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Picasso, l’indésirable

Jusqu’au 13 février, à Paris, le Musée national de l’histoire de l’immigration propose « Picasso, l’étranger ». L’exposition, exceptionnelle, révèle comment l’artiste espagnol fut surveillé en France durant plus de quarante ans. Elle tombe à point nommé à l’heure où pullulent les discours xénophobes.

Pablo Picasso, à l’aube de ses 19 ans, vient à Paris pour l’Exposition universelle de 1900 qui présente une de ses œuvres. On mesure la précocité de son talent dès l’entrée de l’expo « Picasso, l’étranger » avec deux petits paysages superbes peints à l’adolescence, en même temps que ses déboires avec la police française. En 1901, il est fiché comme « anarchiste surveillé », son dossier d’étranger et le premier rapport d’un commissaire l’attestent. Comme le souligne l’historienne Annie Cohen-Solal, commissaire de l’exposition et auteure de Un étranger nommé Picasso, l’artiste débarque « dans une France xénophobe à peine sortie de l’affaire Dreyfus ».

En décembre 1912, à l’Assemblée nationale, des députés attaquent les « ordures » cubistes. Contrairement au député Marcel Sembat qui prend la défense de la liberté de l’Art, quel qu’il soit… Le peintre espagnol figure sur la liste des « ordures » (on admire au passage son « Homme à la mandoline » de 1911), tout comme les expatriés qu’il côtoie. Tel le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler, qui œuvre à l’essor de ce mouvement. Parce qu’il est de nationalité allemande, il verra ses biens séquestrés par l’État français en 1914 et son stock d’œuvres, dont certaines signées Picasso, dispersé lors de ventes aux enchères.

Surveillance rapprochée
Alors que nombre de ses amis dont Georges Braque et André Derain sont dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, Picasso diversifie ses approches. En 1917, Serge Diaghilev, fondateur des Ballets russes, l’engage pour les décors et les costumes du ballet « Parade » qui fera scandale. On découvre ainsi l’incroyable costume cubiste du Manager français imaginé par l’artiste. Ses tracas avec l’administration française continuent : à Royan (Charente-Maritime) où il s’est replié en 1939 pendant la drôle de guerre, le commissaire de police local le convoque. Peint deux ans plus tôt, son « Guernica », symbole de la lutte contre les fascismes qui circule dans les musées, le met en danger.

Républicain espagnol, « artiste dégénéré » pour les nazis en passe d’occuper la France, Picasso demande la naturalisation française le 3 avril 1940. Bien que fortement appuyée, elle sera rejetée après le rapport d’un fonctionnaire des Renseignements généraux, qui nous est donné à entendre via une bande son. Elle fait froid dans le dos. A la Libération, Picasso adhère au Parti communiste français comme nombre d’artistes et se lie d’amitié avec Maurice Thorez. On découvre les scènes filmées des deux familles en vacances dans le sud comme les tableaux de Vallauris ou de la baie de Cannes des années 1950.

Célébré dans les musées français, après avoir mangé de la vache enragée des années durant, l’artiste mondialement reconnu s’installe dans le Midi avec le statut de « résident priviégié » renouvelable tous les 10 ans. Une fois encore, le Musée de l’histoire de l’immigration nous offre une exposition d’exception, tant dans les œuvres que dans les archives rassemblées, en nous révélant le paradoxe Picasso : un artiste devenu icône, traqué pendant plus de quarante ans par les autorités françaises. Amélie Meffre

Picasso, l’étranger. Jusqu’au 13/02 au Musée national de l’histoire de l’immigration, 293 Avenue Daumesnil, 75012 Paris.

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Mario Alvarado, la peinture en partage

Le 18 janvier 1994, s’éteignait à l’âge de 45 ans Mario Alvarado, plongeant les habitants du petit village de Mézières-en-Brenne (36) dans une infinie tristesse. En quelques années, l’artiste peintre chilien aura marqué les esprits des Macériens. Par une personnalité rayonnante et sa faculté à initier le monde rural à l’art contemporain.

En décembre dernier, Mario Alvarado aurait probablement salué la victoire de Gabriel Boric à l’élection présidentielle chilienne, aux dépens du candidat d’extrême droite, admirateur du général Pinochet, dictateur chilien de 1973 à 1990. Le coup d’État du 11 septembre 1973 fut un choc pour le peintre. L’enfant de la Terre de Feu chilienne est en Europe lorsque le Président Allende est renversé. Du 28 juillet au 5 août 1973, il représentait officiellement son pays au Xème festival international de la jeunesse et des étudiants à Berlin-Est. Il restera donc, sur le vieux continent, en Angleterre d’abord, puis de l’autre côté de la Manche. « La France est le juste milieu, le plus latin des pays anglo-saxons », affirme-t-il.

À Paris, des amis contribuent à faire connaître son œuvre. Adepte des toiles de grand format, il participe à un groupe de peintures murales. Deux d’entre elles sont exposées à Créteil. Dans son atelier parisien, il crée plus de deux cents fresques présentées dans le monde entier : Venise, Stockholm, Mexico, La Havane, New-York… Il souhaite pourtant accéder à la culture française en dehors du parisianisme. En 1984, il découvre la Brenne qui devient une source d’inspiration. Il apprécie le calme et les paysages de la région aux mille étangs. Il se lie rapidement avec les habitants, en particulier avec l’équipe municipale. Son arrivée coïncide avec la période où la Mairie de Mézières-en-Brenne décide de transformer un ancien moulin en office de tourisme équipé d’une salle réservée aux expositions. Mario Alvarado y accroche ses toiles bouillonnantes de vie.

Guy Savigny décrira le style Alvarado dans les colonnes du quotidien régional La Nouvelle République. « Les êtres, les choses représentés, plutôt suggérés – hésitation volontaire entre le figuratif et l’abstrait – prenaient vie dans de grands mouvements colorés, au début marqués d’un peu de violence et au fil du temps plus dépouillés. Les couleurs, surtout le bleu-le vert-le jaune, étaient traitées pour elles-mêmes. Mario les dégageait de la réalité des choses comme pour  rendre, à elles-aussi, une certaine liberté ». Sa peinture traduisait également ses convictions religieuses. Il offrit à la collégiale Sainte-Marie-Madeleine une toile nommée « Transfiguration ». Cette réalisation illumine toujours le lieu de sa présence. Autant d’œuvres qui bousculaient le regard de ses contemporains. Jean-Louis Camus, le maire de Mézières, rappelait lors de l’inauguration d’une récente exposition, des propos tenus quelques mois après la disparition de l’artiste. « Par ta peinture, tu as favorisé la rencontre du monde rural et de l’art contemporain. Tu as touché nos cœurs et nos esprits. Tu nous as fait comprendre toute la beauté et la laideur, toute la sagesse et la violence du monde. Seuls les grands artistes y parviennent et tu es de ceux-là »  

L’artiste chilien s’exprimait avec énergie et en mettait tout autant dans l’organisation d’événements ! C’est sous son impulsion qu’est créé un rendez-vous artistique annuel, le « Mézières-en-Brenne Art Contemporain ». Le MEBAC naît en juillet 1989, l’exposition perdure encore aujourd’hui. Désireux de partager et de transmettre son amour pour l’art, il conduit également, un projet artistique et pédagogique avec les écoliers de Mézières. Sur le thème du voyage, de la découverte de l’ailleurs, une fresque de 30 m de long sur 2,50 de haut est réalisée. 70 élèves laisseront libre cours à leur créativité. Les symboles du voyage, de l’aviation, de Paris, des enfants du bout du monde et de la Brenne se mêlent sur cette toile qui sera exposé en mars 1992 dans une galerie de l’aéroport d’Orly-Sud. Le dynamisme de Mario Alvarado amène la même année, sur les terres brennouses, l’ambassadeur délégué du Chili auprès de l’UNESCO pour inaugurer une exposition consacrée à la culture Mapuche, un peuple d’indiens chiliens, agriculteurs et éleveurs de lamas. De superbes bijoux en argent, fabriqués par les écoliers de la ville de Temuco, sont présentés. Cette exposition résonnait comme une invitation à découvrir un autre monde, des traditions lointaines et un appel à faire vivre sa propre identité culturelle.

À Mézières-en-Brenne, tous ceux qui ont côtoyé Mario Alvarado restent marqués par la vitalité de l’artiste autant que par sa personnalité. « C’était un personnage lumineux comme sa peinture », se souvient Marie-Paule Camus, responsable des expositions du Moulin pendant trente ans. Son passage dans la capitale de la Brenne restera sans doute longtemps dans les mémoires. En son hommage d’ailleurs, la municipalité a donné son nom à une place, devant la médiathèque, au centre du bourg. En 2024, pour le trentième anniversaire de son décès, son village adoptif cumule toutes les bonnes raisons de commémorer le peintre et l’homme. « Ma peinture, il n’y a rien à comprendre, que des émotions à partager », affirmait-il à propos de son art. Philippe Gitton

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Myriam Boyer, une riche nature

Aux éditions du Seuil, Myriam Boyer publie Théâtre de ma vie. Rien de plus passionnant que les mémoires d’acteurs : savoir d’où ils viennent, pour mieux éprouver de quoi ils se sont nourris. Afin qu’ils puissent, tels qu’en eux-mêmes, se révéler sur scène ou à l’écran.

Sur la couverture du livre Théâtre de ma vie, on la voit toute jeunette, avec un rond visage souriant aux yeux de marrons chauds sous une frange bien peignée, une fleur à la main au bord des lèvres. Belle et fraîche image de santé. Il lui en a fallu, depuis sa naissance en 1948 à La Mulatière, banlieue proche de Lyon, fille d’un père maquereau qui battait la mère, la Berthe, à qui Myriam Boyer rend un hommage fervent. Elle eut le courage de divorcer et plaça l’enfant chez les sœurs, dans l’orphelinat où manger à sa faim. La scène familiale revient souvent dans le récit. Puis c’est Paris, les « couloirs de la honte » aux studios des Buttes-Chaumont, dans l’attente de petits rôles qui grandiront peu à peu, tandis que les patronnes des bistrots du coin veillent sur son rejeton, Clovis Cornillac, enfant de la balle s’il en est.

Elle tourne dans Il pleut toujours où c’est mouillé, de notre regretté camarade Jean-Daniel Simon. Elle sera successivement choisie par Agnès Varda, Bertrand Blier, Claude Sautet, François Ozon, entre autres, dans des rôles propres à sa riche nature de femme de cœur et de caractère. Au théâtre, souvenir personnel, elle fut à Nanterre sous l’œil implacable de Chéreau, dans Combat de nègre et de chiens de Koltès, la bouleversante petite Parigote perdue en Afrique entre Michel Piccoli et Philippe Léotard. De ce dernier et de Patrick Dewaere, grands brûlés devant l’Éternel, Myriam Boyer brosse d’émouvants portraits. Avec le grand cinéaste communiste américain John Berry (1917-1999), ce fut en 1975 le coup de foudre. La gamine de La Mulatière, à l’anglais hésitant, put à son bras croiser à loisir le gratin d’Hollywood (Orson Welles, Kirk Douglas, Burt Lancaster…) et d’abord Jules Dassin, Joseph Losey et Martin Ritt, qui avaient eux aussi subi le maccarthysme.

Myriam Boyer, qui ne cède rien, revient sur le conflit – soldé à son profit – avec Niels Arestrup et la Gaîté-Montparnasse, lors de Qui a peur de Virginia Woolf ? Juste compensation symbolique, elle obtint un Molière pour son interprétation dans la pièce d’Edward Albee. Ce sont là quelques pistes glanées dans un livre attachant, franc du collier, dans lequel la femme et l’actrice se livrent sans fard. Jean-Pierre Léonardini

Théâtre de ma vie, de Myriam Boyer, écrit avec Hélène Rochette. Le Seuil, 187 p., 18€.

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L’hôpital au bord du gouffre

Confrontés à une cinquième vague épidémique, les personnels de santé sont épuisés par deux ans de crise sanitaire, écœurés par les fausses promesses du « Ségur ». Le 11 janvier, ils entendent dénoncer les fermetures de lits et les restructurations qui mettent à mal l’ensemble de l’offre de soins dans le secteur public.

Au centre hospitalier intercommunal Alençon-Mamers, dans l’Orne, les personnels sont à bout. « Notre hôpital part en lambeaux », écrit l’intersyndicale (FO-CGT). En grève contre la fermeture de services et la dégradation de l’offre de soins, les agents poussent un cri de détresse et appellent à une journée de mobilisation le 11 janvier. Depuis le début de la pandémie, les conditions de travail ne cessent de se dégrader, les hôpitaux font face à une vague de mises en disponibilité et de démissions sans que les services RH ne parviennent à recruter. « On manque de 43 équivalents temps plein à Alençon. Pour conserver l’ouverture de nos urgences à Namers, les infirmières ont accepté des heures sup et ont repoussé leurs congés. Mais les agents sont épuisés et en colère, la solidarité, ils en ont marre… », constate Pascal Lamarche, délégué syndical CGT des hôpitaux ornois. Depuis le début de la crise sanitaire, 38 lits de soins ont été supprimés à Mamers, 37 à Alençon. Malgré un recours accru à l’intérim et aux heures sup, environ 20 % des lits seraient fermés sur tout le territoire, estime le Conseil scientifique. De l’aveu même du gouvernement, le nombre de postes vacants chez les personnels paramédicaux serait en hausse d’un tiers depuis l’automne 2019.

Urgences saturées

À l’hôpital pédiatrique parisien Necker, des lits sont fermés faute de personnel et les urgences pédiatriques sont saturées. « C’est chaotique. Les collègues nous alertent sur le fait qu’ils sont rappelés sur leurs repos récupérateurs, ils découvrent qu’ils sont au planning du jour au lendemain. Ils se sentent méprisés et traités comme des pions », constate Marie-Rita Pokoudiby, déléguée syndicale CGT de l’hôpital. Et c’est toute la chaîne de l’hôpital qui est impactée par la saturation des services. « Le temps d’attente est passé d’une à deux heures à six-huit heures aux urgences pédiatriques. On déprogramme des opérations sur des petits, faute de personnels, avec des pertes de chances pour les enfants. Il y a un énorme malaise humain… », témoigne-t-elle. C’est moins la reprise du Covid que le manque d’attractivité de l’hôpital qui affecte les établissements. « Il y a une angoisse, une amertume et une grande colère chez les soignants. L’absentéisme est en hausse et on va avoir encore des départs. Les anesthésistes vont dans le privé pour des salaires deux à trois fois plus élevés. Plein de services d’urgences ferment temporairement ou définitivement dans les petits hôpitaux, alors qu’arrive la cinquième vague », alerte Philippe Bizouarn, médecin anesthésiste au CHU de Nantes et membre du Collectif Inter-Hôpitaux.

Au CHU de Dole (39), la direction veut fermer le service de chirurgie d’urgence début 2022. « Le manque de personnel est un prétexte. La chirurgie d’urgence ne rapporte pas assez par rapport à la chirurgie ambulatoire. Mais les CHU les plus proches sont à 45 kilomètres. Si un accouchement se passe mal ou si on a un accident de la route, les patients qu’on devra opérer en urgence vont devenir quoi ? On va les laisser mourir ? » s’indigne Jean-Philippe Zante, secrétaire du syndicat de l’hôpital. Alors que la médecine de ville ne suit plus, les fermetures de petits services d’urgences entraînent un afflux dans les grands CHU. De 180 accueils par jour, les urgences de Rennes sont passées à 200 entrées en moyenne, avec une pénurie de personnel à gérer. « On se retrouve parfois seule avec vingt-cinq patients qui ont besoin de soins imminents », témoigne ainsi une aide-soignante, un brassard “En grève” sur le bras. « Les gens qui arrivent, on les prévient qu’ils sont là pour la journée. On fait des examens à des patients sur des brancards, dans les couloirs. Quand on craque, on va dans les toilettes pour pleurer… Si ça continue on va avoir le dégoût de notre métier.».

Maltraitance institutionnelle

Face à la cinquième vague, l’état d’esprit des soignants n’est plus le même qu’au début de la pandémie. L’absence de reconnaissance a beaucoup découragé. « Ils ont donné de leur personne et sont essorés », constate Virginie Fachon, déléguée CGT du centre hospitalier intercommunal des vallées de l’Ariège (09). Ici comme ailleurs, les fausses promesses du « Ségur» ont déçu. « Ce n’était pas la reconnaissance attendue. 183 euros d’augmentation, c’est dérisoire… », fait-elle savoir. La gestion gouvernementale calamiteuse de la crise sanitaire porte une lourde responsabilité dans la fuite des personnels, fatigués de se sacrifier depuis tant d’années. « Ils ont l’impression de ne plus avoir les moyens de bien faire leur travail, déplore Céline Claude, déléguée syndicale à l’hôpital de Lons-le-Saunier (39). L’obligation vaccinale a été la goutte d’eau. Après les avoir applaudis, on les a montrés du doigt. D’où leur colère ».

Parmi ceux qui ont été suspendus, beaucoup ne souhaitent plus revenir. « Une collègue aide-soignante partie travailler à l’usine m’a dit : quand je sors à 21 heures, à 21 h 05 je suis dans ma voiture et j’ai tous mes week-ends. J’ai gagné en sérénité… », confie la déléguée. Une désaffection qui ne se limite pas aux personnels en poste, les étudiants aussi font défection. D’après le gouvernement, 1 300 étudiants infirmiers auraient ainsi démissionné depuis 2018. « Ce chiffre est sous-estimé. Les étudiants ont été très sollicités lors de la crise, au détriment de leur formation. Et les personnels n’ont pas le temps de les encadrer dans les services. Certains sont écœurés et préfèrent arrêter… », déplore Mathilde Padilla, présidente de la Fédération nationale des étudiant·e·s en soins infirmiers (Fnesi).

Privatisation rampante

Le 4 décembre, dix organisations syndicales – excepté FO et la CFDT, signataires du « Ségur » – ont appelé aux côtés des collectifs Inter-Blocs et Inter-Urgences à des rassemblements pour réclamer des moyens pour l’hôpital et demander l’arrêt des fermetures de lits. « On a atteint un effet de seuil, le système est en train de s’effondrer. On a traversé la crise du Covid car les personnels ont tenu, les étudiants ont interrompu leurs études, les retraités sont revenus… Sauf que tout le monde est épuisé et on a 150 000 à 200 000 infirmiers qui ont abandonné le métier », analyse Christophe Prudhomme, le porte-parole de l’association des médecins urgentistes de France (Amuf) et membre du Collectif Inter-Hôpitaux. Pour l’urgentiste, « il y a une stratégie du gouvernement de laisser le champ libre au privé lucratif. Avec un hôpital public dégradé, qu’on gardera juste pour les pauvres ».

Pour contrecarrer ce projet, la coordination réclame une revalorisation des salaires et la création de 100 000 emplois. « Pour que ça change, il va falloir de grosses mobilisations. On va avoir besoin du soutien de toute la population », affirme Asdine Aissiou, délégué syndical à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Et pas uniquement aux balcons et fenêtres pour une énième salve d’applaudissements. Cyrielle Blaire

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La Commune de Paris, du Berry en Calédonie

Dans le cadre de la commémoration du 150ème anniversaire de la Commune de Paris, la médiathèque de Mézières-en-Brenne (36) a récemment consacré une soirée à Alfred Huet. L’enfant du village de l’Indre, que rien ne prédestinait à un tel engagement politique, est loin d’être un cas isolé dans la province berrichonne.

Né le 21 juin 1834, d’un père tisserand et d’une mère couturière, Alfred Huet grandit au sein d’une fratrie de cinq enfants. Une famille berrichonne, depuis plusieurs générations. De sa jeunesse, il ne reste aucune trace. Impossible donc de savoir comment s’est forgée sa personnalité. Un caractère difficile cependant, une forte tête, semble-t-il : insoumis, il est condamné à la prison par un conseil de guerre en juillet 1856. à Mézières, il exerce le métier de cordonnier. En 1871, direction Paris pour trouver du travail… Il se retrouve rapidement au cœur de l’insurrection parisienne et ne tarde pas à rejoindre le combat des insurgés. Il prend le commandement de l’artillerie de Neuilly le 14 avril, le 29 il est rattaché à l’état-major du Général Dombrowski. Sur la suite de sa participation aux combats, aucune information. Tout comme sur les circonstances de son départ de la capitale, la veille de la semaine sanglante.

Arrêté à Mézières le 18 août 1871 et conduit à la prison du Blanc pour attentat à la sûreté de l’État. Il est jugé le 31 janvier 1872 et condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Une traversée de 142 jours puis une installation rudimentaire, sans contact avec la métropole. L’État français veut plonger les communards dans l’oubli. À Paris, néanmoins des pressions s’exercent, d’une part pour obtenir leur amnistie, d’autre part pour l’amélioration des conditions d’existence. Une loi est votée le 28 mars 1873, autorisant la venue des familles. Le 25 octobre 1873, l’épouse d’Alfred et ses deux enfants débarquent au port de Nouméa. Sa peine est commuée en déportation simple. Il reprend son activité de cordonnier avec les outils apportés par sa femme. Une stabilité affective, sans doute salutaire, pour échapper aux ravages de la détention. Sans espoir de retour en France, l’oisiveté et l’alcool poussent de nombreux détenus dans la dépression, les bagarres, voire le suicide. D’autres dans la résistance et la lutte, comme Louise Michel…

Les Huet se reconstruisent une vie comme ils peuvent. Elle durera sept ans. Les insurgés ne seront amnistiés qu’en 1880. Alfred et sa famille posent le pied sur le sol français le 1er août 1880. Quelques communards restent en Nouvelle-Calédonie, c’est le cas de leur fils Andronie. Les autres membres de la famille reprennent leur vie sous le climat de la Brenne. Alfred se convertit à une autre activité professionnelle. Il achète l’emblématique restaurant du village « Le Boeuf Couronné », sa fille Mathilde prend place derrière les fourneaux. Alfred décède le 24 mai 1913. « Ainsi s’achève la vie d’un homme ordinaire au destin extraordinaire », déclare Chantal Kroliczak, la présidente de l’Association Culture Macérienne et coorganisatrice de la soirée, en conclusion de son évocation de la vie d’Alfred Huet.

Le cordonnier de Mézières n’est cependant  pas le seul à connaître un destin chamboulé, suite à sa participation à l’un des plus grands mouvements populaires de l’histoire de France. Tout comme lui, la vie de Marie Mercier sera bouleversée après avoir quitté sa terre natale pour la capitale. Née à Issoudun le 8 janvier 1850, elle est contrainte dès l’âge de 16 ans de partir à Paris, où elle retrouve des gens du pays et du travail. En 1870, elle rencontre Maurice Garreau, avec qui elle partage la vie et le combat révolutionnaire. Les deux amants sont côte à côte jusqu’à la semaine sanglante où Maurice meurt fusillé le 26 mai. Marie fuit Paris, c’est le début d’une longue errance.

« Comme beaucoup de fuyards, elle se dirige vers l’est de Paris occupé par les Prussiens et la place forte de Metz. Ceux-ci sont plus enclins à laisser passer des personnes isolées, encore plus aisément des jeunes femmes assez bien mises », raconte Jean Annequin, le président du comité du Berry des Amies et amis de la Commune. En grande détresse et sans moyens, Marie se souvient que le grand poète et romancier Victor Hugo, chassé de Belgique, est au Luxembourg où il fait bon accueil aux exilés. Elle ose aller le voir. Victor Hugo note à la date du 15 juin 1871: « On me remet une lettre. Une femme m’écrit. Elle était la femme d’un nommé Garreau. (…) Ce pauvre Garreau a été fusillé. Sa veuve qui est ici m’a raconté le fait. Alice (sa belle-fille) lui donne de l’ouvrage et je la secours de mon mieux ». Une relation va s’établir entre la jeune femme et l’homme de lettres. Elle lui apprend la réalité de la semaine sanglante.

Elle ne reste cependant pas au Luxembourg. Elle poursuit sa fuite en Belgique tout en maintenant des contacts avec Victor Hugo. Il l’invite même à assister à une représentation de Ruy Blas au théâtre de l’Odéon en 1872. Une lettre de remerciement en apporte la preuve, dans laquelle elle exprime l’immense regret de ne pas avoir suivi d’études et d’en accuser « la vile société qui me l’a refusé ». Elle s’exile ensuite en Angleterre, avec des déplacements à Guernesey pour rejoindre Victor Hugo. Un journaliste témoigne ensuite de son installation à Paris en 1893 et de son existence extrêmement précaire. Coupée de sa famille, elle décède le 29 août 1921, entourée seulement de deux habitants de son immeuble.

Les parcours de Marie Mercier et Alfred Huet illustrent le chaos dans lequel de nombreuses vies d’insurgés ont été plongées. Ainsi le Castelroussin Pierre-Philippe Lebeau, arrêté le 21 juin 1871 sur dénonciation, sera le seul déporté à réussir son évasion du bateau le conduisant en Nouvelle-Calédonie. Il profite d’une escale au Brésil pour descendre le long de la chaîne d’ancre. Déclaré « présumé noyé », il trouve refuge dans une tribu indienne, en apprend la langue, les coutumes. Marie, Alfred et Pierre-Philippe ont survécu tant bien que mal à la répression et à la soif de vengeance du gouvernement versaillais de Thiers. Trois anonymes qui ont fait vivre la Commune et qui composent, avec des milliers d’autres, l’imposant bataillon des communards originaires de la province. « Les trois quarts n’étaient pas parisiens », rappelle Jean Annequin. En ce qui concerne l’Indre, le Comité du Berry comptabilise 440 natives et natifs du département parmi les insurgés* : maçons, menuisiers, charretiers, terrassiers, entre autres…

Toutes et tous venus à la capitale d’abord pour des raisons économiques, forts aussi d’une volonté de résistance à l’envahisseur prussien, porteurs enfin d’aspirations à une République sociale. Philippe Gitton

* Ce nombre correspond seulement aux gens fichés et connus, arrêtés à la fin de la Commune. Ne sont pas inclus les morts aux combats et fusillés, jetés dans des fosses communes. Selon de premiers travaux de recherche qui s’appuient sur  les listes de chaque bataillon de la garde nationale, on estime le nombre de morts pour l’Indre entre 700 et 1400.

Le Berry et la Commune de Paris

Par leur travail de recherche, les ami-e-s de l’Indre du Comité du Berry œuvrent à la popularisation du combat des Communards. Ils reconstituent, notamment, des biographies. Tout au long de cette année 2021, les célébrations du 150ème anniversaire de la Commune de Paris ont permis d’accroître leur audience. L’association en dégage un bilan très positif.

« En Indre, malgré le contexte sanitaire, la programmation des initiatives toutes en partenariats dont celui du conseil départemental, a pu être quasi maintenue. Le choix d’une diversité de lieux, de formes, de thématiques a été la priorité dans un département sensibilisé depuis cinq ans à l’histoire de la Commune par l’histoire locale. 11 lieux, urbains et ruraux, ont accueilli des événements et ouvert leurs portes. 5 communes ont été directement partenaires ainsi que 12 structures municipales, une structure départementale, un organisme intercommunal, un Centre national de même que 16 associations. 8 Offices de tourisme ont relayé les informations. La couverture médiatique a été assurée par les deux principaux journaux et la TV départementale. Un comité ami a été associé par deux fois. Quatre établissements scolaires (1 école, 2 collèges, 1 lycée) ont participé. Une soirée a été organisée au Centre d’Etudes Supérieures. Une dizaine d’articles ont été réalisés dans des parutions départementales et régionales. Un public très diversifié, estimé à plus de 1200 personnes a été touché à travers l’ensemble des initiatives ».

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Le numérique, esclavage moderne

Disponible sur arte.fr jusqu’au 19/12, Travail à la demande dresse un tableau glaçant de la « gig economy » (économie à la tâche). Shannon Walsh signe un document révélateur de l’esclavage moderne, caché derrière le miracle de l’économie numérique planétaire. Sans oublier les documentaires de Jean-Pierre Thorn.

Que ne peut-on faire, de nos jours, grâce à une application numérique? C’est facile, possible en quelques clics. Repas livrés à domicile, chauffeurs qui transportent à la demande et même une plateforme, Amazon, qui vend de tout mais propose aussi d’accéder « à une main d’œuvre mondiale, à la demande, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ». Créé en 2005 par Amazon, le site Mechanical Turk, également appelé « MTurk », vise à faire effectuer par des humains des tâches dématérialisées plus ou moins complexes qui ne peuvent pas encore être complètement réalisées par l’intelligence artificielle, par exemple l’analyse de contenu d’images ou certaines traductions. C’est que le miracle de la « gig economy », qui génère un chiffre d’affaires de 5000 milliards de dollars en constante expansion, ne repose pas tant sur les prouesses technologiques de l’appareil qu’on a en main que sur une armée de travailleurs précaires affairés aux quatre coins du monde.

Shannon Walsh, documentariste canadienne, a suivi certains d’entre eux, des États-Unis au Nigeria, de la France à la Chine. Des témoignages sensibles, sans pathos et entrelardés de réflexions d’experts du secteur, dressent un panorama à peine croyable de la division planétaire du travail, tant il révèle son coût humain, mais aussi environnemental. C’est l’image qui ouvre le film : des millions de vélos urbains jetés dans une décharge de Shenzhen, en Chine, conséquence de la concurrence effrénée entre loueurs.

Le titre The gig is up (« La fête est finie », en anglais) résume la démarche de Shannon Walsh : lever le rideau sur les coulisses de l’expansion dérégulée de l’économie numérique qui, derrière son image de modernité libératrice, constitue en fait un retour à des conditions d’asservissement qu’on croyait révolues. Dominique Martinez

Quatre documentaires de Jean-Pierre Thorn

Les deux élégants coffrets DVD, sortis chez JHR Films, rassemblent les quatre réalisations majeures de l’œuvre documentaire de Jean-Pierre Thorn : Le Dos au mur (1980) et Faire kiffer les anges (1996) pour le premier volume, On n’est pas des marques de vélo (2003) et L’âcre parfum des immortelles (2019) pour le second.

Dans le premier, sa caméra se fait le subtil témoin d’une grève emblématique à l’Alsthom de Saint-Ouen (93), où il avait travaillé comme O.S. pendant huit ans. Lutte des classes, utopies, rapports de force, rôle des femmes et place des immigrés… Le Dos au mur apparaît comme un document sociologique et historique sur la fin des années 1970. On n’est pas des marques de vélo porte un regard sensible et personnel sur la culture hip-hop issue des banlieues, révélant la difficile intégration d’une jeunesse déboussolée et stigmatisée.

L’âcre parfum des immortelles remonte le fil du temps, rend hommage à des souvenirs intimes et convoque des figures rebelles qui renvoient aux batailles sociales actuelles. Les bonus et les entretiens de Jean-Pierre Thorn, cinéaste et militant, en font un ensemble intéressant pour penser les capacités de transformation de notre société. D.M.

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Tout va bien !

Assise à sa petite table devant une tasse de café et un journaliste, interlocuteur imaginaire, la belle Hélène se raconte… Une enfance insouciante, le sentiment diffus pourtant de se sentir différente, des parents tout à la fois aimants et déroutants : à part ça, Tout va bien Mademoiselle ! Jusqu’au jour où l’on lui détecte un staphylocoque, hospitalisée dans l’urgence, diagnostiquée en insuffisance rénale. De sa jeunesse jusqu’à aujourd’hui, le quotidien d’Hélène est alors rythmé au gré des dialyses et greffes de rein successives, accidents cardiaques et complications intestinales… Autant d’épisodes existentiels traversés avec gravité mais non sans humour, ponctués de révélations familiales inattendues dont nous tairons les soubresauts !

Avec gourmandise, sous la houlette du metteur en scène Christophe Garcia, Marie Rémond mord à pleines dents dans la biographie d’Hélène Ducharne. S’identifiant avec naturel à l’héroïne du podcast Superhéros conçu par Julien Cernobori, avant tout attachée de presse dans la vraie vie. Une professionnelle à l’oreille bienveillante chez qui bonne humeur, courtoisie et intelligence de cœur ne laissent rien paraître de son tumultueux parcours. Un spectacle d’une infinie tendresse, émouvant et drôle tout à la fois. Y.L.

Jusqu’au 19/12, au Théâtre du Rond-Point. Du 18 au 21/01/2022, à la Comédie de Reims (51). Du 22 au 26/02, aux Bernardines de Marseille (13).

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Claire Nouvian, la honte et le dégoût

Dans les colonnes du Monde en date du 26/11, la militante écologiste Claire Nouvian livre ses réactions au propos de Nicolas Hulot. à la veille de la diffusion d’Envoyé spécial sur des violences sexuelles, l’ancien ministre a nié les faits, dénoncé le procès médiatique et la parole désormais « sacrée » des femmes.

Je me suis endormie avec un sentiment de honte. Honte de la réaction de Nicolas Hulot face aux accusations d’agressions sexuelles contenues dans le reportage d’Envoyé spécial diffusé le 25/11 sur France 2J’ai honte pour lui et je me dis que c’est un comble. Que nous, les femmes, les jeunes filles, les petites filles, soyons sommées, par la loi du silence qui a régné dans la société jusqu’à #metoo, et qui sévit encore, de laisser se refermer sur nous le poison de la honte qui nous colonise lorsque nous sommes victimes de prédateurs sexuels, et que ce soit de nouveau nous qui portions pour eux la honte à laquelle ils n’ont pas accès.

J’ai honte que Nicolas Hulot ait préempté l’espace médiatique pour renverser les perspectives et prendre le rôle de victime. Son indignité, sa lâcheté, sa posture, voilà les réelles « salissures ». Pas seulement envers les femmes qui dénoncent des actes brutaux, mais envers toutes les femmes, notamment celles qui prennent leur courage, leurs blessures et leurs appréhensions à deux mains pour exposer l’intime meurtri dans l’espace public. Pas parce qu’elles souffrent de l’excès de narcissisme qui s’abat sur notre contemporanéité, mais par cohérence et intégrité morales, dans le seul but de faire progresser la société et de réviser jusqu’à la tolérance zéro les seuils d’acceptabilité des dominations sexistes et des violences sexuelles. Je me suis endormie avec un sentiment de honte et me suis réveillée avec un sentiment de dégoût.

La parole des femmes n’est pas « sacrée »

C’est moche, un humain qui ne prend pas ses responsabilités. C’est odieux quelqu’un qui non seulement n’a pas le courage de se rencontrer soi-même, d’affronter le face-à-face avec sa conscience et de demander pardon, mais qui s’enferre dans la violence. Nicolas Hulot a montré qu’il n’avait pas la plus infime disposition à l’empathie pour accueillir le ressenti des femmes qui expriment leur traumatisme et leur navigation solitaire dans la société, chargées de cette « connaissance » indicible d’un oppresseur à qui la vie offrait tous les projecteurs, les sourires et les soutiens, laissant s’enfoncer dans une ombre toujours plus épaisse celles qui daigneraient défier le mythe…

Et ce qui me taraude depuis hier, c’est l’estocade de Nicolas Hulot contre la libération de la parole sur les violences de genre. En répétant à Elise Lucet que la parole des femmes serait devenue « sacrée », il a insinué qu’elle était désormais intouchable et qu’elle pouvait porter en elle l’injure, l’accusation aveugle, le procès d’intention, en un mot toute l’injustice qui est précisément ce que cette parole libérée cherche à combattre. Cette inversion rhétorique est d’une grande perversité.

Non. La parole des femmes est loin d’être sacrée. Non, on ne vit pas un moment d’inversion des privilèges qui donnerait désormais aux femmes la même impunité que celle dont ont joui les hommes jusqu’à présent et qu’elles utiliseraient désormais pour se venger et les accuser à tort et à travers.

Elisende Coladan, la clarification

Si Nicolas Hulot pensait s’en tirer avec le moins de casse possible en tirant en premier dans les médias, il risque surtout de déclencher une tempête et de convaincre toutes celles qui n’ont pas osé témoigner jusqu’ici de le faire. Précisément par souci de justice. Précisément parce que leur parole n’est pas sacrée, mais qu’elle est encore dénigrée par de telles réactions. Voilà ce que génère une société qui donne un blanc-seing de domination aux hommes : des monstres d’égocentrisme à qui tout est dû, qui évoluent pour certains d’entre eux vers un comportement toxique sans aucune aptitude à la remise en cause, sans aucune tendresse envers l’humanité tout entière portée dans chaque individu.

Il est temps de rappeler, pour toutes les femmes et les jeunes filles, pour tous les hommes merveilleux qui nous entourent, nous soutiennent et embellissent nos vies, la clarification que nous a proposée la thérapeute féministe Elisende Coladan. Non, les hommes se comportant en prédateurs ne sont pas pris d’un excès de folie ou de violence inexpliquée. Non, ils ne cherchent pas à séduire. Non, nous n’avons pas affaire à des cas isolés de pervers déviants dans une société saine, mais bien à des « enfants sains du patriarcat » à qui licence a été donnée de posséder, dominer, humilier et violenter.

Le mal est systémique, et le nommer, c’est commencer à changer. Merci à Sylvia, Cécile, Maureen, ainsi qu’aux autres femmes d’avoir eu le courage de témoigner. Claire Nouvian

Claire Nouvian est la fondatrice de l’association Bloom pour la protection des océans. Elle est lauréate 2018 du prix Goldman pour l’environnement.

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Le tribunal des planches

Des voix déplorent ou dénoncent la présence de Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro à l’affiche du Théâtre de la Colline. Le 28 octobre, Chantiers de culture prenait position et s’interrogeait : « Aux plumes de la critique dramatique et au Syndicat de la critique, leur organisme représentatif, aussi discrets que silencieux, la question est ouvertement posée : quid de règles de justice fondamentales, de principes républicains incontournables ? » Par un communiqué de presse en date du 19 novembre, le Syndicat de la critique s’exprime enfin. Chantiers de culture s’était engagé à publier leur réponse. Yonnel Liégeois

Nous, Syndicat professionnel de la Critique Théâtre, musique et Danse, sommes résolument du côté de celles et ceux qui dénoncent les violences et les discriminations faites aux femmes. Le mouvement #MeTooThéâtre a révélé l’ampleur du phénomène et a permis de briser, enfin, le mur du silence.

Nous affirmons la nécessité d’en finir avec un système patriarcal et sexiste qui prévaut encore aujourd’hui et n’épargne aucune sphère de la société. La justice ne peut plus rester sourde aux paroles des victimes. Il y a urgence d’une prise en charge des femmes qui osent parler. Ce combat, juste et légitime, émancipateur pour tou.t.e.s les individu.e.s a besoin de la mobilisation de toutes et tous, pas d’entretenir la division et la suspicion à l’égard des critiques et des journalistes qui font leur travail. Chacun est libre d’assister ou pas à une représentation du spectacle de Wajdi Mouawad. Et d’écrire sans s’auto-censurer. Nul ne peut s’ériger en gardien de la morale ni se substituer à la justice.

Le combat pour l’égalité, pour la diversité, au théâtre et partout ailleurs, est urgent et nécessite l’adhésion du plus grand nombre. Nous vivons dans un pays où le débat, la controverse, l’échange, la liberté, le respect de la parole d’autrui sont le socle de notre démocratie. Le Syndicat professionnel de la critique dramatique, musique et danse regrette certaines positions extrémistes qui peuvent se révéler contre-productrices pour la cause des femmes. Si la colère est légitime, elle ne doit pas nous aveugler.
Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse
Marie-José Sirach, Vice-présidente Théâtre du Syndicat Professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse

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François Ruffin et les femmes

Signé de Jean-François Ruffin et Gilles Perret, le documentaire et long métrage Debout, les femmes ! dévoile la réalité des métiers du soin et l’hypocrisie du système parlementaire. Une chambre d’enregistrement sourde aux revendications de justice sociale les plus légitimes.

Qui sont ces agents d’entretien, ces auxiliaires de vie, ces assistantes maternelles, ces aides à domicile, ces accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH), qui s’affairent pour aider grands et petits au quotidien ? Des femmes à 90 %, mal payées, peu reconnues, souvent à peine formées et soumises à de mauvaises conditions de travail. Généralement assignées aux coulisses, elles tiennent le haut de l’affiche de Debout, les femmes !, dernier documentaire de François Ruffin et Gilles Perret. À la fois photographie sensible des métiers du soin et road-movie parlementaire, le récit montre le décalage entre leur rôle majeur dans le paysage ordinaire et leur réalité précaire, et pudiquement laissée dans l’ombre… Comme si parer aux difficultés des autres relevait d’une prédisposition naturellement féminine.

« Il faudra se rappeler que notre pays tient aujourd’hui tout entier sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal », déclarait solennellement le président de la République en plein confinement, au plus fort de la pandémie de Covid-19. Et pourtant, dix-huit mois après, peu de choses ont changé… Ce n’est pas faute d’avoir essayé. François Ruffin, journaliste et député de la France insoumise, et Gilles Perret, documentariste engagé, n’en sont pas à leur coup d’essai. On se souvient de J’veux du soleil, documentaire au cours duquel les deux acolytes partaient sur les routes de France à la rencontre des Gilets jaunes, en 2019. Il s’agit, ici, d’incarner la mission parlementaire sur les « métiers du lien » que François Ruffin doit conduire avec Bruno Bonnell, symbole du patron de start-up et député LREM.

Toute la force de ce documentaire réside dans les contrastes. Celui d’un duo improbable de parlementaires dont les tropismes sont si opposés qu’on les imagine mal s’accorder sur les modalités d’une véritable reconnaissance de ces bataillons de précaires invisibles… Celui aussi d’un abîme entre les dorures et la langue de bois de l’hémicycle d’un côté et, de l’autre, la simplicité des revendications et la sincérité de ces travailleuses. Et puis, il s’agit de développer un récit à suspense : la mission aboutira-t-elle ? De ce point de vue, il faut avouer qu’il n’y a pas de grande surprise – si cela avait marché, ça se saurait. Mais ce qui interpelle, c’est ce qu’il dévoile de l’appareil législatif. À travers un coup de gueule vivifiant, au milieu du récit, François Ruffin s’impose comme un fil rouge, sincère et motivé.

Sans en faire trop ni se départir de ses convictions, Debout, les femmes ! révèle la froideur et l’inertie d’une Assemblée nationale devenue chambre d’enregistrement sourde aux revendications de justice sociale les plus légitimes. Malgré la parole du chef de l’État et la gravité de la crise sanitaire. Dominique Martinez

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Justice sur les planches

Des voix déplorent ou dénoncent la présence de Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro à l’affiche du Théâtre de la Colline. Chantiers de culture s’exprime et livre sa position.

Après avoir publié la tribune de Wajdi Mouawad, le directeur du théâtre, le magazine Transfuge a reproduit la mise au point du metteur en scène Jean-Pierre Baro. Créateur de la musique du prochain spectacle mis en scène par Wajdi Mouawad, Bertrand Cantat ne sera ni sur scène ni dans le public au Théâtre national de la Colline. Quant à Jean-Pierre Baro, invité pour une mise en scène en ce même lieu, le procureur de la République a classé sans suite le dossier d’accusation de viol. À ce jour, un collectif de personnalités impliquées dans le spectacle vivant a élaboré et rendu public, soutenue par près de 1500 signataires, une série de propositions en faveur de la parité et pour la prévention contre violences et harcèlement.

Dans semblable contexte, Chantiers de culture rappelle, si besoin était, qu’il est solidaire de combats aussi essentiels que celui de l’égalité entre les femmes et les hommes, celui de la lutte contre les violences et toute forme de harcèlement. Il demeure aussi fidèle à des règles de justice fondamentales, des principes républicains incontournables : quel que soit son crime ou délit, hors d’éventuelles contraintes ou restrictions judiciaires, toute personne condamnée est libre d’exercer son métier à l’heure de sa levée d’écrou, aucun citoyen ne peut s’arroger le pouvoir d’imposer une peine à quiconque. à chacune et chacun de réagir selon ses convictions, de se rendre ou non au théâtre.

La presse se satisfait d’exposer les faits, arguant le « pari risqué de Wajdi Mouawad » qui apparaîtrait inaudible face au diktat des réseaux sociaux… à notre connaissance, seul notre confrère Olivier Frégaville-Gratian d’Amore a clairement réagi sur son site : « Étant dans un état de droit, une démocratie, les uns ont droit à une réinsertion – tous comme les détenu.e.s inconnu.e.s mis en scène par Py ou Preljocaj (Didier Ruiz aussi, ndlr)– , les autres celui de ne pas les entendre, les écouter, les voir ». Aux autres plumes de la critique dramatique et au Syndicat de la critique, leur organisme représentatif, aussi discrets que silencieux, la question est ouvertement posée : quid de règles de justice fondamentales, de principes républicains incontournables ? Chantiers de culture publiera leurs réponses. Yonnel Liégeois

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Le TNP, Vilar et Vitez

En cette année 2021, en décalage d’un an pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célèbre le centième anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP. Dans Bref, le journal du théâtre, le critique dramatique Jean-Pierre Léonardini tente d’élucider les affinités secrètes entre Jean Vilar et Antoine Vitez.

Au sortir souhaitable d’une pandémie qui a endeuillé le monde et secoué par chez nous la société tout entière, il importe de reprendre des forces morales. Dans cette perspective, Jean Bellorini et le TNP font œuvre pie, dans la mesure où – pour continuer d’aller de l’avant autant que faire se peut – il est judicieux de louer les grands hommes d’hier et d’évoquer des éléments du passé pour envisager un demain bénéfique, quand bien même, depuis leur départ, une cascade de bouleversements socio-politiques n’a cessé de modifier le paysage national.

On se rappelle cette citation fameuse de Jean Vilar, l’inventeur du Festival d’Avignon et du Théâtre National Populaire à Chaillot : « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin. Le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Le gaz, l’eau et l’électricité ne sont-ils pas intégrés désormais dans la sphère égoïste du privé ?

Antoine Vitez, le 1er mai 1981, deux mois avant d’exercer officiellement les fonctions de directeur du Théâtre National de Chaillot, rédigeait un court manifeste justement intitulé « La nostalgie de l’avenir ». On peut y lire cette fière définition de sa mission : « C’est un trait français : chacun de nos théâtres nationaux a sa vocation définie ; Chaillot poursuit une aventure théâtrale commencée en 1920 et tout attachée à la résolution de cette énigme que le théâtre, tel un sphinx, pose à chaque génération d’artistes : quelle forme trouver qui exprime un rapport nouveau avec un nouveau public ? Jean Vilar, en son temps, sut y répondre ».

Vilar et Vitez, les deux « V », comme disait Jack Ralite qui fut leur ami, ont eu des vies sensiblement parallèles et tous deux, à quelque vingt ans de distance, sont morts trop tôt, à l’âge de cinquante-neuf ans, après une somme harassante de créations et de rudes batailles à mener dans l’ordre de la pensée. L’un et l’autre ont voulu faire le théâtre de leur temps pour leur temps. Sans doute furent-ils les seuls, à des moments donnés, à pouvoir parler au nom de toute la profession de ce qu’on a pu nommer « le théâtre d’art », compte tenu, ici et là, du flou hasardeux de l’expression.

Dans le texte de Vitez plus haut cité, il écrivait encore ceci : « La grandeur du TNP, il y a quelque trente ans, était aussi là : on arrachait le théâtre à la dictature de la mode, on passait par-dessus la haie frivole des faiseurs d’opinion publique, pour parler au public lui-même – cela participait d’une recherche de la démocratie réelle – écho de tous les espoirs nés de la Résistance et du Front populaire. » C’est dans cette fraternité d’esprit résolument civique qu’il faut voir ce qui les rassemble. La formule de Vitez, d’un « théâtre élitaire pour tous », souvent mal entendue à l’époque, jugée en flagrante contradiction avec l’étendard claquant au vent du mot « populaire », – si sujet à caution dans son acception populiste au sens péjoratif – ne peut être opposée à la sentence de Vilar, selon laquelle « la culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné ». À l’échelle de nos jours, où l’éducation nationale apparaît d’emblée comme le révélateur de l’injustice criante, cette phrase ne devrait-elle pas être gravée au frontispice de chaque école communale ?

En 1941, c’est dans la proximité de Jeune France, où germeront les prémices d’un renouveau intellectuel d’après l’Occupation, que Vilar est recruté en qualité d’auteur par André Clavé (figure trop oubliée de la décentralisation) dans la Compagnie des Comédiens de la Roulotte. Vilar hésite d’abord à monter sur le plateau. Il écrit des pièces, dont Dans le plus beau pays du monde, partition délicatement libertine, très XVIIIème siècle, publiée il y a quelques années par L’avant-scène théâtre. Il vainc sa timidité native et, dans des rôles comiques, obtient un franc succès lors de tournées devant des publics authentiquement populaires dans les villes et villages de l’Anjou, de la Sarthe et de la Mayenne. En 1945, il joue et met en scène, au Vieux Colombier, Meurtre dans la cathédrale, de T.S. Eliot. Grand succès. Deux ans après, il « crée » Avignon. Vitez, en ses débuts tardifs, sera employé à Chaillot à des tâches hors scène. Il en souffrira un peu. Élève de Tania Balachova, comme tant d’autres, il passera notamment par le Théâtre Quotidien de Marseille, le Théâtre des Quartiers d’Ivry, Avignon avec le même éclat, avant la voie royale qui le mènera de Chaillot à la tête de la Comédie Française.

Vilar avait pu organiser le public de Chaillot grâce à la ferveur d’associations culturelles militantes. Vitez, entrant au Français, s’inquiétera du « public virtuel » à conquérir. Il n’aimait pas le terme de « non public ». Au fil du temps qui change, par essence, il existe entre ces deux artistes de rigueur, hommes de l’être et non de l’avoir, des affinités secrètes restant à définir. Jean-Pierre Léonardini

Les 100 ans du TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini… Créé dès 1924, Bref devient en 1956 le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, il revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses du TNP.

– À découvrir : La programmation du TNP de Villeurbanne, dirigé par Jean Bellorini qui mettait en scène Et d’autres que moi continueront peut-être mes songes (interprété par la « troupe éphémère » du TNP, un spectacle nourri des textes de Firmin Gémier, Jean Vilar, Maria Casarès, Silvia Monfort, Gérard Philipe et Georges Riquier). Un magnifique spectacle, rehaussé par la beauté et la magie des costumes resurgis des réserves du TNP.

– À lire : Firmin Gémier et Firmin Gémier, héraut du théâtre populaire, de Catherine Faivre- Zellner. Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini.

– À fréquenter : la Maison Jean Vilar (8 rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04.90.86.59.64). Ouverte toute l’année comme lieu de recherches, elle organise une série d’initiatives (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace), en particulier durant le festival. Yonnel Liégeois

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Climat, l’urgence d’une transition

Contre le réchauffement climatique, les engagements pris par les États, à chaque conférence de l’ONU, sont sans effet. La planète brûle. En vue de la COP26, la mobilisation de l’ensemble des composantes de la société civile, y compris des syndicats, doit les pousser à l’action. Et leur rappeler que, pour réussir, la transition bas carbone doit être juste.

L’été 2021 est un vrai coup de semonce pour les 195 États signataires de l’accord de Paris pour le climat (COP21 en 2015). À une centaine de jours de l’ouverture de la 26e conférence annuelle de l’Organisation des nations unies sur le climat (COP26) à Glasgow, au Royaume-Uni, du 1er au 12 novembre, d’exceptionnels phénomènes météorologiques ont dramatiquement rappelé que les effets du réchauffement climatique ne se conjuguent plus au futur mais au présent: inondations meurtrières en Allemagne et en Belgique, incendies historiques en Russie, en Grèce, dans l’Ouest américain, au Canada, en Espagne et au Maroc, famine à Madagascar, déluge en Inde et en Chine…

La réalité a rattrapé le premier volet du sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié le 9 août. Celui-ci conclut notamment que le dérèglement s’intensifie à un rythme très rapide et sans précédent dans toutes les régions du monde. Mais « l’espoir est maigre tant les États ne parviennent pas à prendre des décisions politiques ambitieuses et contraignantes », alerte l’instance onusienne. Fin février, parlant de 2021 comme d’une année « charnière » pour faire face à l’urgence climatique mondiale, Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, avait non seulement rappelé que pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C – l’objectif vers lequel les signataires de l’Accord de Paris tendent – le monde doit réduire, d’ici à 2030, ses émissions de gaz à effets de serre de 45% par rapport à 2010, mais aussi que les plans de relance économique postCovid-19 offrent la possibilité de « reconstruire plus vert et plus propre ». Rien que les gouvernants ne sachent déjà. Las ! En juillet un rapport de l’AIE, l’Agence internationale de l’énergie, a établi que seulement 2 % des plans de relance mondiaux ont financé les énergies propres. De plus, il anticipe un record d’émission de CO2 en 2023, bien loin de l’objectif de neutralité carbone.

Une prise de conscience citoyenne

Décrits par le GIEC, les effets d’un emballement du réchauffement climatique sont connus : des forêts très vulnérables stockant moins de carbone ; le dégel du pergélisol (sols gelés en permanence) libérant virus, bactéries, dioxyde de carbone et méthane –gaz à effet de serre encore plus puissant que le CO2 ; la mise en péril de la riziculture dans 40 % des régions productrices par manque d’eau ; la malnutrition qui guette 180 millions de pauvres en Afrique et en Asie du sud-est ; le destin «lugubre» de nombreuses villes côtières… Déjà, les récifs coralliens dont dépendent plus de 500 millions d’habitants sont menacés, et l’élévation du niveau de la mer salinise les sols, provoque la disparition des mangroves et met en péril l’équilibre de vie – y compris humaine – sur de nombreux littoraux dans le monde. L’optimisme, rationnel, ne se trouve pas du côté des climatologues qui s’appuient sur des données scientifiques, mais chez les sociologues. Ils voient émerger ce qu’ils appellent un « point de bascule sociologique », c’est-à-dire le franchissement d’un seuil critique à partir duquel le mouvement en faveur de la lutte contre la crise climatique va devenir irréversible. Sur le plan économique, au-delà des promesses des grands producteurs d’énergie fossile sur leur future neutralité carbone, il s’agit, par exemple, de la réorientation de l’industrie automobile mondiale vers la voiture électrique ou bien, aiguillonnée par des groupes de pression, de la naissance et de l’influence grandissante d’une finance désengagée des secteurs polluants.

Sur le plan politique, c’est le retour de Washington dans l’Accord de Paris, puis l’annonce par la Chine de sa neutralité carbone pour 2060 mais, surtout, l’accélération de la prise de conscience de l’opinion publique, notamment grâce au mouvement planétaire de la jeunesse pour le climat. De plus, une gigantesque enquête menée pour l’ONU (The Peoples’ Climate Vote – le vote populaire pour le climat) par Stephen Fisher, professeur de sociologie politique à l’université d’Oxford, montre que la plupart des citoyens souhaitent clairement l’adoption de politiques fortes et d’envergure. Dès lors, il devrait devenir rationnellement difficile pour les décideurs, et plus encore pour les gouvernants, de faire l’impasse sur la transition bas carbone.

Une transition socialement acceptable

Plus de cinq ans après les engagements de la COP21, l’enjeu de la COP26 est le passage à l’action, d’urgence. D’ici à novembre, les États auront présenté leur nouvelle feuille de route. Ils devront alors se mettre d’accord sur un système mondial de taxation du carbone, la fin de la dépendance au charbon, la réduction progressive des combustibles fossiles, la fin des investissements dans l’économie brune (basée sur les énergies et les ressources fossiles sans tenir compte des impacts sur l’environnement). Un programme ambitieux. Toutefois, dans un contexte d’explosion des inégalités, exacerbées par la crise du Covid, un passage à une économie décarbonée, qui appauvrirait davantage les populations, susciterait à coup sûr leur hostilité, accentuant la déstabilisation des sociétés.

En France, le mouvement des Gilets jaunes, fondé sur le rejet de la taxe carbone sur le carburant, en a déjà fait la démonstration. La condition sine qua non de la réussite d’une transition bas carbone ? Qu’elle soit « juste » et socialement acceptable grâce à des politiques qui en minimisent les impacts négatifs – pertes d’emplois dues à la fin de l’extraction du charbon ou de la production de moteurs thermiques, coût des transformations à opérer individuellement telles que le changement de véhicule ou de système de chauffage. Ainsi, que ce soit pour renouveler le parc automobile, qu’ils veulent électrique, ou pour aider les entreprises les plus fragiles à se décarboner, les États doivent mettre la main à la poche. Et donner aux travailleurs des secteurs en restructuration, pour cause de transition, la possibilité de se convertir à de nouveaux emplois et de disposer d’une protection sociale adéquate. En cela, les réformes de la formation professionnelle et de l’assurance chômage françaises marchent à rebours. Nécessaires, ces politiques redistributives sont toutefois incompatibles avec les actuelles baisses constantes d’impôts, pour les plus riches et les sociétés, et avec les pratiques d’évasion fiscale.

Si les États estiment qu’ils ne peuvent pas tout, ils sont en mesure d’inciter les établissements financiers à soutenir l’investissement des entreprises dans un outil de production décarboné, à orienter les capitaux vers une transition juste et à proposer des instruments financiers adaptés. Avec un bémol : les pays pauvres ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre budgétaires que les pays développés pour mener à bien ces nouvelles politiques. Face aux principaux responsables du réchauffement climatique depuis le début de l’ère industrielle, les notions de « solidarité climatique » et de « juste contribution » ont fini par s’imposer dans les négociations internationales. À ceci près qu’en dépit de leurs engagements chiffrés (Accord de Copenhague, 2009), les pays riches ont pris du retard dans le versement des sommes dues aux petits États insulaires et autres pays parmi les moins avancés qui paient déjà un lourd tribut au réchauffement climatique.

Emploi et conditions de travail

En pleine accélération, les déplacements internes de populations sont de plus en plus liés à des catastrophes environnementales. À 98% d’origine climatique, celles-ci sont responsables des trois quarts des départs (31 millions de personnes en 2020) et de la progression des nouveaux déplacements, estime l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC). Brutales (inondations, ouragans, typhons et autres tempêtes…) ou plus lentes (désertification et dégradations des sols, élévation du niveau des mers…), ces catastrophes empêchent souvent le retour de personnes qui, avec leurs familles, viennent gonfler les bidonvilles des grandes villes où elles sont exploitées. Les femmes représentent 80% des réfugiés climatiques et 70 % des personnes les plus pauvres de la planète. Elles sont aussi les principales victimes d’esclavage moderne.

Un autre phénomène qui prend de l’ampleur, le « stress thermique »… Il fait référence à la chaleur à partir de laquelle le corps humain peut subir un dommage physiologique (températures supérieures à 35°C avec un fort taux d’humidité). Dans un rapport publié en juillet 2019, l’OIT, l’Organisation internationale du travail, avertit que l’augmentation du « stress thermique » pourrait se traduire par une perte de productivité équivalant à 80 millions d’emplois d’ici à 2030. Soit, selon des projections établies sur la base d’une hausse des températures mondiale de 1,5 °C à la fin de ce siècle, 2,2 % du total des heures travaillées dans le monde qui pourraient être perdues en raison de températures élevées !

Si l’agriculture, la construction et les transports sont touchés en premier lieu, tous les secteurs d’activité le sont, entraînant un énorme coût économique qui accroît les inégalités entre les pays. L’OIT alerte aussi sur l’impact concernant le travail décent. Alors que ce phénomène de « stress thermique » est déjà palpable, l’étude des répercussions de l’augmentation de la chaleur sur le milieu du travail est récente (2007 et 2014, 4e et 5e rapports du GIEC). Outre le fait d’encourir le risque de perdre leur outil de travail à la suite de catastrophes naturelles, les travailleurs qui exercent en extérieur les métiers les plus physiques et les moins bien rémunérés, voient leurs conditions de travail devenir de plus en difficiles du fait de l’envolée des températures. Les multiples menaces auxquelles ils sont exposés ont été mises en évidence, que ce soit des risques pour la santé au sens large (déshydratation, malaises…) ou des accidents du travail en lien, par exemple, avec la baisse de la vigilance.

Quand les syndicats s’en mêlent

Lors de la COP21, les syndicats avaient obtenu que les gouvernements s’engagent à promouvoir le travail décent, les emplois de qualité, ainsi qu’à soutenir les travailleurs par des stratégies de transition juste. La question est de nouveau sur la table, une fois de plus les organisations de travailleurs fourbissent leurs argumentaires. Outre la Confédération syndicale internationale, la Confédération européenne des syndicats ou encore IndustriAll global union, 140 organisations syndicales et ONG issues de 50 pays se sont alliées dans ce but à l’initiative de la CGT. Une configuration inédite qui, en juin 2021, a tenu un « Forum syndical international des transitions écologiques et sociales » en visioconférence. L’objectif ? Parler, entre autres sujets, de la transformation du système énergétique, des transitions sectorielles et des stratégies de construction du rapport de force. Il s’est conclu par un appel unitaire en perspective de la COP26 de Glasgow, adressé aussi « à l’ensemble des forces sociales engagées dans la construction d’une transformation écologique et sociale ». Christine Morel

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Allocs contre écran plat

L’allocation de rentrée scolaire est versée à trois millions de familles modestes en France. Cet argent ne sert pas toujours qu’à ça, d’après Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale. « On sait bien qu’il y a des achats d’écrans plats plus importants au mois de septembre qu’à d’autres moments », a-t-il déclaré sur France 3, le dimanche 29 août. Une affirmation mensongère, dénoncée par Daniel Schneidermann dans l’émission Arrêt sur images.

Et revoici le marronnier de la rentrée : mais que font donc les pauvres de leur allocation de rentrée scolaire, une aide financière d’un peu moins de 400 euros par enfant ? Ne pourrait-on pas encadrer un peu tout ça, et remplacer par des « bons d’achat » vertueusement fléchés vers les cahiers à grands carreaux les euros tentateurs qui ruissellent sur les comptes en rouge ?  Après avoir semblé lui-même tenté par la suggestion, le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer a été vivement secoué par Rémy Buisine, de Brut, sur le thème « mais d’où tenez-vous donc cette info sur le boom des écrans plats en septembre ? » Peu habitué à être relancé sur la langue de bois qu’il déverse devant des journalistes qui n’ont pas mis les pieds dans une école depuis vingt ans, Blanquer a bafouillé des « on sait bien que », des « c’est une évidence », bafouillements qui ont réjoui mon Twitter de la nuit. À noter que Rémy Buisine rebondissait lui-même sur une intervention, quelques jours plus tôt, du ministre sur France 3, dans laquelle le journaliste Francis Letellier (après cinq relances, déjà, d’un Blanquer bafouillant que la suggestion était « intéressante » et qu’il allait « regarder ça ») parvenait à faire prononcer à son invité la phrase fatale : « On sait bien, si on regarde les choses en face, que parfois il y a des achats d’écrans plats plus importants au mois de septembre ».

Plusieurs choses sont passionnantes dans la séquence. Si Blanquer peine à répondre à Buisine, c’est que non, en réalité, on n’en sait rien, comme l’ont aussitôt établi plusieurs fact-checkings de presse. Seule source à cette increvable rumeur des pauvres se précipitant sur les écrans plats de septembre : une étude de 1994, démentie par toutes les études suivantes sur le même sujet, selon laquelle 4% des familles admettaient en effet dépenser leur allocation à d’autres achats que des fournitures scolaires. À Blanquer qui objecte que « c’est du déclaratif », autrement dit que les arnaqueurs aux allocs ne vont pas avouer qu’ils arnaquent, les fact-checkeurs les plus pointus ont riposté en interrogeant les vendeurs de téléviseurs : ils ne constatent aucun boom en septembre, mais bien deux mois plus tard, à l’occasion du « black friday ».

Face à Buisine comme à Letellier, la gêne de Blanquer est palpable.  Délectable gêne du bourgeois se débattant avec l’inavouable préjugé, imprégné jusqu’au plus profond de son être, que les pauvres, pour dépenser le « pognon de dingue » que leur distribuent généreusement les CAF, ne savent que se ruer vers les promos de Nutella et autres écrans plats. Ce préjugé a été fort bien documenté par le sociologue Denis Colombi (voir notre émission avec lui). Risible épouvantail aussi des « écrans plats », éternel symbole de luxe et de luxure, alors qu’ils représentent la quasi-totalité du marché actuel des téléviseurs, comme le remarque Nassira El Moaddem.

L’impact de l’interview de Buisine rappelle surtout que la plus efficace parade aux infamies proférées impunément sur tous les écrans (plats ou non) n’est pas la contradiction frontale à la Hanouna, éructation contre éructation. C’est la question des sources, l’éternelle question des sources. La seule fois à ma connaissance, dans les dix dernières années, où Eric Zemmour a été mis en difficulté sur un plateau de télévision, c’est en réponse à une simple et basique question : « Mais d’où tenez- vous ça, Eric Zemmour ? » Rien de moins glorieux que ce basique rappel au réel ? Oui. Mais on n’a pas autre chose en magasin. Daniel Schneidermann

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Sortie d’usine, les GM&S en BD

En 2017, les salariés de l’usine GM&S dans la Creuse (23) menacent de faire sauter leur usine. Plongé à leurs côtés, Benjamin Carle raconte dans Sortie d’usine les rouages d’une liquidation orchestrée. Un récit graphique passionnant, parfaitement documenté.

On va tout péter ! En mai 2017, les images des GM&S qui menacent de faire « exploser » leur usine font le tour des médias. Comme de nombreux Français, le journaliste Benjamin Carle découvre à la télé ces ouvriers en lutte pour leurs emplois et décide de sauter dans un train. Direction La Souterraine, une petite ville de la Creuse (23) où des salariés d’une usine de sous-traitance automobile s’opposent à sa fermeture : ils accusent état et constructeurs de ne pas tenir leurs engagements.

Sur place, Benjamin Carle découvre des salariés poussés à bout par des donneurs d’ordre qui font le choix de la délocalisation. Il n’en repartira que trois ans plus tard avec, en poche, Sortie d’usine, le récit en BD d’une tentative de liquidation en bande organisée, mise en images par le dessinateur David Lopez. Enquête aussi drôle que poignante, nourrie d’anecdotes et de séquences prises sur le vif, l’album raconte à hauteur d’humain les raisons de ce saccage. On y rencontre des syndicalistes combatifs, un maire révolté, un avocat prêt à ferrailler, un ancien patron désabusé… « Cette usine, c’est une zone de conflit, mais le genre de conflit auquel on s’est collectivement habitués », écrit l’auteur, décidé à comprendre les raisons de ce gâchis industriel. Pour raconter les GM&S et leur lutte, la bande dessinée fait un détour par l’histoire.

Avec la décentralisation au début des années 1960, les pouvoirs publics incitent les entreprises à venir s’installer en zone rurale. L’entreprise familiale Socomec prend ainsi la direction de la Creuse. Une autre époque. Le patron n’arrive pas en Mercedes mais en 4L, pourrie. Il démarre sa journée en serrant la main de chaque ouvrier et s’endort dans les cartons quand il a trop abusé du Ricard ! « On réussissait à discuter, à obtenir des choses, grâce à la lutte », se souvient un retraité. Son stylo à la main, le journaliste griffonne des notes. De l’usine au domicile des anciens, il reconstitue les morceaux d’un site dont le destin bascule dans les années 1990. Après sa vente, celui-ci valse de redressement en reprise. Jusqu’en 2014, lorsque le donneur d’ordres place un professionnel de la liquidation pour organiser sa mise à mort, dépeçant en cachette une partie de la fabrication des pièces sur des sites étrangers.

Sans la mobilisation exceptionnelle de ses salariés, l’usine, lâchée par les pouvoirs publics, aurait dû fermer depuis longtemps. « C’est con, c’était une belle usine », conclut l’un des salariés. C’est aussi une jolie lutte. Que les ouvriers, décidés à ne rien lâcher, poursuivent encore devant les tribunaux. Cyrielle Blaire

EN SAVOIR PLUS :

1963 – De Gaulle rejette le Royaume-Uni du Marché unique, Jacques Anquetil gagne son quatrième Tour de France, la durée du service militaire est ramenée à 16 mois, le premier hypermarché sort de terre et… la SOCOMEC est créée à La Souterraine, dans la Creuse.

57 ans et une dizaine de repreneurs et de redressements judiciaires plus tard, la plus grande entreprise de la Creuse ne compte plus que 120 employés, soit près de quatre fois moins que dans les années 1980. Beaucoup de Français entendent parler de GM&S pour la première fois en 2017, alors que les salariés menacent de faire sauter leur usine de sous-traitance automobile pour lutter contre sa fermeture. à travers Sortie d’usine, quatre leaders de la lutte nous racontent les combats de ceux qui se sont battus pour maintenir sur les rails un bastion industriel qui n’en finit plus d’être sur le point de disparaître.

Cette enquête raconte le combat d’ouvriers, dessine le portrait d’une ville, replonge dans les archives et les données économiques pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Elle fait aussi, en creux, les comptes de la désindustrialisation dont les conséquences continuent de se dévoiler. Même dans le « monde d’après »

Sortie d’usine, Benjamin Carle et David Lopez (éd. Steinkis, 110 p., 18€).

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