Simon Abkarian, hommage à la mère Méditerranée

Le Théâtre du Soleil accueille Simon Abkarian jusqu’au 14 octobre. Il y présente son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. En pied d’article, une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique, dont Suis-je encore vivante ? au Théâtre de La Girandole à Montreuil (93).

 

Simon Abkarian est accueilli au Théâtre du Soleil, où il a laissé de si beaux souvenirs. Il y monte un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue (Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent d’une histoire à rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

 

Une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique :

Suis-je encore vivante ? : jusqu’au 12/10, au Théâtre de La Girandole. Adaptés à  la scène par Jean-Claude Fall, les écrits et dits de la suissesse Grisélidis Réal, l’histoire lumineuse et tragique de cette femme écrivain, artiste et prostituée. Dans un dispositif scénique original qui intensifie l’intimité de la représentation, la beauté nue des corps fait écho à la beauté crue des mots. Comme si Apollinaire, Bataille ou Desnos étaient convoqués sur le plateau… Tantôt lyriques et poétiques pour chanter l’amour vrai de la femme envers « ces pauvres mecs qui tournent des nuits entières avec une pauvre queue qu’est tellement timide tellement triste », tantôt colériques et sarcastiques pour dénoncer cette société hypocrite et cette humanité malade des tabous hérités de l’histoire et de la religion ! Un spectacle brûlant, incandescent, un hymne à l’amour et à la liberté sublimé par le jeu hypnotique des deux comédiennes, Anna Andréotti et Roxane Borgna. Un embrasement visuel et verbal. Yonnel Liégeois

De si tendres liens : jusqu’au 20/10, au Théâtre du Lucernaire. Deux magnifiques et grandes comédiennes, Christiane Cohendy et Clotilde Mollet, entre jeunesse et vieillesse, dialoguent à tour de rôle sur la présence-absence de l’une dans la vie de l’autre. Des mots simples, ceux de Loleh Bellon dans une mise en scène de Laurence Renn Penel, la vie au quotidien qui s’égrène de la naissance à la mort pour évoquer la dualité complexe de la relation mère-enfant. De l’émotion à fleur de peau, une interprétation de haut-vol. Y.L.

L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. En avant-première le 28/09 au Théâtre Berthelot de Montreuil, tandis que la veille au cinéma Le Méliés de la ville sera projeté en avant-première L’amour flou, prix du public du festival du film francophone d’Angoulême 2018, un film des montreuillois Romane Bohringer et Philippe Rebbot, avec eux-mêmes dans les rôles principaux. Y.L.

Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Y.L.

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Drouet, sale temps pour la forêt

Symbole d’une nature authentique, la forêt française connaît depuis quelques années une phase d’industrialisation inédite. Mécanisation lourde, monocultures, engrais et pesticides, la gestion forestière est désormais calquée sur le modèle agricole intensif. C’est le constat que fait François-Xavier Drouet dans son film Le Temps des forêts, en salle depuis le 12 septembre. Gilles Quentin, secrétaire général de la CGT de l’O.N.F. (Office National des Forêts) et agent forestier pendant quarante ans, livre son analyse.

 

 

Dominique Martinez – Quelle est votre première réaction après la découverte du film Le Temps des forêts ?

Gilles Quentin – Son constat est très juste. Il montre la mise à mal de la culture traditionnelle de la forêt qui suppose de longues années. C’est la différence avec une plantation d’arbres de même essence que l’on fait pousser rapidement pour des besoins de production. La biodiversité animale et végétale qui caractérise une forêt n’a plus sa place dans cette logique. On ne gère pas une forêt comme on gère un champ de maïs.

 

D.M. – La question écologique occupe en ce moment le devant de la scène médiatique. Qu’apporte le film ?

G.Q. – Il a le mérite de poser les choses, de clarifier les enjeux écologiques et productifs autour des forêts, symbole de la nature. Or, aujourd’hui, malgré les beaux discours, on n’accompagne plus, on ne respecte plus le rythme de la nature. On est entré dans une logique de rentabilité censée répondre à des pseudo-besoins industriels ou à des injonctions du marché du bois qui impose des modes avec tel ou tel diamètre, etc. Il ne faut pas céder à tout cela. Un sol forestier regorge d’une richesse inestimable qui n’a rien à voir avec celui d’une plantation d’arbres ou d’une culture intensive comme il y en a tant. Le modèle productiviste s’impose à nous également. Il faut faire du chiffre, quitte à détruire des espaces forestiers traditionnels séculaires.

 

D.M. – C’est aussi l’orientation de l’O.N.F. ?

G.Q. – Absolument. Seul compte le montant de mètres cubes de bois vendable rapidement. En forêt de Vierzon par exemple, où j’ai travaillé de nombreuses années, il y avait des centaines d’hectares d’un mélange de chênes, hêtres, frênes… Et sous prétexte qu’une essence rencontrait quelques difficultés, on a tout rasé pour replanter des pins maritimes et des pins sylvestres parce qu’ils ne vont pas générer de dépenses. Ils ont moins besoin d’eau et de protection du soleil et puis dans une cinquantaine d’années, quand ils seront exploitables, ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui ne seront plus là… Le titre du film est très juste : la question est bien celle du Temps des forêts qui est incompatible avec la logique de productivité immédiate aujourd’hui prioritaire.

 

D.M. – Le film montre le malaise des personnels de l’O.N.F. : à quoi est-il dû ?

G.Q. – Quand il n’y a plus que le budget et la quantité de bois vendu qui comptent, on perd le sens de notre travail. Et cela ne fait que s’aggraver progressivement. Au-delà des suicides de plusieurs collègues ces dernières années, des jeunes agents démissionnent désormais. On ne devient pas forestier par hasard. On le devient souvent par passion et après une formation technique. L’appartenance à un service public constitue une dimension supplémentaire : la forêt qu’on a choisi d’accompagner est un bien commun. Elle appartient à tous, et donc aux générations futures. Or, la logique productiviste de la direction de l’O.N.F. s’y oppose frontalement. Le nombre d’emplois en est une autre caractéristique : d’ici la fin de l’année, 135 postes seront supprimés sur 4 000. Nombre de maisons forestières dans lesquelles avaient obligation de vivre certains agents vont également être vendues. Nous n’échappons pas à l’austérité : réduction de la masse salariale et vente de l’immobilier. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Quatre marches pour la forêt

Pour la défense des forêts publiques, l’intersyndicale organise quatre « marches pour la forêt ». En lien avec diverses organisations et associations de défense de la nature et de la forêt au départ de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, entre le 17 septembre et le 24 octobre. Ces parcours convergeront vers l’emblématique forêt de Tronçais où doit se dérouler la dernière vente de bois traditionnelle de l’O.N.F., le 25 octobre. Ce sera l’occasion d’un grand rassemblement citoyen.

L’O.N.F. gère 25 % des forêts françaises. 8500 personnels y travaillent : 4000 agents (gardes forestiers de droit public), 3000 ouvriers forestiers (de droit privé), 1500 cadres et personnels administratifs. « La situation s’est considérablement dégradée depuis 2015 avec l’arrivée du dernier directeur général qui n’hésite pas à dégainer son arsenal procédurier dès qu’il peut contre nous », souligne Gilles Quentin. Les huit organisations syndicales, réunies en intersyndicale (Solidaires, CGT Forêt, CGT Fnaf, EFA-CGC, l’Unsa, deux organisations FO), ont d’ailleurs démissionné de tous leurs mandats en septembre 2017 pour marquer l’absence totale de dialogue social.

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HK, sans les Saltimbanks

Kaddour Hadadi, alias HK, ne lâche rien ! Au terme d’une longue tournée avec L’empire de papier, son album solo, il évoque les combats de son groupe. Ainsi que la communauté de valeurs formée avec un public en quête d’une parole engagée.

 

Jean-Philippe Joseph – Cela fait quoi de voir une de ses chansons devenir un emblème de la contestation ?

Kaddour Hadadi – Il y a de la fierté à accompagner les mouvements sociaux, à faire partie de l’histoire de tous ces gens qui se battent pour nos droits. J’ai écrit On lâche rien sur un coin de table, dans un cagibi aménagé en studio, au 5ème étage d’un HLM où j’habitais, à Roubaix. On a balancé la chanson en téléchargement gratuit un 1er mai, pour le symbole, pour qu’elle voyage. On l’a ensuite retrouvée dans la rue, lors de la rentrée suivante en 2010, au moment des grandes manifs pour les retraites.

 

J-P.-J. – Le lien avec le mouvement social s’est-il fait à ce moment-là ?

K.H. – Le lien s’est fait de manière naturelle. Je suis issu de cette mouvance du rap français, avec NTM – Assassin.., qui parle de la condition dans les quartiers, de solidarité, de racines. Par la suite, j’ai coloré ma musique avec différentes influences : le reggae, la soul… Ce faisant, je me suis ouvert à d’autres questions, d’autres thématiques. L’idée est de dépasser sa propre condition, d’aller à la rencontre de gens qui ont une autre histoire. Chacun se reconnaissant, au final, dans l’autre.

 

J-P.-J. – Dans quel cortège peut-on vous rencontrer lors de manifestations ?

K.H. – CGT ou Solidaires, pour moi c’est la même famille ! Je n’ai pas envie que l’on me colle une étiquette. Lorsque tu rencontres des copains en manif, la moitié est chez les uns, l’autre moitié en face et il y en a qui, comme moi, ne sont pas syndiqués. Les partis politiques et les syndicats constituent des outils pour te sortir de ta condition, pas pour t’enfermer dans une autre.

 

J-P.-J. – Que pensez-vous de la séquence électorale qui s’est achevée avec l’élection d’Emmanuel Macron ?

K-H. – On vit un drame continuel : Sarkosy, Hollande, Valls, maintenant Macron… Et, en face, on n’arrive pas à se mobiliser de façon unitaire, collective, convergente. C’est désespérant et déprimant. Mais c’est aussi ce qui rend les victoires du quotidien si précieuses. Je pense aux copains de Fralib qui ont su créer quelque chose de nouveau à partir de leur outil de travail. Pas simple, leur principal concurrent était leur patron d’hier, Unilever, un mastodonte ! Ils sont dans le combat et l’alternative, ils incarnent les valeurs qui nous animent. C’est vital de réagir, mais il faut aussi de l’action et de la création.

 

J-P.J. – La chanson engagée paraît moins audible aujourd’hui ?

K.H. – Certaines émissions, à la radio ou  la télévision, rendaient compte d’une parole artistique alternative. À des horaires tardifs, d’accord, mais ce lien existait. Toutes ces émissions ont été déprogrammées. Du coup, les artistes comme nous ont dû se créer leurs propres espaces, sur les réseaux sociaux et ailleurs. 60 000 personnes nous suivent sur notre page Facebook. Ce sont autant de personnes qui, quand on sort un album ou que l’on donne un concert, sont réellement intéressées par ce qu’on fait. Il n’y a pas ce côté artistes et consommateurs qu’on voit souvent, ça va plus loin. Les gens qui nous suivent sont comme une « petite famille » avec qui on forme une communauté de pensée, de valeurs, de combats, qui pousse à être toujours plus exigeant dans le travail. Je ne dis pas qu’on n’a jamais rêvé de jouer dans des stades pleins, comme Bob Marley. On vit les choses à plus petite échelle, mais elles ont beaucoup de sens. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph.

 

Parcours

Né en 1976 à Roubaix, Kaddour Hadadi se lance dans la musique dès l’âge de 16 ans. En 2005, il monte avec un ami le groupe Ministère des Affaires Populaires, qui a pour ambition de porter l’identité d’une région ouvrière et métissée. En 2009, il crée HK et Les Saltimbanks. L’album Citoyen du monde, sur lequel figure la chanson On lâche rien, sort en 2011. L’empire de papier est le cinquième opus de Kaddour, le premier en solo, hormis la chanson Ce soir nous irons au bal où il retrouve Les Saltimbanks, un hommage aux victimes des attentats de novembre 2015. Kaddour Hadadi écrit aussi des romans : sorti en mars 2017 aux éditions Riveneuve, Le cœur à l’outrage est son troisième ouvrage.

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Les lanceurs d’alerte sur la sellette

Alors que la Commission européenne annonce un projet de directive sur la protection des lanceurs d’alerte, le 30 juillet en plein scandale Benalla, le Parlement français adoptait une proposition de loi sur « le secret des affaires » qui risque de les fragiliser et de mettre en péril la liberté d’informer. Paradoxe : leur salut passera-t-il par l’Europe ?

 

Transposition dans le droit national de la très décriée directive européenne sur le secret des affaires de juin 2016, le texte porté par LREM a été adopté par l’Assemblée nationale le 30 juillet en procédure accélérée malgré une levée de boucliers. Il était dénoncé par les collectifs « Informer n’est pas un délit » et « Stop secrets d’affaires » – coalition de journalistes, de lanceurs d’alerte, de syndicats, d’ONG et de représentants de citoyens – ainsi que par une pétition qui a rassemblé près de 600 000 signatures en moins d’un mois. Ils estimaient qu’avec cette loi, « le secret devient la règle, et les libertés [deviennent] des exceptions ».

Les parlementaires LREM qui ont poussé à l’adoption de la proposition de loi sur le secret des affaires prétendaient, quant  eux, vouloir lutter contre « l’espionnage économique, le pillage industriel et la concurrence déloyale ». Quitte à mettre en cause le droit des citoyens à l’information… Car si une directive est un texte minimum commun à tous les États membres, lesquels ne peuvent que l’améliorer, le député LREM Raphaël Gauvin, rapporteur de la proposition de loi, aggrave la situation du lanceur d’alerte.

Alors que la directive de 2016 met celui-ci à l’abri de toute poursuite pour violation du secret des affaires si, en révélant une « faute, une malversation ou une activité illégale », il a « agi pour protéger l’intérêt général », la transposition française bouleverse la donne. En ajoutant que le lanceur d’alerte devra prouver sa « bonne foi », la proposition de loi inverse la charge de la preuve. Christophe-André Frassa, rapporteur au Sénat, s’est quant à lui évertué à élargir le champ des informations concernées par le secret des affaires. À la notion de « valeur commerciale », il préfère celle, plus floue, de « valeur économique ». Autre flou : le périmètre des individus exonérés du secret des affaires. Si c’est le cas des journalistes et les syndicalistes, rien n’empêchera par exemple les multinationales de porter plainte contre eux. Le juge pourra se prononcer pour la relaxe au nom de la liberté d’expression tout comme il pourra retenir le « dénigrement commercial ».
De quoi produire une abondante jurisprudence sur laquelle le député Gauvin semble compter pour fixer le droit. Le texte ne dit rien sur les militants associatifs. Quant aux actes qui, sans être illégaux sont immoraux, ils ne sont pas concernés (comme les LuxLeaks). Autant de zones d’ombre qui laissent entrevoir le poids des lobbies économiques et financiers dans la transposition LREM de la directive secret des affaires. C’est pourquoi la coalition d’opposants au texte lançait une pétition (près de 600 000 signatures recueillies) pour lui demander « de défendre le droit à l’information et l’intérêt général en restreignant le champ d’application du secret des affaires aux seuls acteurs économiques concurrentiels ». En vain, la loi est adoptée en l’état le 30 juillet. Finalement, curieux paradoxe, le premier signe d’ouverture viendra peut-être de la Commission européenne elle-même qui planche sur une très attendue directive organisant la protection du lanceur d’alerte ! Encore faut-il qu’elle passe la barre du Parlement européen, surtout celle du Conseil qui réunit les États membres…

La mobilisation de la société civile européenne finira-t-elle par payer ? Christine Morel

 

Rappel : Pétition aux parlementaires

Mesdames, Messieurs,

Vous serez prochainement amenés à vous prononcer sur la proposition de loi portant « sur la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués (secrets d’affaires) contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites ». Ce texte est la transposition d’une directive européenne adoptée en 2016 malgré les mises en garde des ONG, des syndicats, des journalistes et l’opposition massive des citoyens. Élaborée par les représentants des lobbies des multinationales et des banques d’affaires, elle constitue une offensive sans précédent contre l’intérêt général et le droit des citoyens à l’information.

La « loi secret des affaires » a des implications juridiques, sociales, sanitaires et environnementales graves. Sous couvert de protéger les entreprises, elle verrouille l’information sur les pratiques des firmes et les produits commercialisés par les entreprises. Des scandales comme celui du Mediator ou du bisphénol A, ou des affaires comme les Panama Papers ou LuxLeaks, pourraient ne plus être portés à la connaissance des citoyens. En gravant dans le marbre la menace systématique de longs et couteux procès, cette loi est une arme de dissuasion massive tournée vers les journalistes, les syndicats, les scientifiques, les ONGs et les lanceurs d’alertes.

Nous, signataires de cette pétition, lanceurs d’alertes, syndicats, ONGs, journalistes, chercheurs, et simples citoyens, nous opposons à l’application en l’état de cette loi en France, et vous demandons de défendre le droit à l’information et l’intérêt des citoyens que vous représentez, en adoptant les amendements qui vous sont présentés pour restreindre son champ d’application aux seuls acteurs économiques concurrentiels.

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Robin face au Roundup

Infatigable investigatrice, Marie-Monique Robin publie Le Roundup face à ses juges. Une nouvelle enquête accablante sur les ravages sanitaires du pesticide phare de la firme américaine Monsanto, rachetée en 2016 par le groupe pharmaceutique allemand Bayer. À lire d’urgence, au lendemain de la démission de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire.

 

Cyrielle Blaire – Vous avez filmé le procès symbolique qui s’est tenu en 2016 contre Monsanto et son produit phare, le Roundup. Pourquoi ce pesticide, réautorisé par l’Europe, inquiète-t-il autant ?

Marie-Monique Robin – Le Roundup est le pesticide le plus vendu au monde. 800 000 tonnes sont déversées par an sur la planète, dont 9000 en France. Dès sa mise sur le marché en 1994, Monsanto a communiqué sur ce pesticide « bon pour l’environnement et biodégradable ». À cause de ces mensonges, des agriculteurs et des particuliers l’ont utilisé sans protection. Comme Sabine Grataloup, dont le petit garçon est né avec des malformations congénitales.

 

C.B. – Les victimes exposées au glyphosate décrivent un désastre sanitaire et environnemental inouï…

M-M.R. – Les enfants et les femmes enceintes sont particulièrement touchés. Le glyphosate, le produit actif du Roundup, est un perturbateur endocrinien qui agit sur la formation du fœtus. En Argentine, où sont cultivés 21 millions d’hectares d’OGM transgéniques arrosées de gyphosate, le bilan humain est terrifiant. Avec l’épandage, le produit part dans l’air, l’eau, la pluie. Ce qui provoque de graves problèmes d’asthme, d’avortement, de cancer… Et nous sommes tous concernés. En Europe, tous les animaux d’élevage industriels sont nourris avec ce soja transgénique. Trente personnalités ont donné avec moi leur échantillon d’urine : nous avions tous des taux de glyphosate douze fois supérieurs au seuil autorisé dans l’eau.

 

C.B. – Vous évoquez, dans Le Roundup face à ses juges, un crime d’écocide ?

M-M.R. – Le glyphosate agit comme un détergent et un antibiotique à large spectre. Il rend malade l’homme mais détruit aussi les sols, les plantes, les animaux… Un éleveur de porc danois venu témoigner était confronté à des cochons à deux têtes, des microcéphalies, des diarrhées très graves. 80% des insectes ont déjà disparu en Europe, les populations d’oiseaux s’effondrent. Quels signaux faudrait-il de plus ? Des juristes demandent à ce que le crime d’écocide soit reconnu par le tribunal de La Haye : aujourd’hui, on ne peut pas mener d’action au pénal contre ceux qui détruisent la planète.

 

C.B. – Monsanto savait-il que son produit était cancérigène lors de sa commercialisation ?

M-M.R. – Bien sûr, mais ils l’ont caché. J’ai eu accès au dossier d’homologation : leurs propres études montraient que c’était cancérigène et, depuis, des centaines d’études indépendantes l’ont vérifié. Mais la méthode Monsanto, c’est « la fabrique du doute ». Ils montent des campagnes de diffamation d’une rare violence. Ils cachent des données, paient des scientifiques, font monter au créneau des lobbyistes, créent de fausses associations de défense de l’environnement… Leurs moyens sont colossaux.

 

C.B. – Y a-t-il des alternatives à ce modèle agro-industriel ?

M-M.R. – L’INRA vient de publier une étude sur les alternatives au glyphosate ! le souci, c’est que les agriculteurs sont prisonniers d’un modèle dont ils sont les premières victimes. Les avoir maintenus dans le mensonge, comme le fait la FNSEA, est irresponsable. Idem pour l’État, qui verse des milliards d’aides aux céréaliers de la Beauce et supprime la subvention au maintien des exploitations bio. Beaucoup d’agriculteurs seraient prêts à changer pour l’agro-écologie sans produit chimique. Il faut juste les accompagner dans cette transition. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Le scandale européen

96 scientifiques de renom ont dénoncé une « fraude scientifique » après que la Commission européenne a renouvelé pour cinq ans l’autorisation d’exploitation des pesticides à base de glyphosate. Ils accusent l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa) de n’avoir retenu que les études favorables aux fabricants. Une ONG a révélé en outre que le rapport de réévaluation préliminaire était un véritable « copier-coller » d’un document fourni par Monsanto.

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Michel Didym, en pleine Mousson !

Au bord de la Moselle et sous les arcades de la superbe Abbaye des Prémontrés, du 23 au 29 août se déroule à Pont-à-Mousson (54) la 24ème édition de la Mousson d’été. Une manifestation qui fait la part belle aux auteurs de théâtre contemporains. Initiée par Michel Didym, l’actuel directeur de La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine.

 

Yonnel Liégeois – Le 23 août, la 24ème édition de la Mousson d’été frappe ses trois coups. Dans quel contexte et avec quelle idée première avez-vous créé cette manifestation, devenue incontournable dans notre paysage culturel ?

Michel Didym – Il y a 20 ans comme aujourd’hui, des critiques incultes trouvaient bon de pousser à l’énervement, en se basant sur « l’absence » d’auteurs vivants. « Il n’y a plus d’auteurs », pouvait-on lire dans différentes gazettes. Affirmations d’autant plus scandaleuses que mon immersion dans les écritures contemporaines me permettait de vérifier quotidiennement le contraire. Mais comment partager cette incroyable richesse ? Comment donner, à ceux que cela intéresse vraiment, des outils pour mieux appréhender les nouvelles écritures ? Et surtout, comment créer autour des auteurs un environnement qui les sortirait de leur solitude ? Après moult entretiens, il est apparu que la création du festival uniquement basé sur le texte était d’une impérieuse nécessité. Il restait cependant à convaincre les autorités car il n’y avait pratiquement pas de financement. Finalement, ce sont les auteurs qui ont imposé la Mousson d’été et ont aidé à générer un événement qui deviendrait une référence culturelle.

 

Y.L. – Dans l’éditorial de ce cru 2018, vous mettez l’accent sur la peur et la montée des populismes qui semblent submerger l’Europe. En quoi et comment le théâtre peut-il faire front et proposer une autre alternative au « vivre ensemble » ?

M.D. – Au cœur de la Mousson, il y a l’humain et surtout des valeurs qui nous permettent de traverser les frontières et d’aller au-delà de nos peurs. Un travail nécessaire pour dépasser nos certitudes. Le repli sur soi n’est pas seulement un cauchemar personnel, c’est surtout à la fin un danger collectif dont savent parfaitement profiter les populistes. Le théâtre crée donc un lien social qui nous encourage à mettre de côté nos angoisses et baisser la garde, à aller vers l’autre et être à l’écoute.

 

Y.L. – Quoiqu’elle n’ait pas perduré, une polémique récente mettait l’accent sur

Co Eric Didym

une prétendue absence d’auteurs contemporains. Pour le créateur de la Meec, la Maison européenne des écritures contemporaines, une aberration?

M.D. – Depuis 2017 nous faisons partie d’un projet européen, « Fabulamundi. Playwriting Europe : Beyond Borders? », qui favorise la synergie entre une dizaine de théâtres qui partagent les mêmes valeurs que nous. Les auteurs français reçoivent des financements qui leur permettent de voyager et de défendre leurs écritures à travers toute l’Europe. Ce projet, qui rassemble 80 auteurs (10 par pays) et 160 textes, est un formidable vivier d’écritures dramatiques. Il permet en outre à la Mousson d’été de faire découvrir au public un large panel d’auteurs talentueux qui reflètent la diversité et la richesse des dramaturgies européennes.

 

Y.L. – Cette édition semble plus fortement faire la part belle aux femmes, auteures-metteures en scène-comédiennes. Une réalité ou une vue de l’esprit ?

M.D. – Je pense de façon générale qu’il faut cesser de trier les auteurs par leur genre, leur âge ou la couleur de leur peau. C’est la langue qui doit prédominer : Qu’à-t-on à dire ? Et surtout, comment le dit-on ? La Mousson programme des femmes depuis plus de 20 ans. Aujourd’hui, il apparaît que plus de femmes écrivent et la Mousson est le reflet de cette légitime progression.

 

Y.L. – Comment s’opère la synergie entre la Mousson d’été et La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine que vous dirigez depuis 2010 ?

M.D. – Grâce au soutien technique du théâtre et des scènes nationales du Grand Est, nous parvenons à contenir nos frais de production. Ce qui nous permet de créer dans toute la région une complicité autour des nouvelles écritures, qu’elles viennent d’ici ou d’ailleurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

La Mousson, une pluie d’événements

Du 23 au 29/08, le quotidien de la Mousson ( Tél. : +33 (0)3.83.37.42.42) se décline en rencontres et débats, lectures et mises en espace, université d’été qui réunit 75 stagiaires et spectacles. Une sélection d’événements majeurs parmi une programmation diverse et variée ouverte à l’international (Allemagne, Catalogne, Espagne, Grèce, Norvège, USA…) :

– Le 23/08 : Inauguration du festival à 18h, suivi du vernissage de l’exposition « Portraits d’auteurs en Mousson d’été 2017 » réalisés par Éric Didym. Lecture à 20h45, 7 minutes de Stefano Massini.

– Le 24/08 : L’exercice de traduction à 16h, avec traducteurs et auteurs présents. Lecture à 18h, Nostalgie 217 d’Anja Hilling. Spectacle à 20h45, Seasonal affective disorder de Lola Molina.

Emmanuelle Devos. Photo by Marcel Hartmann/Contour by Getty Images

– Le 25/08 : Le prisme du politique à 16h, une conférence d’Olivier Neveux, auteur de « Politiques du spectateur ». Lecture radiophonique à 20h45, La brèche de Naomi Wallace.

– Le 26/08 : Spectacle de rue à 11h et 17h15, Hémilogue du collectif Akalmie Celsius. Lecture à 18h, Excusez-nous si nous ne sommes pas morts en mer d’Emanuele Aldrovandi.

– Le 27/08 : Conversation à 16h, La dispute entre Nathalie Fillion et Pascale Henry sur les enjeux du « texte ». Spectacle à 20h45, La petite fille de Monsieur Linh d’après Philippe Claudel.

– Le 28/08 : Lecture à 14h30, Ton plus extrême désir de Dimítris Dimitriádis. Lecture à 20h45, L’heure bleue de David Clavel avec Emmanuelle Devos.

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Robin Renucci, coup de chaud sur la culture !

Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde en date du 7/08/18, Robin Renucci, le directeur des Tréteaux de France, et neuf autres représentants de Centres nationaux, dramatiques-chorégraphiques-musicaux-circassiens, s’élèvent contre les orientations actuelles du ministère de la Culture. Ils en appellent à une autre politique gouvernementale véritablement innovante.

Chantiers de culture s’associe pleinement à cet appel et soutient le projet d’un vaste chantier interministériel. Il invite ses lectrices et lecteurs à réagir-agir sur leurs territoires respectifs, dans leur ville ou leur région.

 

 

Malgré la tribune de Madame la ministre de la Culture le 17 Juillet dernier appelant les différents ministères à travailler de concert pour mettre en place une politique publique des arts plus engagée au service de la création et de l’équité territoriale, nous restons particulièrement critiques vis à vis de la politique mise en œuvre par le président de la République et son exécutif. Les signaux qu’envoient notre président et son premier ministre sont révélateurs de la manière dont ils entendent conduire la réforme du service public (et en particulier celui de la culture).

Il nous apparaît clairement que le président de la République ne croit plus suffisamment en une gouvernance qui s’appuie sur les institutions de la République. Ainsi, il n’a de cesse de délégitimer l’action de son propre ministère de la Culture, diminuant progressivement son périmètre d’action, externalisant certaines de ses missions, réduisant les effectifs du cabinet de sa ministre, tout en procédant, en parallèle, depuis le cabinet Elyséen, à la nomination discrétionnaire de chargés de missions qui travaillent et pilotent en coulisses la réforme de son administration et repensent sa politique.

Affaibli délibérément, le ministère de la Culture semble être voué à jouer un rôle secondaire, exécutant une politique pensée par un petit cercle de collaborateurs présidentiels qui ne croient plus en l’intérêt de la présence de l’État et de son action en régions ; qui engagent progressivement, sans la nommer, à travers une série de mesures et d’expérimentations, une politique de retrait de sa présence sur les territoires; qui travaillent au démantèlement d’une administration culturelle dont ils méprisent le travail et sous-estiment la nécessité. Nous disons ici notre opposition à ce type de gouvernance qui contourne l’autorité des ministères pour imposer verticalement et sans concertation réelle une réforme de la République dans laquelle l’art et la création ont pourtant un rôle majeur à jouer.

 

Nous attirons ici l’attention de nos concitoyennes et nos concitoyens sur le danger que représente cette politique gouvernementale pour notre société. Outre l’affaiblissement des outils de la République, elle entérine le fossé entre des territoires, des populations, morcèle notre pays, sape l’exception culturelle française et menace à terme la liberté de création.
Nous avons aujourd’hui des indices très clairs que le gouvernement entend, au nom d’une modernité auto-proclamée, justifier le désengagement progressif de l’État dans les régions. L’objectif principal du « Chantier Action Publique 2022 » consiste à réformer l’organisation territoriale de l’État et à produire des économies de fonctionnement alors même que la fusion des régions met en relief les sous-effectifs dans les DRAC. L’expérimentation menée en région Bretagne met en œuvre la délégation de certaines compétences du ministère de la Culture vers la grande région et préfigure un mouvement général de retrait de la présence de l’État, avec un transfert complet de compétences, et la mise en place, dès que possible, d’un guichet unique d’instruction des demandes de subventions.

Le plan Culture près de chez vous, au lieu de s’appuyer sur les acteurs ressources locaux, notamment les lieux et les compagnies, orchestre le rayonnement en régions des établissements publics nationaux parisiens. La mission sur les résidences de création, menée hors du giron du ministère de la Culture, directement sur commande de l’Élysée et en lien étroit avec le projet de la Villa Médicis à Rome, laisse entrevoir une réflexion sur le pilotage de la création en général et du spectacle vivant en particulier, par des opérateurs centraux nationaux. Le projet du Centre National de la Musique semble présager qu’il profitera essentiellement aux industries musicales. La mise en place du Pass Culture, à crédits constants du ministère, entérine la volonté manifeste de ce gouvernement, appuyée sur les industries culturelles, de subventionner la consommation individuelle plutôt que de réinvestir le bien public. Le gouvernement externalise l’action de son ministère. Le président et son premier ministre pilotent un projet de démantèlement de l’administration de ce ministère, siphonnent ses moyens et le vide de son sens.

 

Ceci n’est pas notre projet. Nous n’entendons pas soutenir cette politique de désertion des territoires et d’abandon de nos missions. Nous attendons de notre président plus de créativité que cette entreprise de démolition aux bras faussement musclés, qui n’a rien d’autre à proposer que la continuation d’une politique de fin de règne et en crise de sens, conduite déjà depuis plusieurs décennies et qui ne croit plus en sa propre nécessité. Nous pensons qu’une autre politique est possible et que la place prépondérante du ministère de la Culture, de ses structures, de ses outils et des artistes doit être réaffirmée dans la construction du modèle sociétal de la France. Plutôt que de poursuivre une action de réforme de la politique publique culturelle inspirée d’un modèle économique éculé et sans perspective, il est grand temps aujourd’hui que le président de la République fasse la démonstration de sa capacité à penser un projet ambitieux dans lequel il revendiquerait l’importance de la place de l’art et de la création dans le projet d’ensemble de la société. L’organisation d’un chantier inter-ministériel, idée portée par le SYNDEAC et les associations des lieux labellisés, pourrait être une proposition symboliquement forte et innovante dans son processus. Centrée autour du ministère de la Culture, elle prendrait en considération la dimension transversale de la question culturelle, qui n’impacte pas uniquement le champ d’action du ministère de la Culture. Plutôt que d’affaiblir son propre ministère de la Culture, l’exécutif devrait urgemment le renforcer dans ses attributions fondamentales. Il devrait en faire le pivot de sa politique. C’est là désormais qu’est la modernité.
Dans ce cadre, l’ouverture d’un chantier interministériel permettrait de faire émerger la parole d’un État engagé dans le respect de l’équité sur les territoires, qui pense l’art et la culture comme la colonne vertébrale d’un projet de cohésion sociale et éducative. Ce chantier, nous l’avons proposé et entamé avec notre ministre de la Culture mais c’est au président de la République et au premier ministre de porter ce projet et de donner cet élan qui contribuera à la transformation de la société française. Nous attendons d’eux qu’ils interrompent leur entreprise de contournement et de démolition du ministère de la Culture et qu’ils s’engagent à nos côtés sur la voie de la construction d’une politique culturelle véritablement innovante.
Robin Renucci, Carole Thibaut, Joris Mathieu pour l’Association des Centres dramatiques nationaux (A.C.D.N). Alban Richard, Solenne Racapé pour l’Association des Centres chorégraphiques nationaux (A.C.C.N.). Christian Sebille pour l’Association des Centres nationaux de création musicale (A.C.N.C.M.). Philippe Le Gal pour Territoires de Cirque. Joëlle Smadja, Daniel Favier, Céline Bréant pour l’Association des Centres de développement chorégraphique nationaux (A-C.D.C.N.).

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Bussang ne saurait mentir, Grignan non plus !

Depuis huit mois aux mains de Simon Delétang, le Théâtre du Peuple perpétue vaillamment sa mission historique en mêlant nature et culture. Au programme de la saison estivale de Bussang (88), Lenz de Georg Büchner et Littoral de Wajdi Mouawad. Sans oublier, dans une mise en scène de Vincent Goethals, les Noces de sang de Federico Garcia Lorca à Grignan.

 

Succédant à Vincent Goethals, le comédien et metteur en scène Simon Delétang (né en 1978) a pris en octobre 2017 la direction du Théâtre du Peuple, à Bussang. On sait que de ce village au cœur des Vosges dont il était natif, Maurice Pottecher (1867-1960) fit dès 1895 un haut lieu d’idéalisme partageur. Dans un texte de 1899, il affirmait que « le Théâtre du Peuple entend mêler les classes, et, loin d’exclure l’élite, il la croit indispensable à assurer au spectacle un caractère artistique élevé, à l’empêcher de déchoir dans la vulgarité des effets faciles, du mélodrame banal et de la farce grossière ». Dans le langage relevé de l’époque, il poursuivait en ces termes : « Tandis que la foule, d’esprit sincère, non blasée, apporte sa fraîcheur d’impressions, sa faculté d’enthousiasme et préserve l’artiste d’un raffinement mortel pour l’art, l’élite intelligente et instruite corrige le goût de la foule, impose au dramaturge un souci de pensée et une tenue de style sans lesquels il n’y a pas de véritable œuvre d’art ».

 

Sortir d’une logique festivalière et exister toute l’année

Simon Delétang assume d’emblée cet héritage et souhaite que le Théâtre du Peuple « existe et soit visible tout au long de l’année et sorte d’une logique festivalière » en proposant une activité en deux temps, l’automne-hiver et le printemps-été. C’est ainsi que, avant de jouer à Bussang, dans la salle Camille (prochaines représentations les 5, 12 et 19/08), « Lenz », le récit inachevé de Georg Büchner, admirablement traduit par Georges-Arthur Goldschmidt, il l’a présenté en avril à travers des villages des Vosges, renouant ainsi, sac au dos, avec la manie déambulatoire des jeunes romantiques allemands. Tout en déplaçant des montagnes de carton, Simon Delétang (un peu Raskolnikov avec son collier de barbe brune sur un visage au beau relief) imprime à ce texte de folie fraternelle, pour ainsi dire, un ton de staccato saccadé.

On retrouve ce halètement rythmique dans sa mise en scène de « Littoral », de Wajdi Mouawad, qui est l’une des quatre pièces constituant le cycle intitulé le Sang des promesses. Il s’agit pour Wilfrid (Anthony Poupard), lesté du cadavre de son père, de retourner au pays natal pour l’inhumer. Chemin faisant, il rencontrera maints ressortissants d’une terre ravagée par la guerre… Né au plus fort du conflit au Liban, Wajdi Mouawad, québécois par hasard, actuel directeur du Théâtre de la Colline à Paris, a signé là une fresque épique où les vivants côtoient les morts en toute intimité, comme dans la tragédie grecque classique, quand bien même chez lui la verve langagière ne résiste pas à lancer des fusées comiques.

 

Une fable humaniste à rebondissements

Dix-huit interprètes, dont douze amateurs (c’est la règle à Bussang) dûment entraînés, conduisent avec une ingénieuse vélocité cette fable humaniste à rebondissements fréquents, au cours de laquelle le héros itinérant, flanqué de son surmoi idéal, un chevalier de haute taille (Emmanuel Noblet) traverse avec candeur les désastres de la guerre. Il n’est pas indifférent que Jean-Noël Delétang, père de Simon, ait été choisi pour le rôle du géniteur de Wilfrid au sein de cette histoire de famille humaine qui s’ouvre fréquemment (autre règle locale intangible) sur un lopin pentu de nature vosgienne en fond de scène. Il y a dans ce Littoral une sincérité d’approche, un allant de bon aloi. Sans oublier que le Théâtre du Peuple a rendu hommage le 29 juillet au regretté Jack Ralite, depuis 1998 membre du conseil d’administration de cette mémorable institution. Jean-Pierre Léonardini

 

Du sang à Grignan

Chaque soir à la nuit tombée, résidence épisodique de Madame de Sévigné chez sa fille, la superbe façade du château de Grignan s’éclaire rouge sang par intermittences ! Jusqu’au 25 août, date ultime de représentation de l’œuvre de l’espagnol Federico Garcia Lorca, Noces de sang, mise en scène par Vincent Goethals, clin d’œil de l’actualité, l’ancien directeur du Théâtre du Peuple de Bussang…  Tréteaux, tables et chaises en rouge vif, même si la fête s’annonce sous les meilleurs auspices, le décor plante les couleurs. De mauvais augures. À l’arrière- plan, un kiosque à musique où les trois instrumentistes (accordéon, vibraphone et violoncelle) ont pris place pour scander de leurs « Canciones espanolas antiguas » les heures tragiques de la pièce, en fond de scène une tribune qui accueille les « cousins » de la famille, une trentaine de spectateurs volontaires tous vêtus de noir et blanc, invités au banquet de mariage : deux idées originales, et bienvenues, du metteur en scène Vincent Goethals qui s’empare avec gourmandise et gouleyance de l’œuvre de Lorca, assassiné en 1936 par les milices franquistes. La chaleur ne sévit pas que dans les champs de lavande à l’heure de la représentation, elle embrase le plateau éphémère du château sous le feu de la passion !

En terre andalouse, on ne badine pas avec la loi du sang, les rancœurs familiales et l’esprit de vengeance. « Les blessures sont béantes et le sang doit couler », commente le metteur en scène. Ce qui ne saurait tarder, le fiancé de la noce et l’amant honni s’entretuant à la scène finale : jamais, la passion n’avait cessé de consumer Leonardo et la belle Novia… Entre chansons populaires d’une incroyable finesse et voile de la mariée d’une quinzaine de mètres qui fera office de nappe à la table du banquet, de superbes voix mélodiques se font entendre, des images d’une éclatante beauté se donnent à voir. Une magie du spectacle réglée au cordeau, en dépit de quelques longueurs et faiblesses d’interprétation, pour faire exploser au visage du public noirceurs et défaillances de la nature humaine : le couteau plus que la parole comme ultime instrument de dialogue, le sang plus fort que l’amour comme ultime pacte sans cesse à renouveler, la mort même redoutée comme ultime destin. Subjugués, les spectateurs ne s’y trompent pas, ils sont à la noce en ces fêtes nocturnes, Grignan leur offre l’occasion rêvée, la chance inouïe de découvrir une œuvre toute aussi enchantée qu’ensanglantée. De découvrir aussi un immense poète et dramaturge, Federico Garcia Lorca, aujourd’hui adulé en son pays. Yonnel Liégeois

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Que c’est beau, c’est beau la vie !

Fin juillet, je rentre de vacances. Après la mer bleue, une semaine au festival d’Avignon, je ramène des images et des idées plein la tête !
J’ouvre la porte. Ci-gît une lettre du propriétaire me donnant congés : il veut vendre la maison. Je fais trois pas. Drôle d’odeur, les WC sont bouchés… Dans la cuisine, ça goutte, c’est la canalisation de la baignoire du haut qui fuit. J’allume le néon : il est grillé, plus encore quelques ampoules, ici ou là. Je cherche un plombier. La connexion internet ne fonctionne plus. Je prends le téléphone, pas de réseau.

Sans parler de la limite atteinte du découvert autorisé, du chat qui est trop maigre (il n’aime pas les nouvelles croquettes), du chien qui a des tiques, de l’aquarium qui manque d’eau, des piles de la télécommande de la télé qui sont HS (peut-on vivre sans BFM ?)… Sans parler aussi des factures impayées, du linge sale quand il n’y a plus de poudre à lessive alors que le frigo est vide et que même le rosé n’est pas au frais ! Enfin, il y a cette foutue balance sur laquelle je n’aurais pas dû monter ! Alors, je cherche la corde pour me pendre : impossible de mettre la main dessus.
Hier soir, dans mon jardin, de désespoir, je hurlais à la lune mais je n’ai pas pu continuer, maudite éclipse ! Jacques Aubert

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Étienne de Silhouette, inventeur de l’I.S.F

Si son nom est devenu commun, l’homme et son œuvre sont pareillement oubliés. La biographie de Thierry Maugenest rend justice à Étienne de Silhouette, cet atypique ministre de Louis XV qui voulut prendre à la noblesse pour donner au peuple.

 

Une impasse à Limoges, sa ville natale, et une modeste avenue à Bry-sur-Marne où il mourut, sont les seules traces de celui qui fut en son temps l’un des hommes les plus célèbres de France. Retour à 1709, année de sa naissance marquée par un hiver glacial, début d’une période de conditions climatiques exceptionnelles que les climatologues ont appelé « le petit âge glaciaire » ! « A Paris, on avait même frôlé les moins trente ! En un mois, le froid avait fait des dizaines de milliers de victimes dans la capitale… », raconte Thierry Maugenest. « Les oiseaux tombaient du ciel, pétrifiés par le gel, les bœufs, les chevaux mouraient les uns après les autres dans les étables….. Le vin qui gelait dans les tonneaux, se débitait désormais à la hache ». S’ensuivirent inondations et épidémies. La misère du peuple est effroyable et le jeune Étienne en sera témoin lors d’un nouvel épisode glacial, alors qu’il est âgé de six ans. Il en sera marqué et restera concerné sa vie durant par les conditions de vie des plus démunis, alors que son propre père, de petite noblesse, est collecteur des impôts, fonction honnie par la population. D’ailleurs, comme le souligne Maugenest, « Arnaud de Silhouette n’ignore pas qu’en cas de soulèvement populaire à Limoges, lui, sa femme et ses fils seraient les premières cibles des pilleurs et des émeutiers ». En effet, la colère du peuple gronde déjà… Le jeune Étienne fait toute sa scolarité au Collège jésuite Sainte-Marie à Limoges où il excelle par une intelligence exceptionnelle et une capacité de travail hors norme, ainsi que de remarquables facultés de concentration et d’analyse. Tous ceux qui croiseront sa route en témoignent. La discipline de fer des jésuites ne le gêne pas, elle lui permet d’assouvir son immense soif de connaissances. Quant à la rigueur morale qui l’accompagne, elle lui laissera une empreinte durable, lui faisant honnir tout ce qui pourrait s’apparenter à un relâchement des mœurs jusqu’à la pudibonderie.

Déjà diplômé d’une licence ès lettres et sans abandonner la philosophie, le jeune Étienne ressent le besoin d’étudier le droit et sera reçu avocat du parlement en août 1727. Fort de ce bagage intellectuel nécessaire mais pas suffisant pour mettre en pratique ses idées, il entreprend comme tout jeune homme de la noblesse européenne à cette époque ce qu’on appelle « le grand Tour » ou « Tour du Chevalier ». Ce périple était censé permettre aux jeunes nobles de différents pays de nouer des liens pouvant servir ultérieurement leurs ambitions respectives. Dans son livre « Voyage de France, d’Espagne, de Portugal et d’Italie », Étienne contera le sien qui, loin d’être un simple récit de voyage, constitue un essai économique et politique. Sans négliger, bien au contraire, les contacts avec les élites locales de la noblesse, de l’intelligentsia ou du clergé (il rencontre notamment le pape Benoît XIII et le futur Clément XII), le jeune homme n’a de cesse de rechercher également le contact du peuple, ouvriers ou paysans. Par exemple, en visite dans le duché de Savoie, son biographe nous confirme qu’il « demande à visiter les manufactures situées au sein du massif montagneux de la Chartreuse » et précise qu’« Étienne met pied à terre et s’entretient avec les ouvriers. Il veut connaître le détail de leur condition de travail. Il note le salaire qu’ils touchent et s’enquiert du montant exact des impôts qui pèsent sur eux ». Révolté par le gouffre qui sépare les conditions de vie des riches souvent oisifs et des plus pauvres qui perdent leur vie à la gagner misérablement, il est conforté dans l’idée que cette situation est dangereuse pour le royaume. Il a écrit une étude sur Confucius et partage l’analyse du philosophe chinois, lorsqu’il écrit que « le moyen le plus sûr de s’attirer l’amour des peuples est de diminuer les impôts et le nombre de ceux qui vivent aux dépens du public ».

Pour mettre en pratique ses idées humanistes, il lui faudra atteindre rien moins que le poste de contrôleur général des Finances ! Ce Grand Argentier, comme on l’appelait, regroupe dans son ministère toute l’activité économique (agriculture, négoce et industrie) et financière (impôt, trésor et emprunt). Le chemin sera long, mais la patience et la ténacité du personnage sont à la hauteur de ses convictions et de sa noble ambition. Notre érudit, philosophe et historien ne cesse d’étudier et d’écrire : en 1730, il publie « Réflexions politiques de Baltasar Gracian », un philosophe jésuite dont il a traduit l’œuvre après avoir appris l’espagnol en quelques semaines… Bientôt, dans les salons parisiens les conversations bruissent autour du nom de ce jeune surdoué de vingt et un ans à qui l’on doit déjà plusieurs essais très pertinents, dont les thèses ne sont pas sans en inquiéter quelques uns ! Pourtant, Étienne de Silhouette est un légaliste, attaché par sa naissance au régime monarchique. Il pense peut-être, comme le suggère Olivier Doubre dans l’hebdomadaire Politis, à l’instar du Guépard de Visconti que « tout doit changer pour que rien ne change ». En fait, il voudrait sauver le royaume « d’une révolte de grande ampleur » en instaurant plus de justice sociale … Outre ses nombreux talents, il semble quelque peu visionnaire !

Quoi qu’il lui en coûte, notre jeune homme vertueux et studieux doit faire carrière s’il veut avoir une chance d’être introduit à la Cour et d’approcher le souverain. Il devient d’abord banquier (bien connaître l’ennemi pour mieux le combattre, selon Machiavel), très intéressé par le système fiscal anglais. En 1731, il entre au service de l’ambassadeur de France à Londres où il remplit plus ou moins un rôle d’agent secret se rapprochant ainsi de la Cour de France. Après dix ans de transit entre les deux pays, il est nommé ambassadeur de France en 1741 et publie notamment « Observations sur les finances, le commerce et la navigation d’Angleterre ». Ses écrits circulent à la Cour et il devient un personnage incontournable. Son érudition et son patriotisme lui valent l’intérêt de certains conseillers royaux, mais il reste à approcher celle qui au sommet de l’État fait et défait carrières et réputations : la marquise de Pompadour. Pour cela, notre héros devra davantage compter sur ses talents d’écrivain et ses qualités de penseur. Or, ses écrits le placent au niveau des philosophes des Lumières, Diderot et d’Alembert, et sont fort appréciés par  Montesquieu, Rousseau et Voltaire (ce dernier l’abandonnera lâchement au moment de sa disgrâce…). Comme le rappelle Maugenest, « avant même d’être la maitresse de Louis XV, la marquise s’entoure des plus grands noms de la littérature, qu’elle réunit dans son salon. Par la suite, elle ne cessera d’user de son influence pour défendre les amitiés qu’elle a nouées au sein des cercles littéraires ».  Grâce à sa bienveillante complicité, et en dépit de l’hostilité farouche de certains, « empêcher l’ambitieux philosophe de devenir ministre tourne à l’obsession chez le marquis d’Argenson » selon Maugenest , Étienne de Silhouette obtient d’abord le poste de Commissaire général auprès de la Compagnie des Indes en 1751 puis, quelques années plus tard, le 4 mars 1759 il est enfin nommé contrôleur général des Finances.

Reste à appliquer son programme, qu’il n’a d’ailleurs pas complètement dévoilé par prudence, les pensions des aristocrates faisant partie des dépenses inutiles à supprimer ! 12.000 pensions seront examinées une par une. Par ailleurs, il a l’idée originale de différencier les biens et produits manufacturés : d’un côté  les « nécessités » et de l’autre les « arts frivoles », ces derniers devant être plus taxés que les autres. Les denrées alimentaires sont exemptées. Enfin, il est le précurseur de cet impôt moderne, bien que remis en question par notre « monarque » actuel, l’I.S.F. Il taxe les nobles sur leurs signes extérieurs de richesse. C’est-à-dire, à l’époque : carrosses et équipages, domesticité, bijoux… Cela fit grand bruit dans le Landerneau ! Outre sa ferme intention de mettre en œuvre une meilleure redistribution, notre très intègre ministre veut lutter contre la corruption qu’il a constatée à tous les niveaux de l’État et qui le scandalise, particulièrement chez les fermiers généraux qui ont la charge de récolter taxes et impôts pour la couronne mais s’enrichissent en en détournant une partie. Autre preuve de la modernité de pensée de cet homme d’état, comme l’explique son biographe, « il donne une publicité maximale à ses réformes. Avec un siècle d’avance, il compte sur le poids de l’opinion publique et organise de véritables campagnes de communication auprès du peuple. Il fait le pari que des millions de sujets satisfaits feront taire les lamentations des plus riches. Ainsi, le cabinet du ministre fait publier le détail de ses réformes dans toutes les gazettes ».  Que Nenni ! Silhouette est arrivé dans ce ministère à la plus mauvaise période. Le royaume est entré en guerre avec la couronne britannique, toutes les espèces sonnantes et trébuchantes que le grand argentier a fait rentrer dans les caisses de l’état sont dilapidées dans l’effort de guerre. La noblesse est folle de rage, il s’est mis à dos également la finance et le parti dévot. Après la gloire, la disgrâce…. Les aristocrates se déchainent, affichent dans Paris des pamphlets et distribuent des livres satiriques, parfois mis en musique, qui deviennent  des chansons populaires.

Non contents de le ridiculiser ainsi, ils accoleront peu à peu de façon péjorative son patronyme à des objets sans intérêt jusqu’à l’absorber dans le langage commun.  D’abord, ce furent des tenues « à la Silhouette » car sans poches puisque plus rien à y mettre, puis les croquis découpés de profil que l’on baptisât de son nom. D’après Maugenest, « cette technique connut un tel succès que toutes les foires et bals publics ont leur « découpeur de silhouette ». Pendant ce temps, la faillite du royaume est imminente, la position du ministre des Finances de plus en plus intenable. Étienne de Silhouette remet sa démission le 21 novembre 1759, notre honnête homme n’aura tenu qu’un peu plus de huit mois. Parfois le ridicule tue… En l’occurrence, il a fait disparaître Étienne de Silhouette de l’histoire de France. En effet, à peine trente ans après son éviction, en 1788 son nom entre dans le dictionnaire des… noms communs ! En guise de conclusion, voire d’épitaphe, ces mots de Jean-Jacques Rousseau : « Vous avez bravé les cris des gagneurs d’argent. En vous voyant écraser ces misérables, je vous enviais votre place. En vous la voyant quitter sans vous être démenti, je vous admire ». Chantal Langeard

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Samuel Gallet et l’état du monde, Avignon 2018

Avec La Bataille d’Eskandar, le collectif Eskandar se saisit à bras le corps du texte de l’un de ses membres, Samuel Gallet. Sous couvert d’humour noir, une vision implacable du chaos de notre monde. Sans oublier Criminel, Lettre à un soldat d’Allah et Stand up, rester debout et parler.

 

Samuel Gallet, d’ailleurs, n’hésite pas à payer de sa personne sur le plateau, et cela avec un plaisir évident, comme s’il savourait ses propres mots. Pour l’accompagner dans cette entreprise – une véritable bataille comme le stipule le titre, La Bataille d’Eskandar – on retrouve Pauline Sales pour le jeu, Aëla Gourvennec et Grégoire Ternois pour la composition et l’interprétation musicale. Il n’en fallait pas moins pour parvenir à mener à bien la difficile mission de rendre justice à un texte qui oscille entre différents registres d’écriture. Qui passe de la narration dramatique aux envolées poétiques sans crier gare, se développe dans un imaginaire parfois débridé, voire extravagant, pour répondre avec une ardeur de tous les instants à une volonté de vie inexpugnable. Que l’on veuille ou non, et le personnage principal à qui Pauline Sales prête corps et âme avec une belle autorité l’avoue clairement, « La

©Tristan Jeanne-Valès

vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute… ».

Tout est dit, le ton est ainsi donné dans sa rythmique et sa tension implacables. Une envolée dans un imaginaire débridé, seul refuge sans doute pour cette femme harcelée par les huissiers et qui s’en va donc explorer d’autres univers dans lequel, parmi les animaux d’un zoo laissé à l’abandon, on trouve un certain Thomas Kantor dont le nom évoque bien évidemment le grand metteur en scène polonais (Tadeusz Kantor) et sa Classe morte. Le quatuor d’Eskandar nous renvoie ainsi avec autorité, et subtilité, au chaos de notre monde. Une vision implacable qui sait faire la place à une sorte d’humour noir, le masque d’une douleur profonde. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 21h15, Théâtre des Halles.

 

À voir aussi :

– Criminel : Jusqu’au 27/07 à 12h05, Théâtre Artéphile. Libéré après quinze ans de prison, Boris sort sans illusion, ni colère et rancoeur. D’un regard l’autre, les plus perturbés sont les amis, les proches, condamnés à le revoir, lui parler, se confronter… Un texte percutant, écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, brûlant d’humanité et transcendant le fait divers. Yonnel Liégeois.

– Lettre à un soldat d’Allah : Jusqu’au 29/07 à 14h, Théâtre des Halles. Mis en scène par Alain Timar, le réputé patron des lieux, le texte de l’auteur algérien Karim Alouche est sous-titré « chroniques d’un monde désorienté ». Un jeune homme (convaincant Raouf Raïs) s’adresse à un ami d’enfance devenu djihadiste. Plus qu’un plaidoyer en faveur de la laïcité, le refus de l’intolérance, de l’obscurantisme et du fanatisme, la foi en des valeurs et des idéaux qui ont pour nom justice, raison, liberté, art et poésie. Yonnel Liégeois

– Stand up, rester debout et parler : Jusqu’au 27/07 à 20h20, Théâtre 11-Gilgamesh Belleville. Qu’elle parle ou chante, Alvie Bitemo n’est point femme à se taire face à l’injustice ou au racisme. Qui, entre trois notes de musique et la prise à partie du public, déclame haut et fort ses convictions : qu’est-ce qu’être une femme noire en France aujourd’hui, en outre actrice ? Avec humour et talent, l’artiste d’origine congolaise distille et suggère quelques gouleyantes réponses. Yonnel Liégeois

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Karelle Prugnaud en son vertige poétique, Avignon 2018

Avec Léonie et Noélie, Karelle Prugnaud navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour. Avec des qualités de poésie pure. Sans oublier Burning, Europe connexion et Trois hommes sur un toit.

 

Enfin un souffle de poésie dans cette édition du Festival qui en avait un urgent besoin ! Il vient par la grâce d’un spectacle destiné à un jeune public, ce qui est encore plus appréciable. Le texte de Nathalie Papin, Léonie et Noélie, aborde de front la thématique de la gémellité étrangement absente dans toutes les analyses concernant Thyeste de Sénèque, le spectacle prétendument phare de l’édition de cette année.

Soit les jumelles monozygotes Léonie (Daphné Millefoa) et Noélie (Justine Martini), 16 ans au moment où les spectateurs les saisissent sur le toit d’un immeuble puisque l’une d’entre elles (laquelle ?) est stegophile, alors que l’autre préfère escalader la montagne des mots que recèlent les dictionnaires dont elle apprend tous les mots et leurs définitions. Un duo aussi étrange que troublant. Les deux, en effet, ne feraient-elles qu’un ? D’une famille plus que modeste, elles n’ont qu’un cartable pour deux, une paire de chaussure pour deux et ne fréquentent donc l’école qu’un jour sur deux… Curieuse manière de prêter attention à l’autre qui est pour ainsi dire soi-même ; nous sommes en plein solipsisme et l’on voit bien ce que le théâtre qui passe son temps à ne parler que de lui-même dans une mise en abîme perpétuelle peut tirer de ce type d’aventure.

Karelle Prugnaud qui s’est emparée du texte de Nathalie Papin à bras le corps et avec une farouche énergie y ajoute sa touche et lance sur le plateau (sur les plateaux) deux freerunners, qui doublent pour ainsi dire la personnalité des jumelles. Ils virevoltent sur l’entrelacs de toits imaginé par Thierry Grand, glissent, sautent, disparaissent pour réapparaître un peu plus loin. Doubles des adolescentes, il sont eux-mêmes pour ainsi dire jumeaux et portent le même nom de Mattias ! D’une extraordinaire souplesse ils nous mènent dans des contrées que nous n’avons pas l’habitude d’arpenter. C’est fascinant et pour mieux nous en persuader, Karelle Prugnaud a filmé avec Tito Gonzalès-Garcia quelques représentants du monde de la réalité la plus banale et la plus dérisoire aussi, professeur, avocat, agent de sécurité… Claire Nebout, la mère des jumelles, Bernard Menez en professeur, Yann Colette en juge et Denis Lavant en agent de sécurité sont impayables. Par-delà ses qualités de poésie pure, Léonie et Noélie navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour, ce qui ne l’empêche pas de fouailler au plus profond de nos esprits et de nos corps. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 23/07, à 11 h et 15 h, Chapelle des Pénitents blancs.

 

À voir aussi :

– Burning : Jusqu’au 21/07 à 11h10, Théâtre des Doms (Île Piot). Entre cirque et mouvements d’équilibriste, une façon radicale et poétique de montrer comment s’installe insidieusement, pour des millions d’individus asservis par une société productiviste, la souffrance au travail. Sur un texte écrit et lu en off par Laurence Vielle, entre tapis roulant et caisses en carton, l’incroyable interprétation de Julien Fournier. Yonnel Liégeois

– Europe connexion : Jusqu’au 27/07 à 19h05, Théâtre Artéphile. Un texte acéré d’Alexandra Badea sur les lobbies industriels, en particulier agro-alimentaires, au cœur de l’assemblée européenne. Plus dure sera la chute du jeune assistant parlementaire manipulant et trompant tout son monde, et d’abord la députée qui l’a engagé. Dans une mise en scène de Vincent Franchi, une représentation qui cogne fort ! Yonnel Liégeois

– Trois hommes sur un toit : Jusqu’au 29/07 à 10h, Théâtre du Train Bleu. Tels des rescapés de l’Arche de Noé, trois individus tentent de survivre sur un toit submergé par les eaux. Pour de prétendus gagneurs, comment sauver sa peau et en revenir peut-être aux fondamentaux de l’existence ? Un texte de Jean-Pierre Siméon, mis en scène par Antoine Marneur, entre poésie satirique et farce politique. Yonnel Liégeois

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Viviane Théophilidès et Rosa, Avignon 2018

Avec Rosa Luxemburg Kabarett (J’étais, je suis, je serai), Viviane Théophilidès nous donne un formidable et très nécessaire coup de fouet pour faire face à notre aujourd’hui. Placé sous le signe du cabaret berlinois, un bel hommage à cette haute figure de la révolution. Sans oublier De Pékin à Lampedusa.

 

Il ne fait guère de doute que Viviane Theophilidès et ses camarades de plateau (l’expression prend ici tout son sens) n’a pas dû réfléchir longtemps avant de placer son portrait de Rosa Luxemburg sous le signe du cabaret berlinois, en opérant une petite contraction de temps. Lequel prenait son essor au moment où la militante socialiste était assassinée en 1919 lors de la répression de la révolte spartakiste, juste après la fondation du parti communiste allemand à laquelle elle participa activement. Belle idée en effet, allant presque de soi, en tout cas d’une réelle justesse, qui permet à la metteure en scène d’évoquer notamment la figure de Brecht (on songe aussi à Karl Valentin). Belle idée, lui permettant aussi de revendiquer l’esthétique qu’elle a mise en place dans la salle du Théâtre des Carmes où le spectacle se donne : on songe à André Benedetto, le créateur de ce lieu qui en son temps (en 1970) écrivit une Rosa Lux et qui aurait certainement aimé ce nouvel hommage à cette haute figure de la révolution, ce qui n’est pas le moindre des compliments que l’on peut faire à Viviane Théophilidès.

Un spectacle de cabaret, donc, ou de tréteaux, réalisé avec trois francs six sous, qui s’avère d’une grande justesse dans sa réalisation pour non seulement évoquer la figure de Rosa Luxemburg, mais aussi pour parvenir à mettre au jour ce que notre sinistre aujourd’hui pourrait tirer comme profit de la pensée (et de l’action ?) de la révolutionnaire. C’est très franchement dit dans le montage opéré où passé et présent se mêlent dans un subtil travail d’allers et retours entre les deux époques : le montage réalisé par Viviane Théophilidès mêlant textes, dialogues, chansons, sketchs s’avère d’une réelle efficacité, passant d’un registre d’écriture à un autre sans transition. Le tout étant placé sous le signe de la conjugaison « J’étais, je suis, je serai » (« Ich war, ich bin, ich werde sein »), mot d’ordre souvent repris notamment par Armand Gatti dont Viviane Théophilidès monta jadis La Journée d’une infirmière. Ils sont donc quatre sur le plateau à nous proposer le jeu de la fausse reconstitution mais véridique réflexion sur le personnage. Avec Sophie de La Rochefoucauld qui revêt avec une belle autorité non dénuée de grâce les habits de Rosa Luxemburg et assume ses pensées, Anna Kupfer qui la chante sur les notes exécutées par Géraldine Agostini, alors que Bernard Vergne qui a tenu le rôle du monsieur Loyal du début du spectacle assiste Viviane Théophilidès présente en personne sur le plateau en maîtresse de cérémonie discrète. À eux quatre, malgré l’évocation des sombres heures d’une révolution avortée, ils nous donnent un formidable et très nécessaire coup de fouet pour notre aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 25/07 à 16 h 25, Théâtre des Carmes.

 

À voir aussi :

De Pékin à Lampedusa

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et

Co La Birba compagnie

de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté à l’Espace Saint-Martial, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07 à 12h50, Espace Saint-Martial.

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Milo Rau et sa bienheureuse ambiguïté, Avignon 2018

Jusqu’au 14 juillet, metteur en scène suisse et nouveau directeur du Théâtre de Gand en Belgique, Milo Rau donnait au Gymnase du Lycée Aubanel sa Reprise, histoire(s) du théâtre 1. Comme d’autres pièces à l’affiche de cette édition 2018 du festival, avant leur tournée nationale, une œuvre qui interroge et soulève moult questions. Sans oublier Au bout du comptoir, la mer, J’appelle mes frères et Le bain & Le voyage à La Haye.

 

Plusieurs spectacles du festival posent cette année de manière très aiguë la question de savoir à qui ils s’adressent exactement. Mettons définitivement de côté le public dit populaire qui reste toujours à définir mais qui, à l’évidence, n’est pas celui que l’on trouve à Avignon, et nous voilà en pleine perplexité. Que l’on prenne Au-delà de la forêt, le monde d’Inès Barahona et Miguel Fragata censé s’adresser à un jeune public et qui développe un discours creux de vieil assis ou, à l’autre bout de la chaîne, l’assommant succédané de Don Delillo de Julien Gosselin, c’est encore et toujours cette même interrogation qui vient à l’esprit, et que l’on retrouve aussi avec un « spectacle » comme le pudique Trans (Més Enllà) de Didier Ruiz. Reprise, histoire(s) du théâtre 1 de Milo Rau a le mérite, semble-t-il, de jouer cartes sur table dès son titre. Mais ce n’est peut-être là qu’un leurre : le metteur en scène suisse, en roublard aguerri, tente de jouer sur tous les tableaux.

Cartes sur table donc avec le titre renvoyant à l’opposition entre la reprise et la prise, entre la représentation et la présentation (darstellung/vorstellung, comme disent les philosophes germaniques !), entre la fiction et la réalité, puis avec Histoire(s) du théâtre emprunté à l’Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, décidément en odeur de sainteté dans ce festival. Ce faisant, et en appliquant avec fidélité les préceptes établis dans son dogme en dix points édicté à Gand en mai dernier, dans lequel on trouve quand même quelques perles (comme dans la règle n° 9 : « Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle »), Milo Rau nous livre une véritable et très habile réflexion – pour ne pas dire cours – sur le théâtre (son histoire du théâtre) avec tous les ingrédients convenus : mise en abîme, théâtre dans le théâtre, vrai-faux casting, mélange de comédiens professionnels et amateurs, mise à distance avec mélange du jeu avec le réel, vrai-faux documentaire… Frontières brouillées, toute la gamme de son savoir-faire, qui est grand et très maîtrisé, y passe. Tout cela pour dire quoi ? Réponse avec la règle n° 1 du Manifeste de Gand : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle ». Et de vivre dans le présent de la représentation, un présent tragique qui renverrait au tragique antique lequel évitait de représenter les horreurs sur scène justement.

Or Milo Rau, lui, n’hésite pas, la représentation du meurtre d’un homosexuel, Ihsane Jarfi, par un groupe de jeunes hommes, est bel et bien montrée, reconstituée, dans toute sa violence : sang dégoulinant, cadavre dénudé sur lequel un des assassins vient pisser… On est dans la réalité la plus stricte avec l’arrivée sur le plateau de la Polo grise dans laquelle la future victime est montée. La voiture est immobile mais, par un jeu de lumière réalisé sur scène et la bande son, Milo Rau met au jour de manière ostentatoire la mise à distance qu’il entend opérer. On est dans le réel, mais pas tout à fait. L’histoire est vraie et a fait la une des journaux du pays, un des comédiens a suivi le procès et l’a même enregistré clandestinement, mais « nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé » confesse Milo Rau qui ajoute un peu plus loin qu’il s’est demandé « si le naturalisme est encore possible au théâtre ». Réponse par l’absurde sur le plateau, elle devrait être négative même si elle fascine le public. Fascination/non fascination, Milo Rau joue à son aise sur les deux tableaux, c’est un peu trop facile, il ne peut qu’être gagnant à tous les coups puisque par ailleurs sa proposition est parfaitement réalisée ! La question demeure encore une fois : à qui s’adresse Milo Rau ? Et pour lui dire quoi ? Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Au bout du comptoir, la mer : Jusqu’au 22/07 à 20h45, La Caserne des Pompiers. « Un soliloque dérisoire et désopilant », nous prévient l’auteur Serge Valletti ! Artiste de cabaret raté, Monsieur Stéphan, alias Dominique Jacquot, prend la salle à témoin de ses échecs et désillusions. Un hommage déguisé au théâtre, aux arts vivants sous toutes ses formes. Yonnel Liégeois

– J’appelle mes frères : Jusqu’au 26/07 à 15h55, La Manufacture-La Patinoire. D’origine maghrébine, un jeune homme se promène dans la ville au lendemain d’un attentat. Que dire, que faire pour Amor, qui ressemble comme un frère à ceux-là qui… ? L’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri revisite avec pertinence les notions de tolérance et de fraternité. Dans une mise en scène de Noémie Rosenblatt, un groupe d’« anonymes » amateurs, issu de chaque ville de représentation et tel un chœur antique, accompagne les comédiens. Yonnel Liégeois

– Le bain & Le voyage à La Haye : Jusqu’au 29/07 à 17h50, Théâtre Transversal. Un homme, une chaise et… des mots ! Les mots de Jean-Luc Lagarce : avec pudeur, mais non sans humour, il fait ses adieux à la vie, à l’amour et au théâtre. Avant que le sida ne l’emporte, deux de ses trois derniers textes écrits au final de sa vie, dont s’empare Patrick Coulais avec infiniment de délicatesse. Yonnel Liégeois

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Gilles Defacque entre en piste, Avignon 2018

Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées. Sans oublier Hedda, On n’est pas que des valises et Chili 1973, rock around the stadium.

 

Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.

Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…

Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire…Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ». Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato ? Une ancienne manufacture de textile, majestueuse, où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y donc voir, il n’est pas encore mort ce soir ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 26/07 à 13h55, La Manufacture.

 

À voir aussi :

– Hedda : Jusqu’au 26/07 à 14h45, La Manufacture. Sur un texte de Sigrid Carré-Lecoindre, la violence conjugale se donne à voir et entendre sous les traits de Lena Paugam. De la presse presque unanime, « un spectacle sidérant dont le public sort en état de choc »… On y raconte l’histoire d’un couple qui observe, au fil des jours, la violence prendre place sur le canapé du salon, s’installer et tout dévorer. Y.L.

– On n’est pas que des valises : Jusqu’au 28/07 à 21h50, Présence Pasteur. Mise en scène par Marie Liagre, l’épopée extraordinaire des ouvrières de l’usine Samsonite d’Hénin-Beaumont. Sept anciennes salariées racontent leur lutte exemplaire contre la finance mondialisée. Un spectacle salué par la presse, du Monde à Télérama, sans oublier L’Humanité. Y.L.

– Chili 1973, rock around the stadium : Jusqu’au 23/07 à 19h15, Caserne des Pompiers. À l’heure des festivités de la Coupe du monde 2018, un spectacle pour se souvenir du 11 septembre 1973, quand Pinochet commet son coup d’état et que tombe le président Alliende. Le lendemain, le stade de football de Santiago, l’Estadio Nacional, devient camp de concentration : 12 000 personnes y seront internées et torturées, sur les airs des Rolling Stones et des Beatles diffusés par la dictature. Mis en scène par Hugues Reinert, un spectacle fort quand musique et football deviennent instruments de pouvoir. Y.L.

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