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Latifa et la dignité humaine, Avignon 2019

Jusqu’au 26 juillet, se donne au 11*Gilgamesh Belleville Le Rouge éternel des coquelicots de François Cervantès. Avec Catherine Germain, dans une mise en scène de l’auteur. Sans oublier Melle Camille Claudel à l’Atelier florentin, Santa Muerte à LaScierie et Dimey Père&Fille au Cabestan.

Les quartiers Nord de Marseille, François Cervantès les connaît plutôt bien. Pas loin de la Scène nationale du Merlan avec laquelle il a une relation privilégiée, c’est là qu’il a rencontré Latifa Tir qui tenait un snack-bar, juste avant que celui-ci ne soit démoli comme le reste du quartier, l’héroïne du Rouge éternel des coquelicots. Il a beaucoup échangé avec cette femme dont les parents sont arrivés à Marseille dans les années cinquante au moment même où justement les quartiers Nord commençaient à être construits. Latifa Tir lui a donc raconté à sa manière son roman familial, avec notamment la généreuse

figure de son père qui, après maintes péripéties, a créé et géré le snack.

L’histoire de cette femme est étonnante et forte, elle nourrissait déjà l’Épopée du grand Nord que l’auteur-metteur en scène présenta en 2017 au Merlan. Quinze personnes, amateurs issus du quartier et professionnels mêlés, évoquaient la vie du lieu. Catherine Germain faisait partie de l’aventure dans laquelle elle interprétait le personnage de Latifa. Les deux femmes se sont donc rencontrées à cette occasion, ont noué des liens qui n’ont pas échappé à François Cervantès qui a donc décidé de faire spectacle de ce moment particulier entre les deux femmes, Latifa acceptant d’apparaître sous les traits de la comédienne. Voici aujourd’hui ce spectacle, deuxième épisode de l’Épopée du grand Nord, dans lequel est évoquée avec précision la lutte des habitants et de Latifa pour sauvegarder son instrument de travail, ou accepter son expulsion dans des conditions décentes.

Le résultat est une totale réussite, parce que François Cervantès ne s’est pas borné à se documenter auprès de Latifa et à retranscrire son histoire telle quelle. Il y a là un véritable travail d’écriture. Cervantès, il n’est pas inutile de le rappeler, est l’auteur de très nombreux textes. Il possède dans le domaine de l’écriture, comme dans celui de la mise en scène, une belle et impressionnante expérience qui dépasse très largement le simple témoignage de Latifa, aussi bouleversant soit-il, pour devenir objet et parole théâtrale. C’est fait avec une belle habileté, jouant même – pur plaisir – d’une certaine mise en abîme théâtrale. Tout cela au service d’une comédienne, Catherine Germain, qui a délaissé ses habits de clown, pour interpréter le rôle de Latifa, pour accueillir ses paroles dans son propre corps, avec un minimum de gestes et de déplacements. Ce qu’elle réalise là est exceptionnel d’intelligence et de rigueur : il n’en fallait pas moins pour rendre compte du combat de Latifa Tir au nom de la dignité humaine. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Melle Camille Claudel : De et par Sylvie Adjedj-Reiffers, L’Atelier

florentin. Un fil, quelques documents et lettres suspendus, une femme en robe et tablier du quotidien… Ainsi nous apparaît Mlle Claudel, dans un dénuement presque absolu, sans fioritures scéniques pour éviter que ne se disperse la parole de l’artiste ! Ainsi nous est contée de sa propre bouche bonheurs et émerveillements, errements et tourments de la géniale Camille dans sa fulgurance créatrice. Dans la simplicité nue du plateau, entre archives et missives, revivent par la seule voix de la comédienne tous les protagonistes et contemporains : son frère Paul, autorités de tutelle et marchands, amis et créanciers, surtout Rodin… « Camille Claudel n’est pas une folle, elle est une femme mal née », affirme avec conviction Sylvie Adjedj-Reiffers. « Le quotidien de Camille Claudel, le quotidien de la femme, hier, aujourd’hui : les mots sont les mêmes, les maux sont les mêmes ». Un spectacle à la force tranquille, l’émotion au cœur même de l’acte de création. Yonnel Liégeois

Santa Muerte : Avec Yumi Fujitani et Stan Briche, dans une mise

©Jimmy Boury

en scène de Marine Mane, LaScierie. Danse élégiaque, danse de mort, danse païenne ? Sous leurs masques venus d’ailleurs, quand le masculin le dispute au féminin dans leurs énigmatiques et splendides costumes, se posent-s’exposent-s’opposent-reposent les deux danseurs-comédiens : qui est l’homme, qui est la femme ? Peu importe au final, pour l’une et l’autre la mort s’invite au pas chaloupé, au chassé-croisé des mouvements finement ciselés : paradoxalement bienveillante, accueillante, reposante ! « Du kitsch, du bizarre, du baroque », commente la metteure en scène Marine Mane. Le spectateur ne peut que confirmer, envoûté par cette cérémonie mortuaire d’une étrange beauté, apte à redonner ses couleurs à la vie. Dans la même soirée, mêlant théâtre et danse, musique et vidéo, la compagnie In Vitro propose aussi deux autres spectacles, À mon corps défendant et Atlas. Yonnel Liégeois

Bernard Dimey Père&Fille, une incroyable rencontre : De et par Dominique Dimey, Le Cabestan. Quand la gamine de Châteauroux monte à Paris pour faire l’artiste, elle croise souvent un type de grande stature. Sympa ce Bernard, avec lequel elle se lie… Pour découvrir, au fil du temps et des rencontres, que ce Dimey, l’auteur de la fabuleuse Syracuse chantée par Henry Salvador, n’est autre que son propre père dont elle ignorait l’existence ! Une rencontre incroyable, que l’une et l’autre poursuivront et nourriront de tendresse et d’émotion. Un spectacle musical au goût étrange et particulier, chargé de sentiments partagés. Un spectacle témoignage, un spectacle hommage au poète et parolier qui, trop méconnu du grand public, fut clamé par les plus grands noms de la chanson française : Charles Aznavour, Yves Montand, Serge Reggiani, Henri Salvador, Juliette Greco, Mouloudji, Michel Simon… Émouvant, poétique, tendre et percutant, un spectacle salué à l’unanimité par la critique. Yonnel Liégeois

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Un moment rare, Avignon 2019

Jusqu’au 23/07, se donne Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Un spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, mis en scène par Irène Bonnaud. Avec un trio d’acteurs, François Chattot Jacques Mazeran et Martine Schambacher, qui se régale et nous régale ! Sans oublier Jean-Pierre – Lui, Moi à Villeneuve en scène et On voudrait revivre à La Caserne.

 

Est-ce une volonté délibérée des organisateurs du Festival ? Le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme, « afin de favoriser l’accès au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »…

Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui

unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Eduardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement, avec l’assassinat de Pasolini, le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle a caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.) et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale, ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Jean-Pierre, Lui, Moi : Écriture et jeu Thierry Combe, spectacle en

© Helene Dodet

plein air au Verger de Villeneuve en scène. Clos d’une belle palissade de bois où sont accrochés bouts de ficelle et petits papiers, entre ciel bleu et chant des cigales, le terrain de jeu de Thierry Combe est dessiné au sol : l’espace de Jean-Pierre le frère déficient mental, celui des parents, celui des intervenants (médecin, psy, éducateur)… Et le comédien d’évoluer d’un espace à l’autre, d’un personnage l’autre, avec un humour et un naturel confondants ! Nul voyeurisme ni pleurnicherie, de la délicatesse et une profonde tendresse pour ce frère bien réel dont il nous dresse le portrait et la vie au quotidien, de la naissance à l’enfance jusqu’au foyer où, adulte, il réside aujourd’hui. « Fiction et réalité, une frontière avec laquelle je m’amuse avec malice depuis plusieurs créations et que j’avais envie de questionner une fois de plus avec ce spectacle », commente Thierry Combe, le plainoisien d’adoption et complice de Franck Becker, l’ancien directeur de Scènes du Jura. Et nous aussi de nous amuser et rire vraiment, follement, de Jean-Pierre et lui, sans crainte, ni honte et fausse pudeur. D’une scène à l’autre, entre situations cocasses et dialogues intimes, Combe redouble d’énergie et de talent pour emporter le public dans cette aventure singulière : accueillir l’autre dans sa différence, faire fi de la norme et du handicap, laisser place à la dignité humaine de chacun ! Entre humour et émotion, un spectacle de haute teneur et riche en surprises de tout genre. « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », affirmait l’humoriste Pierre Desproges. Avec Thierry Combe, ce n’est pas seulement permis, c’est fortement recommandé ! Yonnel Liégeois

On voudrait revivre : Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet sur

©félix taulelle

les chansons de Gérard Manset, dans une mise en scène de Chloé Brugnon, La Caserne. Les chansons de Manset, quel univers ! Poétique, musical, intimiste dont s’emparent avec conviction les deux jeunes comédiens, récitants-chanteurs et musiciens… Plus et mieux qu’un spectacle hommage, en musique et poésie une plongée profonde dans l’univers de celui qui ne boit ni gin ni café ni bière mais qui se « shoote à l’accord parfait : do-mi-sol » ! Mêlant enregistrements, entretiens et paroles des chansons de Manset, le duo parfait entremêle verbe poétique et ligne mélodique pour nous faire ressentir émotions, pulsions, sensations d’un artiste trop méconnu du grand public. La scène devient studio, les planches intimité d’un local où s’amoncellent outils de création pour tout décor. Une mise en scène superbement orchestrée par Chloé Brugnon, un espace de jeu superbement agencé, éthéré, onirique où se jouent, se chantent et défilent paroles et musiques d’une vie, de la vie : celle de Manset, la nôtre aussi baignée parfois de solitude et de nostalgie, avec ce trop plein de tendresse parce que perce l’envie, même « si loin de son enfance, (de) refaire peut-être encore le grand parcours », de vouloir revivre. Avec un désir, fort : se laisser porter et emporter, encore et toujours, loin de toute mer agitée et des faux succès médiatiques, par cette vague déferlante de notes et de mots envoûtants. Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet ? Avec Gérard Manset, un trio de belle composition. Yonnel Liégeois

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Une leçon de comédie, Avignon 2019

Jusqu’au 28/07, se donne « La dernière bande » au Théâtre des Halles. Avec Denis Lavant, dans une mise en scène de Jacques Osinski. Sans oublier « Et le cœur fume encore » au 11*Gilgamesh Belleville et « Moi, Bernard » à La Caserne.

 

Il y a deux ans maintenant, nous avions été saisis, au sens fort du terme, par la prestation de Denis Lavant dans Cap au pire de Samuel Beckett. Deux ans plus tard donc, toujours au Théâtre des Halles que dirige Alain Timar, le revoilà… Toujours en compagnie de Beckett, mais dans La dernière bande, cette fois-ci.

Entre les écritures de La Dernière bande et Cap au pire, plus de vingt ans se sont écoulés. On pourra toujours en déduire qu’entre les deux textes la pensée de l’auteur s’est encore radicalisée, si faire se peut. Est-ce à dire qu’entre les deux spectacles signés par Jacques Osinski il y aurait une liaison chronologique, ce qui expliquerait peut-être que cette fois-ci Denis Lavant, son interprète, n’est plus immobile, figé à tout jamais ? Ce serait pousser le raisonnement un peu loin, disons simplement que nous sommes ailleurs.

La figure de Krapp, le vieil homme qui s’enregistre à chacun de ses anniversaires et réécoute les bandes à la recherche de sa propre vie, est effectivement différente de celle du personnage choisi de Cap au pire. Et là, Jacques Osinski, le complice de toujours, très à son aise sur le vaste plateau du Théâtre des Halles, joue de cet espace et étire le temps, à n’en plus finir : silence, long silence, assis immobile à son bureau, face à son magnétophone, Krapp laisse s’égrener le temps, avant de pousser un soupir, et commencer à bouger, faire quelques pas vers les tiroirs du bureau à la recherche d’une banane. Le rituel a commencé.

Ce que réalise Denis Lavant en vieux clown fatigué et désarticulé est proprement stupéfiant. Et vous saisit à la gorge. Dans son vieux costume élimé, c’est tout l’art du comédien qu’il nous fait toucher du doigt. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Et le cœur fume encore : Conception et écriture Alice Carré et Margaux Eskenazi, dans une mise en scène de Margaux Eskenazi, Théâtre 11*Gilgamesh Belleville. Second volet d’un diptyque intitulé Écrire en pays dominé, le premier proposant une traversée des courants de la négritude et de la créolité, il s’agit là de plonger, littéralement et littérairement, de l’Algérie coloniale à la France d’aujourd’hui qui a toujours beaucoup de difficultés à parler de « la guerre » et d’en faire mémoire d’une génération l’autre : trop de violences tues, trop de parcours de vie brisés, trop de mémoires cachées, trop de souffrances rentrées… Fruit d’un patient recueil de témoignages, familiaux ou proches, de partages avec historiens et écrivains, sur la scène sont rassemblés appelés du contingents comme soldats de métiers, sympathisants du Parti communiste ou de l’O.A.S., fils de harkis ou membres du FLN ! Pour se conter, se raconter et nous raconter leurs peurs, leurs angoisses, leurs désillusions. La grande qualité de la représentation ? Les non-dits ou mots dits s’échangent dans la compassion et l’humour, entre cris, pleurs ou colères des uns et des autres. Des paroles singulières qui croisent celles de grands témoins, tels Kateb Yacine, Édouard Glissant, Assia Djebar et Jérôme Lindon… Une pièce d’une grande force émotionnelle qui, sans didactisme mais avec une incroyable puissance d’humanité, marie avec justesse et talent petite et grande Histoire ! Une jeune troupe pétillante d’énergie, du théâtre documentaire de haut vol. Yonnel Liégeois

Moi, Bernard : Une adaptation de la correspondance de Bernard-

©Marc Philippe

Marie Koltès, conception et interprétation Jean de Pange, dans une mise en scène de Laurent Frattale, La Caserne. Tout amateur de théâtre connaît, a vu ou applaudi au moins l’une de ses pièces : La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton… Disparu en 1989, compagnon de route de Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès demeure l’un des plus grands dramaturges de notre temps ! S’emparant de sa correspondance (Lettres, un recueil paru en 2009 aux éditions de Minuit), Jean de Pange nous plonge avec tendresse et délicatesse dans les méandres de la vie de cet homme et dramaturge au destin si singulier ! Pas d’afféteries dans la bouche du comédien : les mots, rien que les mots et propos de Koltès, ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses ambitions et ses échecs d’écriture, sa soif de vivre, à Metz ou ailleurs : en Afrique, aux Amériques, au Portugal ! « Je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’accompagne depuis le début de ma pratique théâtrale », avoue Jean de Pange. « Je fais le choix de traverser son existence fascinante, d’oser le « je » de Bernard tout en restant bien moi ». Entreprise réussie, une mise en espace des temps forts de l’existence d’un homme révolté par la faillite de l’Occident et qui brûle sa vie à la quête d’autres cultures, d’autres continents, d’autres écritures. Un spectacle qui incite et invite à s’immerger à corps perdu dans l’œuvre de Koltès, Yonnel Liégeois

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Du big bang à nos jours, Avignon 2019

Seul en scène, jusqu’au 28/07 à l’Espace Alya, Fabio Alessandrini joue « L’équation ». Un geste théâtral rare, dont l’argument seul est la science. Un voyage de quinze milliards d’années au cœur de l’Univers entre science, littérature et comédie ! Sans oublier « Le champ des possibles », au Théâtre Transversal.

Sous le regard extérieur de Karelle Prugnaud, Fabio Alessandrini a composé et mis en scène L’équation, qu’il interprète seul à l’Espace Alya. Chose rare, il y va d’un geste théâtral dont l’argument est la science, sur une partition verbale établie à partir de textes littéraires et savants intelligemment adaptés et tressés (Kafka, Italo Calvino, Tzvetan Todorov, Erik Orsenna, Stephen Hawking, Einstein, Michel Cassé, Marcello Buiatti, etc.). Il s’agit, en une heure dix d’horloge, de survoler l’histoire du monde, du big bang à nos jours, sans omettre au passage les données de la mécanique quantique et de l’astrophysique, de la biotechnologie et de l’optogénétique (domaine neuf de recherche et d’application associant l’optique à la génétique), en se risquant jusqu’à l’évocation des luttes théoriques entre transhumanistes et bioconservateurs. Vaste programme !

Fabio Alessandrini (Cie Teatro di Fabio, sise à Compiègne), beau parleur et beau joueur, assume son dessein vertigineux dans une sorte d’enjouement généreux, au sein duquel la mimique et la virevolte presque dansée donnent parfois l’idée précise du tourbillon des planètes. Il est magistralement aidé en cela par la création vidéo de Claudio Cavallari, brillant inventeur de cosmogonies changeant en permanence au doigt et à l’œil, tandis que Nicolas Coulon, maître du son, a su créer une musique des sphères étonnamment crédible. Le tour de force de L’équation consiste en un subtil mélange d’érudition et de familiarité, quand bien même, à certains moments, la hauteur des spéculations peut dépasser des ignorants dans mon genre. Peu importe. Ils n’ont qu’à s’informer. Pour ma part, je vais m’y mettre, tiens, à l’étude des neutrinos qui « traversent la terre à la vitesse de la lumière sans subir la moindre interaction ». Et à quand le selfie devant le trou noir hypermassif situé au cœur battant de notre galaxie ? Blague à part, mine de rien, Fabio Alessandrini a mis sur pied un dispositif instructif à l’échelle de 15 milliards d’années.

Un stand-up intergalactique matérialiste athée, qui serait rêvé par le singe de Kafka de Rapport à une académie, après sa lecture assidue des Origines des espèces de Charles Darwin. On se rappelle Pascal, « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Ça parle, dorénavant. Jean-Pierre Léonardini

À voir aussi :

Le champ des possibles : De et par Elise Noiraud, Théâtre Transversal. Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans ses deux précédents spectacles, Elise Noiraud s’empare cette fois d’un épisode souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour nous conter l’histoire de cette jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne. Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment conquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. À l’instar de son héroïne en quête de maturité, elle use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Un conte pour enfants ? Avignon 2019

Jusqu’au 12 juillet, à la Chapelle des Pénitents blancs, se donne « Blanche-Neige, histoire d’un prince ». Une pièce de Marie Dilasser, dans une mise en scène de Michel Raskine. Sans oublier « Ventre » à Présence Pasteur et « Discours de la servitude volontaire » à la Bourse du travail.

Le travail, commun a-t-on envie de souligner, de Marie Dilasser et de Michel Raskine, Blanche-neige, histoire d’un prince est programmé à point nommé à la Chapelle des Pénitents blancs puisque l’on se pose la question de savoir s’il est bien opportun de dédier un lieu spécialisé destiné au jeune public. Il est vrai que si ce fameux jeune public (avec l’aide des parents) peut ainsi se repérer dans la très fournie et relativement éclectique programmation du Festival, en revanche les spectateurs, qui estiment n’avoir pas ou plus grand-chose à voir avec elle, passeront très vite leur chemin devant ce type de propositions. Si, pour cette raison, ils ratent Blanche-neige, histoire d’un prince, ils auront eu tort ! Le spectacle de Michel Raskine s’adresse bel et bien aussi (soyons mesurés, n’allons pas jusqu’à dire « essentiellement ») à eux ! En tout cas, la connaissance du vrai conte, celui pour le moins étonnant dans sa violence, de Grimm, et même éventuellement du film de Walt Disney, ne fera qu’accroître son plaisir. Comme le disait le petit père Brecht, la « connaissance accroît le plaisir », et sans doute n’est-il pas superflu de rappeler en cette ère de grande pensée sérieuse, que la notion de plaisir est à la base de toute activité artistique et théâtrale. Bref, Marie Dilasser et Michel Raskine ont dû bien s’amuser… le plus sérieusement du monde ! Pour notre plus grand plaisir. Commande du metteur en scène à l’autrice, avec quelques

points précis à respecter, les deux complices ont travaillé dans un constant va-et-vient avec au tout départ cette volonté de renverser les données du conte.

Celui que l’on ne voit pratiquement jamais, laissé dans une ombre bien pratique, le Prince, est tout à coup mis en pleine lumière. Le titre du spectacle est à cet égard, explicite, il est bien question de l’ « histoire d’un prince », lequel, données toujours renversées, est interprété par une femme, Marief Guittier, la complice de toujours de Michel Raskine qui n’en est plus à une transformation près (voir son fameux personnage de Max Gericke de Lothar Trolle). En vieillard décati il, ou elle, forme avec Blanche-Neige, qui ne cesse de grandir et est (dés)incarné par un homme (Tibor Ockenfels), un couple pour le moins improbable. Le tout sous le regard de la Souillon « aux cheveux jaunes », interprété par le technicien, Alexandre Bazan. À eux trois, masque blafard, yeux cernés de rouge, ils font penser aux personnages du Mariage de Gombrowicz, jadis monté par Jorge Lavelli. De mariage d’ailleurs il est bien question, puisque dans le conte réécrit, réévalué par Marie Dilasser – une des révélations de ce festival que l’on retrouve dans le off – le prince et Blanche-Neige sont passés de l’autre côté du miroir : ils sont mariés, et bien sûr, entre eux tout va de mal en pis. La comédie est tout à la fois lugubre, drôle (ce qui n’est pas antinomique) et percutante ; elle a le bonheur de se dérouler dans l’univers particulier initié par Stéphanie Mathieu et dans lequel viennent s’intégrer de manière particulière les objets de Claire Dancoisne. Soudainement cette bouffonnerie, avec son trio majeur de « belle » tenue, vient nous jeter au visage l’image inversée et ricanante de notre monde. Drôle de rictus. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Ventre : Une pièce du québécois Steve Gagnon, dans une mise en

©Or Katz

scène de Vincent Goethals, Présence Pasteur. Pour ce jeune couple en pleine crise existentielle, à deux pas de la rupture, en équilibre instable au bord du gouffre, la question est vitale : comment faire pour ne pas oublier d’aimer ? Comment faire pour retrouver le chemin de nos bouches, de nos mains, de nos ventres ? Nus dans la baignoire, dépouillés de tous leurs oripeaux et vêtements symboles d’une société en perdition, parviendront-ils à clarifier un possible chemin d’avenir commun, réussiront-ils à laver –lever – trahisons et soupçons de l’une et l’un envers l’autre ? Un huis-clos intimiste qui déborde d’une chambrée en désordre pour interroger le désordre du monde dans notre rapport à autrui. De manière simple, spontanée, sans intellectualisme ni pathos superflus, avec pudeur comme la nudité affichée des deux comédiens, Julie Sommervogel et Clément Goethals, étonnants de naturel dans leur interprétation à haut risque ! Deux êtres au bain d’une exclusive passion, au bord d’une mortifère explosion, au ban d’une société en état avancé de décomposition… Une mise en scène réglée au cordeau, sans fioritures, qui se joue derrière et devant un rideau, quelques touches de couleurs et deux ou trois bibelots pour qu’affleure en pleine lumière la profondeur des sentiments. Pour que le soleil, parce que l’amour est au rendez-vous, n’est d’autre choix, encore, que de se lever ! Yonnel Liégeois

Discours de la servitude volontaire : Texte de La Boétie, adaptation et mise en scène de Stéphane Verrue, La Bourse du travail. « Quand j’ai découvert ce texte, il m’a littéralement sauté à la figure ! », avoue Stéphane Verrue. « Comment un jeune homme du XVIe siècle pouvait-il me parler aussi directement, aussi clairement, à moi, citoyen français cinquantenaire du XXIe ? ». Et François Clavier, formidable comédien, l’un des plus talentueux de sa génération, de s’en emparer illico et d’écumer alors scènes nationales, centres culturels et cours de lycées pour le faire entendre au plus grand nombre, surtout aux jeunes générations : « Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies ». Un appel au sursaut, à la révolte, à l’engagement citoyen, à ne surtout pas manquer ! Yonnel Liégeois

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Le crépuscule, Avignon 2019

D’après Les chênes qu’on abat d’André Malraux, se donne à Présence Pasteur « Le Crépuscule ». Dans une mise en scène de Lionel Courtot, la rencontre à la Boisserie en 1969 du Général de Gaulle et de son ancien ministre de la Culture. Sans oublier « Morgane Poulette » à La Manufacture.

« Le 11 décembre 1969, je retrouve le général de Gaulle au crépuscule de sa vie », selon les dires d’André Malraux, son ancien ministre de la Culture : une seule journée, une seule rencontre à Colombey-les-Deux-Églises, nous fait-il croire, pour composer le long dialogue des Chênes qu’on abat, son livre paru en 1972 que Lionel Courtot adapte pour la scène à Présence Pasteur. Un titre d’ouvrage en référence à Victor Hugo, rien de tel pour poser la stature du personnage… Un chêne abattu mais immortel, éternel éveilleur de consciences pour la postérité ! Certes, l’année 2020 sera « l’année de Gaulle » pour les 130 ans de sa naissance, les 50 ans de sa disparition et les 80 ans de l’Appel du 18 juin… Certes, entre l’imposante bibliothèque et le vaste bureau de la Boisserie nimbés de clair-obscur, Lionel Courtot signe une lumineuse mise en scène… Certes, tels deux monstres surgissant des limbes de l’histoire, John Arnold et Philippe Girard sont d’une puissance et d’un naturel

Co Max Fryss

confondants dans leur interprétation… Certes, mais encore ?

Le texte emphatique, grandiloquent de Malraux peine à convaincre l’auditoire, à moins qu’il ne soit nostalgique des Compagnons de la Libération. Dialectique et contradiction, interrogation et mise en perspective, autant de marqueurs qui ne sont assurément point conviés sous la plume de l’écrivain. Malraux se révèle subjugué, fasciné par son héros, son maître qu’il élève au rang d’icône. « Ces pages, lorsque je les écrivais, étaient destinées à une publication posthume », précise-t-il, « je ne souhaitais pas fixer un dialogue du général de Gaulle avec moi, mais celui d’une volonté qui tint à bout de bras la France ». Génial affabulateur, ce Malraux ! Seuls percent à l’envie et à longueur de dialogues un hymne à la gloire du grand Charles autant qu’à celle de son scribe qui soigne son portrait pour le futur, un plaidoyer pro domo qui ne cesse de vanter les valeurs républicaines et les choix stratégiques de celui qui a eu le mérite de relever la France du déshonneur : de grandes envolées lyriques pour la postérité, de hautes pensées philosophico-politiques pour l’Histoire ! Alors que les utopies ne sont plus de mise et que le discours politique se délite aujourd’hui dans l’affairisme et le populisme, sur les planches renaît de ses cendres l’image de l’homme providentiel, visionnaire et unique détenteur du chemin d’avenir à suivre sans sourciller ni discuter.

Au final, figures emblématiques d’un temps à jamais révolu, économes de leurs gestes comme figés devant le poids de l’histoire, soliloquent sur scène deux comédiens de grande stature, burinant avec talent l’effigie de deux grandes statues. Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Morgane Poulette : De Thibault Fayner, mise en scène d’Anne Monfort, La Manufacture. Cernée d’eau et sombrant dans les larmes, Morgane Poulette conte et se raconte, se donne à voir et entendre ! Nimbée d’une lumière tamisée, naufragée solitaire sur son île imaginaire, dans un dispositif scénique original et poétique, la jeune chanteuse junkie confesse ses heurts et malheurs, douleurs et déboires amoureux. Entre révolte underground et dénonciation politique, chagrin d’amour et création artistique, le diptyque de Thibault Fayner, « Le camp des malheureux » et « La londonienne », résonne avec force sous les traits de Pearl Manifold. Seule en scène, entre humour et émotion, elle ondule magnifiquement du corps et de la voix pour noyer, au propre comme au figuré, chagrins et désillusions, blessures au cœur et naufrages dans l’alcool et la drogue, vie et mort de son ami-amant. Superbement mises en scène par Anne Monfort, les tribulations d’un couple à la dérive dans une Angleterre désenchantée au capitalisme triomphant. Y.L.

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Comédiens, le saut dans le grand bain

Jusqu’au 30 juin, les jeunes comédiens de sept écoles du Théâtre Public investissent la Cartoucherie. Plus précisément, le théâtre de l’Aquarium et celui de l’Épée de bois… Pour montrer leurs travaux de fin d’études, faire apprécier leurs talents ! Parmi eux, lors de la dixième édition de cet original festival, les élèves de l’Académie de l’Union, sise à Limoges et dédiée aux Outre-mer.

 

Ils sont tous là, une foultitude de jeunes enthousiastes et déterminés ! Prêts à affronter le regard du public parisien, faire apprécier leurs talents et vibrer aux applaudissements des spectateurs venus en nombre saluer leurs performances… Ils viennent de la région parisienne ou de Lausanne, de Bordeaux et Marseille, de Cannes et de Limoges, toutes et tous élèves-comédiens, pour participer à cette dixième édition du Festival des écoles du Théâtre Public. Jusqu’au 30 juin, une manifestation originale initiée par François Rancillac, le directeur du Théâtre de l’Aquarium en fin de mandat. « Ce festival, malgré l’absence criante de tout soutien public, aura donc tenu bon durant une décennie », constate avec enthousiasme le metteur en scène. « Il permet à ces jeunes pousses gorgées de promesses de se présenter au public, aux professionnels et aux critiques à travers l’acte même de création ». Au programme,  les « spectacles de sortie » des sept écoles invitées, conçus sur mesure par des metteurs en scène choisis pour leur talent et leur goût de la pédagogie. Une démarche qui porte ses fruits, puisque la Comédie de Béthune inaugure en septembre prochain sa première classe préparatoire aux écoles supérieures d’art dramatique. Baptisée « Égalité des chances  », un label prometteur !

Durant deux semaines et pour trente représentations, ils squattent donc les planches de l’Aquarium, mais aussi celles du théâtre de l’Épée de Bois et des Ateliers de Paris associées à l’opération, les trois structures sises sur le site emblématique de la Cartoucherie à Vincennes. Un dépaysement pour les jeunes ultramarins, débarqués de Limoges et en provenance des départements et territoires d’Outre-mer… Une dizaine de garçons et filles qui ont intégré l’Académie de l’Union, l’école supérieure professionnelle de théâtre du Limousin. Ils sont natifs de Guyane ou de Mayotte, de Guadeloupe et Martinique, de la Polynésie Française, de La Réunion ou de Nouvelle-Calédonie… L’objectif ? Ouvrir leurs horizons à d’autres cultures et écritures, favoriser leur réussite au concours d’entrée des grandes écoles d’art dramatique, revenir dans leur territoire d’origine porteurs d’un savoir-faire et d’une expérience susceptibles de leur ouvrir des horizons nouveaux.

Fort de ses dix-huit ans, Anthony le réunionnais avoue son coup de foudre pour le théâtre. Effrayé aujourd’hui par tout ce qui lui arrive mais encore plus motivé depuis son arrivée en métropole. Le plus dur pour la calédonienne Ornella ? Pas le jeu théâtral ou l’art oratoire, surtout devoir mettre des chaussures depuis qu’elle foule la terre limousine… Pour tous, découvrir d’autres dramaturgies n’implique pas de couper court à leurs traditions et cultures, bien au contraire. En recourant à des formateurs eux-mêmes originaires des Outre-mer, ou spécialisés dans la question du multi-culturalisme, l’Académie de l’Union leur permet de grandir et s’épanouir, sans renoncer à leurs racines. Avec, pour d’aucuns, le succès à la clef aux concours d’entrée au Conservatoire de Paris et à d’autres grandes écoles réputées ! Yonnel Liégeois

 

Au programme :

– Du 26 au 28/06, aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe : L’adolescent de Fédor Dostoïevski, mis en scène par Sylvain Creuzevault. Par les élèves comédiens de l’École supérieure de théâtre Bordeaux-Aquitaine.

– Du 27 au 30/06, à la Cartoucherie : Sur le navire noir d’après David Peace, adapté et mis en scène par Jean-François Matignon, avec les élèves de l’École régionale d’acteurs de Cannes et de Marseille. Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts, conçu et mis en scène par Frédéric Sonntag, avec les élèves de l’École supérieure de comédiens par l’alternance d’Asnières. Rip it up and start again, conçu et mis en scène par Enrico Casagrande et Daniela Nicolo, avec les élèves de la Haute école des arts de la scène de Lausanne. Cargo, écrit et mis en scène par Paul Francesconi, avec les élèves de l’Académie de l’Union de Limoges, classe préparatoire intégrée dédiée aux Outre-mer.

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CrossBorder, le blues sans frontières

Ils forment un sacré trio : Kennedy au chant, Milteau à l’harmonica et Segal au violoncelle ! Pour explorer et magnifier le blues, par-delà les frontières. De reprises en impros, avec CrossBorder Blues, une pépite au firmament musical.

 

«  N’en déplaise à Donald Trump, aux empereurs chinois voire à Édouard Maginot, une frontière n’est pas un mur, bien au contraire ! », clame d’emblée Jean-Jacques Milteau, l’humour toujours aux lèvres, lorsqu’il n’a pas l’harmonica en bouche… Tels de vieux compères en musique, entre reprises et impros,  Harrison Kennedy, Jean-Jacques Milteau et Vincent Segal s’autorisent toutes les audaces avec CrossBorder Blues ! N’hésitant point, d’une mélodie l’autre et en douze compositions, à franchir les ponts, sauter les murs et braver les frontières en toute impunité… Le blues chevillé au corps, notes et complaintes surgies des plantations esclavagistes du Sud américain : Harrison Kennedy, petit-fils d’esclave aujourd’hui naturalisé canadien, n’oublie rien, et surtout pas ses racines du Mississipi et du Tennessee.

Le blues ? Une musique, un style que Jean-Jacques Milteau tient vraiment en haute « Considération », selon le titre éponyme d’un précédent CD enregistré en compagnie de Manu Galvin, Michael Robinson et Ron Smith. Parce que « la musique noire a été la plus grande claque culturelle des cent dernières années » aux dires de l’harmoniciste, « non seulement une nouvelle lecture des timbres, des rythmes et des harmonies mais plus largement une nouvelle manière de considérer l’expression et la relation à l’autre ». Selon le musicien, le blues est une musique intéressante à plus d’un titre. « Dans son histoire d’abord, parce qu’elle est avant tout une histoire d’humanité : une musique où la liberté de chacun assure la survie de l’autre ! Une musique libératrice, avec ce registre inégalé de l’impro héritée de l’église noire. A son arrivée en France, dès les années 14-18, ce fut pour beaucoup de nos concitoyens la découverte d’un continent certes, d’un peuple surtout. Une musique simple au premier abord, qui attire et envoûte ».

Avec CrossBorder Blues, la bande des trois en apporte une nouvelle preuve ! Se risquant à mélanger les sons et les tons, la voix âpre et profonde de Kennedy se posant sur les cordes inattendues d’un surprenant violoncelle et les vrilles toujours envoûtantes d’un génial harmonica… Dénonçant génocides et goulags, de l’Arménie à Kigali dans No monopoly on hurt, appelant chacun à tendre la main et à cesser d’être les prisonniers du monde dans Prisoners in the open air… « On regrette souvent que le blues n’évolue pas davantage. Alors quand trois musiciens se décarcassent pour en proposer une interprétation nouvelle, on salue l’initiative », note à juste titre Frédéric Péguillan dans le magazine Télérama, « une collaboration bluffante sur disque qui n’en sera certainement pas moins renversante en live ». Et Milteau d’ajouter, « tous les trois on s’est reconnus, avec respect et même tendresse ». Des valeurs, une complicité qui suintent d’un morceau à l’autre, allant jusqu’à oser une reprise, une recréation devrait-on dire, d’Imagine de John Lennon… « Le plaisir est palpable, autant que l’envie de briser les frontières », souligne ainsi Eric Libiot dans les pages de L’Express. « Plage 10, un magnifique mariage musical : Imagine de Lennon réinventé en blues. Et, tout à coup, la chanson frappe avec la force de l’évidence : écrite en 1971 par Lennon et Yoko Ono, elle n’est rien d’autre qu’un cri au calme rageur qu’auraient pu pousser les esclaves des champs de coton qui célébraient le blues comme preuve de l’identité et de leur combat commun ». Un trio d’exception !

Comme l’affirme Jean-Jacques Milteau avec la force de l’évidence, « l’humain a toujours besoin de s’asseoir quelque part et de regarder l’horizon, par-delà la frontière ». Aussi, n’hésitez point, prenez place, asseyez-vous et rythmez le concert de vos mains, rien de tel pour se faire du bien en ces temps incertains ! Yonnel Liégeois

Le vendredi 05/04, à Brno (République Tchèque). Le samedi 6/04, au Festival de Blues de Salaise sur Sanne (38). Le dimanche 7/04, au Diapason de St Marcellin (38). Le jeudi 04/07, au Festival « Cognac passion » à Cognac (16). Le samedi 28/09, à Rueil Malmaison (92). Le mardi 01/10, à Marseille (13). Le mardi 08/10, à Villefranche (69). Le mardi 12/11, à Montigny (78). Le jeudi 14/11, à Beaucourt (90). Le samedi 23/11, à Neuilly-sur-Seine (92). Le dimanche 24/11, à Beaumont sur Oise (43).

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Tours, viva il cinema e…Leonardo !

Les liens entre la Touraine et l’Italie ne datent pas d’aujourd’hui. En 1519, Léonard de Vinci meurt au Clos Lucé d’Amboise. Alors que s’ouvre, le 27 février, la 6ème édition du festival Viva il cinema !, la région Centre Val de Loire célèbre le cinq centième anniversaire de la disparition du génie de la Renaissance.

 

Outre une programmation riche et variée, du 27 février au 3 mars, le festival Viva il cinema ! rendra hommage à trois prestigieux réalisateurs. Tout d’abord, le napolitain Mario Martone dont nous pourrons revoir l’inoubliable « Morte di un matematico napoletano » (Grand prix du jury à Venise en 1992), « L’amore molesto » et découvrir son dernier film « Capri-Révolution »… Le bolognais Pupi Avati connait une reconnaissance

Capri-Révolution, Mario Martone

internationale pour « Fratelli e sorelle », sorti en 1991. En 2003, il reçoit le prix Donatello du meilleur réalisateur pour « Il cuore altrove», projeté à Tours ainsi que « Una sconfinata giovinezza » et « Un ragazzo d’oro ».

Quant à Roberto Ando, sans doute un peu moins connu du public français, il n’en est pas moins un réalisateur majeur du cinéma italien. Il fut l’assistant de Federico Fellini, Francis Ford Coppola et Francesco Rosi. Son premier long métrage, « Diario senza date » fut plusieurs fois primé. Trois de ses films sont à l’affiche du festival : « Viva la libertà » adapté de son propre roman « Le trône vide », « Le Confessioni » et son dernier film « Una storia senza nome », avec Laura Morante et Alessandro Gassman, présenté en novembre 2017 à la soirée de remise des prix du Festival du film italien de Villerupt en Lorraine. Pour la compétition tourangelle, cinq films sont projetés en présence de leurs réalisateur ou réalisatrice, parmi lesquels le très sensible « Fiore gemello » de Laura Luchetti déjà primé à Villerupt. Comme chaque année, les

Una storia senza nome, Roberto Ando

documentaires ne sont pas oubliés : cinq sont présentés, dont l’excellent « I Villani » (les Rustres) de Daniele de Michele, chantre du slow food.

En ouverture du festival, est proposée à l’université de Tours une conférence sur « L’italianité au féminin » avec la présentation du film « Italiennes » de Silvia Staderoli. Une autre excellente initiative : l’installation de l’exposition « Ciao Italia ! Ces immigrés italiens qui ont fait la France » ! Elle connut un très grand succès en 2017 lors de son vernissage à Paris, au Musée national de l’Histoire de l’Immigration. Photos, documents historiques et films font honneur à tous les mineurs, ouvriers, maçons, artisans et artistes qui ont contribué à faire la France d’aujourd’hui. Non sans douleur parfois, comme en témoignent les « ritalades » subies par certains d’entre eux…Sont présents aussi divers objets de la vie quotidienne, de la petite Fiat 500 à la mythique cafetière Bialetti, qui nous touchent tous, descendants d’Italiens ou non. Sans oublier l’apport culinaire transalpin qui enrichira notre gastronomie nationale ! Chantal Langeard

 

Entre Italie et Touraine…

Au moment où la Région Centre-Val de Loire célèbre le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, Viva il cinema ! s’inscrit dans cet esprit de la Renaissance qui a contribué à tisser entre la France et l’Italie des liens solides de nature artistique et culturelle, fondateurs de l’identité de la Touraine. Le cinéma contribue depuis le milieu du XXème siècle à renforcer ces liens et à nous préserver de cette tentation du repli, si forte  aujourd’hui. Viva il cinema ! porte cette vision solidaire et citoyenne parce que le cinéma italien, entre gravité et légèreté, a toujours su, hier comme aujourd’hui, éveiller nos consciences.
Cette sixième édition nous emmène vers d’heureuses découvertes, des films inédits en France et nous propose de parcourir entre comédies et drames, fictions et documentaires, l’Italie dans toute sa diversité et son actualité. Viva il cinema ! est le rendez-vous des cinéphiles, des amoureux de l’Italie et de tous ceux qui pensent que pour mieux se connaître, il faut regarder au-delà des frontières quelles qu’elles soient. Là est tout le pouvoir du cinéma, alors…. Buona visione ! Louis D’Orazio
, directeur artistique.

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Michel Didym, en pleine Mousson !

Au bord de la Moselle et sous les arcades de la superbe Abbaye des Prémontrés, du 23 au 29 août se déroule à Pont-à-Mousson (54) la 24ème édition de la Mousson d’été. Une manifestation qui fait la part belle aux auteurs de théâtre contemporains. Initiée par Michel Didym, l’actuel directeur de La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine.

 

Yonnel Liégeois – Le 23 août, la 24ème édition de la Mousson d’été frappe ses trois coups. Dans quel contexte et avec quelle idée première avez-vous créé cette manifestation, devenue incontournable dans notre paysage culturel ?

Michel Didym – Il y a 20 ans comme aujourd’hui, des critiques incultes trouvaient bon de pousser à l’énervement, en se basant sur « l’absence » d’auteurs vivants. « Il n’y a plus d’auteurs », pouvait-on lire dans différentes gazettes. Affirmations d’autant plus scandaleuses que mon immersion dans les écritures contemporaines me permettait de vérifier quotidiennement le contraire. Mais comment partager cette incroyable richesse ? Comment donner, à ceux que cela intéresse vraiment, des outils pour mieux appréhender les nouvelles écritures ? Et surtout, comment créer autour des auteurs un environnement qui les sortirait de leur solitude ? Après moult entretiens, il est apparu que la création du festival uniquement basé sur le texte était d’une impérieuse nécessité. Il restait cependant à convaincre les autorités car il n’y avait pratiquement pas de financement. Finalement, ce sont les auteurs qui ont imposé la Mousson d’été et ont aidé à générer un événement qui deviendrait une référence culturelle.

 

Y.L. – Dans l’éditorial de ce cru 2018, vous mettez l’accent sur la peur et la montée des populismes qui semblent submerger l’Europe. En quoi et comment le théâtre peut-il faire front et proposer une autre alternative au « vivre ensemble » ?

M.D. – Au cœur de la Mousson, il y a l’humain et surtout des valeurs qui nous permettent de traverser les frontières et d’aller au-delà de nos peurs. Un travail nécessaire pour dépasser nos certitudes. Le repli sur soi n’est pas seulement un cauchemar personnel, c’est surtout à la fin un danger collectif dont savent parfaitement profiter les populistes. Le théâtre crée donc un lien social qui nous encourage à mettre de côté nos angoisses et baisser la garde, à aller vers l’autre et être à l’écoute.

 

Y.L. – Quoiqu’elle n’ait pas perduré, une polémique récente mettait l’accent sur

Co Eric Didym

une prétendue absence d’auteurs contemporains. Pour le créateur de la Meec, la Maison européenne des écritures contemporaines, une aberration?

M.D. – Depuis 2017 nous faisons partie d’un projet européen, « Fabulamundi. Playwriting Europe : Beyond Borders? », qui favorise la synergie entre une dizaine de théâtres qui partagent les mêmes valeurs que nous. Les auteurs français reçoivent des financements qui leur permettent de voyager et de défendre leurs écritures à travers toute l’Europe. Ce projet, qui rassemble 80 auteurs (10 par pays) et 160 textes, est un formidable vivier d’écritures dramatiques. Il permet en outre à la Mousson d’été de faire découvrir au public un large panel d’auteurs talentueux qui reflètent la diversité et la richesse des dramaturgies européennes.

 

Y.L. – Cette édition semble plus fortement faire la part belle aux femmes, auteures-metteures en scène-comédiennes. Une réalité ou une vue de l’esprit ?

M.D. – Je pense de façon générale qu’il faut cesser de trier les auteurs par leur genre, leur âge ou la couleur de leur peau. C’est la langue qui doit prédominer : Qu’à-t-on à dire ? Et surtout, comment le dit-on ? La Mousson programme des femmes depuis plus de 20 ans. Aujourd’hui, il apparaît que plus de femmes écrivent et la Mousson est le reflet de cette légitime progression.

 

Y.L. – Comment s’opère la synergie entre la Mousson d’été et La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine que vous dirigez depuis 2010 ?

M.D. – Grâce au soutien technique du théâtre et des scènes nationales du Grand Est, nous parvenons à contenir nos frais de production. Ce qui nous permet de créer dans toute la région une complicité autour des nouvelles écritures, qu’elles viennent d’ici ou d’ailleurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

La Mousson, une pluie d’événements

Du 23 au 29/08, le quotidien de la Mousson ( Tél. : +33 (0)3.83.37.42.42) se décline en rencontres et débats, lectures et mises en espace, université d’été qui réunit 75 stagiaires et spectacles. Une sélection d’événements majeurs parmi une programmation diverse et variée ouverte à l’international (Allemagne, Catalogne, Espagne, Grèce, Norvège, USA…) :

– Le 23/08 : Inauguration du festival à 18h, suivi du vernissage de l’exposition « Portraits d’auteurs en Mousson d’été 2017 » réalisés par Éric Didym. Lecture à 20h45, 7 minutes de Stefano Massini.

– Le 24/08 : L’exercice de traduction à 16h, avec traducteurs et auteurs présents. Lecture à 18h, Nostalgie 217 d’Anja Hilling. Spectacle à 20h45, Seasonal affective disorder de Lola Molina.

Emmanuelle Devos. Photo by Marcel Hartmann/Contour by Getty Images

– Le 25/08 : Le prisme du politique à 16h, une conférence d’Olivier Neveux, auteur de « Politiques du spectateur ». Lecture radiophonique à 20h45, La brèche de Naomi Wallace.

– Le 26/08 : Spectacle de rue à 11h et 17h15, Hémilogue du collectif Akalmie Celsius. Lecture à 18h, Excusez-nous si nous ne sommes pas morts en mer d’Emanuele Aldrovandi.

– Le 27/08 : Conversation à 16h, La dispute entre Nathalie Fillion et Pascale Henry sur les enjeux du « texte ». Spectacle à 20h45, La petite fille de Monsieur Linh d’après Philippe Claudel.

– Le 28/08 : Lecture à 14h30, Ton plus extrême désir de Dimítris Dimitriádis. Lecture à 20h45, L’heure bleue de David Clavel avec Emmanuelle Devos.

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Bussang ne saurait mentir, Grignan non plus !

Depuis huit mois aux mains de Simon Delétang, le Théâtre du Peuple perpétue vaillamment sa mission historique en mêlant nature et culture. Au programme de la saison estivale de Bussang (88), Lenz de Georg Büchner et Littoral de Wajdi Mouawad. Sans oublier, dans une mise en scène de Vincent Goethals, les Noces de sang de Federico Garcia Lorca à Grignan.

 

Succédant à Vincent Goethals, le comédien et metteur en scène Simon Delétang (né en 1978) a pris en octobre 2017 la direction du Théâtre du Peuple, à Bussang. On sait que de ce village au cœur des Vosges dont il était natif, Maurice Pottecher (1867-1960) fit dès 1895 un haut lieu d’idéalisme partageur. Dans un texte de 1899, il affirmait que « le Théâtre du Peuple entend mêler les classes, et, loin d’exclure l’élite, il la croit indispensable à assurer au spectacle un caractère artistique élevé, à l’empêcher de déchoir dans la vulgarité des effets faciles, du mélodrame banal et de la farce grossière ». Dans le langage relevé de l’époque, il poursuivait en ces termes : « Tandis que la foule, d’esprit sincère, non blasée, apporte sa fraîcheur d’impressions, sa faculté d’enthousiasme et préserve l’artiste d’un raffinement mortel pour l’art, l’élite intelligente et instruite corrige le goût de la foule, impose au dramaturge un souci de pensée et une tenue de style sans lesquels il n’y a pas de véritable œuvre d’art ».

 

Sortir d’une logique festivalière et exister toute l’année

Simon Delétang assume d’emblée cet héritage et souhaite que le Théâtre du Peuple « existe et soit visible tout au long de l’année et sorte d’une logique festivalière » en proposant une activité en deux temps, l’automne-hiver et le printemps-été. C’est ainsi que, avant de jouer à Bussang, dans la salle Camille (prochaines représentations les 5, 12 et 19/08), « Lenz », le récit inachevé de Georg Büchner, admirablement traduit par Georges-Arthur Goldschmidt, il l’a présenté en avril à travers des villages des Vosges, renouant ainsi, sac au dos, avec la manie déambulatoire des jeunes romantiques allemands. Tout en déplaçant des montagnes de carton, Simon Delétang (un peu Raskolnikov avec son collier de barbe brune sur un visage au beau relief) imprime à ce texte de folie fraternelle, pour ainsi dire, un ton de staccato saccadé.

On retrouve ce halètement rythmique dans sa mise en scène de « Littoral », de Wajdi Mouawad, qui est l’une des quatre pièces constituant le cycle intitulé le Sang des promesses. Il s’agit pour Wilfrid (Anthony Poupard), lesté du cadavre de son père, de retourner au pays natal pour l’inhumer. Chemin faisant, il rencontrera maints ressortissants d’une terre ravagée par la guerre… Né au plus fort du conflit au Liban, Wajdi Mouawad, québécois par hasard, actuel directeur du Théâtre de la Colline à Paris, a signé là une fresque épique où les vivants côtoient les morts en toute intimité, comme dans la tragédie grecque classique, quand bien même chez lui la verve langagière ne résiste pas à lancer des fusées comiques.

 

Une fable humaniste à rebondissements

Dix-huit interprètes, dont douze amateurs (c’est la règle à Bussang) dûment entraînés, conduisent avec une ingénieuse vélocité cette fable humaniste à rebondissements fréquents, au cours de laquelle le héros itinérant, flanqué de son surmoi idéal, un chevalier de haute taille (Emmanuel Noblet) traverse avec candeur les désastres de la guerre. Il n’est pas indifférent que Jean-Noël Delétang, père de Simon, ait été choisi pour le rôle du géniteur de Wilfrid au sein de cette histoire de famille humaine qui s’ouvre fréquemment (autre règle locale intangible) sur un lopin pentu de nature vosgienne en fond de scène. Il y a dans ce Littoral une sincérité d’approche, un allant de bon aloi. Sans oublier que le Théâtre du Peuple a rendu hommage le 29 juillet au regretté Jack Ralite, depuis 1998 membre du conseil d’administration de cette mémorable institution. Jean-Pierre Léonardini

 

Du sang à Grignan

Chaque soir à la nuit tombée, résidence épisodique de Madame de Sévigné chez sa fille, la superbe façade du château de Grignan s’éclaire rouge sang par intermittences ! Jusqu’au 25 août, date ultime de représentation de l’œuvre de l’espagnol Federico Garcia Lorca, Noces de sang, mise en scène par Vincent Goethals, clin d’œil de l’actualité, l’ancien directeur du Théâtre du Peuple de Bussang…  Tréteaux, tables et chaises en rouge vif, même si la fête s’annonce sous les meilleurs auspices, le décor plante les couleurs. De mauvais augures. À l’arrière- plan, un kiosque à musique où les trois instrumentistes (accordéon, vibraphone et violoncelle) ont pris place pour scander de leurs « Canciones espanolas antiguas » les heures tragiques de la pièce, en fond de scène une tribune qui accueille les « cousins » de la famille, une trentaine de spectateurs volontaires tous vêtus de noir et blanc, invités au banquet de mariage : deux idées originales, et bienvenues, du metteur en scène Vincent Goethals qui s’empare avec gourmandise et gouleyance de l’œuvre de Lorca, assassiné en 1936 par les milices franquistes. La chaleur ne sévit pas que dans les champs de lavande à l’heure de la représentation, elle embrase le plateau éphémère du château sous le feu de la passion !

En terre andalouse, on ne badine pas avec la loi du sang, les rancœurs familiales et l’esprit de vengeance. « Les blessures sont béantes et le sang doit couler », commente le metteur en scène. Ce qui ne saurait tarder, le fiancé de la noce et l’amant honni s’entretuant à la scène finale : jamais, la passion n’avait cessé de consumer Leonardo et la belle Novia… Entre chansons populaires d’une incroyable finesse et voile de la mariée d’une quinzaine de mètres qui fera office de nappe à la table du banquet, de superbes voix mélodiques se font entendre, des images d’une éclatante beauté se donnent à voir. Une magie du spectacle réglée au cordeau, en dépit de quelques longueurs et faiblesses d’interprétation, pour faire exploser au visage du public noirceurs et défaillances de la nature humaine : le couteau plus que la parole comme ultime instrument de dialogue, le sang plus fort que l’amour comme ultime pacte sans cesse à renouveler, la mort même redoutée comme ultime destin. Subjugués, les spectateurs ne s’y trompent pas, ils sont à la noce en ces fêtes nocturnes, Grignan leur offre l’occasion rêvée, la chance inouïe de découvrir une œuvre toute aussi enchantée qu’ensanglantée. De découvrir aussi un immense poète et dramaturge, Federico Garcia Lorca, aujourd’hui adulé en son pays. Yonnel Liégeois

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Samuel Gallet et l’état du monde, Avignon 2018

Avec La Bataille d’Eskandar, le collectif Eskandar se saisit à bras le corps du texte de l’un de ses membres, Samuel Gallet. Sous couvert d’humour noir, une vision implacable du chaos de notre monde. Sans oublier Criminel, Lettre à un soldat d’Allah et Stand up, rester debout et parler.

 

Samuel Gallet, d’ailleurs, n’hésite pas à payer de sa personne sur le plateau, et cela avec un plaisir évident, comme s’il savourait ses propres mots. Pour l’accompagner dans cette entreprise – une véritable bataille comme le stipule le titre, La Bataille d’Eskandar – on retrouve Pauline Sales pour le jeu, Aëla Gourvennec et Grégoire Ternois pour la composition et l’interprétation musicale. Il n’en fallait pas moins pour parvenir à mener à bien la difficile mission de rendre justice à un texte qui oscille entre différents registres d’écriture. Qui passe de la narration dramatique aux envolées poétiques sans crier gare, se développe dans un imaginaire parfois débridé, voire extravagant, pour répondre avec une ardeur de tous les instants à une volonté de vie inexpugnable. Que l’on veuille ou non, et le personnage principal à qui Pauline Sales prête corps et âme avec une belle autorité l’avoue clairement, « La

©Tristan Jeanne-Valès

vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute… ».

Tout est dit, le ton est ainsi donné dans sa rythmique et sa tension implacables. Une envolée dans un imaginaire débridé, seul refuge sans doute pour cette femme harcelée par les huissiers et qui s’en va donc explorer d’autres univers dans lequel, parmi les animaux d’un zoo laissé à l’abandon, on trouve un certain Thomas Kantor dont le nom évoque bien évidemment le grand metteur en scène polonais (Tadeusz Kantor) et sa Classe morte. Le quatuor d’Eskandar nous renvoie ainsi avec autorité, et subtilité, au chaos de notre monde. Une vision implacable qui sait faire la place à une sorte d’humour noir, le masque d’une douleur profonde. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 21h15, Théâtre des Halles.

 

À voir aussi :

– Criminel : Jusqu’au 27/07 à 12h05, Théâtre Artéphile. Libéré après quinze ans de prison, Boris sort sans illusion, ni colère et rancoeur. D’un regard l’autre, les plus perturbés sont les amis, les proches, condamnés à le revoir, lui parler, se confronter… Un texte percutant, écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, brûlant d’humanité et transcendant le fait divers. Yonnel Liégeois.

– Lettre à un soldat d’Allah : Jusqu’au 29/07 à 14h, Théâtre des Halles. Mis en scène par Alain Timar, le réputé patron des lieux, le texte de l’auteur algérien Karim Alouche est sous-titré « chroniques d’un monde désorienté ». Un jeune homme (convaincant Raouf Raïs) s’adresse à un ami d’enfance devenu djihadiste. Plus qu’un plaidoyer en faveur de la laïcité, le refus de l’intolérance, de l’obscurantisme et du fanatisme, la foi en des valeurs et des idéaux qui ont pour nom justice, raison, liberté, art et poésie. Yonnel Liégeois

– Stand up, rester debout et parler : Jusqu’au 27/07 à 20h20, Théâtre 11-Gilgamesh Belleville. Qu’elle parle ou chante, Alvie Bitemo n’est point femme à se taire face à l’injustice ou au racisme. Qui, entre trois notes de musique et la prise à partie du public, déclame haut et fort ses convictions : qu’est-ce qu’être une femme noire en France aujourd’hui, en outre actrice ? Avec humour et talent, l’artiste d’origine congolaise distille et suggère quelques gouleyantes réponses. Yonnel Liégeois

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Karelle Prugnaud en son vertige poétique, Avignon 2018

Avec Léonie et Noélie, Karelle Prugnaud navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour. Avec des qualités de poésie pure. Sans oublier Burning, Europe connexion et Trois hommes sur un toit.

 

Enfin un souffle de poésie dans cette édition du Festival qui en avait un urgent besoin ! Il vient par la grâce d’un spectacle destiné à un jeune public, ce qui est encore plus appréciable. Le texte de Nathalie Papin, Léonie et Noélie, aborde de front la thématique de la gémellité étrangement absente dans toutes les analyses concernant Thyeste de Sénèque, le spectacle prétendument phare de l’édition de cette année.

Soit les jumelles monozygotes Léonie (Daphné Millefoa) et Noélie (Justine Martini), 16 ans au moment où les spectateurs les saisissent sur le toit d’un immeuble puisque l’une d’entre elles (laquelle ?) est stegophile, alors que l’autre préfère escalader la montagne des mots que recèlent les dictionnaires dont elle apprend tous les mots et leurs définitions. Un duo aussi étrange que troublant. Les deux, en effet, ne feraient-elles qu’un ? D’une famille plus que modeste, elles n’ont qu’un cartable pour deux, une paire de chaussure pour deux et ne fréquentent donc l’école qu’un jour sur deux… Curieuse manière de prêter attention à l’autre qui est pour ainsi dire soi-même ; nous sommes en plein solipsisme et l’on voit bien ce que le théâtre qui passe son temps à ne parler que de lui-même dans une mise en abîme perpétuelle peut tirer de ce type d’aventure.

Karelle Prugnaud qui s’est emparée du texte de Nathalie Papin à bras le corps et avec une farouche énergie y ajoute sa touche et lance sur le plateau (sur les plateaux) deux freerunners, qui doublent pour ainsi dire la personnalité des jumelles. Ils virevoltent sur l’entrelacs de toits imaginé par Thierry Grand, glissent, sautent, disparaissent pour réapparaître un peu plus loin. Doubles des adolescentes, il sont eux-mêmes pour ainsi dire jumeaux et portent le même nom de Mattias ! D’une extraordinaire souplesse ils nous mènent dans des contrées que nous n’avons pas l’habitude d’arpenter. C’est fascinant et pour mieux nous en persuader, Karelle Prugnaud a filmé avec Tito Gonzalès-Garcia quelques représentants du monde de la réalité la plus banale et la plus dérisoire aussi, professeur, avocat, agent de sécurité… Claire Nebout, la mère des jumelles, Bernard Menez en professeur, Yann Colette en juge et Denis Lavant en agent de sécurité sont impayables. Par-delà ses qualités de poésie pure, Léonie et Noélie navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour, ce qui ne l’empêche pas de fouailler au plus profond de nos esprits et de nos corps. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 23/07, à 11 h et 15 h, Chapelle des Pénitents blancs.

 

À voir aussi :

– Burning : Jusqu’au 21/07 à 11h10, Théâtre des Doms (Île Piot). Entre cirque et mouvements d’équilibriste, une façon radicale et poétique de montrer comment s’installe insidieusement, pour des millions d’individus asservis par une société productiviste, la souffrance au travail. Sur un texte écrit et lu en off par Laurence Vielle, entre tapis roulant et caisses en carton, l’incroyable interprétation de Julien Fournier. Yonnel Liégeois

– Europe connexion : Jusqu’au 27/07 à 19h05, Théâtre Artéphile. Un texte acéré d’Alexandra Badea sur les lobbies industriels, en particulier agro-alimentaires, au cœur de l’assemblée européenne. Plus dure sera la chute du jeune assistant parlementaire manipulant et trompant tout son monde, et d’abord la députée qui l’a engagé. Dans une mise en scène de Vincent Franchi, une représentation qui cogne fort ! Yonnel Liégeois

– Trois hommes sur un toit : Jusqu’au 29/07 à 10h, Théâtre du Train Bleu. Tels des rescapés de l’Arche de Noé, trois individus tentent de survivre sur un toit submergé par les eaux. Pour de prétendus gagneurs, comment sauver sa peau et en revenir peut-être aux fondamentaux de l’existence ? Un texte de Jean-Pierre Siméon, mis en scène par Antoine Marneur, entre poésie satirique et farce politique. Yonnel Liégeois

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Viviane Théophilidès et Rosa, Avignon 2018

Avec Rosa Luxemburg Kabarett (J’étais, je suis, je serai), Viviane Théophilidès nous donne un formidable et très nécessaire coup de fouet pour faire face à notre aujourd’hui. Placé sous le signe du cabaret berlinois, un bel hommage à cette haute figure de la révolution. Sans oublier De Pékin à Lampedusa.

 

Il ne fait guère de doute que Viviane Theophilidès et ses camarades de plateau (l’expression prend ici tout son sens) n’a pas dû réfléchir longtemps avant de placer son portrait de Rosa Luxemburg sous le signe du cabaret berlinois, en opérant une petite contraction de temps. Lequel prenait son essor au moment où la militante socialiste était assassinée en 1919 lors de la répression de la révolte spartakiste, juste après la fondation du parti communiste allemand à laquelle elle participa activement. Belle idée en effet, allant presque de soi, en tout cas d’une réelle justesse, qui permet à la metteure en scène d’évoquer notamment la figure de Brecht (on songe aussi à Karl Valentin). Belle idée, lui permettant aussi de revendiquer l’esthétique qu’elle a mise en place dans la salle du Théâtre des Carmes où le spectacle se donne : on songe à André Benedetto, le créateur de ce lieu qui en son temps (en 1970) écrivit une Rosa Lux et qui aurait certainement aimé ce nouvel hommage à cette haute figure de la révolution, ce qui n’est pas le moindre des compliments que l’on peut faire à Viviane Théophilidès.

Un spectacle de cabaret, donc, ou de tréteaux, réalisé avec trois francs six sous, qui s’avère d’une grande justesse dans sa réalisation pour non seulement évoquer la figure de Rosa Luxemburg, mais aussi pour parvenir à mettre au jour ce que notre sinistre aujourd’hui pourrait tirer comme profit de la pensée (et de l’action ?) de la révolutionnaire. C’est très franchement dit dans le montage opéré où passé et présent se mêlent dans un subtil travail d’allers et retours entre les deux époques : le montage réalisé par Viviane Théophilidès mêlant textes, dialogues, chansons, sketchs s’avère d’une réelle efficacité, passant d’un registre d’écriture à un autre sans transition. Le tout étant placé sous le signe de la conjugaison « J’étais, je suis, je serai » (« Ich war, ich bin, ich werde sein »), mot d’ordre souvent repris notamment par Armand Gatti dont Viviane Théophilidès monta jadis La Journée d’une infirmière. Ils sont donc quatre sur le plateau à nous proposer le jeu de la fausse reconstitution mais véridique réflexion sur le personnage. Avec Sophie de La Rochefoucauld qui revêt avec une belle autorité non dénuée de grâce les habits de Rosa Luxemburg et assume ses pensées, Anna Kupfer qui la chante sur les notes exécutées par Géraldine Agostini, alors que Bernard Vergne qui a tenu le rôle du monsieur Loyal du début du spectacle assiste Viviane Théophilidès présente en personne sur le plateau en maîtresse de cérémonie discrète. À eux quatre, malgré l’évocation des sombres heures d’une révolution avortée, ils nous donnent un formidable et très nécessaire coup de fouet pour notre aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 25/07 à 16 h 25, Théâtre des Carmes.

 

À voir aussi :

De Pékin à Lampedusa

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et

Co La Birba compagnie

de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté à l’Espace Saint-Martial, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07 à 12h50, Espace Saint-Martial.

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Milo Rau et sa bienheureuse ambiguïté, Avignon 2018

Jusqu’au 14 juillet, metteur en scène suisse et nouveau directeur du Théâtre de Gand en Belgique, Milo Rau donnait au Gymnase du Lycée Aubanel sa Reprise, histoire(s) du théâtre 1. Comme d’autres pièces à l’affiche de cette édition 2018 du festival, avant leur tournée nationale, une œuvre qui interroge et soulève moult questions. Sans oublier Au bout du comptoir, la mer, J’appelle mes frères et Le bain & Le voyage à La Haye.

 

Plusieurs spectacles du festival posent cette année de manière très aiguë la question de savoir à qui ils s’adressent exactement. Mettons définitivement de côté le public dit populaire qui reste toujours à définir mais qui, à l’évidence, n’est pas celui que l’on trouve à Avignon, et nous voilà en pleine perplexité. Que l’on prenne Au-delà de la forêt, le monde d’Inès Barahona et Miguel Fragata censé s’adresser à un jeune public et qui développe un discours creux de vieil assis ou, à l’autre bout de la chaîne, l’assommant succédané de Don Delillo de Julien Gosselin, c’est encore et toujours cette même interrogation qui vient à l’esprit, et que l’on retrouve aussi avec un « spectacle » comme le pudique Trans (Més Enllà) de Didier Ruiz. Reprise, histoire(s) du théâtre 1 de Milo Rau a le mérite, semble-t-il, de jouer cartes sur table dès son titre. Mais ce n’est peut-être là qu’un leurre : le metteur en scène suisse, en roublard aguerri, tente de jouer sur tous les tableaux.

Cartes sur table donc avec le titre renvoyant à l’opposition entre la reprise et la prise, entre la représentation et la présentation (darstellung/vorstellung, comme disent les philosophes germaniques !), entre la fiction et la réalité, puis avec Histoire(s) du théâtre emprunté à l’Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, décidément en odeur de sainteté dans ce festival. Ce faisant, et en appliquant avec fidélité les préceptes établis dans son dogme en dix points édicté à Gand en mai dernier, dans lequel on trouve quand même quelques perles (comme dans la règle n° 9 : « Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle »), Milo Rau nous livre une véritable et très habile réflexion – pour ne pas dire cours – sur le théâtre (son histoire du théâtre) avec tous les ingrédients convenus : mise en abîme, théâtre dans le théâtre, vrai-faux casting, mélange de comédiens professionnels et amateurs, mise à distance avec mélange du jeu avec le réel, vrai-faux documentaire… Frontières brouillées, toute la gamme de son savoir-faire, qui est grand et très maîtrisé, y passe. Tout cela pour dire quoi ? Réponse avec la règle n° 1 du Manifeste de Gand : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle ». Et de vivre dans le présent de la représentation, un présent tragique qui renverrait au tragique antique lequel évitait de représenter les horreurs sur scène justement.

Or Milo Rau, lui, n’hésite pas, la représentation du meurtre d’un homosexuel, Ihsane Jarfi, par un groupe de jeunes hommes, est bel et bien montrée, reconstituée, dans toute sa violence : sang dégoulinant, cadavre dénudé sur lequel un des assassins vient pisser… On est dans la réalité la plus stricte avec l’arrivée sur le plateau de la Polo grise dans laquelle la future victime est montée. La voiture est immobile mais, par un jeu de lumière réalisé sur scène et la bande son, Milo Rau met au jour de manière ostentatoire la mise à distance qu’il entend opérer. On est dans le réel, mais pas tout à fait. L’histoire est vraie et a fait la une des journaux du pays, un des comédiens a suivi le procès et l’a même enregistré clandestinement, mais « nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé » confesse Milo Rau qui ajoute un peu plus loin qu’il s’est demandé « si le naturalisme est encore possible au théâtre ». Réponse par l’absurde sur le plateau, elle devrait être négative même si elle fascine le public. Fascination/non fascination, Milo Rau joue à son aise sur les deux tableaux, c’est un peu trop facile, il ne peut qu’être gagnant à tous les coups puisque par ailleurs sa proposition est parfaitement réalisée ! La question demeure encore une fois : à qui s’adresse Milo Rau ? Et pour lui dire quoi ? Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Au bout du comptoir, la mer : Jusqu’au 22/07 à 20h45, La Caserne des Pompiers. « Un soliloque dérisoire et désopilant », nous prévient l’auteur Serge Valletti ! Artiste de cabaret raté, Monsieur Stéphan, alias Dominique Jacquot, prend la salle à témoin de ses échecs et désillusions. Un hommage déguisé au théâtre, aux arts vivants sous toutes ses formes. Yonnel Liégeois

– J’appelle mes frères : Jusqu’au 26/07 à 15h55, La Manufacture-La Patinoire. D’origine maghrébine, un jeune homme se promène dans la ville au lendemain d’un attentat. Que dire, que faire pour Amor, qui ressemble comme un frère à ceux-là qui… ? L’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri revisite avec pertinence les notions de tolérance et de fraternité. Dans une mise en scène de Noémie Rosenblatt, un groupe d’« anonymes » amateurs, issu de chaque ville de représentation et tel un chœur antique, accompagne les comédiens. Yonnel Liégeois

– Le bain & Le voyage à La Haye : Jusqu’au 29/07 à 17h50, Théâtre Transversal. Un homme, une chaise et… des mots ! Les mots de Jean-Luc Lagarce : avec pudeur, mais non sans humour, il fait ses adieux à la vie, à l’amour et au théâtre. Avant que le sida ne l’emporte, deux de ses trois derniers textes écrits au final de sa vie, dont s’empare Patrick Coulais avec infiniment de délicatesse. Yonnel Liégeois

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