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Jean-Yves Mollier, censuré !

Selon Le Monde, l’entretien de l’historien de l’édition Jean-Yves Mollier au sujet du groupe Hachette a été amputé. En cause ? Depuis le rachat du groupe par Vivendi dont le principal actionnaire est Bolloré, une réponse dénonçant l’ingérence dans les contenus éditoriaux. Paru le 24/02, un article du quotidien L’humanité.

C’est une censure pure et simple. Un comble pour un historien spécialiste de l’édition qui a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet. Selon les révélations du Monde, l’entretien qu’a donné Jean-Yves Mollier à Livres Hebdo à propos du groupe Hachette, qui fête ses 200 ans, a été caviardé par la revue professionnelle. Auteur de deux livres de référence (Louis Hachette (1800-1864) : le fondateur d’un empire, Fayard 1999, et Hachette, le géant aux ailes brisées, L’Atelier 2015), le professeur émérite à l’université Paris-Saclay détaille la longue et passionnante histoire du géant mondial de l’édition jusqu’à son rachat en 2023 par Vivendi, dont le principal actionnaire est le groupe Bolloré. D’abord publié intégralement sur le site lundi 23 février, l’entretien a été amputé d’une question et de sa réponse détaillant les pressions sur les éditeurs des différentes filiales du groupe (dont Fayard) depuis la fin de l’ère Lagardère.

Les dangers qui menacent l’édition

Dans un mail envoyé le mardi 24 février à 8H50, Jean Yves Mollier a été averti par Jacques Braunstein, rédacteur en chef de Livres Hebdo. « La direction de Livres Hebdo m’a demandé de supprimer de votre interview la question et la réponse concernant la gouvernance actuelle du groupe Hachette. Sachez que j’en suis désolé mais n’ai pas pu faire autrement », écrit le journaliste. Envoyé au Monde et à l’Humanité par l’historien, le passage retiré de l’entretien était le suivant :

Quelle est la clé de la longévité du groupe sur deux siècles ?

« Jusqu’à Jean-Luc Lagardère, la direction du groupe a eu l’intelligence de ne jamais se mêler d’édition. Les directeurs des filiales, qu’on qualifiait de « seigneurs féodaux », avaient une autonomie absolue. Jean-Luc Lagardère n’a jamais téléphoné à Jean-Claude Lattès, Claude Durand ou Jean-Claude Fasquelle pour leur dire qui publier ou censurer un auteur. Arnaud Lagardère a conservé cette attitude jusqu’à la prise de contrôle de Vincent Bolloré en 2022.  La première tentative d’interférence est venue de Nicolas Sarkozy, entré au conseil d’administration de Lagardère Groupe en 2020. Ne comprenant pas qu’il n’était pas membre du conseil de Hachette Livre, il est intervenu auprès d’Olivier Nora (PDG de Grasset et anciennement de Fayard) pour se plaindre d’un livre qui lui déplaisait. La réponse d’Olivier Nora fut ferme et, quoi qu’il ait affirmé vouloir son départ, il ne l’a pas obtenu. L’indépendance des éditeurs était la caractéristique du groupe Hachette jusqu’à cette date, mais le départ de Sophie de Closets de la direction de Fayard (en 2022) montre qu’il y a eu une rupture, puisque la PDG de cette filiale a préféré partir plutôt que de céder aux pressions de sa direction ».

Contacté par le quotidien du soir, le directeur de la publication de Livres Hebdo, Michel Lanneau, précise n’avoir subi « aucune pression de Hachette ni du Syndicat national de l’édition ». Auteur d’une Brève histoire de la concentration dans le monde du livre (Libertalia, 2022, 198 p., 10€), Jean-Yves Mollier s’exprime régulièrement sur la recomposition du paysage éditorial et les dangers qui menacent l’édition aux mains de quelques grands groupes, terrain d’une offensive idéologique de l’extrême droite. La rédaction, photo Ayoub Benkarroum

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Les héros de la petite reine

Au théâtre de la Concorde, à Paris, Jacques Vincey présente Forcenés. Seul en selle et à coups de pédale, Léo Gardy raconte l’épopée du cyclisme. L’adaptation à la scène des chroniques sportives de Philippe Bordas. Une prose héroïque à la Céline, aux accents de tragédie classique.

« Le cyclisme prend la mesure du monde dans ses excès. Il exige démesure de l’homme, une tension complète qui touche aux organes et au cerveau. C’est le lieu infernal du maximalisme », avertit Philippe Bordas, dans Forcenés. D’Anquetil à Hinault, c’est la geste du cyclisme que relate l’auteur, qui fut le chroniqueur sportif à L’Équipe (1984-1989) avant de devenir photographe en Afrique, d’où son sens de l’image et de la formule. Jacques Vincey, adepte lui aussi de la petite reine, découvre, grâce à une émission de radio, ce texte dont la qualité littéraire le frappe. Il l’adapte pour l’un des jeunes comédiens avec lequel il travaille. Léo Gardy, passionné de vélo, relève le défi et enfourche sa bécane pour un solo d’une heure quinze. Le metteur en scène a puisé à sa guise dans les chroniques fragmentaires qui composent l’opus de Philippe Bordas, portraits enflammés, dans une prose héroïque à la Céline, à la lisière de la poésie. Il y a des accents de tragédie classique dans son vocabulaire, et de l’alexandrin dans ses phrases.

Un comédien en mouvement

À cheval sur son destrier mécanique (un home trainer), il pédale sans relâche tandis que sur l’écran, derrière lui, défilent les paysages et des films d’actualité. Un dialogue constant s’établit entre le comédien en action, son texte et ces archives en noir et blanc puis, au fil du temps, en couleurs. Il n’est pas seul dans sa course : gros plans de cyclistes, maelstrom des pelotons, supporteurs en délire l’accompagnent, ainsi qu’une bande son qui fait entendre son souffle et les cliquetis du pédalier, comme s’il roulait lui-même sur la route dans des courses mémorables, en particulier le Tour de France, ou le Paris-Roubaix dit l’Enfer du Nord. Pour commencer, on voit Anquetil, « sang de reptile » et légèreté d’oiseau, « un blondin sans passé (… ) qui enroule un braquet sans exemple ». Et son exploit inouï, enchainer sans dormir le Critérium du Dauphiné Libéré avec un Paris-Bordeaux : « une Iliade suivie d’une Odyssée » dont on suit les étapes, sa lutte contre la douleur, ses moments de découragement, jusqu’à la victoire au Parc-des -Princes, avec 2 600 kilomètres dans les jambes, sous les vivats de la foule.

Raymond Poulidor le chouchou des Français, qui le talonne en éternel second, est, lui, à peine cité. Il y a aussi les grimpeurs célèbres, du temps où les dérailleurs étaient interdits. On reconnait « le roi de la montagne », René Pottier, à son calot blanc de pâtissier, Gino Bartali. Il y a son challenger acharné, le campionissimo Fausto Coppi « géant maigre ayant fui le salariat du lumpen milanais », vainqueur du Tour d’Italie en 1936, puis entré dans la Résistance contre Mussolini. « Son style tient du récitatif et illustre le théorème sur l’énergie mécanique de Rerverdy : “La vie est grave, il faut gravir“ »… D’autres suivront le chemin de la gloire : Robic «  un Iago nabot (…) pantin hydrocéphale (…) vilain », de 1947 jusqu’à la fin des années 1950. Et l’incandescent Charly Gaul qui bat le record du Ventoux. Il faudra attendre 40 ans et les progrès mécaniques pour qu’il soit égalé. De destinée en destinée plus ou moins rocambolesque, immergé dans la course des autres, dirigé au cordeau par Jacques Vincey, Léo Gardy fait entendre avec aisance l’ode de l’auteur à ces forcenés du bitume.

Grandeur et décadence

Cet exercice d’admiration pour ces hommes qui ont sculpté notre imaginaire collectif ne va pas sans questions. « Le cyclisme, à l’instar de la tragédie antique et de l’épopée, est un genre aujourd’hui disparu ». La légende dorée du cyclisme n’aura duré qu’un siècle. Pour sombrer dans le spectaculaire, être pervertie par le dopage, l’appât du gain et le mercantilisme dans un monde faussé par la pollution, la génétique et la pharmacopée bio-énergique. Le sport a ses martyrs, ceux qui ont visé trop haut, trop grand comme le « pirate » Marco Pantani, victime d’une overdose de cocaïne : « Combien d’hommes sombrent dans une tristesse torride en cherchant à rattraper leur rêve », écrivait avant sa mort cet enfant pauvre, vainqueur des Tours de France et d’Italie entre 1994 et 2003. Il faut dire que la plupart de ces champions ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. « Ces aristos du populo », selon Philippe Audiard, sont arrivés à la force du mollet.

Le spectacle convoque un monde perdu, un monde artisanal d’avant les diffusions télévisées mondiales. Il interroge l’ivresse de l’extrême qui pousse les corps à des exploits surhumains. Car le cyclisme est fait de démesure. On voit sur l’écran un vélo défier un cheval au galop. À l’instar des pratiques extrêmes d’aujourd’hui, aux consonances anglo-saxonnes (ultra trail, ultra cycling, iron man…), les champions de la petite reine cherchent l’extase kinesthésique, « l’émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière » d’un Alfred Jarry, les « illuminations profanes » d’un Walter Benjamin. Sur scène, Léo Gardy réalise le rêve auquel il renonça pour des raisons de santé : devenir un professionnel du cyclisme. Il allie ici ses deux passions en faisant vibrer la prose de Philippe Bordas tout en alignant 24 kilomètres chrono dans la soirée. Au sortir du spectacle, il nous reste à enfourcher une bicyclette ou à nous plonger, par défaut, dans les romans de Philippe Bordas. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Forcenés, Jacques Vincey : jusqu’au 28/02, à 20h. Théâtre de la Concorde, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17). En juillet 2026, au festival d’Avignon. Le recueil de Philippe Bordas est disponible aux éditions Gallimard (Folio, 352 p., 9€20).

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Le flan, une drôle d’histoire !

Aux éditions Pérégrines, l’humoriste Alexis Le Rossignol publie Petite philosophie du flan. La recette est tellement simple qu’il est très difficile de savoir d’où elle vient, chaque région du monde a élaboré sa propre version. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°385, 02/26), un article de Frédéric Manzini.

Mettez sur le feu du lait, des œufs et du sucre jusqu’à l’obtention d’un mélange bien lisse. Nul besoin d’être un génie pâtissier pour faire un flan et c’est pourquoi il est très difficile de lui assigner une origine précise. Vient-il de la cuisine romaine, a-t-il été inventé dans la région d’Amiens au cours du 13e siècle ou en Angleterre à la faveur du couronnement d’Henri IV en 1399 ? Il n’existe pas « un » flan, mais de multiples variétés selon qu’on ajoute de la crème, de la farine, de la vanille…

« Trembler, mais rester debout. Et si la sagesse, c’était d’adopter une vie flanesque ? » Alexis Le Rossignol

Chaque région du monde a élaboré sa propre version, pâtissière ou non, à partager ou en portion individuelle, depuis le pastel de nata portugais jusqu’au flan thaï ou au haupia hawaïen au lait de coco, en passant par la custard tart britannique ou le leche asada chilien. Sait-on seulement où s’arrêtent le pudding et la crème caramel et où commence le flan ? Voilà tout le problème du flan : ses contours pas très nets, sa texture tremblante, son manque de tenue et de consistance le rendent difficile à cerner.

Or, cette plasticité est aussi la raison de son succès : en prêtant sa simplicité à tous les parfums et toutes les saveurs, il donne libre cours aux plus extravagantes des créations pâtissières. Faute d’avoir été inventé, le flan ne cesse donc d’être réinventé, au point de connaître un engouement spectaculaire ces dernières années avec le développement de bars à flans et même, à Paris, la tenue d’un « Festival du flan » ! Gâteau accessible, simple et populaire par excellence, ne risque-t-on pas alors de perdre l’« esprit » du flan, comme s’en inquiète l’humoriste Alexis Le Rossignol, auteur d’un livre et d’un sketch absurde et désopilant sur le sujet ? La menace est sérieuse, ce n’est pas du flan ! Frédéric Manzini

Petite philosophie du flan, Alexis Le Rossignol (éditions Les Pérégrines, 176 p., 14€)

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 385, un dossier sur La psychologie de l’audace ainsi qu’un passionnant portrait de l’historienne Michelle Perrot, pionnière en France de l’histoire des femmes. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Le manifeste de Karl

Le 21 février 1848, Marx et Engels publient le Manifeste du Parti Communiste. Plus qu’un texte théorique, toujours d’actualité, un appel à lutter contre les inégalités sociales. Pour un équitable partage des richesses.

Paraît à Londres le 21 février 1848, le Manifeste du Parti communiste rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels à la demande de la Ligue des communistes. Ce court texte, facilement accessible, va devenir l’un des écrits politiques les plus influents de l’histoire contemporaine. Au moment où l’Europe entre en ébullition révolutionnaire, le Manifeste expose une analyse nouvelle : l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes. Il décrit le rôle révolutionnaire du prolétariat, critique le capitalisme naissant et appelle les travailleurs de tous les pays à s’unir. À l’heure où l’extrême droite et les forces conservatrices pavanent dans les rues de France et d’ailleurs, il peut être salutaire de relire quelques textes fondamentaux en ces temps troublés et troublants,

Son mot d’ordre final — « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » — traverse les décennies et inspire la formation des partis ouvriers, des syndicats de masse et des grandes révolutions du XXᵉ siècle. Publié à la veille des révolutions de 1848, le Manifeste n’est pas seulement un texte théorique : il est un appel à l’organisation politique du monde du travail et à la transformation radicale de la société. Contre les inégalités sociales, pour un équitable partage des richesses, l’égalité et la fraternité entre citoyens. Yonnel Liégeois

Le manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels (éditions de La Dispute – Les éditions sociales, 140 p., 10€).

Cette nouvelle édition offre toutes les préfaces de Marx et d’Engels publiées de leur vivant, possédant un grand intérêt documentaire, théorique et politique. Ces textes sont présentés par la philosophe Isabelle Garo qui en livre les enjeux théoriques et politiques, avec une préface de l’écrivain Éric Vuillard qui s’intéresse à l’ incroyable charge littéraire du Manifeste.

Le Manifeste, un grand texte émancipateur

« Alors que la domination est pour la première fois sur le point de devenir mondiale, que les inégalités atteignent désormais des niveaux infiniment plus élevés que durant la période féodale, tandis que la concentration du pouvoir entre quelques mains est devenue un motif d’effroi, que partout la vie sociale se fracture entre les nouveaux privilégiés et la masse des gens ordinaires, tandis que les plus grandes entreprises peuvent désormais concurrencer directement les États, à l’heure où la mondialisation plonge l’humanité entière dans les eaux glacées du calcul égoïste, il faut relire le Manifeste, l’un des grands textes émancipateurs de l’Histoire du monde ». Éric Vuillard

Éric Vuillard et Billy the Kid

D’un ouvrage l’autre, Éric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles, jusque dans les plaines de l’ouest américain. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite.

Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, plus récente l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plongeait dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Aujourd’hui, entre mensonges et fantasmes, affabulations et vérités de l’histoire, Éric Vuillard nous conte Les orphelins, la vie tourmentée du légendaire Billy the Kid. Un petit format, toujours un grand livre ! Yonnel Liégeois

Les orphelins, une histoire de Billy the Kid, Éric Vuillard (éditions Actes sud, 167 p., 20€90)

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La Havane de Padura

Aux éditions Métailié, Leonardo Padura publie Aller à La Havane. Le cubain est l’un des écrivains phares de sa génération. Son nouvel ouvrage est une déclaration d’amour à la capitale, une balade au fil du temps de ses souvenirs.

Tout le ramène à Mantilla, ce quartier légèrement excentré du cœur de La Havane où il est né et vit encore. C’est de là que, depuis plus de trente ans, Leonardo Padura nous raconte sa ville, intranquille et indocile, où l’on croise des hommes et des femmes qui font battre le cœur de la cité. Chez lui, tout nous ramène à La Havane. Son nouvel ouvrage est conçu comme un diptyque qui embrasse tous les genres littéraires dans une construction narrative où des extraits de ses romans d’hier font écho à ses préoccupations actuelles dans un entrelacement vertigineux.

Des personnages hauts en couleur

Sous forme de confidences, Padura observe une ville en mutation, aux murs lépreux et aux rues défoncées, les incivilités qui gagnent, peut-être parce que les seuls slogans révolutionnaires ne suffisent plus. Dans un pays sanctionné par un blocus injuste, la vie se déroule au ralenti. Alors Padura convoque des personnages hauts en couleur : des joueurs de base-ball lui qui, comme tout Cubain qui se respecte, aime passionnément ce sport, des marchands de glace et de grands musiciens de jazz, des voyous légendaires et des amateurs de combats de coqs. Mais aussi des écrivains, Alejo Carpentier et Cabrera Infante, incontournables pour tomber en amour de Cuba.

Aller à La Havane, accompagné d’un portfolio de © Carlos T. Cairo

Sans oublier Manuel Vazquez Montalban et son double, Pepe Carvalho, comme en miroir de lui-même et de son propre double fictionnel, Mario Conde. Ce que nous disent ces deux écrivains et leurs héros désabusés des mutations de Barcelone et de La Havane est à la fois terrible et passionnant. Dans les dédales des rues de La Havane, le long du Malecon, là où se retrouve une jeunesse qui n’a plus rien à perdre et danse et chante au son du reggaeton, Padura se souvient de sa jeunesse, des odeurs de poulet frit, du bruissement permanent de la ville, redessine un plan des avenues autrefois fringantes ; observe quelques changements de nom, le cabaret Montmartre rebaptisé restaurant Moscou…

Leonardo Padura aime La Havane, malgré tout. Il ne nous vend pas un portrait carte postale de la ville, ne nous promène pas dans les quartiers ripolinés pour touristes. Il la raconte avec tendresse et tristesse. Il émane une certaine nostalgie du temps qui passe devant des mutations urbanistiques qui donnent un « sentiment d’étrangéité », écrit-il en créant ce barbarisme. Devant le temps qui passe, les rides et les cheveux blancs de l’auteur avancent comme celles de la ville. Dans nos échanges, Leonardo Padura a précisé : « Je n’ai écrit que 14 romans, tous sont reliés à La Havane ». À jamais. Marie-José Sirach

Aller à La Havane, de Leonardo Padura (traduction René Solis. Éd. Métailié, 368 p., 22€50, portfolio de Carlos T. Cairo).

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Bellorini réussit son suicide !

Au théâtre des Amandiers, à Nanterre (92), Jean Bellorini présente Le suicidé. Entre humour et ironie, chants et dialogues épicés, une pièce détonante de Nicolaï Erdman : un « vaudeville soviétique » qui fleure bon la critique sociale aux accents contemporains.

Sur les planches des Amandiers, le brave mais misérable Sémione Sémionovitch se découvre une petite faim en pleine nuit. Il se rend illico à la cuisine pour s’offrir une bonne tranche de saucisson de foie… Ce qui réveille son épouse, provoque une violente dispute et, de colère, la fuite du pauvre homme menaçant de se suicider ! Prise de panique, la femme alerte tout le voisinage, les uns les autres ne tardant point à flairer la bonne affaire pour plaider leur cause. Jusqu’à la victime présumée : lui qui n’est rien, ne pourrait-il point devenir enfin quelqu’un par ce geste désespéré ?

Entre humour et dérision, s’ensuit alors un engrenage infernal ! Ils sont venus, ils sont tous là à encourager le pauvre Sémione à commettre l’acte fatal : se donner la mort ! Une perspective qu’il envisage d’abord avec sourire et optimisme. Une façon pour lui de quitter la tête haute une vie de galère, ensuite d’être reconnu pour son audace par tout son entourage, de connaître enfin la célébrité ! Le constat est amer, en effet : la révolution bolchévique n’a guère changé son quotidien, hors les belles paroles et chimères professées par les apparatchiks ! Du pope au commissaire politique, chacun voit le parti à tirer du fait divers qui se profile à l’horizon… Il va sans dire que le propos de l’œuvre, écrite en 1928, n’eut pas l’heur de plaire au camarade Staline. Qui d’emblée interdit la pièce avant même les premières représentations et, en 1933, condamne au goulag Nicolaï Erdman, son sulfureux auteur.  « Vaudeville soviétique », le sous-titre est joliment bien choisi par Jean Bellorini, le metteur en scène et directeur du TNP de Villeurbanne ! Outre François Deblock, extraordinaire de présence dans le rôle-titre, comédiens – chanteurs – musiciens, il entraîne sa troupe au pas de charge, et sans temps mort, dans une extravagante épopée à la vitalité débordante.

Farandole rocambolesque, comédie désopilante, satire politique, Le suicidé nous fait beaucoup rire certes, mais pas que… Derrière la pantomime de personnages fantoches, caricatures des pouvoirs politique et religieux, avance masqué le désir mal formulé d’un être sans fortune à vivre dignement, tout simplement. À se sentir respecté dans ce qu’il est et pourrait devenir : un vivant, même comme un poulet tête coupée qui continue à courir dans la cour, « même comme un poulet, même la tête coupée, mais vivre », affirme avec véhémence Sémione Sémionovitch devant un auditoire médusé. Et d’ajouter, « je ne veux pas (je ne veux plus, ndlr…) mourir : ni pour vous, ni pour eux, ni pour une classe, ni pour l’humanité » ! La vision du banquet final est symbolique d’une mise en scène qui oscille en permanence entre rire et désespérance, humour et cynisme, comique troupier et drame social. Et l’allusion ouvertement assumée à la tragédie contemporaine, la projection vidéo du suicide du rappeur russe Ivan Petunin opposé à l’invasion de l’Ukraine, inspire à chacune et chacun des spectateurs l’enjeu et l’urgence du combat pour la vie. Yonnel Liégeois

Le suicidé, de Nicolaï Erdman. Dans une traduction d’André Markowicz et une mise en scène de Jean Bellorini : jusqu’au 21/02, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 06.07.14.81.40 ou 06.07.14.47.83).

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Les splendeurs de l’alphabet

Au château de Villers-Cotterêts (02), se tient l’exposition Trésors et secrets d’écriture. Un lieu magnifique, la Cité internationale de la langue française, pour un événement d’une richesse exceptionnelle ! Des parchemins du Moyen Âge aux manuscrits de Flaubert et d’Hugo, de la correspondance de Mme de Sévigné à celle de Voltaire.

Sous les lambris du château de Villers-Cotterêts magnifiquement restauré, d’une salle l’autre s’éveillent moult reliques de papier, noires d’écriture ou rehaussées de magnifiques enluminures ! Rarement montrées au grand public, le plus souvent endormies dans les réserves de la Bibliothèque nationale de France en raison de leur fragilité. D’une valeur inestimable, véritables Trésors et secrets d’écriture, titre de l’exposition qui se tient jusqu’au 1er mars en cet édifice cher à François 1er : en 1539, ici fut signée l’ordonnance qui décréta le français langue officielle du royaume, en lieu et place du latin. Là aussi fut joué le Tartuffe de Molière censuré à la capitale, là encore cité de naissance en 1802 d’Alexandre Dumas, père des Trois mousquetaires.

Les Héroïdes d’Ovide, parchemin réalisé vers 1505-1515. BNF

Respectivement conservateurs des manuscrits médiévaux et contemporains à la BNF, Graziella Pastore et Thomas Cazentre ont admirablement conçu ce chemin d’écriture pour un public tant néophyte qu’éclairé, des premiers traités scientifiques moyenâgeux aux manuscrits récents du romancier et poète antillais Édouard Glissant. Du collégien au chercheur patenté, le bonheur est dans la Cité internationale de la langue française ! De la beauté des manuscrits exposés à la richesse de leurs contenus, le visiteur en prend plein la vue et son esprit pétille de curiosité. Au fil du parcours, il découvre « comment le français s’est progressivement affirmé et développé comme une langue écrite capable de dire et de penser le monde ». De la Chanson de Roland (vers 1100), l’un des premiers textes en langue française, à l’invention de l’imprimerie au XVème siècle, de la poésie des troubadours (langue d’oc) à celle des trouvères (langue d’oil), les splendeurs de l’alphabet s’étalent sous de douces lumières et sur des supports d’une extrême fragilité. D’authentiques chefs-d’œuvre, sur le fond et la forme, rehaussés par la qualité des enluminures.

Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale, 1864-1869. BNF

Au fil d’un riche parcours, défilent ainsi mille ans d’une fabuleuse histoire littéraire et technique, de l’imaginaire de l’auteur à l’invention du livre, de la correspondance intime à la publication massive. Avec ces manuscrits, bijoux révélateurs du travail gouleyant ou acharné du romancier ou du poète : les belles lettres de Mme de Sévigné adressées à sa fille, des brouillons de Gustave Flaubert intensément raturés à l’écriture finement ciselée d’Alexandre Dumas, des Cahiers de Simone Weil au carnet du Tout-monde d’Édouard Glissant où les mots roulent en galets rouge sang au rivage des Antilles… Une exposition à parcourir de A à Z, au cœur des splendeurs de l’alphabet décliné en vers ou en prose. Au cœur du bien penser et bien dire, surtout du bien écrire. Yonnel Liégeois

Trésors et secrets d’écriture, manuscrits de la Bibliothèque nationale de France du Moyen Âge à nos jours : jusqu’au 01/03, du mardi au dimanche, de 10h à 18h30. Cité internationale de la langue française, château de Villers-Cotterêts, 1 place Aristide Briand, 02600 Villers-Cotterêts (Tél. : 03.64.92.43.43). Le magnifique catalogue de l’exposition, 264 pages et 150 illustrations, est disponible aux Éditions du patrimoine (39€).

   

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Édouard III, Shakespeare méconnu

Au théâtre de La Tempête, à la Cartoucherie de Paris, le metteur en scène Cédric Gourmelon présente Édouard III. Le directeur de la Comédie de Béthune s’empare d’une œuvre de Shakespeare encore jamais jouée en France. Un défi majeur, une réussite totale.

La Cartoucherie, théâtre de La Tempête, effervescence générale et salle comble, une première en France : Cédric Gourmelon crée Édouard III, une pièce oubliée et méconnue du grand William ! Le doute n’est point de mise, un texte de jeunesse peut-être mais une œuvre de Shakespeare, tous les spécialistes du théâtre élisabéthain en attestent, persistent et signent. Une impressionnante saga historico-politique comme l’auteur de Richard III et d’Henri VI savait si bien en trousser, sur le champ de bataille de la guerre de Cent Ans, à l’heure où l’Angleterre s’emploie à conquérir le royaume de France…

Peu d’artifices dans la mise en scène, une haute paroi de bois devant laquelle évoluent les protagonistes pour un spectacle qui mêle les genres : des scènes de guerre épiques narrées avec force convictions à la révélation de l’amour fou du roi d’Angleterre pour la comtesse de Salisbury, captive des vilains Écossais ! « Cette pièce regroupe toute la palette des styles shakespeariens en un seul texte », commente Cédric Gourmelon, le metteur en scène et directeur de la Comédie de Béthune, « le tragique côtoyant le comique et l’intime, l’épique ». Le texte respecté à la lettre, s’offrent à nos yeux trois heures d’un superbe spectacle, une réussite totale où la mort tutoie la vie, le rouge sang des champs de bataille l’amour flamboyant d’un homme comme envoûté, voire aveuglé d’une passion dévorante.

Musique, lumières et costumes (de l’armure d’antan à la robe virginale) ornent l’œuvre d’un naturalisme poétique assumé où comédiens, jeunes et confirmés mêlés, font le total bonheur du public. Au-devant du plateau, au cœur d’un collectif convaincant, Vincent Guédon porte avec splendeur la cape d’Édouard III, Fanny Kervarec se présente en merveilleuse comtesse, Zakary Bairi en jeune et beau prince de Galles… Du Shakespeare éblouissant servi sur un plateau par une troupe du plus bel effet, conduit par une main de maître ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Édouard III, Cédric Gourmelon : jusqu’au 22/02, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. La Tempête, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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L’atelier Schoendorff en danger

Situé au cœur de Lyon, l’appartement atelier de Max Schoendorff est menacé de disparition. Le peintre et graveur s’est éteint en 2012, son épouse en janvier 2026. Lieu essentiel pour la connaissance de l’art contemporain au XXème siècle, un collectif est né pour le sauver.

Lyon peut s’honorer d’avoir eu, en Max Schoendorff (1934-2012), un résidant d’envergure. Il fut peintre et graveur de grand talent dûment reconnu, scénographe inventif lié à la grande aventure de la décentralisation théâtrale, éditeur, homme de savoir littéraire et philosophique, citoyen extralucide. Il a longtemps vécu et œuvré dans un immense atelier (chèrement loué au groupe Apicil, mutuelle d’assurances), situé au 38 rue Victor-Hugo, second arrondissement de Lyon. Son épouse, Marie-Claude, vient de s’éteindre. Adieu lui sera dit le 4 février à 14 h 30, au crématorium du cimetière de la Guillotière, à Lyon. L’antre de magiciens merveilleux qu’ils avaient conçu sous une verrière est désormais en danger. Sous peu, tout peut être jeté à la benne. 30 000 livres, entre autres sur le surréalisme et le romantisme allemand, tableaux, gravures, affiches, mobilier, archives, objets d’art, d’ethnographie et du quotidien, bibelots insolites, collections singulières sont ainsi menacés de dispersion, voire de disparition.

Qui a eu la chance de visiter les lieux n’a pu qu’être frappé par l’aura de création poétique qui en émane. Il est impensable qu’un tel monde disparaisse. C’est pourquoi Odile Nguyen-Schoendorff, sœur de Max, actionne le signal d’alarme. L’association Max Schoendorff, ça presse ! a été créée, destinée à la valorisation de l’œuvre de l’artiste et à la pérennisation de son atelier. Justement, il n’est pas encore, à Lyon, d’atelier de peintre classé. Une première demande a été refusée, en raison du caractère « disparate » des éléments à récupérer et des problèmes d’accès (troisième étage, sans ascenseur). Début janvier, l’association a été reçue par la préfète du Rhône, Mme Fabienne Buccio et par M. Simon Quetel, de la direction régionale des affaires culturelles (Drac). La préfète s’est engagée à contacter les plus hauts responsables d’Apicil. De son côté, l’association reste en alerte.

Lyon, capitale des Gaules selon le guide Michelin, ne peut s’amputer d’un haut lieu de création, dans lequel se sont croisés, sur un demi-siècle, gens de théâtre et artistes, critiques, écrivains et journalistes, conservateurs et grands chefs cuisiniers. En 1976, Max Schoendorff inventait et créait l’Urdla (Utopie raisonnée pour les droits de la liberté en art), devenu, en 2003, le Centre international de l’estampe et du livre, qui se perpétue pour le bonheur de centaines d’artistes. À ce seul titre déjà, lui est due la reconnaissance nationale. Jean-Pierre Léonardini

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Percival Everett, James l’esclave

Aux éditions de L’Olivier, Percival Everett publie James. L’écrivain afro-américain réinvente Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain en adoptant le point de vue de l’esclave. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°384, 01/26), un article d’Ève Charrin.

Dans son dernier roman, James, lauréat en 2024 du National Book Award et en 2025 du prix Pulitzer, l’écrivain américain Percival Everett campe des personnages bien connus. Les lecteurs reconnaîtront Huck, Tom Sawyer, Jim, la vieille demoiselle Watson, le juge Thatcher et quelques autres, issus des célèbres Aventures de Huckleberry Finn. Dans l’œuvre picaresque de Mark Twain, publiée en 1884, Huck, le héros éponyme, jeune orphelin blanc, veut échapper à la « sivilisation » en compagnie de Jim, esclave fugitif. Twain fait du garçon le narrateur à la première personne de leur périple, plus de mille kilomètres à bord de diverses embarcations sur les flots tumultueux du Mississippi. En 2025, sous la plume de l’auteur afro-américain, le paysage reste le même, mais la perspective change complètement.

James, la voix des opprimés

Huckleberry Finn n’est plus qu’un sympathique compagnon par intermittences, un gamin tantôt bravache tantôt apeuré. Le héros et narrateur, c’est Jim, l’esclave censément illettré qui a appris à lire en cachette. S’étant procuré crayon et cahier au péril de sa vie, l’opprimé consigne par écrit son évasion et ses efforts pour libérer sa femme et sa fille. Jim, ou plutôt, tel qu’il se rebaptise lui-même à la fin, James, mène la barque, au sens propre comme au figuré. Ici, l’enjeu est vital : soupçonné à tort d’avoir tué un homme, de surcroît esclave en fuite, le jeune homme se cache et risque la mort à chaque page. Lui, le subalterne, ose affirmer son agentivité et son point de vue. Professeur de littérature anglaise à l’université de Californie du Sud (Los Angeles), Percival Everett livre une œuvre caractéristique de cette subaltern literature qui vise à faire entendre la voix des opprimés (peuples anciennement colonisés, femmes, personnes racisées, discriminées…). À la fin du 19e siècle, le regard de Mark Twain sur ses contemporains n’était déjà pas tendre, et Les Aventures de Huckleberry Finn tiennent moins du roman pour la jeunesse que de la satire sociale. Percival Everett, lui, situe l’action à la veille de la guerre de Sécession et met en évidence l’iniquité de la société américaine d’alors, caractérisée dans le Sud esclavagiste comme dans le Nord abolitionniste par le règne de la suprématie blanche. Un héritage raciste dont nous sommes toujours plus ou moins les héritiers ou les prisonniers, comme l’explique de ce côté-ci de l’Atlantique la productrice et autrice française Amandine Gay dans son récent essai Vivre, libre. Exister au cœur de la suprématie blanche.

Une astucieuse trouvaille linguistique

Construit comme un roman d’aventures haletant, James constitue en réalité une revanche performative et rétrospective qu’accomplit, au nom des siens, l’écrivain afro-américain. Son arme ? Le changement de point de vue, augmenté d’une astucieuse trouvaille linguistique. Dans cette fiction, le héros et ses compagnons d’infortune maîtrisent une langue soutenue, que tous travestissent en un parler fautif pour rassurer les Blancs. « Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les premiers à souffrir », explique Jim-James aux enfants noirs discrètement réunis pour un cours de « grammaire incorrecte ». Détournement audacieux, le roman peut se lire indépendamment de l’œuvre qui l’a inspiré. Que penser du procédé ? Dans Toutes les époques sont dégueulasses, l’historienne Laure Murat distingue deux façons de « réécrire les classiques » : l’une, vaine et littérairement désastreuse, vise à les purger de ce qui heurte nos sensibilités contemporaines, comme par exemple les formulations racistes de Mark Twain. L’autre, tout à fait légitime, consiste à les réinventer sous une autre forme, leur offrant ainsi une nouvelle vie. Ève Charrin

James, de Percival Everett (L’Olivier, 288 p., 23€50).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 384, un dossier sur Douze lieux communs décortiqués par les sciences sociales et deux passionnants sujets (un entretien avec le sociologue Alain Ehrenberg sur les enfants à problèmes, un passionnant portrait de l’historien Fernand Braudel). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Auschwitz-Birkenau, le retour

Affrété par la ville de Montreuil (93), en lien avec le Mémorial de la Shoah à Paris, un avion décolle en direction de Cracovie, l’ancienne capitale du royaume de Pologne. Destination ? Auschwitz-Birkenau, les camps de concentration et d’extermination. Le 27 janvier 1945, l’armée rouge libérait les camps de la mort..

Un dimanche froid et sec, aux aurores… À bord de l’aéronef en direction de Cracovie, plus de 140 citoyens de la ville de Montreuil, venus des différents quartiers et d’origines diverses, lycéennes et lycéens avec leurs professeurs, le maire Patrice Bessac accompagné de plusieurs élus. Allison et Ambre, les deux référentes de cet atypique « voyage mémoire », ont alerté les participants : la journée sera harassante et stressante. Des ascensions et randonnées, longue est la liste de nos pérégrinations ! Des volcans balinais à l’Atlas marocain, des sommets alpins au désert saharien… Présentement, nous n’avons rien grimpé, nous avons plongé au plus profond de la cruauté, de l’inhumanité : une journée à Auschwitz-Birkenau ! Plus de 13km de marche pour le parcours de la mort, des dizaines d’escaliers à monter et descendre à la visite des différents baraquements…

L’entrée du camp d’extermination de Birkenau

Sur 42 ha, d’une superficie cinq fois plus grande à l’époque, le camp de concentration et le camp d’extermination, les deux dirigés par le sinistre Rudolf Hess : entre fumées des crématoires et barbelés des baraquements, son épouse s’y plaisait si bien en compagnie de ses cinq enfants qu’elle rechigna à quitter les lieux lorsque son mari fut rappelé à Berlin par Hitler ! Situé en Haute- Silésie, alors annexée par l’Allemagne, à 50 km environ de Cracovie, Auschwitz-Birkenau fut le plus grand complexe concentrationnaire et d’extermination du troisième Reich. D’abord camp de concentration pour Polonais et Russes à sa création en 1940, s’y ajoute le camp d’extermination en 1941. Le premier four crématoire est mis au point à Auschwitz, quatre (un cinquième en prévision) seront construits à Birkenau avec leurs annexes : salle de déshabillage et prétendue salle des douches !

La chaufferie des fours crématoires

Durant toute la visite, jamais la guide n’emploiera les termes chambres à gaz et personnes gazées, elle usera des mots assassinat (meurtre avec préméditation) ou mise à mort. En cinq ans, plus de 1 100 000 hommes-femmes et enfants furent exterminés (prisonniers polonais et russes au début, ensuite juifs, tziganes et handicapés), 900 000 le jour-même de leur arrivée au camp dans les wagons à bestiaux. D’un baraquement l’autre, d’une salle d’exposition à l’autre, l’horreur s’affiche en ses plus hauts sommets : 7 tonnes de cheveux coupés, des dizaines de milliers de chaussures d’enfants, des milliers de prothèses médicales, béquilles et cannes… Josef Mengele, l’ignoble docteur et bourreau aux monstrueuses expériences sur le corps d’humains vivants, a sévi en ces lieux. L’insoutenable est devant nos yeux, une vision qui donne chair et sang à tout ce qu’on a pu lire ou voir à la télé : comment prétendre que tout cela n’a jamais existé, que c’est un détail de l’histoire !

L’un des baraquements-musées d’Auschwitz

À la veille de leur fuite, les nazis ont voulu faire disparaître toute trace du génocide. Détruisant chambres d’extermination et fours crématoires de Birkenau, celui d’Auschwitz toujours intact. Demeurent les ruines, amas de pierre, de leurs forfaits… Grâce aux organisations juives et à la Pologne, au soutien de divers pays dont la France, le site est devenu lieu de mémoire, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. La reconstitution est impressionnante, les baraquements aménagés en divers musées émouvants et parlants. De la première rampe de débarquement des wagons où s’opérait la sélection, les 900 mètres du chemin qui conduit à la salle de déshabillage se font d’un pas lourd et pesant, silencieux. Le chemin d’une terrifiante politique d’extermination raciale, programmée et planifiée.

Le portique d’entrée du camp de concentration d’Auschwitz

Ici, le wagon à bestiaux pour un long voyage dans la promiscuité et la pestilence, là-bas pour les rescapés de la sélection la salle des latrines à la vue de tous, à côté les dortoirs aux couchettes de bois superposées, litières de paille suffocantes de chaleur en été et glaciales en hiver… Dans cette région alors marécageuse et infestée de moustiques, sinistres mouroirs pour les internés atteints de typhus. À l’entrée du camp, les visiteurs passent sous l’emblématique et innommable portique « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre) alors que notre marche sous un ciel clément nous a porté jusqu’à l’absolue déchéance humaine : pour la récupération des vêtements et effets personnels des condamnés à mort au profit des nazis, la salle de déshabillage trois fois plus grande que celle des supposées douches où étaient parquées et entassées les victimes, où étaient lâchées les pastilles de zikllon b !

Les wagons à bestiaux et les barbelés de Birkenau

Pour mémoire et refus d’un bégaiement de l’histoire, contre les camps d’internement à la mort programmée qui sévissent encore en divers pays, devant quelques dictatures en place qui ne disent pas vraiment leur nom, fouler le sol d’Auschwitz-Birkenau où les cendres des disparus ensemencent la terre ? Un acte aussi douloureux que salutaire, acte de résilience et de fraternité entre hommes et femmes, quelles que soient leur ethnie ou leur religion. Face à la résurgence prégnante de l’extrême-droite et des intégrismes, aux actes et propos antisémites répétés, aux saluts nazis décomplexés de divers politiques et puissants industriels, la vigilance s’impose. Qui ouvre et incite à la réflexion, invite à clamer haut et fort : plus jamais ça, un vibrant hymne à la vie pour tous, frères et sœurs en humanité ! Yonnel Liégeois

EN SAVOIR PLUS

À visiter : Le mémorial et musée d’Auschwitz-Birkenau. Le mémorial de la Shoah à Paris, celui de Drançy (93).

À lire : Si c’est un homme, Primo Levi. La nuit, Elie Wiesel. L’espèce humaine, Robert Antelme. Maus, Art Spiegelman. Être sans destin, Imre Kertész. Une jeunesse au temps de la Shoah, Simone Veil. Quel beau dimanche, Jorge Semprun. Le tort du soldat, Erri De Luca. La mémoire et les jours, Charlotte Delbo. Deux frères à Auschwitz, Léon Arditti. Où passe l’aiguille, Véronique Mougin. Ces mots pour sépulture, Benjamin Orenstein. Écorces, Georges Didi-Huberman.

À voir : Shoah, Claude Lanzmann. Nuit et brouillard, Alain Resnais. La vie est belle, Roberto Benigni. La liste de Schindler, Steven Spielberg. Au revoir les enfants, Louis Malle.

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La révolution, il était une fois…

Sur la scène de la MC93 de Bobigny (93), Laëtitia Pitz présente Sauve qui peut (la Révolution). L’adaptation du roman de Thierry Froger, où Jean-Luc Godard se voit solliciter par le ministère de la Culture, lors du Bicentenaire, pour tourner un film sur 1789. Un roman fleuve, une pièce qui l’est tout autant pour une belle traversée politique, littéraire et théâtrale.

Difficile à attraper une révolution ? Faut-il la sauver, ou s’en sauver ? Point de départ de ce roman : un film sur la Révolution française dont la commande aurait été passée à Jean-Luc Godard (ici J.L.G.) par la Mission du bicentenaire de la Révolution de 1789, par Jack Lang à l’époque, ministre de la Culture. L’auteur de cette œuvre curieuse mêle par un effet de montage à la Godard, les recherches formelles et saillies du cinéaste, sa rencontre avec les personnages révolutionnaires et ses amours avec la jeune Rose, fille de Jacques Pierre, un soi-disant ex-camarade maoïste.

Recycler, couper, coller : un credo que Thierry Froger prête à son J.L.G. Comme dans ce roman imprimé en plusieurs typographies et où il procède par courtes séquences juxtaposées, Laëtitia Pitz met en scène une adaptation en quatre épisodes d’une heure chacun, entrecroisant les thématiques à la manière d’une série : « La mise en lien de Jean-Luc Godard-le cinéaste d’une vie-et Georges Danton, mais aussi les XXème et XVIIIème siècles et un thème brûlant : la Révolution… Tout cela m’a immédiatement séduite chez Thierry Froger ». Un même lieu rassemble les personnages : une île sur la Loire où Robespierre a exilé le tribun et où Jean-Luc Godard retrouvera son ami historien, par ailleurs biographe de Danton. On regarde la fin des années 1790, depuis le début des années 1990, elles-mêmes dans le rétroviseur de mai 1968 ! L’utopie ne saurait survivre, comme toute révolution.

Sur le plateau, quelques tables et chaises d’école, un fauteuil, des écrans de toute taille et, au lointain, une forêt de micros : un décor simple conçu par Anaïs Pélaquier qu’elle manipule au gré des épisodes… Une présence quasi silencieuse aux côtés des acteurs Didier Menin et Camille Perrin qui est aussi, lui, à la console musique. Chacun se présente et annonce la couleur : «Les acteurs doivent citer, disait le père Brecht. » Lesquels joueront avec une juste distance les nombreux personnages. Et défilent en contrepoint sur les écrans, des extraits de films de J.L.G, interviews, photos, images d’actualité, archives… Le roman convoque aussi Jules Michelet avec, d’abord, le massacre de la princesse de Lamballe.

Nous allons suivre en parallèle la Révolution française et le parcours du film Projet 1789 de J. L. G. qui deviendra au fil du temps : Projet Quatre vingt treize et demi (un clin d’œil au roman de Victor Hugo et au film Huit et demi de Federico Fellini..). Comme la guillotine de la Terreur coupe la tête des révolutionnaires, ce projet tournera court… Mais nous serons passés par bien des anecdotes, comme ces échanges épistolaires, fictifs, entre Isabelle Huppert et J.L.G. qui lui propose de jouer Sarah Bernhardt bégayant dans le rôle de Théroigne de Méricourt, une héroïne de la Révolution devenue folle. Refus de la star et bouderie du réalisateur. Thierry Froger s’amuse aussi à pasticher des citations du cinéaste mais en rapporte aussi de vraies brouillant fiction et réalité. Il convoque aussi dans son livre  Antoine de Baecque, historien du cinéma et spécialiste de Godard, soi-disant chargé par la Mission du Bicentenaire, de rendre compte de l’avancée de ce Quatre-vingt-treize et demi … Il y a aussi un vrai/faux de Jean-Luc Godard avec la psychanalyste Elisabeth Roudinesco, biographe de Théroigne de Méricourt…

Au millefeuille de Sauve qui peut (la révolution), Laëtitia Pitz ajoute un dialogue cocasse entre le cinéaste et Marguerite Duras (ne figurant pas dans le roman), avec un échange ping-pong entrecoupé de remarques sèchement ironiques sur les relations entre l’écrit et l’image, la représentation de l’irreprésentable comme les camps de concentration, et des réflexions sur la télévision, Moïse, Rousseau ou Sartre… Un feuilleton littéraire en trois épisodes, pas vraiment indispensable. L’idylle entre Rose et J. L. G. s’affirme puis se délite au troisième : cela va interrompre les fils narratifs tendus pour s’attarder sur la vie intime du cinéaste. Mais la série se conclut brillamment par le procès de Danton, avec un extrait de La Mort de Danton de Georg Büchner où le tribun, dans un discours flamboyant, prédit à son ami le même sort que le sien… Enfin, après ces tours et détours et jeux de miroir entre réalité et fiction, le roman nous offre la définition du mot révolution, selon le Larousse : « Nom féminin, mouvement circulaire d’un objet autour d’un point central par lequel il revient à son point de départ ».

Faut-il revenir à la Révolution, comme le propose joyeusement ce spectacle et l’historienne de la Révolution, Sophie Wahnich ?  « Dans une conjoncture mortifère et délétère, marquée par l’abandon des lois protectrices du bien-être et la valorisation des seules lois du libéralisme, appeler à la Révolution est une manière de proposer un avertisseur d’incendie. Essayer de fabriquer des passages pour transmettre une expérience inouïe : la politique n’est pas seulement une activité, une profession, mais, pour les êtres humains, une condition ». Dirigeant la compagnie Roland Furieux (tout un programme !), dont nous avions apprécié Perfidia et Les Furtifs, Laëtitia Pitz nous entraîne ici dans une belle traversée politique, littéraire et théâtrale. Mireille Davidovici, photos Jean Valès et Morgane Ahrach

Sauve qui peut (la Révolution), Laëtitia Pitz :du 31/01 au 08/02, le vendredi à 19h, le samedi à 16h et le dimanche à 15h. La MC93, maison de la culture de Seine—Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.72.72). Sauve qui peut (la révolution), Thierry Froger (Actes Sud, 448 p., 22€).

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Grossman, Vie et destin

Au théâtre de la Ville-Les Abbesses, à Paris, Brigitte Jaques-Wajeman présente Vie et destin. La metteure en scène feuillette pour nous l’œuvre de Vassili Grossman. Avec fidélité et modestie, les comédiens nous entraînent au sein de la Russie soviétique, la bataille de Stalingrad en toile de fond.

Vassili Grossman (1905-1964), à la manière du Guerre et Paix de Léon Tolstoï, signe une ambitieuse fresque romanesque dépeignant l’épopée soviétique. Il s’y attelle à la fin des années 1940. Achevé en 1959, Vie et destin, à rebours de l’histoire officielle de l’URSS, s’avère un véritable brûlot. Il est saisi par le KGB au domicile de l’écrivain. Selon le bureau politique, malgré le dégel khrouchtchévien et la renommée de l’auteur, il donnerait une mauvaise image du pays, en établissant un parallèle entre le stalinisme et le nazisme, et en défendant la morale chrétienne, sans compter des sympathies à l’égard de Trotski. Deux copies, déposées par l’auteur chez des amis, permettront au texte de passer à l’Ouest sous forme d’un microfilm, et d’être édité en Suisse en 1980. Vassili Grossman, mort en disgrâce en 1964, sans avoir pour autant été déporté, ne verra pas non plus le roman publié dans son pays en 1988.

Un laboratoire de théâtre

Neuf comédiens autour d’une longue table de travail nous content cette saga, passant habilement de la narration à des scènes dialoguées. Sur le plateau nu, de hauts rideaux en fond de scène, découvrent partiellement les coulisses, où costumes et accessoires sont à disposition des interprètes pour incarner les nombreux personnages qui se croisent dans le roman. Une casquette coiffe un militant bolchévik, un manteau de cuir noir habille un SS nazi, une canne souligne le grand âge et la sagesse d’un ancien menchévik, un châle et manteau deviennent  les attributs d’une déportée juive… Les acteurs endosseront aussi la vareuse de Staline, des uniformes militaires, les tenues décontractées de jeunes femmes… En trois heures de spectacle, il s’agit de traverser plus de mille pages. D’un épisode à l’autre, les artistes – indifféremment hommes ou femmes – compulsent devant nous l’ouvrage de Vassili Grossman, nous guidant aux croisements d’existences bousculées et de débats passionnés.

« Il s’agit de mettre en scène ce livre-monde, du glissement de l’écriture à la prise de parole du théâtre. Dans le livre, ce sont les pages qui concernent la question de la soumission qui seront, lues, jouées, interrogées par les acteurs », confie Brigitte Jaques-Wajman.Tout en retenue, ce travail théâtral tient le pathos à distance et recourt parfois au burlesque pour caricaturer une petite sauterie bien arrosée au Comité central d’Ukraine, les « Hommes de Staline » affublés de faux ventres. En écho au sous-titre donné au spectacle, Liberté et Soumission, la pièce démarre par la notion de liberté. « Ah, mes chers amis, vous savez ce que c’est, la liberté de la presse ? Un beau matin, vous ouvrez votre journal et, au lieu d’y trouver un éditorial triomphant, une lettre des travailleurs au grand Staline (…), vous trouvez… Devinez quoi, des informations ! » Une liberté inimaginable à l’époque où les protagonistes se réunissent pour entendre ce discours. Mais le spectacle se clôt sur la soumission obligée du personnage principal, le savant juif Strum.

Deux totalitarismes en miroir

Nous sommes en URSS entre l’été 1942 et l’hiver 1943, pendant la bataille de Stalingrad : dans la ville assiégée par l’armée allemande, dans le QG du Parti communiste, dans le ghetto de Berditchev (Ukraine), dans les camps nazis, à Moscou, à la prison de la Loubianka… Victor Strum, figure principale du roman, est un éminent physicien spécialiste de la fission nucléaire. Évacué au début de la guerre à Kazan (Tatarstan) avec sa famille et les membres de son laboratoire, il rejoindra ensuite Moscou. Nous suivons le destin de cette famille et de son entourage, victimes des nazis comme du pouvoir soviétique… Dans son sillage, il y a sa femme Lioudmila, dont l’ex-mari est détenu au Goulag et la sœur de celle-ci, Evguenia, dessinatrice dans l’armée. Le cœur de la jeune femme balance entre son époux Krymov, commissaire politique et instructeur au front et le fringant colonel Novikov, commandant des blindés lors de l’offensive victorieuse de Stalingrad. Ce dernier, après avoir dénoncé son rival, sera à son tour puni par sa hiérarchie pour trahison.

Vassili Grossman nous rapporte son seulement l’ambiance de Stalingrad, où il fut correspondant de guerre, mais il est l’un des premiers à avoir découvert le camp de Treblinka. Sa mère, en tant que juive, a été assassinée par les nazis, lors de l’occupation de l’Ukraine dont il est natif. Dans l’un des plus émouvants passages du roman, Victor Strum reçoit une lettre de sa mère, qu’elle écrit avant de mourir au ghetto de la petite ville d’Ukraine où elle est médecin. L’homme gardera sur son cœur cette missive. Pleins d’amour et de dignité, les derniers mots de sa mère lui donneront de la force face aux vexations antisémites exercées par le régime soviétique, après la guerre. Staline versus Hitler, les camps d’extermination versus le goulag, l’auteur règle ses comptes dans un dialogue percutant entre le vieux bolchévik Mostovskoï, détenu dans un camp nazi et l’officier SS Liss. « Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. », lui assène le gestapiste. Mais le vieil homme, déjà ébranlé par des discussions avec ses codétenus, l’humaniste menchevik Tchernetsov et le mystique Ikonnikov, mourra fidèle à son parti malgré ses doutes. Quant à Victor Strum, porte-parole de Vassili Grossman, échappé à la tourmente, il opposera sa résistance morale à la dérive totalitaire de sa patrie.

Sous sa forme distanciée et dialectique, la pièce décrypte les questionnements majeurs qui traversent l’œuvre.Qui continuent de nous préoccuper en ces temps où l’ultralibéralisme grignote la liberté d’expression au moyen d’une presse de moins en moins indépendante, à l’heure où la répression menace toute velléité de révolte. Mireille Davidovici, photos Gilles Le Mao

Vie et destin, Brigitte Jaques-Wajeman : jusqu’au 27/01, du lundi au vendredi à 19h30, le dimanche à 15h. Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77).

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Les tirailleurs de Chasselay

Au théâtre de Montreuil (93), Eva Doumbia présente Chasselay et autres massacres. Une fresque historique sur le carnage de « tirailleurs sénégalais » par l’occupant nazi, un spectacle d’une grande force créatrice. De la terre ocre d’Afrique à la campagne rhodanienne, un devoir de mémoire pour peau noire.

Sur le vaste plateau du Théâtre Public de Montreuil, l’image s’incruste. Poignante, surprenante, émouvante : moult rangées de tombes aux noms parfois méconnus, inconnus qui s’affichent grand écran, que la récitante psalmodie au son du tambour… En vérité, 188 stèles couleur ocre à Chasselay, un cimetière peu ordinaire à une quinzaine de kilomètres de Lyon. Un mausolée comme on n’en voit jamais en terre de France, on le nomme « Tata » au pays du Sahel en langue mandingue, l’enceinte fortifiée et sacrée où reposent les anciens et les guerriers morts au combat…

Le 20 juin 1940, les jours d’avant et d’après dans la région lyonnaise, l’armée allemande a tué 188 tirailleurs « sénégalais », qui ne l’étaient pas tous malgré l’appellation commune, d’aucuns originaires de bien d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Guinée, Mali…) enrôlés de gré ou de force par la puissance coloniale, envoyés en première ligne comme chairs à canon. Tués, fusillés ? Certes mais plus encore, massacrés, mutilés, déchiquetés, achevés à coups de baïonnettes, écrasés sous les chenilles des tanks roulant sur les corps. Un carnage, une boucherie, un crime de guerre. Dans l’ouvrage de l’historien Julien Fargettas, des photographies retrouvées l’attestent : le massacre des tirailleurs du 25e Régiment de Tirailleurs Sénégalais a été commis par deux chars de la 2e section de la 3e compagnie du 8e régiment de Panzer, intégrés à la 10e Panzerdivision.

Soldats du 25e Régiment de Tirailleurs Sénégalais, escortés par les troupes allemandes et massacrés. © Baptiste Garin

Les soldats blancs, prisonniers, sont transférés à Lyon, les nègres voués à la disparition : dans l’idéologie nazie raciste et raciale, la peau noire et dégénérée ne doit faire trace. Loin des commémorations officielles, horrifiés, les habitants de Chasselay en décident autrement. Malgré l’opposition du gouvernement de Vichy, en novembre 1942, la terre ocre de Dakar acheminée par avion colore la nécropole érigée sur le sol français. Terres mêlées, sangs mêlés pour mémoire, pour ne jamais oublier l’épopée de ces hommes, jeunes, exilés de contrées lointaines pour libérer la « gauloise patrie » !

Il est souvent malaisé de faire Histoire sur les planches d’un théâtre. Parcours didactique, prise de tête, accumulation de propos autorisés et bienséants, litanie de leçons plus ou moins moralisantes… Avec tact et talent, l’auteure et metteure en scène Eva Doumbia, fille d’une mère normande et d’un père malinkè, évite le piège. Hommes et femmes prennent chair, sang et sens sur le plateau, la chronologie est bousculée, palabres entre frères africains et dialogues entre les membres des familles autochtones s’entrechoquent, les doutes des uns avec la frayeur des autres. La suspicion et la crainte à l’égard de ces soldats à peau noire sous treillis aux couleurs nationales s’entremêlent dans la conscience d’aucuns qui leur témoignent pourtant fraternité et solidarité. L’inconnu, ici comme ailleurs, hier comme aujourd’hui, fait peur.

La poésie, la musique, le rythme des mots et chants transcendent la douleur, l’horreur, la terreur. Nulle copie fade de la réalité, au cœur de l’inénarrable, de l’inimaginable, la beauté des images, la profondeur des paroles partagées, la chaleur des baisers échangés… Éblouissante Mata Gabin en narratrice inspirante et tenue aux couleurs vives déambulant entre-tombes, époustouflant Lionel Elian à l’accordéon, émouvant Lamine Soumano aux doigts pinçant les cordes de son ensorcelante kora et tous les autres protagonistes, religieuses du couvent et paysannes, d’une présence mémorable.

En ces heures où intégrisme et racisme putréfient insidieusement les consciences et les médias, où le mot exclusion supplante souvent celui de compréhension, où le rejet de l’autre l’emporte volontiers sur la main tendue, une page trop méconnue encore d’une histoire commune magnifiée par la performance artistique, un beau temps fort offert aux jeunes générations. Yonnel Liégeois, photos Fréderic Iovino

Chasselay et autres massacres, Eva Doumbia : jusqu’au 24/01, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. CDN de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 19 et 20/03 au CDN de Normandie-Rouen, du 05 au 07/05 au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon.

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Kumina, paroles d’exilé(s)

Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Victor de Oliveira présente Kumina. Exilé, il nous entraîne sur les pas d’un homme qui se souvient. Un parcours qui rejoint celui de tant d’êtres humains arrachés à leur terre natale, mêlant ses mots à ceux des poètes pour raconter une histoire commune. Paru sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Le récit pénètre d’emblée dans les méandres d’une âme d’enfant dont l’existence se fige le jour où, avec sa famille, le petit garçon embarque vers l’inconnu. Victor de Oliveira, natif du Mozambique, développe une écriture très personnelle à partir de son vécu, « à partir de cet endroit du déracinement, de l’exil, de la perte de repères », dit l’auteur et comédien. Après des études théâtrales à Lisbonne, puis au Conservatoire national de Paris, il s’aguerrit, en France et au Portugal, auprès des meilleurs metteurs en scène (Wajdi Mouawad, Stanislas Nordey). Il met à présent son talent de comédien au service de Kumina, son deuxième solo.

Le premier, Limbo, joué à Lisbonne puis à Paris au Théâtre national de la Colline, a reçu en 2022 le prix du meilleur texte et meilleur spectacle de la Sociedade Portuguesa de Autores. De son professeur au Conservatoire, Mario Gonzalez, il a retenu l’importance du travail corporel. Au rythme d’une écriture nerveuse, il se tient immobile, comme à l’arrêt, sous tension d’une course suspendue. Comme un gamin paralysé entre la peur des tirs entendus au loin et un faisceau de questions sans réponses : « On va aller où papa ? Où ? […] Pourquoi je n’ai pas envie de courir aujourd’hui ?/ Pourquoi tout m’ennuie terriblement ?/ Que dois-je dire, faire, comprendre ? »

La marche comme métaphore 

Kumina, c’est l’histoire d’un homme empêché par l’exil, dès l’enfance, de jouer, de courir, de ressentir, de pleurer, qui va du petit garçon tout en interrogations à l’homme qui tangue sur ses pieds, entre ici et là-bas. Le saut vers des terres inconnues est un vertige infini, malgré une vie recommencée, voire réussie, ailleurs. Sa rencontre avec d’autres destins, semblables au sien, le remet en mouvement et lui fait retrouver une sensibilité en jachère pour enfin donner libre cours à ses larmes ravalées depuis tant d’années. L’acteur sort alors de son immobilité, sa gestuelle se fluidifie, sa prose se libère pour évoquer les naufragés haïtiens, les esclaves africains déportés aux Amériques, les migrants d’aujourd’hui, sombrant aux portes de l’Occident sur leurs embarcations de fortune…

Tout un peuple de fugitifs chahutés par l’Histoire. « Qu’ai-je en moi qui me dépasse,/ et qui s’installe au seuil de mon être,/ lorsque je fonds en larmes désemparé ? », se demande le comédien. Cette solidarité, comme une étincelle, rebranche le personnage à ses racines : il entend en rêve les esprits invoqués par sa grand-mère restée là-bas et désormais décédée, il retrouve l’élan confisqué de son enfance.

Une Babel décoloniale

Pour traduire ce surgissement, à mesure que le corps de l’interprète se délie, les langues se superposent et se mélangent, émaillant le texte français. Kumina fait ainsi le lien entre l’Afrique et l’Europe, mais aussi avec l’Amérique, dont l’histoire est intimement liée à l’Afrique. À une berceuse de sa grand-mère, en langue changa du Mozambique, succède une incantation vaudou en créole d’Haïti. Résonnent, en portugais, la belle prose de Fernando Pessoa et, en anglais, des poèmes de Kamau Brathwaite, auteur de la Barbade, chantre des souffrances du peuple africain dans de nombreux recueils dont Rights of Passage (1967), Masks (1968), Islands (1969) ou RevHaïti publié en français par Mémoire d’encrier.

Kumina devient la chambre d’écho d’un même chant d’exil, renouant les fils de l’histoire postcoloniale pour éclairer la quête personnelle de l’auteur interprète : « Il faut tenir, coûte que coûte tenir toujours./ Aller de l’avant, toujours./ Chantant, criant, vociférant,/ Depuis 1492,/ Hommes, femmes, enfants,/ Chantant, criant, vociférant./ Et Cristobal Colon, Napoléon et tous les autres, Se tenant la main et regardant,/ Les petits corps noirs qui coulent lentement ». Le texte s’emballe et tout fusionne, dans une dernière incantation pour le repos de ses ancêtres : Hottentots, Bochimans, Macua, Marave, Nsenga, Pimbwe, Muanis, Chona, Tsonga, Ronga, Angoni, Chope… Un spectacle qui se déploie à la mesure de l’écriture sensible de Victor de Oliveira. Mireille Davidovici

Kumina, Victor de Oliveira : jusqu’au 17/01 à 20h, le samedi à 18h. Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN La Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Du 26 au 29/03, Théâtre do Bairro Alto (Lisbonne, Portugal).

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