt, le chancelier Wolfgang Schüssel, allié au FPÖ, parti néonazi de Jörg Haider, était reçu à bras ouverts par les autorités helvétiques. Michel Vinaver expose à ses hôtes déçus son point de vue sur le ton de la courtoisie inflexible. Il ne se situe pas sur le terrain de l’engagement proprement dit. En 1951, avec le soutien d’Albert Camus, il publiait chez Gallimard son second roman, l’Objecteur. Son retrait est de cet ordre. Il rappelle que, lors de son service militaire, il s’était un jour assis au sol, à côté de son fusil. De la même façon, dirait-on, c’est plus fort que lui, il ne peut admettre d’agréer la cécité des gouvernants suisses sur la louche alliance de celui dont ils serrent la main.

Une certaine manière de voir en politique…

L’auteur donne alors des clés sur son autobiographie. Son père est né à Kiev, sa mère à Saint-Pétersbourg. En 1941, suite aux lois de Vichy sur les juifs, la famille doit quitter Annecy, où elle vit, pour les États-Unis. Il y poursuivra ses études. Un parallèle s’impose à lui, avec la montée du Front national et la progression du FPÖ en Autriche, pays qui se voit fallacieusement victime du nazisme. Il rappelle les étapes de l’accession de Hitler au pouvoir. Il argumente, en toute subtilité, sur son idée de voir les choses en politique, non pas en ayant recours à une opposition « frontale » (c’est son mot). Michel Vinaver se réclame, paradoxalement, d’une attitude « oblique », la même revendiquée et assumée dans son théâtre.

Ce texte, prémonitoire par la force des choses, d’une prodigieuse intelligence dialectique, Matthieu Marie le prononce livre en main, le plus simplement du monde. Des coupures de journaux sont projetées, ainsi que des tableaux bibliques de Chagall. En bonne logique civique, par les temps qui courent comme on dit, Matthieu Marie devrait être invité à révéler la Visite du chancelier dans les lycées, collèges, bibliothèques, librairies et théâtres. Jean-Pierre Léonardini

C’était les 19 et 20/09 au 100, établissement culturel solidaire (100 rue de Charenton, 75012 Paris. Tél. : 01.46.28.80.94). Du 16 au 19/10 à 20h, Matthieu Marie et Valentine Catzéflis joueront, toujours au 100, Cher Franz, sous-titré Dialogue « amoureux » autour de Kafka.

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De la chaîne à la ligne…

À l’Espace culturel de Grenay (62), Mathieu Létuvé propose À la ligne, feuillets d’usine. L’adaptation du livre de Joseph Ponthus, le quotidien du travail dans les usines agro-alimentaires. Entre mots et maux, de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru.

Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage du regretté Joseph Ponthus.

Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… à trier des crustacés ou vider des poissons du matin au soir, jour et nuit, à découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes, où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».

La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur !

Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !

Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Le comédien l’affirme, persiste et signe, telle affirmation ne relève en rien de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau

À la ligne, Mathieu Létuvé : le 11/10, 20h. Espace culturel Ronny Coutteure, 28 bis boulevard de la Flandre, 62160 Grenay (Tél. : 03.21.45.69.50). Le 13/12 à Gonfreville-l’Orcher (76), Espace culturel de la Pointe de Caux. À la ligne, feuillets d’usine, de Joseph Ponthus (Folio, 277 p., 8€30).

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Ukraine, femmes de combat

Directeur de la revue Frictions/ Théâtres-Écritures, Jean-Pierre Han s’interroge. Quel spectacle aurait mérité de faire l’ouverture du festival d’Avignon ? Mothers, A song of Wartime, assurément… De Paris (15 au 19/10) à Lyon (les 24 et 25/10), un chœur antique plongeant dans le présent de la lutte pour notre survie.

Si les responsables du Festival avaient voulu faire preuve d’audace, c’est sans doute le spectacle de Marta Gornicka, Mothers, A song of Wartime, qu’ils auraient programmé en ouverture du Festival dans la Cour d’honneur du palais des Papes en lieu et place du faible Dämon d’Angelica Liddell. Et plutôt qu’un morne et lugubre Funeral de Bergman, nous aurions eu de très combatifs chants d’espoir et de vie de la part de vingt et une femmes (et une enfant) : une toute autre dynamique en ouverture aussi vers une autre forme de théâtre chanté et chorégraphié.

Une ouverture dans tous les sens du terme, même brève (trois représentations qui auraient ainsi été données comme une sorte de manifeste) et il importe peu que Marta Gornicka, née en Pologne, ne réponde pas aux critères de langue que le festival s’impose désormais chaque année, l’espagnole pour la présente édition. D’une certaine manière, elle fait voler en éclats toutes ces règles. Donnant son spectacle en polonais, en ukrainien et en biélorusse, nous faisant plonger dans le présent de la lutte pour notre survie.

Le titre, d’abord, est on ne peut plus parlant : Mothers, A song of Wartime. Une chanson de temps de guerre, car nous y sommes bien déjà. Et c’est cela que le festival nous aurait offert. Dispositif bien en place : Marta Gornicka est au centre de la salle et dirige le chœur des femmes de tous âges, de 9 à 72 ans. Car oui, il s’agit bien d’un chœur, à la semblance enrichie d’un chœur antique, celui des tragédies grecques. C’est au départ en formation militaire de combat, en triangle, que toutes ces femmes, ces survivantes de guerre, vont chanter, scander tout un répertoire puisé dans le folklore et les chansons populaires venues d’Ukraine. Une formation de combat qui va s’ouvrir telle une fleur, dessiner différentes figures géométriques dues à Evelin Facchini dans le balancement entre la célébration de la vie, individuelle et collective, et le témoignage de ce que la guerre détruit au jour le jour.

Le tout en 60 minutes, sans aucun pathos. Une leçon de courage et de résistance. Jean-Pierre Han, photos Christophe Raynaud de Lage

Mothers. A song for Wartime, de Marta Gornicka : le spectacle fut présenté en juillet dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon. Du 15 au 19/10 au théâtre du Rond-Point à Paris, les 24 et 25/10 au TNP de Lyon.

Frictions, la revue qui démange

Dans sa dernière livraison (N°38, été 2024, 171 p., 15€), une nouvelle fois la revue Frictions frappe fort ! Outre les contributions toujours percutantes de Robert Cantarella, Eugène Durif ou Olivier Neveux, Jean-Pierre Han consacre son long éditorial à l‘État des lieux, une analyse nécessaire [de la réalité théâtrale]. S’appuyant, dans son propos, sur l’ouvrage de Jean Jourdheuil, Le théâtre, les nénuphars, les moulins à vent. « Raconter sur le mode de la chronique et du témoignage, poser les jalons d’une histoire du théâtre », écrit le metteur en scène et dramaturge, « raconter afin de rendre intelligibles les origines du marasme actuel, sans craindre d’entrer dans les détails » : au regard des débats actuels sur un éventuel élitisme culturel, un livre d’une haute pertinence critique !

En 2020, le Prix de la meilleurs publication de l’année sur le théâtre fut décerné à Frictions par le Syndicat de la critique. Un grand moment de lecture, une revue aussi riche dans sa forme que sur le fond à découvrir et à soutenir… Chantiers de culture ne peut que souhaiter plein succès et bel avenir à ces démangeantes frictions ! Yonnel Liégeois

Frictions/ Théâtres-Écritures : 50€ pour 4 nos/an, 8 nos pour 80€. 22 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95).

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Beckett, de pis en pire

Jusqu’au 19/10, au Théâtre 14 (75), Denis Lavant propose Cap au pire. Seul en scène, une magistrale interprétation du texte de Samuel Beckett. Orchestrée par le metteur en scène Jacques Osinski, une performance artistique envoûtante !

Noir, noir de scène, long noir de scène… Enfin, un rectangle de lumière au sol ! Crâne rasé, pieds nus, tout de noir vêtu, mains collées au corps, le visage apparaît. Seuls les yeux semblent vivants, stature impassible. Les lèvres bougent, les premiers mots s’égrènent, murmures et chuchotis, presque inaudibles, « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore »… Le public happé, fasciné, captivé, impossible de détacher son regard de ce fantôme surgi de nulle part.

Samuel Beckett, le plus français des auteurs irlandais, écrit ce soliloque en 1982. Traduit par Edith Fournier et publié aux éditions de Minuit en 1991, deux ans après sa mort… Un texte fragmenté, désarticulé où tout dialogue semble impossible, où la langue semble désespérer des mots. Plus fort que l’absurde, l’incommunicable ou l’incompréhensible, plus fort encore que dans Fin de partie ou En attendant Godot, le verbe plonge dans le vide, le néant, la phrase ultime d’un mort-vivant. « Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger », confesse Beckett. Une admonestation que Lavant respecte à la lettre !

Dans son halo de lumière, Denis Lavant reste là, sans bouger. Même pas le petit doigt, de la première à l’ultime minute de la représentation. L’homme a mis Cap au pire, la bouche palpite, le ventre hoquète pour reprendre souffle, ne pas perdre le souffle. Parfois, quelques rides apparaissent au front quand la diction demande un suprême effort, quand la phrase advenant en bouche exige force concentration et se fait supplice d’énonciation. « Tant mal qui pis se mettre et tenir debout », mais encore « Tant mal que pis là. Sans au delà. Sans en-deçà. Sans de-ci de là là. Sans en deçà, sans de-ci de-là là »… Prodigieux Lavant, seul de son envergure à pouvoir s’emparer de telle œuvre avec semblable aisance, à l’image des comédiens Jean-Quentin Châtelain (aussi dans Premier amour, l’un des premiers textes de Beckett écrit en français) ou Yann Boudaud, en d’autres œuvres et en un temps pas si lointain, alors dirigés par le grand et regretté Claude Régy !

De temps à autre, des filets de lumière descendent des cintres, en fond de scène quelques lucioles rouges scintillent par intermittence. D’un ascétisme porté au paroxysme, Jacques Osinski suggère une mise en scène minimaliste, d’une rare puissance. En exacte opposition à tous ces décorums, séquences vidéo et prétentieux jeux de lumière qui polluent moult planches, font diversion au manque d’imagination, à l’impuissance de création et surtout au vide de la pensée ! Il est vrai que les deux hommes font bon ménage depuis longue date. C’est en 2017 qu’ils créent la pièce au Théâtre des Halles d’Avignon, le talentueux Alain Timar toujours à la direction. Ensemble, Osinski-Lavant, ils poursuivront alors l’aventure en compagnie de Beckett : La dernière bande toujours aux Halles, L’image au Lucernaire, Fin de partie à l’Atelier, aujourd’hui mettant le cap au pire pour l’un des meilleurs spectacles à l’affiche des théâtres parisiens.

Une heure trente durant, d’un ton perforant, poème mortifère surgi des profondeurs, l’homme y parvient, « tant mal qui pis se mettre et tenir debout » ! Certes il évoquera, furtive allusion, un vieil homme, un enfant, une vieille femme. De fausses pistes, le vide et le néant s’imposent, détresse absolue du narrateur qui dure encore et encore, « trou noir béant sur tout. Absorbant tout. Déversant tout »… Si l’entreprise est enthousiasmante, quoique périlleuse, pour le comédien, elle l’est tout autant pour le spectateur : soit rapidement perdre pied, soit se laisser emporter du regard en un vertige existentiel abyssal. Yonnel Liégeois

Cap au pire : jusqu’au 19/10. Les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h, le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Moi français, juif-arabe…

Les 5 et 6/10, Alvéole 12 de la base sous-marine de Saint-Nazaire (44), Michel Benizri propose Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme. Une conférence gesticulée sur la question des origines du conflit israélo-palestinien à travers les yeux d’un enfant. Un spectacle en solidarité avec le Freedom Theatre de Jenine.

Depuis 2019, le comédien Michel Benizri promène sa Conférence gesticulée, Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme, aux quatre coins de France : de Toulon à Brest, d’Orléans à Marseille… « Tout part d’une question : toi qui connais Israël, dis-moi, comment ça va mal, là-bas ? Pour y répondre, je propose de défaire l’écheveau autour d’un bon thé à la menthe », suggère l’homme en toute bonhomie. « Je vous raconterai les faces visibles et cachées de l’histoire grande ou petite qui nous ont conduits au conflit israélo-palestinien, l’histoire de deux peuples qui convoitent un même territoire sur lequel ils vivent ». Un spectacle qui mêle géopolitique et autobiographie, sous couvert de trois mots : colonialisme, nationalisme et capitalisme… Une histoire, enfin, qu’il faut démonter pour en comprendre les enjeux et en rire sous une pluie de blagues juives !

C’est à l’initiative du Collectif Freedom, composé de comédiens et metteurs en scène de la région Pays de Loire, avec le soutien des Amis du théâtre de la Liberté de Jénine, que sont organisées les deux représentations. En décembre 2023, le Freedom Théâtre à été attaqué et saccagé par l’armée israélienne en plein cœur du camp de réfugiés de Jénine en Cisjornanie. Il s’adresse plus particulièrement aux jeunes en leur proposant des activités de danse, de musique et de théâtre. Ce lieu, fondé par l’acteur et militant juif et arabe israélien Juliano Mer-Khamis assassiné en avril 2011, est un lieu de dialogue où l’on se bat pour une paix juste, durable qui ne soit pas fondée sur la violence. Malgré l’arrestation de plusieurs responsables, les activités du théâtre ont repris, on parle d’Intifada culturelle. Yonnel Liégeois

Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme : Les 5/10 (20h30) et 6/10 (15h), Alvéole 12 de la base sous-marine, 44600 Saint-Nazaire (réservation sur le site Hello Asso). Le 08/10 à 20h30, Salle des Conférences, Place du Champ de Mars, Saint-Lô (50). Le 09/10 à 20h, Salle Saint Nicolas, Rue Marine Dunkerque, Granville (50). Le 10/12 à 19h, La Grange-La Ferme Dupire, Rue Yves Decugis, Villeneuve-d’Ascq (59). Le 14/02/25 à 20h, Salle des Fêtes, Chemin du Ferron, La Frette (38).

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Paul Molina, la tête et les jambes

À la Faïencerie de Creil (60), Paul Molina joue, danse et interprète Mouton noir. Un spectacle où la performance physique s’allie à une originale démarche poétique : quand le football freestyle s’impose en art vivant ! Paul Molina, un artiste au parcours atypique.

Dans la longue file qui s’étire en l’attente de l’ouverture des portes de la salle, un jeune homme s’immisce. Sourire espiègle, apparence décontractée, ouvert au dialogue impromptu, encore surpris de se retrouver là mais ne regrettant rien de ses choix de vie… Quelques minutes plus tard, Scène nationale d’Orléans en ce mois de juin 2024, il descend les gradins à grande vitesse pour se livrer d’emblée à quelques acrobaties sur les planches de la Passerelle à Fleury-les-Aubrais ! Le garçon de bonne famille devenu Mouton noir, Paul Molina, c’est lui la vedette du soir.

Depuis sa plus tendre enfance, le football rythme la vie du jeune castelroussin. Collège et lycée en section Sports-Etude, jours de match à la Berrichonne, l’équipe locale qui évolue en Nationale 3, une passion inconditionnelle pour le ballon rond… Mais le gamin devenu grand joue de la tête et des jambes avec la même élégance, la même prestance : Classes Prépa, concours aux grandes écoles de commerce. Sa seule hantise, sa bête noire ? L’échec. D’autant qu’il s’endette pour financer ses études, jusqu’à 18 000 euros pour intégrer des formations qui font cher payer l’obtention du diplôme, l’achat du futur costume de trader aux ordres de la finance internationale. Presque un parcours réussi, il décroche un poste dans une société madrilène. Jusqu’à ce que le télétravail, crise du Covid oblige, le rapatrie en terre natale, l’incite à renouer plus intensément avec le freestyle, ses premières amours. Jusqu’à décrocher la troisième place en 2022, catégorie « rookie » (nouveau venu dans la discipline), au championnat du monde à Prague.

Pour ses entraînements en plein air, un lieu de prédilection : l’esplanade de l’Équinoxe, la Scène nationale de Châteauroux, un espace suffisamment grand et quelque peu à l’abri des courants d’air ! Jouant à la baballe sur des musiques préenregistrées, pardon enchaînant et multipliant moult mouvements acrobatiques, de haute technicité et d’un beau registre sportif. Il suffit parfois de peu, du coup de pied au coup de pouce bien placé et libérateur, la rencontre avec Jérôme Montchal, le patron des lieux ! Et les deux hommes d’échanger, de s’apprivoiser, d’oser imaginer ensemble une esthétique nouvelle, une poétique des temps modernes où le ballon devient partenaire de jeu, figure de danse : du dribble au tacle classiques, découvrir avec la pratique du freestyle que le rond de cuir est bien plus qu’un objet de convoitise entre les pieds, qu’il peut muer en un formidable instrument d’expression artistique !

Adieu la finance, les places de marché, bonjour la vie précaire d’intermittent du spectacle ! Un authentique « mouton noir », ce Paul Molina, qui a définitivement fait le deuil d’une vie en costume-cravate pour revêtir short et baskets à l’aube de la trentaine. Dans son spectacle au titre éponyme, il raconte ses années d’études et de galère, les endettements au long cours jusqu’au jour où il décide de changer de scène, de déserter les salles de cotation pour une autre partition au service du ballon rond : de haut en bas, de la jambe au bras, de la tête au pied, du ventre au dos, il rebondit, s’enfuit, resurgit entre deux jets de parole et trois notes de musique !

Au point d’orchestrer un second spectacle, son Portrait dansé, conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, d’une extraordinaire inventivité. Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport, transmue la performance athlétique en un récital d’images hautement symboliques. Pour décliner un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique. Nul doute, Paul Molina engage un match à hauts risques, son avenir ne se joue plus à la bourse mais dans les yeux du public. Qui brillent de plaisir partagé, s’extasient devant l’audace ou la hardiesse de certaines figures, se pâment de tendresse à la seule caresse d’un ballon. Apprivoisé, ensorcelé. Yonnel Liégeois, photos Christophe Renaud Delage

Mouton noir, Paul Molina : les 28-29/09, à la Faïencerie de Creil. Le 02/10, l’Équinoxe-Châteauroux. Les 18-19/10, Derrière Le Hublot-Capdenac. Du 20 au 22/11, Le Manège-Maubeuge. Les 7-8/12, Les 3T-Théâtres de Châtellerault. Le 10/12 à Oésia-Notre-Dame-d’Oé. Les 9-10/01/25, Espace de Retz-Machecoul. Les 24-25/01, Bourg-en-Bresse. Le 30/01, Le Vivat-Armentières. Le 4/02, Université de Rouen. Les 18-19/02 au Théâtre-Sénart. les 13-14/04 au Théâtre Auditorium de Poitiers. Le 17/04, Théâtre de Bressuire. Le 25/04, Le Sirque-Nexon. Les 29-30/04, Dieppe Scene. Du 15 au 24/05, Théâtre d’Arras.  Du 3 au 5/06, L’Auditorium-Boulazac.

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Ouvrier, en être ou pas ?

Aux Presses universitaires de Rennes, Pauline Seiller publie Un monde ouvrier en chantier, hiérarchies ouvrières dans l’industrie contemporaine. Sur le modèle des travailleurs des chantiers navals de Saint-Nazaire, un éclairage sur les membres d’une « aristocratie ouvrière » en déclin. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°371, septembre 2024), un article de Frédérique Letourneux.

Au tournant des années 2000 paraît le célèbre ouvrage des sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Le Retour de la condition ouvrière éclairant les conditions de travail et d’emploi des travailleurs de l’usine Peugeot de Sochaux. La thèse était dans le titre : le groupe des ouvriers de l’industrie n’a pas disparu et il importe d’y prêter attention. Pourtant, si aujourd’hui les ouvriers représentent encore le cinquième de la population active, c’est en bonne partie dans le secteur des services tandis que le noyau d’ouvriers industriels, figures historiques et symboliques de ce groupe social, se réduit. En s’intéressant aux travailleurs des chantiers navals de Saint-Nazaire, un des derniers bastions de l’industrie métallurgique française, la sociologue Pauline Seiller éclaire de façon singulière la condition d’ouvriers syndiqués et qualifiés, rares représentants d’une « aristocratie ouvrière » en déclin.

Pour autant, Pauline Seiller montre également de quelle manière ce groupe est traversé par de fortes tensions, avec d’un côté les « ouvriers maison » qui revendiquent un savoir-faire spécifique et les ouvriers des entreprises sous-traitantes, moins qualifiés et surtout plus précaires. Ces entreprises ont en effet de plus en plus recours à une main-d’œuvre internationale, via le statut de travailleur détaché qui permet d’embaucher des travailleurs européens à des conditions économiques beaucoup plus favorables.

L’analyse de ces mutations des conditions de travail et d’emploi permet en creux de souligner comment le groupe des « métallos » s’ingénie à défendre une légitimité professionnelle fondée sur la qualification. L’identité ouvrière se structure alors fortement autour de la valorisation d’une norme de virilité qui met à l’épreuve le corps, symbole de l’investissement dans le travail. L’identification au groupe est si forte que beaucoup recourent à la rhétorique de « la famille » pour décrire la vie sur les chantiers. Une identité liée à un fort ancrage territorial : « À Saint-Nazaire, tout le monde connaît quelqu’un qui bosse aux chantiers ». Frédérique Letourneux

Un monde ouvrier en chantier, hiérarchies ouvrières dans l’industrie contemporaine, Pauline Seiller (Presses universitaires de Rennes, 180 p., 20€).

Très éducatif, le dossier du n° 371 de Sciences Humaines : que masque la violence de l’enfant, comment y faire face ? Sans oublier, signé Frédéric Manzini, le décryptage bien instruit du parcours de Frantz Fanon, ce psychiatre né à Fort-de-France en 1925, solidaire de la cause algérienne et en révolte contre le colonialisme. Une pensée toujours ignorée et méprisée en France, « Je ne suis pas esclave de l’esclavage (…) Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme (…) Le Nègre n’est pas, pas plus que le Blanc » (in Peau noire, masques blancs), une icône aux USA instrumentalisée aujourd’hui par les mouvements identitaires… Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Chamonix fait son trou !

Du 25 au 27/09, à la MC2 de Grenoble (38), la bande des 26000 Couverts propose Chamonix. En plein dérèglement climatique, la station de sports d’hiver se réjouit de son golf à dix-huit trous au gazon verdoyant ! Entre humour et dérision, costumes et dialogues improbables, une comédie musicale totalement givrée.

Ils sont venus, ils sont tous là, débarqués de leur vaisseau interstellaire ! En fait, après des siècles d’errance dans le cosmos, ils retrouvent leur planète d’origine, la terre, et ses habitants, des prédateurs hors pair… Qui ont réussi à inventer l’esclavage et la bombe atomique, qui apprécient la vente de bananes épluchées sous plastique, qui estiment que Donald Trump et Kim Jong Un sont bien coiffés, qui se réjouissent de fréquenter le golf à dix-huit trous de Chamonix à l’heure de la fonte des glaciers ! Pourtant, ces petits d’homme revenus d’ailleurs sont bien obligés de retrouver leurs réflexes de terrien. Pas évident avec leur chef de cabine coincé dans son fauteuil roulant, vilain et méchant, qui les invite encore et toujours à exterminer l’humanité.

Emblématique troupe formée au théâtre de rue, un pied dehors – un pied dedans, la compagnie des 26000 couverts use de grosses ficelles pour squatter l’espace scénique. Des chansons à faire exploser dans le rouge les scores de l’Eurovision, des blagues à cent sous qui prétendent rapporter gros, des costumes sophistiqués faits de bric et de broc, une machinerie à remonter le temps d’un imaginaire débordant : vous saupoudrez de science-fiction, mixez avec fumées et vapeurs qui envahissent l’aire de jeu, inventez un langage nourri de mots venus d’ailleurs… Le résultat, hilarant, truffé d’un faux entracte cosmique à l’ouverture des portes et tiroirs d’un étrange buffet ? Un spectacle entre déraison et dérision, en charge d’une mission de salubrité publique en déridant les zygomatiques de l’assistance et en l’alertant d’une vérité incontournable : planète en danger, urgence à la sauvegarder !

Sous leur scaphandre, la tribu d’extraterrestres sue à grosses gouttes pour nous en convaincre. Les péripéties se succèdent entre farces et attrapes. 26000 couverts salés, du poil à gratter sans coussin péteur ni boule puante… C’est parfois confus et touffu, mais le regretté José Artur avait mille fois raison : il est doux de ne rien faire, sinon de rire sans gêne ni scrupule, quand une bande de givrés au talent communicatif s’agite autour de vous ! Yonnel Liégeois

Chamonix, Philippe Nicolle et Gabor Rassov : du 25 au 27/09 à 20h. La MC2, 4 rue Paul Claudel, 38000 Grenoble (Tél. : 04.76.00.79.00).

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Paix au Proche-Orient

Le 23/09, à partir de 19h au théâtre de la Colline (75), l’association Les guerrières de la paix lancent leur appel de Paris pour la paix au Proche-Orient. Mouvement de femmes pour la paix, la justice et l’égalité, musulmanes et juives rassemblées en réaction aux tensions liées au conflit israélo-palestinien, elles se présentent unies pour porter une autre voix : celle du refus commun de l’assignation identitaire, celle du courage et de l’acceptation de l’Autre.

Depuis sa création en 2022, L’association Les Guerrières de la Paix réunit à Paris des militants pour la Paix palestiniens et israéliens. Ces femmes et ces hommes, qui œuvrent sans relâche pour construire des ponts entre leurs deux peuples, interpelleront le monde pour exiger ensemble la fin de cette guerre meurtrière. Il s’agit d’un cri d’urgence, d’un appel à vocation internationale, des voix de celles et ceux qui vivent au cœur de la guerre. Ces voix unies qui revendiquent dans un même souffle un avenir de paix et de justice. Un avenir d’indépendance et de sécurité pour leurs deux peuples.

Le mouvement rassemble aujourd’hui des femmes de toutes cultures, croyances, origines pour faire front commun face à toutes les haines qui circulent dans notre société, notamment le sexisme, le racisme, l’antisémitisme, la haine des musulmans, la haine anti-LGBT et tous les ostracismes. À une époque où les luttes antiracistes sont divisées, opposées, mises en concurrence, où les entre-soi confortent la solitude haineuse et empêchent la connaissance et la compréhension de l’Autre, les Guerrières de la Paix affirment ensemble que tous ces combats sont les LEURS.

Réunissant à Paris des militants pour la Paix palestiniens et israéliens, ces femmes et ces hommes, qui œuvrent sans relâche pour construire des ponts entre leurs deux peuples, interpelleront le monde pour exiger ensemble la fin de cette guerre meurtrière. Il s’agit d’un cri d’urgence, d’un appel à vocation internationale, des voix de celles et ceux qui vivent au cœur de la guerre. Ces voix unies qui revendiquent dans un même souffle un avenir de paix et de justice, un avenir d’indépendance et de sécurité pour leurs deux peuples. Yonnel Liégeois

Diverses grandes figures militantes, israéliennes et palestiniennes, interviendront en cours de soirée : Jonathan Hefetz & Antwan (directeurs de l’association Seeds of Peace), Rula Daood & Alon-Lee Green (directeurs de l’association Standing Together), Maoz Inon (militant pacifiste et ex-homme politique), Aziz Abu Sarah (militant pacifiste et journaliste), Nava Hefetz (rabbine et membre de Rabbis for Human Rights), Tahani Abu Daqqa (ex-ministre de la Culture et des Sports de l’Autorité Palestinienne), Ali Abu Awwad (fondateur du mouvement Taghyeer), Amira Mohammed & Ibrahim Abu Ahmad (créateurs du podcast Unapologetic – TheThird Narrative).

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Voyage au bout des fantasmes

Du 20/09 au 22/12, au théâtre de la Colline (75), le directeur et metteur en scène Wajdi Mouawad propose Racine carrée du verbe être. Un spectacle de longue haleine sur les aléas de l’existence et d’hypothétiques choix de vie. Du plus proche au plus lointain, un regard incongru sur un monde parfois déroutant, toujours percutant.

De terres d’asile en contrées plus lointaines, lesquelles choisir ? Celles du Liban, peut-être, en cette journée mortifère d’août 2020 quand explosent le port et la ville de Beyrouth… Une date emblématique pour nous conter la vie, plutôt les choix de vie hypothétiques, divers et variés, d’un dénommé Talyani Waquar Malik. Selon le cours du destin, au gré des circonstances et de l’insondable Racine carrée du verbe être, tout à tour vendeur de jeans à Beyrouth, chirurgien réputé à Rome ou condamné à mort à Livingstone… Comme à l’accoutumée, le franco-canadien libanais Wajdi Mouawad s’inspire de son parcours de vie pour écrire et mettre en scène cette authentique saga de près de six heures, entrecoupée de deux entractes ! Une explosion prétexte, un pays traversé par la guerre depuis des décennies, armes et clans, qui somme chacune et chacun à se déterminer : rester ou fuir le pays ?

Une question que se pose donc Mouawad : que serait-il devenu, lui l’enfant, si sa famille avait décidé d’émigrer à Rome plutôt qu’à Paris en 1978 ? D’où cette longue déambulation dans l’espace et le temps qui, au fil d’événements aussi improbables qu’incertains, se transforme en une sulfureuse méditation tragi-comique sur les aléas de l’existence, des choix de vie qui n’en sont pas vraiment… Entre fantasme et réalité, désir et délire, se déploient alors dans toute leur complexité les itinéraires croisés, et supposés, d’un homme, d’une famille, d’une fratrie : par-dessus les mers, par-delà les frontières. Un voyage au long cours dont on savoure les péripéties, où l’on pleure et rit au gré de situations ubuesques ou rocambolesques.

Entre raisin sans pépins et hypothétiques calculs mathématiques, explosant de vitalité sur la grande scène du théâtre, une bande de comédiens aux multiples identités nous interroge : être ou ne pas être selon la racine jamais carrée de notre devenir ? À chacun de risquer une réponse, sans doute fort illusoire. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Racine carrée du verbe être : du 20/09 au 22/12. Les jeudi et vendredi à 17h30, les samedi à 16h et dimanche à 13h30 (relâche du 21/10 au 06/11). Durée 6h, incluant 2 entractes. Théâtre national de la Colline, 15 Rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Festival de l’Hydre, un chantier ouvert !

Au Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre d’Entremont (61) les 6 et 7/09, la Fabrique théâtrale a tenu son troisième festival. Un événement à l’initiative de la compagnie Le K et des Bernards L’Hermite. Au programme, spectacles et concerts dont Molière et ses masques, la nouvelle pièce de Simon Falguières.

Au creux de la vallée du Noireau, affluent de l’Orne, l’ancien Moulin des Vaux autrefois filature puis usine d’emboutissage, renait. L’association les Bernards l’Hermite a coutume de s’installer dans des lieux désaffectés pour les transformer en espaces de création artistique (dernièrement La Patate sauvage à Aubervilliers). Ici, elle investit le site, rebaptisé Moulin de l’Hydre par Simon Falguières, membre et directeur artistique des Bernards l’Hermite. Sur un grand terrain boisé, idéal pour la culture potagère et l’installation d’un camping, s’élèvent deux corps de bâtiment. D’un côté, les anciens bureaux de l’usine ont été transformés en un lieu d’habitation. En face, ce qui fut l’usine a été rénové en espaces de répétition, de montage et de stockage de décors. Ils deviendront à terme un théâtre « pour faire des créations de grandes taille, hiver comme été » selon Simon Falguières, le rêve ouvrant sur les champs et la forêt. L’inauguration de cette « fabrique théâtrale », réunissant tous les métiers du spectacle, est prévue dans cinq ans

Un théâtre de proximité

La compagnie Le K organise des ateliers d’écriture et pratique théâtrale amateur, avec l’appui des communes avoisinantes : Cerisy-Belle-Étoile, Saint-Pierre d’Entremont et Flers, la ville la plus proche. Écoles et collèges y participent. Beaucoup d’habitants des villages alentour adhèrent au projet, certains collaborent au chantier pour construire un muret ou donner un coup de main pour les manifestations. 80 bénévoles ont contribué cette année à la bonne marche du festival : accueil, cuisines, parking, bar… Le centre dramatique national, Le Préau de Vire, a commandé cette année à Simon Falguières une pièce pour son « festival à vif » articulé avec le travail que mène la compagnie Le K auprès des lycéens de Nanterre et un chœur d’habitants de cette région vallonnée qui lui vaut le nom de Suisse normande. La Comédie de Caen va recevoir la dernière production de la compagnie, Molière et ses masques. Les artistes du Moulin souhaitent créer un réseau avec les festivals de Normandie… Le chantier de la décentralisation reste ouvert !

Pour le festival en extérieur, des gradins confortables ont été montés face à une grande scène adossée au mur de briques de l’usine. Aux fenêtres, la nuit, s’allument des projecteurs. Un deuxième espace de jeu a été aménagé dans le jardin attenant … Bravant la pluie normande, le public, nombreux, assiste à ces deux jours. Le prix d’entrée est libre, il vaut adhésion à l’association des Bernards L’Hermite. Les habitants de la région aiment raconter l’histoire de ce lieu qui a marqué des générations, ils se réjouissent de le voir revivre en apportant de la culture au pays. Les six membres permanents de la compagnie déterminent collectivement le menu des festivités. Simon Falguières y présente une création chaque année et veille à la mixité, n’hésitant à accueillir « des femmes avec des paroles relatives à leur combat ». Mireille Davidovici

Le moulin de l’Hydre, 660 Chemin du vieux Saint-Pierre, 61800 Saint-Pierre d’Entremont (Tél. : 09.80.91.56.44). lesbernardslhermite@gmail.com

 SILLAGES

BEAUFILS et RICORDEL

Sillages, un court spectacle de cirque a ouvert le festival. Quentin Beaufils et Léo Ricordel acrobates trampolinistes, accompagnés en live par la musicienne Zoé Kammarti se déploient sur une piste circulaire. Ils bondissent avec élégance, se croisent, grimpent sur les épaules l’un de l’autre ou poursuivent une trajectoire solitaire. Pendant qu’ils tournent en rond, mêlant portés, danse et acro-danse, des voix viennent donner sens à leurs déambulations. On entend des réflexions d’adultes sur le sens de l’existence et les traces que laisseront leurs vies. S’y mêlent celles d’enfants enregistrées à l’école élémentaire de Cerisy. Ils répondent à des questions : qu’est-ce que grandir ? Être vieux ? Que souhaiteraient-ils ? Certains aimeraient « une fête tous les jours à la cantine », « une piscine dans l’école » ou « avoir de super pouvoirs pour soigner les blessés ». Présents dans le public, les bambins réagissent à ces paroles. De fil en aiguille, la musicienne, munie de son violon, rejoint les circassiens sur leur agrès. À trois, la navigation se complexifie entre confrontation et échappées solitaires… M.D.

Créée en 2020, la Cie Nevoa présentait ici ce premier spectacle de 30mn, étoffé par la suite en une forme longue dédiée au plateau.

 VA AIMER !

DE et PAR EVA RAMI

Dans ce troisième « Seule en scène » (après, Vole ! et T’es toi), Va aimer !, l’autrice comédienne convoque de nouveau son double : Elsa Ravi. Au rythme effréné des aventures de cet alter ego, elle incarne une multitude de personnages. On y retrouve père, mère, grands-mères mais aussi l’institutrice ou ses meilleures copines. Depuis ses années d’école jusqu’à l’âge adulte, Elsa remonte vers les traumatismes de son enfance, trop longtemps tus. Le comique cède le pas à des scènes oniriques virant au cauchemar et, au fil de la sulfureuse traversée d’Elsa Ravi, Eva Rami peut rire de ses plaies. Venant du clown et du masque, elle excelle à changer de corps et de voix. Avec énergie et drôlerie, elle dénonce son viol et son inceste lors d’un faux procès qui fait écho à toutes celles qui osent aujourd’hui prendre la parole. Selon l’artiste, ce spectacle n’est pas la suite des deux premiers et révèle une facette plus intime de son Elsa. M.D.

Après un Molière et le festival d’Avignon, Va aimer ! est repris au théâtre de la Pépinière à Paris du 23/09 au 11/11.

DANUBE

DE et PAR MATHIAS ZAKHAR

En 2017, dans le cadre des Croquis de Voyage initiés par l’Ecole du Nord où il est élève-comédien, Mathias Zakhar suit le fil du Danube et de son histoire familiale. Un mois durant, il traverse l’Europe – Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Serbie et Roumanie – en train, en bateau, en stop… De la source à l’embouchure (« Le petit robinet est devenu une bouche où le Danube se perd »), il compose un récit rythmé comme La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, avec des échappées poétiques à la Paul Celan : « L’Europe est un masque de papier qui porte le Danube en sourire ». Il retrouve au passage sa famille paternelle, hongroise : « Mon grand-père attend Dieu, assis dans les abeilles, et il chante ». Il plonge au cœur de cette Mitteleuropa aux langues et nationalités enchevêtrées : « Sarajevo, ses mosquées qui se frottent à ses églises, qui se frottent à ses synagogues, qui se frottent à mes mains (…) La rivière coule rouge, de tout le sang versé. (…) Et mon impuissance. Je suis un petit jouet de l’histoire dans une boîte. (…) Je comprends que je ne suis rien, je suis vide, prisonnier de la puissance du monde ». Au terme du périple, arrivé au kilomètre zéro, paradoxalement là où le fleuve se jette dans la mer après 2.882 kilomètres, « Le voyage est une longue quête vers un moi qui ne m’appartient pas », conclut-il. À l’heure où l’Europe vacille, l’histoire des peuples meurtris par des totalitarismes passés et à venir a nourri une nouvelle version de Danube. A partir de son texte initial, Mathias Zakhar a pris des chemins un peu hasardeux, il n’a pas encore trouvé le juste rythme de ce carnet de voyage mais il a encore le temps de le peaufiner ! M.D.

Tournée itinérante, organisée par le Théâtre des Amandiers à Nanterre (92), du 27/01/25 au 02/02.

MOLIERE PAR LES VILLAGES

« Une farce rêvée », Simon Falguières

En 1h20mn, avec Molière et ses masques, Simon Falguières brosse « La vie glorieuse et pathétique du célèbre Molière. Une vie romancée, inventée, mensongère sur ce que nous inspire le plus connu des chefs de troupe français. Nous ne sommes pas Molière mais notre art est le même ». Six comédien.ne.s jouent, sur d’étroits tréteaux, sans effets de lumière, dans des costumes de tous styles  puisés par Lucile Charvet dans les stocks de la compagnie. Les rideaux blancs qui flottent au vent sont les voiles d’un radeau imaginaire. La première partie de cette farce reconstitue douze ans de vie errante, quand la seconde récapitule, devant le dramaturge mort en scène dans le Malade imaginaire, les épisodes de sa carrière parisienne aux prises avec les aléas de la condition courtisane : « Fini la liberté, l’artiste de théâtre mange dans les mains du pouvoir ».  D’un bout à l’autre, alors que Molière lorgnait vers la tragédie, c’est la comédie qui l’emporte.

Simon Falguières a le don de décortiquer en de brèves saynètes avec masques et perruques l’Étourdi ou les contretemps, premier succès de la troupe : il le réécrit et le met en scène façon commedia dell’arte. Dans l’Etourdi, Victoire Goupil mène un train d’enfer à ses camarades en Mascarille, et sera tout au long de la pièce l’éternel valet impertinent, apportant la contradiction à ses maîtres, sur scène comme à la ville. Quand Jean-Baptiste chasse ses masques pour monter Nicomède de Pierre Corneille – un fiasco -, il les rappelle à l’entracte, afin de sauver par une comédie, un spectacle donné devant le roi et toute la cour. Simon Falguières s’en donne à cœur joie dans une version burlesque tournant en ridicule l’intrigue politique et les personnages de Corneille. On aura aussi droit à une brève leçon d’histoire de France, depuis Henri lV jusqu’à Louis XIV.. Avec, en supplément de la farce, quelques petits coups de griffes aux puissants d’hier et d’aujourd’hui comme savait déjà en donner Molière.

Changements de rôles et de costumes ne ralentissent pas le rythme trépidant et, aux côtés de ses partenaires multicartes, Anne Duverneuil est un Molière dynamique, ambitieux mais aussi l’amoureux de la jeune Armande qui se moque de lui-même en vieillard jaloux dans l’Ecole de femmes, ou encore l’homme celui qui restera fidèle à Madeleine jusqu’à son dernier souffle. Ses déboires amoureux et politiques se traduisent par une courte tirade du Misanthrope… Voici une pièce courte enjouée, conçue pour l’itinérance ! La compagnie Le K envisage une tournée par les villages. Au printemps, la troupe se rendra à pied du Moulin de l’Hydre jusqu’à Caen, décor sur une carriole tirée par des chevaux. Elle jouera à toutes les étapes, en plein air ou à couvert en cas de pluie. M.D.

Du 25 au 28/09 : Transversales – Scène Conventionnée de Verdun. Novembre 2024 / Printemps 2025 : département de l’Orne, département de l’Eure, Flers Agglo, Bernay, SNA 27, Comédie de Caen … (à suivre)

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Farah, le doute au corps

Jusqu’au 30/11, au théâtre de Belleville (75), le metteur en scène Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019. Avec Constance Larrieu, espiègle et lumineuse interprète de Farah, adolescente en proie au plaisir de la chair et au doute sur son genre.

Farah, bientôt 15 ans, habite à Liberty House, une communauté déjantée qui a pour maître des lieux Arcady : il y promeut ses penchants libertaires, la tolérance et l’amour de la littérature, l’amour tout court aussi avec les adeptes de tout âge. Farah, jeune adolescente arrivée là avec ses parents dans la voiture de la grand-mère et en proie aux troubles naissants du désir, va voir son corps se transformer de manière étrange… Telle est l’intrigue du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019, que Sylvain Maurice adapte sur les planches du Belleville. Une pièce créée en 2022 au théâtre de Sartrouville (78), le Centre dramatique national des Yvelines.

Comme à l’accoutumée, le metteur en scène se joue des effets de lumière pour habiller Constance Larrieu, joyeuse et lumineuse interprète ! Qui se dépense et se trémousse sans compter, ludique et convaincante adolescente en proie aux plaisirs de la chair et de l’existence, aux doutes sur son corps et son genre : fille ou garçon ? En parfaite harmonie avec un roman qui privilégie le goût de la chair au détriment de possibles dérives sectaires, sont mises en jeu, et en mouvements d’une totale frénésie, les interrogations d’une femme en plein exercice de sa liberté et de son corps. Qui interpelle chacune et chacun avec humour et légèreté sur le respect de l’autre et le droit à la différence, questionne en catimini la prétendue normalité.

Fort d’images électrisantes et de musiques alléchantes, le tableau finement brossé d’une génération égarée, en quête toutefois de repères plus signifiants. Yonnel Liégeois

Arcadie : jusqu’au 30/11. Du mercredi au vendredi à 19h15, le samedi à 21h15 et le dimanche à 15h en septembre. Les mercredi et jeudi à 19h15, les vendredi et samedi à 21h15, le dimanche à 15h en octobre et novembre. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).

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Extrême droite et syndicalisme

Depuis toujours, le Rassemblement national hait les syndicats, surtout la CGT ! Certes, le programme actuel du RN en matière de syndicalisme reste très flou. Il n’empêche, les anciens programmes du Front National, comme les multiples prises de position des membres du parti, laissent imaginer le pire pour les syndicats et la démocratie sociale en cas d’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. 

« Les syndicats sont les croque-morts du monde économique et du travail, ils ne servent à rien. » Les mots de Louis Alliot, maire RN de Perpignan, au micro de BFM TV le 25 août 2022, sont au diapason d’à peu près toutes les déclarations des membres du parti frontiste au sujet des syndicalistes et leurs actions. Depuis toujours, le Front National, devenu Rassemblement national, se distingue par une franche hostilité à l’égard des syndicats. Édité par la FTM-CGT, un livret tente d’ailleurs de compiler les déclarations de ses membres à ce propos  : pour Marion Maréchal-Le Pen, la CGT est un « syndicat groupusculaire, [une] organisation d’extrême-gauche, ultimes adeptes d’une lutte des classes périmée », tandis que pour sa tante, « le verrou syndical est le premier verrou à faire sauter pour débloquer l’économie », quand pour Thibaut de la Tocnaye, membre du bureau du RN, « l’immense majorité des centrales médiatisées profite à fond du système qui les nantit de subventions et de châteaux… Ils sont souvent corrompus (…) toujours gavés grâce à l’argent, parfois sale ».

Cette aversion se retrouve par ailleurs dans les actes violents dont les syndicats sont régulièrement les cibles : à la Bourse du travail CGT d’Avignon où une croix celtique a été taguée début juillet, ou encore à Montpellier où une militante de l’Union syndicale Solidaires 34 a été agressée par un groupuscule d’extrême droite à la fin du mois de juin.

Une matrice, l’idéologie corporatiste

À la base de cette hostilité du RN pour le syndicalisme, on retrouve une vision très particulière du social : « La matrice idéologique originelle de l’extrême droite c’est le corporatisme, qui consiste à remplacer le conflit entre capital et travail par le patriotisme économique, l’appartenance nationale », explique Karel Yon, chargé de recherche au CNRS et sociologue à IDHES-Nanterre (Institutions et dynamiques historiques de l’économie et de la société). « Historiquement, lorsqu’elle a été au pouvoir en France ou ailleurs, l’extrême droite a toujours persécuté les syndicats et dissous les organisations de travailleurs et celles représentatives du patronat. Les « Chartres du travail » ont alors inventé des nouvelles organisations par branches professionnelles qui rassemblaient les ouvriers et les patrons, abonde Cédric Bottero, président de Vigilances et initiatives syndicales antifascistes (VISA). « Malgré les discours de « lissage » du Rassemblement national, pour nous, l’ADN du RN, c’est toujours le corporatisme fasciste traditionnel : la négation de la lutte des classes. » Cette négation de la lutte des classes se retrouve, par exemple, lorsque qu’Éric Zemmour, alors candidat à l’élection présidentielle de 2022, se présente comme le candidat de la « réconciliation des classes ». Pour Cédric Bottero, l’horizon du Rassemblement national ne fait aucun doute : « le projet final, c’est de faire disparaître les syndicats tels qu’ils existent aujourd’hui, c’est-à-dire des syndicats de classe. »

Syndicat maison

À l’exception de la promesse de la réunion d’une conférence sociale à l’automne, le programme de Jordan Bardella est bien vide en matière de démocratie sociale. « Le Rassemblement national n’a pas de programme codifié et clair sur le syndicalisme », explique Jean Grosset, directeur de l’Observatoire du dialogue social, rattaché à la Fondation Jean Jaurès. « Pour comprendre leur ligne, il faut recouper leurs déclarations. »

Une des prises de position constante des membres du parti frontiste, c’est la volonté d’une « grande réforme des syndicats ». De façon récurrente, Marine Le Pen s’est ainsi prononcée en faveur de la « liberté syndicale ». Une expression qui de fait renvoie à différents scénarios : une baisse drastique des seuils de représentativité ou la suppression du monopole de présentation des listes syndicales pour le premier tour des élections professionnelles. Depuis la loi du 20 août 2008 portant rénovation de la démocratie sociale et réforme du temps de travail, le seuil de représentativité des syndicats est fixé à 10 % des voix dans les entreprises et à 8% au niveau de la branche professionnelle. Au niveau interprofessionnel, les organisations sont reconnues comme représentatives lorsqu’elles obtiennent 8% des suffrages au niveau national et si elles ont aussi été reconnues représentatives au niveau des branches à la fois dans l’industrie, la construction, les services et le commerce. L’idée sous-jacente du Rassemblement national ? Permettre la création de nouveaux syndicats, afin d’amoindrir les organisations syndicales existantes. « Ce genre de mesures qui peuvent paraître un peu techniques, auraient pour effet de renforcer un syndicalisme « maison », qui n’aurait de légitimité qu’à la condition d’être le partenaire du patronat, au lieu d’être un contre-pouvoir au capital » analyse Karel Yon.

Couper les vivres

Le financement des syndicats est une autre obsession du parti frontiste. Dans une interview sur Cnews le 21 mai 2024, Marion Maréchal Le Pen affirme ainsi qu’il ne faut « plus de subventions publiques, dorénavant les syndicats doivent vivre de leurs adhésions. » Réduire les moyens financiers dont disposent les syndicats ne figurent dans aucun programme écrit, mais rejoint un autre axe du RN en matière de syndicalisme : celui de restreindre le droit syndical.

« Pour l’extrême droite, dès que les syndicats sortent des entreprises, ils sont accusés de faire de la politique » analyse Karel Yon. Ainsi, lors de plusieurs prises de parole, ses membres ont affirmé vouloir restreindre le droit syndical à l’entreprise ou à l’administration, afin d’empêcher que les élus syndicaux ne puissent mener une activité au-delà de leur lieu de travail. Une telle mesure revient, par ailleurs, à transférer le coût des détachements des élus aux syndicats. « Cela revient à couper les moyens humains des confédérations, des fédérations et des unions départementales » analyse Jean Grosset. Autre attaque fréquente du Rassemblement national sur le paritarisme, le Conseil Économique Social et Environnemental (CESE), rebaptisé par Marine Le Pen « le palais des copains et des coquins. « Le Rassemblement national a indiqué à plusieurs reprises vouloir le fermer » explique Jean Grosset.

Encadrement du droit de grève et de manifestation

Si le RN prétend être du côté des travailleurs, la réalité est toute autre. « Dans toutes ses déclarations, le FN/RN s’est opposé aux syndicats et a toujours été du côté d’un patronat de choc. Jamais ce parti n’a consenti à voir dans l’action syndicale un facteur de progrès et de démocratie sociale. Il a toujours sévèrement condamné tous les mouvements et toutes les mobilisations syndicales » écrit Alain Olive dans une publication de l’Observatoire du dialogue social. Parmi les modes d’action des syndicats les plus honnis par le RN, la grève. « Pendant longtemps, l’interdiction pénale des piquets de grève faisait parti du programme du FN« , rappelle Cédric Bottero. « Depuis 2012, dans son entreprise de dédiabolisation, le RN a fait disparaître cette mention de son programme. Nul doute qu’en cas de prise de pouvoir, ils reviendront dessus« .

Plusieurs représentants de l’extrême droite plaident pour un encadrement renforcé du droit de grève. Marion Maréchal Le Pen s’est prononcée pour l’interdiction du droit de grève aux moments des vacances scolaires et des jours fériés dans la fonction publique. « Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que le Rassemblement national aurait à sa portée tout un tas de leviers qui ont déjà été posés pour aggraver la situation de fragmentation et d’affaiblissement du syndicalisme », alerte Karel Yon. Ainsi du droit de grève, déjà largement raboté par plusieurs réformes votées ces dernières années (à la SNCF, dans les écoles maternelles et élémentaires, dans le secteur aérien). Aucun doute possible, le RN est bien l’ennemi des travailleurs. Pauline Porro

Lire et comprendre :

– Voter par temps de crise, portraits d’électrices et d’électeurs ordinaires par Eric Agricoliansky, Philippe Aldrin et Sandrine Lévêque ( PUF, 384 p., 23€).

– Les classes populaires et le FN, explications de vote par Gérard Mauger et Willy Pelletier (éditions du Croquant, 282 p., 18€).

– Des électeurs ordinaires, enquête sur la normalisation de l’extrême droite par Félicien Faury (Le Seuil, 240 p., 21€50).

– Sociologie politique du rassemblement national, enquêtes de terrain par Safia Dahani, Estelle Delaine, Félicien Faury et Guillaume Letourneur (Presses universitaires du Septentrion, 328 p., 25€).

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Sarah Bernhardt, sacrée destinée

Jusqu’au 22/12, au théâtre du Palais Royal (75), Géraldine Martineau présente L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt. Une pièce qu’elle a écrite et met en scène, avec Estelle Meyer dans le rôle-titre qui brûle les planches. Une joyeuse troupe de sept comédiens chanteurs accompagne les aventures de la diva.

Un vrai roman populaire que cette vie, même si c’était mal parti pour la petite Sarah : loin de sa famille, parmi les bonnes sœurs, à 14 ans elle se montre déjà impertinente et mutine ! Sa mère, une demi mondaine, veut la marier. Plutôt le couvent que dépendre des hommes. Et pourquoi pas le Conservatoire ? Ses débuts à la Comédie-Française sont catastrophiques, son attitude rebelle débouche sur sa démission. Mais à l’Odéon, la voilà bientôt en haut de l’affiche malgré chagrins d’amour, démêlés familiaux et un enfant qui nait sans père… On voit George Sand lui donner une leçon de diction, Victor Hugo lui confier le rôle de la Reine dans Ruy Blas : un triomphe. Elle devient alors la star internationale passée à la postérité, en témoigne le film de ses funérailles projeté discrètement en fond de scène. 400.000 personnes y assistent. Au-delà de l’icône, du « monstre sacré » selon Jean Cocteau, la pièce nous plonge dans l’intimité d’une femme non- conformiste, en lutte contre les préjugés de son temps.

Une femme en rupture avec son époque

La pièce dépeint aussi une époque où, peu avant le cinématographe, le théâtre était encore l’art populaire par excellence où les acteurs s’écharpaient pour un rôle, où le public sifflait, huait ou s’enflammait pour une actrice, comme pour une vedette de la pop aujourd’hui. Le théâtre du Palais Royal, avec ses ors et ses cramoisis, nous en rappelle l’ambiance. Cette Extraordinaire destinée brosse surtout le portrait d’une femme libre, qui voulait s’affranchir du joug patriarcal. Sans compter son engagement politique. Elle transforme l’Odéon en hôpital miliaire pendant le siège de Paris par les Prussiens en 1870, n’hésite pas à se produire sur le front devant les poilus en 1914- 1918 malgré sa récente amputation. Elle s’engagera dans la lutte contre l’antisémitisme au moment de l’affaire Dreyfus… Il y a l’envers du décor : déconvenues amoureuses, grossesse non désirée, famille dysfonctionnelle, perte de sa mère et de ses deux sœurs, fils joueur et fantasque. Des blessures d’amitié aussi, notamment avec son amie Marie Colombier qui, à l’issue d’une tournée théâtrale de huit mois aux Etats Unis et au Canada, écrit deux pamphlets, dont Les Mémoires de Sarah Barnum, grossièrement antisémite. Un scandale à l’époque.

L’air de rien, Géraldine Martineau révèle la modernité de son héroïne : « Sarah est une femme forte, ambitieuse, libre et jusqu’au-boutiste. Elle ne s’est pas construite grâce aux hommes ou dans l’ombre d’un homme. Elle n’est pas devenue une icône, parce que les hommes se la sont appropriée. Elle l’est devenue parce qu’elle a travaillé́ sans relâche toute sa vie, qu’elle a pris des risques et qu’elle s’est constamment réinventée. Elle a toujours refusé qu’on la contraigne ou qu’on l’enferme. » Après un préambule un peu malvenu, la pièce trouve son allure de croisière dès la première scène avec un joli trio pour chanter les funérailles d’une belette : « Ma petite belette est tombée sur la tête/ (…) morte d’un coup sec … ». Forence Hennequin (violoncelle) et Bastien Dollinger (piano et clarinette), omniprésents, rendent sensible l’atmosphère des différents tableaux, comme avec les mélodies klezmer, lors du mariage de Sarah Bernhardt, rappelant les origines juives de la comédienne. Simon Dalmais et Estelle Meyer signent la musique, l’actrice est aussi autrice compositrice interprète. Elle joue le rôle titre dans le Dracula de l’Orchestre National de Jazz dont elle a écrit le livret avec Milena Csergo (2019). À partir de ses chansons, elle a créé un spectacle aux Plateaux sauvages en 2019. Et en 2023, elle crée Niquer la fatalité, chemin(s) en forme de femme, un spectacle mis en scène par Margaux Eskenazi.

Un casting à la hauteur

En courts tableaux et une heure cinquante, Estelle Meyer nous entraine avec élan dans la vie tumultueuse de son héroïne. D’abord elle campe une jeune première empruntée, à la voix incertaine, puis elle prendra de l’aisance jusqu’à nous faire entendre quelques morceaux de bravoure, dont une tirade de l’Aiglon d’Edmond Rostand. Sans singer son modèle, la comédienne porte avec vigueur ce personnage éruptif, volontaire dont la devise reste « Quand même », titre d’un des songs du spectacle. Mais elle ne manque pas de nuances quand elle chante la mort de sa cadette « Ma petite sœur mon amour mon cœur… ». À ses côtés, la présence discrète d’Isabelle Gardien en fidèle gouvernante apporte un contrepoint. Il faut saluer l’habileté des sept comédiennes et comédiens qui se déploient autour d’elle, se partageant une trentaine de rôles dans les somptueux costumes de Cindy Lombardi. Quelques éléments de décor et accessoires rapidement déplacés suffisent à la scénographe Salma Bordes à situer les différents épisodes, aidée par des projections vidéo suggestives.

Géraldine Martineau confirme ici ses talents d’autrice et de metteuse en scène. Dès 2018, elle jouait à la Nouvelle Seine Aime-moi, son premier texte, écrivait et réalisait La Petite Sirène d’après Andersen à la Comédie Française (Molière du Jeune Public). Elle intègre le Français en tant que pensionnaire en 2020, où elle adapte, met en scène et joue La Dame de la Mer d’Ibsen. Avec l’Extraordinaire destinée, elle rend grâce à celle qui « a visité les deux pôles, qui de sa traîne a balayé de long en large les cinq continents, qui a traversé les océans, qui plus d’une fois s’est élevée jusqu’aux cieux » selon Tchekhov. Mireille Davidovici

L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhard, Géraldine Martineau : jusqu’au 22/12, du mardi au dimanche, en alternance avec la pièce Edmond à partir du 11/10. Le texte de la pièce est publié à L’Avant-Scène théâtre.Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris (Tél. : 01.42.97.40.00).

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Aux gardiens de l’ordre mondial

Que reste-il de la Palestine ? Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement. Je suis romancière, j’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Publiée sur Mediapart, la tribune de Yara El-Ghadban, romancière et anthropologue d’origine palestinienne.

Yara El-Ghadban vient de publier La Danse des flamants roses. Elle est l’autrice de trois précédents romans aux éditions Mémoire d’encrier : L’ombre de l’olivier (2011), Le parfum de Nour (2015) et Je suis Ariel Sharon (2018). Elle a écrit l’essai Les racistes n’ont jamais vu la mer avec Rodney Saint-Éloi, paru en 2021. Ses livres racontent la vie des hommes, des femmes et des enfants qui, face à l’histoire, à la violence coloniale et à l’exil, rêvent de demain. Elle vit à Montréal, elle est présente en France en septembre et octobre 2024.

Bientôt un an de génocide à Gaza. Et la Cisjordanie assiégée par les colons et les bulldozers. Que reste-il de la Palestine ? Je suis parmi les millions de citoyens du monde qui vous suivent du regard. Vous, les gardiens de l’ordre mondial. Vous qui indiquez le terroriste parmi les milliers de victimes, vous qui éduquez sur le droit d’un État colonisateur de se défendre et le devoir des colonisés de mourir. Vous qui martelez qui est humain et qui ne l’est pas. Nous sommes une constellation de pays, langues, religions, continents. Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement.

J’écris 7 octobre, et on m’ordonne d’ajouter les mots terrorisme, Hamas, antisémitisme. Ai-je le droit de citer cette date sans avoir à justifier le massacre de 40000 Palestiniens, taire les milliers de disparus, ignorer la violence des colons, escamoter sept décennies d’expulsion, de colonisation, d’occupation, d’apartheid ? 1139 Israéliens tués le 7 octobre. J’ai eu froid dans le dos. En réponse, le droit d’anéantir un peuple entier. Tapisser Gaza de bombes, lâcher la haine débridée des colons en Cisjordanie. Je me demande alors, avez-vous froid dans le dos ?

Je suis romancière. J’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris qu’Ariel Sharon et moi partageons la même histoire, même si nous ne pouvions partager cette histoire que l’espace d’un roman. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Malgré tout ce que les Palestiniens subissent depuis 76 ans, je refuse l’identité du peuple persécuté. Cette catégorie qui nous réduit en victimes de l’histoire. Qui élève la souffrance par-dessus l’humanité commune. Quand ma souffrance rend le visage de l’autre monstrueux, je répète les mots de Darwich :

Si tu avais contemplé le visage de la victime / Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre à gaz / Tu te serais délivré de la sagesse du fusil / Et tu aurais changé d’avis : Ce n’est pas ainsi que l’on recouvre son identité (1).

Je vois les visages des otages tués partout sur les écrans, et je me demande s’il y a assez d’écrans pour les 16000 enfants massacrés à Gaza. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Ne dis pas que le 7 octobre c’est aussi le début d’un génocide. Que ce jour-là, le mot liberté avait aussi résonné dans l’esprit de tout Palestinien victime du régime colonial israélien. Qu’à côté des scènes horribles d’Israéliens fuyant pour leur vie, il y avait l’image du mur de séparation abattu, de Palestiniens qui pour la première fois depuis des décennies frôlaient leurs terres volées, transformées en colonies et banlieues bien manucurées. ERREUR. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Enferme-toi dans l’utopie, oublie la vérité.

Pourtant, un autre monde existe. Ce monde où habite la vaste majorité des peuples de la Terre : les 147 États de l’ONU qui reconnaissent la Palestine, les millions qui voient l’évidence du droit des Palestiniens de lutter contre l’oppression, pour qui le 7 octobre est une date dans une longue histoire de violence coloniale dont ils ont été aussi victimes. Le reste du monde crie : Sortez de votre labyrinthe de miroirs, contemplez l’horreur que vous produisez. Vous n’êtes pas le monde, vous êtes des naufragés, aliénés de votre propre humanité. Vous ne trompez personne. Nous entendons ce que vos discours emmitouflés de vertus camouflent. Pourquoi suffoquer lentement Gaza, quand les bombes de deux tonnes sont si efficaces ? Pourquoi soumettre Israël à la lourdeur de l’entreprise coloniale en Cisjordanie, alors que l’État peut tout accaparer et nous débarrasser de cette épine dans le pied qui traîne depuis cent ans ?

Comme ils semblent bénins aujourd’hui ces mots : blocus, occupation, colonisation, même apartheid. À côté des massacres quotidiens, de la famine, du viol, de la torture, des enfants calcinés. À côté des camps de réfugiés rasés. À côté des journalistes assassinés. Comme ces mots semblent inodores à côté des relents de sang et de chair qui collent à vos vestons.

Bientôt un an de génocide en diffusion continue et nous avons appris, nous les Palestiniens, à nous saluer autrement. Comment va ta dévastation ? demande le poète Fady Joudah. A-t-elle été visitée par un chant d’oiseau, ce matin (2) ?

Vous êtes le chant de ma dévastation. Me voilà à tenter de rattraper roman après roman (3) un monde qui n’existe plus. Semer ma mémoire de la beauté de la Palestine avant le génocide.

Le bourreau torture pour rendre sa victime méconnaissable. Ainsi il ne voit pas le visage d’un humain, ne trouble pas l’image qu’il a de lui-même, celle reflétée dans le corps qu’il abîme. Le génocide, c’est un acte d’effacement. Effacer les traits pour que rien ne ressemble à celui qui efface. Détruire tout en quoi il risque de se reconnaître. Taire l’écho de l’humanité partagée. Éradiquer le passé, le présent pour fabriquer un avenir à un seul visage, lisse et parfumé, comme vos vestons, gardiens de l’ordre mondial.

L’odeur est trop puante. Rien ne pourra la décoller de vos costumes, messieurs mesdames. La Palestine porte le visage des peuples de la Terre. Elle résonne dans la voix des millions de jeunes qui entendent l’écho de l’histoire, voient dans les corps mutilés de Gaza et les terres rasées de Cisjordanie, les cicatrices laissées par vos projets civilisateurs. Ils scandent : la Palestine a changé l’ordre du monde. Avenir il y aura, et vous y porterez messieurs mesdames le visage du génocidaire.

Faites vos élections, polluez les ondes de vos hypocrisies, pesez les mots comme vous pesez vos bombes. Nous sommes le reste du monde. Nous portons les génocides cachés dans les plis de vos jupes et vos pantalons. Nous parlons toutes les langues. Nous appartenons aux peuples de l’humanité. Fabriquez la mort, les mensonges. Nous fabriquerons la vie, les cerfs-volants. Yara El-Ghadban

(1) Mahmoud Darwich, État de siège, traduit par Elias Sanbar (Actes Sud, 144 p., 24€30).

(2) Fady Joudah, “How is Your Devastatio Today?” Ma traduction.

(3) La danse des flamants roses, par Yara El-Ghadban (éditions Mémoires d’encrier, 300 p., 22€).

À voir sur M6, le 08/09 à 23h05 : Enquête à Gaza, des vies en enfer. Un document rare, réalisé par Martine Laroche-Joubert. Bouleversant et terrifiant, un génocide à l’œuvre et à l’abri des regards, lorsque caméras et journalistes sont interdits de séjour, sans autorisation de filmer l’enfer dans la bande de Gaza.

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