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Gilles Defacque entre en piste, Avignon 2018

Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées. Sans oublier Hedda, On n’est pas que des valises et Chili 1973, rock around the stadium.

 

Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.

Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…

Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire…Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ». Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato ? Une ancienne manufacture de textile, majestueuse, où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y donc voir, il n’est pas encore mort ce soir ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 26/07 à 13h55, La Manufacture.

 

À voir aussi :

– Hedda : Jusqu’au 26/07 à 14h45, La Manufacture. Sur un texte de Sigrid Carré-Lecoindre, la violence conjugale se donne à voir et entendre sous les traits de Lena Paugam. De la presse presque unanime, « un spectacle sidérant dont le public sort en état de choc »… On y raconte l’histoire d’un couple qui observe, au fil des jours, la violence prendre place sur le canapé du salon, s’installer et tout dévorer. Y.L.

– On n’est pas que des valises : Jusqu’au 28/07 à 21h50, Présence Pasteur. Mise en scène par Marie Liagre, l’épopée extraordinaire des ouvrières de l’usine Samsonite d’Hénin-Beaumont. Sept anciennes salariées racontent leur lutte exemplaire contre la finance mondialisée. Un spectacle salué par la presse, du Monde à Télérama, sans oublier L’Humanité. Y.L.

– Chili 1973, rock around the stadium : Jusqu’au 23/07 à 19h15, Caserne des Pompiers. À l’heure des festivités de la Coupe du monde 2018, un spectacle pour se souvenir du 11 septembre 1973, quand Pinochet commet son coup d’état et que tombe le président Alliende. Le lendemain, le stade de football de Santiago, l’Estadio Nacional, devient camp de concentration : 12 000 personnes y seront internées et torturées, sur les airs des Rolling Stones et des Beatles diffusés par la dictature. Mis en scène par Hugues Reinert, un spectacle fort quand musique et football deviennent instruments de pouvoir. Y.L.

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Didier Ruiz et le genre… théâtral, Avignon 2018

Avec Trans (més enllà), Didier Ruiz propose un étrange spectacle au public avignonnais. Les paroles fortes et bouleversantes de sept transsexuels, entre témoignage et curieux objet théâtral. Sans oublier Pulvérisés à Présence Pasteur, La guerre des salamandres à Villeneuve-en-Scène et Je délocalise au Théâtre de l’Ange.

 

Didier Ruiz, par sa manière d’envisager et de pratiquer son activité, occupe une place bien particulière au cœur du monde théâtral. Son avant-dernière production notamment, Une longue peine, nous en donne une idée bien précise : il avait recueilli les paroles de personnes ayant connu la prison mettant l’accent sur la question de l’enfermement. Avec Trans (més enllà) il poursuit son exploration de l’enfermement, mais cette fois-ci saisie (et mises au jour) dans les corps mêmes des personnes présentes sur scène. Soit cette fois-ci sept témoins choisis parmi de nombreux autres (c’est sans doute là d’ailleurs, dans ce choix, le premier acte théâtral de Didier Ruiz). Sept personnes donc, sept transsexuels barcelonais, quatre femmes et trois hommes de 22 à 60 ans invités à parler sur le plateau de leur vécu, de leur expérience, ce qui ne leur confère en rien, en tout cas comme peut le concevoir le public, le statut de comédien.

À moins que… Mais la question est bien celle-ci : sommes-nous au théâtre, et si oui, quels sont les éléments qui nous y mènent ? Question oiseuse ? Mais puisqu’il est question ici de genres (de transgenres), jouons sur les mots, et parlons du genre de l’objet présenté sur scène… Sommes-nous devant un objet théâtral ? Cette interrogation évacuée, reste ce qui est l’ordre du témoignage, mis en scène (mais oui) avec délicatesse et pudeur par Didier Ruiz aidé pour l’occasion par le chorégraphe Tomeo Vergès, dans une scénographie élégante d’Emmanuelle Debeusscher. Seules quelques animations visuelles et sonores viendront apporter une respiration entre les témoignages des uns et des autres. Pas de pathos, une parole simple et d’autant plus forte émise par les témoins immobiles face au public. Histoires bouleversantes, certes, que l’on imagine choisies parmi bien d’autres, sans doute tout aussi bouleversantes. On est saisi, mais au final on se demande s’il faut vraiment applaudir. Car enfin, qu’applaudit-on au juste : la « performance » des témoins ? Leur courage ? On ne sait trop. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 16/07 à 22h, Gymnase du Lycée Mistral.

À voir aussi :

– Pulvérisés : Jusqu’au 29/07 à 16h40, Présence Pasteur. Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann, il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène par Vincent Dussart. Sur les planches quatre personnages sans nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shanghai, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Les comédiens se font porte-parole de ces inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite qui, paradoxalement, nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Yonnel Liégeois

– La guerre des salamandres : Jusqu’au 22/07 à 19h, Villeneuve-en-Scène. Robin Renucci, le directeur et metteur en scène du CDN Les Tréteaux de France, s’empare des salamandres du tchèque Karel Kapech, décédé en 1938 peu de temps avant son arrestation programmée par la gestapo. Un texte teinté d’un certain humour noir, une charge virulente contre le national-socialisme en particulier et féroce contre la folie humaine en général ! « L’esclavage auquel conduit la cupidité des hommes dans un capitalisme sans frein est au centre de l’œuvre où l’on peut lire aussi une fable écologique », commente le metteur en scène, « ce que nous vivons actuellement avec le dérèglement climatique, la désertification de régions entières, la fonte des glaces et la montée des mers, tout est déjà là, traité par la fiction. Čapek, comme Tchekhov en d’autres temps et lieu, dépeint un monde au bord de la destruction dans lequel des personnages aux forts caractères s’estompent peu à peu pour laisser percer la marche inéluctable vers l’abîme ». Yonnel Liégeois

– Je délocalise : Jusqu’au 28/07 à 14h40, Théâtre de l’Ange. Héritier de Devos ou Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, et impertinence ! Le cheveu rebelle, sous ses insolentes bacchantes, truculent pince-sans-rire, il distille son humour noir et décalé entre trois ou quatre bonnes vérités pas toujours agréables à entendre pour les bien-pensants engoncés dans leur costume-cravate. En ce cru 2018, en pleine crise européenne, il a prévu de délocaliser sa petite entreprise d’humoriste : pour écrire ses sketches, il s’est entouré d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus surtout. Yonnel Liégeois

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Nathalie Fillion et Annie Ernaux, Avignon 2018

Il est rare de trouver une osmose aussi parfaite entre un auteur et son interprète comme c’est très exactement le cas entre Nathalie Fillion et Manon Kneusé dans Plus grand que moi. Quant aux Années, ce sont celles d’Annie Ernaux, de sa naissance à la promulgation de la loi Simone Weil autorisant l’IVG en 1975, mises en scène par Jeanne Champagne. Deux beaux moments de théâtre.

 

 Plus grand que moi, une vraie réussite

À sa sortie du CNSAD, Manon Kneusé avait déjà joué dans un spectacle de Nathalie Fillion, À l’Ouest. Il faut croire que l’entente fut parfaite puisque les deux jeunes femmes ont décidé de retravailler ensemble, l’une écrivant pour l’autre Plus grand que moi tout en la mettant en scène. Le résultat dépasse toutes les espérances. À telle enseigne que Manon Kneusé ne semble pas interpréter le personnage que Nathalie Fillion a concocté pour elle, elle l’incarne véritablement. La Cassandre Archambault de la fiction sur le plateau, c’est elle tout simplement. Le tressage entre la fiction et la réalité est si serré qu’il est impossible de distinguer le personnage de la comédienne. Elles ont d’ailleurs quelques points communs malicieusement repérés et proposés par l’autrice, ne serait-ce que celui de la grande taille de la comédienne, 1 mètre 81, à condition de ne pas lever les bras et les doigts de la main… D’ailleurs, cette Cassandre Archambault n’est pas un personnage monolithique, elle est tout à la fois mille et un personnages, passant allègrement de l’un à l’autre, du vélo sur lequel elle pédale à toute allure au tapis de sol sur lequel elle fera quelques exercices de grande souplesse, et la voilà passant d’un registre de jeu à un autre, d’une histoire à une autre. En un mot, Manon Kneusé nous bluffe totalement, sa manière d’habiter la scène comme elle habite son corps est fascinant. Il est vrai que jamais non plus Nathalie Fillion, en pleine et totale liberté, n’avait été aussi à son aise jouant de toutes les gammes d’écriture avec un humour qui ne dit pas son nom. Une pudique manière de ne pas trop se prendre au sérieux, alors même qu’il y a là une authentique et très rare qualité de composition. Un vrai moment de théâtre dans toute sa jouissance. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 17h, Théâtre des Halles.

 

Les années, pour ne pas oublier

Le spectacle s’achève sur cette victoire, l’autorisation de l’IVG en 1975, obtenue après de longs et durs combats : tout un symbole sur lequel la metteure en scène Jeanne Champagne a voulu, à très juste titre, achever – ou plutôt suspendre – son spectacle. Ce sont donc 35 années qui sont ainsi, étape après étape, pas à pas, évoquées. 35 stations de la constitution d’une personnalité dont on connaît aujourd’hui la force de conviction. 35 années qui correspondent aussi, de la dernière Guerre mondiale à nos jours, à la constitution d’une société dont le plan d’action au lendemain du conflit reposait sur le programme édicté par le Conseil national de la Résistance. Un programme sur lequel certains aujourd’hui voudraient bien revenir, voire abolir. On songe bien évidemment au Je me souviens de Georges Perec, à ces différences notoires près que l’auteur de ces Années est une femme, Annie Ernaux, et qu’elle s’évertue à nous les restituer dans leur ordre chronologique, dans leur continuité, et cela par la vertu d’une écriture singulière désormais reconnaissable entre toutes. Une écriture qui sait aller à l’essentiel : une simplicité élaborée que Jeanne Champagne connaît de l’intérieur et qu’elle accompagne depuis longtemps, depuis presque toujours a-t-on presqu’envie de dire. Elle en connaît tous les méandres, toutes les subtilités. Menant avec la même force de conviction les mêmes combats que l’auteure. Cela donne sur le plateau un spectacle de belle et légère intensité, où, de séquence en séquence, le spectateur passe d’un souvenir à l’autre, évoqués avec grâce et une pincée d’humour et d’aimable distance par un duo de comédiens rares. Ils jouent, chantent, esquissent des pas de danse avec une belle malice. Agathe Molière, dont j’ai toujours dit qu’elle était une comédienne d’exception que l’on aimerait retrouver plus souvent, et Denis Léger Milhau, un habitué des distributions de Jeanne Champagne, sont les protagonistes parfaits de ces Années passées qui ont fondé notre aujourd’hui. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 10 h 50, Théâtre du Petit Louvre.

 

 

 

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Loufoque Léopoldine HH, Avignon 2018

Couronnée de nattes et de multiples prix, Léopoldine Hummel nous offre un spectacle musical des plus enthousiasmants ! Avec ses deux acolytes, Maxime Kerzanet et Charly Marty, comédiens et musiciens, à l’Arrache-Cœur. Sans oublier Sang négrier au Théâtre Al Andalus, L’établi au Théâtre Présence Pasteur et Le mémento de Jean Vilar au Théâtre du Petit Chien.

 

C’est peu dire que la chanteuse Léopoldine Hummel, portant le prénom d’une fille de Victor Hugo, baigne dans la littérature. Musicienne au départ comme ses parents, elle est devenue comédienne. D’ailleurs, c’est la compagnie de théâtre « Malanoche », pour laquelle elle travaille sur Besançon, qui a produit son CD « Blumen im Topf » (« Fleurs en pot » en allemand) avec l’aide d’une bourse de la Sacem. Un album dont l’originalité a été récompensée par le 1er Prix Saravah 2018, le Prix Georges Moustaki et le Coup de cœur de l’Académie Charles Cros en 2017. Surprenant d’inventivité, l’album met en musique treize titres dont une chanson cache-cache, tirés de romans ou de pièces de théâtres qui sont autant de surprises comme « Le garçon blessé » et « Dans tes bras » dont le dramaturge Gildas Milin lui a fait cadeau. Même emballement pour « Zozo Lala » – un texte de Roland Topor des plus délirants – et « Blumen im Topf » dont elle signe les paroles. « Cette chanson éponyme, c’est un peu le manifeste de l’album », confie-t-elle. Et ça promet : « Tchekhov, Ibsen, Cadiot, Bertold Brecht, Apollinaire… Ne me demande pas ce que j’ai dans la tête. Si tu ouvres un bouquin, tu me trouveras page 7 ».

Accompagnée de ses acolytes Maxime Kerzanet et Charly Marty, Léopoldine, jolie comme un cœur, nous offre un spectacle plein de fantaisie. Tous trois sont comédiens et ça se voit. Ils chantent à trois voix et s’accompagnent d’effets de guitare, de claviers-jouets ou de ukulélés, affublés de plumes d’indiens, de bretzel géant, de pompons multicolores et de maillots de bain. Puissance de la voix de la chanteuse qui pousse autant dans les aigus que dans les graves, grandeur des textes, ingéniosité de la mise en scène, la Colombine et ses deux compères savent nous embarquer dans des contrées insoupçonnées. Génial autant que drôle, Léopoldine HH est un groupe tout simplement épatant à découvrir de toute urgence. Amélie Meffre

Jusqu’au 29//07 à 15 heures, Théâtre de L’Arrache-Cœur.

 

À voir aussi :

Sang négrier : Jusqu’au 29/07 à 13h15, Théâtre Al Andalus. L’adaptation d’un texte de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un vibrant plaidoyer pour la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons et trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Yonnel Liégeois

L’établi : Jusqu’au 29/07 à 12h50, Théâtre Présence Pasteur. L’adaptation à la scène de l’emblématique témoignage de Robert Linhart. L’histoire de ces étudiants, gauchistes et idéalistes qui, dans l’après Mai 68, se font embaucher en usine et « s’établissent » pour propager leur idéal révolutionnaire. Une épopée ouvrière narrée avec sincérité et conviction, plus une illustration linéaire qu’une mise en tension dramatique. Yonnel Liégeois

Le mémento de Jean Vilar : Jusqu’au 29/07 à 14h10, Théâtre du Petit Chien. Sous les traits d’Emmanuel Dechartre, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée, l’ancien directeur du TNP de Chaillot et créateur du festival d’Avignon, se conte et raconte. Ses joies, ses bonheurs, ses déboires aussi…Une évocation toute de sobriété, et d’humanité, à partir du Mémento, journal intime comme de combat, le carnet de bord d’un artiste enraciné dans son temps, tiraillé entre son amour pour les comédiens et son ironie mordante envers les tutelles au pouvoir. Yonnel Liégeois

 

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Julien Gosselin et l’obsession de l’image, Avignon 2018

L’enthousiasme qui a saisi les commentateurs après la première du spectacle de Julien Gosselin, Joueurs, Mao II, les Noms d’après trois romans de l’américain Don Delillo, a été tel que certains d’entre eux ont décrété que le jeune homme, tout juste un peu plus de trente ans, était mûr pour entrer dans la catégorie des grands metteurs en scène européens. Celle de l’excellence artistique et qui, de ce fait, est quasiment intouchable.

 

 

Une belle promotion qui ressemble au passage d’une division à l’autre, pour parler en termes footballistiques comme le veut l’actualité ! On tremble pour Julien Gosselin qui mérite mieux, quoi que l’on pense de son travail, que ce « chemin » tracé à son insu. Et en faire le premier de cordée de notre activité théâtrale est encore plus dérisoire. Au demeurant, il est tout de même permis de se poser la question de la validité d’un tel enthousiasme, sans doute palpable le soir de la première auprès d’un public de professionnels, mais qui était déjà quelque peu retombé le lendemain auprès d’une assemblée plus mélangée. Question d’intensité de la représentation qui s’étire (c’est le bien le terme) sur dix heures, les deux dernières ayant été rajoutées à l’ultime moment dans l’hésitation de l’équipe de création pas prête pour ce final. C’est d’autant plus paradoxal que le spectacle pourrait paraître calé (fixé) dans l’exacte mesure où les deux premières parties sont des vidéos du jeu des acteurs volontairement cachés ou à peine visibles, écrasés qu’ils sont par les écrans géants qui mangent la scène et attirent inéluctablement notre regard. Il faudra attendre cinq heures et demi pour que le théâtre tel qu’on l’entend traditionnellement fasse de timides apparitions pour s’installer à la fin dans le bel espace scénographique aménagé par Hubert Colas, simplement parce que l’équipe n’a sans doute pas eu le temps de la travailler comme elle l’entendait et reste dès lors dans l’approximation vivante du jeu : oserais-je dire que cette partie-là est la plus intéressante parce qu’aussi la moins cinématographiquement spectaculaire ? Quand on pense que certains faisaient la fine bouche l’an passé devant le trop de vidéos dans le superbe spectacle de Franck Castorf…

Sont-ce les mêmes qui se réjouissent aujourd’hui de ce qu’ils peuvent voir sur écran à la Fabrica où se donne le travail de Julien Gosselin ? On pourra toujours louer le savoir-faire théâtral de Julien Gosselin, reste à déterminer ce qu’il entend par théâtre… On s’apercevra aussi qu’il est en train de mettre en place un système de fabrication déjà largement perceptible dans 2666 d’après Bolano présenté ici même il y a deux ans. En ce sens, cette trilogie de Don Delillo, montée de toute pièce par ses soins puisqu’il signe l’adaptation des trois livres de l’auteur écrits à des dates différentes (1977, 1991 et 1982), se situe dans l’exact prolongement de 2666 avec les mêmes procédés narratifs (qui, espérons-le ne deviendront pas des tics). Se voulant d’une grande fidélité au texte qu’il suit à la lettre – ce qui n’empêche pas les contresens comme dans 2666 – Julien Gosselin illustre à sa manière les propos de l’auteur, se permettant tout de même quelques petites embardées ici et là. Sa fidélité, ou pseudo fidélité, se traduit par l’énonciation par un comédien ou une comédienne d’une partie du texte sur fond de musique martelant le rythme de manière obsessionnelle, de quoi enfoncer le spectateur dans un état cataleptique, ou encore en faisant défiler le texte original (traduit par Marianne Véron) sur l’écran, ce qui à la limite pourrait se penser comme l’aveu d’une incapacité à trouver une résolution théâtrale à la prose de l’auteur… Ce qui demeure néanmoins, c’est encore et toujours l’obsession de l’image.

C’est bien sûr l’aspect purement romanesque des œuvres présentées, c’est-à-dire ce qui se joue à la surface des choses, qui intéresse Julien Gosselin. C’est par cet aspect – une sorte de miroir qui renvoie à nos propres petites histoires, enfin celle d’un certain milieu – que les spectacles du collectif « Si vous pouviez lécher mon cœur » attirent le public. C’est patent dans la première partie du spectacle consacrée à Joueurs où l’œil de la caméra se plaît à suivre les évolutions et la désagrégation d’un couple – elle travaillant dans l’une des Twin Towers, lui, trader dans le même immeuble, avant de se retrouver embarqué dans une « autre » vie à la suite de sa rencontre avec une ancienne hôtesse de l’air- avant que le film, pardon, le spectacle, ne s’engage sur d’autres sentiers plus complexes et intéressants que la description de la vie oiseuse des intéressés… Nous sommes dans les années soixante-dix… Mao II et Les Noms sont heureusement d’une autre tonalité chez Don Delillo, comme chez Gosselin, qui retrouve avec la dernière œuvre les vertus du théâtre laissant enfin respirer ses comédiens à l’instigation de Frédéric Leidgens. Des comédiens dont on dira qu’ils répondent avec talent aux exigences de leur metteur en scène, tout en opérant en un vase clos… étouffant. Jean-Pierre Han

Joueurs, Mao II, Les Noms d’après Don Delillo. Mise en scène Julien Gosselin. La Fabrica, jusqu’au 13 juillet à 15 heures (durée : 10 heures).

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Thomas Jolly ou la peur du vide, Avignon 2018

Le mistral s’est levé le jour même de l’inauguration du 72e Festival d’Avignon, il n’en a pas pour autant balayé les mauvaises ondes de la Cour d’honneur du palais des papes qui en aurait eu bien besoin. Autant le dire d’emblée, Thyeste, le spectacle présenté par l’encore jeune Thomas Jolly, ne répond pas vraiment à l’attente que l’on peut se faire dans un lieu aussi prestigieux, surtout pour la « résurrection » d’une œuvre de Sénèque.

 

Sénèque ? Un dramaturge qui retombe régulièrement dans l’oubli après en avoir été parfois, et de manière fugace, extirpé par quelques audacieux. Après une Phèdre correctement mise en scène cette année par Louise Vignaud au Studio de la Comédie-Française, voici donc aujourd’hui Thyeste par Thomas Jolly, à partir de l’incontournable traduction de Florence Dupont qui se bat depuis des années pour faire connaître l’auteur (et homme politique) romain. Dès 1990, elle avait déjà publié en deux volumes le théâtre complet de Sénèque… À peu près à la même époque, la théâtrologue Anne Ubersfeld affirmait qu’« il n’y a jamais eu de Sénèque sur les scènes françaises, sinon bien astiqué par Racine », se demandant « pourquoi ce dramaturge immense qui nourrit Shakespeare, qui nourrit Corneille (et Racine) – sans parler de Hugo –, pourquoi il n’apparaissait pas sur nos scènes ? Quelque chose est dit par Sénèque que peut-être il faut le monde actuel pour comprendre. » C’est ce « quelque chose » dit par Sénèque qui intéresse Thomas Jolly, quelque chose dans sa liaison avec le « monde actuel », prétendant ainsi pour sa part relier « les temporalités » ancienne et contemporaine.

Belle déclaration d’intention que l’on ne retrouve pas forcément sur le plateau où règne sinon le chaos (pas celui de l’auteur, mais celui du metteur en scène), du moins une sorte de confusion déployée à grands frais, le coût de la production étant simplement faramineux et on peut légitimement se poser la question de cette « dérive » qui touche aussi bien un autre participant du festival, Julien Gosselin, ou ailleurs Vincent Macaigne, mais ceci est un autre problème qu’il faudra bien se résoudre à aborder un jour… Grandiose confusion sur le plateau, car il a fallu mettre les petits plats dans les grands. Thomas Jolly, à l’évidence, a peur du vide, ce que l’on peut à la limite comprendre dès lors qu’il s’agit d’habiter le vaste espace de la Cour d’honneur. Le metteur en scène signe lui-même la scénographie avec Cristelle Lefebvre. Une immense tête renversée et une énorme main sont posées sur le plateau (on a déjà vu cela assez souvent) sans malheureusement que cela serve à grand-chose, même si on ne saurait passer à côté de la signification de cet ensemble.

Quant au mur du palais en fond de scène, il sera utilisé tout au long du spectacle pour servir de support à du texte projeté (celui de Sénèque, ça va de soi), avec le mot soleil (un des mots clés de la pièce) défilant dans toutes les langues, ainsi que la précision des noms des principaux protagonistes lorsqu’ils vont prendre la parole, Tantale, Atrée, Thyeste… Il y aura encore des jeux d’ombre, plein de petites lumières de multiples couleurs, alors que les fenêtres s’éclaireront alternativement ou toutes ensemble… Bref, pas un moment de répit et Thomas Jolly se démène comme un beau diable pour qu’il en soit ainsi, aussi bien donc au niveau de l’éclairage – celui de shows avec tous les effets ad hoc tels qu’on les avait déjà subis dans son Richard III de triste mémoire, rayons lumineux qui se baladent, projecteur fixé sur les couronnes royales posées à un moment donné au centre de la scène (Antoine Travert, Philippe Berthomé) –, que du son et de la musique, portés à saturation et proprement insupportables (musique de Clément Mirguet et son de Olivier Renet), d’autant qu’ils ponctuent avec une régularité d’horloge les interventions des protagonistes comme dans les meilleures musiques de film… Soit en bonne arithmétique une réplique, une ponctuation sonore tonitruante, un jeu de lumière sur la façade de palais… Tout cela, ce déploiement forcené tous azimuts, est bel et bon, mais ne saurait combler un vide, celui de l’ensemble de la représentation.

En cela, ce Thyeste est un vrai et authentique objet de notre temps qui n’aura pu que satisfaire les politiques de tous bords (ministre et ex-président de la République) venus se montrer le soir de la première. Un objet réalisé par un jeune homme de notre temps qui ne rend guère justice à la monstruosité du texte plein de bruit et de fureur (et au-delà) de Sénèque remarquablement restitué – redisons-le encore une fois – par Florence Dupont. Au lieu de se saisir de la matière verbale de l’intérieur, Thomas Jolly l’appréhende de l’extérieur, l’illustre avec quelques belles images – rien de plus agaçant que cette fabrication de belles images déconnectées de toute réelle réflexion : on en reste à l’anecdote –. Heureusement, peut-on dire, l’ « anecdote » ici est pour le moins parlante avec cette tragédie de la vengeance (élisabéthaine) avant l’heure, et avec une portée universelle bien plus forte. Rien d’étonnant si Artaud avait eu comme projet (il l’a formulé par écrit) de porter la pièce sur la scène, celle-ci correspondant en tout point à son idée du théâtre de la cruauté. La violence ici met en jeu les frères jumeaux Atrée et Thyeste, petits-fils de Tantale qui apparaît en début de spectacle. Presqu’une affaire intime entre soi et soi, l’un, Thyeste, ayant séduit la femme de l’autre, Atrée, lequel nourrira sa vengeance en faisant manger les enfants du premier nommé par leur père dans un grand festin de « réconciliation », après préparation (culinaire) décrite par le menu. Histoire du double (Le théâtre et son double, Artaud !), d’un faux partage du pouvoir, et Atrée se posant la question de savoir s’il est vraiment le père de ses enfants, ou s’ils sont ceux de l’autre, c’est-à-dire encore de lui-même !

Thyeste est aussi l’histoire d’une impossible réconciliation avec soi-même. Du pain béni pour les psychanalystes… Cette gémellité entre Atrée et Thyeste n’est guère évidente sur le plateau tant les comédiens chargés d’interpréter les deux rôles principaux évoluent dans des registres totalement différents l’un de l’autre. L’un, Thyeste, qu’incarne Damien Avice, a la fâcheuse tendance à psychologiser le rôle le tirant ainsi vers le drame plutôt que vers la tragédie, alors que Thomas Jolly en personne, dans son costume jaune canari, se veut au contraire d’une sécheresse coupante… Chacun joue avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de justesse, sa partition dans son propre registre. Le seul élément positif est la place attribuée au chœur, celui représentant « l’Humanité tout entière », celle de notre temps en opposition au chœur antique. Ce sont les enfants de la maîtrise de l’Opéra Comique et celle de l’Opéra Grand Avignon qui assument ces moments de respiration. Jean-Pierre Han

Thyeste de Sénèque. Mise en scène de Thomas Jolly. Cour d’honneur du palais des papes. Jusqu’au 15 juillet à 21 h 30. Retransmis en différé, le 10/07 à 23h15, sur France 2.

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Koltès, en sa courageuse solitude

Né en 1983, six ans avant la mort de Bernard-Marie Koltès (1948-1989), Arnaud Maïsetti enseigne les études théâtrales à l’université Aix-Marseille. Aux Éditions de Minuit, celles de Koltès depuis le début, il publie sur l’écrivain une monographie consistante composée avec ferveur. Avec, en pied d’article, une sélection de l’actualité théâtrale.

 

Ainsi s’étoffe, avec cette nouvelle publication et après les ouvrages de Brigitte Salino, Anne-Françoise Benhamou, Christophe Bident et François Bon, la bibliothèque vouée à celui dont Patrice Chéreau, qui l’imposa depuis le théâtre Nanterre-Les Amandiers avec Combat de nègre et de chiens, affirmait qu’« il transportait une morale du monde ». C’est ce que prouve l’auteur, après la consultation assidue d’archives, la collecte de témoignages et la lecture de l’abondante correspondance de Koltès, épistolier infatigable (lettres à sa mère, à son frère François, à Hubert Gignoux, à Lucien Attoun, aux amies…). Pour Arnaud Maïsetti, Koltès, convaincu très jeune de devoir être l’auteur de sa vie, « ne possédait qu’une morale : celle de la beauté. Et qu’une loi : le désir ».

De Koltès, autre « passant considérable » ­suivant le calque rimbaldien, éternel jeune homme timide, ombrageux, voyageur hors tourisme cherchant le danger non sans peur, ne pouvant écrire qu’au terme d’expériences des limites risquées, Maïsetti parvient donc sur un long parcours à brosser un portrait fortement rythmé. C’est qu’il ne néglige pas, de son modèle, les hantises et les héros secrets, James Dean, Bob Marley, Bruce Lee, lesquels ont fait bon ménage, dans son panthéon imaginaire, avec Dostoïevski et Faulkner. D’où une écriture violemment physique, sensible, charnelle, née d’expériences âpres et lumineuses dans des recoins sombres, en Afrique, en Amérique latine, loin de l’Occident honni. C’est là sans doute la proximité avec Genet et ce qui fit adhérer au Parti communiste, dans les années 1970, ce rejeton de famille bourgeoise provinciale qui s’adonna au métier d’écrire avec fureur. À mes yeux, les plus belles pages de ce livre, dont la précision dans l’analyse n’exclut pas une sorte d’élégant lyrisme, ont trait au combat pour écrire de Koltès avec lui-même. Belle leçon. Ce n’est pas facile. Les difficultés matérielles ne le rebutent pas et plus tard, quand l’argent vient avec le succès, le sida s’annonce. Ce tragique-là, Bernard-Marie Koltès, fidèle à sa rigueur d’être, ne l’a pas non plus surjoué.

Le court chapitre final, « Do We ? », est à cet égard d’un laconisme factuel exemplaire. Ce livre, un peu à l’écart de l’université, est d’abord d’amitié. Jean-Pierre Léonardini

 

Co Victor Tonelli

À voir actuellement :

– « Quai Ouest » de Bernard-Marie Koltès, dans une mise en scène de Philippe Baronnet au Théâtre de La Tempête, jusqu’au 15/04. Violence, misère et solitude : dans une noirceur et une lenteur presque exaspérantes, le choc de mondes irréconciliables, le tableau de vies brisées et déchiquetées à l’image du texte de Koltès hâché en moult séquences. Déchirants monologues, superbe interprétation.

– « Un métier idéal » et « Le méridien » avec Nicolas Bouchaud, dans une mise en scène d’Eric Didry au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 14/04. Sur les textes de John Berger et de Paul Celan, dans deux superbes « seul en scène » nourris de tact et de sensibilité, Bouchaud le magnifique nous interpelle sur le sens de la vie, ce qui nous fait respirer et marcher, vibrer et créer. Du grand art à l’état brut.

– « Mille francs de récompense » de Victor Hugo, dans une mise en scène de Kheireddine Lardjam au Théâtre de l’Aquarium, jusqu’au 08/04. Entre drame et comédie, une mise en scène virevoltante où, déjà, l’appât de l’argent et l’arrogance des possédants sont mis au banc des accusés. Le texte d’Hugo est toujours aussi porteur de verdeur et d’acidité à l’encontre des puissants face aux petites gens.

– « Le garçon du dernier rang » de Juan Mayorga, dans une mise en scène de Paul Desveaux, les 16 et 17/04 au Tangram d’Evreux-Louviers. Entre le professeur et son élève, un exercice littéraire pas vraiment innocent qui dérape dans le morbide et le tragique. Une mise en scène finement ciselée de chaque côté de la baie vitrée, où le spectateur se demande en permanence qui manipule l’autre.

– « Lettres à Élise » de Jean-François Viot, dans une mise en scène d’Yves Beaunesne au Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 14/04. À travers leurs lettres échangées, l’évocation d’un jeune couple pris dans la tourmente de la grande boucherie de 14-18. Lui au front, elle dans l’école où elle supplée son absence, entre cris d’amour et de détresse, un message final : plus jamais çà, plus jamais la guerre !

– « Opéraporno » écrit et mis en scène par Pierre Guillois au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 22/04. Le grotesque porté à l’extrême, des dialogues à hauteur de la fosse septique, une parodie du cul fort (dé)culottée… Un spectacle où l’absence de finesse assumée le dispute au degré d’humour partagé, Jean-Paul Muel hilarant dans le rôle de la grand-mère violée par son petit-fils.

– « La révolte » d’Augustin de Villiers de L’Isle-Adam, dans une mise en scène de Charles Tordjman au Théâtre de Poche-Montparnasse. L’ancien directeur de La Manufacture, CDN de Nancy-Lorraine, fait merveille dans sa direction d’acteurs. Face à un époux dépassé et impuissant face aux événements, la beauté révoltée d’une femme en quête de liberté. De l’émancipation, déjà en 1870 ! Yonnel Liégeois

 

À voir prochainement :

– « Parfois le vide » écrit et mis en scène par Jean-Luc Raharimanana au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry les 29-30 et 31/03, au Studio-Théâtre d’Alfortville les 20 et 21/04. Un voyageur, qu’on nomme « migrant », converse avec son double noyé. Un poème épique contre la violence des frontières, qui renoue avec la tradition malgache : s’emparer en voix et musique du récit du monde.

– « Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz » de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène de Marjorie Nakache au Studio-Théâtre de Stains, du 29/03 au 13/04. Dans une maison d’arrêt, des codétenues répètent une scène de « On ne badine pas avec l’amour » de Musset. Dans l’écrin de Stains, la violence de la religion et le pouvoir des hommes dénoncés face à l’idéal d’amour des femmes.

– Le festival « Les Transversales » au Théâtre Jean-Vilar de Vitry, du 03 au 14/04. Pour en finir avec les frontières, oser un espace des possibles : après l’accueil de la Tunisie et du Maroc, focus sur l’Algérie et le Liban ! La troisième édition d’un festival qui se propose d’ouvrir des perspectives, d’offrir des écritures artistiques empreintes de réel et de partager d’autres points de vue.

– « La magie lente » de Denis Lachaud, dans une mise en scène de Pierre Notte au Théâtre de Belleville, du 04 au 15/04. Diagnostiqué schizophrène à tort, un homme va progressivement découvrir qui il est et pouvoir se réconcilier avec lui-même. Une quête de vérité pour exorciser un passé traumatisant et conquérir sa liberté, se remettre en marche avec sa propre histoire.

– « Sang négrier » de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi  au Théâtre de la Croisée des chemins, chaque jeudi jusqu’au 19/04. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un vibrant plaidoyer pour la dignité humaine. Y.L.

 

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Tours, « Viva il cinema » italien !

À la veille du printemps tourangeau, « Viva il cinema ! » offre un panorama de la production cinématographique italienne. Du 14 au 18 mars à Tours, la cinquième édition d’un festival atypique.

 

 

La Touraine ne fut pas au XXème siècle une région de forte immigration ouvrière italienne.  Contrairement à la Lorraine, où fut créé il y a 40 ans le Festival du film italien de Villerupt… Outre un renfort de main d’œuvre pour le bâtiment, il s’est agi plutôt, dit-on, d’une immigration estudiantine parfois suivie d’une intégration très complète : en témoigne l’émouvante histoire de la jeune réalisatrice Elisa Zampagni qui, tombée amoureuse, n’est jamais repartie ! Joua également un fort attrait des habitants pour la langue de Dante et la culture cinématographique transalpine, largement relayé par les professeurs de lycée et d’université. Notamment Louis d’Orazio, ancien professeur de cinéma au Lycée Balzac, qui organisa avec l’association Dante Alighieri des cours avec projection, en collaboration avec la cinémathèque Henri Langlois dirigée par Agnès Torrens. Le très attractif Centre d’Études sur la Renaissance attira quant à lui de nombreux enseignants et chercheurs italiens qui tissèrent des liens avec la région. Grâce à cette convergence des énergies et à l’appui éclairé de Jean Gili, créateur  du Festival d’Annecy, une première édition du Festival « Viva il cinema ! » vit le jour en 2014 réunissant 2300 spectateurs. En 2017, ils furent

« Il padre d’Italia », de Fabio Mollo

près de 7000, l’édition 2018  devrait voir ce nombre s’accroitre encore.

 

Au programme, des films récents non distribués en France, des hommages à des grandes figures du cinéma italien (les Frères Taviani, Gianni Amélio et Stefania Sandrelli), des invités (acteurs et réalisateurs)  et bien sûr la sélection des films en compétition… À l’affiche, parmi les cinq films en compétition, « Il padre d’Italia » en présence de son réalisateur Fabio Mollo qui propose  un joli film miroir de notre époque : une sorte de road-moovie social et sentimental où le jeune Paolo, trentenaire un peu immature et très affecté par la rupture avec son compagnon, prendra sous son aile une jeune femme enceinte qui lui demande de l’aide. Le voyage plein de péripéties à travers l’Italie le transformera en lui forgeant le caractère. L’interprétation de Luca Marinelli est d’une grande justesse. Le film a d’ailleurs séduit à Villerupt où il obtint en

« Lasciati andare », de Francesco Amato

novembre 2017 le prix du jury et du jury jeune.

Hors compétition, on notera la prégnance d’une thématique dans nombre de films : les relations intergénérationnelles, pas seulement au sein de la famille. Elles sont traitées avec la « patte italienne », à savoir un mélange subtil de tendresse, d’humour et de dérision. Dans « Lasciati andare (Laisse-toi aller !) », une comédie vitaminée de Francesco Amato, Toni Servillo prête son talent à un vieux psychanalyste aigri et égocentrique au bord de la dépression qui se voit incité à faire du sport après un pépin de santé. Ne s’imaginant pas confronté en salle de sport à de jeunes éphèbes musclés, il prend un coach personnel. En l’occurrence, une jeune espagnole très exubérante mais peu claire dans sa tête qu’il ne supporte pas au début. Finalement l’un avec la tête, l’autre avec le corps, ils se remettront sur pied mutuellement. Avec « Tutto quello che vuoi (Tout ce que tu voudras) », le réalisateur Francesco Bruni aborde un sujet qui a touché sa famille : la maladie d’Alzheimer. Entre un vieux poète atteint de la maladie et un jeune homme désœuvré, un transfert s’opérera : énergie et vitalité d’un côté, connaissances et

« Tutto quello che vuoi », de Francesco Bruni

transmission de l’autre, améliorant les perspectives de vie de chacun. Un film tendre et touchant sur un sujet délicat.

 

Gianni Amelio est l’un des réalisateurs à l’origine du renouveau du cinéma italien dès les années 7O-80. Il n’a cessé, depuis, de proposer des œuvres majeures sur des sujets sociétaux et parfois politiques. On lui doit notamment « Porte  aperte » et « L’America ». Le festival tourangeau nous propose son adaptation du roman posthume d’Albert Camus, « Le premier homme » avec Jacques Gamblin, et un film plus intimiste « La tenerezza (La tendresse) » dans lequel Lorenzo, homme mûr méfiant et introverti, parvient à nouer avec un jeune couple de voisins des relations chaleureuses qu’il n’a pas avec ses propres enfants avec lesquels il est en conflit. La tonalité du film est pleinement dans le titre et l’on retrouve la sensibilité et la subtilité de ce talentueux réalisateur. Dans « La vita in commune », Edoardo Winspeare  propose une comédie loufoque et grinçante sur un sujet sérieux : Filippo Pisanelli est le maire désabusé d’une commune au nom déprimant (Disperata…!). Passionné de littérature et de poésie, il donne des cours en prison. Il y fera une rencontre qui, contre toute attente, l’aidera à lutter contre

« Ernest-Pignon-Ernest et la figure de Pasolini », du collectif Sikozel.

les tentatives de bétonnage des côtes magnifiques de sa région, le Salento.

À l’affiche également, le dernier film des Frères Taviani, « Una questione privata (Une affaire personnelle) », avec le plaisir de revoir « Good Morning Babylonia » et surtout leur inoubliable « Notte di San Lorenzo »… Projections en présence de Paolo Taviani et de  son épouse, la costumière Lina Nerli qui a travaillé pour Francesco Rosi, Bernardo Bertolucci, Marco Bellocchio et Marco Ferreri. Elle a été récompensée par le « David di Donatello » des meilleurs costumes, l’équivalent de notre César français, pour « Habemus Papam » de Nanni Moretti. Parmi les films documentaires proposés, notons celui du collectif Sikozel consacré à « Ernest Pignon-Ernest et la figure de Pasolini » dans lequel l’artiste-plasticien fait participer les habitants d’Ostie, Matera et Naples à un travail de mémoire collective.

 

Dans ce programme très varié, chacun fera son choix. « Viva il cinema ! », encore jeune festival consacré au septième art transalpin, s’imposera sans nul doute dans les prochaines années. Pour l’heure, il est l’occasion, ludique et printanière, d’une originale balade culturelle au cœur de la Touraine. Chantal Langeard

 

À noter encore :

Dans le cadre du Printemps des Poètes, du 15 au 17/03 se déroule à Bezons (95) la septième édition du Festival Ciné Poème ! Trois jours durant, Poésie et Cinéma sont mis à l’honneur à travers une programmation riche, variée et accessible pour tous les âges. Le festival ouvrira avec Credo, une création de Tchéky Karyo, Zéno Bianu et Jean-Michel Roux. En marge des projections, les Prix Laurent Terzieff, Prix de la Jeunesse et Prix du Public seront décernés par un jury présidé par Marie-Christine Barrault.

Pour cette édition 2018, en hommage à Jackie Chérin, homme de culture, militant syndical et politique disparu en juin 2017, le Prix du public devient le Prix du public Jackie-Chérin. « C’est à cet ami que nous devons l’existence de Ciné Poème à Bezons. En tant que directeur du Printemps des Poètes, quand je lui ai confié mon rêve de créer un festival de courts métrages en lien avec la poésie », confie Jean-Pierre Siméon, « parce que je le savais l’esprit ouvert et si engagé dans la cause de l’art pour tous, Jackie immédiatement attentif a entrepris de persuader Dominique Lesparre, le maire de Bezons, du bien-fondé de cette aventure ». Et de poursuivre : « Il est certain que c’est grâce à des personnes comme lui, à l’engagement résolu, réfléchi et généreux, que l’on peut espérer en une politique de la culture qui ne soit pas que déclaration d’intention mais offre en actes et au risque de déplaire la chance d’un progrès collectif des consciences nourri de l’apport de l’art ».

Un festival de courts métrages vraiment atypique qui mêle et unit avec bonheur stylo et caméra, poésie et cinéma ! Yonnel Liégeois

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Villerupt, l’Italie 40 ans à l’écran

Jusqu’au 12 novembre, Villerupt fête les 40 ans de son Festival du Film  italien. Toujours avec la même fièvre cinématographique transalpine, avide de découvertes et d’hommages  aux succès passés. En présence de Cristina Comencini, présidente du jury.

 

 

Dès l’ouverture du Festival lors du week-end de Toussaint, la foule nombreuse se presse pour assister  à la projection  d’un film de Francesco Bruni en compétition pour le trophée. Ici pas de César ni d’Oscar, mais un Amilcar du nom du sculpteur italo-lorrain Amilcar Zannoni, auteur de l’œuvre originale. Pas moins de 19 films en compétition, des films inédits non distribués en France ou des avant-premières qui,  ainsi que les coproductions, sont plus nombreuses depuis quelques années. C’est en partie le fruit des négociations cordiales menées par l’ex-ministre de la Culture Aurélie Filippetti avec son homologue italien de l’époque, Lorenzo Ornaghi.

Après avoir longtemps écrit les films de Paolo Virzi, Francesco Bruni est devenu le scénariste de la série « Il commissario Montalbano » largement diffusée en France. Le premier film qu’il a réalisé  en 2011, « Scialla ! », a obtenu le prix du meilleur long-métrage de fiction à la Mostra de Venise. « Tutto quello che vuoi » (Tout ce que tu veux), projeté durant le festival, est son troisième long métrage. Il nous montre la rencontre improbable d’un jeune un peu à la dérive, sans emploi et sans projet, avec un vieil homme érudit de 85 ans, poète ayant connu son heure de gloire jadis. Pour mettre fin à son oisiveté, le père du jeune Alessandro le contraint d’accompagner journellement le vieillard atteint d’un début d’Alzheimer. Comme toujours, les symptômes de cette maladie causent problèmes et soucis divers mais créent aussi parfois des embarras très cocasses. Bruni, pour avoir vécu cette situation avec son père, y met beaucoup d’humanité et d’humour. Peu à peu, l’alchimie se fera entre l’adolescent amorphe et l’intellectuel : ce sera du gagnant-gagnant. En effet, la culture et la sagesse du vieillard apaiseront Alessandro et stimuleront sa curiosité défaillante alors que la bande de potes du jeune homme, pas toujours très recommandable, entrainera le vieux poète dans une aventure rocambolesque et vers une jeunesse retrouvée.

« Tutto quello che vuoi », Francesco Bruni.

Aux côtés du jeune Andrea Carpenzano, il faut noter l’extraordinaire interprétation de Giuliano Montaldo.

 

La thématique des relations intergénérationnelles semble avoir inspiré d’autres réalisateurs. On la retrouve dans « La Tenerezza », le dernier film du talentueux Gianni Amelio à qui l’on doit notamment le « Ladro di bambini » (Voleur d’enfants), grand prix du jury à Cannes en 1992. Relation intergénérationnelle à double niveau : celle d’un grand-père et son petit-fils, celle de ce même vieil homme acariâtre avec une jeune voisine mère de famille de l’âge de sa fille, alors qu’il refuse son affection à ses propres enfants. Avec son talent habituel tout en sensibilité et en finesse, Amelio nous donne à voir des échanges surprenants, notamment entre le vieil homme aigri et solitaire et le mari de la voisine qui lui demande « que peut-on dire à un enfant ? Je ne sais pas y faire avec mes enfants… ». Réponse ? «  On peut tout dire », mais ajoutant sans complexe « les miens je les aimais beaucoup petits et puis ils ont grandi et un truc bizarre s’est passé … j’ai cessé de les aimer ». Nulle provocation mais plutôt l’expression d’une douleur innommable. Il faudra l’électrochoc d’un drame pour briser l’armure qui enserre le vieillard et lui intimer le chemin vers le cœur de sa fille. Film intelligent et subtil qui laisse des traces. Plus léger mais non moins intéressant est le traitement de ce thème dans la comédie de Francesco Amato, « Lascia ti andare » (Laisse-toi aller). Elia, interprété par l’excellent Toni Servillo, est un psychanalyste romain plus tout jeune, très égocentrique et un brin dépressif…. Après une alerte de santé, on lui conseille vivement de faire du sport. En salle pas question, il va donc prendre un coach personnel. En l’occurrence, une jeune espagnole compétente mais très extravertie qui l’insupportera beaucoup au début mais à laquelle il finira par s’attacher. Ils se feront finalement beaucoup de bien mutuellement, comme

« Che cos’è l’amore », Fabio Martina.

l’affirme le réalisateur « l’un part de la tête, l’autre du corps, mais le psy et le coach font le même travail : remettre les gens sur pied » !

Autre relation intergénérationnelle, insolite et même subversive, celle proposée dans le bouleversant documentaire  du jeune réalisateur Fabio Martina « Che cos’è l’amore » (C’est quoi l’amour) sur la relation amoureuse entre deux partenaires que 43 ans séparent. Il ne s’agit pas d’un vieux barbon et d’une jeunette, ce qui surprendrait à peine, mais d’une pétulante jeune fille de 93 ans, Vanna Botta -poétesse, peintre, chanteuse et bourrée d’humour- avec un vieux gamin de 50 ans, Danilo Reschigna, acteur et dramaturge. « Une amie, une voisine qui connaissait Danilo, m’a parlé de leur histoire en me suggérant de faire un film sur eux », raconte le réalisateur. « J’étais débordé de travail sur un autre projet et j’ai refusé. Mon amie m’a pratiquement harcelée jusqu’à ce que j’accepte au moins de les rencontrer. Pour lui faire plaisir, j’ai accepté sans engagement aucun. Au bout d’à peine une heure passée avec eux, je savais déjà que je ferai ce film ».  L’auteur étant familier des sujets sociaux et philosophiques, leur histoire devient sous son œil bienveillant et pudique une œuvre d’art  poétique dans laquelle Eros gagne contre

« La vita in comune », Edoardo Winspeare.

Thanatos. Tendresse et joie de partager redonnent à la prodigieuse vielle dame goût à la vie dans un hymne à la tolérance qui nous laisse pantois.

 

Comme toujours dans le cinéma italien, la dénonciation des problèmes sociétaux et environnementaux est présente dans de nombreux films. « Veleno » (Poison), le film du réalisateur napolitain Diego Olivares, évoque le double drame de la pression mafieuse sur les agriculteurs et de la pollution des sols dans la région de Naples. La descente aux enfers du couple est poignante. « La vita in comune » (La vie en commun) d’Edoardo Winspeare prend le parti d’en rire quand il s’agit de lutter au conseil municipal contre l’envie de certains de favoriser le bétonnage des côtes superbes du Salento, à l’extrémité des Pouilles. Le maire, désabusé et fan de poésie, trouvera un renfort inattendu au sein de sa communauté et parmi ses membres les plus loufoques ! Plus délirante, l’histoire de contestation dans la comédie « L’ora è légale », cinquième film du tandem Salvatore Ficarra et Valentino Picone : en Sicile dans la ville de Pietrammare, le professeur Natoli, à peine élu maire, entend bien mettre en pratique ses promesses de campagne pour lutter contre les abus et la corruption. Scandalisée, la population habituée aux passe-droits et à l’illégalité se révolte et veut pousser le maire à la démission !

La politique et l’histoire italiennes, qui ont nourri notamment les chefs-d’œuvre de Francesco Rosi (L’Affaire Mattei,  Main basse sur la ville, Le christ s’est arrêté à Eboli…), sont encore présentes chez  Gianni Amelio et Marco Tullio Giordana. Ils perpétuent la tradition italienne du cinéma « engagé ». Villerupt  rend hommage à ce dernier en lui décernant l’Amilcar de la Ville 2017 et en programmant six de ses films. Giordana s’intéresse aux épisodes les plus critiques de l’histoire de son pays : la fin du fascisme, les années 70, le phénomène mafieux. Dans « Romanzo di una strage » (Roman d’un massacre), il évoque avec brio l’attentat meurtrier de la Piazza Fontana à Milan. Le 12 décembre 1969, une bombe explose à la Banque Nationale de l’Agriculture, faisant 17 morts et 88 blessés. Les tensions sont fortes et les affrontements souvent violents à cette époque entre les groupes contestataires et les forces de l’ordre. L’attentat est une provocation et une ruse des mouvements d’extrême droite pour compromettre les groupuscules anarchistes en leur faisant porter le chapeau. Le commissaire Calabresi (Valerio Mastandrea, excellent) doute de leur culpabilité mais sa hiérarchie l’empêche de mener à bien son enquête afin de

« Romanzo di una strage », Marco Tullio Giordana.

profiter de ce drame sanglant pour cautionner une forte répression de l’extrême-gauche.

 

Parmi les nombreux films à l’affiche, 72 au total, signalons une Carte blanche  consacrée à Luigi Comencini, dont la fille Cristina est présidente du jury. Qui eut pu prédire un si bel avenir au petit festival des débuts, dont genèse et contexte historique et social nous furent contés dans un précédent article ? Le Festival du Film Italien de Villerupt n’est pas un festival régional, il est une vitrine nationale incontournable de la production cinématographique transalpine. Clin d’œil des programmateurs avec une sélection de films italiens primés (Oscar, Palme, Lion, Ours…) qui nous permettent de revoir, ou de découvrir pour les plus jeunes, nombre de chefs-d’œuvre : « Padre Padrone », « La vie est belle », « Nuovo cinéma Paradiso », « La chambre du fils », « L’arbre aux sabots » et d’autres sont  réunis sous le titre « Le cinéma italien qui gagne » ! En écho à ce festival qui a conquis depuis longtemps ses lettres de noblesse, n’en déplaise à nombre de médias nationaux qui continuent de l’ignorer. Chantal Langeard

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Fernand Léger à Metz, le beau partout !

La visite du Centre Pompidou de Metz s’impose ! Pour contempler l’œuvre de Fernand Léger, apprendre et s’étonner… Jusqu’au 30/10, l’exposition nous plonge dans L’âge des extrêmes du court XXème siècle, cher à Eric Hobsbawm. L’œuvre se confond avec la vie créatrice du peintre et sculpteur, ainsi organisée en un parcours de huit étapes. Qui permettent de saisir à la fois une époque, des mutations sociales, techniques et économiques, une démarche artistique et une ambition culturelle comme projet politique.

 

 

L’exposition Fernand Léger, largement documentée sur les sites internet, vient à propos  questionner la modernité. Elle trouve parfaitement sa place dans un musée national d’art moderne signifiant par son architecture son entrée dans le XXIème siècle. Il existe de multiples manières de voir cette exposition, il faut prendre son temps, ne pas hésiter aux aller–retour, tout en profitant du Centre Pompidou de Metz et de son JARDIN INFINI : une sorte de pied de nez à l’éloge industriel et urbain de Léger !

Nous sommes nombreux, avec nos limites dans la connaissance artistique, à faire de Fernand Léger une sorte d’icône d’un art populaire représenté par ses grandes toiles aux personnages volumineux, les regards fixés vers un horizon qu’on imagine heureux. Ils travaillent sur le chantier, jouent de la musique, dansent ou font des numéros de cirque et s’arrêtent de pédaler pour nous inviter à les rejoindre. Il ne faut pas se tromper d’époque et d’enjeu dans les différents courants de cet « art moderne », ils  troublent le regard du passant et l’obligent à s’interroger sur la représentation du monde, des gens et des choses. « La beauté est partout », affirme Fernand Léger, « dans l’ordre des casseroles, sur le mur blanc de la cuisine, plus peut être que dans votre salon du XVIIIème siècle ou dans les musées officiels ! ».

 

Fernand Léger a commencé sa vie comme apprenti dans un cabinet d’architecte, il sait dessiner et découvre la couleur dans les toiles de Paul Cézanne. Il sera soldat pendant la première guerre mondiale et Verdun sera son « académie du cubisme ».  Après  l’invasion de la France en 1940, il s’exile aux États-Unis et rencontre d’autres artistes. L’écriture, la photographie, le cinéma et la mise en scène feront de lui un artiste multidimensionnel. Les écrits, l’enseignement et l’engagement de Fernand Léger ouvrent d’autres portes sur son œuvre. Il est de son temps et pour son temps. Il partage avec Le Corbusier une conception industrieuse du monde en mouvement où l’esthétique du quotidien, l’habitat, le travail, l’éducation et les loisirs sont présents et représentés dans des formes éclatées et des couleurs éclatantes. Cela n’est pas toujours compris et c’est sans doute la raison pour laquelle sa toile « Les constructeurs », qu’il souhaitait offrir à la CGT, lui sera refusée au prétexte que les travailleurs ne comprendraient pas ses personnages en pause sur une structure métallique.

La modernité pourrait-elle devenir classique ? Les œuvres de Le Corbusier entrent au patrimoine de l’humanité ! Fernand Léger, avec d’autres contemporains, a sa place au Panthéon des peintres modernes..Vieille question de la modernité qui interpelle le visiteur d’un musée officiel d’art contemporain où se rangent et se classent des œuvres.

 

Deux dialogues peuvent s’ouvrir : l’un avec Bernard Noël et Pierre Verny, l’écrivain et l’ouvrier photographe. Ils nous donnent une réponse dans un beau livre, De l’immobilité, Ruines d’un haut fourneau. L’autre avec la Cité Radieuse de Briey construite par Le Corbusier à la fin des années 50, une petite ville des vallées industrielles de Lorraine, pour loger les mineurs de fer et les sidérurgistes… Las, quelques années après l’installation des premiers habitants, c’est l’annonce de la fermeture des mines et le transfert vers les côtes de la sidérurgie. L’unité d’habitation est abandonnée par les HLM. On envisage même, comme pour les usines, sa destruction. Grâce au maire de la ville qui va y installer une école d’infirmières et aux  militants de l’action culturelle, le bâtiment sera sauvé.

Une association en assure la gestion, ouvre ses portes dans un espace réhabilité et s’associe aujourd’hui à l’exposition du Centre Pompidou de Metz. Mais où sont passés les usines et ceux qui les faisaient vivre ? La représentation de la vie, pour que le beau survive partout, ne saurait se passer de l’action créatrice qui se nomme le travail, comme l’écrit si bien Yves Clot ! Et nos espaces culturels, où sont présentées les œuvres et la mémoire mise en scène, ne valent que s’ils prolongent et amplifient notre résistance au défi de l’immobilité et à la ruine de la pensée. Raymond Bayer

 

À noter aussi :

Du 24 au 30/08, à quelques encablures de Metz, se déroule à l’abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson « La mousson d’été, écrire le théâtre d’aujourd’hui ». Durant six jours, dans un cadre historique et enchanteur, sous la direction artistique de Michel Didym, le « patron » de La Manufacture de Nancy, s’enchaîneront rencontres et débats, lectures et spectacles, ateliers et déjeuners insolites… Un temps privilégié où l’auditeur et le spectateur sont conviés à « prendre un peu de recul, un peu de distance au bord de la Moselle alors que s’organise, en Europe et dans le monde, une régression identitaire sans précédent : le moment semble idéal pour faire ruisseler quelques gouttes de liberté salvatrice glanées au fil des textes de la Mousson », nous suggère Michel Didym. Fort d’un profond regard amoureux sur la belle ouvrage de Fernand léger, il serait bon de poursuivre par un travail de la pensée : venus de France et de l’étranger (Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Russie, Suède), auteurs et traducteurs, comédiens et musiciens vous donnent rendez-vous à Pont-à-Mousson pour s’y atteler. Tous créateurs, acteurs et citoyens du monde ! Y.L.

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Festival, un modèle en crise

Incontestablement, la France est terre de festivals : plus de 3500 chaque année, dans tous les domaines artistiques et musicaux, particulièrement en été ! Facteur d’attractivité des territoires, pilier de l’action culturelle, le modèle « festival », fondé pour partie sur le financement public, est pris en étau désormais entre injonctions de l’économique et celles du politique.

 

 

Quel tournant ?

Créé en 1976, le Festival d’Ile-de-France a brusquement été liquidé le 4 mai. Huit salariés licenciés (sans oublier plus de quatre-vingts intermittents) et la fin d’un projet axé sur les musiques du monde et les musiques savantes, la mixité des publics et la valorisation du patrimoine… L’explication ? La baisse de 68 % des subventions allouées par la région, pilotée depuis 2015 par la droite. Selon elle, le festival n’aurait pas trouvé son public alors que le taux de remplissage atteint 85 % depuis dix ans ! Après le boom des années 80, sous le double effet de l’augmentation du budget de la culture lors du premier septennat de François Mitterrand et de la décentralisation, l’économie des festivals semble être entrée dans une zone de turbulences avec le redécoupage territorial, la baisse des dotations de l’État aux collectivités et l’arrivée de nouveaux exécutifs à leur tête, en 2014. Pour autant, avec quelque 3 500 manifestations à l’année, la France demeure une terre de festivals.

 

Quelle(s) recette(s) ?

« La période n’est pas simple », reconnaît Bénédicte Dumeige, de France Festivals. « Elle incite aux économies, en réduisant le nombre de spectacles, le nombre de jours ou de têtes d’affiche. Malgré ça, le public reste au rendez-vous ». Une étude du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz montre que, sur la période 2008-2014, les festivals tiraient leurs ressources à 57 % de recettes propres, à 30 % de financements publics et à 13 % de financements privés. « On sent bien que certains financeurs publics sont davantage sur la réserve », confie Florent Turello, directeur des Fêtes nocturnes de Grignan. Aussi, le festival de la Drôme tente-t-il de diversifier ses recettes, en développant les activités bar et restauration et en faisant appel au mécénat. À la contrainte budgétaire, s’ajoute le poids des alternances politiques. « Les élus sont beaucoup dans l’injonction », soupire Sylvie Guigo-Lecomte, du festival des arts de la rue Roulez Carros, dont la subvention a été divisée par deux à l’arrivée du nouveau maire. « Il leur faut de l’événementiel. Ce qui relève de l’éducation artistique ou de la création contemporaine est mis au rebut ». Le glissement d’une politique publique de la culture vers une économie tournée essentiellement vers le divertissement s’est vérifié par l’absurde, à Bayonne. Depuis 33 ans, les Translatines mettaient à l’honneur la création théâtrale espagnole et latino-américaine. À chaque édition, 6 000 à 7 000 spectateurs s’y pressaient. En 2015, elles ont dû laisser la place à Kulture Sport, censé attirer le « pipole » et faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Douze mois après, le festival jetait l’éponge, plombé par les annulations.

 

Quels bénéfices ?

Outre l’idée de favoriser les rencontres (avec le public, une ville et entre professionnels), les festivals offrent de réelles retombées en termes de création d’emplois, de recettes et d’image, contribuant à renforcer l’attractivité du territoire aux yeux des touristes et des investisseurs. Selon France Festival, un euro investi par la puissance publique génère en moyenne cinq euros de dépenses en hébergement, taxis, restaurants… Malgré l’augmentation des coûts liés à la logistique, à la sécurité ou à l’inflation des cachets, les festivals restent un modèle rentable. Mais l’arrivée de grands groupes privés, comme Fimalac ou LNEI dans le domaine des musiques actuelles, interroge sur certaines évolutions en cours.

 

Quel futur ?

« Les stratégies à l’œuvre mêlent de façon étroite intérêts privés et publics, et prennent un tour industriel. Ce qu’on ne voit pas dans les arts de la rue ou le nouveau cirque, où le modèle reste plus artisanal », observe le sociologue Emmanuel Wallon. Les stratégies en question visent à tout concentrer entre les mains d’un seul et même acteur, de la conception du spectacle à sa production, en passant par la billetterie, voire, l’achat de salles. Car, dans leur grande majorité, les festivals sont le fait de petites structures indépendantes fonctionnant sur le mode du partenariat et s’inscrivant dans une démarche de démocratisation de l’accès à la culture. Les grands mécènes allant toujours vers les grands festivals, le mécénat de proximité continue de se développer, malgré un tassement consécutif à la crise de 2008. Si certains festivals voient dans la coopération et la mise en place de réseaux une issue possible, un abandon du terrain par la puissance publique sonnerait le glas d’un modèle qui garantit une vraie diversité. Jean-Philippe Joseph

 

Point de vue

« C’est la présence de petites compagnies, de petits festivals, de lieux hors du commun qui fait le dynamisme des festivals. L’arrivée d’intérêts privés, ayant une vision capitalistique des choses, fait craindre pour la diversité », commente Philippe Gautier, membre du SNAM-CGT (Syndicat national des artistes-musiciens).

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Guillaume Dujardin, à fond de cave !

Jusqu’au 24 juin, les caves de France sont investies par d’étranges personnages. De Besançon à Montpellier, de Bordeaux à Paris, squattées par des saltimbanques dans le cadre de la 12ème édition du Festival de Caves… Rencontre avec Guillaume Dujardin, son fondateur et directeur artistique.

 

 

Yonnel Liégeois – Le festival de caves a inauguré sa 12ème édition. Quelle évolution en plus de dix ans ? La place de la création ?

Guillaume Dujardin – La création est au centre du festival. Cela en est l’objectif, le but. Il n’y a pas de programmation au sens classique du terme mais une suite de créations. En dix ans l’évolution est extrêmement importante. Sur une commune à l’origine jusqu’à 93 aujourd’hui, de 5 créations à 15 pour cette édition, de 4 comédiens à 11 cette année… La nature des créations s’est modifiée également, on y trouve plus d’incarnation.

 

Y.L. – Le théâtre en prison ou en appartement, désormais le théâtre en cave… Une coquetterie, une lubie, un regard élitiste ?

G.D. – Je ne crois pas. C’est avant tout un espace  de création, la cave est au centre de notre projet artistique : comment imaginer et inventer des formes théâtrales spécifiques pour ces espaces souterrains, étroits, sans lumière naturelle, avec une grande proximité du public ? Cela modifie fortement le rapport aux spectateurs. Avec des questions corollaires : comment, à partir des caractéristiques de cet espace, donner naissance à des spectacles les plus variés et hétérogènes possibles ? Comment transformer les contraintes en liberté ? C’est le point de départ qui stimule et fait rêver les équipes depuis la création du festival, il y a douze ans.

 

Y.L. – La cave est un symbole fort : la réclusion, la solitude, l’obscurité… Le contraire de la démarche théâtrale qui se veut collective et ouverte ?

G.D. – Le collectif ne veut pas dire le grand nombre. Il y a un collectif de 19 personnes dans nos caves mais il est vrai, je crois, qu’il faut trouver un autre rapport à l’écoute et au regard. Historiquement et politiquement, la cave ne fut jamais un lieu neutre ! Si elle fut un lieu qui servit à se cacher et s’aimer, à torturer ou résister, nous voulons qu’elle devienne également un lieu à imaginer, à créer. Nous savons que dans ces lieux-là, souvent un peu oubliés au fond des maisons, tout peut y être fait. Et c’est sans doute pour cela que nous les aimons, parce qu’on les oublie avec tout ce qu’ils contiennent de nous, du passé, de nos vies, ces petites choses matérielles ou ces grands moments d’histoire… Retrouver ces bas-fonds peut être salutaire !

 

Y.L. – En prélude à cette saison 2017, vous faîtes allusion à la décentralisation conduite il y a 70 ans. Vous persistez dans l’audace du propos ?

G.D. – Ce qui a fait le ciment de la première décentralisation en 1947, c’était la troupe de comédiens, ces comédiens qui participaient à l’ensemble des créations des centres dramatiques. Les directeurs mettaient en scène eux-mêmes ou invitaient des metteurs en scène. La création était ainsi au centre de ces maisons. Ce que nous ont appris nos pères, qu’ils se nomment Jean Dasté, Hubert Gignoux, Michel Saint-Denis, ou pour ma part Michel Dubois, c’est qu’il faut être inventif et audacieux et qu’il ne faut jamais avoir peur de l’avenir. L’autre principe était également d’aller jouer partout dans leur zone d’implantation. Tout cela me fait penser à notre festival : faire du théâtre autrement, dans des lieux secrets et pour un petit nombre de sectateurs, dans une liberté absolue de création, d’invention et d’imagination. Sans parler de l’aventure humaine…

 

Y.L. – Le mot « culture » fut le grand absent de cette campagne présidentielle. Des craintes pour l’avenir ?

G.D. – Oui, cela fait hélas quelque  temps déjà que la culture n’est plus un sujet politique. Si elle l’est, cela concerne les industries culturelles, et en particulier l’épineuse question de la rémunération des auteurs au sens large du terme. Le fait que la culture soit absente des enjeux nationaux est compliqué, et pas seulement pour des questions financières, de financement public. La question cruciale ? Celle des missions de service public que l’État nous confie ou pas. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

EN CAVE OU EN CAGE ?

Besançon, aux abords de la « Chapelle du scénacle » : encore quelques marches périlleuses à descendre pour une poignée de spectateurs avant de plonger dans l’obscurité totale, le noir absolu, la fraîcheur aussi… En cet espace confiné entre terre et pierre, dans un filet de lumière une femme s’avance à pas comptés. Marthe, la femme et le modèle de Pierre Bonnard, nous conte son quotidien au côté du génial postimpressionniste ! Qui la peindra sous tous les angles, surtout nue à sa toilette, toujours dans l’éclat de ses vingt ans et d’une éternelle jeunesse, en dépit du poids des ans…

Femme fatale, femme en cage sous le regard obsédant du maître en cette cave propice à tous les fantasmes ? Avec douceur mais non sans effroi, Marie Champain se donne corps et âme, poétiquement au texte intimiste de José Drevon, charnellement aux délires créateurs du peintre. Dans la mise en scène finement détourée de Guillaume Dujardin où s’entremêlent poses de la comédienne et tableaux de Bonnard, explosent surtout du noir des profondeurs lumières et couleurs des tableaux. Du grand art, à l’image des autres créations de ce festival décidément à l’avant-garde, qui mérite de s’exposer en d’autres scènes et d’autres lieux tout aussi énigmatiques. Y.L.

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La Charité, les mots en capitale

Du 24 au 28 mai, le « Festival du mot » investit la ville de La Charité-sur-Loire (58). Avec Christiane Taubira comme invitée d’honneur, une manifestation originale qui « entend bien lutter contre les déterminismes sociaux en proposant à tous d’apprivoiser les mots et de valoriser leur saveur ». Rencontre avec Marc Lecarpentier, son fondateur et directeur.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous inaugurez la 13ème édition du « Festival du mot ». Un mauvais chiffre à la une ou de bons mots à la clef ?

Co Harcourt

Marc Lecarpentier – Le premier festival commençait un 13 juin et nous en sommes à la 13ème édition ! Preuve qu’il ne faut pas être superstitieux… D’autant que les mots sont une source inépuisable de bonheurs et de découvertes.

Y.L. – Christiane Taubira, grande dame de culture, est l’invitée d’honneur de cette édition. Un choix politique et/ou un choix éthique ?
M.L. – Un choix qui est loin de la politique et qui se veut au contraire un hommage aux mots des poètes que Christiane Taubira sert avec une ferveur, un enthousiasme et une intelligence rares. Un hommage aussi à son talent rhétorique qui éblouit jusqu’à ses contradicteurs !

Y.L. – Si les mots « probité » et « morale » ont scandé le temps de la campagne présidentielle, celui de « culture » en fut terriblement absent. Un mot maudit ?
M.L. – Le débat sur la culture a effectivement été le grand absent de l’élection présidentielle. Les périodes de crise et de crispation favorisent cet oubli. Mais, il existe dans ce pays, loin des grandes institutions, des énergies salutaires qui luttent pour que la culture ne soit pas un domaine réservé. C’est ce qu’essaie, avec ses modestes moyens, de faire le Festival.

Y.L. – « Le festival entend lutter contre les déterminismes sociaux », affirmez-vous dans l’édito 2017. Qu’en est-il concrètement ?
M.L. – Il s’agit, à travers les 98 propositions qu’offre le Festival, de ne pas s’adresser qu’à ceux qui manient les mots avec aisance ! Il s’agit de montrer au plus grand nombre que les mots peuvent être source de grands bonheurs, même s’il faut parfois se méfier de ceux des démagogues.

Y.L. – Le festival conjugue les mots sous toutes ses formes, colorées et métissées. Quel avenir pour le « mot français » hors nos frontières ?

Christiane Taubira, la voix des poètes

M.L. – Contrairement aux idées reçues, le Français ne perd pas de terrain, mais en gagne plutôt dans certains pays. C’est plutôt à l’intérieur même de nos frontières qu’il nous faut rester vigilant, face à ces « californismes » qui gagnent subrepticement du terrain. La langue ne doit pas être figée, mais elle doit se méfier de ces termes bizarroïdes qu’on pourrait facilement traduire…

Y.L. – Enfin, le mot de la fin ! Celui d’« utopie » fait-il encore sens pour vous ?
M.L. – « Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui »,  disait André Gide (in Les nouvelles nourritures). En 2005, le festival était une utopie. En 2017, l’utopie a fait un petit bout de chemin… Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

DES MAUX ET DES MOTS

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le hall d’une gare ou sur un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. Son compagnonnage avec les maux

Co Giovanni Cittadini Cesi

de ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes », il l’a traduit en mots pour nourrir deux ouvrages.

Ces mots du spécialiste, le metteur en scène Guillaume Barbot les a finement agencés… Et Quenon alors, en bateleur de rues et habits de première nécessité, de clamer dans « On a fort mal dormi » des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents ». Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots et maux des mal aimés et ceux des mieux lotis. Des mots gueulés ou chuchotés, chantés ou pleurés, surtout incarnés par un comédien époustouflant de sincérité et de proximité. Y.L.

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La marionnette dans tous ses états !

Du 9 mai au 2 juin, de la Maison des Métallos jusqu’à Bagnolet (93), se déroule à Paris et dans dix villes d’Île de France la Biennale internationale des arts de la marionnette. La neuvième édition d’un festival qui, à travers une trentaine de spectacles, révèle la richesse et la diversité des fils et chiffons, objets et pantins ! Rencontre avec Isabelle Bertola, son initiatrice et directrice du Théâtre Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette.

 

 

Yonnel Liégeois – Depuis 2013 seulement, Paris dispose d’un théâtre exclusivement dédié aux arts de la marionnette. Il était temps, pourrait-on dire ?

Isabelle Bertola – La revendication d’un théâtre dédié aux arts de la marionnette à Paris date de plus de 50 ans. Elle a été portée par les artistes marionnettistes eux-mêmes qui ont toujours eu des difficultés à trouver des  théâtres pour montrer leurs œuvres. Alors oui, il était temps, en 2013 Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette inaugurait sa première saison ! Depuis une dizaine d’années et les Saisons de la marionnette, mouvement engagé par l’ensemble des professionnels du secteur des arts de la marionnette, nous pouvons constater que le regard porté sur ce champ artistique a bien évolué et nous nous en réjouissons. L’ESNAM, l’École nationale supérieure des arts de la marionnette créée en 1987 à Charleville-Mézières, y est pour beaucoup. En trente ans, elle aura formé plus de 150 artistes marionnettistes parfaitement insérés dans les réseaux professionnels. Il est donc indispensable que ces créateurs trouvent des scènes où montrer leur travail.

 

J’y pense et puis. Co Gilles Destexhe

Y.L. – La Biennale internationale des arts de la marionnette en est à sa neuvième édition. Quoi de neuf en 2017 ?

I.B. – Le programme de la BIAM 2017 est riche : plus de 30 spectacles et plus de 100 représentations dans 10 villes d’Ile de France* ! C’est un programme international qui rassemble des artistes français mais aussi d’Italie, de Belgique, de Suisse, d’Allemagne, des Pays-Bas, des États-Unis et du Québec… La plupart des spectacles ont été créés cette saison et force est de constater que les marionnettistes, comme de nombreux metteurs en scène, sont préoccupés par les questions d’actualité et les sujets brûlants de notre société. Ils s’emparent de la scène, expriment leur point de vue et engagent le dialogue avec nos concitoyens : Axe pointe les égarements de ploutocrates en fin de règne, Gunfactory dénonce l’engagement des gouvernements dans les ventes d’armes, Max Gericke ou pareille au même questionne la place des femmes au cœur du monde du travail,  Rhinocéros s’interroge sur la montée des totalitarismes, Schweinehund évoque les dérives sectaires. Chacun souhaite poser les bases d’une société plus respectueuse des droits humains. La présence de ces penseurs-créateurs sur le festival a inspiré l’organisation d’un brunch-débat le samedi 20 mai à 11h30 : L’art de la marionnette – un art de l’engagement et de la transgression. Moment privilégié où seront convoqués les spectateurs qui souhaitent échanger plus en profondeur avec les artistes.

 

Découpages. Co Dario Lasagni

Y.L. – En quoi les arts de la marionnette ont fait évoluer le spectacle vivant ?

I.B. – Aujourd’hui, les contours du théâtre des arts de la marionnette sont vastes et les artistes se sentent très libres d’employer les matériaux les plus divers. Lors de cette biennale, nous pourrons observer des matériaux variant du papier à la glaise, des mannequins ou des objets manufacturés, des ombres, un écran liquide… Des artistes venant d’autres univers s’intéressent à la marionnette : le comédien Thierry Hellin dans Axe, le plasticien Patrick Corillon pour La maison vague et Les images flottantes, la conteuse Praline Gay Para pour Lisières. Le théâtre de marionnette est un art hybride qui inspire des artistes de tout horizon, en témoigne la production de la Comédie Française 20 000 lieues sous les mers.

 

Lisières. Co Sylvain Yonnet

Y.L. – En septembre 2017, se déroule à Charleville-Mézières le Festival mondial des théâtres de marionnettes, lui-aussi biannuel. Une rivalité, une complémentarité ?

I.B. – En France aujourd’hui, le nombre de festivals dans notre secteur est important et réparti sur l’ensemble du territoire, c’est une très bonne chose. Ce sont des espaces de visibilité pour les artistes. Plus les spectacles pourront être achetés et vus, mieux les artistes pourront travailler. C’est donc bien une complémentarité. Le Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières et la Biennale des arts de la Marionnette ne sont pas en concurrence, ils ne se déroulent pas dans la même région ni à la même période. Les projets artistiques ne sont pas les mêmes. Celui de la BIAM est de donner à voir une grande diversité des formes de marionnettes contemporaines tout en s’ouvrant sur l’international. Il est totalement complémentaire du projet artistique du Mouffetard-Théâtre des arts de la Marionnette. Nos deux structures font du reste partie d’un même réseau professionnel qui entend avant tout bénéficier aux artistes. : Latitude marionnette.

 

Rhinoceros. Co Carole Parodi

Y.L. – La marionnette, selon vous : un spectacle pour les petits ? Pour les grands ? Pour tout le monde ?

I.B. – Le théâtre de marionnettes est avant tout un art, et par définition un art s’adresse à tous ! Ce qui définit la cible de public, ce sont les propos et sujets abordés ainsi que la forme choisie. Les créateurs actuels nous prouvent, de saison en saison, que leur imagination est sans limite et qu’avec des marionnettes, et toutes les formes qu’elles peuvent prendre aujourd’hui, ils sont intarissables. Il est certain que les marionnettistes s’adressent à tout le monde. D’ailleurs, la plupart des artistes alternent créations pour adultes et spectacles tout-public avec la même créativité. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Outre la Maison des Métallos et le Théâtre Mouffetard à Paris, les différentes villes : trois lieux à Aubervilliers (L’Embarcadère, L’Espace Renaudie, le théâtre Les Poussières), la Salle des Malassis à Bagnolet, le Carré Belle-Feuille à Boulogne-Billancourt, le Théâtre Paul-Éluard à Choisy-le-Roi, la Maison du développement culturel à Gennevilliers, le Théâtre du Garde-Chasse aux Lilas, le Théâtre Berthelot et le Théâtre de La Girandole à Montreuil, le Théâtre des Bergeries à Noisy-le-Sec, quatre lieux  à Pantin (le Théâtre du Fil de l’eau, la Salle Jacques-Brel, la Dynamo de Banlieues Bleues, La NEF-Manufacture des utopies), le Studio-Théâtre à Stains.

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Villerupt, capitale lorraine du cinéma italien

Jusqu’au 13 novembre, se déroule à Villerupt le 39ème Festival du Film italien. C’est ici, et nulle part ailleurs, qu’est né il y a quarante ans, au cœur des brumes lorraines, le premier festival consacré à la filmographie transalpine. Retour sur événement.

Un projet fou, surgi de la tête de quelques jeunes enfants d’immigrés ! Des fondus de cinéma, attachés à la terre natale de leurs parents… Grâce à eux, le Festival de Villerupt est devenu, au fil des ans, un événement culturel incontournable. Qui accueille chaque année plus de 40 000 spectateurs. En face de l’Hôtel de Ville, sur la place, une énorme machine, la cage finisseuse du train de 700 de l’usine de Micheville : dans les usines sidérurgiques, la cage finisseuse était l’une des  étapes du processus de laminage universel des profilés métalliques principalement en acier, en particulier rails et poutrelles, etc… Elle affiche-villeruptsemble veiller sur la ville, rendant hommage à tous les « ritals » et autres déracinés qui ont produit tant de richesses matérielles et tant enrichi notre culture hexagonale.

Chaque année, la foule est au rendez vous. Les générations se côtoient dans la file d’attente. Pour les anciens de « Villerrou », c’est ainsi qu’ils prononçaient, ce fut longtemps une occasion inestimable de retrouvailles avec le pays bien-aimé et la langue de Dante. Ou plutôt la langue de l’usine et de la maison, refoulée à l’extérieur par souci d’intégration. Le calendrier de l’immigration italienne en Lorraine  est étroitement lié à l’histoire ouvrière de cette région : depuis le début du siècle dernier jusqu’aux années d’après guerre, ils sont venus en masse, ainsi que les Polonais et plus tard les Maghrébins, participer à l’essor sidérurgique de la Lorraine avant d’être sacrifiés par la casse industrielle.  Le développement économique de la région remonte à la fin du 19ème siècle, date à laquelle s’engage une sévère compétition sidérurgique avec l’Allemagne. Le minerai lorrain est trop riche en phosphore, ce sera grâce au procédé « Thomas » (1882) que l’on pourra fabriquer un acier d’excellente qualité à partir de la « minette » de Lorraine. Cent ans après, l’épopée nous est racontée par Jean-Paul Menichetti en 1982 dans son film « L’anniversaire de Thomas ».

Très vite, l’essor sidérurgique nécessite un appel à la main-d’œuvre étrangère, italienne en particulier, ce jusqu’aux années 1960. Villerupt, et sa voisine Audun le Tiche, deviennent des villes de l’acier et …de culture italienne : à la fin des années 1980, un sondage dans les écoles primaires de la région donne la « Pasta » comme plat régional lorrain ! Mais le démantèlement industriel, initié dès 1961, se poursuit inexorablement. La société des OLYMPUS DIGITAL CAMERAlaminoirs de Villerupt à Micheville ferme définitivement en 1986 : en 25 ans, 8000 emplois auront disparu.

Fidèle à ses racines, le festival n’en est pas moins tourné vers l’avenir. Depuis de nombreuses années, il a opéré une véritable décentralisation vers différentes communes ou grandes villes avoisinantes (Neuves Maisons, Epinal, Commercy, Creutzwald, Sarreguemines, Longwy, Metz…) et vers le Luxembourg, en partenariat avec la Cinémathèque. Les Italiens perçoivent le Festival de Villerupt comme une vitrine de leur production cinématographique, les acteurs et réalisateurs qui font le voyage s’étonnent toujours d’y découvrir des films qui ne sont pas distribués chez eux. Après une projection, devant une salle pleine, ils sont surpris parfois de pouvoir débattre en italien aussi loin de chez eux ! « Benvenuti a Villerupt », la banderole lumineuse tricolore se joint au soleil pour nous accueillir  en ce week-end d’ouverture du 1er novembre.

La 39ème édition propose, dans le seul périmètre de Villerupt – Audun le Tiche – Esch sur Alzette, pas moins de 68 films. L’affiche du Festival est pour la onzième fois l’œuvre de Baru, l’enfant du pays. Auteur de bande dessinée, il fut en 2011 président du jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. La programmation alterne, au cours des quinze jours de Festival, avant-premières et reprises, les films en compétition ainsi que de nombreuses œuvres du réalisateur Francesco Rosi auquel  le critique de cinéma Michel Ciment a dédié sa carte blanche. Ce dernier, directeur de publication de la revue « Positif » et collaborateur depuis 1970 du « Masque et la Plume », l’émission de France Inter, nous permet ainsi de revoir, ou découvrir pour les plus jeunes, des

"Il segreto di Pulcinella", Mary Griffo

« Il segreto di Pulcinella », Mary Griffo

chefs-d’œuvre comme  « L’affaire Mattei», «  Le christ s’est arrêté à Eboli», « Main basse sur la ville »  et bien d’autres encore.

La projection en avant-première internationale du documentaire « Il segreto di pulcinella » (Le secret de Polichinelle ) est un choc : certes, nous avions entendu parler du scandale des déchets toxiques en Campanie, la région de Naples, mais nous découvrons l’ampleur du trafic mafieux, avec ses répercussions dramatiques sur les vies humaines, y compris celles des jeunes enfants. Une vision d’horreur, les images d’une terre assassinée sans état d’âme pendant plusieurs décennies. L’écho de ce drame a récemment franchi les frontières lorsque les européens s’inquiétèrent égoïstement que certaines vaches de race bufflonne, dont le lait produit la fameuse « Mozzarella di Buffala Campana » aient pu brouter des terres contaminées….. « Tout le monde savait, alors j’ai pris le parti de faire raconter l’histoire aux enfants par Polichinelle pour porter plus loin le message », raconte Mary Griffo, la jeune réalisatrice. Elle nous confie que dans sa propre famille « les tumeurs ont également frappé comme dans chaque famille des villages concernés ». Et d’ajouter que « les choses n’ont pas vraiment changé même si il y a maintenant une réelle prise de conscience de la population qui relève la tête et manifeste désormais contre cet état de fait ». Toutefois, « malgré les décrets de loi qui ont été pris, les industries continuent à déverser leurs déchets toxiques dans l’arrière-pays

"La ragazza del mondo", Marco Danieli

« La ragazza del mondo », Marco Danieli

napolitain ». Le film est sorti le 31 octobre en Italie, au surlendemain de sa projection à Villerupt.

Parmi les films en compétition, c’est une toute autre histoire, beaucoup plus intime mais quelque peu révoltante elle-aussi, qui nous est contée par Marco Danieli dans « La ragazza del mondo » (La fille du monde). Ce monde, c’est « le monde impie » qui englobe tous ceux qui ne font pas partie de la « famille » des Témoins de Jéhovah et que l’on ne doit pas fréquenter sous peine d’être excommunié. Giulia paiera cher d’avoir cédé à ses premiers émois amoureux hors de cette loi… Film sensible montrant avec subtilité les liens familiaux très affectueux qui emprisonnent la jeune fille plus efficacement qu’une contrainte autoritaire et brutale : tout le problème de l’emprise sectaire sous toutes ses formes. La jeune comédienne, Sara Serraiocco, est très juste et très émouvante dans l’expression de ce conflit intérieur. Dans « I nostri passi » (Nos pas), un couple séparé tente de survivre après la mort accidentelle de leur fils, trois ans auparavant. Le père, qui fut un célèbre photographe mais qui se sait condamné, se prend d’affection pour un jeune délinquant ayant un don pour capter les images. Il lui léguera tout son matériel en lui intimant de se réaliser. L’histoire est magnifiquement filmée

"Si puio fare", Giulio Manfredonia

« Si pùo fare », Giulio Manfredonia

par Mirko Pincelli, photographe et reporter de formation !

Villerupt a souhaité cette année rendre un hommage particulier aux scénaristes qui ont une place très importante  dans le cinéma italien. En programmant notamment l’excellent « Si pùo fare » (C’est faisable) de Giulio Manfredonia sur un scénario de Fabio Bonifacci. Le film retrace l’épopée bienveillante et dérangeante d’un syndicaliste nommé responsable d’une coopérative de malades mentaux qu’une loi récente vient de sortir des hôpitaux psychiatriques. Il est choqué par l’abrutissement médicamenteux dans lequel ils sont plongés par le médecin de l’établissement, il refuse de continuer à les cantonner dans une activité inutile et débilitante. Fort de son expérience syndicale de meneur d’hommes, il les entraîne dans un réel projet d’activité économique utilisant les capacités de chacun : la pose de parquet ! Après quelques ajustements nécessaires et de nombreux problèmes dépassés, l’entreprise fonctionne et les commandes pleuvent. La plus belle réussite ? Le changement de regard de l’extérieur sur ces malades qui ne manquent pas d’intelligence, surtout le changement du regard qu’ils portent sur eux-mêmes.

Plus léger, le film de Francesco Bruni (scénario et réalisation) « Scialla » nous permet de retrouver le toujours séduisant  et talentueux acteur Fabrizio Bentivoglio qui fut le jeune premier incontournable des années 80/90. Jadis professeur de lettres classiques et écrivain, il vivote de quelques cours particuliers et de l’écriture de biographies de médiocres célébrités, dans un état de dépression larvée. Jusqu’à l’irruption, dans son univers désabusé et solitaire, d’un fils inconnu, ado rebelle et futé, qu’il décide de remettre dans le droit chemin. Ce qui l’oblige à se reprendre en main lui aussi… Un film intelligent et drôle sur la transmission, un regard juste sur la jeunesse d’aujourd’hui. Il reste encore beaucoup à voir, et de nombreuses pépites à découvrir,

Dans le hall d'accueil du festival, la foule se presse !

Dans le hall d’accueil du festival, la foule se presse !

dans ce Festival unique qui se prolonge jusqu’au 13 novembre.

Par delà sa capacité à recoudre chaleureusement un tissu social déchiré par des décennies de crise, le Festival de Villerupt est avant tout une joyeuse immersion dans l’exception culturelle italienne. Un savoureux accord entre pasta et cinéma ! Chantal Langeard

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