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HK, sans les Saltimbanks

Kaddour Hadadi, alias HK, ne lâche rien ! Au terme d’une longue tournée avec L’empire de papier, son album solo, il évoque les combats de son groupe. Ainsi que la communauté de valeurs formée avec un public en quête d’une parole engagée.

 

Jean-Philippe Joseph – Cela fait quoi de voir une de ses chansons devenir un emblème de la contestation ?

Kaddour Hadadi – Il y a de la fierté à accompagner les mouvements sociaux, à faire partie de l’histoire de tous ces gens qui se battent pour nos droits. J’ai écrit On lâche rien sur un coin de table, dans un cagibi aménagé en studio, au 5ème étage d’un HLM où j’habitais, à Roubaix. On a balancé la chanson en téléchargement gratuit un 1er mai, pour le symbole, pour qu’elle voyage. On l’a ensuite retrouvée dans la rue, lors de la rentrée suivante en 2010, au moment des grandes manifs pour les retraites.

 

J-P.-J. – Le lien avec le mouvement social s’est-il fait à ce moment-là ?

K.H. – Le lien s’est fait de manière naturelle. Je suis issu de cette mouvance du rap français, avec NTM – Assassin.., qui parle de la condition dans les quartiers, de solidarité, de racines. Par la suite, j’ai coloré ma musique avec différentes influences : le reggae, la soul… Ce faisant, je me suis ouvert à d’autres questions, d’autres thématiques. L’idée est de dépasser sa propre condition, d’aller à la rencontre de gens qui ont une autre histoire. Chacun se reconnaissant, au final, dans l’autre.

 

J-P.-J. – Dans quel cortège peut-on vous rencontrer lors de manifestations ?

K.H. – CGT ou Solidaires, pour moi c’est la même famille ! Je n’ai pas envie que l’on me colle une étiquette. Lorsque tu rencontres des copains en manif, la moitié est chez les uns, l’autre moitié en face et il y en a qui, comme moi, ne sont pas syndiqués. Les partis politiques et les syndicats constituent des outils pour te sortir de ta condition, pas pour t’enfermer dans une autre.

 

J-P.-J. – Que pensez-vous de la séquence électorale qui s’est achevée avec l’élection d’Emmanuel Macron ?

K-H. – On vit un drame continuel : Sarkosy, Hollande, Valls, maintenant Macron… Et, en face, on n’arrive pas à se mobiliser de façon unitaire, collective, convergente. C’est désespérant et déprimant. Mais c’est aussi ce qui rend les victoires du quotidien si précieuses. Je pense aux copains de Fralib qui ont su créer quelque chose de nouveau à partir de leur outil de travail. Pas simple, leur principal concurrent était leur patron d’hier, Unilever, un mastodonte ! Ils sont dans le combat et l’alternative, ils incarnent les valeurs qui nous animent. C’est vital de réagir, mais il faut aussi de l’action et de la création.

 

J-P.J. – La chanson engagée paraît moins audible aujourd’hui ?

K.H. – Certaines émissions, à la radio ou  la télévision, rendaient compte d’une parole artistique alternative. À des horaires tardifs, d’accord, mais ce lien existait. Toutes ces émissions ont été déprogrammées. Du coup, les artistes comme nous ont dû se créer leurs propres espaces, sur les réseaux sociaux et ailleurs. 60 000 personnes nous suivent sur notre page Facebook. Ce sont autant de personnes qui, quand on sort un album ou que l’on donne un concert, sont réellement intéressées par ce qu’on fait. Il n’y a pas ce côté artistes et consommateurs qu’on voit souvent, ça va plus loin. Les gens qui nous suivent sont comme une « petite famille » avec qui on forme une communauté de pensée, de valeurs, de combats, qui pousse à être toujours plus exigeant dans le travail. Je ne dis pas qu’on n’a jamais rêvé de jouer dans des stades pleins, comme Bob Marley. On vit les choses à plus petite échelle, mais elles ont beaucoup de sens. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph.

 

Parcours

Né en 1976 à Roubaix, Kaddour Hadadi se lance dans la musique dès l’âge de 16 ans. En 2005, il monte avec un ami le groupe Ministère des Affaires Populaires, qui a pour ambition de porter l’identité d’une région ouvrière et métissée. En 2009, il crée HK et Les Saltimbanks. L’album Citoyen du monde, sur lequel figure la chanson On lâche rien, sort en 2011. L’empire de papier est le cinquième opus de Kaddour, le premier en solo, hormis la chanson Ce soir nous irons au bal où il retrouve Les Saltimbanks, un hommage aux victimes des attentats de novembre 2015. Kaddour Hadadi écrit aussi des romans : sorti en mars 2017 aux éditions Riveneuve, Le cœur à l’outrage est son troisième ouvrage.

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Michel Didym, en pleine Mousson !

Au bord de la Moselle et sous les arcades de la superbe Abbaye des Prémontrés, du 23 au 29 août se déroule à Pont-à-Mousson (54) la 24ème édition de la Mousson d’été. Une manifestation qui fait la part belle aux auteurs de théâtre contemporains. Initiée par Michel Didym, l’actuel directeur de La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine.

 

Yonnel Liégeois – Le 23 août, la 24ème édition de la Mousson d’été frappe ses trois coups. Dans quel contexte et avec quelle idée première avez-vous créé cette manifestation, devenue incontournable dans notre paysage culturel ?

Michel Didym – Il y a 20 ans comme aujourd’hui, des critiques incultes trouvaient bon de pousser à l’énervement, en se basant sur « l’absence » d’auteurs vivants. « Il n’y a plus d’auteurs », pouvait-on lire dans différentes gazettes. Affirmations d’autant plus scandaleuses que mon immersion dans les écritures contemporaines me permettait de vérifier quotidiennement le contraire. Mais comment partager cette incroyable richesse ? Comment donner, à ceux que cela intéresse vraiment, des outils pour mieux appréhender les nouvelles écritures ? Et surtout, comment créer autour des auteurs un environnement qui les sortirait de leur solitude ? Après moult entretiens, il est apparu que la création du festival uniquement basé sur le texte était d’une impérieuse nécessité. Il restait cependant à convaincre les autorités car il n’y avait pratiquement pas de financement. Finalement, ce sont les auteurs qui ont imposé la Mousson d’été et ont aidé à générer un événement qui deviendrait une référence culturelle.

 

Y.L. – Dans l’éditorial de ce cru 2018, vous mettez l’accent sur la peur et la montée des populismes qui semblent submerger l’Europe. En quoi et comment le théâtre peut-il faire front et proposer une autre alternative au « vivre ensemble » ?

M.D. – Au cœur de la Mousson, il y a l’humain et surtout des valeurs qui nous permettent de traverser les frontières et d’aller au-delà de nos peurs. Un travail nécessaire pour dépasser nos certitudes. Le repli sur soi n’est pas seulement un cauchemar personnel, c’est surtout à la fin un danger collectif dont savent parfaitement profiter les populistes. Le théâtre crée donc un lien social qui nous encourage à mettre de côté nos angoisses et baisser la garde, à aller vers l’autre et être à l’écoute.

 

Y.L. – Quoiqu’elle n’ait pas perduré, une polémique récente mettait l’accent sur

Co Eric Didym

une prétendue absence d’auteurs contemporains. Pour le créateur de la Meec, la Maison européenne des écritures contemporaines, une aberration?

M.D. – Depuis 2017 nous faisons partie d’un projet européen, « Fabulamundi. Playwriting Europe : Beyond Borders? », qui favorise la synergie entre une dizaine de théâtres qui partagent les mêmes valeurs que nous. Les auteurs français reçoivent des financements qui leur permettent de voyager et de défendre leurs écritures à travers toute l’Europe. Ce projet, qui rassemble 80 auteurs (10 par pays) et 160 textes, est un formidable vivier d’écritures dramatiques. Il permet en outre à la Mousson d’été de faire découvrir au public un large panel d’auteurs talentueux qui reflètent la diversité et la richesse des dramaturgies européennes.

 

Y.L. – Cette édition semble plus fortement faire la part belle aux femmes, auteures-metteures en scène-comédiennes. Une réalité ou une vue de l’esprit ?

M.D. – Je pense de façon générale qu’il faut cesser de trier les auteurs par leur genre, leur âge ou la couleur de leur peau. C’est la langue qui doit prédominer : Qu’à-t-on à dire ? Et surtout, comment le dit-on ? La Mousson programme des femmes depuis plus de 20 ans. Aujourd’hui, il apparaît que plus de femmes écrivent et la Mousson est le reflet de cette légitime progression.

 

Y.L. – Comment s’opère la synergie entre la Mousson d’été et La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine que vous dirigez depuis 2010 ?

M.D. – Grâce au soutien technique du théâtre et des scènes nationales du Grand Est, nous parvenons à contenir nos frais de production. Ce qui nous permet de créer dans toute la région une complicité autour des nouvelles écritures, qu’elles viennent d’ici ou d’ailleurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

La Mousson, une pluie d’événements

Du 23 au 29/08, le quotidien de la Mousson ( Tél. : +33 (0)3.83.37.42.42) se décline en rencontres et débats, lectures et mises en espace, université d’été qui réunit 75 stagiaires et spectacles. Une sélection d’événements majeurs parmi une programmation diverse et variée ouverte à l’international (Allemagne, Catalogne, Espagne, Grèce, Norvège, USA…) :

– Le 23/08 : Inauguration du festival à 18h, suivi du vernissage de l’exposition « Portraits d’auteurs en Mousson d’été 2017 » réalisés par Éric Didym. Lecture à 20h45, 7 minutes de Stefano Massini.

– Le 24/08 : L’exercice de traduction à 16h, avec traducteurs et auteurs présents. Lecture à 18h, Nostalgie 217 d’Anja Hilling. Spectacle à 20h45, Seasonal affective disorder de Lola Molina.

Emmanuelle Devos. Photo by Marcel Hartmann/Contour by Getty Images

– Le 25/08 : Le prisme du politique à 16h, une conférence d’Olivier Neveux, auteur de « Politiques du spectateur ». Lecture radiophonique à 20h45, La brèche de Naomi Wallace.

– Le 26/08 : Spectacle de rue à 11h et 17h15, Hémilogue du collectif Akalmie Celsius. Lecture à 18h, Excusez-nous si nous ne sommes pas morts en mer d’Emanuele Aldrovandi.

– Le 27/08 : Conversation à 16h, La dispute entre Nathalie Fillion et Pascale Henry sur les enjeux du « texte ». Spectacle à 20h45, La petite fille de Monsieur Linh d’après Philippe Claudel.

– Le 28/08 : Lecture à 14h30, Ton plus extrême désir de Dimítris Dimitriádis. Lecture à 20h45, L’heure bleue de David Clavel avec Emmanuelle Devos.

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Robin Renucci, coup de chaud sur la culture !

Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde en date du 7/08/18, Robin Renucci, le directeur des Tréteaux de France, et neuf autres représentants de Centres nationaux, dramatiques-chorégraphiques-musicaux-circassiens, s’élèvent contre les orientations actuelles du ministère de la Culture. Ils en appellent à une autre politique gouvernementale véritablement innovante.

Chantiers de culture s’associe pleinement à cet appel et soutient le projet d’un vaste chantier interministériel. Il invite ses lectrices et lecteurs à réagir-agir sur leurs territoires respectifs, dans leur ville ou leur région.

 

 

Malgré la tribune de Madame la ministre de la Culture le 17 Juillet dernier appelant les différents ministères à travailler de concert pour mettre en place une politique publique des arts plus engagée au service de la création et de l’équité territoriale, nous restons particulièrement critiques vis à vis de la politique mise en œuvre par le président de la République et son exécutif. Les signaux qu’envoient notre président et son premier ministre sont révélateurs de la manière dont ils entendent conduire la réforme du service public (et en particulier celui de la culture).

Il nous apparaît clairement que le président de la République ne croit plus suffisamment en une gouvernance qui s’appuie sur les institutions de la République. Ainsi, il n’a de cesse de délégitimer l’action de son propre ministère de la Culture, diminuant progressivement son périmètre d’action, externalisant certaines de ses missions, réduisant les effectifs du cabinet de sa ministre, tout en procédant, en parallèle, depuis le cabinet Elyséen, à la nomination discrétionnaire de chargés de missions qui travaillent et pilotent en coulisses la réforme de son administration et repensent sa politique.

Affaibli délibérément, le ministère de la Culture semble être voué à jouer un rôle secondaire, exécutant une politique pensée par un petit cercle de collaborateurs présidentiels qui ne croient plus en l’intérêt de la présence de l’État et de son action en régions ; qui engagent progressivement, sans la nommer, à travers une série de mesures et d’expérimentations, une politique de retrait de sa présence sur les territoires; qui travaillent au démantèlement d’une administration culturelle dont ils méprisent le travail et sous-estiment la nécessité. Nous disons ici notre opposition à ce type de gouvernance qui contourne l’autorité des ministères pour imposer verticalement et sans concertation réelle une réforme de la République dans laquelle l’art et la création ont pourtant un rôle majeur à jouer.

 

Nous attirons ici l’attention de nos concitoyennes et nos concitoyens sur le danger que représente cette politique gouvernementale pour notre société. Outre l’affaiblissement des outils de la République, elle entérine le fossé entre des territoires, des populations, morcèle notre pays, sape l’exception culturelle française et menace à terme la liberté de création.
Nous avons aujourd’hui des indices très clairs que le gouvernement entend, au nom d’une modernité auto-proclamée, justifier le désengagement progressif de l’État dans les régions. L’objectif principal du « Chantier Action Publique 2022 » consiste à réformer l’organisation territoriale de l’État et à produire des économies de fonctionnement alors même que la fusion des régions met en relief les sous-effectifs dans les DRAC. L’expérimentation menée en région Bretagne met en œuvre la délégation de certaines compétences du ministère de la Culture vers la grande région et préfigure un mouvement général de retrait de la présence de l’État, avec un transfert complet de compétences, et la mise en place, dès que possible, d’un guichet unique d’instruction des demandes de subventions.

Le plan Culture près de chez vous, au lieu de s’appuyer sur les acteurs ressources locaux, notamment les lieux et les compagnies, orchestre le rayonnement en régions des établissements publics nationaux parisiens. La mission sur les résidences de création, menée hors du giron du ministère de la Culture, directement sur commande de l’Élysée et en lien étroit avec le projet de la Villa Médicis à Rome, laisse entrevoir une réflexion sur le pilotage de la création en général et du spectacle vivant en particulier, par des opérateurs centraux nationaux. Le projet du Centre National de la Musique semble présager qu’il profitera essentiellement aux industries musicales. La mise en place du Pass Culture, à crédits constants du ministère, entérine la volonté manifeste de ce gouvernement, appuyée sur les industries culturelles, de subventionner la consommation individuelle plutôt que de réinvestir le bien public. Le gouvernement externalise l’action de son ministère. Le président et son premier ministre pilotent un projet de démantèlement de l’administration de ce ministère, siphonnent ses moyens et le vide de son sens.

 

Ceci n’est pas notre projet. Nous n’entendons pas soutenir cette politique de désertion des territoires et d’abandon de nos missions. Nous attendons de notre président plus de créativité que cette entreprise de démolition aux bras faussement musclés, qui n’a rien d’autre à proposer que la continuation d’une politique de fin de règne et en crise de sens, conduite déjà depuis plusieurs décennies et qui ne croit plus en sa propre nécessité. Nous pensons qu’une autre politique est possible et que la place prépondérante du ministère de la Culture, de ses structures, de ses outils et des artistes doit être réaffirmée dans la construction du modèle sociétal de la France. Plutôt que de poursuivre une action de réforme de la politique publique culturelle inspirée d’un modèle économique éculé et sans perspective, il est grand temps aujourd’hui que le président de la République fasse la démonstration de sa capacité à penser un projet ambitieux dans lequel il revendiquerait l’importance de la place de l’art et de la création dans le projet d’ensemble de la société. L’organisation d’un chantier inter-ministériel, idée portée par le SYNDEAC et les associations des lieux labellisés, pourrait être une proposition symboliquement forte et innovante dans son processus. Centrée autour du ministère de la Culture, elle prendrait en considération la dimension transversale de la question culturelle, qui n’impacte pas uniquement le champ d’action du ministère de la Culture. Plutôt que d’affaiblir son propre ministère de la Culture, l’exécutif devrait urgemment le renforcer dans ses attributions fondamentales. Il devrait en faire le pivot de sa politique. C’est là désormais qu’est la modernité.
Dans ce cadre, l’ouverture d’un chantier interministériel permettrait de faire émerger la parole d’un État engagé dans le respect de l’équité sur les territoires, qui pense l’art et la culture comme la colonne vertébrale d’un projet de cohésion sociale et éducative. Ce chantier, nous l’avons proposé et entamé avec notre ministre de la Culture mais c’est au président de la République et au premier ministre de porter ce projet et de donner cet élan qui contribuera à la transformation de la société française. Nous attendons d’eux qu’ils interrompent leur entreprise de contournement et de démolition du ministère de la Culture et qu’ils s’engagent à nos côtés sur la voie de la construction d’une politique culturelle véritablement innovante.
Robin Renucci, Carole Thibaut, Joris Mathieu pour l’Association des Centres dramatiques nationaux (A.C.D.N). Alban Richard, Solenne Racapé pour l’Association des Centres chorégraphiques nationaux (A.C.C.N.). Christian Sebille pour l’Association des Centres nationaux de création musicale (A.C.N.C.M.). Philippe Le Gal pour Territoires de Cirque. Joëlle Smadja, Daniel Favier, Céline Bréant pour l’Association des Centres de développement chorégraphique nationaux (A-C.D.C.N.).

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Bussang ne saurait mentir, Grignan non plus !

Depuis huit mois aux mains de Simon Delétang, le Théâtre du Peuple perpétue vaillamment sa mission historique en mêlant nature et culture. Au programme de la saison estivale de Bussang (88), Lenz de Georg Büchner et Littoral de Wajdi Mouawad. Sans oublier, dans une mise en scène de Vincent Goethals, les Noces de sang de Federico Garcia Lorca à Grignan.

 

Succédant à Vincent Goethals, le comédien et metteur en scène Simon Delétang (né en 1978) a pris en octobre 2017 la direction du Théâtre du Peuple, à Bussang. On sait que de ce village au cœur des Vosges dont il était natif, Maurice Pottecher (1867-1960) fit dès 1895 un haut lieu d’idéalisme partageur. Dans un texte de 1899, il affirmait que « le Théâtre du Peuple entend mêler les classes, et, loin d’exclure l’élite, il la croit indispensable à assurer au spectacle un caractère artistique élevé, à l’empêcher de déchoir dans la vulgarité des effets faciles, du mélodrame banal et de la farce grossière ». Dans le langage relevé de l’époque, il poursuivait en ces termes : « Tandis que la foule, d’esprit sincère, non blasée, apporte sa fraîcheur d’impressions, sa faculté d’enthousiasme et préserve l’artiste d’un raffinement mortel pour l’art, l’élite intelligente et instruite corrige le goût de la foule, impose au dramaturge un souci de pensée et une tenue de style sans lesquels il n’y a pas de véritable œuvre d’art ».

 

Sortir d’une logique festivalière et exister toute l’année

Simon Delétang assume d’emblée cet héritage et souhaite que le Théâtre du Peuple « existe et soit visible tout au long de l’année et sorte d’une logique festivalière » en proposant une activité en deux temps, l’automne-hiver et le printemps-été. C’est ainsi que, avant de jouer à Bussang, dans la salle Camille (prochaines représentations les 5, 12 et 19/08), « Lenz », le récit inachevé de Georg Büchner, admirablement traduit par Georges-Arthur Goldschmidt, il l’a présenté en avril à travers des villages des Vosges, renouant ainsi, sac au dos, avec la manie déambulatoire des jeunes romantiques allemands. Tout en déplaçant des montagnes de carton, Simon Delétang (un peu Raskolnikov avec son collier de barbe brune sur un visage au beau relief) imprime à ce texte de folie fraternelle, pour ainsi dire, un ton de staccato saccadé.

On retrouve ce halètement rythmique dans sa mise en scène de « Littoral », de Wajdi Mouawad, qui est l’une des quatre pièces constituant le cycle intitulé le Sang des promesses. Il s’agit pour Wilfrid (Anthony Poupard), lesté du cadavre de son père, de retourner au pays natal pour l’inhumer. Chemin faisant, il rencontrera maints ressortissants d’une terre ravagée par la guerre… Né au plus fort du conflit au Liban, Wajdi Mouawad, québécois par hasard, actuel directeur du Théâtre de la Colline à Paris, a signé là une fresque épique où les vivants côtoient les morts en toute intimité, comme dans la tragédie grecque classique, quand bien même chez lui la verve langagière ne résiste pas à lancer des fusées comiques.

 

Une fable humaniste à rebondissements

Dix-huit interprètes, dont douze amateurs (c’est la règle à Bussang) dûment entraînés, conduisent avec une ingénieuse vélocité cette fable humaniste à rebondissements fréquents, au cours de laquelle le héros itinérant, flanqué de son surmoi idéal, un chevalier de haute taille (Emmanuel Noblet) traverse avec candeur les désastres de la guerre. Il n’est pas indifférent que Jean-Noël Delétang, père de Simon, ait été choisi pour le rôle du géniteur de Wilfrid au sein de cette histoire de famille humaine qui s’ouvre fréquemment (autre règle locale intangible) sur un lopin pentu de nature vosgienne en fond de scène. Il y a dans ce Littoral une sincérité d’approche, un allant de bon aloi. Sans oublier que le Théâtre du Peuple a rendu hommage le 29 juillet au regretté Jack Ralite, depuis 1998 membre du conseil d’administration de cette mémorable institution. Jean-Pierre Léonardini

 

Du sang à Grignan

Chaque soir à la nuit tombée, résidence épisodique de Madame de Sévigné chez sa fille, la superbe façade du château de Grignan s’éclaire rouge sang par intermittences ! Jusqu’au 25 août, date ultime de représentation de l’œuvre de l’espagnol Federico Garcia Lorca, Noces de sang, mise en scène par Vincent Goethals, clin d’œil de l’actualité, l’ancien directeur du Théâtre du Peuple de Bussang…  Tréteaux, tables et chaises en rouge vif, même si la fête s’annonce sous les meilleurs auspices, le décor plante les couleurs. De mauvais augures. À l’arrière- plan, un kiosque à musique où les trois instrumentistes (accordéon, vibraphone et violoncelle) ont pris place pour scander de leurs « Canciones espanolas antiguas » les heures tragiques de la pièce, en fond de scène une tribune qui accueille les « cousins » de la famille, une trentaine de spectateurs volontaires tous vêtus de noir et blanc, invités au banquet de mariage : deux idées originales, et bienvenues, du metteur en scène Vincent Goethals qui s’empare avec gourmandise et gouleyance de l’œuvre de Lorca, assassiné en 1936 par les milices franquistes. La chaleur ne sévit pas que dans les champs de lavande à l’heure de la représentation, elle embrase le plateau éphémère du château sous le feu de la passion !

En terre andalouse, on ne badine pas avec la loi du sang, les rancœurs familiales et l’esprit de vengeance. « Les blessures sont béantes et le sang doit couler », commente le metteur en scène. Ce qui ne saurait tarder, le fiancé de la noce et l’amant honni s’entretuant à la scène finale : jamais, la passion n’avait cessé de consumer Leonardo et la belle Novia… Entre chansons populaires d’une incroyable finesse et voile de la mariée d’une quinzaine de mètres qui fera office de nappe à la table du banquet, de superbes voix mélodiques se font entendre, des images d’une éclatante beauté se donnent à voir. Une magie du spectacle réglée au cordeau, en dépit de quelques longueurs et faiblesses d’interprétation, pour faire exploser au visage du public noirceurs et défaillances de la nature humaine : le couteau plus que la parole comme ultime instrument de dialogue, le sang plus fort que l’amour comme ultime pacte sans cesse à renouveler, la mort même redoutée comme ultime destin. Subjugués, les spectateurs ne s’y trompent pas, ils sont à la noce en ces fêtes nocturnes, Grignan leur offre l’occasion rêvée, la chance inouïe de découvrir une œuvre toute aussi enchantée qu’ensanglantée. De découvrir aussi un immense poète et dramaturge, Federico Garcia Lorca, aujourd’hui adulé en son pays. Yonnel Liégeois

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Samuel Gallet et l’état du monde, Avignon 2018

Avec La Bataille d’Eskandar, le collectif Eskandar se saisit à bras le corps du texte de l’un de ses membres, Samuel Gallet. Sous couvert d’humour noir, une vision implacable du chaos de notre monde. Sans oublier Criminel, Lettre à un soldat d’Allah et Stand up, rester debout et parler.

 

Samuel Gallet, d’ailleurs, n’hésite pas à payer de sa personne sur le plateau, et cela avec un plaisir évident, comme s’il savourait ses propres mots. Pour l’accompagner dans cette entreprise – une véritable bataille comme le stipule le titre, La Bataille d’Eskandar – on retrouve Pauline Sales pour le jeu, Aëla Gourvennec et Grégoire Ternois pour la composition et l’interprétation musicale. Il n’en fallait pas moins pour parvenir à mener à bien la difficile mission de rendre justice à un texte qui oscille entre différents registres d’écriture. Qui passe de la narration dramatique aux envolées poétiques sans crier gare, se développe dans un imaginaire parfois débridé, voire extravagant, pour répondre avec une ardeur de tous les instants à une volonté de vie inexpugnable. Que l’on veuille ou non, et le personnage principal à qui Pauline Sales prête corps et âme avec une belle autorité l’avoue clairement, « La

©Tristan Jeanne-Valès

vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute… ».

Tout est dit, le ton est ainsi donné dans sa rythmique et sa tension implacables. Une envolée dans un imaginaire débridé, seul refuge sans doute pour cette femme harcelée par les huissiers et qui s’en va donc explorer d’autres univers dans lequel, parmi les animaux d’un zoo laissé à l’abandon, on trouve un certain Thomas Kantor dont le nom évoque bien évidemment le grand metteur en scène polonais (Tadeusz Kantor) et sa Classe morte. Le quatuor d’Eskandar nous renvoie ainsi avec autorité, et subtilité, au chaos de notre monde. Une vision implacable qui sait faire la place à une sorte d’humour noir, le masque d’une douleur profonde. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 21h15, Théâtre des Halles.

 

À voir aussi :

– Criminel : Jusqu’au 27/07 à 12h05, Théâtre Artéphile. Libéré après quinze ans de prison, Boris sort sans illusion, ni colère et rancoeur. D’un regard l’autre, les plus perturbés sont les amis, les proches, condamnés à le revoir, lui parler, se confronter… Un texte percutant, écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, brûlant d’humanité et transcendant le fait divers. Yonnel Liégeois.

– Lettre à un soldat d’Allah : Jusqu’au 29/07 à 14h, Théâtre des Halles. Mis en scène par Alain Timar, le réputé patron des lieux, le texte de l’auteur algérien Karim Alouche est sous-titré « chroniques d’un monde désorienté ». Un jeune homme (convaincant Raouf Raïs) s’adresse à un ami d’enfance devenu djihadiste. Plus qu’un plaidoyer en faveur de la laïcité, le refus de l’intolérance, de l’obscurantisme et du fanatisme, la foi en des valeurs et des idéaux qui ont pour nom justice, raison, liberté, art et poésie. Yonnel Liégeois

– Stand up, rester debout et parler : Jusqu’au 27/07 à 20h20, Théâtre 11-Gilgamesh Belleville. Qu’elle parle ou chante, Alvie Bitemo n’est point femme à se taire face à l’injustice ou au racisme. Qui, entre trois notes de musique et la prise à partie du public, déclame haut et fort ses convictions : qu’est-ce qu’être une femme noire en France aujourd’hui, en outre actrice ? Avec humour et talent, l’artiste d’origine congolaise distille et suggère quelques gouleyantes réponses. Yonnel Liégeois

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Karelle Prugnaud en son vertige poétique, Avignon 2018

Avec Léonie et Noélie, Karelle Prugnaud navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour. Avec des qualités de poésie pure. Sans oublier Burning, Europe connexion et Trois hommes sur un toit.

 

Enfin un souffle de poésie dans cette édition du Festival qui en avait un urgent besoin ! Il vient par la grâce d’un spectacle destiné à un jeune public, ce qui est encore plus appréciable. Le texte de Nathalie Papin, Léonie et Noélie, aborde de front la thématique de la gémellité étrangement absente dans toutes les analyses concernant Thyeste de Sénèque, le spectacle prétendument phare de l’édition de cette année.

Soit les jumelles monozygotes Léonie (Daphné Millefoa) et Noélie (Justine Martini), 16 ans au moment où les spectateurs les saisissent sur le toit d’un immeuble puisque l’une d’entre elles (laquelle ?) est stegophile, alors que l’autre préfère escalader la montagne des mots que recèlent les dictionnaires dont elle apprend tous les mots et leurs définitions. Un duo aussi étrange que troublant. Les deux, en effet, ne feraient-elles qu’un ? D’une famille plus que modeste, elles n’ont qu’un cartable pour deux, une paire de chaussure pour deux et ne fréquentent donc l’école qu’un jour sur deux… Curieuse manière de prêter attention à l’autre qui est pour ainsi dire soi-même ; nous sommes en plein solipsisme et l’on voit bien ce que le théâtre qui passe son temps à ne parler que de lui-même dans une mise en abîme perpétuelle peut tirer de ce type d’aventure.

Karelle Prugnaud qui s’est emparée du texte de Nathalie Papin à bras le corps et avec une farouche énergie y ajoute sa touche et lance sur le plateau (sur les plateaux) deux freerunners, qui doublent pour ainsi dire la personnalité des jumelles. Ils virevoltent sur l’entrelacs de toits imaginé par Thierry Grand, glissent, sautent, disparaissent pour réapparaître un peu plus loin. Doubles des adolescentes, il sont eux-mêmes pour ainsi dire jumeaux et portent le même nom de Mattias ! D’une extraordinaire souplesse ils nous mènent dans des contrées que nous n’avons pas l’habitude d’arpenter. C’est fascinant et pour mieux nous en persuader, Karelle Prugnaud a filmé avec Tito Gonzalès-Garcia quelques représentants du monde de la réalité la plus banale et la plus dérisoire aussi, professeur, avocat, agent de sécurité… Claire Nebout, la mère des jumelles, Bernard Menez en professeur, Yann Colette en juge et Denis Lavant en agent de sécurité sont impayables. Par-delà ses qualités de poésie pure, Léonie et Noélie navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour, ce qui ne l’empêche pas de fouailler au plus profond de nos esprits et de nos corps. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 23/07, à 11 h et 15 h, Chapelle des Pénitents blancs.

 

À voir aussi :

– Burning : Jusqu’au 21/07 à 11h10, Théâtre des Doms (Île Piot). Entre cirque et mouvements d’équilibriste, une façon radicale et poétique de montrer comment s’installe insidieusement, pour des millions d’individus asservis par une société productiviste, la souffrance au travail. Sur un texte écrit et lu en off par Laurence Vielle, entre tapis roulant et caisses en carton, l’incroyable interprétation de Julien Fournier. Yonnel Liégeois

– Europe connexion : Jusqu’au 27/07 à 19h05, Théâtre Artéphile. Un texte acéré d’Alexandra Badea sur les lobbies industriels, en particulier agro-alimentaires, au cœur de l’assemblée européenne. Plus dure sera la chute du jeune assistant parlementaire manipulant et trompant tout son monde, et d’abord la députée qui l’a engagé. Dans une mise en scène de Vincent Franchi, une représentation qui cogne fort ! Yonnel Liégeois

– Trois hommes sur un toit : Jusqu’au 29/07 à 10h, Théâtre du Train Bleu. Tels des rescapés de l’Arche de Noé, trois individus tentent de survivre sur un toit submergé par les eaux. Pour de prétendus gagneurs, comment sauver sa peau et en revenir peut-être aux fondamentaux de l’existence ? Un texte de Jean-Pierre Siméon, mis en scène par Antoine Marneur, entre poésie satirique et farce politique. Yonnel Liégeois

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Viviane Théophilidès et Rosa, Avignon 2018

Avec Rosa Luxemburg Kabarett (J’étais, je suis, je serai), Viviane Théophilidès nous donne un formidable et très nécessaire coup de fouet pour faire face à notre aujourd’hui. Placé sous le signe du cabaret berlinois, un bel hommage à cette haute figure de la révolution. Sans oublier De Pékin à Lampedusa.

 

Il ne fait guère de doute que Viviane Theophilidès et ses camarades de plateau (l’expression prend ici tout son sens) n’a pas dû réfléchir longtemps avant de placer son portrait de Rosa Luxemburg sous le signe du cabaret berlinois, en opérant une petite contraction de temps. Lequel prenait son essor au moment où la militante socialiste était assassinée en 1919 lors de la répression de la révolte spartakiste, juste après la fondation du parti communiste allemand à laquelle elle participa activement. Belle idée en effet, allant presque de soi, en tout cas d’une réelle justesse, qui permet à la metteure en scène d’évoquer notamment la figure de Brecht (on songe aussi à Karl Valentin). Belle idée, lui permettant aussi de revendiquer l’esthétique qu’elle a mise en place dans la salle du Théâtre des Carmes où le spectacle se donne : on songe à André Benedetto, le créateur de ce lieu qui en son temps (en 1970) écrivit une Rosa Lux et qui aurait certainement aimé ce nouvel hommage à cette haute figure de la révolution, ce qui n’est pas le moindre des compliments que l’on peut faire à Viviane Théophilidès.

Un spectacle de cabaret, donc, ou de tréteaux, réalisé avec trois francs six sous, qui s’avère d’une grande justesse dans sa réalisation pour non seulement évoquer la figure de Rosa Luxemburg, mais aussi pour parvenir à mettre au jour ce que notre sinistre aujourd’hui pourrait tirer comme profit de la pensée (et de l’action ?) de la révolutionnaire. C’est très franchement dit dans le montage opéré où passé et présent se mêlent dans un subtil travail d’allers et retours entre les deux époques : le montage réalisé par Viviane Théophilidès mêlant textes, dialogues, chansons, sketchs s’avère d’une réelle efficacité, passant d’un registre d’écriture à un autre sans transition. Le tout étant placé sous le signe de la conjugaison « J’étais, je suis, je serai » (« Ich war, ich bin, ich werde sein »), mot d’ordre souvent repris notamment par Armand Gatti dont Viviane Théophilidès monta jadis La Journée d’une infirmière. Ils sont donc quatre sur le plateau à nous proposer le jeu de la fausse reconstitution mais véridique réflexion sur le personnage. Avec Sophie de La Rochefoucauld qui revêt avec une belle autorité non dénuée de grâce les habits de Rosa Luxemburg et assume ses pensées, Anna Kupfer qui la chante sur les notes exécutées par Géraldine Agostini, alors que Bernard Vergne qui a tenu le rôle du monsieur Loyal du début du spectacle assiste Viviane Théophilidès présente en personne sur le plateau en maîtresse de cérémonie discrète. À eux quatre, malgré l’évocation des sombres heures d’une révolution avortée, ils nous donnent un formidable et très nécessaire coup de fouet pour notre aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 25/07 à 16 h 25, Théâtre des Carmes.

 

À voir aussi :

De Pékin à Lampedusa

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et

Co La Birba compagnie

de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté à l’Espace Saint-Martial, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07 à 12h50, Espace Saint-Martial.

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Milo Rau et sa bienheureuse ambiguïté, Avignon 2018

Jusqu’au 14 juillet, metteur en scène suisse et nouveau directeur du Théâtre de Gand en Belgique, Milo Rau donnait au Gymnase du Lycée Aubanel sa Reprise, histoire(s) du théâtre 1. Comme d’autres pièces à l’affiche de cette édition 2018 du festival, avant leur tournée nationale, une œuvre qui interroge et soulève moult questions. Sans oublier Au bout du comptoir, la mer, J’appelle mes frères et Le bain & Le voyage à La Haye.

 

Plusieurs spectacles du festival posent cette année de manière très aiguë la question de savoir à qui ils s’adressent exactement. Mettons définitivement de côté le public dit populaire qui reste toujours à définir mais qui, à l’évidence, n’est pas celui que l’on trouve à Avignon, et nous voilà en pleine perplexité. Que l’on prenne Au-delà de la forêt, le monde d’Inès Barahona et Miguel Fragata censé s’adresser à un jeune public et qui développe un discours creux de vieil assis ou, à l’autre bout de la chaîne, l’assommant succédané de Don Delillo de Julien Gosselin, c’est encore et toujours cette même interrogation qui vient à l’esprit, et que l’on retrouve aussi avec un « spectacle » comme le pudique Trans (Més Enllà) de Didier Ruiz. Reprise, histoire(s) du théâtre 1 de Milo Rau a le mérite, semble-t-il, de jouer cartes sur table dès son titre. Mais ce n’est peut-être là qu’un leurre : le metteur en scène suisse, en roublard aguerri, tente de jouer sur tous les tableaux.

Cartes sur table donc avec le titre renvoyant à l’opposition entre la reprise et la prise, entre la représentation et la présentation (darstellung/vorstellung, comme disent les philosophes germaniques !), entre la fiction et la réalité, puis avec Histoire(s) du théâtre emprunté à l’Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, décidément en odeur de sainteté dans ce festival. Ce faisant, et en appliquant avec fidélité les préceptes établis dans son dogme en dix points édicté à Gand en mai dernier, dans lequel on trouve quand même quelques perles (comme dans la règle n° 9 : « Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle »), Milo Rau nous livre une véritable et très habile réflexion – pour ne pas dire cours – sur le théâtre (son histoire du théâtre) avec tous les ingrédients convenus : mise en abîme, théâtre dans le théâtre, vrai-faux casting, mélange de comédiens professionnels et amateurs, mise à distance avec mélange du jeu avec le réel, vrai-faux documentaire… Frontières brouillées, toute la gamme de son savoir-faire, qui est grand et très maîtrisé, y passe. Tout cela pour dire quoi ? Réponse avec la règle n° 1 du Manifeste de Gand : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle ». Et de vivre dans le présent de la représentation, un présent tragique qui renverrait au tragique antique lequel évitait de représenter les horreurs sur scène justement.

Or Milo Rau, lui, n’hésite pas, la représentation du meurtre d’un homosexuel, Ihsane Jarfi, par un groupe de jeunes hommes, est bel et bien montrée, reconstituée, dans toute sa violence : sang dégoulinant, cadavre dénudé sur lequel un des assassins vient pisser… On est dans la réalité la plus stricte avec l’arrivée sur le plateau de la Polo grise dans laquelle la future victime est montée. La voiture est immobile mais, par un jeu de lumière réalisé sur scène et la bande son, Milo Rau met au jour de manière ostentatoire la mise à distance qu’il entend opérer. On est dans le réel, mais pas tout à fait. L’histoire est vraie et a fait la une des journaux du pays, un des comédiens a suivi le procès et l’a même enregistré clandestinement, mais « nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé » confesse Milo Rau qui ajoute un peu plus loin qu’il s’est demandé « si le naturalisme est encore possible au théâtre ». Réponse par l’absurde sur le plateau, elle devrait être négative même si elle fascine le public. Fascination/non fascination, Milo Rau joue à son aise sur les deux tableaux, c’est un peu trop facile, il ne peut qu’être gagnant à tous les coups puisque par ailleurs sa proposition est parfaitement réalisée ! La question demeure encore une fois : à qui s’adresse Milo Rau ? Et pour lui dire quoi ? Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Au bout du comptoir, la mer : Jusqu’au 22/07 à 20h45, La Caserne des Pompiers. « Un soliloque dérisoire et désopilant », nous prévient l’auteur Serge Valletti ! Artiste de cabaret raté, Monsieur Stéphan, alias Dominique Jacquot, prend la salle à témoin de ses échecs et désillusions. Un hommage déguisé au théâtre, aux arts vivants sous toutes ses formes. Yonnel Liégeois

– J’appelle mes frères : Jusqu’au 26/07 à 15h55, La Manufacture-La Patinoire. D’origine maghrébine, un jeune homme se promène dans la ville au lendemain d’un attentat. Que dire, que faire pour Amor, qui ressemble comme un frère à ceux-là qui… ? L’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri revisite avec pertinence les notions de tolérance et de fraternité. Dans une mise en scène de Noémie Rosenblatt, un groupe d’« anonymes » amateurs, issu de chaque ville de représentation et tel un chœur antique, accompagne les comédiens. Yonnel Liégeois

– Le bain & Le voyage à La Haye : Jusqu’au 29/07 à 17h50, Théâtre Transversal. Un homme, une chaise et… des mots ! Les mots de Jean-Luc Lagarce : avec pudeur, mais non sans humour, il fait ses adieux à la vie, à l’amour et au théâtre. Avant que le sida ne l’emporte, deux de ses trois derniers textes écrits au final de sa vie, dont s’empare Patrick Coulais avec infiniment de délicatesse. Yonnel Liégeois

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Gilles Defacque entre en piste, Avignon 2018

Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées. Sans oublier Hedda, On n’est pas que des valises et Chili 1973, rock around the stadium.

 

Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.

Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…

Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire…Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ». Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato ? Une ancienne manufacture de textile, majestueuse, où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y donc voir, il n’est pas encore mort ce soir ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 26/07 à 13h55, La Manufacture.

 

À voir aussi :

– Hedda : Jusqu’au 26/07 à 14h45, La Manufacture. Sur un texte de Sigrid Carré-Lecoindre, la violence conjugale se donne à voir et entendre sous les traits de Lena Paugam. De la presse presque unanime, « un spectacle sidérant dont le public sort en état de choc »… On y raconte l’histoire d’un couple qui observe, au fil des jours, la violence prendre place sur le canapé du salon, s’installer et tout dévorer. Y.L.

– On n’est pas que des valises : Jusqu’au 28/07 à 21h50, Présence Pasteur. Mise en scène par Marie Liagre, l’épopée extraordinaire des ouvrières de l’usine Samsonite d’Hénin-Beaumont. Sept anciennes salariées racontent leur lutte exemplaire contre la finance mondialisée. Un spectacle salué par la presse, du Monde à Télérama, sans oublier L’Humanité. Y.L.

– Chili 1973, rock around the stadium : Jusqu’au 23/07 à 19h15, Caserne des Pompiers. À l’heure des festivités de la Coupe du monde 2018, un spectacle pour se souvenir du 11 septembre 1973, quand Pinochet commet son coup d’état et que tombe le président Alliende. Le lendemain, le stade de football de Santiago, l’Estadio Nacional, devient camp de concentration : 12 000 personnes y seront internées et torturées, sur les airs des Rolling Stones et des Beatles diffusés par la dictature. Mis en scène par Hugues Reinert, un spectacle fort quand musique et football deviennent instruments de pouvoir. Y.L.

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Didier Ruiz et le genre… théâtral, Avignon 2018

Avec Trans (més enllà), Didier Ruiz propose un étrange spectacle au public avignonnais. Les paroles fortes et bouleversantes de sept transsexuels, entre témoignage et curieux objet théâtral. Sans oublier Pulvérisés à Présence Pasteur, La guerre des salamandres à Villeneuve-en-Scène et Je délocalise au Théâtre de l’Ange.

 

Didier Ruiz, par sa manière d’envisager et de pratiquer son activité, occupe une place bien particulière au cœur du monde théâtral. Son avant-dernière production notamment, Une longue peine, nous en donne une idée bien précise : il avait recueilli les paroles de personnes ayant connu la prison mettant l’accent sur la question de l’enfermement. Avec Trans (més enllà) il poursuit son exploration de l’enfermement, mais cette fois-ci saisie (et mises au jour) dans les corps mêmes des personnes présentes sur scène. Soit cette fois-ci sept témoins choisis parmi de nombreux autres (c’est sans doute là d’ailleurs, dans ce choix, le premier acte théâtral de Didier Ruiz). Sept personnes donc, sept transsexuels barcelonais, quatre femmes et trois hommes de 22 à 60 ans invités à parler sur le plateau de leur vécu, de leur expérience, ce qui ne leur confère en rien, en tout cas comme peut le concevoir le public, le statut de comédien.

À moins que… Mais la question est bien celle-ci : sommes-nous au théâtre, et si oui, quels sont les éléments qui nous y mènent ? Question oiseuse ? Mais puisqu’il est question ici de genres (de transgenres), jouons sur les mots, et parlons du genre de l’objet présenté sur scène… Sommes-nous devant un objet théâtral ? Cette interrogation évacuée, reste ce qui est l’ordre du témoignage, mis en scène (mais oui) avec délicatesse et pudeur par Didier Ruiz aidé pour l’occasion par le chorégraphe Tomeo Vergès, dans une scénographie élégante d’Emmanuelle Debeusscher. Seules quelques animations visuelles et sonores viendront apporter une respiration entre les témoignages des uns et des autres. Pas de pathos, une parole simple et d’autant plus forte émise par les témoins immobiles face au public. Histoires bouleversantes, certes, que l’on imagine choisies parmi bien d’autres, sans doute tout aussi bouleversantes. On est saisi, mais au final on se demande s’il faut vraiment applaudir. Car enfin, qu’applaudit-on au juste : la « performance » des témoins ? Leur courage ? On ne sait trop. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 16/07 à 22h, Gymnase du Lycée Mistral.

À voir aussi :

– Pulvérisés : Jusqu’au 29/07 à 16h40, Présence Pasteur. Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann, il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène par Vincent Dussart. Sur les planches quatre personnages sans nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shanghai, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Les comédiens se font porte-parole de ces inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite qui, paradoxalement, nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Yonnel Liégeois

– La guerre des salamandres : Jusqu’au 22/07 à 19h, Villeneuve-en-Scène. Robin Renucci, le directeur et metteur en scène du CDN Les Tréteaux de France, s’empare des salamandres du tchèque Karel Kapech, décédé en 1938 peu de temps avant son arrestation programmée par la gestapo. Un texte teinté d’un certain humour noir, une charge virulente contre le national-socialisme en particulier et féroce contre la folie humaine en général ! « L’esclavage auquel conduit la cupidité des hommes dans un capitalisme sans frein est au centre de l’œuvre où l’on peut lire aussi une fable écologique », commente le metteur en scène, « ce que nous vivons actuellement avec le dérèglement climatique, la désertification de régions entières, la fonte des glaces et la montée des mers, tout est déjà là, traité par la fiction. Čapek, comme Tchekhov en d’autres temps et lieu, dépeint un monde au bord de la destruction dans lequel des personnages aux forts caractères s’estompent peu à peu pour laisser percer la marche inéluctable vers l’abîme ». Yonnel Liégeois

– Je délocalise : Jusqu’au 28/07 à 14h40, Théâtre de l’Ange. Héritier de Devos ou Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, et impertinence ! Le cheveu rebelle, sous ses insolentes bacchantes, truculent pince-sans-rire, il distille son humour noir et décalé entre trois ou quatre bonnes vérités pas toujours agréables à entendre pour les bien-pensants engoncés dans leur costume-cravate. En ce cru 2018, en pleine crise européenne, il a prévu de délocaliser sa petite entreprise d’humoriste : pour écrire ses sketches, il s’est entouré d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus surtout. Yonnel Liégeois

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Nathalie Fillion et Annie Ernaux, Avignon 2018

Il est rare de trouver une osmose aussi parfaite entre un auteur et son interprète comme c’est très exactement le cas entre Nathalie Fillion et Manon Kneusé dans Plus grand que moi. Quant aux Années, ce sont celles d’Annie Ernaux, de sa naissance à la promulgation de la loi Simone Weil autorisant l’IVG en 1975, mises en scène par Jeanne Champagne. Deux beaux moments de théâtre.

 

 Plus grand que moi, une vraie réussite

À sa sortie du CNSAD, Manon Kneusé avait déjà joué dans un spectacle de Nathalie Fillion, À l’Ouest. Il faut croire que l’entente fut parfaite puisque les deux jeunes femmes ont décidé de retravailler ensemble, l’une écrivant pour l’autre Plus grand que moi tout en la mettant en scène. Le résultat dépasse toutes les espérances. À telle enseigne que Manon Kneusé ne semble pas interpréter le personnage que Nathalie Fillion a concocté pour elle, elle l’incarne véritablement. La Cassandre Archambault de la fiction sur le plateau, c’est elle tout simplement. Le tressage entre la fiction et la réalité est si serré qu’il est impossible de distinguer le personnage de la comédienne. Elles ont d’ailleurs quelques points communs malicieusement repérés et proposés par l’autrice, ne serait-ce que celui de la grande taille de la comédienne, 1 mètre 81, à condition de ne pas lever les bras et les doigts de la main… D’ailleurs, cette Cassandre Archambault n’est pas un personnage monolithique, elle est tout à la fois mille et un personnages, passant allègrement de l’un à l’autre, du vélo sur lequel elle pédale à toute allure au tapis de sol sur lequel elle fera quelques exercices de grande souplesse, et la voilà passant d’un registre de jeu à un autre, d’une histoire à une autre. En un mot, Manon Kneusé nous bluffe totalement, sa manière d’habiter la scène comme elle habite son corps est fascinant. Il est vrai que jamais non plus Nathalie Fillion, en pleine et totale liberté, n’avait été aussi à son aise jouant de toutes les gammes d’écriture avec un humour qui ne dit pas son nom. Une pudique manière de ne pas trop se prendre au sérieux, alors même qu’il y a là une authentique et très rare qualité de composition. Un vrai moment de théâtre dans toute sa jouissance. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 17h, Théâtre des Halles.

 

Les années, pour ne pas oublier

Le spectacle s’achève sur cette victoire, l’autorisation de l’IVG en 1975, obtenue après de longs et durs combats : tout un symbole sur lequel la metteure en scène Jeanne Champagne a voulu, à très juste titre, achever – ou plutôt suspendre – son spectacle. Ce sont donc 35 années qui sont ainsi, étape après étape, pas à pas, évoquées. 35 stations de la constitution d’une personnalité dont on connaît aujourd’hui la force de conviction. 35 années qui correspondent aussi, de la dernière Guerre mondiale à nos jours, à la constitution d’une société dont le plan d’action au lendemain du conflit reposait sur le programme édicté par le Conseil national de la Résistance. Un programme sur lequel certains aujourd’hui voudraient bien revenir, voire abolir. On songe bien évidemment au Je me souviens de Georges Perec, à ces différences notoires près que l’auteur de ces Années est une femme, Annie Ernaux, et qu’elle s’évertue à nous les restituer dans leur ordre chronologique, dans leur continuité, et cela par la vertu d’une écriture singulière désormais reconnaissable entre toutes. Une écriture qui sait aller à l’essentiel : une simplicité élaborée que Jeanne Champagne connaît de l’intérieur et qu’elle accompagne depuis longtemps, depuis presque toujours a-t-on presqu’envie de dire. Elle en connaît tous les méandres, toutes les subtilités. Menant avec la même force de conviction les mêmes combats que l’auteure. Cela donne sur le plateau un spectacle de belle et légère intensité, où, de séquence en séquence, le spectateur passe d’un souvenir à l’autre, évoqués avec grâce et une pincée d’humour et d’aimable distance par un duo de comédiens rares. Ils jouent, chantent, esquissent des pas de danse avec une belle malice. Agathe Molière, dont j’ai toujours dit qu’elle était une comédienne d’exception que l’on aimerait retrouver plus souvent, et Denis Léger Milhau, un habitué des distributions de Jeanne Champagne, sont les protagonistes parfaits de ces Années passées qui ont fondé notre aujourd’hui. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 10 h 50, Théâtre du Petit Louvre.

 

 

 

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Loufoque Léopoldine HH, Avignon 2018

Couronnée de nattes et de multiples prix, Léopoldine Hummel nous offre un spectacle musical des plus enthousiasmants ! Avec ses deux acolytes, Maxime Kerzanet et Charly Marty, comédiens et musiciens, à l’Arrache-Cœur. Sans oublier Sang négrier au Théâtre Al Andalus, L’établi au Théâtre Présence Pasteur et Le mémento de Jean Vilar au Théâtre du Petit Chien.

 

C’est peu dire que la chanteuse Léopoldine Hummel, portant le prénom d’une fille de Victor Hugo, baigne dans la littérature. Musicienne au départ comme ses parents, elle est devenue comédienne. D’ailleurs, c’est la compagnie de théâtre « Malanoche », pour laquelle elle travaille sur Besançon, qui a produit son CD « Blumen im Topf » (« Fleurs en pot » en allemand) avec l’aide d’une bourse de la Sacem. Un album dont l’originalité a été récompensée par le 1er Prix Saravah 2018, le Prix Georges Moustaki et le Coup de cœur de l’Académie Charles Cros en 2017. Surprenant d’inventivité, l’album met en musique treize titres dont une chanson cache-cache, tirés de romans ou de pièces de théâtres qui sont autant de surprises comme « Le garçon blessé » et « Dans tes bras » dont le dramaturge Gildas Milin lui a fait cadeau. Même emballement pour « Zozo Lala » – un texte de Roland Topor des plus délirants – et « Blumen im Topf » dont elle signe les paroles. « Cette chanson éponyme, c’est un peu le manifeste de l’album », confie-t-elle. Et ça promet : « Tchekhov, Ibsen, Cadiot, Bertold Brecht, Apollinaire… Ne me demande pas ce que j’ai dans la tête. Si tu ouvres un bouquin, tu me trouveras page 7 ».

Accompagnée de ses acolytes Maxime Kerzanet et Charly Marty, Léopoldine, jolie comme un cœur, nous offre un spectacle plein de fantaisie. Tous trois sont comédiens et ça se voit. Ils chantent à trois voix et s’accompagnent d’effets de guitare, de claviers-jouets ou de ukulélés, affublés de plumes d’indiens, de bretzel géant, de pompons multicolores et de maillots de bain. Puissance de la voix de la chanteuse qui pousse autant dans les aigus que dans les graves, grandeur des textes, ingéniosité de la mise en scène, la Colombine et ses deux compères savent nous embarquer dans des contrées insoupçonnées. Génial autant que drôle, Léopoldine HH est un groupe tout simplement épatant à découvrir de toute urgence. Amélie Meffre

Jusqu’au 29//07 à 15 heures, Théâtre de L’Arrache-Cœur.

 

À voir aussi :

– Sang négrier : Jusqu’au 29/07 à 13h15, Théâtre Al Andalus. L’adaptation d’un texte de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un vibrant plaidoyer pour la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons et trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Yonnel Liégeois

– L’établi : Jusqu’au 29/07 à 12h50, Théâtre Présence Pasteur. L’adaptation à la scène de l’emblématique témoignage de Robert Linhart. L’histoire de ces étudiants, gauchistes et idéalistes qui, dans l’après Mai 68, se font embaucher en usine et « s’établissent » pour propager leur idéal révolutionnaire. Une épopée ouvrière narrée avec sincérité et conviction, plus une illustration linéaire qu’une mise en tension dramatique. Yonnel Liégeois

– Le mémento de Jean Vilar : Jusqu’au 29/07 à 14h10, Théâtre du Petit Chien. Sous les traits d’Emmanuel Dechartre, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée, l’ancien directeur du TNP de Chaillot et créateur du festival d’Avignon, se conte et raconte. Ses joies, ses bonheurs, ses déboires aussi…Une évocation toute de sobriété, et d’humanité, à partir du Mémento, journal intime comme de combat, le carnet de bord d’un artiste enraciné dans son temps, tiraillé entre son amour pour les comédiens et son ironie mordante envers les tutelles au pouvoir. Yonnel Liégeois

 

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Julien Gosselin et l’obsession de l’image, Avignon 2018

L’enthousiasme qui a saisi les commentateurs après la première du spectacle de Julien Gosselin, Joueurs, Mao II, les Noms d’après trois romans de l’américain Don Delillo, a été tel que certains d’entre eux ont décrété que le jeune homme, tout juste un peu plus de trente ans, était mûr pour entrer dans la catégorie des grands metteurs en scène européens. Celle de l’excellence artistique et qui, de ce fait, est quasiment intouchable.

 

 

Une belle promotion qui ressemble au passage d’une division à l’autre, pour parler en termes footballistiques comme le veut l’actualité ! On tremble pour Julien Gosselin qui mérite mieux, quoi que l’on pense de son travail, que ce « chemin » tracé à son insu. Et en faire le premier de cordée de notre activité théâtrale est encore plus dérisoire. Au demeurant, il est tout de même permis de se poser la question de la validité d’un tel enthousiasme, sans doute palpable le soir de la première auprès d’un public de professionnels, mais qui était déjà quelque peu retombé le lendemain auprès d’une assemblée plus mélangée. Question d’intensité de la représentation qui s’étire (c’est le bien le terme) sur dix heures, les deux dernières ayant été rajoutées à l’ultime moment dans l’hésitation de l’équipe de création pas prête pour ce final. C’est d’autant plus paradoxal que le spectacle pourrait paraître calé (fixé) dans l’exacte mesure où les deux premières parties sont des vidéos du jeu des acteurs volontairement cachés ou à peine visibles, écrasés qu’ils sont par les écrans géants qui mangent la scène et attirent inéluctablement notre regard. Il faudra attendre cinq heures et demi pour que le théâtre tel qu’on l’entend traditionnellement fasse de timides apparitions pour s’installer à la fin dans le bel espace scénographique aménagé par Hubert Colas, simplement parce que l’équipe n’a sans doute pas eu le temps de la travailler comme elle l’entendait et reste dès lors dans l’approximation vivante du jeu : oserais-je dire que cette partie-là est la plus intéressante parce qu’aussi la moins cinématographiquement spectaculaire ? Quand on pense que certains faisaient la fine bouche l’an passé devant le trop de vidéos dans le superbe spectacle de Franck Castorf…

Sont-ce les mêmes qui se réjouissent aujourd’hui de ce qu’ils peuvent voir sur écran à la Fabrica où se donne le travail de Julien Gosselin ? On pourra toujours louer le savoir-faire théâtral de Julien Gosselin, reste à déterminer ce qu’il entend par théâtre… On s’apercevra aussi qu’il est en train de mettre en place un système de fabrication déjà largement perceptible dans 2666 d’après Bolano présenté ici même il y a deux ans. En ce sens, cette trilogie de Don Delillo, montée de toute pièce par ses soins puisqu’il signe l’adaptation des trois livres de l’auteur écrits à des dates différentes (1977, 1991 et 1982), se situe dans l’exact prolongement de 2666 avec les mêmes procédés narratifs (qui, espérons-le ne deviendront pas des tics). Se voulant d’une grande fidélité au texte qu’il suit à la lettre – ce qui n’empêche pas les contresens comme dans 2666 – Julien Gosselin illustre à sa manière les propos de l’auteur, se permettant tout de même quelques petites embardées ici et là. Sa fidélité, ou pseudo fidélité, se traduit par l’énonciation par un comédien ou une comédienne d’une partie du texte sur fond de musique martelant le rythme de manière obsessionnelle, de quoi enfoncer le spectateur dans un état cataleptique, ou encore en faisant défiler le texte original (traduit par Marianne Véron) sur l’écran, ce qui à la limite pourrait se penser comme l’aveu d’une incapacité à trouver une résolution théâtrale à la prose de l’auteur… Ce qui demeure néanmoins, c’est encore et toujours l’obsession de l’image.

C’est bien sûr l’aspect purement romanesque des œuvres présentées, c’est-à-dire ce qui se joue à la surface des choses, qui intéresse Julien Gosselin. C’est par cet aspect – une sorte de miroir qui renvoie à nos propres petites histoires, enfin celle d’un certain milieu – que les spectacles du collectif « Si vous pouviez lécher mon cœur » attirent le public. C’est patent dans la première partie du spectacle consacrée à Joueurs où l’œil de la caméra se plaît à suivre les évolutions et la désagrégation d’un couple – elle travaillant dans l’une des Twin Towers, lui, trader dans le même immeuble, avant de se retrouver embarqué dans une « autre » vie à la suite de sa rencontre avec une ancienne hôtesse de l’air- avant que le film, pardon, le spectacle, ne s’engage sur d’autres sentiers plus complexes et intéressants que la description de la vie oiseuse des intéressés… Nous sommes dans les années soixante-dix… Mao II et Les Noms sont heureusement d’une autre tonalité chez Don Delillo, comme chez Gosselin, qui retrouve avec la dernière œuvre les vertus du théâtre laissant enfin respirer ses comédiens à l’instigation de Frédéric Leidgens. Des comédiens dont on dira qu’ils répondent avec talent aux exigences de leur metteur en scène, tout en opérant en un vase clos… étouffant. Jean-Pierre Han

Joueurs, Mao II, Les Noms d’après Don Delillo. Mise en scène Julien Gosselin. La Fabrica, jusqu’au 13 juillet à 15 heures (durée : 10 heures).

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Thomas Jolly ou la peur du vide, Avignon 2018

Le mistral s’est levé le jour même de l’inauguration du 72e Festival d’Avignon, il n’en a pas pour autant balayé les mauvaises ondes de la Cour d’honneur du palais des papes qui en aurait eu bien besoin. Autant le dire d’emblée, Thyeste, le spectacle présenté par l’encore jeune Thomas Jolly, ne répond pas vraiment à l’attente que l’on peut se faire dans un lieu aussi prestigieux, surtout pour la « résurrection » d’une œuvre de Sénèque.

 

Sénèque ? Un dramaturge qui retombe régulièrement dans l’oubli après en avoir été parfois, et de manière fugace, extirpé par quelques audacieux. Après une Phèdre correctement mise en scène cette année par Louise Vignaud au Studio de la Comédie-Française, voici donc aujourd’hui Thyeste par Thomas Jolly, à partir de l’incontournable traduction de Florence Dupont qui se bat depuis des années pour faire connaître l’auteur (et homme politique) romain. Dès 1990, elle avait déjà publié en deux volumes le théâtre complet de Sénèque… À peu près à la même époque, la théâtrologue Anne Ubersfeld affirmait qu’« il n’y a jamais eu de Sénèque sur les scènes françaises, sinon bien astiqué par Racine », se demandant « pourquoi ce dramaturge immense qui nourrit Shakespeare, qui nourrit Corneille (et Racine) – sans parler de Hugo –, pourquoi il n’apparaissait pas sur nos scènes ? Quelque chose est dit par Sénèque que peut-être il faut le monde actuel pour comprendre. » C’est ce « quelque chose » dit par Sénèque qui intéresse Thomas Jolly, quelque chose dans sa liaison avec le « monde actuel », prétendant ainsi pour sa part relier « les temporalités » ancienne et contemporaine.

Belle déclaration d’intention que l’on ne retrouve pas forcément sur le plateau où règne sinon le chaos (pas celui de l’auteur, mais celui du metteur en scène), du moins une sorte de confusion déployée à grands frais, le coût de la production étant simplement faramineux et on peut légitimement se poser la question de cette « dérive » qui touche aussi bien un autre participant du festival, Julien Gosselin, ou ailleurs Vincent Macaigne, mais ceci est un autre problème qu’il faudra bien se résoudre à aborder un jour… Grandiose confusion sur le plateau, car il a fallu mettre les petits plats dans les grands. Thomas Jolly, à l’évidence, a peur du vide, ce que l’on peut à la limite comprendre dès lors qu’il s’agit d’habiter le vaste espace de la Cour d’honneur. Le metteur en scène signe lui-même la scénographie avec Cristelle Lefebvre. Une immense tête renversée et une énorme main sont posées sur le plateau (on a déjà vu cela assez souvent) sans malheureusement que cela serve à grand-chose, même si on ne saurait passer à côté de la signification de cet ensemble.

Quant au mur du palais en fond de scène, il sera utilisé tout au long du spectacle pour servir de support à du texte projeté (celui de Sénèque, ça va de soi), avec le mot soleil (un des mots clés de la pièce) défilant dans toutes les langues, ainsi que la précision des noms des principaux protagonistes lorsqu’ils vont prendre la parole, Tantale, Atrée, Thyeste… Il y aura encore des jeux d’ombre, plein de petites lumières de multiples couleurs, alors que les fenêtres s’éclaireront alternativement ou toutes ensemble… Bref, pas un moment de répit et Thomas Jolly se démène comme un beau diable pour qu’il en soit ainsi, aussi bien donc au niveau de l’éclairage – celui de shows avec tous les effets ad hoc tels qu’on les avait déjà subis dans son Richard III de triste mémoire, rayons lumineux qui se baladent, projecteur fixé sur les couronnes royales posées à un moment donné au centre de la scène (Antoine Travert, Philippe Berthomé) –, que du son et de la musique, portés à saturation et proprement insupportables (musique de Clément Mirguet et son de Olivier Renet), d’autant qu’ils ponctuent avec une régularité d’horloge les interventions des protagonistes comme dans les meilleures musiques de film… Soit en bonne arithmétique une réplique, une ponctuation sonore tonitruante, un jeu de lumière sur la façade de palais… Tout cela, ce déploiement forcené tous azimuts, est bel et bon, mais ne saurait combler un vide, celui de l’ensemble de la représentation.

En cela, ce Thyeste est un vrai et authentique objet de notre temps qui n’aura pu que satisfaire les politiques de tous bords (ministre et ex-président de la République) venus se montrer le soir de la première. Un objet réalisé par un jeune homme de notre temps qui ne rend guère justice à la monstruosité du texte plein de bruit et de fureur (et au-delà) de Sénèque remarquablement restitué – redisons-le encore une fois – par Florence Dupont. Au lieu de se saisir de la matière verbale de l’intérieur, Thomas Jolly l’appréhende de l’extérieur, l’illustre avec quelques belles images – rien de plus agaçant que cette fabrication de belles images déconnectées de toute réelle réflexion : on en reste à l’anecdote –. Heureusement, peut-on dire, l’ « anecdote » ici est pour le moins parlante avec cette tragédie de la vengeance (élisabéthaine) avant l’heure, et avec une portée universelle bien plus forte. Rien d’étonnant si Artaud avait eu comme projet (il l’a formulé par écrit) de porter la pièce sur la scène, celle-ci correspondant en tout point à son idée du théâtre de la cruauté. La violence ici met en jeu les frères jumeaux Atrée et Thyeste, petits-fils de Tantale qui apparaît en début de spectacle. Presqu’une affaire intime entre soi et soi, l’un, Thyeste, ayant séduit la femme de l’autre, Atrée, lequel nourrira sa vengeance en faisant manger les enfants du premier nommé par leur père dans un grand festin de « réconciliation », après préparation (culinaire) décrite par le menu. Histoire du double (Le théâtre et son double, Artaud !), d’un faux partage du pouvoir, et Atrée se posant la question de savoir s’il est vraiment le père de ses enfants, ou s’ils sont ceux de l’autre, c’est-à-dire encore de lui-même !

Thyeste est aussi l’histoire d’une impossible réconciliation avec soi-même. Du pain béni pour les psychanalystes… Cette gémellité entre Atrée et Thyeste n’est guère évidente sur le plateau tant les comédiens chargés d’interpréter les deux rôles principaux évoluent dans des registres totalement différents l’un de l’autre. L’un, Thyeste, qu’incarne Damien Avice, a la fâcheuse tendance à psychologiser le rôle le tirant ainsi vers le drame plutôt que vers la tragédie, alors que Thomas Jolly en personne, dans son costume jaune canari, se veut au contraire d’une sécheresse coupante… Chacun joue avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de justesse, sa partition dans son propre registre. Le seul élément positif est la place attribuée au chœur, celui représentant « l’Humanité tout entière », celle de notre temps en opposition au chœur antique. Ce sont les enfants de la maîtrise de l’Opéra Comique et celle de l’Opéra Grand Avignon qui assument ces moments de respiration. Jean-Pierre Han

Thyeste de Sénèque. Mise en scène de Thomas Jolly. Cour d’honneur du palais des papes. Jusqu’au 15 juillet à 21 h 30. Retransmis en différé, le 10/07 à 23h15, sur France 2.

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Luciano Travaglino, un artista perfetto !

L’œil est vif, le regard malicieux et empreint de générosité. Luciano Travaglino ? L’homme est petit de taille, mais grand par le talent, inversement proportionnel à sa modestie ! Qui dirige à Montreuil (93), avec Félicie Fabre, le théâtre de La Girandole.

 

Son talent est multiforme : il est à la fois metteur en scène, chanteur, musicien, mime, acteur de théâtre ou artiste de la Commedia dell’arte. Mêlant tour à tour le Français, l’Italien et les dialectes Lombardo-piémontais ou Vénitien ! Il préside avec intelligence et bonhommie aux destinées du théâtre de La Girandole à Montreuil, banlieue limitrophe de Paris, très dynamique culturellement.

Sa renommée dépasse largement le périphérique parisien. Il faut dire qu’à l’instar d’Obélix, Luciano est tombé tout petit dans la marmite artistique… « J’ai grandi avec un oncle pianiste qui était aveugle. À partir de trois-quatre ans, il me mettait à côté de lui. Je crois que j’ai appris à chanter avant de parler ! À l’école maternelle, chez les bonnes sœurs, on faisait du théâtre, on chantait. Après, je fus enfant de chœur, je pouvais faire des effets spéciaux avec l’encens, la clochette…. Donc j’ai baigné là-dedans et le curé était un passionné de cinéma, de théâtre et un conteur extraordinaire ! Rien qu’en écoutant ses sermons, c’était déjà une leçon de théâtre ». Comme on le voit, quelques bonnes fées se sont penchées discrètement sur le berceau du petit Luciano pour lui inoculer le virus du spectacle.

 

Vers l’âge de 9-10 ans, avec son cousin il construit un petit théâtre dans le grenier pour y monter des saynètes. Ils font venir leurs copains contre monnaie sonnante et trébuchante… Quelques années plus tard, ils voient plus grand : dans le grenier d’une ferme, avec un tourne disque, ils présentent des soirées cabaret-théâtre. Las, il n’y a pas que le plaisir dans la vie. Ayant arrêté ses études très tôt, Luciano travaille comme menuisier avec son père, il apprend ensuite à réparer les radios et les télévisions. « À mon retour de l’armée, je me suis mis à mon compte et je gagnais très bien ma vie. J’étais fan d’un groupe qui s’appelait « I Gufi ». Ils étaient quatre, habillés en noir, un peu comme les Frères Jacques, ils avaient un répertoire de chansons farfelues qui me plaisait bien ».

Parmi eux, un comédien qui avait fait l’Academia filodramatica di Milano, le Conservatoire des arts dramatiques… Le virus dormant  se réactive et Luciano prend le téléphone. C’est la période des auditions, il faut préparer un morceau en prose, un poème et un extrait d’une pièce de théâtre. Ce sera « En attendant Godot », Beckett lui porte chance : il est pris ! Il parcourt chaque jour en voiture les trente-cinq kilomètres qui séparent Milan de son village natal, Gravellona. Après le cursus de deux ans, il en sort en 1976, auréolé du premier Prix !

 

Aussi gratifiant soit-il, un premier prix de conservatoire ne fait pas vivre. Il trouve quelques engagements à Turin, puis à Rome. Entre chaque engagement, il revient au village et reprend son travail …alimentaire, cela pendant deux ans. Mais Luciano garde en tête le choc d’une découverte faite à Milan : muni d’une carte d’entrée gratuite, il allait régulièrement au théâtre, un soir il vit le Mime Marceau. « Je fus ébloui par la précision du geste, l’expressivité du visage… Je me suis dit : Whaouh, je veux faire pareil ! Le conservatoire m’avait beaucoup apporté au niveau de l’expression orale, mais il n’y avait aucun travail sur la gestuelle. Et toute mon aisance sur scène en tant qu’amateur, je l’avais complètement perdue ! J’étais tout raide, il n’y avait que la tête et la voix, je n’avais plus de mains ni de bras… J’avais besoin de retrouver mon corps ». Cette année-là, Marceau ouvrait une école à Paris, le jeune homme se renseigne également sur les écoles Decroux et Jacques Lecoq. Il  choisit ce dernier, son enseignement ne se limitant pas au mime. Il réussit le passage en seconde année mais il a englouti toutes ses économies, il ne peut plus payer. De retour en Italie pour les vacances, il annonce la bonne et la mauvaise nouvelle : il ne peut pas continuer. Son frère lui propose de lui prêter l’argent nécessaire. Ignorant que ce geste ne sera pas seulement une aide professionnelle, il lui permettra de faire une rencontre décisive pour son futur.

Lors de cette seconde année chez Jacques Lecoq, en 1980 il fait la connaissance de Félicie Fabre. Après un diplôme de littérature moderne, la jeune femme a suivi une formation à l’école du cirque d’Annie Fratellini avant d’intégrer le Théâtre-Mouvement de Jacques Lecoq. Ils ne se quitteront plus, vivront et travailleront ensemble. Luciano améliore son Français, Félicie apprend l’Italien… Ils montent des spectacles qu’ils interprètent, fondent en 1981 la compagnie de La Girandole (un nom compréhensible dans les deux langues : ce qui scintille et brille, la guirlande…) pour pouvoir les diffuser en France et en Italie. Ils se partagent entre les deux pays pendant plusieurs années puis ils s’installent à Paris pour scolariser leur fille aînée. Ils se complètent artistiquement. Si la palette de Luciano est plus vaste, Félicie est une comédienne d’une rare finesse, pouvant alterner des rôles graves avec des personnages d’irrésistible godiche. Avec eux deux, on passe du rire aux larmes. Leurs auteurs de prédilection ? Dario Fo (le magnifique « La lune et l’ampoule »), Ruzzante, Eduardo de Filippo, Pirandello, Pasolini (« Uccellacci e Uccellini ») mais aussi Feydeau, Victor Hugo, Andrée Chedid…

 

Très vite, il leur faut un lieu pour répéter, stocker costumes et décors. Ils achètent un loft à Montreuil en 1991, qu’ils transforment en un chaleureux espace culturel. Le Théâtre de la Girandole ouvre ses portes au public en 2007, il devient très vite un lieu de rencontre convivial où l’on sert thé à la menthe, pâtisseries ou potage revigorant avant ou après le spectacle. Accueillant de jeunes compagnies, organisant des débats entre artistes et public, Luciano et Félicie sont aussi des passeurs, soucieux de donner accès à tous à des spectacles intelligents et populaires à la fois.

Le dernier projet mené à bien par le couple d’artistes est la mise en place en 2010 d’une décentralisation estivale nommée « Théâtre de Verdure ». En étroite collaboration avec la municipalité de Montreuil, ils ont investi et réhabilité une parcelle des anciens « Murs à Pêches » où ils migrent et s’installent dès les beaux jours. Les cultures de pêches en espaliers à Montreuil remontent  au XVIIème siècle et cette production fruitière, qui couvrait 300 hectares en 1907, a perduré sur une quarantaine d’hectares jusqu’aux années 1970. Une grande partie des murs à Pêches furent ensuite détruits, lorsqu’en 2003 huit hectares furent classés par le ministère de l’Environnement. La Girandole a trouvé là un lieu idéal, touchant directement des quartiers moins favorisés de la ville. Avec un programme intitulé « Sous les Pêchers la Plage », se succèdent concerts, théâtre, marionnettes, clowns et… bals. Allora, festeggiamo ! Chantal Langeard

À voir aussi :

– Jusqu’au 30/06 partout en France, le Festival de caves : cette originale expérience de théâtre « souterrain », initiée à Besançon par le pétulant Guillaume Dujardin à la direction artistique, mérite vraiment le détour ! Un décor, une atmosphère et une intimité créative à nul autre pareil, un ravissement atypique à ne vraiment pas rater… Dont « La méduse démocratique », d’après Robespierre-Saint Just- Sophie Wahnich, interprétée par Damien Houssier dans une mise en scène d’Anne Monfort et « Deux mots » de Philippe Dorin, avec Anne-Laure Sanchez dans une mise en scène de Monique Hervouët. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 30/06, au Théâtre 14 (75), Le mémento de Jean Vilar : sous les traits d’Emmanuel Dechartre, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée, l’ancien directeur du TNP de Chaillot et créateur du festival d’Avignon, se conte et raconte. Ses joies, ses bonheurs, ses déboires aussi…Une évocation toute de sobriété, et d’humanité, à partir du Mémento, journal intime comme de combat, le carnet de bord d’un artiste enraciné dans son temps, tiraillé entre son amour pour les comédiens et son ironie mordante envers les tutelles au pouvoir. Y.L.

– Jusqu’au 01//07, au Théâtre de L’épée de bois (75) à la Cartoucherie, L’établi : l’adaptation à la scène de l’emblématique témoignage de Robert Linhart. L’histoire de ces étudiants, gauchistes et idéalistes qui, dans l’après Mai 68, se font embaucher en usine et « s’établissent » pour propager leur idéal révolutionnaire. Une épopée ouvrière narrée avec sincérité et conviction, plus une illustration linéaire qu’une mise en tension dramatique. Y.L.

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