Archives de Catégorie: Littérature

L’exil, de la peinture au film

Disponible en salles, Florence Miailhe signe La traversée. Un film d’animation qui raconte l’exil à hauteur d’enfant grâce à la mise en mouvement de la peinture. Un conte terrible et intemporel.

Fuyant leur village pillé et brûlé, une adolescente et son frère cadet sont séparés de leur famille et n’ont d’autre choix que de se lancer sur les routes afin d’atteindre un pays où règnerait la liberté. Sur ce chemin de l’exil, qui prend des allures de parcours initiatique, Kyona, 13 ans, et Adriel, 12 ans, vont braver dangers et périls de toutes sortes, mais trouveront aussi des personnes sur qui compter.

Malgré certaines rencontres bienveillantes et la création de quelques liens solidaires, le ton du film reste réaliste et sombre : terreur militaire, violences de la rue, trafics d’enfants, exploitation des femmes et des enfants isolés… Le scénario n’épargne rien des difficultés du déracinement et du dénuement inhérent à ce terrible voyage, mais ne sombre jamais dans le misérabilisme grâce à des figures légendaires comme celle d’une Babayaga cachée au fond d’une forêt ou d’une troupe de cirque ambulant.

Fruit de la rencontre entre Florence Miailhe et l’écrivaine Marie Desplechin, le récit repose en priorité sur le regard de Kyona et son caractère bien trempé. C’est elle qui, du haut de son vieil âge, se souvient de sa « traversée », à l’aide du précieux carnet de croquis où elle dessinait tout au long du périple. Voix off du film, elle transmet une mémoire intime, familiale, universelle. Cette épopée intemporelle, à mi-chemin entre le film d’animation et le documentaire, renvoie tout autant au conte du Petit Poucet ou de Hansel et Gretel qu’aux réfugiés syriens ou afghans de notre actualité. En creux, elle dessine aussi le passage de l’enfance à l’âge adulte.

Déjà remarquée pour ces courts-métrages, Florence Miailhe pratique une technique d’animation artisanale qui repose sur les photographies successives de peintures qu’elle peint au fur et à mesure dans son atelier. Par petites touches, en un flamboyant mélange de couleurs, c’est presque une matière vivante qui prend forme à l’écran. Un procédé qui confère une force supplémentaire à un récit virtuose. Dominique Martinez

Florence Miailhe est diplômée de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, spécialité gravure. Elle a réalisé huit courts-métrages, dont Schéhérazade (1995) et Conte de quartier (2006) coécrits avec l’écrivaine Marie Desplechin. La Traversée est son premier long-métrage.

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Pauline Bayle, illusions perdues

Jusqu’au 16/10, au Théâtre de la Bastille (75), Pauline Bayle propose Illusions perdues, une adaptation réussie du roman de Balzac. Une plongée vertigineuse dans la comédie humaine. Sans oublier Buster au CDN de Montreuil (93) et La plus précieuse des marchandises au Théâtre du Rond-Point (75).

Plus dure est la chute pour Lucien Chardon, Monsieur de Rubempré, celui qui avance masqué sous le nom de sa mère ! D’Angoulême à Paris, de la province à la capitale, les feux de la rampe se métamorphosent en incendies crépusculaires qui réduisent en cendres rêves et ambitions. Si Balzac se révèle maître des Illusions perdues en son magistral roman, la metteure en scène Pauline Bayle l’incarne avec fougue et passion, sensualité et dérision.

Le public installé en format quadri-frontal au Théâtre de la Bastille, seuls cinq comédiennes et comédiens à l’assaut d’un roman de 700 pages avec plus de 70 personnages… Une gageure relevée haut les corps par la troupe entre battement de cils et frappe de pieds, séduction et répulsion, petits bonheurs et grandes douleurs ! Lucien a commis un recueil de poésie auquel son égérie du jour, forte de ses relations et insatisfaite de la banale reconnaissance angoumoise,  promet plein succès dans les salons parisiens et la presse nationale. En ce XIXème siècle débutant, il est vrai que Paris brille de mille feux et bruisse de mille bruits : ceux de l’industrie naissante, de la population grossissante, de la presse toute puissante. La vie bouge et grouille autour de nos héros de papier, comme les spectateurs qui cernent et scrutent la scène où se joue l’avenir du poète.

En des plans serrés où les corps s’étreignent ou se bousculent, où les prétentions littéraires favorisent ou percutent les passions amoureuses, où les émotions transfigurent ou noircissent les visages, Pauline Bayle rend pleine mesure au roman fleuve de Balzac : les turpitudes de la gente politique, les compromissions des milieux journalistiques, la montée en puissance des affairistes, les ambitions affichées de prétendants à la palme littéraire… Nul décor sinon un sol de craie blanche, changements de costumes à vue, des répliques qui claquent à la face du spectateur, un rythme effréné et soutenu : argent et notoriété-sourires et baisers-cris et frayeurs-pleurs et sueurs nourrissent le quotidien de Lucien, le bel intrigant qui vend sa plume au plus offrant. De l’ascension à sa chute, l’illusion ne dure qu’un temps ! Un rôle-titre magistralement incarné par Jenna Thiam, entourée de partenaires au diapason de son interprétation. Yonnel Liégeois

à voir aussi

– Buster : Jusqu’au 12/10, au Nouveau Théâtre de Montreuil. En hommage à Buster Keaton, un ciné-concert mis en scène, et accompagné aux percussions, par Mathieu Bauer. Une association réussie entre comédiens, musiciens et historien : le célèbre film, La croisière du Navigator, est décortiqué par Stéphane Goudet tandis que Sylvain Cartigny et Lawrence Williams s’explosent à la guitare et au saxophone, que le fildefériste Arthur Sidoroff se joue de l’apesanteur ! Un grand moment cinématographique, artistique et musical. Y.L.

– La plus précieuse des marchandises : Jusqu’au 17/10, au Théâtre du Rond-Point. Une pièce de Jean-Claude Grimberg, mise en scène par Charles Tordjman. L’histoire incroyable d’un bébé recueilli par un misérable couple de bûcherons. Toute une famille entassée dans un train de marchandises en direction des camps d’extermination, un nouveau-né jeté du wagon pour échapper à son funeste destin… Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, l’humour pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Une plongée en humanité et fraternité partagées, la poésie comme arme ultime contre la barbarie. Y.L.

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Mahmoud Darwich, le poète

Jusqu’au 16/09, au Théâtre de Gennevilliers (92), Stéphanie Béghain et Olivier Derousseau proposent Et la terre se transmet comme la langue. Un spectacle d’un souffle passionné, dans un dispositif sans cesse réinventé.

Tout l’étage du T2G Théâtre de Gennevilliers sert d’écrin au déploiement d’Et la terre se transmet comme la langue, écrit par Mahmoud Darwich à Paris en 1989. Le poème – sans doute l’un des plus complexes du recueil Au dernier soir sur cette terre, traduit par Elias Sanbar et publié chez Actes Sud (Sindbad) en 1999 – est d’abord introduit par une exposition-chantier qui contextualise et fait résonner le texte. Objets, dessins, photos, calligraphie (Ahmad Dari), cartes multiples, documents d’archives, dont les décrets militaires promulgués de 1967 à 1992 en Palestine occupée où figure notamment celui sur les « absents-présents », permettent une déambulation historique éclairante.

Les spectateurs se voient aussi remettre un catalogue intitulé « Document(s) », où de nombreuses photos, non créditées ni légendées, invitent à une réflexion sur le traitement de l’image et de l’actualité, et sont suivies d’une compilation pédagogique de repères et de dates clés qui vont de 1 200 avant notre ère jusqu’au 2 août 2021 (où Ismaël Haniyeh est reconduit à la direction du bureau politique du Hamas).

L’appel à la prière, la mélodie d’un piano…

Au plateau, le déploiement se poursuit dans la scénographie d’Olivier Derousseau (avec Éric Hennaut) par une installation de caisses et palettes, deux immenses échelles inclinées comme des lignes de fuite, évoquant un paysage abstrait d’errance et de dépossession. Ce sont d’abord quatre lecteurs du groupe d’entraide mutuelle le Rebond, d’Épinay-sur-Seine, qui ouvrent le spectacle avec des extraits d’État de siège. Leur présence fragile et sincère donne le la à l’arrivée assurée de Stéphanie Béghain, veste rouge brique et pantalon marron. La comédienne (artiste associée au T2G) adresse ici simplement le texte.

Durant près d’une heure, elle va chercher sa profération et son souffle. Faire entendre sa musique et ses images épiques et lyriques auxquelles vient faire écho une orchestration technique qui entremêle l’imaginaire et le réel, convoque le bruit de la rue et des voitures, celui des avions qui trouent le mur du son, les cris des enfants qui jouent ou jettent des pierres, l’appel à la prière, le hennissement d’un cheval, la mélodie d’un piano… Elle va traverser l’espace sonore et géographique comme en quête d’un espace intérieur. Dans un moment de rupture, la toile noire qui fait face au public laisse apparaître des gradins dans un dispositif bifrontal qui est ici soustrait aux spectateurs et ancré sur scène dans la réalité du poème qui s’adresse aussi à l’occupant : «…Que l’adversaire n’entende ce qu’il y a en eux de poterie brisée. Martyrs vous aviez raison. La maison est plus belle que le chemin de la maison… »

En arabe, la maison se dit al-bayt, qui désigne tout autant le vers poétique, et l’on a souvent dit que, pour Darwich, « le foyer de la langue serait donc le poème » ; qu’il ne voulait plus être « un poète palestinien, mais un poète de Palestine ». Il était aussi une voix de la poésie et de la Palestine. Tous ceux qui l’ont entendu dire et vivre ses poèmes ne peuvent que ressentir cruellement sa présence-absence. Marina Da Silva

Jusqu’au 16/09 au T2G Théâtre de Gennevilliers, 41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers (Tél. : 01 41 32 26 10).

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Sortie d’usine, les GM&S en BD

En 2017, les salariés de l’usine GM&S dans la Creuse (23) menacent de faire sauter leur usine. Plongé à leurs côtés, Benjamin Carle raconte dans Sortie d’usine les rouages d’une liquidation orchestrée. Un récit graphique passionnant, parfaitement documenté.

On va tout péter ! En mai 2017, les images des GM&S qui menacent de faire « exploser » leur usine font le tour des médias. Comme de nombreux Français, le journaliste Benjamin Carle découvre à la télé ces ouvriers en lutte pour leurs emplois et décide de sauter dans un train. Direction La Souterraine, une petite ville de la Creuse (23) où des salariés d’une usine de sous-traitance automobile s’opposent à sa fermeture : ils accusent état et constructeurs de ne pas tenir leurs engagements.

Sur place, Benjamin Carle découvre des salariés poussés à bout par des donneurs d’ordre qui font le choix de la délocalisation. Il n’en repartira que trois ans plus tard avec, en poche, Sortie d’usine, le récit en BD d’une tentative de liquidation en bande organisée, mise en images par le dessinateur David Lopez. Enquête aussi drôle que poignante, nourrie d’anecdotes et de séquences prises sur le vif, l’album raconte à hauteur d’humain les raisons de ce saccage. On y rencontre des syndicalistes combatifs, un maire révolté, un avocat prêt à ferrailler, un ancien patron désabusé… « Cette usine, c’est une zone de conflit, mais le genre de conflit auquel on s’est collectivement habitués », écrit l’auteur, décidé à comprendre les raisons de ce gâchis industriel. Pour raconter les GM&S et leur lutte, la bande dessinée fait un détour par l’histoire.

Avec la décentralisation au début des années 1960, les pouvoirs publics incitent les entreprises à venir s’installer en zone rurale. L’entreprise familiale Socomec prend ainsi la direction de la Creuse. Une autre époque. Le patron n’arrive pas en Mercedes mais en 4L, pourrie. Il démarre sa journée en serrant la main de chaque ouvrier et s’endort dans les cartons quand il a trop abusé du Ricard ! « On réussissait à discuter, à obtenir des choses, grâce à la lutte », se souvient un retraité. Son stylo à la main, le journaliste griffonne des notes. De l’usine au domicile des anciens, il reconstitue les morceaux d’un site dont le destin bascule dans les années 1990. Après sa vente, celui-ci valse de redressement en reprise. Jusqu’en 2014, lorsque le donneur d’ordres place un professionnel de la liquidation pour organiser sa mise à mort, dépeçant en cachette une partie de la fabrication des pièces sur des sites étrangers.

Sans la mobilisation exceptionnelle de ses salariés, l’usine, lâchée par les pouvoirs publics, aurait dû fermer depuis longtemps. « C’est con, c’était une belle usine », conclut l’un des salariés. C’est aussi une jolie lutte. Que les ouvriers, décidés à ne rien lâcher, poursuivent encore devant les tribunaux. Cyrielle Blaire

EN SAVOIR PLUS :

1963 – De Gaulle rejette le Royaume-Uni du Marché unique, Jacques Anquetil gagne son quatrième Tour de France, la durée du service militaire est ramenée à 16 mois, le premier hypermarché sort de terre et… la SOCOMEC est créée à La Souterraine, dans la Creuse.

57 ans et une dizaine de repreneurs et de redressements judiciaires plus tard, la plus grande entreprise de la Creuse ne compte plus que 120 employés, soit près de quatre fois moins que dans les années 1980. Beaucoup de Français entendent parler de GM&S pour la première fois en 2017, alors que les salariés menacent de faire sauter leur usine de sous-traitance automobile pour lutter contre sa fermeture. à travers Sortie d’usine, quatre leaders de la lutte nous racontent les combats de ceux qui se sont battus pour maintenir sur les rails un bastion industriel qui n’en finit plus d’être sur le point de disparaître.

Cette enquête raconte le combat d’ouvriers, dessine le portrait d’une ville, replonge dans les archives et les données économiques pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Elle fait aussi, en creux, les comptes de la désindustrialisation dont les conséquences continuent de se dévoiler. Même dans le « monde d’après »

Sortie d’usine, Benjamin Carle et David Lopez (éd. Steinkis, 110 p., 18€).

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Édition, d’un Céline l’autre

Le monde littéraire est en ébullition ! 80 ans après leur disparition, refont surface des milliers de feuillets inédits de Louis-Ferdinand Céline. Un emballement médiatique qui semble faire bon marché de l’antisémitisme forcené de l’écrivain. Le commentaire du quotidien L’Humanité, publié le 13/08.

L’Atlantide engloutie remonterait-elle du fond des mers qu’elle ne susciterait pas autant de remous. Le Figaro salue sur une page la « découverte exceptionnelle de manuscrits inédits »Le Monde consacre trois pages à « des trésors retrouvés »Libération, avec la une et quatre pages, évoque un « trésor à crédit », qualifié « d’inestimable » dans l’éditorial. Diable ! Mais de quoi s’agit-il ? En résumé, écrit le Monde, qui a ouvert la partition : « Disparus en 1944, des milliers de feuillets inédits de l’écrivain, auteur de Voyage au bout de la nuit, viennent de ressurgir dans des circonstances étonnantes. » Le journal aurait donc remonté la piste, façon polar ou film de série B.

Sur la piste du « trésor »

Il est vrai que les faits, en eux-mêmes, interrogent. Dès le 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, Céline comprend que le vent tourne. Il a quelques raisons de s’en préoccuper. Il a fréquenté régulièrement les occupants, dont Otto Abetz, qui fait le lien entre le pouvoir nazi et les artistes et intellectuels français ouverts, si l’on peut dire, à des rapports de sympathie, il a aussi fait rééditer pendant cette période ses ignobles pamphlets antisémites, Bagatelles pour un massacrel’École des cadavresles Beaux Draps. Courage fuyons, donc. Le 8 juin, sa décision est prise. Il retire de la banque ses avoirs sous la forme de pièces d’or, que sa femme, l’ancienne danseuse Lucie Almansor, devenue Lucette Destouches – le vrai nom de Céline –, va coudre dans son gilet et, le 17, tous deux partent pour Baden-Baden et prendront plus tard le chemin de Sigmaringen, en Allemagne, où ils cohabiteront avec la crème délétère de la collaboration qui a suivi Pétain.

L’affaire au sens strict commence là. Il aurait laissé, dans son appartement, des milliers de pages, des lettres, des photos jamais retrouvées, jusqu’à ces derniers jours, quand un ancien critique littéraire et dramatique de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, révèle qu’il a en sa possession les fameux documents disparus. Ils lui auraient été remis il y a déjà quelques années par une personne tenant à l’anonymat, laquelle lui aurait demandé de ne rien révéler avant la mort de Lucette Destouches, intervenue fin 2019. D’où la question du polar. D’où viennent les documents et qui les a récupérés après le départ du couple ? Le nom d’un dénommé Oscar Rosembly est avancé. Faisant partie des résistants de la 25e heure, il aurait mis à profit ses visites d’appartements des anciens collaborateurs pour se servir lui-même, au point qu’il est arrêté en septembre et incarcéré à Fresnes en raison de ses « agissements malhonnêtes ». Une autre piste est ouverte. Celle d’un résistant, un vrai celui-là, proche de Jean Moulin et qui aurait occupé l’appartement de Céline, réquisitionné pendant plusieurs années…

La découverte donne lieu, comme il se doit, à un imbroglio judiciaire. À qui appartiennent les documents ? À Jean-Pierre Thibaudat, qui les a en sa possession, ou bien aux ayants droit de l’œuvre de Céline, les dénommés François Gibault et Véronique Chovin, qui portent plainte pour vol et recel. L’enjeu se chiffre en dizaine de millions d’euros. Il y a une vingtaine d’années, le manuscrit de Voyage au bout de la nuit avait atteint 1,8 million aux enchères. Les éditions Gallimard sont sur le coup et le « trésor », à ce point, apparaît plus financier que littéraire.

Mais qu’en est-il des documents eux-mêmes ? Il y aurait là, peut-être, le manus­crit d’un roman, la Volonté du roi Krogold, le manuscrit de Mort à crédit, celui de Casse-pipe, dont n’ont été publiés que de minces fragments, mais aussi un ensemble de lettres, dont celles échangées avec Robert Brasillach, qui n’était rien moins que le rédacteur en chef de Je suis partout, le journal phare de la collaboration et de l’antisémitisme, fusillé à la Libération après avoir été jugé pour « intelligence avec l’ennemi » et qui n’aura pas eu, à l’évidence, la prudence de son correspondant.

Un artisan du négationnisme

Car Céline, pour l’essentiel, va parvenir à se fondre dans le paysage. Revenu en France en 1951, il se construit à Meudon un personnage d’ermite en retrait des convulsions du temps, indifférent aux polémiques. À peine aurait-il eu quelques rencontres fortuites avec les occupants, loin de ce que le Monde, très curieusement, appelle sa « légende noire ». Singulière légende. En 2017, Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour, dans Céline, la race, le juif, en ont fait la démonstration. Céline ne s’en est pas tenu aux pamphlets. Il fut un collaborateur actif. « La légende d’un Céline qui n’aurait collaboré que par des mots et non par des actes, déclarait alors Annick Duraffour dans un entretien de l’Expressa perdu toute crédibilité : le prohitlérien déclaré a donné dans la délation. Et il faudra bien qu’un jour les biographes de Céline se soumettent aux faits. » Il sera aussi après-guerre un des artisans du négationnisme, allant jusqu’à ironiser sur « la magique chambre à gaz ». Le trésor redécouvert devant des yeux émerveillés est celui d’un salaud.

Oui, mais, et l’écrivain ? Voyage au bout de la nuit est un grand livre. Après-guerre, D’un château l’autre évoque les petites saletés, la cupidité, les bassesses et lâchetés des collaborateurs réfugiés à Sigmaringen autour de Pétain et qui ne songent qu’à sauver leur peau et leur argent. Mais le livre, comme le seront les livres ultérieurs de Céline, tel Féerie pour une autre fois, dont le titre n’est pas neutre, est construit sur un énorme mensonge par omission… Tous ceux qui sont là sont des criminels, complices d’une politique ayant conduit à 50 millions de morts et de l’extermination de plus de 6 millions d’hommes, de femmes et d’enfants…

C’est peut-être cela qu’il faut lire dans l’usage compulsif que Céline fait des points de suspension… Où est le trésor inestimable ?

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Allons, enfants de la Lorraine

Jusqu’au 04/09, au Théâtre du Peuple de Bussang, Simon Delétang, le metteur en scène et directeur du lieu, présente Leurs enfants après eux. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018. Une plongée désenchantée dans une Lorraine à la jeunesse sinistrée.

Florange-Hayange, en ce mois d’octobre 2011… L’indien ArcelorMittal, le leader mondial de l’acier, annonce la fermeture du dernier haut-fourneau, c’est la mort programmée de la vallée de la Fensh ! Longwy, Pompey, Gandrange : entamé dans les années 80, c’est en fait l’épisode final dans le dépeçage de la sidérurgie française, dans la tragique histoire d’une Lorraine sinistrée. Pas de chance pour les gouvernants successifs avec leurs fausses promesses de reconversion, nous ne sommes pas au pays des imposantes filatures du textile, une friche industrielle comme un haut-fourneau est difficilement transformable en site culturel pour le bien-être des nantis ou mieux-lotis ! Villes mortes, commerces et sous-traitants à la dérive, bassin d’emplois en perdition, divorces et suicides en pleine explosion, une population sans devenir, une jeunesse sans avenir…

Tel est le contexte, parler de décor serait réducteur, où vivent et grandissent Leurs enfants après eux, le roman de Nicolas Mathieu couronné du prix Goncourt en 2018. Sur la scène du Théâtre du Peuple, contrairement au déroulé du livre, les adultes, parents ou autres familiers sinistrés de la vallée, n’ont pas droit de cité, tout juste leur quotidien sera-t-il à l’occasion évoqué par leur progéniture. « Il fallait faire des choix dans les centaines de pages du bouquin, opter pour un regard et un point de vue », commente Simon Delétang, le metteur en scène et directeur de Bussang. Avec les récents diplômés de l’Ensatt, l’école supérieure du théâtre de Lyon, la cause est entendue : la jeunesse seule, filles et garçons à l’aube d’une vie où se délite l’innocence de l’enfance, aura droit à la parole !

Une vie déjà marquée du sceau de l’ennui, des après-midi chauds et pesants sous un soleil plombé où l’on tue les heures sur les berges du lac. Leur passe-temps ? Une virée en moto, le vol d’un canoë au centre de loisirs pour aller sur l’île des culs-nus mater celui des filles, tirer un clope et s’enfiler une canette de bière… La misère ouvrière, les journées sans avenir, la désespérance des grands, inutile de s’y attarder, elles sont déjà intégrées, elles suintent dans leurs regards, leurs paroles, leurs attitudes. Que reste-il alors à se mettre sous la dent, à espérer, à conquérir ? Qui, quoi pour donner goût-saveur et piment aux lendemains qui s’éternisent déjà dans la routine ? La découverte de l’autre, la drague des nanas, le dévoilement des corps, l’appêtit d’un sein ou d’une fesse… En deux mots, sexualité et sensualité.

La bande que forme la 80ème promotion de l’Ensatt s’en donne à cœur joie. Leur bonheur de jouer pétarade trois heures durant. Un chant choral qui se fait porte-parole d’un monde en voie de disparition. Le verbe est cru, à l’image de leurs rêves et aspirations. Gars et filles se frôlent, se frottent, s’enlacent et s’étreignent, lâchent leurs répliques comme leurs sentiments : sans garde-fou, entre rudesse et tendresse. Un spectacle total, qui emporte tout sur son passage, la réalité dévoyée comme les clichés éculés. On rit parfois de tristesse devant leur impuissance à penser à autre chose que le cul des filles, on applaudit aussi à leur rage de vivre qui est symbole de leur capacité à s’inventer des jours heureux, on s’extasie enfin devant la gouaille prometteuse d’une troupe de jeunes comédiens dont le talent explose à tout instant.

Une mise en scène haute en couleurs, à l’imagination débridée. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, maîtrisée et aboutie dans ses partis-pris. Jamais peut-être, Bussang n’aura aussi bien porté son nom : « Par l’art » et « Pour l’humanité », une scène ouverte au peuple, à nos enfants après nous ! Une pièce qui, tradition oblige, se clôt dans la lumière de la forêt vosgienne. Avec guirlandes et chansons à l’heure où l’équipe de France de football va remporter sa première étoile, quand la victoire des uns fait l’éphémère bonheur des autres. Une illusion pour mieux masquer le désarroi, la désespérance, la désillusion de celles et ceux qui restent en bord de touche. Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Jusqu’au 04/09, du jeudi au dimanche à 15h. Théâtre du Peuple Maurice-Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48)

à voir aussi : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, jusqu’au 04/09, les samedi et dimanche à 12h00. Le texte de Stig Dagerman, traduit par Philippe Bouquet avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen (Michaëla Chariau et David Mignonneau) pour la création musicale.

Un oratorio électro-rock, un court texte d’une grande intensité : un hymne à la vie, une ode à la liberté écrite par un homme qui allait se suicider deux ans plus tard, un écrivain pourtant reconnu et adulé par ses pairs ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Une magistrale interprétation, puissante et émouvante, que notes et chants irradient d’une majestueuse beauté (le spectacle sera à l’affiche du Manège de Maubeuge le 21/10). Y.L.

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À lire ou relire, chapitre 7

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jurica Pavicic à Véronique Mougin, d’édouard Glissant à Boris Vian. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de David Dufresne et Jacques-Olivier Boudon… Bonne lecture !

Un suspens oppressant, une intrigue foisonnante, un style éblouissant… On plonge dans L’eau rouge avec ravissement ! Pour ce premier polar disponible en langue française, le qualificatif de roman noir serait préférable. Un coup de maître sous la plume de Jurica Pavicic : la littérature croate nous offre bien plus qu’une nouvelle affaire de disparition inquiétante ! Silva, la jeune et belle aux tenues aguichantes, est introuvable dans la bourgade de Misto. « Cet instant où elle a dit Allez, salut ! et fait virevolter sa robe vers la sortie, c’est la dernière fois qu’ils l’ont vue ». Vaines recherches, elle s’est volatilisée. Un jour peut-être, des décennies plus tard… Le talent de Pavicic ? D’un chapitre à l’autre de son imposant roman, orchestrer la tragédie familiale aux accents de la tragédie nationale, composer un sulfureux ballet où doutes et secrets intimes se brisent au fronton des fureurs collectives… La chute du mur de Berlin, la guerre des Balkans, la mort de la Yougoslavie.

Mate ne cesse de rechercher Silva, sa sœur jumelle. Aux quatre coins de la Croatie naissante, dans toute l’Europe dès que perce le moindre indice. Une quête qui s’avère bien vaine, l’une narguant toute réapparition, l’autre sombrant dans la dépression. Une famille, une cité, un état en perdition pour d’aucuns, en recomposition pour les autres lorsque le parfum des billets de banque supplante l’odeur des canons : affairisme immobilier, tourisme de luxe, plages bétonnées, mafias et nouveaux riches spéculant sur les atours de la côte dalmate… écrivain et scénariste reconnu en Croatie, Pavicic a le sens de la répartie et de la mise en scène. Des portraits superbement brossés, une intensité dramatique qui ne faiblit jamais, un phrasé élégant qui manie douceur et douleur avec le même doigté : voilà matière pour un prochain film à succès !

Comme pourrait le devenir ce désopilant Fils à maman, joliment troussé sous la plume de Véronique Mougin ! Une histoire de gamin tendrement couvé par une tyrannique mère, fermière de son état et peau de vache avec tous ses voisins… Madame Picassiette, l’héroïne de cette saga familiale en guerre ouverte avec son fils Charly ? « Une sorte de Geronimo en tablier à fleurs », commente l’auteure, « intimement liée à sa terre, prête à la défendre bec et ongles ». D’où sa colère et son entrée en résistance lorsque son rejeton, rêvant du prix Goncourt, entreprend la rédaction d’un livre qui égratigne la campagne de son enfance, Chandoiseau son village, ses quatorze habitants et ses trois chèvres… Véronique Mougin joue de la fourche et du stylo avec le même brio dans cette guerre des tranchées, parfois boueuse et pluvieuse entre mère et fils. Elle manie répliques et bons mots avec talent, ménage le suspens d’une intrigue à moult rebondissements. Un roman qui sent bon l’herbe mouillée et les pommiers en fleurs, une épopée campagnarde où l’humour le dispute à la tendresse, où bobos et néo-ruraux ont du mouron à se faire face à la vindicte paysanne.. à l’image d’autres mères d’écrivains célèbres qui fustigèrent les écrits de leur rejeton, qu’on se le dise et le lise, Jo la fermière se prépare à transformer sa verte chaumière en authentique poudrière. Jusqu’à ce que le bonheur soit enfin de retour dans le pré !

Du fils à maman aux enfants d’esclaves, une lecture follement enivrante que ces Manifestes ouvrant à des propos autrement gouleyants. Nourris d’allégresse et d’espoir, forts d’un regard lucide et d’une réflexion profonde : c’est bonheur que de lire d’un même souffle, pour la première fois rassemblés, ces six textes signés Glissant et Chamoiseau ! « La capacité d’indignation d’édouard Glissant tenait à la faculté de sa poétique d’être », écrit l’auteur de Texaco, « dans le même balan, une actualité et une vigilance ». Et les deux compères, devant l’inacceptable d’une loi mortifère ou d’une politique ségrégationniste, de s’exclamer « on ne peut pas laisser passer çà ! », de tremper alors leur plume au même encrier pour s’insurger, coucher sur le papier leurs envolées poétiques, laisser courir leur imaginaire à la rencontre de « l’être-au-monde » qui est mondialité et non mondialisation, relation et non oppression… Pour qu’advienne ce « devenir-Tout-Monde », comme l’atteste Patrick Chamoiseau dans la préface à ce revigorant recueil de paroles fécondes, pour qu’advienne « dans les saccages, les humiliations, les écrasements, les injustices immémoriales… le mieux-humain à tout le moins très éloigné de ce que l’Occident capitaliste détient de virulent en absolus et dominations » ! De L’intraitable beauté du monde surgie en 2008 à l’heure de l’élection de Barack Obama à cet ultime Manifeste pour les « produits » de haute nécessité, une envolée Caraïbe qui adoube l’archipel en continent, le créole en poétique universelle, l’esclave en humaine fraternité, l’étranger en tout-vivant.

Des paroles prophétiques que n’aurait certainement pas reniées Boris Vian, ce touche à tout de la création et de l’improvisation : littéraire, musicale, poétique, chansonnière ! Comme ses compères antillais, lui le trompettiste embouché au jazz afro-américain n’eut de cesse à réinventer le monde, provoquer le tout venant et bien-disant, s’insurger à l’encontre de tous les codes qui l’insupportaient. Nulle méprise, Vian ne se contente point d’aller cracher sur nos tombes, il s’obstine à vouloir ré-enchanter la vie, la sienne comme la nôtre. Avec les armes dont il fait bon usage : l’humour, la fantaisie, la dérision. « Son humour décapant n’a pas pris une ride », affirme Florian Madisclaire dans la préface à ce désopilant ça m’apprendra à dire des conneries ! Un petit recueil jubilatoire, à glisser dans toutes les poches, une recension de ces « mille et une facéties, mille et une merveilleuses conneries » dites ou écrites entre écume des jours et ratichon baigneur.

Après cette insolente balade en compagnie de Boris Vian, David Dufresne, quant à lui, nous propose « une virée avec Jacques Brel ». Pas n’importe où, à Vesoul très précisément, la cité de la valse-musette que chacun veut ou a voulu voir, allez chauffe Marcel, chauffe… Pour la quitter aussi vite parce qu’on n’a pas, ou plus, aimé la ville natale d’Edwige Feuillère, la préfecture de la Haute-Saône, non mais tout de même ! Si On ne vit qu’une heure, Dufresne prend toutefois son temps et multiplie les allers-retours sur les pas de son idole, de son maître chanteur. Qui conduit une véritable enquête policière à la recherche de celles et ceux qui auraient croisé les pas du natif de Bruxelles… Un alibi pour plonger dans ce qu’on appelle, parfois avec mépris voire condescendance, la France profonde, celle « des camions pizza, des usines oubliées et des centres-villes qui se recroquevillent des six heures du soir ». Un voyage en « terre brélienne », ces héros de l’ombre que chanta l’ami de Jojo et de maître Pierre, des ouvriers et paysans, bourgeois parfois sans le sou et commerçants de bistrots à la dérive que Dufresne entoure d’écoute et d’affection, autant d’hommes et de femmes au cœur brisé sur leurs ronds-points et pourtant brûlants toujours d’amour pour la Fanette ou la belle inconnue. Un regard original et tendre sur un Brel que l’on croyait pourtant bien connaître, un périple qui se clôt chez le regretté Marcel, l’accordéoniste de Vesoul, le grand Azzola.

De retrouvailles en retrouvailles, tandis que l’horloge ronronne au salon, il est des découvertes à peine croyables, l’histoire retrouvée d’un village français sous des planches de parquet ! Nous sommes au début des années 2000, les nouveaux propriétaires du château de Picomtal dans les Hautes-Alpes ont décidé de rénover leur demeure. Sous Le plancher de Joachim, apparaissent alors des inscriptions : le journal de bord du menuisier d’alors, narrant cent vingt ans plus tôt sa vie de labeur, ses soucis et ses amours, les cancans du village et les petits secrets des voisins. Le témoignage rare d’un homme du peuple, sans filtre ni interdit, à l’heure de l’arrivée du chemin de fer qui va bouleverser le quotidien des campagnes, quand sonne celle de l’avènement de la République. « Heureux mortel. Quand tu me liras, je ne serai plus », écrit Joachim Martin sur l’une des planches retrouvées. Une histoire incroyable qui refait surface et retrouve vie sous la plume de l’historien Jacques-Olivier Boudon qui la décrypte et la commente avec érudition et talent. Yonnel Liégeois

L’Eau rouge, de Jurica Pavicic, traduit par Olivier Lannuzel (éd. Agullo Noir, 384 p., 22€). Un fils à maman, de Véronique Mougin (éd. Flammarion, 352 p., 21€). Manifestes, d’édouard Glissant et Patrick Chamoiseau (coéd. La Découverte-L’institut du Tout-Monde, 166 p., 12€). Ça m’apprendra à dire des conneries, de Boris Vian (éd. 1001 Nuits, 120 p., 4€50). On ne vit qu’une heure, une virée avec Jacques Brel, de David Dufresne (éd. Du Seuil, 256 p., 19€). Le plancher de Joachim, de Jacques-Olivier Boudon (Folio histoire, 288 p., 8€10).

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Armand Gatti, toujours vivant

En avril 2017, à l’âge de 93 ans, Armand Gatti s’effaçait d’un monde qu’il avait traversé à l’ère des révolutions. On ne l’oublie pas dans ce temps autre, disloqué, ossifié dans l’incertitude et les colères. à travers divers textes redécouverts, un auteur et créateur toujours vivant.

Grâce à Matthieu Aubert, qui mettait en scène en 2016 ce texte oublié à la Parole errante de Montreuil (93), on redécouvre La moitié du ciel et nous (1). En 1969, à Berlin, Gatti rencontre Ulrike Meinhof. Un an plus tard, elle fonde avec Andreas Baader la Fraction armée rouge (RAF dite la « Bande à Baader »), dont les actions violentes, pour une partie de la jeunesse allemande, résultent de l’héritage nazi honni. Arrêtés, soumis en détention à des tortures psychiques, les membres de la RAF sont retrouvés morts dans leur cellule, pendus ou avec une balle dans la tête. L’État parlera de suicides ! En 1975, au Forum Theater de ­Berlin-Ouest, Armand Gatti orchestre La moitié du ciel et nous, pièce d’une complexité structurelle implacable, jouée par huit interprètes démultipliés en plusieurs rôles. Pour dire vite, c’est une ode en actes dédiée à maintes figures de femmes, résistantes, révolutionnaires, communistes, anarchistes, inscrites dans une théâtralité infiniment libre, selon une foudroyante architecture dialectique.

Par ailleurs, Stéphane Gatti préface L’archipel a touché terre, un long poème de son père adressé à Mim, c’est-à-dire Hélène Châtelain – la femme de sa vie, comme on dit bêtement à juste titre – qui s’effaçait à son tour, en avril 2020, touchée par le virus qui sévit partout (2). Voilà un grand poème d’amour où, des vers étagés en espaliers, s’élève, ardent, un chant digne de la fin’amor des troubadours, Gatti ouvrant sans merci l’écorce intime devant un paysage planétaire, sinon cosmique. Et c’est la sortie de Moranbong en DVD, grand film de Jean-Claude Bonnardot tourné en 1960 en Corée du Nord, scénario et dialogues de Gatti (3). Histoire d’un amour en temps de guerre, mochement censurée à l’époque. En 1956, Michel Vinaver avait publié sa pièce Les Coréensautre trace artistique sur ce conflit historique. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Deuxième Époque, texte revu et présenté par Matthieu Aubert, 92 p., 15€. (2) Éditions du Karrefour, avec le fac-similé du manuscrit et des photographies, 81 p., 16€. (3) Doriane Films, 1958, N&B, 83mn, 18€.

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Robert Abirached, hommage

Ancien directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture sous l’ère Lang, Robert Abichared est décédé le 15 juillet. Enseignant, fin connaisseur de Casanova, ce grand intellectuel républicain n’a jamais renié la mission de service public.

Un crève-cœur, à l’annonce de la disparition – dans sa 91e année – de Robert Abirached, écrivain, journaliste, critique, grand universitaire, ­administrateur officiel d’affaires théâtrales, citoyen républicain au plus haut sens du mot. Né à Beyrouth en 1930, habitant Paris dès 1948, il prépare Normale sup à Louis-le-Grand. Admis en 1952, agrégé de lettres classiques en 1956, il obtiendra, en 1974, son doctorat d’État à la Sorbonne.

En ses débuts, sur trois ans, il édite en trois tomes, dans « la Pléiade », les Mémoires de Casanova. Le prix Sainte-Beuve couronne, en 1961, son essai Casanova ou la dissipation. Dans les revues Études et la Nouvelle Revue française, il livre, jusqu’en 1971, des chroniques de critique littéraire et théâtrale. Il écrit aussi, de 1964 à 1967, dans le Nouvel Observateur. Il entre à la Sorbonne en qualité d’assistant en littérature française, vivant ainsi les événements de Mai 68 aux premières loges. L’année d’après, il est chargé de cours à l’université de Caen, où il crée l’un des premiers instituts d’études théâtrales, y restant jusqu’en 1981. C’est alors que Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, qu’il connaît depuis la fondation du Festival mondial du théâtre de Nancy, le nomme pour sept ans à la direction du théâtre et des spectacles, où il mène une politique éclairée, avec toujours au cœur la mission historique de service public.

Un coup d’éclat contre Maurice Druon, ministre de la Culture

Il est bon de rappeler qu’en 1973 Robert Abirached, faisant partie de la commission d’aide aux animateurs dépendant du ministère des Affaires culturelles, en avait démissionné, en compagnie de Renée Saurel, Alfred Simon et Bernard Dort, protestant avec véhémence contre la politique et les propos du ministre d’alors, Maurice Druon. Professeur à Paris-X Nanterre et au Conservatoire national d’art dramatique, il anime une recherche capitale sur l’histoire de la décentralisation (quatre volumes chez Actes Sud-Papiers).

La liste est longue, et gratifiante, de ses écrits sur le théâtre. Pardon pour un insert personnel : me fut comme une Bible la parution, en 1978, de son étude monumentale  la Crise du personnage dans le théâtre moderne (reprise chez « Tel », Gallimard), tout comme ses réflexions ­essentielles dans  le Théâtre et le Prince, suivi d’ Un système fatigué (Actes Sud-Papiers). On doit à ce grand intellectuel, homme de petite taille au regard aigu derrière les lunettes, une gratitude éperdue. Jean-Pierre Léonardini

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Laurent Vacher, entre ludique et éthique

Jusqu’au 25/07, sur les planches de La Manufacture d’Avignon, Laurent Vacher met en scène Presque égal à Une pièce du suédois Jonas Hassen Khemiri, dont l’humour ne peut masquer la noirceur du système économique qu’il dénonce. Sous couvert de drame social, une belle leçon d’humanité. Sans oublier Un démocrate, au théâtre La condition des soies.

« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui se trompe sur toute la ligne, comme les autres, et finira de petits boulots en petits boulots. Presque égal à… met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur, une horreur économique dont bon nombre d’experts déjà ont analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici, au théâtre, sous la patte de Laurent Vacher maniant avec talent les codes dramaturgiques, nous est proposée une tragique et belle leçon d’humanité. Pas un cours d’économie appliquée.

Ils sont six comédiens. Pour l’heure sur les planches de la Manufacture en Avignon, emmenés par un succulent Quentin Baillot, fort en gueule et en déséquilibre sur une table, pilier de la Mousson chère à Michel Didym, dans cette originale chasse à l’emploi et quête de respect de leur dignité ! Eux, vous, nous tous… L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot (vous avez bien suivi l’intrigue ? Non, alors quelques indices : Peter, l’hôpital…), un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Vous craignez l’ennui, la prise de tête, la banale illustration de votre triste quotidien ? Que nenni, vous allez rire, réfléchir et vous instruire, sans effort superflu, à cette peu banale mise en pièces du système économique et financier mondial ! Grâce à une tonitruante bande de comédiens rompus à l’excellence de leur art et tous à citer pour leur prestation (Odja Llorca, Frédérique Loliée, Marie-Aude Weiss, Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Alexandre Pallu), grâce à une mise en scène alerte et sans temps mort où le décor change à vue, où même l’entracte est propice à quelques intermèdes d’anthologie !

« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », commente le metteur en scène Laurent Vacher, « c’est une invention que plus personne ne semble être en mesure de dominer ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques aussi crédibles que farfelues et imaginaires, d’une écriture qui mêle tous les possibles dramaturgiques, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue. Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud…  Presque égal à… ? « Ce jonglage virtuose entre une écriture vive et des glissements formels conduit le propos avec finesse », reprend Laurent Vacher, « il permet de faire coexister sur le plateau humour, plaisir du jeu, décryptage d’un système économique et interpellation politique ».

N’hésitez donc point à investir le prix d’une place au bénéfice de la Compagnie du Bredin, personne ne vous jugera simple d’esprit, bien au contraire. Et si vous croisez Peter en chemin, n’oubliez pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 25/07, 15h50. Théâtre de La Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon. La salle Patinoire est accessible en navette. Rendez-vous au 2 rue des Écoles pour un accompagnement jusqu’au départ des navettes, Porte Thiers.

à voir aussi :

Un démocrate : Jusqu’au 20/07, 12h45. Texte et mise en scène de Julie Timmerman. Théâtre La condition des soies, 13 rue de la Croix, 84000 Avignon. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Y.L.

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Peer Gynt sort du bois !

Jusqu’au 1er août, au Théâtre du Peuple de Bussang (88), Anne-Laure Liégeois propose Peer Gynt, la pièce d’Henrik Ibsen. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice ! Avec une bande de comédiens, amateurs et professionnels mêlés, réjouissante et virevoltante à l’image de leur héros au tempérament controversé.

Dans notre imaginaire, s’imposent en mémoire les images d’un Peer Gynt flamboyant. Interprété par la troupe de la Comédie Française en 2012 sous la verrière du Grand Palais à Paris, dirigé par Eric Ruf avec un époustouflant Hervé Pierre dans le rôle-titre… Dix ans plus tard, la magie opère de nouveau ! Dans la cathédrale de bois de Bussang dédiée aux arts vivants, « Pour l’art et pour l’humanité », la metteure en scène Anne-Laure Liégeois relève le défi avec intelligence et talent. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice… Comme le héros qui vagabonde d’un monde à l’autre, du royaume des trolls aux empires esclavagistes, le regard du spectateur erre entre rêve et réalité. De l’univers fantaisiste à la question existentialiste dont jamais Peer Gynt ne se départit : qui suis-je ? Comment devenir et rester moi-même, au gré des fluctuations de la vie ?

Du début à la fin de l’œuvre d’Henrik Ibsen, l’interrogation est lancinante. « Tu n’es qu’un bon à rien, fainéant et menteur », tempête la mère de Peer aux premières répliques, « je deviendrai riche et roi, tu seras fier de moi », rétorque le fils avec gouaille et conviction. Lui, l’enfant du peuple, fils de paysan miséreux, n’aurait-il donc pas droit de rêver à plus humaine condition, à un avenir dépouillé de ses guenilles et de la faim au ventre ? Ibsen sait de quoi il parle, il connaît bien cette campagne norvégienne en cette fin de XIXème siècle, lui le révolté abreuvé des idéaux révolutionnaires de la France de 1848. Il est aussi nourri de la littérature scandinave populaire enracinée dans les contes et légendes, dans les histoires de trolls et de figures fantasmagoriques. Per Gynt ? Le Don Quichotte nordique en quête de lui-même par monts et glaciers, vallées et forêts.

Un homme aux nobles idéaux qui bouscule les convenances, se moque des pouvoirs en place comme ce ridicule roi des trolls, vit dans l’instant au risque d’y perdre son âme, toujours en instance de rachat à chaque trahison et défection… Un être au tempérament complexe, certainement responsable mais pas forcément coupable, pétri de contradictions, jamais oublieux de ses rêves d’amour et d’humanité, pourtant sujet aux pires exactions pour atteindre son inaccessible étoile : se jouer de Solveig sa bien-aimée, faire commerce d’esclaves, se complaire de la mort des autres pour sauver sa peau… Ibsen nous entraîne sur ce chemin initiatique que tout humain se doit d’emprunter : au cœur de nos utopies et convictions, n’avons-nous jamais fauté ou trahi, saurons-nous jamais fauter ni trahir ? La vie n’est peut-être jamais un long fleuve tranquille.

Comme pour exorciser le dilemme, deux Peer Gynt foulent les planches de Bussang. L’un jeune l’autre adulte, Ulysse et Olivier Dutilloy, le fils et le père… Tous les deux habités par leur personnage, criants d’humour et de vérité, maniant drame et fantaisie sans vergogne, la parole ingénue du jeune intrépide face au regard attendri du patriarche désabusé. Les deux, à tour de rôle, se jouant d’un étrange praticable, mystérieux embarcadère pour passer d’un monde à l’autre, naviguer d’un continent l’autre. Peer Gynt ? Une histoire de famille au final, d’une génération l’autre… Celle d’une mère et de son fils, d’un amant et de sa belle, une affaire de reconnaissance et de transmission quand des parents songent à un avenir autre pour leurs enfants.

Sur le plateau de Bussang, la troupe s’en donne à cœur joie. Amateurs et professionnels comme le veut la tradition du lieu, tous excellents, Anne-Laure Liégeois les conduisant de cour à jardin de main de maître… Pas d’artifices, seul un oignon à peler pour illustrer la fuite du temps, une grande louche pour soupeser la valeur d’une vie, quelques tentures pour imager le parcours du combattant, la nudité du décor pour exhaler la tendresse des sentiments.

à l’heure où les lourdes portes du fond de scène s’ouvrent pour laisser le héros déchu disparaître dans les bois, la nostalgie nous surprend. « Ici, je respire librement dans le vent qui souffle. Ici, on entend le sapin murmurer. Ici, je suis chez moi », confesse Peer Gynt. Ici, pour si bon Festin, nous étions chez nous. Ici, invités à la table de Bussang, vous serez chez vous. Yonnel Liégeois, Christophe Raynaud de Lage pour les photos.

Jusqu’au 01/08, du jeudi au dimanche, 15h. Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

à voir aussi :

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, du 24/07 au 04/09, chaque week-end à 12h00. De Stig Dagerman, avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen pour la création musicale. Un oratorio électro-rock, un texte court et de grande beauté : un hymne à la vie, une ode à la liberté ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang, le directeur du Théâtre du Peuple lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Y.L.

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Julien Bouffier refait le match

Le 1er juillet, au théâtre Jean-Vilar de Vitry (94), Julien Bouffier plonge Dans la foule ! À l’heure où l’Euro de football bat son plein, le ballon rond s’invite sur la scène. Une adaptation du roman de Laurent Mauvignier, narrant la tragédie du stade du Heysel. Une mise en abîme où les destins basculent, les amours trépassent.

Ils viennent de France, d’Italie, d’Angleterre et d’ailleurs… Ils arrivent, en fait, de toute l’Europe pour assister à la finale de la Ligue des champions qui se joue à Bruxelles entre la Juventus de Turin et Liverpool. Des femmes et hommes jeunes pour beaucoup, l’esprit à la fête en ce mois de mai 1985, les yeux rivés sur les crampons qui foulent le gazon. Jusqu’au moment fatidique où la tribune tremble et frémit : 450 blessés, 39 morts.

Dans la fièvre du samedi soir, ils sont là, impatients et surexcités, dans la foule : les français Jeff et Tonino, l’anglais Geoff et ses frères, les jeunes mariés italiens Tana et Francesco… Revêtus des maillots de leurs équipes favorites, ils jonglent avec le ballon sur la scène du théâtre Jean-Claude-Carrière de Montpellier, lors de la création en ce Printemps des comédiens. Les projecteurs scintillent, les filets tremblent quand le rond de cuir franchit la ligne de but. à cette heure-là, l’ambiance est encore à la fête, même si ultras et hooligans ont déjà démontré de quoi ils étaient capables dans les rues de Bruxelles. Geoff s’est laissé convaincre, le ballon rond n’est pas sa passion, il accompagne seulement ses frères et leurs copains: tous des mordus, des fans, des durs à la castagne pour afficher ferveur et soutien à leur club favori, presque la haine au bout des poings contre les supporters adverses. Qui explosera plus tard : une tragédie, une catastrophe humaine et sportive. Pour un match de foot, tout çà pour çà !

En des pages sensibles et prenantes, Laurent Mauvignier avait narré l’événement, Dans la foule tentait d’exorciser le malheur. Un roman dont s’empare aujourd’hui avec talent Julien Bouffier pour faire œuvre théâtrale. Quand Mauvignier et Bouffier s’engagent à refaire le match, tous les deux vainqueurs, c’est un résultat nul mais prometteur : pour l’émotion contenue et l’élégance de la plume du premier, pour le regard tout à la fois réaliste et poétique du second… Grâce aux jeux de lumière, aux dialogues en français-italien-anglais qui se mêlent et s’entremêlent, à la vidéo qui scrute au plus près corps et gestes des protagonistes emportés dans le mouvement de foule mortifère. Qui crient, gémissent, étouffent, appellent au secours, ne veulent point lâcher la main de la bien-aimée, Tana et Francesco venus là pour leur voyage de noces. Lui ne s’en relèvera pas, bousculé, écrasé, piétiné. Pour elle, ce seront des lendemains qui déchantent entre tentatives de suicide et dégoût de la vie. La fête est finie, tristes les jours à venir : la honte pour Geoff en arpentant solitaire les rues de Liverpool, les nuits hantées de cauchemars pour Jeff et Tonino, les forces de sécurité laxistes et surpassées, un procès à suivre indigne et bâclé.

Julien Bouffier réussit son pari : dépasser l’événementiel pour donner à penser sur la fragilité de la vie, sonder les cœurs à l’heure où les corps basculent dans la tourmente et l’épouvante. Comment faire face à l’inimaginable, comment le surmonter et s’en relever ? Des questions plutôt incongrues à propos d’une compétition sportive. Depuis, entre séismes naturels et tueries intégristes, on a connu pire… Sur scène comme dans la vie réelle, en ultime dénouement, la parole est laissée aux survivants. Yonnel Liégeois

Le 01/07 à 20h, au théâtre Jean-Vilar de Vitry sur Seine (94). Les 24 et 25/09, au théâtre Paris-Villette.

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De bonnes nouvelles à Sartrouville !

Jusqu’au 3 juillet, sur la scène du théâtre de Sartrouville, le directeur et metteur en scène Sylvain Maurice propose Short Stories. Un spectacle composé de six histoires courtes de Raymond Carver, l’auteur américain orfèvre de la nouvelle. Entre musique jazzy et univers nostalgique, un regard tout à la fois plaintif et jouissif.

L’homme de théâtre est un expert en l’adaptation des œuvres littéraires, Sylvain Maurice en a fait la preuve avec ses mises en scène antérieures. Le directeur du CDN de Sartrouville s’attaque cette fois à une écriture complexe, les nouvelles de l’auteur américain Raymond Carver. Autant de courts textes que d’intrigues diverses, de longs monologues intérieurs à des dialogues parfois fort épicés, toujours la peinture de petites gens du quotidien ballotés entre existence routinière et impromptus de la vie, cocasses ou tragiques…

Parmi les dizaines de nouvelles du maître en écriture, il fallait trier pour composer Short Stories. : ses recueils de nouvelles sont légion ! Il ne désirait rien d’autre qu’« écrire des histoires, c’est tout », raconte Tess Gallagher, son épouse et veuve, à Martine Laval dans les colonnes de Télérama. « Seuls lui importaient ses personnages. Comme John Steinbeck ou Flannery O’Connor, Ray voulait offrir la littérature à ces gens-là, ceux qui avaient à se battre dans la vie, ceux qui n’avaient rien que leurs mains ou leurs cœurs, même foutraques. Il voulait leur donner la chance d’être un jour des héros, leur inventer une noblesse ».

« J’ai choisi six nouvelles parmi les plus reconnues, celles qui sont des classiques », explique le metteur en scène. L’enjeu ? « Montrer le thème du couple sous des angles différents, comme un jeu cubiste : chaque situation est regardée d’un point de vue singulier ». Le couple ? Le « gros mot » est lâché, ce sont bien des histoires de couples qui nous sont ici contées. Et de la plus belle des manières, sans machinerie superflue : juste la langue, le mot juste prononcé avec justesse par six comédiens dans la maîtrise parfaite de leur art et, comme à l’ordinaire, subtilement mis en lumière ! Décidemment, Sylvain Maurice ne cesse de nous surprendre avec ses arches, triangles, ronds et carrés multicolores qui focalisent notre regard, nous hypnotisent pour mieux entendre et comprendre ce qui se joue sur scène. Un jeu de miroirs colorés qui n’est pas qu’artifice, une palette de couleurs qui se veut écriture aussi, nous donnant à saisir autrement la diversité de caractères des protagonistes, leur fragilité ou leur détresse dans la multiplicité des situations.

Ils ne manquent pas d’humour parfois, ces hommes et femmes unis pour le meilleur comme pour le pire, ils montrent surtout leurs failles, leurs fêlures, leur solitude devant l’inattendu ou l’adversité. De la surveillance de l’appartement des voisins à la perte d’un enfant, si l’alcool fort est souvent réconfort, les bons petits pains tout juste sortis du four ne réchauffent pas forcément les cœurs ! De la scène à la salle, la compassion fraie son chemin. Soutenue par la musique omniprésente de Dayan Korolic. Sur le plateau de Sartrouville, on est loin, bien loin de l’univers de Short Cuts, le film de Robert Altman. Certes, les personnages de Carver sont souvent révoltés ou en colère devant leur propre impuissance, jamais agressifs ou méchants. Ils sont humains. Short Stories ? Six histoires d’humains qui nous ressemblent, nous rassemblent : trop humains parfois, comme nous tous, alternant selon l’humeur du jour regards plaintifs et désirs jouissifs. Yonnel Liégeois

Les six nouvelles qui composent le spectacle Voisins de palier, Vous êtes docteur ?, Parlez-moi d’amour, Obèse, L’Aspiration, Une petite douceur. Les œuvres de Raymond Carver sont disponibles aux éditions de L’Olivier.

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Solaris, l’espace du dedans

En 1961, l’URSS envoie un premier homme dans l’espace. La même année, Stanislas Lem écrit Solaris. Un roman fascinant qui inspira le cinéma, dont s’empare aujourd’hui le metteur en scène Pascal Kirsch à la MC2 de Grenoble. Un voyage dans l’espace qui nous plonge au plus profond de nous-mêmes.

Que l’on ne se méprenne pas : à considérer ce que développe Solaris, roman de « science-fiction » écrit en 1961 par le polonais Stanislas Lem – un maître du genre – on serait tout naturellement enclin à penser que nous sommes invités à naviguer, avec les protagonistes, dans les espaces interstellaires. Une énième « odyssée de l’espace » avant l’heure (et avant le film de Stanley Kubrick), pour ainsi dire. Or, à y regarder d’un peu plus près et à mieux envisager les choses, c’est plutôt à une formidable exploration de « l’espace du dedans », pour reprendre l’expression d’Henri Michaux, qu’il nous est proposé d’assister.

Un espace profondément enfoui au plus profond de notre humaine nature. Celle, en l’occurrence, des trois derniers occupants sur les 68 initialement envoyés dans la station orbitale pour y poursuivre leur travail de recherche essentiellement consacré à la planète Solaris. C’est cette progressive et passionnante mise au jour qu’il nous est donné de voir avec les protagonistes, et plus particulièrement l’un d’entre eux, un certain Kris Kelvin envoyé dans la station comme observateur pour prendre le pouls de ce qui est en train de se passer qui est pour le moins troublant sinon inquiétant. Solaris a un unique habitant : un gigantesque et très évolué océan qui se refuse à toute tentative de contact avec l’équipage.

En réplique à d’éventuelles interventions humaines visant à le faire disparaître (cela nous rappelle qu’à la date de la rédaction du livre de Stanislas Lem, nous sommes en pleine guerre froide et que le spectre d’une agression nucléaire est présent dans tous les esprits), il semble s’en prendre directement à la « matière grise » des occupants de la station orbitale. Ceux-ci sont en proie à d’étranges phénomènes psychiques, et Kriss Kelvin ne sera pas le dernier à en être victime, bien au contraire. Avec lui, dont la femme s’est suicidée dix ans auparavant, ce dont il se sent responsable, les choses vont même prendre une tournure à la fois fantastique et dramatique. Car sa femme (son double artificiellement créé dans son cerveau par l’océan), dont il ne peut plus très amoureusement se déprendre, réapparaît !…

Le lecteur de Lem, également auteur de romans policiers, est « pris » à son tour jusqu’à la dernière ligne du livre qui s’abstient cependant de clore quoi que ce soit. Rien d’étonnant si télévision, cinéma (notamment avec Andreï Tarkovski) et opéra ne se sont pas privés de s’emparer du sujet. Pascal Kirsch et son équipe s’ajoutent donc à la liste, dans le domaine théâtral. Et c’est une pure réussite. Le metteur en scène qui a lui-même assumé l’adaptation de l’ouvrage et sa « conception » est-il ajouté – petite précision qui en dit long sur son geste théâtral – maintient de bout en bout la tension du sujet et de son mystère. Le paradoxe voulant que, alors que nous sommes censés naviguer dans l’infini de l’espace sidéral, nous nous retrouvions dans le huis clos (à trois personnages donc) de la station orbitale, inventée en toute beauté par Sallahdyn Khatir, avec son sol (mais le sol existe-t-il vraiment dans une station orbitale ?) composé de sortes de briques creuses alignées de manière géométrique dont la disposition ou la matière ne permet pas aux personnages d’être en équilibre stable, et alors qu’une vaste coupole blanche posée sur le plateau en début de spectacle s’élèvera par la suite au-dessus des protagonistes dans une position d’observation et de menace permanente.

C’est donc dans ce nouvel univers – vaste espace confiné – que se joue cette plongée dans l’espace du dedans des protagonistes dans une tension dramatique de tous les instants que les acteurs, Yann Boudaud, Marina Keltchewsky, Vincent Guédon, Élios Noël (en alternance avec Éric Caruso), François Tizon et Charles-Henri Wolf, maintiennent avec beaucoup de conviction. Le tout dans l’environnement musical et sonore de Richard Comte et de Lucie Laricq qui, pour être discret, n’en est pas moins prégnant et efficace. Jean-Pierre Han

Du 1er au 3 juillet, à la MC2 Grenoble

à VOIR AUSSI :

Jusqu’au 23 juin, sur la scène du Rond-Point (75), Denis Lavant et Samuel Mercer s’emparent des fulgurances et fantasmagories langagières de Roland Dubillard. L’un au crâne dégarni et corps déjanté, l’autre jeune-beau et svelte, les deux incarnent à tour de rôle et au fil de sa vie, dans Je ne suis pas de moi, l’écrivain et dramaturge disparu en 2011. Après les Diablogues superbement interprétés en ce même lieu par Jacques Gamblin et François Morel, entre chutes fort désarticulées et moult lampées alcoolisées, un autre couple malaxe, triture et régurgite les aphorismes-logorrhées-sentences-pensées et absurdités consignées dans le millier de pages des Carnets en marge du maître. Avec un Lavant désarmant de démesure et d’un naturel confondant quand les mots désertent tête et bouche pour s’extirper du ventre et des tripes. Pas des propos tombés du ciel, un phrasé mâché-avalé-digéré, une nourriture terrestre servie sur table d’hôte. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 10 juillet, sur la scène du théâtre de la Colline (75), Annick Bergeron revêt les habits des Sœurs ! Un « seule en scène » fulgurant et palpitant, peuplé de voix et de présences fantomatiques, quand l’héroïne fait retour sur sa vie, ses racines et ses origines… Il neige fort au Canada, mais la tempête sévit aussi sous le crâne de Geneviève, la brillante avocate bloquée dans une chambre d’hôtel de luxe : outre les flocons tombés du ciel, un banal grain de sable dans la suite de ce palace d’Ottawa (dont nous tairons la teneur) lui fait péter les plombs et perdre la tête : entre agitation quotidienne et vide de l’existence, quelle place laissée à l’amour et l’amitié, à nos proches et aux êtres qui nous sont chers ? Entre humour et dérision, rire et tragédie, désormais plus rien ne sera comme avant. Une pièce écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, le maître des lieux, dans un dispositif scénique qui mêle avec justesse et talent musique et vidéo. Y.L.

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Le Concombre tombe le masque

Le Concombre masqué ne quittera plus son cactus ! Son créateur, Nikita Mandryka, est décédé le 13 juin. Inventeur de personnages loufoques au langage irrévérencieux, il fut un des piliers de Pif et fonda l’Écho des savanes.

Les lecteurs de Pif s’en souviennent : pas une semaine sans se plonger dans les aventures du Concombre masqué. On avait beau avoir 6 ans, 7 ans, on ne comprenait pas tout, mais quelque chose dans cet univers à la fois étrange et familier, loufoque et inventif, nous fascinait. Ce n’est que plus tard qu’on comprit combien ce Concombre – et ses potes de la bande dessinée d’à côté de la Jungle en folie – était un personnage irrévérencieux, capable de nous faire croire aux « bananes volantes », qui nous parlait d’araignées au plafond et prononçait, d’un ton docte : « La prochaine fois que j’entendrai des éléphants jouer dans le grenier… je descendrai à la cave jouer aux dominos ». V’lan ! prends ça dans les dents !

Nikita Mandryka est né à Bizerte, en Tunisie, en 1940. Son nom n’a rien de tunisien, il sonne même très russe. Normal, ses parents étaient russes, son père était resté fidèle au tsar et, comme beaucoup de « Russes blancs », il émigra vers d’autres cieux. Enfant, Mandryka conçoit un journal entièrement fait à la main, Super Digest, qui raconte des histoires de western et de science-fiction, huit pages qu’il fait vendre par son épicier. La famille s’installe ensuite au Maroc, près de Ouarzazate (Ouarzazate et mourir aurait pu être de lui), puis à Lons-le-Saunier. En 1958, Nikita a 18 ans et monte à Paris. Il est admis à l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques). Diplôme en poche, il ne sait pas, dit-il, « quoi faire en film. Après (s)on analyse, (il a) compris qu’(il) avai(t) choisi le cinéma pour (s)e faire (s)on propre cinéma ». Adieu cinoche, retour à la case BD.

En 1964, il collabore au journal Vaillant (l’ancêtre de Pif) et crée le Concombre masqué, un légume comme son nom l’indique, qui habite un cactus en forme de blockhaus quelque part dans le désert. Ses expressions favorites ? « Bretzel liquide ! » et « Rhône-Poulenc nationalisé ! ». La cucurbitacée ne se contente pas de jurer. Elle commente l’actualité – on est en plein gaullisme triomphant – et rétablit la justice, à l’égal d’un Spider-Man ou autre sombre héros. Le Concombre a beau habiter le désert, celui-ci est peuplé de « tromp’la mort » qui troublent régulièrement ses « siestouzes » ; on y croise des « sauterelles-langoustes », le « moine des sables », les peu recommandables frères Vini, Vidi et Vici, « blousons noirs champêtres » mais aussi le pirate « Ali Gator », le « Poireau besogneux »…

Son inspiration relève de la lecture de Lewis Carroll comme lorsqu’il utilise le mot « slictueux » venant directement d’un poème en mots-valises de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Nourri de surréalisme, il fait descendre la philosophie et l’absurde dans l’univers du cocasse. Dès sa première apparition, on questionne le Concombre : « Qui êtes-vous ? »  « Je ne sais pas, je suis masqué ». Il mêle Héraclite et Verlaine en parlant du légume « fabumeux » qui était toujours lui-même et cependant avait changé : « Tout change tout passe, la vie est un grand ruisseau ». En 1965, Mandryka entre à Pilote, où il crée la série des Clopinettes, qui font écho aux gags de Rubrique-à-brac de son copain Gotlib. Il y recrée également les aventures de son Concombre masqué. Mais, en 1972, Goscinny lui refuse une planche. Adieu Pilote.

Avec ses amis Gotlib et Claire Bretécher, il fonde  l’Écho des savanes où il créé les Aventures de Bitoniot, et de nouvelles histoires du Concombre. Il restera toujours fidèle à ses premières amours,  Pif, participant à toutes les tentatives de ressortie du magazine, puis se tournera vers la peinture dans ses dernières années. Il passera par l’abstraction pour approfondir les rapports de la forme et de la couleur, pour revenir à la figuration, comme une création de mondes qui semblent réels. Marie-José Sirach

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