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Mai 68 : Jacques Kraemer, le théâtre entre en scène

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Metteur en scène et auteur dramatique, Jacques Kraemer balade son aérienne stature depuis de nombreuses décennies sur tous les tréteaux de France. De ses débuts jusqu’à ce mois de Mai 68 où il dirige le Théâtre Populaire de Lorraine, il nous conte son épopée. La parole d’un homme de théâtre pétri de convictions.

 

Moi qui ne conserve rien, j’ai miraculeusement retrouvé mon agenda de l’année 1968. À partir de cet objet, de mes souvenirs, de documents et livres, et d’une forte impression laissée en moi par un travail avec des étudiants marseillais sur L’École des Femmes de Molière, j’ai entrepris en 2007 une sorte d’anamnèse sur mon année 1968 ! Pendant que nous étions en tournée dans le Sud-Ouest de la France avec un spectacle de Michel Vinaver et qui devait déboucher, quarante ans plus tard en mai 2008, sur la création de ma pièce, Agnès 68…

À partir de ce même agenda, j’ai même entrepris de composer un vrai-faux journal de mon année 68 ! Il s’agissait pour moi de comprendre mes trente premières années (j’avais trente ans en mai 68), de tenter de me remémorer celui que j’étais il y a quelques décennies, de prendre autant que possible la mesure du chemin parcouru depuis, de constater mes évolutions. Ceci, afin de voir si j’avais su réaliser plus ou moins un accord avec l’époque. Je sais, comme l’écrivait le poète de mes amis, Maurice Regnaut disparu, « qu’au mieux, tu seras de ton temps ».

En mai 68, je dirigeai le Théâtre populaire de Lorraine, que j’avais fondé en 1963. J’étais très engagé. Politiquement, militant du Parti communiste français. Théâtralement, dans la voie d’un théâtre populaire appuyé sur les idées de Brecht, visant à s’inscrire dans un mouvement révolutionnaire et  gagner un public nouveau, notamment celui des vallées industrielles mosellanes. Nous tournions avec Le Menteur de Corneille que j’avais mis en scène dans les villes de notre région. La grève générale, à laquelle nous nous sommes associés, nous a fait arrêter la tournée. La troupe, constituée en une sorte d’équipe autogérée, a alors entrepris de donner des petits spectacles d’intervention sur l’actualité dans les usines sidérurgiques occupées par les grévistes auxquels il s’agissait d’apporter le soutien actif des comédiens.

Cette rencontre avec le public ouvrier allait avoir de profondes répercussions, particulièrement pour moi, puisqu’elle marque ma naissance à l’écriture théâtrale, avec ma première pièce, Minette la bonne Lorraine, une parabole sur les mines de fer et la sidérurgie qui allait devenir un des spectacles emblématiques de l’après Mai 68.

En ce qui me concerne, je rejoignis les gens de la décentralisation théâtrale rassemblés au Théâtre de la Cité de Villeurbanne, futur TNP en mars 1972, dirigé par Roger Planchon. Nous allions vivre, du 21 au 25 mai, de fiévreuses journées de remises en question de la pensée et de la pratique théâtrales, une oreille collée au transistor pour suivre heure par heure l’évolution de la situation politique chaotique. Ce fut une activation formidable de la pensée et une libération de la parole, comme l’ont constaté tous ceux qui vécurent ces journées mémorables. Le 25 mai, nous avons signé un Manifeste qui est entré dans l’histoire du théâtre. Avec l’impératif éthique de maintenir le cap des théâtres publics vers la conquête de spectateurs qui ne sont pas spontanément concernés par l’art théâtral, ceux que nous avons appelés « le non-public ».

C’est cet idéal de générosité et d’intelligence qui continue, cinquante ans après, à inspirer jour après jour l’action théâtrale de ma compagnie. Ici et maintenant. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Retour sur expérience

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions, un entretien conduit par le critique Karim Haouadeg ! « Un phare dans la nuit profonde » invite le dramaturge à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la

Opal, une enfant d’ailleurs

fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes qui présente sa nouvelle création, « Opal, une enfant d’ailleurs », du 07 au 09/06 à La Forge de Nanterre (92) et du 06 au 21/07 à la Salle Roquille d’Avignon ! Y.L.

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Léonardini, un feu d’artifice critique

Pressés par le temps,  peu de critiques dramatiques se penchent sur leur pratique et tentent de la penser. Jean-Pierre Léonardini comble de superbe matière cette lacune avec Qu’ils crèvent les critiques !. Un libelle qui reprend et parodie avec ironie le fameux titre du spectacle de Kantor, Qu’ils crèvent les artistes !

 

Sa pratique, Jean-Pierre Léonardini la pense, mais saisie au cœur du monde, en plein cœur de l’Histoire : comment pourrait-il en être autrement ? Ce qui nous est proposé ici, ce qu’il nous offre avec générosité, c’est la description savoureuse et d’une terrible lucidité d’un chemin de vie tout entier consacré au théâtre. « Pourrait-on, s’il vous plaît, s’épargner la nostalgie ? Ce n’est pas facile, savez-vous, il n’y a pas que la jeunesse envolée. Il y a aussi le monde où nous sommes ». Tout est dit et de belle manière, un ton, sourire aux lèvres si j’ose dire, dont il ne se départira pas durant tout le livre, tout un style aussi. Parce qu’il faut le clamer d’emblée, Qu’ils crèvent les critiques ! est aussi un feu d’artifice de grand style. Rien d’étonnant de la part de quelqu’un qui a toujours martelé que la besogne critique, comme il la nomme avec justesse, « procède avant tout d’un genre littéraire » et que le point de vue qu’elle développe est « soupesé sur une délicate balance dont le curseur est le style ».

Voilà qui le distingue de la majorité de ses confrères actuels. Car, il faut bien le dire, Jean-Pierre Léonardini est sans doute le dernier d’une grande lignée de critiques que notre pays a connu. Finie la critique, finis les critiques, si j’ai bien compris le titre de l’ouvrage… En vertu de quoi, il se permet avec impertinence de nous offrir cet « adieu aux armes de la critique tout personnel » dans un bouquet final où il a l’élégance de citer auteurs, acteurs, metteurs en scène, critiques, ces derniers presque tous disparus, et aussi camarades de travail qui l’ont côtoyé au journal L’Humanité où il a toujours voulu œuvrer par conviction et malgré des offres de supports plus argentés. En un peu moins d’une dizaine de chapitres (neuf exactement, avec un avant-propos), Jean-Pierre Léonardini retrace l’histoire du théâtre, exemples précis (de spectacles) à l’appui, sur plus d’un demi-siècle. À ce jeu large, place est faite aux événements de mai 68, notamment au Festival d’Avignon et aussi avec la déclaration de Villeurbanne, le Festival qui est la pierre angulaire de toute notre activité théâtrale, laquelle, Jean Jourdheuil nous l’a bien dit, fonctionne désormais sous le signe de la « festivalisation ».

Longues descriptions et réflexions des nombreux Festivals d’Avignon auquel l’auteur a participé très activement, notamment lors de l’édition 2003, année où Bernard Faivre d’Arcier, alors directeur, fut contraint d’annuler la manifestation à cause du mouvement des intermittents. Léonardini était bien là, l’« arme critique au pied » pour accompagner le mouvement et en rendre compte dans les colonnes de l’Huma. Il était encore là, et bien là, lors de l’année 2005, qui vit naître la querelle des « anciens » et des « modernes » (c’est du moins ainsi que les thuriféraires du festival et de sa direction, avec des critiques appointés par eux, tentèrent de résumer les choses), alors qu’il n’y avait qu’un rejet – celui notamment des spectacles de Jan Fabre et de Pascal Rambert – de très mauvaises et indignes productions… Je le sais pour avoir bataillé à l’époque aux côtés de Léonardini, lequel ici, à nouveau, s’en donne à cœur-joie, mais avec la sagesse de celui qui voit désormais les choses avec recul, mais passion toujours chevillée au corps…

Ce livre, en effet, est un livre de passion, celle de la vie tout simplement. Il faut lire la description de certains spectacles qui hantent encore sa mémoire (et la nôtre), ceux du Chéreau des mises en scène de la Dispute ou de Dom Juan, par exemple. L’énumération des différentes versions de la pièce de Molière, de Vilar à Bourseiller en passant par Maréchal ou Sobel, est un modèle du genre. Léonardini est un peintre et un portraitiste, entre autres qualités, de première grandeur. Les étudiants en études théâtrales feraient bien d’aller y jeter un œil, histoire de revivifier une mémoire défaillante ou jamais activée. En son temps, Antoine Vitez avait énoncé en ouverture de sa revue, L’Art du théâtre : « Nous parlerons de la critique de théâtre. Si souvent faible soit-elle en France, si borné soit son horizon, si pauvres ses mobiles et si petite son instruction, elle nous intéresse toujours, l’examen des tendances dont elle donne en creux témoignage nous éclaire à tout moment sur la situation politique où nous nous trouvons ». Pas de témoignage en creux chez Jean-Pierre Léonardini, qui pose la question haut et fort : « Face au désordre du monde, le théâtre peut-il faire chambre à part ? » Inutile d’ajouter que la question induit d’elle-même la réponse. Cela nous vaut un beau chapitre intitulé « le rêve tamisé par la force des choses », cela nous vaut un constant balancement entre ce qui est de l’ordre de l’intime (ah, le temps qui est passé et la mémoire désormais surchargée de si grands souvenirs) et ce qui concerne les affaires du monde (et du Parti).

Au vrai d’ailleurs, aucun des qualificatifs de Vitez concernant la critique ne lui convient. Léonardini est homme de (grande) culture, il a le bon goût de l’exprimer de la manière la plus simple afin qu’elle soit accessible à tous. Tout son programme. Jean-Pierre Han

Le 18 juin, au Théâtre Paris-Villette, l’Association professionnelle de la critique (APC-TMD) a décerné à Qu’ils crèvent les critiques ! son Prix du meilleur livre de l’année sur le théâtre.

 

 Le théâtre fait salon

Sous l’égide de la revue Frictions, théâtres-écritures, fondée et dirigée par notre confrère et contributeur Jean-Pierre Han, se déroule les 02 et 03/06 à La Générale de Paris, le premier Salon de la revue de théâtre. Un événement, original et inédit, qui devrait combler de plaisir et de curiosité tous les amoureux des planches ! Une occasion exceptionnelle pour découvrir nombre de revues, souvent au tirage limité et à diffusion confidentielle, où pourtant s’affichent moult signatures de qualité ou de renom : Ent’revues, Théâtre/Public, Ubu, Parage, Incise, et bien d’autres… Bonheur suprême pour tous les accros du genre ? La librairie théâtrale Le Coupe-Papier proposera un large échantillon de revues aujourd’hui disparues, qui ont marqué pourtant l’histoire de la scène, hexagonale et internationale.

Avec, durant deux jours, un impressionnant éventail de rencontres, lectures et débats animés par une belle brochette de dramaturges, metteurs en scène, historiens et critiques toujours prompts à échanger avec fièvre et passion devant le rideau rouge : Lucien Attoun, David Ferré, Gilles Aufray, Chantal Boiron, Robert Cantarella, Caroline Châtelet, Johnny Lebigot, Léonor Delaunay, Karim Haouadeg, Diane Scott, Eugène Durif, Magali Montoya, Philippe Malone, Nikolaus… Un rendez-vous à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

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Lars Noren, troublant spectacle de la vieillesse

Avec Poussière, c’est un très étrange travail que nous livre le grand homme de théâtre suédois Lars Norén, à la Comédie-Française. Étrange et fascinant pour peu que nous finissions par être à notre tour happé par ce qu’il nous propose sur le plateau de la salle Richelieu. Une proposition qui nous met face à l’insupportable réalité de notre humaine condition vouée à la déchéance et à la disparition.

 

Quelque chose est déréglé et continue à se dérégler sur la scène quasiment vide, censée représenter la plage d’une station balnéaire de seconde catégorie dans un pays étranger où se rendent les mêmes personnes chaque année. Vêtements grisâtres et d’un bleu délavé, les comédiens entrent, se mettent en ligne, s’immobilisent sur le devant du plateau poussiéreux recouvert de petits galets (une décharge ?) et regardent droit devant eux la mer, c’est-à-dire nous le public. Dans Poussière, ils ont tout l’air de réfugiés de l’existence…

Le moment dure et nous sommes ainsi d’emblée conviés à un événement qui tourne délibérément le dos au jeu théâtral. Le malaise s’installe : pas vraiment d’enchaînement entre les répliques, pas vraiment non plus de personnages bien campés à interpréter, même si les comédiens y repiquent régulièrement. Juste quelques linéaments d’une histoire qui ne démarre pas, refuse de se développer. Juste là des êtres, ils sont onze sur la scène, parmi sans doute les plus âgés de la troupe, en tout cas pour dix d’entre eux, la onzième (une jeune femme que l’on prend tout d’abord pour un garçon, la seule à avoir encore la grâce de la vie et dotée d’un prénom, Marilyn, qu’interprète avec bonheur Françoise Gillard) est handicapée, donc elle aussi hors de la vie « normale » comme les vieux. D’ailleurs, à part cette Marilyn, aucun des personnages n’a droit à un nom. Tous sont désignés par une simple lettre (A, B, C, D,…). Perte d’identité assurée sinon assumée.

À 73 ans, Lars Norén vit et observe avec une grande attention les affres de la vieillesse. Ce qu’il jette (au sens littéral du terme) sur le plateau, vécu de l’intérieur, est profondément ressenti dans sa chair et dans son esprit. Il confronte et conforte cette expérience avec celles éprouvées par les comédiens qu’il a choisis et les laisse dans leur solitude. C’est saisissant, le malaise est encore renforcé par des traits d’humour noir assuré. Pourtant, paradoxalement, quelque chose se dégage de l’ensemble, comme une sorte de lointaine douceur, cette douceur de la vie qui s’amenuise et se retire peu à peu comme la mer, l’entrée dans la douceur du néant.

Ces ultimes et dérisoires actes de vie viennent par vagues ou par bouffées. Ils sont proposés, plus qu’incarnés, par les comédiens du Français. Des comédiens que l’on a largement eu le temps de connaître et d’apprécier : d’Hervé Pierre et Dominique Blanc, un couple infernal, à Didier Sandre, en passant par Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Christian Gonon, Gilles David et Danièle Lebrun. Une belle brochette de comédiens saisis dans leur solitude comme s’ils refusaient de jouer ensemble parce que c’est là, dans cette configuration, chose impossible, et que le silence, bientôt définitif, les enveloppe déjà. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 16/06, en alternance. Comédie Française, salle Richelieu.

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Koltès, en sa courageuse solitude

Né en 1983, six ans avant la mort de Bernard-Marie Koltès (1948-1989), Arnaud Maïsetti enseigne les études théâtrales à l’université Aix-Marseille. Aux Éditions de Minuit, celles de Koltès depuis le début, il publie sur l’écrivain une monographie consistante composée avec ferveur. Avec, en pied d’article, une sélection de l’actualité théâtrale.

 

Ainsi s’étoffe, avec cette nouvelle publication et après les ouvrages de Brigitte Salino, Anne-Françoise Benhamou, Christophe Bident et François Bon, la bibliothèque vouée à celui dont Patrice Chéreau, qui l’imposa depuis le théâtre Nanterre-Les Amandiers avec Combat de nègre et de chiens, affirmait qu’« il transportait une morale du monde ». C’est ce que prouve l’auteur, après la consultation assidue d’archives, la collecte de témoignages et la lecture de l’abondante correspondance de Koltès, épistolier infatigable (lettres à sa mère, à son frère François, à Hubert Gignoux, à Lucien Attoun, aux amies…). Pour Arnaud Maïsetti, Koltès, convaincu très jeune de devoir être l’auteur de sa vie, « ne possédait qu’une morale : celle de la beauté. Et qu’une loi : le désir ».

De Koltès, autre « passant considérable » ­suivant le calque rimbaldien, éternel jeune homme timide, ombrageux, voyageur hors tourisme cherchant le danger non sans peur, ne pouvant écrire qu’au terme d’expériences des limites risquées, Maïsetti parvient donc sur un long parcours à brosser un portrait fortement rythmé. C’est qu’il ne néglige pas, de son modèle, les hantises et les héros secrets, James Dean, Bob Marley, Bruce Lee, lesquels ont fait bon ménage, dans son panthéon imaginaire, avec Dostoïevski et Faulkner. D’où une écriture violemment physique, sensible, charnelle, née d’expériences âpres et lumineuses dans des recoins sombres, en Afrique, en Amérique latine, loin de l’Occident honni. C’est là sans doute la proximité avec Genet et ce qui fit adhérer au Parti communiste, dans les années 1970, ce rejeton de famille bourgeoise provinciale qui s’adonna au métier d’écrire avec fureur. À mes yeux, les plus belles pages de ce livre, dont la précision dans l’analyse n’exclut pas une sorte d’élégant lyrisme, ont trait au combat pour écrire de Koltès avec lui-même. Belle leçon. Ce n’est pas facile. Les difficultés matérielles ne le rebutent pas et plus tard, quand l’argent vient avec le succès, le sida s’annonce. Ce tragique-là, Bernard-Marie Koltès, fidèle à sa rigueur d’être, ne l’a pas non plus surjoué.

Le court chapitre final, « Do We ? », est à cet égard d’un laconisme factuel exemplaire. Ce livre, un peu à l’écart de l’université, est d’abord d’amitié. Jean-Pierre Léonardini

 

Co Victor Tonelli

À voir actuellement :

– « Quai Ouest » de Bernard-Marie Koltès, dans une mise en scène de Philippe Baronnet au Théâtre de La Tempête, jusqu’au 15/04. Violence, misère et solitude : dans une noirceur et une lenteur presque exaspérantes, le choc de mondes irréconciliables, le tableau de vies brisées et déchiquetées à l’image du texte de Koltès hâché en moult séquences. Déchirants monologues, superbe interprétation.

– « Un métier idéal » et « Le méridien » avec Nicolas Bouchaud, dans une mise en scène d’Eric Didry au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 14/04. Sur les textes de John Berger et de Paul Celan, dans deux superbes « seul en scène » nourris de tact et de sensibilité, Bouchaud le magnifique nous interpelle sur le sens de la vie, ce qui nous fait respirer et marcher, vibrer et créer. Du grand art à l’état brut.

– « Mille francs de récompense » de Victor Hugo, dans une mise en scène de Kheireddine Lardjam au Théâtre de l’Aquarium, jusqu’au 08/04. Entre drame et comédie, une mise en scène virevoltante où, déjà, l’appât de l’argent et l’arrogance des possédants sont mis au banc des accusés. Le texte d’Hugo est toujours aussi porteur de verdeur et d’acidité à l’encontre des puissants face aux petites gens.

– « Le garçon du dernier rang » de Juan Mayorga, dans une mise en scène de Paul Desveaux, les 16 et 17/04 au Tangram d’Evreux-Louviers. Entre le professeur et son élève, un exercice littéraire pas vraiment innocent qui dérape dans le morbide et le tragique. Une mise en scène finement ciselée de chaque côté de la baie vitrée, où le spectateur se demande en permanence qui manipule l’autre.

– « Lettres à Élise » de Jean-François Viot, dans une mise en scène d’Yves Beaunesne au Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 14/04. À travers leurs lettres échangées, l’évocation d’un jeune couple pris dans la tourmente de la grande boucherie de 14-18. Lui au front, elle dans l’école où elle supplée son absence, entre cris d’amour et de détresse, un message final : plus jamais çà, plus jamais la guerre !

– « Opéraporno » écrit et mis en scène par Pierre Guillois au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 22/04. Le grotesque porté à l’extrême, des dialogues à hauteur de la fosse septique, une parodie du cul fort (dé)culottée… Un spectacle où l’absence de finesse assumée le dispute au degré d’humour partagé, Jean-Paul Muel hilarant dans le rôle de la grand-mère violée par son petit-fils.

– « La révolte » d’Augustin de Villiers de L’Isle-Adam, dans une mise en scène de Charles Tordjman au Théâtre de Poche-Montparnasse. L’ancien directeur de La Manufacture, CDN de Nancy-Lorraine, fait merveille dans sa direction d’acteurs. Face à un époux dépassé et impuissant face aux événements, la beauté révoltée d’une femme en quête de liberté. De l’émancipation, déjà en 1870 ! Yonnel Liégeois

 

À voir prochainement :

– « Parfois le vide » écrit et mis en scène par Jean-Luc Raharimanana au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry les 29-30 et 31/03, au Studio-Théâtre d’Alfortville les 20 et 21/04. Un voyageur, qu’on nomme « migrant », converse avec son double noyé. Un poème épique contre la violence des frontières, qui renoue avec la tradition malgache : s’emparer en voix et musique du récit du monde.

– « Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz » de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène de Marjorie Nakache au Studio-Théâtre de Stains, du 29/03 au 13/04. Dans une maison d’arrêt, des codétenues répètent une scène de « On ne badine pas avec l’amour » de Musset. Dans l’écrin de Stains, la violence de la religion et le pouvoir des hommes dénoncés face à l’idéal d’amour des femmes.

– Le festival « Les Transversales » au Théâtre Jean-Vilar de Vitry, du 03 au 14/04. Pour en finir avec les frontières, oser un espace des possibles : après l’accueil de la Tunisie et du Maroc, focus sur l’Algérie et le Liban ! La troisième édition d’un festival qui se propose d’ouvrir des perspectives, d’offrir des écritures artistiques empreintes de réel et de partager d’autres points de vue.

– « La magie lente » de Denis Lachaud, dans une mise en scène de Pierre Notte au Théâtre de Belleville, du 04 au 15/04. Diagnostiqué schizophrène à tort, un homme va progressivement découvrir qui il est et pouvoir se réconcilier avec lui-même. Une quête de vérité pour exorciser un passé traumatisant et conquérir sa liberté, se remettre en marche avec sa propre histoire.

– « Sang négrier » de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi  au Théâtre de la Croisée des chemins, chaque jeudi jusqu’au 19/04. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un vibrant plaidoyer pour la dignité humaine. Y.L.

 

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« FORE ! », l’humanité à reconquérir

De retour des États-Unis, Arnaud Meunier, le directeur et metteur en scène de la Comédie de Saint-Étienne, propose « FORE ! ». Un projet franco-américain surgi de l’imaginaire combiné entre le réputé California Institute of The Arts de Los Angeles et l’École supérieure d’art dramatique du Forez. Percutant, déroutant, décapant.

 

Servie par une troupe de dix élèves comédiens, six américains et quatre français, l’écriture d’Aleshea Harris nous offre un voyage, percutant et provocant, entre l’antique  tragédie grecque et le souvenir tragique des attentats de 2015 en France : comment faire société de nos jours, comment conjurer la barbarie collective et la cruauté individuelle afin de redonner sens à l’avenir de l’humanité ? « À la manière de Pasolini, je recherche et apprécie un théâtre qui touche à l’universel et où le poétique puisse rejoindre le politique », souligne le metteur en scène. « Un théâtre qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, une dramaturgie au présent qui interpelle, où le spectateur est en position active, en réflexion », affirme avec force et pertinence Arnaud Meunier.

« FORE ! », « Attention, Prendre garde » en français ? Un objet théâtral fort et à double détente dans tous les sens du terme, qui se donne à voir sur deux étages : en bas la cruauté de la famille des Atrides revue et corrigée avec un fils qui rejette les codes familiaux, en haut la cruauté de la famille des Halburton, despotes contemporains dont la fille fait corps et couple avec son Remington 700… En face, comme dans les feuilletons américains à succès, le spectateur balloté d’une séquence à l’autre, d’un étage à l’autre, invité à lâcher prise et à se laisser « impressionner » au risque de rater une marche ou l’ascenseur ! Peu importe, l’essentiel est ailleurs : dans le choc des cultures, dans notre attachement à une terre ou à un drapeau, dans notre désir du vivre ensemble et notre soif à partager des bribes de citoyenneté.

Des dialogues en anglais, surtitrés en français, qui deviennent langage universel pour exorciser les peurs contemporaines, briser le cercle mortifère où l’homme, nouveau transhumanisme assoiffé de pouvoir et de chair humaine, mue en bête sanguinaire lorsque l’autre, notre frère-notre semblable, n’est plus que sang à verser pour conquérir puissance et immortalité. À l’image de ces personnages de la pièce qui renaissent de leurs cendres, à l’image de cette vieille femme aux fleurs blanches arpentant la scène : qu’est-ce qu’une humanité  sans couleurs, sans beauté, sans poésie, sans amour, sans fraternité ? Un spectacle déroutant, décapant qui touche sa cible au plus profond des consciences, interprété par une troupe de jeunes comédiens au top de leur talent. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 10/03 au Théâtre de la Ville-Les Abbesses à Paris, les 14 et 15/03 au Théâtre National de Nice, du 29 au 31/03 au Théâtre National de Bruxelles. À lire aussi la critique de Jean-Pierre Han, en date du 07/03/18 dans la revue Frictions, notre confrère et contributeur à Chantiers de culture.

À NE PAS MANQUER :

La reprise sur le plateau de la Comédie de Saint-Étienne, ensuite en tournée nationale, de la pièce de Stefano Massini mise en scène par Arnaud Meunier. « Je crois en un seul dieu » ? Un texte d’une force et d’une puissance inégalées, une interprétation lumineuse de Rachida Brakni…

Aux portes de Tel Aviv, la tragédie s’avance, le destin de trois femmes va basculer, narré d’une seule voix : la prof juive, la G.I. américaine et la kamikaze palestinienne ! De sa seule présence, Rachida Brakni embrase la solitude du plateau. Dans une économie de gestes et de déplacements, elle offre corps et voix à ces trois femmes avec une incroyable intensité. Douleur, foi, violence, doute et conviction n’ont besoin d’aucun artifice scénique pour interpeller l’auditoire, la force des mots à elle-seule fait sens, chair, histoire… Performance de l’interprète, un pas-un regard-une respiration suffisent, la comédienne subvertit les codes et implose l’uniformité de tout discours.

À l’explosion mortifère recensée sous trois angles différents, répond une inattendue et  puissante explosion poétique qui balaie l’anecdotique et sublime le pathétique. « Je crois en la force des poètes, en leurs récits, en leur capacité à déplacer notre regard », souligne Arnaud Meunier, « ces déplacements et ces écarts sont un oxygène essentiel pour la pensée et l’esprit critique ». Y.L.

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Les Fralibs, de l’usine à la scène

Peu de chance de comprendre le titre de la pièce, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désigne tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever. Avant qu’ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois…

Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par dessus tout leur travail, surtout avant l’aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire…  Philippe Durand, un comédien de l’équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne, dirigé par Arnaud Meunier, a décidé d’aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d’en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité.

Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment, si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d’intérêt. Œuvrer en deçà, c’est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c’est le plus fidèlement possible à l’esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n’est deux tables l’une derrière laquelle s’installera le comédien, l’autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu’il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l’accent marseillais, puisque cela se passe dans l’usine de Géménos, près de Marseille. C’est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire.

Il est là, juste devant le public assis en demi-cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu’à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…), faisant preuve d’un sens de l’humain peu commun.

Ce qui se dit est d’une force inouïe et l’on aurait presque envie de parler d’une force… dramatique, l’action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd’hui président et directeur délégué de la Scop. Nous sommes bien au-delà d’une simple représentation théâtrale qui ne s’achèverait d’ailleurs pas puisque, les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs. Très vite un dialogue s’instaure, qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014. Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs) : Jusqu’au 31/05, au Théâtre de Belleville (75). Le texte est édité aux Éditions d’ores et déjà. Le site pour passer commande.

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Dante et Coulibaly, deux bêtes de scène

D’étranges « Bêtes de scène » squattent celle du Théâtre du Rond-Point (75) tandis que de puissantes voix africaines entonnent leur énigmatique « Kalakuta Republik » au Manège de Maubeuge (59). La metteure en scène Emma Dante et le chorégraphe Serge-Aimé Coulibaly ? Deux authentiques créateurs, deux spectacles à la force envoûtante.

 

 

De la naissance du monde…

Ils sont quatorze sur le plateau. Nus comme au premier jour, à la naissance du monde, nous faisant songer au fameux tableau de Courbet. Une nudité ni provocatrice ni arrogante, la nudité humaine tout simplement proposée à nos regards dissimulés derrière les habits et convenances. Emma Dante, celle qui voit le théâtre comme un moyen de « révéler les malaises et les problèmes que les gens ont tendance à refouler », nous invite au voyage. Des premières heures de l’humanité jusqu’à l’apocalypse finale qui se dessine à l’horizon. Avec « Bêtes de scène », l’esthétique corporelle n’est pas valeur première. Les interprètes ne sont ni Diane ni Apollon, seulement humains, trop humains, leur nudité est nôtre : bruns ou blonds, grands ou petits, maigres ou gros… L’enjeu est ailleurs. Douleurs et malheurs, guerre et paix, amour et haine se donnent à voir en des tableaux d’une beauté sidérante, duos ou mouvements d’ensemble, toujours une main posée sur le sexe et l’autre sur la poitrine comme pour masquer ce qui est devenu péché aux yeux de nos contemporains : de l’homme à l’animal, et vice versa, quid de la « bête humaine » ? Dans une scénographie de belle facture, un regard tragique sur notre condition, pourtant parsemé de tableaux d’un humour irrésistible.

 

… jusqu’aux terres africaines

Sur les notes et la voix du grand Fela, le regretté griot de Lagos, en écho au nom qu’il avait donné à sa résidence, « Kalakuta Republik », le chorégraphe burkinabé Serge-Aimé Coulibay compose un oratorio à la défense et à la grandeur des terres africaines. Des réminiscences des danses tribales aux contorsions sur les estrades des boîtes de nuit branchées des capitales du Congo ou du Burkina-Faso, les six interprètes, sous la conduite de leur maître de ballet, chaloupent entre gravité et tendresse, passions et répulsions, accouplements dévorants et guerres sanglantes. La mise au pas, plus cadencée que veloutée, des rapports tumultueux entre riches et pauvres, colonisateurs et colonisés, exploiteurs et exploités des sombres roitelets locaux. « Liberté, justice, bonheur », tels sont les trois mots proférés par Coulibaly comme lignes de vie et de combat pour l’humanité, comme ligne directrice de ce ballet aux accents envoûtants, puissants. Des sons et des mots qui comblent l’espace de la scène aux gradins, transpercent le corps des spectateurs pour s’envoler, telles les colombes de Picasso messagères de paix, vers des cieux plus cléments. Masque blanc et peau noire, un spectacle qui interpelle perdants et gagnants de l’Histoire.

De la nudité la plus absolue, blanche ou noire, aux sonorités les plus stridentes, classiques ou contemporaines, les deux faces d’un même continent, le nôtre, qui dérive vers le renouveau ou le déclin. À nous de choisir ! Yonnel Liégeois

– « Bêtes de scène » : jusqu’au 25/02 au Théâtre du Rond-Point, les 30 et 31/03 à l’Anthea-Antipolis d’Antibes-Juan les Pins, le 03//04 à la Scène Nationale de Montbéliard.

– « Kalakuta Republik » : le 15/02 au Manège de Maubeuge, du 13/03 au 15/03 à La Rose des Vents de Villeneuve-d’Ascq, le 20/03 à L’Apostrophe de Cergy-Pontoise, le 23/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine.

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Sylvain Maurice, à coeur ouvert

Le pouvoir d’attraction du roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, ne se dément pas. Après sa création au CDN de Sartrouville, l’adaptation mise en scène de Sylvain Maurice s’offre une belle tournée à compter de février. À ne pas manquer

 

 

Après l’adaptation scénique effectuée et interprétée avec succès par Emmanuel Noblet, voici une autre version de Réparer les vivants, mise en scène par Sylvain Maurice (directeur du Théâtre de Sartrouville, centre dramatique national) avec pour interprètes le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet. L’argument est connu. À la suite d’un accident, un jeune surfeur de 19 ans se trouve en état de mort cérébrale. Ses parents devront se résoudre à accepter le don de ses organes. Son cœur, transplanté, prolongera la vie d’une femme… Au fil du récit sont cités à comparaître les protagonistes (les secouristes, la mère, le père, les chirurgiens, la patiente en attente de greffe…). Maillons successifs d’une chaîne de solidarité, tous dûment nommés, décrits, caractérisés dans le texte, lequel devient, dans la bouche et le corps mobile de Vincent Dissez, une sorte de conte moral aux péripéties médicales.

Ce long jeune homme face à nous, les yeux dans les yeux, devient le messager de l’histoire, qui témoigne d’un humanisme chaleureux, à ce titre vecteur d’optimisme et de foi en un progrès salvateur. L’acteur, tantôt immobile, tantôt comme dansant sur un tapis roulant au risque d’être avalé, est escorté à l’étage au-dessus par le musicien-compositeur qui invente par à-coups des stridences parlantes ou de sonores rafales dramatiques. Éric Soyer (lumières et scénographie) a imaginé, au plafond pour ainsi dire, une batterie de projecteurs à l’horizontale qui pourrait évoquer, par métaphore, l’éclairage d’une salle d’opérations. Vincent Dissez pratique l’art de dire avec élégance, ne court pas après le pathos, servant ainsi au mieux la prose volontairement factuelle, néanmoins charnelle, de Maylis de Kerangal, épousée à la lettre par Sylvain Maurice. Il y a dans cette réalisation une belle et bonne franchise d’attaque, une sincérité partageuse et une morale d’espoir malgré tout qui touchent au cœur en somme, mettant ainsi le doigt sur la notion de progrès à usage proprement humain, sans une once de cynisme, avec respect entier pour tous, à quelque degré qu’ils soient sur l’échelle sociale.

C’est assez rare pour être souligné. Jean-Pierre Léonardini

Grande tournée, du 01/02 au 19/04/18 (Sénart, Saint-Ouen, Lannion, Eaubonne, Noisy-le-Sec, Épernay, pays de Montbéliard, Gap, Castelnau-le-Lez, Gradignan, Saint-Nazaire, Niort, Laval, Rezé, Morlaix).

 

À voir aussi :

– « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire », un texte de Rémi De Vos dans une mise en scène de Christophe

Co Simon Gosselin

Rauck. Allongé à terre, l’homme raconte. Son agression par un individu hystérique, sa fuite, sa mise à mort par une foule déchaînée… Une interprétation hors-norme par la comédienne Juliette Plumecocq-Mech qui donne corps, et parole, à une humanité traumatisée et terrorisée.

– « Dans la peau de Don Quichotte », l’œuvre de Cervantès adaptée par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Imaginé par la compagnie La Cordonnerie, un spectacle théâtro-cinématographique joyeusement maîtrisé qui nous donne à voir un chevalier des temps modernes épris de justice et d’idéal. Jusqu’au 10/02 au Centre dramatique national de Montreuil (93), avant une grande tournée nationale.

– « My ladies rock », une chorégraphie de Jean-Claude Gallotta avec les danseurs du groupe Émile Dubois. Après « My Rock » où il convoquait Elvis Presley et consorts sur scène, Gallotta joue et danse avec les grandes voix féminines. De la première Wanda Jacson jusqu’à Tina Turner, des femmes libres et engagées, déchaînées et enragées. Un grand moment de danse et de musique sur des rythmes endiablés.

– « Hugo, l’interview », dans une mise en scène de Charlotte Herbeau. Le pari était risqué, donner force et vigueur aux propos de Victor Hugo en ce début de troisième millénaire à travers un entretien imaginaire… Un pari gagné, grâce à l’énergie et  la véracité du comédien Yves-Pol Deniélou. Qu’il s’agisse de politique ou de laïcité, de religion ou de liberté, les écrits du grand poète se révèlent d’une surprenante modernité sur les planches du théâtre de l’Essaïon.

– « Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation », un film de Daniel Cling. A l’heure où la famille du spectacle vivant et les acteurs du monde culturel s’interrogent sur leur avenir, une plongée passionnante dans les premières heures de la décentralisation théâtrale au lendemain de la seconde guerre. Nourri d’entretiens d’archives, éclairé par les voix contemporaines, un document exceptionnel.

Une sélection de Yonnel Liégeois

 

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Anne-Laure Liégeois fait front !

Au Théâtre 71 de Malakoff (92), dans un même mouvement, Anne-Laure Liégeois met en scène Les Soldats de J. M. Reinhold Lenz et Lenz de Georg Büchner. L’œuvre majeure d’un poète que l’on pourrait presque qualifier de maudit. Jusqu’au 02/02, avant une tournée nationale.

 

 

Il y a longtemps, en 1963, au moment de rendre compte d’une représentation des Soldats (rebaptisée Les Officiers) un critique de la revue Théâtre Populaire, André Müller, expliquait que la pièce de Lenz était rarement jouée en Allemagne. Il donnait comme raison le fait que les directeurs de théâtre allemand négligeaient les œuvres révolutionnaires et « même celles où se manifeste quelque esprit de révolte ». Belle argumentation que l’on pourrait reprendre aujourd’hui en France où Les Soldats n’ont été que très rarement représentés. Tout au plus pourra-t-on parler de la superbe mise en scène de Patrice Chéreau en 1967, puis éventuellement de celle de Christophe Perton en 1994. Pour le reste…

Il faut donc remercier Anne-Laure Liégeois d’avoir exhumé cette œuvre majeure du poète que l’on pourrait presque qualifier de maudit quand on connaît sa destinée, J. M. Reinhold Lenz. Pour ce faire, la metteure en scène n’a pas lésiné sur les moyens, terme qu’il faut entendre dans tous ses sens. Celui de la production avec pas moins de seize comédiens (tous excellents) sur le plateau, une folie par les temps qui courent et pour une équipe indépendante. Celui du travail aussi bien évidemment. Elle a pris la plume, retraduit et adapté la pièce de Lenz : belle initiative qui redonne au texte, notamment par rapport à la traduction de Marthe Robert, toute sa vertu théâtrale, en radicalisant encore, si faire se peut, le propos de l’auteur. Ainsi à la fin de la pièce et contrairement à la version originale, le père ne reconnaît pas sa fille qu’il recherche dans la prostituée qu’il vient de croiser et qui mendie un bout de pain.

 

Anne-Laure Liégeois n’édulcore pas le propos de Lenz et donne à voir de manière impitoyable le drame de l’auteur. C’est un double regard qu’elle nous propose de jeter sur le plateau. Nous sommes bien au théâtre et c’est notre regard de spectateur qui est clairement sollicité avec cette galerie qui surplombe le plateau et qui deviendra également lieu d’observation puis aire de jeu (tragique) pour certains protagonistes (comme toujours Anne-Laure Liégeois a conçu elle-même la scénographie). L’objet de la « comédie » ainsi intitulée par l’auteur qui reprend ici un épisode douloureux de sa propre vie ? Le fonctionnement de la société en 1775 et le conflit qui oppose la caste décadente de nobles d’où sont issus les soldats, et la bourgeoisie mercantile fascinée par les titres. L’une lorgne l’argent de l’autre pendant que celle-ci rêve de grandeur. Lorsque les deux corps finiront plus tard par trouver un terrain d’entente, ils édicteront ensemble leur morale et leurs lois. C’est la marche de l’Histoire… Une machine à broyer qui écrasera la petite Marion qui deviendra un objet érotique que l’on achète, passant de soldat en soldat, et que l’on jette. Théâtre dans le théâtre encore avec une fanfare qui ouvre et clôt le spectacle, alors que l’un des comédiens, Olivier Dutilloy, lit quelques notes bien senties de Lenz sur le théâtre… On ne saurait mieux faire dans la distanciation qui nous ramène bien sûr à Brecht, qui adapta en son temps le Précepteur de Lenz, et dont on perçoit à juste titre quelques échos dans le spectacle…

L’ensemble est parfaitement cohérent aussi bien dans la proposition que dans la réalisation, avec une belle direction d’acteurs d’où émerge la figure centrale de Marion incarnée avec énergie et grâce par Elsa Canovas. Intelligence encore dans l’écho que Anne-Laure Liégeois entend donner à la représentation des Soldats en lui adjoignant dans une deuxième partie le Lenz écrit par Büchner quelque soixante ans plus tard, en 1835. Intelligent contrepoint ou complétude menée à bien par ces deux excellents comédiens que sont Agnès Sourdillon et Olivier Dutilloy, et qui décrit parfaitement l’état très particulier de souffrance de Lenz, en ce siècle qui fut le sien et qui lui tourna le dos.

L’itinéraire est rude, le pari hautement ambitieux et exigeant… Jean-Pierre Han

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Dubillard et Adamov passés en revue

En ce début d’année nouvelle, Europe consacre sa première livraison (janvier-février 2018, n° 1065-1066) à Roland Dubillard et Arthur Adamov. L’un et l’autre connurent une notoriété contrastée. Passage en revue

 

 

Dubillard (1923-2011), avec des pièces majeures comme Naïves hirondelles, le Jardin aux betteraves, la Maison d’os et Où boivent les vaches, fut vite rangé dans la catégorie d’un théâtre de texte fondé sur l’ironie du désespoir. L’acteur qu’il fut, à la voix ensommeillée (on n’a pas oublié ses Diablogues avec Claude Pieplu, succédant aux sketches de Grégoire et Amédée qu’il partageait avec Philippe de Chérisey), le rendirent populaire, masquant sans doute la profondeur d’un projet poétique essentiel où l’auteur, placé de lui-même en énigme, creuse sans fin une improbable identité. De riches contributions à son endroit (Robin Wilkinson, Michel Corvin, François Regnault, Philippe Ivernel, Jean-Pierre Siméon, Jean-Pierre Thibaudat entre autres) permettent de saisir l’entière complexité d’une œuvre poétique d’exigence érudite mine de rien, ainsi qu’une hypersensibilité voilée d’exquise pudeur, comme en témoignent les lettres à son épouse Maria Machado et à sa fille Ariane Dubillard.

Adamov (1908-1970) n’eut pas d’enfant mais beaucoup d’amis. Exilé de naissance, pour ainsi dire, personne infiniment déplacée à l’existence douloureuse, qui le fit frère d’Artaud qu’il contribua à sortir de l’asile de Rodez, il n’a cessé, depuis Strindberg via Brecht en passant par Kafka et Tchekhov, de fonder une dramaturgie du sujet souffrant impliqué dans la marche d’un siècle rêvant d’émancipation sociale. Placé à côté de Beckett et Ionesco dans le tiroir de « l’absurde » menuisé par le critique britannique Martin Esslin, Adamov n’en tira pas bénéfice. L’injustice flagrante qui continue d’obérer le tout de son œuvre sera-t-elle un jour corrigée ? En attendant, des textes fervents (Gabriel Garran, fidèle des commencements, René Gaudy l’ami sincère, Jean-Pierre  Sarrazac parfait connaisseur, Jacques Lassalle dans un texte bouleversant avant décès par la force des choses, Max Chaleil, Jean-Pierre Han, Marco Consolini, Lucien Attoun, Eric Da Silva, etc.) ressuscitent dans l’espace de la revue celui dont Bernard Dort, qui lui fut un proche si attentif, soulignait en son temps, à juste titre, « la scandaleuse unité » d’une écriture qui, raclant jusqu’à l’os la violence retournée contre soi, ne devrait pas peu contribuer à s’inscrire de plus belle dans le monde, même si ce dernier est autre en apparence immédiate, ce qui au fond ne prouve rien, sinon la perpétuation de l’invivable sous d’autres oripeaux. Jean-Pierre Léonardini

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Bouquet, le « vieux maître » du verbe

Sous le titre Servir, suivi, en plus petites lettres, de la vocation de l’acteur, Michel Bouquet s’entretient avec Gabriel Dufay. Quand le « vieux maître » se révèle un artiste entier, d’une intégrité infinie, dont chaque phrase a le tranchant d’un aphorisme.

 

 

Servir, de la vocation de l’acteur est d’emblée excitant pour l’esprit, dans la mesure où le vieux maître, qui a déjà répondu en d’autres occasions à des interlocuteurs (André Courtin, Charles Berling, Jean-Jacques Vincensini, Fabienne Pascaud) se montre à nouveau tel qu’en lui-même avec des variantes, sans altérer d’un souffle ce que nous savons de lui. Sauf qu’il semble y avoir, dans ce face-à-face entre un jeune comédien metteur en scène qu’on sait nourri d’exigence et un acteur considérable depuis beau temps entré dans sa légende, une manière de tacite passation de témoin. Cela mérite d’être souligné, en un temps où le terme de « transmission » sonne trop comme un vœu pieux. C’est d’autant plus flagrant que Gabriel Dufay n’est pas confit en dévotion. Il semble d’abord soucieux de vérifier, fût-ce à distance, celle des générations, le bien-fondé éthique d’une ­pratique artistique résolument en dehors des modes de l’époque.

Bouquet, qui ne se réclame que de Dullin et Jouvet, découvrit, enfant émerveillé, Mme Segond-Weber disant le vers dans la plus radicale simplicité. Il ne croit qu’au travail inlassable sur le rôle, jour et nuit, corps et âme, jusqu’à rendre enfin justice à la partition de l’auteur. À ce degré d’ascèse, on saisit comment le metteur en scène lui paraît le plus souvent quasiment superflu. Ces entretiens révèlent à nouveau un artiste entier, inquiet, d’une intégrité infinie née du goût de l’absolu. « C’est un esclavage d’avoir du talent, un esclavage ce n’est pas de la rigolade ! » s’exclame-t-il, et plus loin : « Moins on sait qu’on a du talent, plus on prend de risques avant d’entrer en scène, et plus beau ce sera. » Tout ce qu’il affirme, sur l’époque et sur l’art, porte le sceau de la même intransigeance, qu’il s’agisse de Molière, d’Anouilh, qu’il a tant joué (« un théâtre d’insectes », en dit-il), de Ionesco, de Pinter, de Beckett et de Thomas Bernhard, de la peinture et du cinéma, chaque phrase a le tranchant d’un aphorisme.

On ne peut que révérer la pensée aussi franche, un peu pince-sans-rire au fond, d’un homme, né en 1925, qui déclare : « Il est nécessaire de mener une vie normale pour être acteur, ne pas se perdre dans les excès. Trop d’acteurs se prennent pour Rimbaud. On n’est pas Rimbaud ! Un poète comme Rimbaud peut se permettre d’avoir une vie bizarre et déréglée. L’acteur, non. Il doit avoir une discipline terrible ». Jean-Pierre Léonardini

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Madani-Maurice-Mouawad, trois M en scène !

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé sur les planches du Théâtre de La Tempête, un récit mis en scène par Ahmed Madani. Sans oublier « La 7ème fonction du langage » mis en scène par Sylvain Maurice à Sartrouville et « Tous des oiseaux » par Wajdi Mouawad au Théâtre de La Colline.

 

 

Madani prend « F(l)ammes » !

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans « F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards. Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières. Aujourd’hui, sur les planches du théâtre de La Tempête.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création partagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène. Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

 

L’irrévérence de Sylvain Maurice

Du roman savoureusement sardonique de Laurent Binet, La 7e Fonction du langage (Grasset), prix Interallié 2015, Sylvain Maurice a tiré des séquences qui constituent un récit scénique haletant, pulsé avec du nerf par trois comédiens (Constance Larrieu, Sébastien Lété, Pascal Martin-Granel)

Co Elisabeth Careccio

et deux musiciens (Manuel Vallade et Manuel Peskine, auteur de la musique) avec leur fourniment de part et d’autre du plateau.

Le livre à sa sortie avait fait du bruit, dans la mesure où il met en jeu, en toute causticité, l’ensemble des figures de l’intelligentsia française des années 1970 et 1980. Tout part du postulat selon lequel Roland Barthes, renversé par une camionnette le 25 février 1980, aurait été assassiné après avoir déjeuné avec François Mitterrand. Un flic mi-obtus, mi-finaud, flanqué d’un jeune professeur de lettres familier de la fac de Vincennes, mène l’enquête un peu partout. Polar sémiologique où tout fait signe avec irrévérence, la 7e Fonction du langage brocarde à qui mieux mieux, aussi bien Philippe Sollers et Julia Kristeva, traités tels quels aux petits oignons, qu’Umberto Eco, Foucault, Derrida et tutti quanti. Si Binet maîtrisait la donne de son Da Vinci Code linguistique, le théâtre, dans son immédiateté expéditive, court sensiblement le risque de tympaniser à la va-vite la « prise de tête » dont il est sempiternellement fait grief aux intellectuels. Ce péril n’est pas évité, mais on peut rire de tout, et même rire jaune. Jean-Pierre Léonardini

 

Wajdi Mouawad tel qu’en lui-même

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signe la véritable ouverture de son mandat à la tête du théâtre de la Colline. Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Il y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire. L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les

Co Simon Gosselin

unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?), avec au plateau, l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaire. Ils sont 9 qu’il faudrait tous citer avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui à y regarder de près pourrait paraître presque extravagante (comme toujours chez lui), mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier). L’état de tension extrême de tous ces personnages que des traits d’humour ou d’auto ironie viennent à peine détendre saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

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Saint-Étienne fait sa Comédie !

En présence de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, fut inaugurée le 16 octobre la nouvelle Comédie de Saint-Étienne, place Jean Dasté. À l’heure du 70ème anniversaire de la décentralisation théâtrale, un événement majeur que la renaissance d’un outil culturel au service d’un public avide de richesses et découvertes scéniques.

 

 

Sur le plateau de la grande scène, la bande de garçons et filles salue le public. Salve d’applaudissements, salle comble. Sous la houlette du patron des lieux, Arnaud Meunier, les élèves du lycée Etienne Mimard ont rendu une copie parfaite ! Comme leurs jeunes collègues du collège Gambetta, en levée de rideau… Deux spectacles amateurs encadrés par des comédiens professionnels, « L’homme libre » de Fabrice Melquiot et « Nous sommes plus grands que notre temps » de François Bégaudeau, parmi les cinq projets artistiques à l’affiche confiés à la crème des auteurs et metteurs en scène contemporains, une réussite totale lors de ces trois semaines de représentations gratuites ouvertes à la population stéphanoise, en prélude à l’inauguration officielle de la Comédie en cette mi-octobre 2017. Pour que le public découvre et s’approprie les nouveaux lieux, ce magnifique temple des planches érigé sur la cathédrale de fer que fut l’antique Société Stéphanoise des Constructions Mécaniques : un symbole fort, le mariage de la matière et de l’esprit, rouges peintures et rideau rouge, l’alliance des travailleurs et des bateleurs, tous créateurs en leur spécifique humanité.

 

Jean Dasté, le pionnier et défricheur, doit s’en féliciter et s’esclaffer de plaisir dans les cintres de sa divine Comédie ! C’est lui qui, en 1947 à l’aube de la décentralisation théâtrale initiée par Jeanne Laurent, plantait les premiers tréteaux au pays de l’or noir et, sillonnant villages et campagnes, allumait des étincelles de bonheur dans les yeux de tous ces gens de peu : en témoignent dans l’album « Le théâtre de ceux qui voient », toujours aussi émouvantes au regard, les superbes photographies d’Ito Josué. « Quelle beauté, quel miracle, quel mystère réussissent à remplir ces visages, ces corps d’épouvante, de jouissance, de terreur, d’effroi, de plaisir ? », s’interroge l’héritier et compagnon de route Jean-Louis Hourdin. « Les photos saisissent la beauté des êtres, dans le temps même de la représentation, au moment où ils ne s’appartiennent plus, où, libres, ils créent, avec les acteurs, une nouvelle communauté des hommes ». Pour qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas, pour l’un qui scande son adresse au dieu comme pour l’autre qui se refuse à tutoyer la divinité, ainsi que l’énonce avec pertinence et talent l’écrivain Erri de Luca, c’est le miracle du spectacle vivant toujours renouvelé !

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l’heure de la reconstruction quand les crédits si chichement comptés se dirigeaient essentiellement vers l’investissement économique et industriel, des hommes et des femmes osèrent mettre la culture au devant de la scène, une priorité à égalité avec d’autres ! Dans l’esprit nouveau insufflé par le Conseil national de la résistance, ce fut le pari d’une femme exceptionnelle, Jeanne Laurent, alors fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, bien avant que le Général concède un ministère de la Culture à André Malraux : irriguer le territoire d’outils susceptibles de propager la bonne parole au cœur des villes et campagnes, s’appuyer sur les talents qui fleurissent déjà en ces contrées. En 1946, la Comédie de l’Est voit le jour à Colmar, suivent la Comédie de Saint-Étienne en 1947, le Grenier de Toulouse en 1948, le Centre dramatique de l’Ouest en 1949, la Comédie de Provence en 1952… Le réseau des centres dramatiques nationaux est né (trente-huit à ce jour). Fondateur du TNP (le Théâtre National Populaire) puis du Festival d’Avignon, Jean Vilar n’avait eu de cesse d’affirmer que le théâtre est un service public qui doit rejoindre l’ensemble des citoyens « au même titre que l’eau, le gaz et l’électricité » ! Après l’inauguration des premières Maisons de la culture en 1961 sous l’égide de Malraux, est créé en 1990 le label « Scène nationale », 71 au total tant en France métropolitaine qu’en Outre-Mer. La mission commune de tous ces lieux, selon leur statut et budget ? Faire exister la création et la culture hors la capitale, se donner les moyens de rejoindre et rassembler tous les publics avec priorité en direction des couches sociales éloignées des institutions culturelles ou privées des codes d’accès, partager outil et moyens de la structure avec les artistes et compagnies du cru.

 

Une mission initiée en 1947 par Jean Dasté dont Arnaud Meunier, le talentueux metteur en scène et directeur des lieux depuis 2011, s’enorgueillit de poursuivre. Fier d’hériter, sept décennies plus tard, de ce superbe écrin avec ses deux salles (700 et 300 places), ses grands espaces et studios de travail dévolus aux élèves de l’École supérieure d’Art dramatique, ses moyens techniques ultra-performants, son monumental hall d’accueil du public… « La Comédie de Saint-Étienne est forte de son histoire, en quittant la rue Loubet pour le quartier de la Plaine Achille, elle n’a rien perdu de son âme », souligne le jeune directeur. « La maison demeure tournée vers la création et les auteurs vivants, elle poursuit et développe son travail de sensibilisation avec les jeunes des lycées et collèges, elle n’abandonnera surtout pas son immersion dans les quartiers populaires et sa présence dans des lieux de représentation qui touchent un public fort éloigné du théâtre ». Et de l’affirmer haut et fort, « La Comédie de Saint-Étienne est l’un des théâtres les plus populaires de France » ! Qui est parvenue à presque doubler son taux de fréquentation en une petite décennie, qui consacre

©Ed. Alcoc-Myop

92% de son budget au bénéfice des compagnies locales et artistes du cru, qui bâtit les 2/3 de sa programmation en leur faveur… « Nous sommes la génération de la télévision, nous nous devons d’être ouverts et attentifs aux nouvelles générations ».

Une évidence s’impose aussi, la patte ou la griffe, le souffle que le patron des lieux est parvenu à distiller dans tous les recoins de la maison, administratif-technique ou artistique. Un besoin presque viscéral de partager ses convictions, par tous les moyens « rendre vivant le théâtre populaire », briser les clichés entre les publics, faire du théâtre un lieu chaleureux, convivial, accueillant… Et d’ajouter, ce dont l’homme fera silence par modestie et discrétion, la qualité des spectacles (Chapitres de la chute, Saga des Lehman Brothers qui obtient le Grand prix  du Syndicat de la critique en 2014, Le retour au désert, Je crois en un seul dieu…) qu’il met en scène : remarqués et salués par la critique, recommandés et applaudis sans modération par le public des salles parisiennes ou autres ! Arnaud Meunier ? Pas un homme d’appareil ni un banal faiseur de spectacles, un authentique militant de la culture qui ne craint pas d’écrire en majuscules le mot « combat » pour la défendre. « Avec d’autres, je suis et demeure un militant au service d’un idéal, d’un imaginaire ». Une belle et forte profession de foi à l’ouverture d’une saison stéphanoise qui prend forme dans un nouveau décor, du vert au rouge ! Yonnel Liégeois

 

De Los Angeles à Saint-Étienne

Des petits « Frenchies » en Californie ? Ce n’est pas un conte à la Walt Disney, mais la réalité : une dizaine d’élèves de l’école d’art dramatique de Saint-Étienne ont rejoint leurs collègues de CalArts, la réputée école d’art de Los Angeles fondée en 1971 par la veuve du célèbre réalisateur ! Pour répéter ensemble, sous la conduite d’Arnaud Meunier, une pièce qu’ils donneront en février 2018 sur les planches de la Comédie… Un texte écrit par l’auteure noire-américaine Aleshea Harris, « Fore ! » (un terme de golf qui veut dire « attention balle ! », ndlr) qui dénonce autant le racisme ambiant aux États-Unis que l’accession au pouvoir, sous les traits de Trump, d’une classe sociale blanche et riche. En dépit des différences culturelles entre jeunes Français et Américains, un projet artistique qui semble enthousiasmer les élèves de chaque coté de l’océan, suscite autant l’interrogation que la jubilation du public stéphanois dans l’attente du lever de rideau !

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Le grand art de Dominique Valadié

Au Théâtre de Poche Montparnasse, Christophe Perton met en scène Au but, la pièce de Thomas Bernhard. Du grand art, avec une prodigieuse Dominique Valadié. Sans oublier « Morgane Poulette » au Colombier de Bagnolet et « Comparution immédiate » au Rond-Point de Paris.

 

Monstre littéraire et théâtral, Thomas Bernhard a peuplé son œuvre d’êtres à sa ressemblance quand il n’est pas tout simplement question de lui-même, hommes ou femmes comme dans la pièce Au but justement, tous avec une bonne part de monstruosité, hors normes en tout cas très certainement. Pour les faire vivre, pour que leurs imprécations toujours formulées en boucle, dans une répétition qui se développe d’infimes variations en infimes variations mais qui s’affirme crescendo comme dans le Boléro de Ravel, il faut des acteurs exceptionnels.

On l’a encore vu récemment avec les comédiens lituaniens dirigés par Kystian Lupa, on l’avait vu avec François Chattot, avec Serge Merlin encore. On le voit aujourd’hui avec Dominique Valadié qui porte littéralement le personnage principal d’Au but de bout en bout, jusqu’« au but » final, ne laissant à personne, ni à sa fille quasiment muette, ni à l’auteur invité dans sa maison au bord de la mer à Katwijk (aux Pays-Bas) et qu’elle finit par faire taire, le soin d’émettre une quelconque opinion argumentée sur ce qui fait le moteur du spectacle : une prétendue discussion à propos d’une représentation d’une pièce au titre déjà emblématique, Sauve qui peut, du fameux auteur.

 

Un spectacle qu’elle et sa fille ont vu et sur lequel elles ont un avis diamétralement opposé. Elle, la mère, rejetant la pièce qui n’épargne rien ni personne, démolit tout jusqu’à la nausée, une pièce très bernhardienne en somme, au contraire de sa fille. Ce que réalise Dominique Valadié est simplement prodigieux. Elle illumine de son talent le personnage de la mère, une bourgeoise veuve du propriétaire d’une fonderie et dont la marotte consistait à dire à tout bout de champ : « Tout est bien qui finit bien »… D’un personnage qui pourrait être terne à force de ratiocination, elle parvient à détailler d’une simple inflexion de voix toutes les subtilités de son terrifiant raisonnement. Presque toujours assise, elle devient gigantesque (monstrueuse ?) lorsqu’elle se lève et arpente la petite scène du Poche Montparnasse chaudement habillé par le metteur en scène Christophe Perton qui signe également la scénographie avec Barbara Creutz Pachiaudi. Dominique Valadié est d’autant mieux mise en lumière que face à elle, dans un rôle presque muet, Lina Braban accomplit une performance de tout premier ordre. D’une présence physique d’une force étonnante (on la verrait bien dans le rôle principal d‘Yvonne princesse de Bourgogne !), elle ne cesse de circuler sur la scène pour faire les bagages pour la maison du bord de mer, entassant dans une malle vêtement sur vêtement avec une méticulosité obstinée, s’opposant par sa seule présence aux discours de sa mère. Le retournement opéré dans la deuxième partie du spectacle avec l’arrivée de l’auteur bien falot de Sauve qui peut ne durera pas longtemps, la mère reprenant très vite le dessus et Dominique Valadié irradiant encore davantage…

Du grand art toujours au service d’un grand auteur orchestré, ici, par le metteur en scène Christophe Perton. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Sur la scène du Colombier à Bagnolet, « Morgane Poulette » conte et se raconte, se donne à voir et entendre ! Nimbée d’une lumière tamisée, naufragée solitaire sur son île imaginaire, dans un dispositif scénique original et poétique, la jeune chanteuse junkie confesse ses heurts et malheurs, douleurs et déboires amoureux. Entre révolte underground et dénonciation politique, chagrin d’amour et création artistique, le diptyque de Thibault Fayner, « Le camp des malheureux » et « La londonienne », résonne avec force sous les traits de Pearl Manifold. Seule en scène, entre humour et émotion, elle ondule magnifiquement du corps et de la voix pour noyer, au propre comme au figuré, chagrins et désillusions, blessures au cœur et naufrages dans l’alcool et la drogue, vie et mort de son ami-amant. Superbement mises en scène par Anne Monfort et créées lors du Festival des caves 2017, les tribulations d’un couple à la dérive dans une Angleterre désenchantée au capitalisme triomphant. Y.L.

– Tableau réaliste d’une justice expéditive, « Comparution immédiate » nous dresse sans concession la faillite d’un système judiciaire où les prévenus ont perdu leur humanité et ne sont plus que les numéros d’affaires à juger en un temps compté. En compagnie de Bruno Ricci impressionnant de vérité sur la scène du Rond-Point à Paris, nous naviguons d’un tribunal l’autre, Nevers-Nantes-Paris-Lille et bien d’autres, pour assister à des

Co Eric Didym

audiences surréalistes où l’ubuesque des jugements masque à peine sous le rire l’inhumanité et l’absurdité, l’incohérence et la lourdeur des peines prononcées. En adaptant le récit de Dominique Simonnot, Justice en France : une loterie nationale, le metteur en scène  et directeur de La Manufacture de Nancy Michel Didym nous donne à voir et à entendre sans fard ce qu’est véritablement une justice de classe ! Quand la scène de théâtre devient ainsi salle de prétoire, une expérience forte entre consternation et dénonciation, répulsion et émotion. Y.L.

 

 

 

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Ruzante, de Padoue à Paris

René Loyon crée en France avec bonheur, au théâtre de l’Épée de bois, Les Noces de Betia, d’Angelo Beolco dit Ruzante (vers 1502-1542). Autre spectacle à applaudir, You You au Studio Hébertot, un monologue du serbe Jovan Atchine, superbement interprété par Mina Poe. Ainsi que Lorenzaccio au Théâtre de l’Aquarium.

 

Les noces de Betia relève du genre « mariazo », soit une comédie sur le mode du conjungo empêché, ici finalement résolu sur un mode inattendu. Un paysan pataud brûle d’amour pour une donzelle rétive. Il se voit vicieusement conseillé par un faux ami malin – il a des vues sur elle – qu’un coup de couteau ramène à la raison. Pardons réciproques. Réconciliation générale. On frôle le ménage à trois. Construction magistrale, ingénieux retournements de situations, palabres d’ordre moral entre jeunes et vieux, habiles coups de théâtre. Ruzante fut acteur, auteur dramatique et metteur en scène tout en demeurant le régisseur d’Alvise Cornaro, riche propriétaire terrien. On s’enchante de la langue rendue en français par Claude Perrus, parfait connaisseur de l’idiome padouan de l’auteur, dont il a su trouver des équivalences verveuses sans hypocrisie : langue verte, crue, qui n’est pas de l’argot, inventive, rabelaisienne, plébéienne, terrienne, gorgée de sucs et d’humeurs corporelles. Stimulés par une mise en scène de grande intelligence, ils sont six à y aller de bon cœur avec véhémence et en souplesse (Charly Breton, Maxime Coggio, Titouan Huitric, Yedwart Ingey, Olga Mouak, Marie-Hélène Peyresaubes et Lison Rault), sillonnant avec esprit le vaste plateau au mur du fond troué d’ogives, sciemment éclairé par Jean-Yves Courcoux.

Un monologue, autre monde à habiter. Elodie Chanut (Cie L’œil des cariatides) a mis en scène You You, de l’auteur d’origine serbe Jovan Atchine (1941-1991). C’est joué par Mina Poe. En 1993, sortant du conservatoire, elle interpréta déjà ce « monodrame » (ainsi que le définit Elodie Chanut) sous la direction de Philippe Adrien. Une émigrée yougoslave, à la faveur de son pot de retraite dans l’atelier de confection où elle a tout donné, narre cinquante ans de son existence en France dans les trous de son discours de remerciement officiel. Depuis l’exil jusqu’à ce jour-là, en passant par la vie de bohème, l’incrustation dans l’entreprise et les hommes rencontrés, on entend en sourdine le fin mot d’exploitation, qu’elle ne prononce jamais, ce qui constitue le nerf du texte, parfois filandreux, toujours éloquent. Mina Poe est allurale, a de la grâce, un charme fou et une voix suave apte à joliment distiller l’accent slave. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

Lorenzaccio, la politique désenchantée

Peu souvent montée en raison de la multiplicité des personnages, la pièce d’Alfred Musset, Lorenzaccio, a pourtant séduit Catherine Marnas, la directrice du TNBA. Qui, après sa création en 2015, la propose au Théâtre de l’Aquarium dans une nouvelle distribution. En ce XVIème siècle débutant, la ville de Florence est sous le joug des

Co Patrick Berger

Médicis. Le duc Alexandre préfère orgies et tyrannie, secondé par son « mignon » Lorenzo, plutôt que de répondre aux besoins et au bonheur de son peuple !

Double langage, double vie ? Entre meurtres et viols organisés à la solde de son maître, Lorenzo aspire à plus de justice et fomente l’assassinat du prince en vue de rétablir la République. Un projet fou et solitaire, qu’il conduira à son terme dans la plus totale confusion et désillusion : un Médicis en remplace un autre ! D’une brûlante actualité, la pièce fait écho aux impasses multiples dans lesquelles se fourvoie le pouvoir contemporain : sociale, écologique, humanitaire… La folie des grands semble toujours plus écraser le quotidien des petits. Sans qu’un espoir quelconque brille à l’horizon, hormis le coup de sang individuel. Entre musique rock et décor futuriste qui délimite, telle une frontière infranchissable, le territoire des puissants à celui des manants, Catherine Marnas joue donc de l’ambiguïté de la pièce, non la révolte d’un peuple mais la colère de notables humanistes et cultivés contre un despote vulgaire et vil, pour oser le rapprochement avec le temps présent.

Et d’interpeller, non sans talent, le spectacteur-citoyen : que faire face à un pouvoir intransigeant et à la solde des parvenus ? Quels chemins aujourd’hui pour la rébellion ou l’insoumission ? Lorenzaccio , à lui tout seul, un vaste programme ! Yonnel Liégeois.

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