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Jon Fosse, du matin au soir

Sur les planches de l’Aquarium à la Cartoucherie (75), jusqu’au 24 février, Antoine Caubet adapte Matin et soir, le roman du norvégien Jon Fosse. Un spectacle lumineux et incandescent. Que la mort est douce, semble murmurer l’auteur scandinave à l’oreille de ses semblables !

 

Naissance au monde et soir de la vie avant disparition, avec Matin et soir, Jon Fosse juxtapose ces deux moments clés de toute existence humaine en éludant tout ce qui aurait pu constituer la chair même de cette existence. C’est là le premier paradoxe de ce roman de l’auteur norvégien, et l’on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il a choisi cette forme plutôt que celle du théâtre où il excelle également. L’autre question ? Pourquoi Antoine Caubet, qui s’est saisi de ce texte, a-t-il voulu en faire une matière théâtrale… « Jon Fosse trace délicatement l’épure d’une vie qui s’efface » confesse le metteur en scène. S’agit-il vraiment de l’épure d’une vie, de toute une vie alors que nous n’en avons ici effectivement que quelques très légères traces, que quelques légères réminiscences, comme si la vie de Johannes, le « personnage » principal, pour ainsi dire unique, de l’œuvre, ne pouvait plus que se résumer à cela, l’essentiel se développant ailleurs, dans un autre temps et un autre espace ?

On comprend les raisons du choix d’Antoine Caubet dans la mesure où nous naviguons dans un autre temps et un autre espace qui sont ceux de l’art théâtral lui-même. Dès lors, c’est à une vertigineuse et fascinante mise en abîme qu’il nous est donné d’assister. Le théâtre, on le sait bien, est aussi un art qui fait revivre les fantômes. Et ce sont bien des fantômes qui se meuvent sur le plateau, celui de Johannes, et plus encore celui de son ami Peter, disparu depuis longtemps avant lui et qui l’incite à le suivre dans ce no man’s land, passage obligé avant disparition totale. Alors qu’une autre figure, celle de sa femme Erna, elle-aussi disparue, s’agite dans ce qui reste de la conscience ou de la mémoire du vieil homme. Alors qu’au loin, dans un autre espace et un autre temps sans doute, lui apparaît Signe sa fille, vivante elle, et qui s’en ira son chemin sans le voir, en le traversant au sens propre du terme, ne le redécouvrant « réellement » que sur son lit de mort.

Ce que réalise Antoine Caubet, à partir de cette « matière », est on ne peut plus probant. Dans un dispositif scénique qu’il a lui-même inventé, petit promontoire en légère déclivité entouré d’eau et volontairement sous-éclairé, apparaîtra, après un préambule tout de fracas et de déchaînement musical, dans une sorte d’hymne au bouleversement terrestre que constitue toute naissance (Vincent Courtois au violoncelle), celle de Johannes. La quasi totalité de la représentation est assumée par Pierre Baux. Un seul en scène, seulement traversé par les présences fantomatiques d’Antoine Caubet (Peter) et de Marie Ripoll (Signe) en fin de parcours… Parce que parcours vers le néant il y a, absolument prodigieux, dans une économie de gestes et une parole douloureusement extirpée de son corps, un corps depuis longtemps promis à la disparition, mais qui en est cette fois-ci à son ultime étape. Il parvient à nous faire toucher du doigt la densité temporelle de toute vie humaine. C’est bouleversant. Jean-Pierre Han

 

La mort et la vie

« Traversé », le mot dont use Jean-Pierre Han, notre éminent confrère et collaborateur des Chantiers, est parfaitement justifié. Au sens propre, comme figuré… Johannes, tel chacun de nous à l’heure finale, ne passe pas de la vie à la mort. Alors que rien n’a changé mais que tout semble différent, ici et maintenant, d’un mouvement du corps d’une lenteur poétiquement décalée, proche du travail théâtral du grand Claude Régy, il traverse seulement le temps, l’espace et les êtres qui eux-aussi traversent et ont traversé sa vie. Si la barque du pêcheur accoste un moment sur l’autre rive en compagnie de son ami Peter, lors de l’ultime relevée des paniers de crabes, ce n’est point la traversée du Styx et la descente aux enfers ! Le retour à la berge d’origine, à l’aube de la vie, estompe l’image de la rupture que pourrait symboliser la mort.

Le regard sur le quotidien est certes brumeux, comme il sied sur les côtes nordiques, mais l’irréel demeure familier. « Doucement, par vacillements successifs, étonnements, visions presque oniriques (…), Jon Fosse construit un simulacre où existerait un entre-deux entre vie et mort, où la conscience « apprendrait » ce qu’elle sait (nous devons tous mourir) mais ne connait pas », commente Antoine Caubet. La mort est douce sur le plateau de l’Aquarium, la douleur pour les proches, la sérénité pour les spectateurs… Nous sommes, authentiquement et physiquement, « traversés » par le jeu des trois interprètes et par le violoncelle de Vincent Courtois. Du soir au matin, du début à la fin, un spectacle cristallin. Yonnel Liégeois

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De Bamako à Paris, c’est Rouge rouges !

En ces temps de violentes professions de foi d’apolitisme, la scène prend volontiers parti au nom de la raison objective. Avec deux pièces aux teintes fortement colorées, Bamako-Paris et Rouge rouges. Du théâtre qui affiche la couleur.

 

Ian Soliane a écrit Bamako-Paris, que Cécile Cotté (Cie Io) a mis en scène (1). On n’a pas oublié le rêve fou de ce jeune Malien – accroché au train d’atterrissage d’un avion parti de Bamako – dont le corps s’écrasa dans un champ d’Île-de-France. Au début on l’autopsie. Le personnel se compose du légiste (Cyril Hériard Dubreuil), de l’interne (Valérie Diome), d’un policier (Roberto Jean) et du jeune mort passager clandestin, Ibou (Jonathan Manzambi). Qui va se dresser et grimper à un échafaudage (scénographie d’Emma Depoid) pour clamer les mobiles de son acte de fuite sublime et dérisoire, au cours de séquences verbales puissamment rythmées, d’un ­lyrisme dur et tendre à la fois, avec même des recoins d’humour. Le texte de la pièce, qui entremêle ­savamment les ­affects du migrant par les airs – Icare transi – et les causes et effets d’ordre politique de la misère africaine (citations bienvenues des discours paternalistes honteux de Sarkozy et Macron), ­témoigne à l’envi d’un vigoureux talent d’écriture et de pensée. La régie de Cécile Cotté, servie avec feu par ses quatre acteurs valeureux, prête à cet âpre poème un accent de vérité criante.

Gérard Astor, c’est Rouge rouges qu’il a écrit (2). Fanny Travaglino en signe la mise en scène. L’ossature de l’œuvre est constituée d’une multitude de scènes courtes, qui dessinent à la longue, pour dire vite, un panorama mondial des luttes de classes campées sur le vif par Félicie Fabre et Luciano Travaglino, doux baladins traînant après eux le chariot du théâtre itinérant. Ils sont tour à tour Lénine et Staline, Alexandra Kollontaï et Kroupskaïa, les frères Peugeot en pleine bagarre stratégique, ouvriers chez PSA, la jeune Indienne Shakuntala… J’en passe par force. L’étonnant est qu’à la fin se noue harmonieusement l’écheveau de l’Histoire où se trame le fil de la biographie des deux saltimbanques, dont la bonté vive a inspiré l’auteur et que Fanny, leur fille, a souplement organisée avec grâce, Sarah Lascar étant l’âme dansante de ce si élégant tour de force. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 9/02 à Arcueil et le 19/02 à Chelles. (2) Au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry-sur-Seine les 15-16 et 17/03, puis au Théâtre de Bligny les 5 et 6/06, au Théâtre de Verdure de la Girandole à Montreuil les 14 et 15/06. Courant mars, Rouge rouges sera en tournée en Tunisie. Le texte est disponible aux éditions L’Harmattan.

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Naufragés, quelle planche de salut ?

Qu’ils soient des morts-vivants alanguis dans leur transat, des miséreux criant respect ou des peuples autochtones décimés, chacun fait entendre sa voix, tous naufragés de notre temps. Sur la scène du Rond-Point, celles des Déchargeurs et du Théâtre du Soleil. Trois spectacles qui surprennent, émeuvent et interrogent.

 

Sous une lumière éclatante, paisible et alangui, il sied dans son transat ! Lunettes de soleil sur le nez, maillot de bain et musique franchouillarde en fond sonore, il passe le temps… Il attend plutôt quelqu’un. Pour tuer le temps, dialoguer pas vraiment, s’entendre parler surtout. Il n’attend pas n’importe qui, un escort boy très précisément. Le décor est planté, la mascarade

Co Diego Bresani

peut commencer. Naufragé (s), comme le précise le titre de la pièce à l’affiche du Rond-Point, l’homme l’est assurément.

À son interlocuteur de commande payé pour faire silence, il narre avec force détails son dernier, grand et fol amour : dans un cadre paradisiaque, en bord de mer. Avec un peu d’imagination, on entend déjà les oiseaux piaffer, batifoler les dauphins et les crabes crisser sur le sable fin… Las, la comédie ne dure qu’un temps, celui qui assume la réalité de sa condition sans faux-semblant n’est-il pas plus sincère et authentique que celui qui rêve et fantasme sa vie ? Gabriel F., l’auteur-metteur en scène et interprète brésilien, signe là une pièce à l’ironie mordante et à l’humour grinçant sur la solitude, la détresse affective et le désir de paraître de tout un chacun. En un duo réussi avec Gaspard Liberelle, un jeune comédien au talent certain, issu de l’École de la Comédie de Saint-Étienne.

 

Un autre homme, solitaire, crie sa colère. Porte-parole des miséreux, face à tous les nantis de la terre… « Il est l’ami des pauvres, des gueux, des trimardeux, des peineux, de tous les traineux », comme le rappelle Michel Bruzat qui met en scène Les soliloques du pauvre de Jehan Rictus sur les planches des Déchargeurs. Un long monologue en argot, cette langue française des bas-fonds chantante et enchantante, ancêtre du rap, écrit en 1885 par un authentique poète du peuple, un François Villon du XIXème siècle. Qui s’insurge aussi et déjà contre le mépris des possédants à l’encontre des invisibles, de tous les laissés pour compte.

Un texte qui résonne avec force et vigueur en ces temps troublés qui agitent nos contemporains, sur les ronds-points ou bien ailleurs, dans certains quartiers de Marseille ou dans nos provinces déshéritées… Des mots simples mais criants de vérité pour dénoncer misère et exploitation de tout temps, une poésie crue mais criante de beauté pour clamer la dignité et le respect de tout être humain. En dialogue avec l’accordéon discret mais déchirant de Sébastien Debard, Pierre-Yves Le Louarn est poignant de naturel. Emmitouflé dans sa couverture élimée pour ne point se cailler les miches, il est plus et mieux qu’un simple récitant de litanies surgies d’un autre temps. Il est Rictus, éructant la prière païenne du temps présent.

 

Ils sont un, dix, cent et mille au Soleil ! La troupe d’Ariane Mnouchkine, sise à la Cartoucherie de Vincennes, donne voix, corps et sang aux peuples autochtones du Canada que les conquérants ont si longtemps chassés, martyrisés, exploités et violés dans leurs droits, leurs coutumes et leurs terres… Surgie à l’heure de la création de Kanata sans aucun comédien autochtone intégré à la bande dirigée par le metteur en scène québécois Robert Lepage, la polémique autour d’une prétendue « appropriation culturelle » est vaine et sans fondement : aucune culture n’est et ne sera « brevetée » ou brevetable par quiconque, toute culture est fille de

Co Michele Laurent

métissage. Ensemencée par d’autres peuples, toute culture appartient à la grande histoire de l’humanité !

À travers l’horrible destin de femmes Huron violées et tuées, données en pâture aux cochons, face à l’inertie et à l’indifférence de la police locale, Kanata donne ainsi à voir sous une forme dramatiquement « spectaculaire » le traitement génocidaire que le Canada appliqua aux Premières Nations du territoire jusqu’en 1996 ! Des tableaux et des dialogues qui alternent judicieusement entre amour et haine, solidarité et incompréhension, tendresse et violence, poésie et réalisme. Une évocation à forte charge émotionnelle, sublimée par le talent des artistes du Soleil, au terme de laquelle on en vient presque à s’interroger sur l’opportunité d’applaudir ou non tant la représentation fait écho historiquement à moult pages sombres et tragiques.

Trois spectacles au final qui en disent long sur notre humaine condition, individuelle et collective. Trois planches à la dérive peut-être, trois planches de salut aussi, ultimes signaux de détresse envoyés d’un radeau en perdition pour la sauvegarde de notre espèce. Yonnel Liégeois

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De la négation à la honte de ses origines

Un jour, par obligation ou par choix, ils ont quitté leur pays ou leur famille…Ils s’appellent Norah Krief et Didier Eribon. Avec « Al Atlal, chant pour ma mère » au Théâtre 71 de Malakoff et « Retour à Reims » au Théâtre de La Ville/Espace Cardin, l’une et l’autre évoquent ces ruptures. Parfois refoulées, non sans honte et douleur.

 

Norah Krief l’avoue sans fard. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum… Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse. « Je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ».

Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Vibrante de sincérité, avec ce parlé-chanté qui lui va si bien, elle nous berce des mélodies  de la plus grande chanteuse du monde arabe, Oum Kalsoum. On ne peut nier éternellement ses origines. Réconciliée avec le temps d’avant, resplendissante d’un bonheur communicatif, Norah Krief rend ainsi hommage à sa mère, à tous les déracinés et leurs descendants ! Une musique et une voix en écho à la douce nostalgie d’un pays perdu et à la fierté d’être Arabe. Accompagnée par trois grands musiciens (Mohanad Aljaramani, Frédéric Fresson et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Yonnel Liégeois

 

Très jeune, Didier Eribon quitte ses parents. Sans se retourner, la tête pleine de rage envers celle qu’il appelle « la ville de l’insulte » où il n’a cessé de subir l’homophobie ambiante et particulièrement celle de son propre père… Son goût immodéré de la lecture le pousse à vouloir approcher d’autres mondes, sous d’autres cieux plus tolérants. « Je pensais qu’on pouvait vivre sa vie à l’écart de sa famille et s’inventer soi-même, en tournant le dos à son passé et à ceux qui l’avaient peuplé », écrit-il dans Retour à Reims. De fait, il ne revint pas pendant plusieurs décennies, ne gardant qu’un contact épisodique avec sa mère. À la mort du père, aux funérailles duquel il n’a pas assisté, il la retrouve.

Cette confrontation douloureuse est le socle de son ouvrage : Didier Eribon découvre que « le retour dans le milieu d’où l’on vient … est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié », il comprend ainsi le terrible déterminisme social qui a écrasé ses parents et notamment son père. « L’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Progressivement, il remet en cause « l’idée, évidente en apparence, que ma rupture totale avec ma famille pouvait s’expliquer par mon homosexualité, par l’homophobie foncière de mon père et celle du milieu dans lequel j’avais vécu…. pour éviter de penser qu’il s’agissait tout autant d’une rupture de classe avec mon milieu d’origine ». Et d’ajouter qu’« il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ». De ce constat, s’imposa au brillant intellectuel qu’il est devenu la nécessité de publier en 2009 Retour à Reims, aujourd’hui porté à la scène par Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin. Un témoignage sur la honte…d’avoir eu honte de ses origines prolétaires. Chantal Langeard

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Jean Dasté, sa vie et son œuvre

Au sortir de la guerre, il fut l’un des acteurs majeurs de la décentralisation théâtrale. Un beau livre, Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle, lui rend hommage. Un ouvrage, signé d’Hugues Rousset, où la ferveur le dispute à la plus fine érudition. À offrir ou à s’offrir.

 

De passage à la Maison Jacques-Copeau de Pernand-Vergelesses, un gros beau livre m’a tiré l’œil. Il s’intitule Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle (1). Son auteur, Hugues Rousset, professeur de médecine interne à la faculté, désormais à la retraite, a été l’un de ces maigres gamins d’après-guerre qui virent avec émerveillement arriver à Saint-Étienne, sa ville natale, les saltimbanques emmenés par Dasté (1904-1994), le marinier amoureux du film l’Atalante, de Jean Vigo, gendre de Copeau, athlète complet de la scène de son temps, alors au début de la mission de décentralisation qu’il assumera jusqu’à son dernier souffle.

Hugues Rousset a composé un ouvrage où la ferveur le dispute à la plus fine érudition, qui complète haut la main les propres écrits de Dasté (Voyage d’un comédien et le Théâtre et le risque). La biographie de l’acteur-chef de troupe est parfaitement retracée, depuis ses années d’apprentissage de figurant au Châtelet jusqu’à ses compagnonnages multiples avec tous ceux qui œuvrèrent dans ce que l’on nommait – avec une vraie fierté civique – « le théâtre populaire ». On croise en route tous les fils, petits-fils et neveux putatifs de Copeau en somme : Dullin, Jouvet, Barsacq, Barrault, Artaud, entre autres.

Ainsi défilent les grandes heures de l’époque où une volonté de juste partage des richesses de l’esprit a eu droit de cité, quand Jeanne Laurent, chartiste, résistante, sous-directrice des spectacles et de la musique, imposa dès 1946 la prise en compte de la culture dans la revitalisation d’un pays à relever de ses ruines. Chez Dasté, aussi bien dans les farces et les pièces majeures de Molière que chez Shakespeare et Brecht, ont défilé maints artistes avant de se faire un nom (Delphine Seyrig, Mouloudji, Maurice Garrel, Jean-Louis Trintignant, etc.), auprès des fidèles des premiers instants, notamment Marie-Hélène Dasté, son épouse, fille de Copeau, et Suzanne Bing. Le travail avait lieu en équipe, comédiens et techniciens étroitement mêlés, tous artistes-artisans de mises en scène imprégnées de la sève généreuse d’un homme de spectacle formé sur les tréteaux, au corps souple, habile au port du masque fait maison, humaniste à la bonté foncière.

On a pu dire qu’il y avait chez lui « Un parti pris d’espérance », à destination d’un peuple bel et bien disparu, dont témoignent les photos d’Ito Josué et Louis Caterin. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Actes graphiques, 318 pages, avec une préface de Catherine Dasté, une postface de Serge Gaubert et de très nombreuses photographies en noir et blanc, 30 euros.

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Jacques Brel, citoyen de Montreuil

De 1955 à 1958, Jacques Brel vécut à Montreuil (93), 71 rue du Moulin à vent. Il y composa une vingtaine de chansons. Dont Quand on n’a que l’amour, en 1956, l’un de ses premiers grands succès. Aujourd’hui un classique de la chanson française, un incontournable.

 

C’était au temps où Montreuil était encore une banlieue ouvrière et Paris déjà un mirage pour les bourses plates des « artistes en devenir », contraints de cachetonner dans les cabarets. Parmi eux, un dénommé Jacques Romain Georges Brel pour l’état-civil, fils d’une famille de la bourgeoisie industrielle bruxelloise qui a choisi de gratter la guitare plutôt que le papier dans l’entreprise paternelle qui l’emploie de 1947 à 1953. Mais l’employé du service commercial des cartonneries Vanneste& Brel se sent très tôt pousser l’âme d’un poète. Il écrit, compose et livre ses œuvres dans des cabarets bruxellois. C’est ce jeune homme de 24 ans au physique efflanqué que Jacques Canetti, le découvreur de talents de la chanson française et propriétaire du théâtre des Trois Baudets, tire des limbes en 1953. Ce n’est pas encore une consécration, tout juste une reconnaissance qui lui ouvre quelques scènes parisiennes et les premières tournées.

Le début de carrière du jeune Brel ressemble à tous les autres, fut-il adoubé par Canetti. Il aligne les prestations dans les cabarets parisiens, jusqu’à six dans la même soirée. Il est plus souvent à Paris qu’à Bruxelles où vivent Thérèse Michielsen (« Miche » pour les intimes), épousée en 1950 et ses deux filles. Une vie déchirée que la mère de Brel tente de recoudre en 1955 et suggère à « Miche » de s’installer à Paris. « Alors que son mari est en tournée en Afrique, Miche se présente dans une agence immobilière qui lui trouve, malgré les ressources réduites dont elle dispose, une maisonnette à Montreuil », raconte Ivan Aveki, un artiste belge qui a retracé la vie parisienne de Brel. Une « maison-wagon », de ces maisons de bois avec un bout de jardin comme il en existait à l’époque. La famille Brel s’installe au 71 de la rue du Moulin-à-vent. C’est au retour d’Afrique que le grand Jacques découvre la maison après un épisode cocasse. Tel qu’Ivan Aveki le raconte, il prend un taxi en pleine nuit et donne au chauffeur une adresse notée sur un papier. Un chauffeur qui, à un moment de la course, demande à Brel de le guider dans les rues à peine éclairées et mal signalées. S’ensuit une réplique surréaliste : « Navré, mon vieux ! Je rentre chez moi, mais je ne sais pas où c’est et j’y vais pour la première fois ».

Pierre, frère de Jacques, se souvient des lieux avec la condescendance qui sied au bourgeois bruxellois : « Je n’y suis allé qu’une seule fois… La maison était en bois comme toutes celles qui l’entouraient dans le quartier et qui se ressemblaient. La voiture était une 4 CV garée devant la porte. À l’intérieur de la bicoque, la décoration était simple : il y avait peu de meubles, vu les maigres finances. Notre mère se lamentait parfois sur le sort de Jacques et Miche. Elle est intervenue pour les aider à acheter un frigo… ». Prenant son frère à contrepied, Jacques se sent privilégié lorsqu’il déclare en 1958 à un hebdomadaire belge : « Il m’est nécessaire de vivre ici. Savez-vous que je suis le seul du quartier à avoir l’eau courante ? L’hiver, quand la fontaine du coin est gelée, mes voisins viennent chercher de l’eau chez moi. À une dizaine de kilomètres de Paris, n’est-ce pas une honte ? Beaucoup n’ont pas le gaz, ni même l’électricité. Et pourtant, ce sont d’honnêtes gens qui travaillent et seraient en droit d’avoir une existence plus facile. Pour moi qui suis privilégié et qui vis dans un milieu, il faut bien le dire, souvent artificiel, il est bon que je me retrempe dans la réalité. En vivant ici, je ne risque pas de l’oublier ! ».

Aussi spartiates soient-elles, les conditions du logement n’affectent pas la veine poétique de l’artiste. C’est au cours des trois ans passés dans cette maison-wagon qu’il compose une vingtaine de chansons dont Quand on n’a que l’amour en 1956, son premier grand succès, et Au printemps qui confirme en 1958 la vedette en devenir. Jacques Brel quitte Montreuil en 1958 pour une chambre d’hôtel proche de la place Clichy, à deux pas des cabarets de Montmartre. Et de revenir, vingt après et la gloire acquise, à quelques encablures de Montreuil. À Bobigny, pour y mourir en octobre 1978. Alain Bradfer

Voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma. Le petit film réalisé par Ivan Aveki : https://youtu.be/AmcvffYfROo

Lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

Applaudir : « Viel chante Brel », un spectacle de Laurent Viel avec Thierry Garcia aux guitares, mis en scène par Xavier Lacouture. Chaque mercredi à 21h30 au théâtre L’Essaïon, jusqu’au 30/01/19.

Découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

 

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Avedikian et Chouaki, l’espérance

Nous voici de retour à la source du théâtre, dans son bel et simple appareil. En combinant des textes d’Aziz Chouaki, Hovnatan Avedikian a composé Europa (Esperanza). Un grand bain de langue salée au Lavoir Moderne Parisien ! Sans oublier les Focus à la Maison des Métallos, Les mots pour le dire à L’Archipel, La vie devant soi au CDN de Sartrouville et La voix humaine à Saint-Nazaire.

 

Metteur en scène et interprète d’Europa (Esperanza), Hovnatan Avedikian dialogue avec la musique de Vasken Solakian, virtuose du saz, cet instrument d’Orient qui a le bras long ! Solakian, campé dans la posture de l’aède aveugle, genre Homère, donne le la en soulevant ses lunettes noires pour lire sa partition ! Le ton est donné d’un spectacle furieusement drôle et rudement tragique, dont Avedikian devient aussitôt le rhapsode, Arlequin chaplinesque jonglant avec la partition verbale éblouissante de Chouaki, grand poète mariole qui sait aussi bien donner la parole à deux gamins des rues d’Alger slamant leur désir de fuir une mère patrie ingrate que broder sur le pathos sublime de la mythologie grecque autour de la Mère Méditerranée. Celle des vieux dieux, des marins de tous rivages et des noyés potentiels d’aujourd’hui, ici, entre autres, un ingénieur au chômage, un passeur ou un handicapé en fauteuil roulant qui voguent vers Lampedusa…

Ah ! Sur les « migrants », combien de débats perclus, d’éditoriaux faux-culs ! Allez voir et entendre Europa (Esperanza) au Lavoir Moderne Parisien, et vous saisirez tout par la tête et le cœur, en riant les larmes aux yeux grâce à Aziz Chouaki, lequel n’a pas ses langues dans sa poche (il en avoue trois, l’arabe du peuple, le kabyle et le français), plus le Joyce, dont il est un spécialiste avéré. Il y a encore que, guitariste de jazz, il a le sens béni de la syncope, de la rupture sèche, du beat, le rythme, quoi. C’est donc rare merveille d’assister au concert sémantique à fortes gestuelle et mimique qu’offrent – au nom de tous les peuples d’exode – deux hommes aux racines arméniennes, historiques gens du voyage obligé, dans un grand bain de langue salée aux vagues percussives.

Mine de rien, nous voici là devant de retour à la source du théâtre, dans son simple et bel appareil, soit tout l’univers dans un corps infiniment souple et mobile, escorté par des harmoniques savantes dans le but de tenir sur le monde où nous sommes le discours de l’art qui est le seul irréfutable. Europa (Esperanza), petite forme à grands effets sensibles, est sans doute un exemple bienvenu de la persistance d’un théâtre du texte souverain, pleinement assumé par l’acteur qui le fait sien, au plus profond de son être-là, dans un geste éperdu de partage. Ce n’est plus si fréquent, il importe de le dire. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

– Focus, récits de vie : jusqu’au 23/12, à la Maison des Métallos. Une série de spectacles et débats, rencontres et expositions qui donnent à voir et entendre la parole d’hommes et de femmes blessés ou terrassés par la vie, mais qui se redressent et veulent vivre debout. Des ouvrières de Samsonite aux victimes de Colombie, des enfants des rues chiliennes au peuple Innu du Québec. Yonnel Liégeois

– Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Yonnel Liégeois

– La vie devant soi : du 15 au 18/01/19 au CDN de Sartrouville, puis tournée nationale. Par Simon Delattre, l’adaptation du célèbre roman de Romain Gary. L’histoire truculente de Momo, le petit Arabe paumé, recueilli par une mama juive et ancienne prostituée… Entre humour et tendresse, un récit d’initiation mis en scène avec doigté et féérie où se côtoient personnages réels et marionnettes géantes ! Quand le regard poétique sur les origines règle son sort aux politiques d’exclusion et au racisme primaire, nous sommes tous fiers d’être des Momo qui s’ignorent… La scène transfigurée comme symbole de terre d’accueil en musique et en couleurs, un superbe spectacle qui ravira petits et grands. Yonnel Liégeois

– La voix humaine : les 30 et 31/01/19 à la Scène nationale de Saint-Nazaire. Dans une mise en scène originale de Roland Nauzet, suspendue au dessus de nos têtes et se mouvant sur un plafond de verre, Irène Jacob époustouflante et irradiante de beauté torturée  fait entendre sa voix. Souffrante, priante, pleurante, angoissante, gémissante… Un téléphone pour tout accessoire, une voix reçue et entendue à distance, un monologue pathétique sur la rupture et l’abandon. Une authentique redécouverte du texte de Jean Cocteau, entrecoupé d’extraits de Disappear Here de Falk Richter. Sublime. Yonnel Liégeois

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Brel de retour, avec Viel et Lacut

Ce n’est pas seulement la Mathilde, mais aussi et surtout Brel, le grand Jacques, qui nous reviennent ! Sous les traits de Laurent Viel et d’Olivier Lacut, l’un à l’Essaïon (75) et l’autre aux Déchargeurs (75)… Une double plongée dans l’univers de celui qui s’est à jamais envolé aux Marquises.

 

Le risque est grand, toujours, pour le connaisseur ou l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’insolent, voire de l’impertinent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : de quel droit ? Au nom de quel talent ? Si l’exercice est délicat, Laurent Viel et Olivier Lacut s’en sortent avec les honneurs ! Pour l’un, rester soi-même au fil d’un récital qui reprend quelques titres emblématiques, Vesoul ou La chanson des vieux amants bien connus du public, mais pas seulement, pour l’autre évoquer sans fioritures  les réflexions et modes de pensée du citoyen Brel à travers quelques morceaux choisis.

Laurent Viel a pris le temps de s’imprégner des chansons du grand Jacques, « des bijoux, des merveilles, surtout celles de son dernier disque ». Et, avec la complicité de Xavier Lacouture le metteur en scène, de trouver le sens de son récital, de poser sa voix dans les pas de L’homme de la Mancha, partir en voyage dans les chansons de Brel comme Don Quichotte s’en va défier les moulins à vent ! En quête de l’absolu, de l’inaccessible étoile, croire en ses rêves, aimer, aimer peut-être mal mais aimer jusqu’à la déchirure… Et sur la scène du théâtre de l’Essaïon, le miracle se produit. Viel éclaire de son sens du jeu et de la comédie les chansons choisies, il impose véritablement sa voix et sa présence pour nous donner à voir et à entendre, différemment mais avec authenticité, l’univers de Brel. À l’écouter, le public savoure autrement les mélodies, redécouvre les paroles de chansons ciselées comme de véritables poèmes. Oui, Fernand est bien là et nous derrière son corbillard, pour la Mathilde nous irons encore changer les draps… Et La Fanette n’en finit plus de nous tirer une larme, tant

Co, Yann Rossignol

l’interprétation de Viel, au sortir de la vague mourante, est nourrie d’intense poésie et de juste sensibilité.

Plus modeste, Olivier Lacut se fait récitant du grand Jacques, « ce marathonien et sprinteur de la scène ». À partir de ses chansons et de l’entretien « Brel parle » réalisé à Knokke en 1971, il entreprend donc de nous « dire » Brel, pas de le chanter, « c’est lui le chanteur, je suis un passeur de mots ». Des mots forts, puissants, décalés, souvent subversifs, sévères sur le milieu de la chanson, injustes sur les femmes et doux pour son public, amoureux sur la poésie (ah, Baudelaire !) et humbles devant le succès… Accompagné de François Bettencourt au piano et parfois de Julie Sévilla-Fraysse au violoncelle, dans la lumière tamisée de la cave voûtée des Déchargeurs, Lacut nous plonge avec retenue dans l’intimité pensante de l’artiste. Deux mots et trois petites notes de musique, il en faut peu pour que notre imaginaire prenne la mer ou les airs : Brel le chanteur, Brel l’aventurier, Brel le poète, surtout Brel l’enfant.  Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns (…) Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfant ».

Dans les pas, les chansons et les mots de l’artiste, Laurent Viel et Olivier Lacut nous invitent à laisser libre cours à nos rêves. « De rêver un impossible rêve », plus fort encore, « de ne jamais renoncer à l’aventure, à la vie, à l’amour ».  À l’image de l’incessante quête de Jacques Brel, fragile et désespérée, en cet absolu accroché à nos rêves d’enfant. Yonnel Liégeois

 

De Vesoul à Varsovie…

À promener « son cul sur les remparts de Varsovie », Viel y trouve assurément du plaisir ! Et nous aussi, lorsqu’il interprète la chanson avec l’évidente complicité de Thierry Garcia. Un bonheur renouvelé, à mourir d’un rire acidulé lorsqu’ils font « Les singes » ou s’en reviennent de « Vesoul », à retenir son émotion lorsque les amants se séparent à « Orly », avec ou sans Bécaud, encore plus à « Voir un ami pleurer ». De la belle ouvrage, un spectacle à ne vraiment pas manquer pour (re)découvrir ce monde des « gens de peu » chanté par Jacques Brel.

Jusqu’au 30/01/19, chaque mercredi à 21h30, au Théâtre de l’Essaïon.

… et de Bruxelles à Paris

De mots en mots, d’une confession l’autre, posé derrière son pupitre, Oliver Lacut se fait économe de gestes et d’émotions. Seule la parole de Brel ruisselle entre les tables rondes du petit cabaret improvisé, de ses rêves d’artiste à ses rêves d’aventure. De Bruxelles à Paris, de la cartonnerie familiale au mythique Trois Baudets sous la houlette de Jacques Canetti… Le piano s’emballe ou s’alanguit au gré de célèbres mélodies, la voix se fait chuchotante ou traversière au gré de confidences bien senties. « Brel, je l’ai écouté adolescent, j’ai été fasciné par la puissance de ses textes, par la force de son incarnation sur scène », confesse Lacut. Un hommage sensible.

Jusqu’au 15/12, chaque samedi à 17h, au Théâtre Les Déchargeurs.  

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La scène, de mots en maux

De Wajdi Mouawad à Annie Ernaux, de Louis Aragon/Elsa Triolet à Nathalie Sarraute, sans omettre Joël Pommerat et Frédéric Lordon, la scène se joue de mots pour donner à voir, entendre et comprendre, les maux de nos contemporains en particulier, de notre société en général. De la quête de sens à la soif d’amour, autant de spectacles interrogatifs et jouissifs.

 

La démesure s’impose sur grand écran, plutôt sur la grande scène du Théâtre

DR, Simon Gosselin

de La Colline (75) ! Suspendu entre les lettres de l’alphabet grec ou français, Wajdi Mouawad se joue des mots, ceux de Sophocle et les siens. Inflammation du verbe vivre ? Un spectacle aussi déroutant qu’envoûtant, qui nous projette sur les rives de la Méditerranée, de la Grèce antique sous les colonnes du Parthénon à l’Athènes contemporaine où errent les colonnes des déshérités de la mondialisation, des vestiges de pierre aux ruines industrielles… Se projeter, tel est le bon mot pour Mouawad qui fait cinéma de son propos théâtral !  Un long chant épique, et poétique, dans les pas de Philoctète, le héros de Sophocle, et ceux de Robert Davreu, disparu en cours de traduction de l’œuvre. Si la mort est tragique, la perte de nos rêves et de nos amis, le voyage en terres lointaines est tout aussi périlleux, nous conte Mouawad, l’éternel immigré et naufragé en terre inconnue. Qu’il nous faut apprendre à déchiffrer, décrypter avant que notre civilisation ne sombre dans la violence, la souffrance et la désespérance. Avec cet ultime cri déchirant : par notre parole d’aujourd’hui, faire résonner les mots d’antan, ceux de Sophocle qui appelle à conjuguer le verbe « vivre » sur le mode poétique, généreux et fraternel.

Les vers de Louis Aragon et les mots d’Elsa Triolet, contemporains ceux-là, Ariane Ascaride et Didier Bezace s’en emparent avec gouleyance sur la scène du Lucernaire (75). Sans fioritures ni effets de scène, juste les propos du poète et de la romancière clamés et scandés par les deux artistes fichés derrière leur pupitres. Peu de gestes, guère de mouvements, seules les variations de deux voix qui portent loin et bien pour inviter le public au voyage dans les écrits du plus célèbre couple du siècle écoulé. Commis par Bernard Vasseur, le directeur de la Maison Triolet-Aragon, le Moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult en Yvelines, le choix de textes nous plonge dans quelques belles pages des deux auteurs pour composer cet étonnant périple entre les mots où, encore et toujours, Il y aura la jeunesse d’aimer. Une saga originale entre humour et tragédie, amour et comédie.

D’autres mots d’auteur connaissent des jours heureux en ces temps présents. Ceux d’Annie Ernaux, par exemple, qui squattent diverses scènes, tant parisienne que provinciale. Cécile Backès, la directrice de la Comédie de Béthune, est coutumière du fait ! Après avoir porté sur les planches L’autre fille la saison dernière, toujours avec le même talent elle récidive avec l’adaptation de Mémoire de fille, le dernier opus de la romancière, hier à Béthune et bientôt à Sartrouville (78). Un roman que la metteure en scène transforme en chant choral, entre l’adolescente d’hier en proie à ses premiers troubles amoureux et la femme mature qui tente d’exorciser les démons du passé, la gamine à la veille de son premier coït qui noircit les pages de son journal intime et la romancière qui tente de faire littérature de ses fulgurances sentimentales. Une langue finement ciselée pour Ernaux, une mise en scène qui l’est tout autant pour Backès… Un jeu de mots entre femmes, un jeu de miroirs entre générations, un jeu de rôles parfaitement orchestré entre Pauline Belle et Judith Henry. Du grand écart entre les années 60 et l’aujourd’hui, de cet amour de jeunesse avorté à ce regard porté sans complaisance sur l’hier, des horreurs du premier rapport sexuel aux douleurs de la femme contemporaine, Cécile Backès dirige la partition avec maestria, entre bord de scène et arrière-cour, comme pour briser la distance entre deux mondes qui ont tant à nous dire et à nous apprendre. Du difficile apprentissage à la vie et à l’amour, de la soif de mûrir sans crainte de vieillir, de l’enjeu de poser des mots sur les maux, du bonheur de dire sans jamais se dédire.

C’est à un autre exercice, aussi risqué, auquel s’attelle Jacques Vincey, le directeur de l’Olympia, le Centre dramatique national de Tours : s’emparer des mots de son compère Joël Pommerat, l’auteur de la fameuse Réunification des deux Corées ! Et, pour pimenter l’entreprise qui n’aurait pas grand sens autrement, de s’exiler à Singapour et rejoindre la troupe du TheatreWorks dirigée par Ong Keng Sen. « En répondant avec enthousiasme à sa proposition, mon déplacement dans une autre réalité géographique, linguistique et culturelle a estompé mon souvenir de la création en France et m’a incité à repartir de « la trace que laisse le spectacle sur du papier » », confie le metteur en scène. Pari osé, pari réussi… Sur la scène devenue ring sans cordes, les protagonistes s’affrontent sans mâcher leurs mots ni leurs émotions ! Une suite de courtes scènes, avec changement de costumes à vue, où le thème de l’amour est décliné sous tous les modes et sur tous les tons. Des répliques fulgurantes, des face à face percutants, des coups au cœur et blessures à l’âme qui vous laissent K.O. ou pantois ! Une authentique re-création, liée à la subtilité de la langue et à la traduction de Marc Golberg, au jeu tout en finesse et délicatesse des neuf comédiennes et comédiens qui autorise le dépaysement. D’origine chinoise, malaise ou indienne, ils singularisent avec maestria le propos de Pommerat, auteur occidental, sans en masquer la portée universelle.

DR, Frank Vallet

Du grand art, à découvrir prochainement sur les planches de la MC93 à Bobigny !

Pour clore cette immersion dans les paroles d’auteur, enfin Elle est là, Nathalie Sarraute ! Une auteure dramatique, injustement trop méconnue, qui manie à la perfection les subtilités de notre langue et ses jeux de mots… « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humour la dramaturge. Preuve en est faite avec Elle est là, écrite en 1978, dont s’empare avec jubilation la metteure en scène Agnès Galan sur les planches de la Manufacture des Abbesses (75). Un plateau quasi désert, trois hommes et une femme qui errent dans leurs questionnements et leurs colères, une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès des deux autres d’un signe, d’une moue esquissés par sa collaboratrice qui signifieraient qu’elle ne partage pas son point de vue. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien ce n’est pas rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? L’enquiquineuse qui a le don de la contradiction, ou l’idée qui a l’heur de déplaire à Monsieur et qu’il veut lui extirper du cerveau par tous les moyens ? Une joute verbale à l’humour corrosif derrière lequel percent misogynie et dictature de la pensée, une prouesse de la troupe (Nathalie Bienaimé-Bernard Bollet-Le Doze père et fils, Gabriel et Tristan) lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien ! Yonnel Liégeois.

À voir aussi :

– Jusqu’au 01/12 à 21h30, du mardi au samedi aux Déchargeurs (75), Marianne Basler interprète L’autre fille, le superbe texte d’Annie Ernaux : au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance, « plus gentille que celle-là » aux dires de sa mère ! Des paroles lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante, une interprétation unanimement saluée par la critique. La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue !  Les 6 et 7/02/19 à Villard sur Glane, le 12/03/19 à Nevers, du 24 au 28/04/19 à Marseille.

– Du 5 au 30/12, le théâtre de La Colline reprend le magnifique spectacle de Wajdi Mouawad, sa première création au lendemain de sa nomination en tant que directeur en 2016, Tous des oiseaux. Entre conflit international et querelles intestines, le metteur en scène franco-libanais donne à voir, mesurer et ressentir l’onde de choc du conflit israélo-palestinien au cœur d’une famille juive installée à Berlin. Une tragédie hors les frontières pour ces hommes et femmes, « Tous des oiseaux » percutés par l’Histoire. Avec une longue tournée nationale en 2019.

– Les 7 et 8/12 à 19h, sur le plateau de la Manufacture des Abbesses, la troupe de Elle est là propose une lecture-mise en espace du Mensonge, de Nathalie Sarraute. Une pièce écrite en 1965 où là encore, d’un petit mensonge, un rien, l’auteure nous régale de ses jeux de langue. Avec, au final, cette question qui n’est pas rien : qu’est-ce que la vérité pour chacune et chacun ? Un autre petit bijou littéraire, une dramaturge à redécouvrir sans tarder.

– Jusqu’au 9/12, sur les planches de La Reine Blanche, la finance ruisselle de la Bourse au capital, et vice-versa ! Avec la pièce de Frédéric Lordon sur la crise financière, économiste patenté et philosophe spécialiste de Spinoza, « D’un retournement l’autre », en alexandrins s’il vous plaît… Une mise en scène plaisante, et loufoque, signée Luc Clémentin où sa bande de traders et banquiers véreux, sponsorisée par feu un Président en talonnettes, s’en donne à cœur joie !  Des rouages de la finance et du capitalisme mondial expliqués aux nuls, dans une langue versifiée et châtiée, l’humour en sus… En quatre actes , « l’art de rendre les agences de notation, la dette souveraine et les mécanismes de crédit aussi simples que la recette du pot-au-feu », commente Clémentin, « où le génie, comme chacun ne le sait pas forcément, consiste à remplir une cocotte d’eau et à balancer tous les ingrédients dedans ! ». Pas besoin de spéculer, un spectacle à investir, ça ne coûte pas trop cher et ça peut rapporter gros…

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Le Cyrano nouveau est arrivé !

À la Cartoucherie de Vincennes, l’un des lieux les plus créatifs de la capitale, Lazare Herson-Macarel nous propose un Cyrano, le chef d’œuvre d’Edmond Rostand, intelligemment revisité. Au théâtre de La Tempête, jusqu’au 16 décembre. Sans oublier, dans un autre genre, « L’attentat » au théâtre Jean-Vilar de Vitry (94).

 

À ma gauche, une amie férue de théâtre depuis l’adolescence qui a déjà vu diverses versions de Cyrano, l’œuvre d’Edmond Rostand, à ma droite un jeune novice qui découvre la pièce. Au lever de rideau, symbolique, avec viole de gambe (belle prestation de Salomé Gasselin) et batterie, une double crainte à l’énoncé du programme : que cette re-création, ébouriffée et musclée, ne froisse les références classiques de l’une, qu’elle n’affadisse ou masque pour l’autre les beautés et la profondeur du texte… Il n’en fut rien ! Tous deux furent enthousiastes et ravis à l’issue de la représentation.

La mise en scène de Lazare Herson-Macarel, au théâtre de La Tempête, fait de l’œuvre de Rostand une vraie fête populaire où la folle énergie de la troupe ne diminue en rien le plaisir jubilatoire du texte et de son interprétation par les comédiens, tous excellents. Sur la scène, il se dégage un vrai plaisir de jouer ensemble pour transmettre au mieux la finesse de cette « comédie héroïque en cinq actes et en vers », selon la définition d’Edmond Rostand lui-même. Le parti pris, original ? Non pas une transposition dans un quelconque univers contemporain mais plutôt une approche intemporelle où les costumes ne sont ni d’époque ni de notre époque non plus. En revanche, la modernité du message de l’auteur, au travers de son héros épris de liberté jusqu’à l’insoumission, parvient distinctement  à nos oreilles du XXIème siècle : il brave ostensiblement les conventions, dénonce avec insolence la mollesse des esprits de son temps et les compromissions qu’elle induit. « Nous pouvons rendre palpables pour le spectateur d’aujourd’hui l’héroïsme de Cyrano et la mélancolie de Rostand », affirme Lazare Herson-Macarel, « nous pouvons défendre grâce à Cyrano de grandes idées de théâtre : la nécessité de porter un masque pour dire la vérité, la valeur inestimable des mots (…), la vertu de la désobéissance ». Et de conclure, «  grâce à lui, aujourd’hui, nous pouvons défaire un malentendu majeur : le théâtre n’est pas un artifice, c’est le dernier refuge de la réalité ».

Pour défendre son projet, le metteur en scène ne manque pas d’atouts. Tout à la fois auteur de plusieurs pièces, comédien formé à la Classe libre du Cours Florent et au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, il est aussi le co-fondateur en 2009 du Festival du Nouveau Théâtre Populaire dans le Maine et Loire pour lequel il monta tous les grands auteurs du répertoire. Mais pour réussir dans son entreprise, il lui fallait un atout supplémentaire de taille : un Cyrano exceptionnel ! Il l’a trouvé en la personne d’Eddie Chignara, un remarquable comédien, qu’il a déjà fait jouer dans ses propres pièces et qui travailla notamment avec Olivier Py, Philippe Adrien, Adel Haim et Clément Poirée. Outre son charisme et une voix qui porte chaudement, il possède aussi une souplesse et des qualités athlétiques qui donnent par instant au héros des allures juvéniles.

Grâce à lui, mon jeune voisin pourra dire, en paraphrasant les derniers mots de Cyrano, « une œuvre est passée dans ma vie » ! Chantal Langeard

 

L’attentat

Créé au Théâtre national Wallonie-Bruxelles où nous avons eu le privilège de le découvrir, L’attentat est une œuvre majeure de l’auteur algérien Yasmina Khadra. Un roman que le metteur en scène Vincent Hennebicq a adapté pour le plateau avec force talent et beauté ! Une histoire tragique qui nous est contée par tous les modes narratifs, image-musique-voix. Au lendemain d’un attentat, Amine le chirurgien arabe naturalisé israélien, qui vit à Tel Aviv et qui soigne les victimes, découvre que son épouse en est l’auteure. Stupeur, horreur, terreur pour l’homme engagé dans un conflit Israël-Palestine qui le dépasse, piégé à vif à l’intérieur-même de la cellule familiale ! D’où ses cris, ses pleurs, ses doutes, ses interrogations sur l’autre et les autres, sur sa compagne et lui-même… Un monologue puissant, déroutant et émouvant, radicalement habité par le comédien palestinien Atta Nasser, par les quatre musiciens sous la baguette de Fabian Fiorini et par la chanteuse Julie Calbete. Un spectacle captivant qui, d’une interrogation l’autre, nous promène de ville en ville, d’Israël en Palestine au point d’en perdre la raison, la ligne de démarcation entre fiction et réalité. Une plongée à en perdre le souffle, autant symbolique que réelle, dans la tragédie d’un conflit qui n’en finit pas d’égrener heurts et malheurs tandis que résonnent en sourdine les paroles de Mahmoud Darwich le poète. D’une fulgurante beauté, rehaussée par la musicalité de la langue arabe (surtitrée en hébreu et français), pour deux représentations exceptionnelles au théâtre Jean-Vilar de Vitry, un spectacle à ne surtout pas manquer. Yonnel Liégeois

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Vitez, hier et maintenant

Ancienne secrétaire générale de Chaillot sous l’ère Vitez, Marie Étienne publie En compagnie d’Antoine Vitez, 1977-1984. Des pensées tressées aux pas de celui qu’elle admire, au fil d’un dialogue quotidien. Une lecture à poursuivre avec « L’année Vitez », organisée à Paris au théâtre des Déchargeurs.

 

Marie Étienne est poète. À ce titre, Antoine Vitez l’engage en 1977 dans l’aventure du Théâtre des Quartiers d’Ivry, avant de la nommer à son côté, jusqu’en 1988, secrétaire générale et chargée des lectures de poésie au Théâtre national de Chaillot. Elle publie En compagnie d’Antoine Vitez, 1977-1984. Trente ans après, elle a repris les notes de son journal d’alors et les a assorties de commentaires détaillés. Le recul du temps revêt ces fragments de mémoire de la mélancolie du jamais plus, quand bien même c’est au présent de narration qu’est écrit le livre. Présent du passé, en somme. On y retrouve Vitez dans les coulisses de son œuvre, quasi au jour le jour, son intelligence étincelante, ses doutes parfois, ses réflexions paradoxales, ses menues manies, voire ses caprices, bref tout ce qui fit de lui un artiste infiniment singulier, tout à la fois solitaire et tourné vers les autres dans l’élan perpétuel de l’œuvre à accomplir.

Ainsi vu de près, à bout touchant, il apparaît vulnérable, constamment inventif et résolument pressé de dire. Marie Étienne tresse ses pensées aux pas de celui qu’elle admire, au fil d’un dialogue quotidien, quand se fabriquent Faust ou Tombeau pour cinq cent mille soldats, entre autres mémorables réalisations historiques. Elle n’est pas confite en dévotion. Elle mesure la chance que ce fut, ce compagnonnage dans le petit local d’Ivry ou les vastes coursives de Chaillot. Son livre s’inscrit élégamment sur le registre d’une épopée quotidienne de l’intime, au cours de laquelle une foule d’informations et de réflexions permet de prendre l’exacte mesure de la diariste et de son modèle. Jean-Pierre Léonardini

 

Vitez, aujourd’hui

Sous l’impulsion de son directeur artistique, Ludovic Michel, le théâtre des Déchargeurs propose « L’année Antoine Vitez ». En ouverture, organisées respectivement les 20 et 21 octobre, la projection en intégrale du Soulier de satin de Paul Claudel (12h de spectacle, la plus longue pièce du répertoire, filmée en 1988 à Bruxelles par Yves-André Hubert) créé dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon en 1987 et deux tables rondes autour de Vitez, l’homme de théâtre et son héritage. Se déroulent ensuite, jusqu’à la fin de l’année puis en 2019, moult événements et initiatives : plusieurs expositions thématiques des photographies réalisées par Antoine Vitez (La famille, Les amis, Les compagnons de travail, les artistes associés), des rencontres proposées par Jeanne Vitez et Nicolas Struve autour du Don Paisible de Mikhaïl Cholokhov (traduit du russe par Vitez), la lecture des poèmes de Vitez par divers comédiens et comédiennes. Une série de manifestations publiques construites avec la complicité de Jeanne et Marie Vitez, avec le soutien de l’Association des amis d’Antoine Vitez, l’IMEC, l’INA, la Société Paul Claudel et le label Rue du Conservatoire. Yonnel Liégeois

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Marivaux, quand la classe parle…

Jusqu’au 21 octobre, le Théâtre de l’Aquarium présente à la Cartoucherie Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. Dans une mise en scène de Benoît Lambert, le directeur du CDN Dijon-Bourgogne. Giraudoux notait, des personnages, que « leur fantaisie ne doit pas nous tromper ». Sans oublier Eh bien, dansez maintenant au Mouffetard, Laïka au Rond-Point et L’occupation à L’oeuvre.

 

Benoît Lambert dirige, depuis janvier 2013, le Théâtre Dijon Bourgogne – Centre dramatique national. Il présente en ce moment sa mise en scène de la comédie en trois actes de Marivaux le Jeu de l’amour et du hasard (1730) à l’Aquarium (1). Fondée sur un double subterfuge, la pièce, modèle canonique d’un époustouflant jeu de rôle, jette ses personnages dans un imbroglio amoureux, résolu in fine par deux unions socialement logiques, suivant les ressorts de ce que le poète Michel Deguy qualifie, chez notre auteur, de « machine matrimoniale ». Silvia, fille de M. Orgon, ignorant que Dorante a agi de même en prenant l’état de Bourguignon-Arlequin, son valet, fait mine d’être sa femme de chambre Lisette, celle-ci endossant le costume de sa maîtresse… Silvia et Dorante, travestis en domestiques, se reconnaîtront donc dans l’amour vrai,

Co Vincent Arbelet

tout comme leurs subalternes, car on ne peut manquer à sa classe, qui parle non sans lutte…

De la plus parfaite escrime dans la langue du XVIIIe, si claire et vive – le désir n’existe que par elle – quatre jeunes comédiens (Rosalie Comby, Edith Mailaender, Malo Martin et Antoine Vincenot) donnent une version allègre et souple, non sans ce soupçon d’humeur sombre propre aux personnages de Marivaux, dont Giraudoux notait justement que « leur fantaisie ne doit pas nous tromper ». Cela se joue dans une scénographie qui envisage les Lumières, celles-ci également dues, en jouant sur les mots, à Antoine Franchet, qui a planté des arbres côté jardin, c’est la nature, et installé, côté cour, un petit cabinet de curiosités cher à M. Orgon, père noble un tant soit peu farceur (Robert Angebaud), et à son fils aîné Mario (Etienne Grebot), sacrément taquin, qui ne ménage pas sa sœur Silvia. C’est que nous

Co Vincent Arbelet

sommes dans le registre de l’expérimentation humaine. Marivaux y excella.

Dans cette réalisation, qui s’appuie sur une réflexion dramaturgique manifestement poussée, la visée intellectuelle ne mutile en rien les figures imaginées par Marivaux, ici habitant des corps jeunes fièrement présents, sans perruques ni poussières académiques. Patrice Chéreau, jadis, avait ouvert la voie avec La Dispute et La fausse suivante. Ainsi interprété, le théâtre de Marivaux retrouve sa fraîcheur initiale sans afféterie. La preuve en est à la fin l’enthousiasme de lycéens, l’autre soir, au spectacle d’une œuvre qui ne connut que quatorze représentations du vivant de son auteur. Jean-Pierre Léonardini

(1) À la Cartoucherie, route du Champ- de-Manœuvre, Paris 12ème (tél. : 01.43.74.72.74). Jusqu’au 21 octobre, avant une longue tournée en France jusqu’au 4 avril 2019.

 

À voir aussi :

– Eh bien, dansez maintenant : jusqu’au 17/10 au Mouffetard, avant une longue tournée en France jusqu’à fin mai 19. Ilka Schönbein, l’incroyable artiste qui fait de son corps une marionnette vivante, s’empare des contes traditionnels pour narrer à sa façon l’histoire de la cigale, de l’araignée, du petit chat ou de la petite vieille… Autant de personnages emblématiques surgis d’entre ses jambes ou derrière son dos, sous ses jupes ou entre ses doigts ! Un spectacle qui donne à voir avec talent et poésie, humour et gravité, la beauté ou la cruauté de la vie. Sublimé par les performances de Suska Kanzler et Alexandra Lupidi, ses deux complices chanteuses et musiciennes. Derrière ces figurines à la représentation troublante et une femme d’une imagination débordante qui excelle dans cet art d’avancer masquée, une ode à la vie qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Yonnel Liégeois

– Laïka : jusqu’au 10/11, au Théâtre du Rond-Point. Pauvre mec, pauvre diable, il l’affirme, il n’est ni Marx ni Zola, juste un pauvre type qui rêve d’accrocher les étoiles comme Laïka, la chienne que les Russes projetèrent dans l’espace en 1957 ! Alors, il raconte le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, la putain ou le SDF, les grévistes ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, qui méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Sans misérabilisme ou charité nauséabonde, mais avec beaucoup d’humour et de tendresse, David Murgia s’empare avec conviction des mots d’Ascanio Celestini. Contre vents et marées, le Belge et l’Italien font corps pour chanter l’humanité qui habite chacun, que tu sois pas grand chose ou moins que rien sous le regard des voisins. Qu’il parle ou chante, accompagné des interludes musicaux de l’accordéoniste Maurice Blanchy, qu’il rappe ou slame, Murgia est des nôtres ! Fort, puissant, convaincant ! Yonnel Liégeois

– L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane

Co Marion Stalens

Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. La comédienne avoue avoir été impressionnée par cette « écriture flamboyante qui dit « je » mais parle de nous tous. Une langue magnifique qui m’accompagne, me grandit et m’a rendue à moi-même ». Seule en scène, la parole d’Ernaux juste entrecoupée par les séquences musicales de Christophe « Disco » Minck, Romane Bohringer joue de toutes les émotions, du visage-de la voix-du corps, pour exprimer la palette de sentiments et de réactions que lui inspire cette rupture prétendument assumée. Plus son ancien amant fait secret de sa nouvelle vie, plus elle devient irascible et violente à l’évocation de cette supposée rivale. Une étrange plongée, au mitan de l’humour et de l’effroi, entre ce que chacun croit être et ce qu’il peut devenir au gré des événements. Yonnel Liégeois

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Christian Vurpillot, l’homme-orchestre

Comédien, metteur en scène et prof de théâtre, Christian Vurpillot jongle avec les casquettes comme avec les statuts. Fonctionnaire ou auto-entrepreneur, il court surtout le cachet pour retrouver le statut d’intermittent.

 

Dès le départ, la précarité de la vie d’artiste ne lui a pas échappé. En même temps qu’il suit les cours d’art dramatique au conservatoire de Besançon (Doubs), Christian Vurpillot prépare une maîtrise de philo, histoire de s’assurer une sécurité avec l’enseignement. Une double formation chargée mais « quand t’as vingt ans, t’y vas ». Jusqu’au jour où c’est devenu « conflictuel » : il jouait son rôle de prof et philosophait sur le plateau. « La troisième année, j’ai joué Le Misanthrope au centre dramatique national de Franche-Comté avant de partir en tournée pour cinq ou six mois ». De quoi arrêter ses remplacements comme prof de philo dans les lycées de Vesoul ou de Montbéliard et embrasser la carrière de comédien. Il va ensuite monter une association théâtrale à Besançon pour jouer Poivre de Cayenne, de René de Obaldia, avant de partir pour Paris où les possibilités de faire le métier sont plus vastes entre la télé, la radio ou le cinéma.

S’il a vite obtenu le statut d’intermittent du spectacle, il a toujours fallu qu’il se démène pour le garder, cherchant le juste équilibre entre les boulots alimentaires – doublage, pub, figuration – et la création artistique. Bref, comme beaucoup de comédiens, il va « courir le cachet ». Et c’est sportif… Il y a une vingtaine d’années, Christian songe à changer de métier pour plus de sécurité. « Je gagnais juste de quoi tenir, ce n’était pas assez stable financièrement, alors j’ai opté pour les métiers de la production ». Après une première formation, il fait des stages comme administrateur de production pour le magazine « Thalassa » de France 3, puis dans l’unité de fictions d’Arte avec Pierre Chevalier. Il fait d’une pierre deux coups, en rencontrant des réalisateurs qui, par la suite, peuvent l’employer comme acteur. Il entame ensuite une formation à l’INA pour s’orienter dans la direction de production de cinéma. Pas facile d’y faire sa place. « Il n’y a pas de producteur dans la famille », confie le fils d’ouvrier de chez Peugeot et Compagnie. Un des fleurons industriels du pays de Montbéliard où l’on fabrique motos, pièces détachées et appareils ménagers. « Je suis redevenu comédien puis j’ai répondu à une annonce de la mairie de Sannois (Val-d’Oise, NDLR) qui cherchait un professeur de théâtre », raconte-t-il. Et ça commence plutôt fort, il dirige quatre ateliers théâtre pour adultes et ados, est payé au cachet comme lorsqu’il joue. Au bout de deux ans, son statut change, il ne sera plus intermittent mais embauché en CDD par la mairie de Sannois. Un fonctionnaire en somme. À temps partiel avec un contrat annuel, Christian est payé tous les mois et peut souffler, tout en continuant à être comédien.

 

Il joue dans Drao (Derniers remords avant l’oubli), de Jean-Luc Lagarce, avec lequel il fit sa philo à Besançon, ou campe Louis Joxe, négociateur des accords d’Évian menant à l’indépendance de l’Algérie en 1962, dans Krim Belkacem. « Un sacré texte à mémoriser que celui des accords, j’ai réussi à avoir un prompteur », sourit-il. Il sera encore archevêque dans Jefferson à Paris de James Ivory. Il devait faire une silhouette (un figurant) mais la chef costumière lui a donné l’habit d’un rôle, du coup, il a donné la réplique à Charlotte de Turkheim, alias Marie-Antoinette. Il devra se battre par la suite pour ne pas être payé comme simple figurant, avoir un contrat de prétournage et figurer au générique. Il faut parfois s’armer de patience dans le métier. S’il fait des doublages, Christian doit attendre la sortie du film, parfois six ou sept mois, pour être payé. Alors qu’il joue lors d’une réunion du G8 à Versailles, il attend huit mois avant de toucher sa paye : « Personne ne savait quel ministère devait nous payer ! » En attendant, outre des fictions radiophoniques (sa voix grave est appréciée), il multiplie les prestations pour obtenir des cachets : il tourne dans le clip d’un chanteur à Sofia (Bulgarie) ou endosse le costume de père Noël pour les CE de l’Assemblée nationale, du Sénat ou chez Veolia, ce qui lui ramène dix cachets pendant les fêtes. Et « ce n’est pas négligeable… »

Christian a perdu le statut d’intermittent en 2012-2013 et quelques mois plus tard, la mairie de Sannois, en pleine tourmente financière – elle est alors mise sous tutelle de l’État – ne lui confie plus qu’un atelier théâtre par an, au lieu de quatre. « Je l’ai gardé, ça m’aide à payer le loyer, même si je dois faire 60 kilomètres aller-retour depuis Ivry », explique-t-il. Il a alors ouvert un autre atelier au théâtre de Nesle (Paris) qui le paye sur facturation. Autrement dit, le professeur de théâtre a dû opter pour le statut d’auto-entrepreneur. Une galère quant au paiement des charges et des impôts, non partagée avec le patron. « Pas le choix, c’est un sacré merdier ! » Il espère bien, via une association, être de nouveau payé au cachet et lâcher l’auto-entrepreneuriat. Et côté syndicat ? Il adhère dès le départ, comme nombre de ses confrères, au Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT). Il y reste cinq ans, avant d’intégrer un collectif d’intermittents du côté d’Aligre, à la Maison des ensembles où se côtoient militants de Sud et de la CNT. Mais c’est de l’histoire ancienne.

« Là, je n’ai pas loin de 450 heures à déclarer mais toujours pas les 507, la durée minimale pour retrouver le statut d’intermittent », raconte le comédien, « on ne dit pas assez que nombre d’artistes cotisent chaque année, sans bénéficier d’aucune prestation ! » Les projets ne manquent pas pour autant : outre Le Boudoir, de Sade, qu’il aimerait monter à Ivry, Christian commence à travailler sur Mamie blues, une pièce écrite par une amie qui met en scène une belle-mère ashkénaze qui se prend le bec avec sa bru séfarade. Il entend bien aussi retrouver le statut d’intermittent à la veille de sa retraite, elle serait alors un plus confortable. À savoir toutefois, la retraite chez les comédiens ne rime pas avec le baisser de rideau : les rôles n’ont pas de limite d’âge ! Propos recueillis par Amélie Meffre

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Sylvain Maurice, un cœur à prendre

Avec l’adaptation de Réparer les vivants de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signait en 2016 un époustouflant spectacle. Repris aujourd’hui pour quelques représentations au Centre dramatique national de Sartrouville, avant une grande tournée dans l’hexagone. À (re)voir, sans faute.

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Dix récompenses littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà lauréate du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes (le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet) à la création de « Réparer les vivants » en 2016 sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal…

Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite, le jour se lève. Celui du jeune Simon achève sa course au petit matin, sur la route du bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, très loin, une femme à bout de souffle s’épuise dans l’attente d’une opération… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe, indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments ? Quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche ? Quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe ? Quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun cherche et trouve sa juste place.

Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Mots brûlants et notes incandescentes, Dissez et Latarjet rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains où égoïsme et repli sur soi l’emportent sur la solidarité et la fraternité. Yonnel Liégeois

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Simon Abkarian, hommage à la mère Méditerranée

Le Théâtre du Soleil accueille Simon Abkarian jusqu’au 14 octobre. Il y présente son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. En pied d’article, une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique, dont Suis-je encore vivante ? au Théâtre de La Girandole à Montreuil (93).

 

Simon Abkarian est accueilli au Théâtre du Soleil, où il a laissé de si beaux souvenirs. Il y monte un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue (Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent d’une histoire à rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

 

Une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique :

– Suis-je encore vivante ? : jusqu’au 12/10, au Théâtre de La Girandole. Adaptés à  la scène par Jean-Claude Fall, les écrits et dits de la suissesse Grisélidis Réal, l’histoire lumineuse et tragique de cette femme écrivain, artiste et prostituée. Dans un dispositif scénique original qui intensifie l’intimité de la représentation, la beauté nue des corps fait écho à la beauté crue des mots. Comme si Apollinaire, Bataille ou Desnos étaient convoqués sur le plateau… Tantôt lyriques et poétiques pour chanter l’amour vrai de la femme envers « ces pauvres mecs qui tournent des nuits entières avec une pauvre queue qu’est tellement timide tellement triste », tantôt colériques et sarcastiques pour dénoncer cette société hypocrite et cette humanité malade des tabous hérités de l’histoire et de la religion ! Un spectacle brûlant, incandescent, un hymne à l’amour et à la liberté sublimé par le jeu hypnotique des deux comédiennes, Anna Andréotti et Roxane Borgna. Un embrasement visuel et verbal. Yonnel Liégeois

– De si tendres liens : jusqu’au 20/10, au Théâtre du Lucernaire. Deux magnifiques et grandes comédiennes, Christiane Cohendy et Clotilde Mollet, entre jeunesse et vieillesse, dialoguent à tour de rôle sur la présence-absence de l’une dans la vie de l’autre. Des mots simples, ceux de Loleh Bellon dans une mise en scène de Laurence Renn Penel, la vie au quotidien qui s’égrène de la naissance à la mort pour évoquer la dualité complexe de la relation mère-enfant. De l’émotion à fleur de peau, une interprétation de haut-vol. Y.L.

– L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. En avant-première le 28/09 au Théâtre Berthelot de Montreuil, tandis que la veille au cinéma Le Méliés de la ville sera projeté en avant-première L’amour flou, prix du public du festival du film francophone d’Angoulême 2018, un film des montreuillois Romane Bohringer et Philippe Rebbot, avec eux-mêmes dans les rôles principaux. Y.L.

– Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Y.L.

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