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Beckett, au crible de Naugrette

Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’Institut d’études théâtrales de l’université de la Sorbonne nouvelle, Catherine Naugrette publie Le théâtre de Samuel Beckett. Le parfait vade-mecum de l’œuvre du prix Nobel de littérature en 1969.

 

 

En un mince volume, grâce aux vertus de la connaissance et de la réflexion, Le théâtre de Samuel Beckett est un parfait vade-mecum de l’œuvre de celui qui, en 1969, vingt et un ans après la composition de En attendant Godot, obtint le prix Nobel de littérature et s’abstint d’aller le chercher à Stockholm. Le premier chapitre, « L’aventure théâtrale », synthétise les éléments biographiques et les grandes lignes de son écriture, dans la poésie, le roman et le théâtre. On sait que Beckett (1906-1989), irlandais de naissance de famille protestante, venu en France avant la guerre, se mit assez rapidement à écrire dans notre langue. Il paraît qu’il en adopta définitivement l’esprit le jour où il saisit tout le sel de l’expression « le fond de l’air est frais ». Catherine Naugrette analyse ensuite, en un chapitre dense intitulé « Une esthétique de la pénurie », l’évolution de l’œuvre dramatique (quoique antidramatique, en somme), laquelle, sur la scène, l’écran de télévision, voire le film, et à partir de ce que Beckett nommait « dramaticules », s’acheminera résolument vers une dramaturgie du dernier souffle et de la disparition irrémédiable.

Le grand mérite de ce livre est qu’il soit composé en une langue claire, ce malgré la complexité de l’enjeu. Fruit d’un didactisme souple désireux de partage, ce Samuel Beckett fait intelligemment le tour des questions en répertoriant au passage les racines de l’inspiration du maître de l’aporie (soit l’impasse irréfutable du seul métier de vivre) et de l’effacement progressif, en citant au passage maintes interprétations qu’il a suscitées, sans faire l’épargne de ses sources secrètes, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de littérature. De Dante à Mallarmé, via Proust et Joyce, le corpus clandestin de l’univers de Beckett, enté sur la pénurie et l’épuisement, est peuplé de maîtres anciens, fussent-ils utilisés a contrario. Dans « Un comique paradoxal », est examiné le problème entêtant du rire noir de Beckett, soit son humour issu de profondeurs bibliques et qu’on dirait volontiers de couleur métaphysique, ce qui interdit de s’esclaffer. Enfin, dans « Un théâtre pour demain », Catherine Naugrette envisage les suites esthétiques contemporaines de l’œuvre d’un homme qui n’a cessé de décloisonner tous les arts, ce qui est à l’ordre du jour. Une bibliographie sélective complète le tout. Jean-Pierre Léonardini

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Fernand Léger à Metz, le beau partout !

La visite du Centre Pompidou de Metz s’impose ! Pour contempler l’œuvre de Fernand Léger, apprendre et s’étonner… Jusqu’au 30/10, l’exposition nous plonge dans L’âge des extrêmes du court XXème siècle, cher à Eric Hobsbawm. L’œuvre se confond avec la vie créatrice du peintre et sculpteur, ainsi organisée en un parcours de huit étapes. Qui permettent de saisir à la fois une époque, des mutations sociales, techniques et économiques, une démarche artistique et une ambition culturelle comme projet politique.

 

 

L’exposition Fernand Léger, largement documentée sur les sites internet, vient à propos  questionner la modernité. Elle trouve parfaitement sa place dans un musée national d’art moderne signifiant par son architecture son entrée dans le XXIème siècle. Il existe de multiples manières de voir cette exposition, il faut prendre son temps, ne pas hésiter aux aller–retour, tout en profitant du Centre Pompidou de Metz et de son JARDIN INFINI : une sorte de pied de nez à l’éloge industriel et urbain de Léger !

Nous sommes nombreux, avec nos limites dans la connaissance artistique, à faire de Fernand Léger une sorte d’icône d’un art populaire représenté par ses grandes toiles aux personnages volumineux, les regards fixés vers un horizon qu’on imagine heureux. Ils travaillent sur le chantier, jouent de la musique, dansent ou font des numéros de cirque et s’arrêtent de pédaler pour nous inviter à les rejoindre. Il ne faut pas se tromper d’époque et d’enjeu dans les différents courants de cet « art moderne », ils  troublent le regard du passant et l’obligent à s’interroger sur la représentation du monde, des gens et des choses. « La beauté est partout », affirme Fernand Léger, « dans l’ordre des casseroles, sur le mur blanc de la cuisine, plus peut être que dans votre salon du XVIIIème siècle ou dans les musées officiels ! ».

 

Fernand Léger a commencé sa vie comme apprenti dans un cabinet d’architecte, il sait dessiner et découvre la couleur dans les toiles de Paul Cézanne. Il sera soldat pendant la première guerre mondiale et Verdun sera son « académie du cubisme ».  Après  l’invasion de la France en 1940, il s’exile aux États-Unis et rencontre d’autres artistes. L’écriture, la photographie, le cinéma et la mise en scène feront de lui un artiste multidimensionnel. Les écrits, l’enseignement et l’engagement de Fernand Léger ouvrent d’autres portes sur son œuvre. Il est de son temps et pour son temps. Il partage avec Le Corbusier une conception industrieuse du monde en mouvement où l’esthétique du quotidien, l’habitat, le travail, l’éducation et les loisirs sont présents et représentés dans des formes éclatées et des couleurs éclatantes. Cela n’est pas toujours compris et c’est sans doute la raison pour laquelle sa toile « Les constructeurs », qu’il souhaitait offrir à la CGT, lui sera refusée au prétexte que les travailleurs ne comprendraient pas ses personnages en pause sur une structure métallique.

La modernité pourrait-elle devenir classique ? Les œuvres de Le Corbusier entrent au patrimoine de l’humanité ! Fernand Léger, avec d’autres contemporains, a sa place au Panthéon des peintres modernes..Vieille question de la modernité qui interpelle le visiteur d’un musée officiel d’art contemporain où se rangent et se classent des œuvres.

 

Deux dialogues peuvent s’ouvrir : l’un avec Bernard Noël et Pierre Verny, l’écrivain et l’ouvrier photographe. Ils nous donnent une réponse dans un beau livre, De l’immobilité, Ruines d’un haut fourneau. L’autre avec la Cité Radieuse de Briey construite par Le Corbusier à la fin des années 50, une petite ville des vallées industrielles de Lorraine, pour loger les mineurs de fer et les sidérurgistes… Las, quelques années après l’installation des premiers habitants, c’est l’annonce de la fermeture des mines et le transfert vers les côtes de la sidérurgie. L’unité d’habitation est abandonnée par les HLM. On envisage même, comme pour les usines, sa destruction. Grâce au maire de la ville qui va y installer une école d’infirmières et aux  militants de l’action culturelle, le bâtiment sera sauvé.

Une association en assure la gestion, ouvre ses portes dans un espace réhabilité et s’associe aujourd’hui à l’exposition du Centre Pompidou de Metz. Mais où sont passés les usines et ceux qui les faisaient vivre ? La représentation de la vie, pour que le beau survive partout, ne saurait se passer de l’action créatrice qui se nomme le travail, comme l’écrit si bien Yves Clot ! Et nos espaces culturels, où sont présentées les œuvres et la mémoire mise en scène, ne valent que s’ils prolongent et amplifient notre résistance au défi de l’immobilité et à la ruine de la pensée. Raymond Bayer

 

À noter aussi :

Du 24 au 30/08, à quelques encablures de Metz, se déroule à l’abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson « La mousson d’été, écrire le théâtre d’aujourd’hui ». Durant six jours, dans un cadre historique et enchanteur, sous la direction artistique de Michel Didym, le « patron » de La Manufacture de Nancy, s’enchaîneront rencontres et débats, lectures et spectacles, ateliers et déjeuners insolites… Un temps privilégié où l’auditeur et le spectateur sont conviés à « prendre un peu de recul, un peu de distance au bord de la Moselle alors que s’organise, en Europe et dans le monde, une régression identitaire sans précédent : le moment semble idéal pour faire ruisseler quelques gouttes de liberté salvatrice glanées au fil des textes de la Mousson », nous suggère Michel Didym. Fort d’un profond regard amoureux sur la belle ouvrage de Fernand léger, il serait bon de poursuivre par un travail de la pensée : venus de France et de l’étranger (Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Russie, Suède), auteurs et traducteurs, comédiens et musiciens vous donnent rendez-vous à Pont-à-Mousson pour s’y atteler. Tous créateurs, acteurs et citoyens du monde ! Y.L.

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Hordé, des mots justes sur un lourd silence

Le dernier essai de Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille depuis 1989, s’intitule l’Artiste et le Populiste, avec pour sous-titre « Quel peuple pour quel théâtre ? ». Philosophe de formation, il prend ce thème de haut, sans se cantonner au ciel des idées.

 

S’il multiplie les formules irréfutables (« Le populisme, c’est du peuple sans le soulèvement, soit une supercherie » ou encore « Être réactionnaire, ce n’est pas se référer au passé, c’est le figer »), en lui l’instigateur de théâtre, le citoyen, le connaisseur sensible cohabitent pour analyser la situation concrète au sein du « lourd silence qui pèse sur la culture, la défigure et laisse libre cours aux dérives populistes et démagogiques ». « L’opposition stérile entre une culture populaire et une culture élitaire, affirme Jean-Marie Hordé avec force, profite de ce silence, travestit la réalité et fait passer l’ignorance pour un constat d’évidence », le pire danger étant « quand la vertu prend le masque du nombre ». Il parvient donc, en un style vif au service d’une pensée coupante, à faire le tour, en somme, de la mise en question récurrente de « l’échec de la démocratisation culturelle », fallacieux prétexte à l’aveulissement d’une politique d’État renonçant peu à peu, depuis au moins 2007, sous le règne de Sarkozy, à un dessin ferme et résolu.

Il est dans cet écrit, L’artiste et le populiste, des séquences passionnantes, entre autres celles qui ont trait à la singularité de l’artiste face à la norme instituée, d’où il ressort que  « l’art n’est pas légitime par son succès, mais par l’imprévisibilité de ce qu’il donne à voir, par l’imprévisibilité de son audience ». Et puis, « sur le champ de la culture, l’opposition du peuple et de l’élite ne correspond à aucune réalité », car « ce qui se joue est une porosité, un va-et-vient incessant ». Mais alors, qu’est-ce qu’une assemblée silencieuse constituée au hasard, de soir en soir ? Il y assemblée possible lorsque, entre le spectacle et le spectateur, quelque chose entre chacun d’eux prend vie. « L’assemblée dispose qu’il n’y a pas d’entre-nous clos ou communautaire, mais qu’il y a entre chacun de nous et en chacun la place d’un tiers ». Au nombre des réflexions stimulantes que nous offre Jean-Marie Hordé, je privilégie volontiers celle-ci : « Il n’y a pas de communauté réelle constituée par la coprésence de subjectivités et d’histoires différenciées ; il y a des communautés imaginaires réunies par les souvenirs différents d’une expérience commune, vécue simultanément ». Jean-Pierre Léonardini

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Festival, un modèle en crise

Incontestablement, la France est terre de festivals : plus de 3500 chaque année, dans tous les domaines artistiques et musicaux, particulièrement en été ! Facteur d’attractivité des territoires, pilier de l’action culturelle, le modèle « festival », fondé pour partie sur le financement public, est pris en étau désormais entre injonctions de l’économique et celles du politique.

 

 

Quel tournant ?

Créé en 1976, le Festival d’Ile-de-France a brusquement été liquidé le 4 mai. Huit salariés licenciés (sans oublier plus de quatre-vingts intermittents) et la fin d’un projet axé sur les musiques du monde et les musiques savantes, la mixité des publics et la valorisation du patrimoine… L’explication ? La baisse de 68 % des subventions allouées par la région, pilotée depuis 2015 par la droite. Selon elle, le festival n’aurait pas trouvé son public alors que le taux de remplissage atteint 85 % depuis dix ans ! Après le boom des années 80, sous le double effet de l’augmentation du budget de la culture lors du premier septennat de François Mitterrand et de la décentralisation, l’économie des festivals semble être entrée dans une zone de turbulences avec le redécoupage territorial, la baisse des dotations de l’État aux collectivités et l’arrivée de nouveaux exécutifs à leur tête, en 2014. Pour autant, avec quelque 3 500 manifestations à l’année, la France demeure une terre de festivals.

 

Quelle(s) recette(s) ?

« La période n’est pas simple », reconnaît Bénédicte Dumeige, de France Festivals. « Elle incite aux économies, en réduisant le nombre de spectacles, le nombre de jours ou de têtes d’affiche. Malgré ça, le public reste au rendez-vous ». Une étude du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz montre que, sur la période 2008-2014, les festivals tiraient leurs ressources à 57 % de recettes propres, à 30 % de financements publics et à 13 % de financements privés. « On sent bien que certains financeurs publics sont davantage sur la réserve », confie Florent Turello, directeur des Fêtes nocturnes de Grignan. Aussi, le festival de la Drôme tente-t-il de diversifier ses recettes, en développant les activités bar et restauration et en faisant appel au mécénat. À la contrainte budgétaire, s’ajoute le poids des alternances politiques. « Les élus sont beaucoup dans l’injonction », soupire Sylvie Guigo-Lecomte, du festival des arts de la rue Roulez Carros, dont la subvention a été divisée par deux à l’arrivée du nouveau maire. « Il leur faut de l’événementiel. Ce qui relève de l’éducation artistique ou de la création contemporaine est mis au rebut ». Le glissement d’une politique publique de la culture vers une économie tournée essentiellement vers le divertissement s’est vérifié par l’absurde, à Bayonne. Depuis 33 ans, les Translatines mettaient à l’honneur la création théâtrale espagnole et latino-américaine. À chaque édition, 6 000 à 7 000 spectateurs s’y pressaient. En 2015, elles ont dû laisser la place à Kulture Sport, censé attirer le « pipole » et faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Douze mois après, le festival jetait l’éponge, plombé par les annulations.

 

Quels bénéfices ?

Outre l’idée de favoriser les rencontres (avec le public, une ville et entre professionnels), les festivals offrent de réelles retombées en termes de création d’emplois, de recettes et d’image, contribuant à renforcer l’attractivité du territoire aux yeux des touristes et des investisseurs. Selon France Festival, un euro investi par la puissance publique génère en moyenne cinq euros de dépenses en hébergement, taxis, restaurants… Malgré l’augmentation des coûts liés à la logistique, à la sécurité ou à l’inflation des cachets, les festivals restent un modèle rentable. Mais l’arrivée de grands groupes privés, comme Fimalac ou LNEI dans le domaine des musiques actuelles, interroge sur certaines évolutions en cours.

 

Quel futur ?

« Les stratégies à l’œuvre mêlent de façon étroite intérêts privés et publics, et prennent un tour industriel. Ce qu’on ne voit pas dans les arts de la rue ou le nouveau cirque, où le modèle reste plus artisanal », observe le sociologue Emmanuel Wallon. Les stratégies en question visent à tout concentrer entre les mains d’un seul et même acteur, de la conception du spectacle à sa production, en passant par la billetterie, voire, l’achat de salles. Car, dans leur grande majorité, les festivals sont le fait de petites structures indépendantes fonctionnant sur le mode du partenariat et s’inscrivant dans une démarche de démocratisation de l’accès à la culture. Les grands mécènes allant toujours vers les grands festivals, le mécénat de proximité continue de se développer, malgré un tassement consécutif à la crise de 2008. Si certains festivals voient dans la coopération et la mise en place de réseaux une issue possible, un abandon du terrain par la puissance publique sonnerait le glas d’un modèle qui garantit une vraie diversité. Jean-Philippe Joseph

 

Point de vue

« C’est la présence de petites compagnies, de petits festivals, de lieux hors du commun qui fait le dynamisme des festivals. L’arrivée d’intérêts privés, ayant une vision capitalistique des choses, fait craindre pour la diversité », commente Philippe Gautier, membre du SNAM-CGT (Syndicat national des artistes-musiciens).

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Guillaume Dujardin, à fond de cave !

Jusqu’au 24 juin, les caves de France sont investies par d’étranges personnages. De Besançon à Montpellier, de Bordeaux à Paris, squattées par des saltimbanques dans le cadre de la 12ème édition du Festival de Caves… Rencontre avec Guillaume Dujardin, son fondateur et directeur artistique.

 

 

Yonnel Liégeois – Le festival de caves a inauguré sa 12ème édition. Quelle évolution en plus de dix ans ? La place de la création ?

Guillaume Dujardin – La création est au centre du festival. Cela en est l’objectif, le but. Il n’y a pas de programmation au sens classique du terme mais une suite de créations. En dix ans l’évolution est extrêmement importante. Sur une commune à l’origine jusqu’à 93 aujourd’hui, de 5 créations à 15 pour cette édition, de 4 comédiens à 11 cette année… La nature des créations s’est modifiée également, on y trouve plus d’incarnation.

 

Y.L. – Le théâtre en prison ou en appartement, désormais le théâtre en cave… Une coquetterie, une lubie, un regard élitiste ?

G.D. – Je ne crois pas. C’est avant tout un espace  de création, la cave est au centre de notre projet artistique : comment imaginer et inventer des formes théâtrales spécifiques pour ces espaces souterrains, étroits, sans lumière naturelle, avec une grande proximité du public ? Cela modifie fortement le rapport aux spectateurs. Avec des questions corollaires : comment, à partir des caractéristiques de cet espace, donner naissance à des spectacles les plus variés et hétérogènes possibles ? Comment transformer les contraintes en liberté ? C’est le point de départ qui stimule et fait rêver les équipes depuis la création du festival, il y a douze ans.

 

Y.L. – La cave est un symbole fort : la réclusion, la solitude, l’obscurité… Le contraire de la démarche théâtrale qui se veut collective et ouverte ?

G.D. – Le collectif ne veut pas dire le grand nombre. Il y a un collectif de 19 personnes dans nos caves mais il est vrai, je crois, qu’il faut trouver un autre rapport à l’écoute et au regard. Historiquement et politiquement, la cave ne fut jamais un lieu neutre ! Si elle fut un lieu qui servit à se cacher et s’aimer, à torturer ou résister, nous voulons qu’elle devienne également un lieu à imaginer, à créer. Nous savons que dans ces lieux-là, souvent un peu oubliés au fond des maisons, tout peut y être fait. Et c’est sans doute pour cela que nous les aimons, parce qu’on les oublie avec tout ce qu’ils contiennent de nous, du passé, de nos vies, ces petites choses matérielles ou ces grands moments d’histoire… Retrouver ces bas-fonds peut être salutaire !

 

Y.L. – En prélude à cette saison 2017, vous faîtes allusion à la décentralisation conduite il y a 70 ans. Vous persistez dans l’audace du propos ?

G.D. – Ce qui a fait le ciment de la première décentralisation en 1947, c’était la troupe de comédiens, ces comédiens qui participaient à l’ensemble des créations des centres dramatiques. Les directeurs mettaient en scène eux-mêmes ou invitaient des metteurs en scène. La création était ainsi au centre de ces maisons. Ce que nous ont appris nos pères, qu’ils se nomment Jean Dasté, Hubert Gignoux, Michel Saint-Denis, ou pour ma part Michel Dubois, c’est qu’il faut être inventif et audacieux et qu’il ne faut jamais avoir peur de l’avenir. L’autre principe était également d’aller jouer partout dans leur zone d’implantation. Tout cela me fait penser à notre festival : faire du théâtre autrement, dans des lieux secrets et pour un petit nombre de sectateurs, dans une liberté absolue de création, d’invention et d’imagination. Sans parler de l’aventure humaine…

 

Y.L. – Le mot « culture » fut le grand absent de cette campagne présidentielle. Des craintes pour l’avenir ?

G.D. – Oui, cela fait hélas quelque  temps déjà que la culture n’est plus un sujet politique. Si elle l’est, cela concerne les industries culturelles, et en particulier l’épineuse question de la rémunération des auteurs au sens large du terme. Le fait que la culture soit absente des enjeux nationaux est compliqué, et pas seulement pour des questions financières, de financement public. La question cruciale ? Celle des missions de service public que l’État nous confie ou pas. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

EN CAVE OU EN CAGE ?

Besançon, aux abords de la « Chapelle du scénacle » : encore quelques marches périlleuses à descendre pour une poignée de spectateurs avant de plonger dans l’obscurité totale, le noir absolu, la fraîcheur aussi… En cet espace confiné entre terre et pierre, dans un filet de lumière une femme s’avance à pas comptés. Marthe, la femme et le modèle de Pierre Bonnard, nous conte son quotidien au côté du génial postimpressionniste ! Qui la peindra sous tous les angles, surtout nue à sa toilette, toujours dans l’éclat de ses vingt ans et d’une éternelle jeunesse, en dépit du poids des ans…

Femme fatale, femme en cage sous le regard obsédant du maître en cette cave propice à tous les fantasmes ? Avec douceur mais non sans effroi, Marie Champain se donne corps et âme, poétiquement au texte intimiste de José Drevon, charnellement aux délires créateurs du peintre. Dans la mise en scène finement détourée de Guillaume Dujardin où s’entremêlent poses de la comédienne et tableaux de Bonnard, explosent surtout du noir des profondeurs lumières et couleurs des tableaux. Du grand art, à l’image des autres créations de ce festival décidément à l’avant-garde, qui mérite de s’exposer en d’autres scènes et d’autres lieux tout aussi énigmatiques. Y.L.

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La Charité, les mots en capitale

Du 24 au 28 mai, le « Festival du mot » investit la ville de La Charité-sur-Loire (58). Avec Christiane Taubira comme invitée d’honneur, une manifestation originale qui « entend bien lutter contre les déterminismes sociaux en proposant à tous d’apprivoiser les mots et de valoriser leur saveur ». Rencontre avec Marc Lecarpentier, son fondateur et directeur.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous inaugurez la 13ème édition du « Festival du mot ». Un mauvais chiffre à la une ou de bons mots à la clef ?

Co Harcourt

Marc Lecarpentier – Le premier festival commençait un 13 juin et nous en sommes à la 13ème édition ! Preuve qu’il ne faut pas être superstitieux… D’autant que les mots sont une source inépuisable de bonheurs et de découvertes.

Y.L. – Christiane Taubira, grande dame de culture, est l’invitée d’honneur de cette édition. Un choix politique et/ou un choix éthique ?
M.L. – Un choix qui est loin de la politique et qui se veut au contraire un hommage aux mots des poètes que Christiane Taubira sert avec une ferveur, un enthousiasme et une intelligence rares. Un hommage aussi à son talent rhétorique qui éblouit jusqu’à ses contradicteurs !

Y.L. – Si les mots « probité » et « morale » ont scandé le temps de la campagne présidentielle, celui de « culture » en fut terriblement absent. Un mot maudit ?
M.L. – Le débat sur la culture a effectivement été le grand absent de l’élection présidentielle. Les périodes de crise et de crispation favorisent cet oubli. Mais, il existe dans ce pays, loin des grandes institutions, des énergies salutaires qui luttent pour que la culture ne soit pas un domaine réservé. C’est ce qu’essaie, avec ses modestes moyens, de faire le Festival.

Y.L. – « Le festival entend lutter contre les déterminismes sociaux », affirmez-vous dans l’édito 2017. Qu’en est-il concrètement ?
M.L. – Il s’agit, à travers les 98 propositions qu’offre le Festival, de ne pas s’adresser qu’à ceux qui manient les mots avec aisance ! Il s’agit de montrer au plus grand nombre que les mots peuvent être source de grands bonheurs, même s’il faut parfois se méfier de ceux des démagogues.

Y.L. – Le festival conjugue les mots sous toutes ses formes, colorées et métissées. Quel avenir pour le « mot français » hors nos frontières ?

Christiane Taubira, la voix des poètes

M.L. – Contrairement aux idées reçues, le Français ne perd pas de terrain, mais en gagne plutôt dans certains pays. C’est plutôt à l’intérieur même de nos frontières qu’il nous faut rester vigilant, face à ces « californismes » qui gagnent subrepticement du terrain. La langue ne doit pas être figée, mais elle doit se méfier de ces termes bizarroïdes qu’on pourrait facilement traduire…

Y.L. – Enfin, le mot de la fin ! Celui d’« utopie » fait-il encore sens pour vous ?
M.L. – « Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui »,  disait André Gide (in Les nouvelles nourritures). En 2005, le festival était une utopie. En 2017, l’utopie a fait un petit bout de chemin… Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

DES MAUX ET DES MOTS

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le hall d’une gare ou sur un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. Son compagnonnage avec les maux

Co Giovanni Cittadini Cesi

de ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes », il l’a traduit en mots pour nourrir deux ouvrages.

Ces mots du spécialiste, le metteur en scène Guillaume Barbot les a finement agencés… Et Quenon alors, en bateleur de rues et habits de première nécessité, de clamer dans « On a fort mal dormi » des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents ». Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots et maux des mal aimés et ceux des mieux lotis. Des mots gueulés ou chuchotés, chantés ou pleurés, surtout incarnés par un comédien époustouflant de sincérité et de proximité. Y.L.

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Copi, les petits à côtés de la vie

C’est une véritable star, une diva, Marilu Marini ! Capable de magnifier tous les personnages qu’elle incarne et leurs registres de jeu particuliers, même les plus contradictoires, et qu’elle nous offre instantanément avec grâce dans une ironique distance. Ainsi en va-t-il dans La Journée d’une rêveuse (et autres moments…), la pièce de Copi mise en scène par Pierre Maillet.

 

 

Il faut la voir, Marilu Marini, s’asseoir au centre de la scène, face au public à l’entame du spectacle ! Et prendre le temps de nous fixer droit dans les yeux et dire « Encore une journée »… Comme en écho à la réplique inaugurale de la Winnie d‘Oh les beaux jours de Samuel Beckett : « Encore une journée divine ». Cette deuxième accroche, Marilu Marini la connaît parfaitement pour

Co Giovanni Cittadini Cesi

l’avoir maintes fois proférée lorsqu’elle interprétait le rôle-titre de Winnie sous la férule d’un autre argentin comme elle, Alfredo Arias, vieux complice avec lequel elle a souvent œuvré…

D’un théâtre à l’autre – elle fait halte aujourd’hui au théâtre du Rond-Point à Paris avant de poursuivre sa tournée – Marilu Marini, en « rêveuse » de Copi, traine sa chaise comme la petite bonne femme des dessins de l’auteur dans ce qui était encore le Nouvel Observateur. Une réminiscence de la Femme assise, un spectacle directement inspiré de la bande dessinée de Copi qu’elle avait interprété et que lui avait concocté le même Alfredo Arias il y a une trentaine d’années. À remonter le temps, on citera aussi la création de La Journée d’une rêveuse en 1967, mise en lumière toujours par un argentin exilé comme l’auteur, Jorge Lavelli. Aujourd’hui, et depuis 2015, c’est Pierre Maillet

Co Giovanni Cittadini Cesi

qui est aux commandes et il rend hommage en prologue à son aîné en citant un petit texte de l’auteur dédiant sa pièce au metteur en scène, comme cela, dans un trait aussi rapide que celui de ses dessins.

La Journée… peut alors vraiment commencer, avec la rêveuse Marilu Marini seule en scène ou presque, un pianiste l’accompagne de temps à autre, et une multitude d’autres personnages dont on n’entend que la voix (celle enregistrée de Pierre Maillet soi-même, Michael Lonsdale et Marcial di Fonzo Bo)… Tout un univers doucement déjanté, celui de Copi et de son esprit totalement débridé et fou mais qui, mine de rien, parvient à toucher en nous des zones sombres et sensibles, celles travaillées par la mort notamment.

Il y a dans ce théâtre en constante métamorphose, qui joue du temps et de l’espace à sa manière, un réel effet de pudeur. Et c’est un vrai régal. N’oublions surtout pas la parenthèse du titre La Journée d’une rêveuse : (et autres moments…)… Jean-Pierre Han

Jusqu’au 21/05 au Théâtre du Rond-Point à Paris, le 24/05 au Manège de Maubeuge.

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La marionnette dans tous ses états !

Du 9 mai au 2 juin, de la Maison des Métallos jusqu’à Bagnolet (93), se déroule à Paris et dans dix villes d’Île de France la Biennale internationale des arts de la marionnette. La neuvième édition d’un festival qui, à travers une trentaine de spectacles, révèle la richesse et la diversité des fils et chiffons, objets et pantins ! Rencontre avec Isabelle Bertola, son initiatrice et directrice du Théâtre Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette.

 

 

Yonnel Liégeois – Depuis 2013 seulement, Paris dispose d’un théâtre exclusivement dédié aux arts de la marionnette. Il était temps, pourrait-on dire ?

Isabelle Bertola – La revendication d’un théâtre dédié aux arts de la marionnette à Paris date de plus de 50 ans. Elle a été portée par les artistes marionnettistes eux-mêmes qui ont toujours eu des difficultés à trouver des  théâtres pour montrer leurs œuvres. Alors oui, il était temps, en 2013 Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette inaugurait sa première saison ! Depuis une dizaine d’années et les Saisons de la marionnette, mouvement engagé par l’ensemble des professionnels du secteur des arts de la marionnette, nous pouvons constater que le regard porté sur ce champ artistique a bien évolué et nous nous en réjouissons. L’ESNAM, l’École nationale supérieure des arts de la marionnette créée en 1987 à Charleville-Mézières, y est pour beaucoup. En trente ans, elle aura formé plus de 150 artistes marionnettistes parfaitement insérés dans les réseaux professionnels. Il est donc indispensable que ces créateurs trouvent des scènes où montrer leur travail.

 

J’y pense et puis. Co Gilles Destexhe

Y.L. – La Biennale internationale des arts de la marionnette en est à sa neuvième édition. Quoi de neuf en 2017 ?

I.B. – Le programme de la BIAM 2017 est riche : plus de 30 spectacles et plus de 100 représentations dans 10 villes d’Ile de France* ! C’est un programme international qui rassemble des artistes français mais aussi d’Italie, de Belgique, de Suisse, d’Allemagne, des Pays-Bas, des États-Unis et du Québec… La plupart des spectacles ont été créés cette saison et force est de constater que les marionnettistes, comme de nombreux metteurs en scène, sont préoccupés par les questions d’actualité et les sujets brûlants de notre société. Ils s’emparent de la scène, expriment leur point de vue et engagent le dialogue avec nos concitoyens : Axe pointe les égarements de ploutocrates en fin de règne, Gunfactory dénonce l’engagement des gouvernements dans les ventes d’armes, Max Gericke ou pareille au même questionne la place des femmes au cœur du monde du travail,  Rhinocéros s’interroge sur la montée des totalitarismes, Schweinehund évoque les dérives sectaires. Chacun souhaite poser les bases d’une société plus respectueuse des droits humains. La présence de ces penseurs-créateurs sur le festival a inspiré l’organisation d’un brunch-débat le samedi 20 mai à 11h30 : L’art de la marionnette – un art de l’engagement et de la transgression. Moment privilégié où seront convoqués les spectateurs qui souhaitent échanger plus en profondeur avec les artistes.

 

Découpages. Co Dario Lasagni

Y.L. – En quoi les arts de la marionnette ont fait évoluer le spectacle vivant ?

I.B. – Aujourd’hui, les contours du théâtre des arts de la marionnette sont vastes et les artistes se sentent très libres d’employer les matériaux les plus divers. Lors de cette biennale, nous pourrons observer des matériaux variant du papier à la glaise, des mannequins ou des objets manufacturés, des ombres, un écran liquide… Des artistes venant d’autres univers s’intéressent à la marionnette : le comédien Thierry Hellin dans Axe, le plasticien Patrick Corillon pour La maison vague et Les images flottantes, la conteuse Praline Gay Para pour Lisières. Le théâtre de marionnette est un art hybride qui inspire des artistes de tout horizon, en témoigne la production de la Comédie Française 20 000 lieues sous les mers.

 

Lisières. Co Sylvain Yonnet

Y.L. – En septembre 2017, se déroule à Charleville-Mézières le Festival mondial des théâtres de marionnettes, lui-aussi biannuel. Une rivalité, une complémentarité ?

I.B. – En France aujourd’hui, le nombre de festivals dans notre secteur est important et réparti sur l’ensemble du territoire, c’est une très bonne chose. Ce sont des espaces de visibilité pour les artistes. Plus les spectacles pourront être achetés et vus, mieux les artistes pourront travailler. C’est donc bien une complémentarité. Le Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières et la Biennale des arts de la Marionnette ne sont pas en concurrence, ils ne se déroulent pas dans la même région ni à la même période. Les projets artistiques ne sont pas les mêmes. Celui de la BIAM est de donner à voir une grande diversité des formes de marionnettes contemporaines tout en s’ouvrant sur l’international. Il est totalement complémentaire du projet artistique du Mouffetard-Théâtre des arts de la Marionnette. Nos deux structures font du reste partie d’un même réseau professionnel qui entend avant tout bénéficier aux artistes. : Latitude marionnette.

 

Rhinoceros. Co Carole Parodi

Y.L. – La marionnette, selon vous : un spectacle pour les petits ? Pour les grands ? Pour tout le monde ?

I.B. – Le théâtre de marionnettes est avant tout un art, et par définition un art s’adresse à tous ! Ce qui définit la cible de public, ce sont les propos et sujets abordés ainsi que la forme choisie. Les créateurs actuels nous prouvent, de saison en saison, que leur imagination est sans limite et qu’avec des marionnettes, et toutes les formes qu’elles peuvent prendre aujourd’hui, ils sont intarissables. Il est certain que les marionnettistes s’adressent à tout le monde. D’ailleurs, la plupart des artistes alternent créations pour adultes et spectacles tout-public avec la même créativité. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Outre la Maison des Métallos et le Théâtre Mouffetard à Paris, les différentes villes : trois lieux à Aubervilliers (L’Embarcadère, L’Espace Renaudie, le théâtre Les Poussières), la Salle des Malassis à Bagnolet, le Carré Belle-Feuille à Boulogne-Billancourt, le Théâtre Paul-Éluard à Choisy-le-Roi, la Maison du développement culturel à Gennevilliers, le Théâtre du Garde-Chasse aux Lilas, le Théâtre Berthelot et le Théâtre de La Girandole à Montreuil, le Théâtre des Bergeries à Noisy-le-Sec, quatre lieux  à Pantin (le Théâtre du Fil de l’eau, la Salle Jacques-Brel, la Dynamo de Banlieues Bleues, La NEF-Manufacture des utopies), le Studio-Théâtre à Stains.

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De Barbot à Truong, une quête d’identité

Trois créations et autant d’approches différentes sur notre quête d’identité, le sens de l’existence et le parler-vrai de chacun : « On a fort mal dormi » de Guillaume Barbot, « Je crois en un seul dieu » d’Arnaud Meunier et « Interview » de Nicolas Truong. Du récit humaniste au théâtre documentaire, quatre spectacles d’une rare intensité.

 

De la solitude du trottoir…

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le bus ou le métro, au pied de notre immeuble ou dans le hall d’une gare, sur une bouche d’aération ou un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck (ethnologue, philosophe, psychanalyste) fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. De cette expérience, forte et parfois traumatisante, il a tiré deux livres, Les naufragés, avec les clochards de Paris et Le sang nouveau est arrivé. Deux documents, récit-témoignage pour le premier et pamphlet pour le second, sur ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes »… Patrick Declerck sait de quoi il parle. Outre sa pratique médicale, en 1986 il ouvre au sein de Médecins du Monde la première consultation d’écoute auprès des SDF, il se déguise

Co Giovanni Cittadini Cesi

une nuit en clochard pour se faire embarquer à Nanterre par les « bleus », la brigade de police spécialisée !

Et d’asséner des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents », « le clochard joue sur la scène du théâtre social un double rôle essentiel, celui de la victime sacrificielle et celui du contre-exemple », « le clochard s’abandonne à exister aux portes de la mort ». Ces mots, durs et tendres selon les circonstances envers ce monde de l’exclusion, Guillaume Barbot les a triés et agencés pour la scène afin de rappeler à chacun que peut-être, parfois, « On a fort mal dormi ».. Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots du médecin et ceux du comédien. Des mots qui font rire parfois, émeuvent souvent, toujours touchent. Sans complaisance ni misérabilisme mais avec tendresse et compassion. Des mots aujourd’hui en tournée, après une escale au théâtre du Rond-Point, qui auront d’ailleurs l’honneur d’être à l’affiche de la prochaine édition du Festival de La Charité-sur-Loire fin mai… Des mots scandés, gueulés, chuchotés, chantés, pleurés et incarnés par un Quenon époustouflant de sincérité et de proximité.

 

Quand « L’une » est trois…

Trois voix pour un même dieu ! Shirin Akhras est une jeune étudiante palestinienne, Eden Golan une prof d’histoire juive et Mina Wilkinson une soldate américaine : chacune de confession religieuse différente… Trois voix aussi pour un même crime, un attentat à Tel Aviv, narré du point de vue de chacune des protagonistes… Trois destins incarnés, toutefois, par une seule femme en scène, Rachida Brakni, César du meilleur espoir féminin en 2002 avec le film Chaos de Coline Serreau et Molière de la révélation féminine la même année pour son interprétation dans Ruy Blas joué à la Comédie Française ! Déjà le dramaturge italien Stefano Massini nous avait séduit et subjugué avec ses « Chapitres de la chute, la saga des Lehman Brothers », il récidive dans cette nouvelle narration au contenu bien particulier. « Je crois en un seul dieu » ne nous assène aucune vérité, le spectateur connaît d’ailleurs l’épilogue du récit dès le lever de rideau, il nous invite juste à comprendre les convictions et contradictions qui balisent le destin des trois personnages. À partir d’un fait divers tragique, hélas coutumier en cette terre d’Orient, Massini croise les trajectoires pour nous

Co Sonia Barcet

ramener à l’essentiel, dans le sens premier du terme : la quête d’absolu en chacun, le refus d’un regard manichéen sur l’histoire, la fragilité de toute existence au regard de la complexité du monde.

De sa seule présence, Rachida Brakni embrase la solitude du plateau. Dans une économie de gestes et de déplacements, elle offre corps et voix à ces trois femmes avec une incroyable intensité. Douleur, foi, violence, doute et conviction n’ont besoin d’aucun artifice scénique pour interpeller l’auditoire, la force des mots à elle-seule fait sens, chair, histoire… Performance de l’interprète, un pas-un regard-une respiration suffisent, la comédienne subvertit les codes et implose l’uniformité de tout discours. À l’explosion mortifère recensée sous trois angles différents, répond une inattendue et  puissante explosion poétique qui balaie l’anecdotique et sublime le pathétique. « Je crois en la force des poètes, en leurs récits, en leur capacité à déplacer notre regard », souligne le metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne, Arnaud Meunier, « ces déplacements et ces écarts sont un oxygène essentiel pour la pensée et l’esprit critique ».

… Et que deux font cinq !

Florence Aubenas, Raymond Depardon, Jean Hatzfeld, Edgard Morin, Claudine Nougaret : cinq  « grands témoins », tant par l’écriture-l’image-la réflexion, qui savent faire parler les autres avec talent… Sous la houlette du metteur en scène-philosophe Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry sont partis à leur rencontre. Croisant sur leur chemin Socrate, Michel Foucault, Max Frisch, Jean Rouch pour composer et interpréter cette « Interview » de haute volée, tour à tour profonde ou comique, légère ou caustique, grave ou ludique ! Deux intervieweurs pour cinq interviewés de marque et « spécialistes de l’interview » en vue de nous révéler combien « l’entretien » ne relève en rien du bavardage lorsque deux individualités, deux subjectivités, deux intelligences dialoguent, se rencontrent et se confrontent. Plus qu’une recette à audimat, dont chacune et chacun nous livrent les secrets (la détermination des enfants selon Aubenas, le retrait du cadre selon Depardon, l’enjeu de la bonne question selon Hatzfeld…), le genre journalistique par excellence se révèle tel qu’en lui-même : une mise en scène bâclée ou travaillée (Poivre d’Arvor et son vrai-faux Fidel Castro, Michel Polac et ses désopilants « Droit de réponse », Bernard Pivot et ses

Co Giovanni Cittadini Cesi

emblématiques « Apostrophes »…), un véritable théâtre où se produit l’accouchement, la mise au jour d’une pensée ou d’une personnalité.

Bouchaud et Henry, forts de leur intelligence et de leur haute sensibilité, surtout maîtres incontestés de leur art, régalent leur auditoire de ce chassé-croisé entre intervieweurs et interviewés. Risquant l’improvisation et l’interpellation du public comme ils en sont coutumiers, d’une audace et d’un naturel désarmants, les deux comédiens déclinent entre sérieux et facétie toutes les subtilités de langage, dénoncent le verbiage généralisé, les mensonges et contre-vérités de ces prétendus entretiens-choc, les subterfuges de ces spécialistes ou témoins exclusifs que l’on retrouve à l’identique d’un micro l’autre… Presque un spectacle de salubrité publique, un salutaire nettoyage de cerveau à proposer à tous les accros de la télé en continu, mais bien plus encore : sans prise de tête, avec une belle dose d’humour et de légèreté, un salvateur exercice de « philosophie pour les nuls » qui réveille en chacun de nous le Socrate endormi devant tant d’intelligences convoquées sur un plateau de théâtre ! Yonnel Liégeois

À voir et applaudir aussi :

  • Trois œuvres de Bertolt Brecht, à l’affiche simultanément. « L’exception et la règle », au théâtre de La belle étoile à La Plaine Saint-Denis (93), jusqu’au 29/04 : une mise en scène burlesque par la compagnie Jolie Môme. « Baal » au théâtre de la Colline à Paris jusqu’au 20/05 : avec Stanislas Nordey dans le rôle-titre, une mise en scène d’une froideur esthétisante de Christine Letailleur. « La résistible ascension d’Arturo Ui », à la salle Richelieu de la

    « Votre maman », de Jean-Claude Grumberg.

    Comédie Française, jusqu’au 30/06 : avec Laurent Stocker dans le rôle-titre, une mise en scène ébouriffante de Katharina Thalbach.

  • « Votre maman », de Jean-Claude Grumberg : depuis le 19/04 au Théâtre de l’Atelier à Paris, dans une mise en scène de Charles Tordjman. En sa maison de retraite, face à son fils qu’elle ne reconnaît plus, une mère retombe au temps des camps de la mort. Sublime, entre humour et tragédie, avec la grande Catherine Hiegel.
  • « La chose commune », par la compagnie du Kaïros : jusqu’au 29/04 au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, dans une mise en scène de David Lescot. Le jazz, musique et voix, pour raconter le temps de la Commune : ça sent la révolte, la poudre, l’inattendu et l’exceptionnel.
  • « L’événement », d’Annie Ernaux : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre de la Comédie Française. Avec la collaboration artistique de Denis Podalydès, Françoise Gillard donne corps et voix au bouleversant récit de l’avortement commis par la romancière à l’aube de ses 23 ans. Émouvant, une interprétation d’une grande puissance.
  • « L’abattage rituel de Gorge Mastromas »*, de Dennis Kelly : du 24/04 jusqu’au 05/05 à la Manufacture des œillets d’Ivry (94), dans une mise en scène de Maïa Sandoz. Entre humour et cruauté, la dénonciation en règle de la corruption et de l’ultra-libéralisme.
  • « L’âge libre », d’après les « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes : du 26/04 au 10/06 au théâtre de La reine blanche à Paris, dans une mise en scène de Maya Ernest. Sur un ring de boxe, entre rires et pleurs, quatre femmes réinventent les feux de l’amour !
  • La 12ème édition du Festival de caves : du 28/04 au 24/06, en province comme en région parisienne. Du théâtre partout où on ne l’attend pas ! De la cave au sous-sol, de l’imprévu et de l’inattendu jusqu’à l’heure de la représentation.
  • La 9ème édition de la Biennale internationale des Arts de la marionnette : du 9/05 au 02/06, sur onze villes et quinze lieux de la région francilienne. Pour découvrir la richesse et la créativité de la marionnette sous toutes ses formes, se débarrasser de tous les clichés qui l’emprisonnent.
  • « Le songe d’une nuit d’été », de William Shakespeare : du 15/05 au 23/05 à la Manufacture des œillets d’Ivry (94), dans une mise en scène de Guy-Pierre Couleau. Un spectacle enchanteur, qui ravit le public et laisse plus que songeur (!), créé à l’été 2016 au Théâtre du Peuple de Bussang.

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Quand le théâtre fait son travail…

La scène, parfois, invite le spectateur à cogiter sur l’univers impitoyable de la finance ou de l’entreprise : ainsi, « Banque centrale » et « L’avaleur » à travers les interrogations d’un fou et les opérations de sape d’un trader de la City, « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » et « Soyez vous-mêmes » avec les tribulations de deux femmes en quête d’un emploi. Quatre créations théâtrales qui méritent le détour !

 

 

De l’univers impitoyable de la finance…

« Excusez-moi. Je viens du premier étage, je suis nouveau, je fais État depuis pas longtemps […] et très simplement, je voudrais savoir pourquoi je n’ai pas le droit d’emprunter à ma banque centrale ! ». Dans un hôpital psychiatrique, un fou raconte à son médecin les rouages monétaires à l’œuvre dans l’établissement. Paranoïa, hallucinations ? Que nenni. Le voilà juste témoin d’escroqueries, orchestrées au plus haut sommet de la société, de l’hôpital en l’occurrence. L’arnaque démarre avec les morceaux de sucre distribués aux malades en début de semaine. Ils sont une monnaie d’échange précieuse pour se payer tout un tas de choses, comme les cigarettes en prison, dont la valeur est fluctuante. Le lundi, lesdits morceaux ne valent pas grand chose, vu que tout le monde en a un paquet. Par contre, en milieu ou en fin de semaine, quand ils viennent à manquer, ils valent leur pesant d’or. C’est là que l’homme au carnet se pointe pour distribuer les prêts.

Le fou en a besoin de trois pour acheter une paire de chaussures ? L’homme au carnet lui en avance dix pour finir la semaine à l’aise, il devra juste lui en rembourser onze. Et l’emprunteur de se sentir floué, « c’est-à-dire que hier, tu m’as prêté les sucres que je t’ai donnés aujourd’hui ! », puis d’uriner sur les piles de morceaux de sucre amassés… Le fou explique alors au psy que, dans ces conditions, il préfère être l’État du premier étage. Là, il va être confronté à la Banque centrale et aux banques privées qui se comportent de plus en plus comme des brigands, bichonnés par l’Union européenne. Il va donc voir l’Europe, un étage au-dessus, où La règle du jeu, personnage à part entière, lui explique les règles monétaires. Seul et en pyjama sur la scène des Déchargeurs, Franck Chevallay joue tous les rôles : du banquier privé (il pince juste le col de sa veste pour l’incarner) à la pièce d’or de la république de Venise. Avec sa pièce Banque centrale, il réussit le tour de force de personnifier toutes les monnaies, réelles ou virtuelles, pour mieux nous expliquer en une heure l’histoire et les rouages du marché et ce, jusqu’à la crise des subprimes. « J’avais prêté de l’argent qui n’existait pas, pour acheter des maisons qui ne valaient rien, à des gens incapables de rembourser… », résume un financier. C’est clair comme de l’eau de roche !

 

Même limpidité avec L’avaleur  mis en scène par Robin Renucci, une adaptation de la pièce Other People’s Money  de l’américain Jerry Sterner. Là, on pénètre dans les relations viciées de la finance et de l’industrie. Incarnées d’un côté par Franck Kafaim, trader de la City de Londres, et de l’autre par la direction du Câble français de Cherbourg (CFC), le PDG, son assistante et le directeur. L’histoire, somme toute devenue banale, nous conte le combat que livre un prédateur sans vergogne pour dévorer une boîte florissante d’un autre âge. Face à ses attaques, les responsables du CFC qui ont su maintenir et faire fructifier l’activité de l’entreprise, vont faire appel à une avocate. On suit alors le match de boxe entre deux univers, celui de la City et celui d’une industrie traditionnelle, deux logiques financières et deux générations.

« C’est le contexte de la société dans laquelle nous sommes, le système dans lequel nous vivons dans nos pays, qui m’ont conduit naturellement vers cette pièce », explique Robin Renucci à la tête des Tréteaux de France. « Ils m’ont amené non pas à devoir exposer des raisons ou trouver des solutions, mais à chercher, en premier lieu, d’où vient le mal ». Créé dans le cadre d’un cycle consacré à la thématique du travail et de la richesse, L’avaleur met en scène un trader tellement cynique qu’il en devient jubilatoire. Affublé d’un faux ventre et d’une perruque à la Donald Trump, Xavier Gallais plante avec brio le personnage. Sorte de Bibendum dansant, il fait penser au Loup de Tex Avery, carnassier et séducteur, voire au démoniaque Joker de Batman. Si le spectacle, un brin resserré, aurait gagné en intensité, il reste efficace pour nous dépeindre la voracité comme l’absurdité des financiers et la duplicité des compagnons d’industrie. Amélie Meffre

 

 

…à l’univers impitoyable de l’entreprise

Elle est seule, face à son employeur ! Désemparée, apeurée, en quête de cet emploi salvateur, susceptible de lui redonner un peu goût à la vie… Petite fille, elle le déclarait innocemment à son institutrice : ce qu’elle veut faire plus tard ? Trouver un travail qui respecte ses compétences. Las, le temps a passé, le chômage a explosé, la finance s’est imposée, la précarité s’est banalisée, l’espoir s’est envolé ! Écrits et mis en scène par Anne Bourgeois, ces « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » explosent de sincérité sur les planches du Déjazet.  Sous couvert d’humour et de dérision, ils affichent quelques belles vérités sans avoir l’air d’y toucher. Derrière le rire, le tragique de l’existence perce à fleur de peau quand Pôle emploi signe son inefficacité, quand le recruteur affiche arrogance et phallocratie. Les entretiens se suivent et se ressemblent, « on vous écrira », en fin de journée fatigue et désespérance, peur du lendemain, sombre est l’à venir.

Seule en scène, Laurence Fabre se joue de tous les registres. Tantôt candide et frivole, espiègle ou rebelle, tantôt sombre et déprimée, impuissante et résignée, elle demeure toujours digne pourtant et fait face. Aux propositions sans intérêt, aux questions déplacées et racoleuses. À la voix off, interrogative et complice de Fabrice Drouelle, le chroniqueur de France Inter, la comédienne répond sans fard. Jusqu’à ce que son ras-le-bol se transforme en colère, saine et justifiée. D’une belle présence sur scène, elle mêle avec talent rire et réflexion, c’est rare et bon. D’où l’enjeu de le souligner quand le théâtre se révèle un étonnant support revendicatif, la prise de tête en moins… Comme notre société, le clown est peut-être malade, mais il n’est pas mort ce soir au Déjazet : allez-y donc voir !

 

Et c’est aussi à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du théâtre de Belleville ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec insistance, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes »… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH avec force conviction. Sur l’injonction de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’imposture, à l’aveuglement, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

 

À voir encore :

  • Un démocrate, texte et mise en scène de Julie Timmerman : le 24/03 au Carré Sam à Boulogne-sur-Mer et les 20-21/04 au Théâtre des 2 Rives de Charenton-le-Pont. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. De la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak… Du théâtre documentaire de belle facture, une totale réussite.
  • Fellag dans Bled Runner, mise en scène de Marianne Epin : jusqu’au 09/04 au Théâtre du Rond-Point. Le comique algérien revisite son enfance et sa jeunesse, et tous ses précédents spectacles depuis Djurdjurassique Bled, pour nous offrir une peinture au vitriol de son pays natal. De l’humour corrosif…
  • Festival Singulis, quatre « seuls en scène » proposés par les artistes de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre. Après l’original « Bruiteur » de Christine Montalbetti avec Pierre Louis-Calixte et « L’envers du music-hall » d’après Colette avec Danièle Lebrun, « Au pays des mensonges » d’Etgar Keret avec Noam Morgensztern (du 29/03 au 09/04) et « L’événement » d’Annie Ernaux avec Françoise Gillard (du 19 au 30/04). Y.L.

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Madani, des « F(l)ammes » au Paradis…

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé. Tandis que Véronique Sacri, en femme solitaire et incandescente, se la joue « Fille du paradis »… Deux récits mis en scène par Ahmed Madani.

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans OLYMPUS DIGITAL CAMERA« F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards.

Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création OLYMPUS DIGITAL CAMERApartagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène.

Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

…Et Madani aussi, « Fille du paradis » !

En écho aux cris des femmes de banlieues que nous fait entendre « F(l)ammes », résonnent et tonnent les propos dénonciateurs d’une « Fille du paradis » ! Ceux de madani3Cynthia, une jeune étudiante en littérature qui décide un jour de composer le numéro de la plus grande agence d’escortes de Montréal…

Ahmed Madani s’est emparé avec brio du récit autobiographique de Nelly Arcan, « Putain », pour l’adapter à la scène. « Fille du paradis » ? Une charge radicale et sans concession contre l’icône dévastatrice de la femme parfaite, « une parole bouleversante d’humanité, une rage de vivre qui déchire l’opacité des ténèbres telle une étoile filante »… Superbe, irradiante de sincérité et de naturel, Véronique Sacri relève le défi, s’engageant corps et âme dans cette parole à proférer dans la démesure et hors toute censure. Un texte d’une rare puissance évocatrice qui, de la plainte enfantine à la maturité féminine, dissèque et passe au scalpel le discours dominant sur la séduction, la beauté, la sexualité. Femme désir, femme objet, femme putain, Cynthia se veut toutes ces femmes à la fois, mais bien plus encore : la femme libre qui ose une parole publique, la femme impudique qui dévoile une madani1parole nue et pose des mots sur les maux d’une société qui monnaie la sexualité, marchandise les corps.

Dans une mise en scène épurée, sans artifice, Véronique Sacri illumine les planches de sa seule présence. Comme possédée par ce récit qu’elle fait sien : brisée, écartelée, violentée, pénétrée de l’urgence à libérer une telle parole ! Yonnel Liégeois.

À voir encore :

louis-perego-juste-cote-annette-compagne_0_730_730– « Une longue peine » à la Maison des Métallos : l’univers carcéral raconté par quatre anciens condamnés à de longues peines, dont Louis Perego (18 ans d’incarcération) en compagnie de sa compagne Annette Foex (8 années de parloir))… Des mots forts, emprunts de dignité et d’émotion. Un théâtre « documentaire » de belle facture, signé Didier Ruiz passé maître en la matière, qui permet d’entrevoir ce qui se vit derrière les murs. De la cellule au parloir, la violence, l’angoisse, la solitude, l’enfermement pour tous : détenu, épouse et enfants. Y.L.

richard– « Richard III, loyaulté me lie » en tournée nationale : l’un des chefs d’œuvre de Shakespeare revisité par Jean Lambert-wild en clown blanc dans le rôle titre et Élodie Bordas dans tous les autres rôles ! Un spectacle d’une rare beauté, où le comique tutoie le tragique dans leurs plus beaux effets… Une performance d’acteurs, une mise en scène collective de haute voltige, du grand art qui exige une maîtrise parfaite de la voix et du geste. Une création à ne pas manquer, qui mérite d’amples applaudissements. Y.L.

havel– « Audience&Vernissage » à l’Artistic Théâtre : deux courtes pièces de Vaclav Havel écrites en 1975, censurées en leur temps par le régime tchécoslovaque, rassemblées en un seul spectacle et superbement mises en scène par la patronne des lieux, Anne-Marie Lazarini. L’humour, l’autodérision, la parole dissidente d’un futur Président qui voulait que « le théâtre soit la voix de la conscience des hommes et de la société ». Pari gagné avec une bande de comédiens au mieux de leur forme, au service d’un théâtre qui n’a pris aucune ride. Quand le rire et l’absurde donnent autant à penser et réfléchir, un plaisir à ne surtout pas bouder. Y.L.

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Instants de théâtre, livres en fête

Pour clore l’année en beauté, les amoureux des planches auront plaisir à feuilleter divers ouvrages narrant ou illustrant l’histoire et l’art du théâtre. Du beau livre au document de fond, de la pièce inédite au témoignage éclairant, la scène est bien garnie !

Les photographies de l’article, signées Laurencine Lot, sont extraites de l’ouvrage « Instants de théâtre » (en Une de couverture, Hugues Quester et Valérie Dashwood dans « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello)

 

 

Un bien bel ouvrage que ces « Instants de théâtre », surgis de la plume du regretté Michel Corvin et mis en images par la photographe Laurencine Lot ! L’émotion, la beauté, la puissance des clichés rivalisent avec la finesse et la force de conviction des commentaires… Dans une chronique consacrée à ces fabuleux « Instants », le critique dramatique Gilles Costaz parle « d’un Louvre théâtral ou plutôt d’un Beaubourg de la scène, photolottant la meilleure actualité de ces quarante dernières années est saisie dans une forme d’éternité ». Une affirmation parfaitement justifiée et méritée.

C’est avec un réel bonheur, entre le silence des pages et la fureur passée des planches, que nous découvrons ces corps en mouvement, aussi expressifs et vivants que lorsqu’ils apparaissaient à l’ouverture du rideau rouge. Laurent Terzieff, émacié et si convaincant en Philoctète, Michel Bouquet si vaillant lorsque « Le roi se meurt », Nicolas Bataille et sa « Cantatrice chauve » toujours à l’affiche des emblématiques planches de la Huchette… Ce livre est plus qu’un abécédaire du spectacle vivant, il est par excellence le témoignage « vivant » du théâtre. Puissance de frappe, en trois coups et sept chapitres, le texte de Michel Corvin éclaire, commente, interroge, propose. Avec intelligence, ironie, mordant, passion, comme à l’accoutumée, lui le spécialiste jamais rassasié, toujours à l’affût, l’amoureux du théâtre de Genet et de Novarina ! Quarante ans de scène défilent ainsi sous nos yeux, éberlués. Dans sa préface, lumineuse de culture et de pédagogie, « c’est l’histoire imaginaire de toute une société de jadis et de maintenant – et le jadis est cousin du maintenant – qui se déploie devant nous », écrit Corvin, « avec ses héros et ses bouffons, ses forts, ses faibles et sa part d’ombre ». Et l’œil de Laurencine Lot, amoureuse de la scène, pour transfigurer l’humanité de ses sujets en un déclic esthétique à mille postures !

 

Une passion, un amour du vivant que le grand auteur italien, Erri de Luca, transpose pour une fois du roman à la scène avec son « Dernier voyage de Sindbad »… « J’ai écrit ce Sindbab en 2002 », nous prévient-il, « les poissons de la méditerranée se nourrissaient déjà de naufragés depuis cinq ans ». Et de poursuivre, « j’ai emprunté un marin aux « Mille et une nuits » pour le faire naviguer sur notre mer avec le chargement de la plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain ». Un texte aussi fort que poétique, aussi puissant que tragique pour mettre en scène ces « passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés ». Et l’auteur napolitain de se souvenir alors de Jonas avalé vivant par la baleine, de tous ces émigrés italiens avalés vivants par les Amériques… Le beau texte de cette pièce se clôt par une étrange prière laïque – « Notre

Laurent Terzieff, dans "Philoctète" de Jean-Pierre Siméon.

Laurent Terzieff, dans « Philoctète » de Jean-Pierre Siméon.

mer qui n’es pas au ciel, tu es plus juste que la terre ferme… garde les vies, les visites tombées comme des feuilles dans l’allée » -, prions pour entendre ces mots résonner bientôt sur les planches !

Un texte dont pourrait s’emparer assurément Claude Régy, une ode à la vie et à la fraternité qui résonnerait avec fracas dans le noir silence qu’il instaure sur les planches… Avec ces « Écrits, 1991-2011 » rassemblés en un gros volume, le metteur en scène nous livre au fil des pages ce qu’il ressent et croit avec beaucoup de force : « le désir d’un théâtre qui n’en serait plus un, en ce qu’il serait le lieu de toutes les présences, le lieu des choses elles-mêmes ». Homme de théâtre inclassable, souvent décrié par ses pairs ou les critiques, Claude Régy n’en conduit toujours pas moins sa recherche d’une esthétique qui est pour lui essence de vie : le silence qui retentit fort, la lenteur qui exacerbe le mouvement, l’obscurité qui éblouit de lumière. Autre qu’un recueil de réflexions figées, nous est proposé là un authentique voyage où doutes et convictions balisent les étapes au fil des créations. Lire Régy, c’est laisser voguer son imaginaire à la dérive d’une pensée et d’une poétique souvent dérangeantes, toujours troublantes, jamais pédantes.

 

Comme est troublant, dérangeant le « Shakespeare, le choix d’un spectre », dont nous gratifie Daniel Bougnoux ! L’homme n’est nullement un vilain farceur ou un vulgaire plaisantin. Universitaire patenté et éditeur des œuvres romanesques d’Aragon dans la fameuse collection de La Pléiade, il épouse en ce livre les thèses de Lamberto Tassinari. Qui récuse le médiocre bourgeois de Stratford, William Shakespeare, comme l’authentique auteur de son théâtre pour l’attribuer à un émigré italien, John Florio… « Le véritable Shakespeare ne sort pas diminué de cette enquête », nous avertit Bougnoux, « mais doté d’une éducation, d’une surface sociale et d’un visage enfin dignes de son œuvre ». À la recherche d’indices et de preuves, l’ouvrage nous plonge au cœur de l’Angleterre du XVIIième siècle, à Londres plus précisément. Dans une large part, la vie de l’auteur d’Hamlet et de tant d’autres chefs d’œuvre nous demeure inconnue, rares sont les documents qui attestent de son existence et les débats-querelles d’experts autour de sa personnalité controversée sont légion. Sur les pas de Tassinari, nouvel Holmes sans redingote ni parapluie, Bougnoux mène donc l’enquête, instruit son dossier, élimine les fausses pistes, éclaire les zones d’ombre pour se forger une solide conviction. À lire

Nicolas bataille et Simone Mozet, dans "La cantatrice chauve" de Ionesco.

Nicolas Bataille et Simone Mozet, dans « La cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco.

expressément pour découvrir à qui profite le crime, ce n’est pas ici que sera dévoilée la résolution de l’énigme !

Des affirmations qui laissent de marbre un autre larron, lui-aussi universitaire et éditeur à la Pléiade des œuvres du grand Will ! Dans « Shakespeare, être ou ne pas être ? », Jean-Michel Déprats récuse d’un trait de plume « ces élucubrations » et « opinions fantaisistes ». Leur préférant le bon mot d’Alphonse Allais : « Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui » !

 

À cent lieux de ces débats universitaires, Gérard Astor enracine plutôt sa pensée dans une recherche de longue date sur les articulations entre théâtre et monde du travail. Avec ses « Labyrinthes, théâtre/exercice », de lecture exigeante, il nous en livre quelques réflexions de fond. « S’agissant du théâtre de Gérard Astor, le terme Labyrinthes se charge de significations et de symboliques multiples », nous avertit dans la préface Adel Habbassi, professeur à l’université de Tunis, « la poésie du monde, des cultures et des hommes qui les animent, métaphorise les repères et les configurations géo-historiques qu’on nous avait inculqués à l’école ». Un vaste programme de réappropriation, donc, que nous propose Astor à la lecture de quelques-uns de ses textes ici rassemblés : réinvestir le présent, le travail pour que « le théâtre retrouve l’essentiel du réel et que la poésie nous chante la musique de la vie », comme nous y invite Nicolas Hocquenghem le

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans "Le roi se meurt" de Ionesco

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco.

compagnon de route, directeur du Théâtre de Bligny et metteur en scène de « Leïla-Enki » au Théâtre des Carmes d’André Benedetto lors du festival d’Avignon 2005.

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions ! « Un phare dans la nuit profonde » invite son auteur à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés de ce blog, chaleureuses fêtes. Que l’année à venir soit riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. À bientôt en 2017, dans de nouvelles aventures communes ! Y.L.

 

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Aliberti, une nouvelle voix pour Aragon

La poésie d’Aragon a inspiré nombre de chanteurs et musiciens. Il y eut hier Ferrat et Ferré, aujourd’hui encore Francesca Solleville et Isabelle Aubray. Désormais, il nous faudra compter aussi sur la voix de Sandra Aliberti. Qui, chaude et fragile, se pose sur les musiques de Lionel Mendousse et Bertrand Ravalard pour chanter « L’homme et ses armes ». À découvrir, les 25-26/11, au Théâtre de la Girandole à Montreuil (93).

Les notes caracolent, Mendousse et Ravalard s’en donnent à cœur joie dans leurs nouveaux arrangements musicaux, c’est la fête en cet après-midi de répétition générale sur la scène de La Girandole ! Alerte, Sandra Aliberti susurre avec allégresse les mots des « Fêtes galantes » sur les sons de ses deux comparses. Un nouvel Aragon nous est donné, loin aragon-courcelles-sur-yvette-217des poncifs et des poèmes convenus ou trop connus.

L’interprète n’en est pas à son premier essai. Hier déjà, lors de son hommage rendu au grand Léo, elle reprenait à son compte quelques poèmes d’Aragon mis en musique par l’anarchiste chevelu. A la création du spectacle, la presse fut unanime. Du Parisien à France Inter, de Télérama à L’Huma : « De La mauvaise graine à L’âge d’or en passant par Les Romantiques, le grand Léo aurait follement aimé le travail de cette interprète et de ses deux inventifs musiciens », écrit l’un, « nombreux sont les hommages, plus rares les spectacles de qualité qui redonnent à entendre quelques-unes des plus belles chansons de Léo avec une authenticité qui n’aurait pas déplu à l’artiste », note l’autre…

Le doute n’est point de mise, semblable accueil est à prévoir pour « Je chante l’homme et ses armes », son nouveau spectacle musical qui privilégie les poèmes de Louis Aragon écrits entre 1925 et 1946. « Il nous a semblé que ces textes résonnaient de nouveau avec force dans notre époque », commente Sandra Aliberti hors scène, « l’esprit de résistance, la sensibilité sociale, le lyrisme retrouvé d’une poésie militante habitent sa poésie aragon-courcelles-sur-yvette-119des années 20 aux années 40 ».

Telle l’équilibriste sur son fil, la chanteuse et comédienne semble caresser les mots pour poser sa voix, délicate et fragile tout à la fois, sur le verbe poétique de cet autre rebelle que la magistrale biographie du romancier et essayiste Philippe Forest dévoile dans toute sa complexité. « La poésie sauvera le monde, si rien le sauve », nous alertait déjà le fantasque Jean-Pierre Siméon dans un iconoclaste brûlot. Pour le directeur artistique du Printemps des Poètes, « il est urgent de restituer à notre monde sans boussole la parole des poètes, rebelle à tous les ordres établis ». Parce que le poème est l’occasion pour tous de sortir du carcan des conformismes et consensus en tous genres, d’avoir accès à une langue insoumise, de trouver les voies d’une insurrection de la conscience… Un programme que déroule à la lettre Sandra Aliberti avec ses sandra2deux complices, entre « Complainte des chômeurs » et « Romance du temps qu’il fait », « Je donne congé aux patrons » et « Poème de l’été 1941 ».

« Comment rendre compte d’un monde qui change, d’un monde en guerre, de la patrie en danger, de la domination de l’homme par la brute ? », s’interroge Louis Aragon dans « La rime en 1940 » et d’écrire, un peu plus loin, « jamais peut-être faire chanter les choses n’a été plus urgente et noble mission à l’homme, qu’à cette heure où il est profondément humilié, plus entièrement dégradé que jamais »… Les trois artistes, pour leur part, en sont convaincus, « des expérimentations surréalistes au chant populaire retrouvé, en passant par l’Oural, il nous a semblé intéressant de rassembler des textes qui rendent compte de l’évolution de son œuvre ». Avec, cerise sur le gâteau, sans rougir devant leurs illustres prédécesseurs (Brassens, Ferrat, Ferré et l’inoubliable Colette Magny), la création de nouvelles musiques sandra1pour accompagner les qualités sonores et lyriques du verbe aragonien.

De la belle ouvrage pour chanter l’amour, heureux ou pas, l’humain terrassé mais aussi l’humanité à refonder ! « Je chante l’homme et ses armes… Ainsi devrait commencer toute poésie », écrit Aragon dans la préface aux « Yeux d’Elsa ». Non sans humour, « ainsi devrait commencer tout spectacle », ajoute Lionel Mendousse, le violoniste du groupe. N’en manquez donc point le début, courez-y même sans armes ni bagages, la poésie nous sauvera si rien nous sauve ! Yonnel Liégeois

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De Roméo à Lescot, le peuple sur scène

Qui ne connaît « Roméo et Juliette », le chef d’œuvre de Shakespeare ? Une bande de jeunes, issus de quartiers populaires, le revisite avec talent tandis que le héros de David Lescot compte son blé, cherche « Mon fric » comme d’autres leur cassette… Un troisième larron, Jean-Pierre Siméon, fait son « Cabaret » poétique pour unifier cette quête commune : notre soif d’amour.

 

Quartier « Les montots – La grande patûre » de Nevers (58), dans les coulisses de la salle Stéphane Hessel l’effervescence est à son comble ! Une quarantaine de jeunes, troupe éphémère constituée de garçons et filles en provenance d’Auxerre et de Nevers, se prépare à entrer en scène. Larmes, stress, trac… L’enjeu est de taille, parents et copains-

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

copines garnissent les gradins, à l’affiche un classique du répertoire, le « Roméo et Juliette » de Shakespeare revisité par le metteur en scène Serge Sandor.

Comme si le rôle était trop lourd à porter, elles sont deux « Juliette » à endosser le costume de l’héroïne, Camille et Assia. L’une au collège des Loges, l’autre au lycée agricole… Depuis de longs mois déjà, de réunions en ateliers théâtre chaque mercredi ou week-end, elles répètent, apprennent, goûtent le texte et règlent leurs déplacements. L’angoisse de la première représentation publique ne leur fait point oublier l’enjeu du message qui doit passer la rampe : hors les querelles et conflits entre Montaigu et Capulet, l’amour doit triompher de la haine et de la violence ! Sandor se fait complice des uns et des autres, il réconforte et encourage sa troupe avant les trois coups, au fil du temps il connaît bien ces gars et filles issus des quartiers populaires. Il est vrai que l’homme est coutumier du genre, il y a deux ans il montait « La dispute » de Marivaux au Théâtre de la Tempête dans la même démarche… Des convictions, le metteur en scène n’en manque point pour mettre tout le monde à l’action. Qu’ils soient édiles, directeurs de maisons de quartier ou de centres sociaux, proviseurs : « La culture est un bien commun, tous les publics doivent pouvoir y goûter, en particulier les jeunes que l’on dit éloignés de l’institution ». Du

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

soutien des Tréteaux de France dirigés par Robin Renucci à celui de la P.J.J. locale (Protection Judiciaire de la Jeunesse), de la ville de Gurgy à celle de Coulanges-sur-Yonne, chacun a mis la main à la pâte. Pour les costumes, les décors, la réalisation des masques.

A entendre les réactions des uns et des autres, Nassim-Chemiti-Benjamin et Inès en Roméo (!), les protagonistes de Shakespeare semblent n’avoir plus de secrets à leurs yeux ! Les querelles de familles rejoignent les querelles de quartiers, la haine d’hier l’intolérance d’aujourd’hui. D’où l’enjeu d’apprendre à « connaître l’autre » soutient Assia, de « respecter nos différences » surenchérit Camille. Tous le reconnaissent, le vide sera grand quand l’aventure va s’arrêter. Il n’empêche, à des degrés divers, l’horizon s’est ouvert pour d’aucuns : apprendre à s’écouter, faire œuvre commune, construire un collectif, conduire un projet jusqu’à son terme. Des victoires au quotidien, aussi capitales dans la vie que d’ouvrir un livre et monter sur scène. Après trois représentations au théâtre de l’Aquarium à Paris, avant la tombée finale du rideau, un dernier défi : la grande scène de la Maison de la Culture de Nevers les 29 et 30 octobre, le 05 novembre à Monéteau (89) !

 

Comme bien des héros shakespeariens, celui de David Lescot dérive lui-aussi entre drame et comédie dans cette quête permanente à subvenir à ses besoins ! Lui, l’enfant du peuple élevé à l’originale école des colonies de vacances organisées par les juifs communistes de France (ça ne s’invente pas, un fait authentique dans la vie du dramaturge !), il frappe à la porte des adultes à l’aube du libéralisme sauvage où l’argent devient roi ! Le fric, du fric, « Mon fric » selon le titre explicite de la pièce très prochainement en tournée nationale avant de revenir dans le Pas-de-Calais, devient alors sa seule ligne d’horizon… « Le théâtre se mêle souvent de parler de la famille », commente Cécile Backès, la metteure en scène et directrice de la Comédie de Béthune, « il le fait rarement sous l’angle de l’argent et pourtant, de l’enfance au soir de la vie, la préoccupation de l’argent rythme le quotidien ».

Co Thomas Faverjon

Co Thomas Faverjon

Avec l’humour dont est coutumier Lescot et les trouvailles scéniques dont est friande Backès, nous voilà donc emporté dans une saga peu commune : celle de « Moi » le héros avec sa cassette sous forme d’un livret d’épargne peu garni, ses amours et ses emmerdes, ses coups de cœur et ses coups de blues…

Une balade sentimentalo-réaliste entre l’hier et l’aujourd’hui, les rêves de réussite sociale et les échecs au quotidien, les désillusions professionnelles et les aspirations à une vie meilleure : pas de leçon d’économie pompeuse au tableau noir, pourtant un regard lucide et quelque peu désenchanté sur la société d’aujourd’hui ! Pour « Moi » le petit prof, en situation précaire dans un établissement privé, il sera dit qu’il ne bénéficiera jamais du fameux ascenseur social, ses tourments bancaires sont à l’égal de ses désillusions affectives ! Au soir de sa vie, il résistera cependant à la tentation de partir en Inde aider encore plus pauvre que lui, il se contentera du petit pactole en sommeil depuis l’enfance sur son livret d’épargne : pour l’offrir illico, signe qu’envers et contre tout perdurent des valeurs autres que le fric… Le temps d’une vie, l’évocation sans didactisme de « gens de peu » qui ont pourtant beaucoup de rêves et de désirs à combler, d’amour surtout à donner et partager. Un spectacle rondement mené, entre humour et dérision, par une bande de jeunes comédiens au mieux de leur forme.

 

Entre piano et vocalises, un troisième larron tente de prendre de la hauteur. Pour nous l’affirmer, tout de go, « l’amour n’y a qu’ça d’vrai » ! Il nous l’avait bien caché, l’ami Siméon, Jean-Pierre de son prénom et poète à la qualité du verbe saluée unanimement, qu’il écrivait aussi des chansons… Dont se sont emparés Isabelle Serrand et Wolfgang Pissors, l’une à la composition musicale et au piano, l’autre à la voix.

Co Sylvie Delpech

Co Sylvie Delpech

Pour nous offrir leur « Cabaret Siméon » au théâtre Essaïon : qu’on s’y frotte ou qu’on s’y pique, les deux artistes nous déclinent ainsi avec tendresse, sur des airs finement léchés, les mots d’amour que le troubadour a composé au fil de l’eau ou sur un coin de table. « S’il n’y a pas toujours de la poésie dans les chansons, il y a toujours du chant dans les poèmes », commente avec humour et justesse le directeur artistique du Printemps des Poètes ! Et de citer, fin connaisseur de ses classiques, Carco, MacOrlan, Desnos, Prévert, Vian, Andrée Chedid, une liste dans laquelle ne déparerait pas le nom d’Aragon en mémoire de Ferrat et Ferré. Que nous raconte le poète Siméon, que nous chantent ses interprètes ? La vie au quotidien, ses grandes heures et ses petits riens, le temps de l’absence comme celui de la rupture, le manque de tendresse qui dehors tue plus que le froid, le baiser volé sur le trottoir ou le collé-serré dans le métro…

L’amour en un mot, ici enrubanné de mille mots et mélodies. En un savoureux cabaret comme au temps d’antan, l’abécédaire de la carte du Tendre. Yonnel Liégeois

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De Visconti à Van Hove, « Les damnés » entrent en scène

Sous la houlette du metteur en scène flamand Ivo van Hove, les personnages surgis du scénario du film de Luchino Visconti, « Les damnés », sont criants de vérité. Surtout d’actualité, face à la montée des extrémismes qui embrasent la planète. Une pièce d’une puissance exceptionnelle, magistralement interprétée par la troupe de la Comédie Française.

 

Un cercueil, deux cercueils, trois… Et la liste s’allonge des victimes de la bête immonde qui assoit son emprise sur la famille Von Essenbech et son empire industriel ! Adaptés du scénario du film réalisé en 1969 par le grand Luchino Visconti, magnifiquement incarnés par la troupe du Français, « Les damnés » ont embrasé en juillet la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, envoûté le public du festival par ses fulgurances et ses images rdchoc. Aujourd’hui, ils investissent les planches de la Comédie Française. Non comme les fantômes d’une histoire qui hanterait nos consciences, plutôt comme les revenants d’un temps que l’on croyait pourtant révolu, celui d’une barbarie en devenir.

Le pari était risqué pour le flamand Ivo Van Hove, féru des coups d’éclat ! Comment oser toucher à une icône du cinéma italien, à un chef d’œuvre du cinéma international ? Visconti et ses « Damnés », un film à l’esthétique flamboyante et aux ressorts, tant politiques que psychologiques, foudroyants contre les élites intellectuelles et industrieuses compromises dans l’instauration du régime nazi… Le metteur en scène évite l’écueil majeur, transposer sur les planches les images du film. Ici, point de brassards rouges à la manche, point de croix gammées ni de drapeaux nazis, ils sont ailleurs. En fond de scène, sur écran vidéo où sont imagées par intermittence les heures sombres de l’Allemagne d’alors : la prise du pouvoir par Hitler, l’incendie du Reichstag, le camp d’extermination de Dachau. Sur le plateau, la mise à mort peut commencer, une table de banquet est dressée, plutôt une table des sacrifices à la vaisselle étincelante. Des cercueils aussi, pour l’heure vides, qui attirent l’œil interrogatif du spectateur.

 

Sont-ils des suppôts convaincus du national-socialisme, le patriarche des aciéries Von Essenbech et consorts, épouses et fils héritiers, de sinistres complices ou de tristes victimes ?

Ld - Jan Versweyveld

Ld – Jan Versweyveld

L’un et l’autre justement, contexte encore plus glaçant… Ils sont cultivés, friands de grande musique et des arts, savourent la finesse du langage et apprécient les bonnes manières. Des « gens de la haute », selon les clichés convenus, à qui ne manquent ni intelligence ni connaissances… La soirée s’annonce festive et joyeuse, le maître de la tribu célèbre son anniversaire et s’apprête à révéler au clan le nom de son successeur. Soudain, assiettes et verres volent en éclats en ce terrible mois de février 1933, les convenances aussi, la radio annonce la prise du pouvoir par Hitler.

Que penser, que dire, que faire ? Si d’aucuns honnissent les usurpateurs sans foi ni loi tandis que certains leur tendent ouvertement la main, si les uns refusent la soumission sans condition tandis que d’autres se réjouissent des événements, tous s’interrogent : qu’adviendra-t-il demain de leur rang, de leur pouvoir, de leur empire, de leur fortune ? De compromissions en trahisons, de mensonges en faux-semblants, entre vices et vertus, amours sincères et glauques débauches, c’est tout un monde qui se déchire et se fissure. D’un côté de la scène, les acteurs de l’histoire, la grande et la petite, s’apprêtent et ecrevêtent leurs costumes pour le meilleur ou le pire, de l’autre les cercueils se referment sur des visages épouvantés de leurs propres désillusions ou incompréhensions.

 

Comme Visconti qui, avec « Les damnés », n’a pas fait un film sur le nazisme mais sur le renversement possible des valeurs dans toute société, avec des images fortes Ivo Van Hove montre lui-aussi « combien le monde peut devenir barbare au nom de simples intérêts financiers ». Pour sauver son empire industriel, faire fructifier son argent, la riche famille Von Essenbeck est prête à tout. Hors toute morale, dans la perversité absolue, au prix des pires trahisons dans le clan familial, jusqu’à la mort… Une vision apocalyptique des rapports sociaux, qui interpelle chacun, quand soif de pouvoir, manipulation et cupidité  transforment l’homme en rapace pour ses

Ld - Jan Verswevyeld

Ld – Jan Verswevyeld

semblables, quand la haine de l’autre embrume toute lucidité et clairvoyance. Par fanatisme, par ignorance, par bassesse d’esprit.

« Réveillez-vous, réveillons-nous », semble crier Van Hove du fond des coulisses ! A l’heure où populismes et extrémismes de toute nature embrasent la planète, le metteur en scène nous jette en pleine face les horreurs et monstruosités dont le genre humain est capable. Non par culpabilité, avant tout par lucidité pour que nous ne puissions pas prétendre et dire, hier comme aujourd’hui, « nous ne savions pas ». En Avignon, les bruits de la ville résonnaient par delà les murs, le chant des oiseaux aussi. Le vaste plateau dévoilait toute sa puissance, le monde était là grandeur nature. Public entravé dans les gradins, impuissante pour l’heure mais rassemblée par la magie du théâtre, la foule devenait peuple, communauté fraternelle. Capable d’affirmer, au sortir de la représentation, plus jamais çà !

 

Qu’en sera-t-il à Paris, Place du Palais Royal ? La même force de conviction et de persuasion circulera-t-elle de la scène à la salle ? Il n’y a aucune raison d’en douter, tant l’osmose entre paroles, images et musiques se révélait parfaite. Avec une troupe du Français au sommet de son art, un spectacle d’une rare beauté au cœur de l’horreur absolue, un rappel urgent à l’Histoire. Yonnel Liégeois

 

Ld - Jan Versweyveld

Ld – Jan Versweyveld

« C’est au spectateur de faire ou non le parallèle entre l’Allemagne des années 40 et l’Europe de 2016, mais aujourd’hui le compromis avec les idées populistes est inquiétant ».

Yvo van Hove

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