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Guillaume Dujardin, à fond de cave !

Jusqu’au 24 juin, les caves de France sont investies par d’étranges personnages. De Besançon à Montpellier, de Bordeaux à Paris, squattées par des saltimbanques dans le cadre de la 12ème édition du Festival de Caves… Rencontre avec Guillaume Dujardin, son fondateur et directeur artistique.

 

 

Yonnel Liégeois – Le festival de caves a inauguré sa 12ème édition. Quelle évolution en plus de dix ans ? La place de la création ?

Guillaume Dujardin – La création est au centre du festival. Cela en est l’objectif, le but. Il n’y a pas de programmation au sens classique du terme mais une suite de créations. En dix ans l’évolution est extrêmement importante. Sur une commune à l’origine jusqu’à 93 aujourd’hui, de 5 créations à 15 pour cette édition, de 4 comédiens à 11 cette année… La nature des créations s’est modifiée également, on y trouve plus d’incarnation.

 

Y.L. – Le théâtre en prison ou en appartement, désormais le théâtre en cave… Une coquetterie, une lubie, un regard élitiste ?

G.D. – Je ne crois pas. C’est avant tout un espace  de création, la cave est au centre de notre projet artistique : comment imaginer et inventer des formes théâtrales spécifiques pour ces espaces souterrains, étroits, sans lumière naturelle, avec une grande proximité du public ? Cela modifie fortement le rapport aux spectateurs. Avec des questions corollaires : comment, à partir des caractéristiques de cet espace, donner naissance à des spectacles les plus variés et hétérogènes possibles ? Comment transformer les contraintes en liberté ? C’est le point de départ qui stimule et fait rêver les équipes depuis la création du festival, il y a douze ans.

 

Y.L. – La cave est un symbole fort : la réclusion, la solitude, l’obscurité… Le contraire de la démarche théâtrale qui se veut collective et ouverte ?

G.D. – Le collectif ne veut pas dire le grand nombre. Il y a un collectif de 19 personnes dans nos caves mais il est vrai, je crois, qu’il faut trouver un autre rapport à l’écoute et au regard. Historiquement et politiquement, la cave ne fut jamais un lieu neutre ! Si elle fut un lieu qui servit à se cacher et s’aimer, à torturer ou résister, nous voulons qu’elle devienne également un lieu à imaginer, à créer. Nous savons que dans ces lieux-là, souvent un peu oubliés au fond des maisons, tout peut y être fait. Et c’est sans doute pour cela que nous les aimons, parce qu’on les oublie avec tout ce qu’ils contiennent de nous, du passé, de nos vies, ces petites choses matérielles ou ces grands moments d’histoire… Retrouver ces bas-fonds peut être salutaire !

 

Y.L. – En prélude à cette saison 2017, vous faîtes allusion à la décentralisation conduite il y a 70 ans. Vous persistez dans l’audace du propos ?

G.D. – Ce qui a fait le ciment de la première décentralisation en 1947, c’était la troupe de comédiens, ces comédiens qui participaient à l’ensemble des créations des centres dramatiques. Les directeurs mettaient en scène eux-mêmes ou invitaient des metteurs en scène. La création était ainsi au centre de ces maisons. Ce que nous ont appris nos pères, qu’ils se nomment Jean Dasté, Hubert Gignoux, Michel Saint-Denis, ou pour ma part Michel Dubois, c’est qu’il faut être inventif et audacieux et qu’il ne faut jamais avoir peur de l’avenir. L’autre principe était également d’aller jouer partout dans leur zone d’implantation. Tout cela me fait penser à notre festival : faire du théâtre autrement, dans des lieux secrets et pour un petit nombre de sectateurs, dans une liberté absolue de création, d’invention et d’imagination. Sans parler de l’aventure humaine…

 

Y.L. – Le mot « culture » fut le grand absent de cette campagne présidentielle. Des craintes pour l’avenir ?

G.D. – Oui, cela fait hélas quelque  temps déjà que la culture n’est plus un sujet politique. Si elle l’est, cela concerne les industries culturelles, et en particulier l’épineuse question de la rémunération des auteurs au sens large du terme. Le fait que la culture soit absente des enjeux nationaux est compliqué, et pas seulement pour des questions financières, de financement public. La question cruciale ? Celle des missions de service public que l’État nous confie ou pas. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

EN CAVE OU EN CAGE ?

Besançon, aux abords de la « Chapelle du scénacle » : encore quelques marches périlleuses à descendre pour une poignée de spectateurs avant de plonger dans l’obscurité totale, le noir absolu, la fraîcheur aussi… En cet espace confiné entre terre et pierre, dans un filet de lumière une femme s’avance à pas comptés. Marthe, la femme et le modèle de Pierre Bonnard, nous conte son quotidien au côté du génial postimpressionniste ! Qui la peindra sous tous les angles, surtout nue à sa toilette, toujours dans l’éclat de ses vingt ans et d’une éternelle jeunesse, en dépit du poids des ans…

Femme fatale, femme en cage sous le regard obsédant du maître en cette cave propice à tous les fantasmes ? Avec douceur mais non sans effroi, Marie Champain se donne corps et âme, poétiquement au texte intimiste de José Drevon, charnellement aux délires créateurs du peintre. Dans la mise en scène finement détourée de Guillaume Dujardin où s’entremêlent poses de la comédienne et tableaux de Bonnard, explosent surtout du noir des profondeurs lumières et couleurs des tableaux. Du grand art, à l’image des autres créations de ce festival décidément à l’avant-garde, qui mérite de s’exposer en d’autres scènes et d’autres lieux tout aussi énigmatiques. Y.L.

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Copi, les petits à côtés de la vie

C’est une véritable star, une diva, Marilu Marini ! Capable de magnifier tous les personnages qu’elle incarne et leurs registres de jeu particuliers, même les plus contradictoires, et qu’elle nous offre instantanément avec grâce dans une ironique distance. Ainsi en va-t-il dans La Journée d’une rêveuse (et autres moments…), la pièce de Copi mise en scène par Pierre Maillet.

 

 

Il faut la voir, Marilu Marini, s’asseoir au centre de la scène, face au public à l’entame du spectacle ! Et prendre le temps de nous fixer droit dans les yeux et dire « Encore une journée »… Comme en écho à la réplique inaugurale de la Winnie d‘Oh les beaux jours de Samuel Beckett : « Encore une journée divine ». Cette deuxième accroche, Marilu Marini la connaît parfaitement pour

Co Giovanni Cittadini Cesi

l’avoir maintes fois proférée lorsqu’elle interprétait le rôle-titre de Winnie sous la férule d’un autre argentin comme elle, Alfredo Arias, vieux complice avec lequel elle a souvent œuvré…

D’un théâtre à l’autre – elle fait halte aujourd’hui au théâtre du Rond-Point à Paris avant de poursuivre sa tournée – Marilu Marini, en « rêveuse » de Copi, traine sa chaise comme la petite bonne femme des dessins de l’auteur dans ce qui était encore le Nouvel Observateur. Une réminiscence de la Femme assise, un spectacle directement inspiré de la bande dessinée de Copi qu’elle avait interprété et que lui avait concocté le même Alfredo Arias il y a une trentaine d’années. À remonter le temps, on citera aussi la création de La Journée d’une rêveuse en 1967, mise en lumière toujours par un argentin exilé comme l’auteur, Jorge Lavelli. Aujourd’hui, et depuis 2015, c’est Pierre Maillet

Co Giovanni Cittadini Cesi

qui est aux commandes et il rend hommage en prologue à son aîné en citant un petit texte de l’auteur dédiant sa pièce au metteur en scène, comme cela, dans un trait aussi rapide que celui de ses dessins.

La Journée… peut alors vraiment commencer, avec la rêveuse Marilu Marini seule en scène ou presque, un pianiste l’accompagne de temps à autre, et une multitude d’autres personnages dont on n’entend que la voix (celle enregistrée de Pierre Maillet soi-même, Michael Lonsdale et Marcial di Fonzo Bo)… Tout un univers doucement déjanté, celui de Copi et de son esprit totalement débridé et fou mais qui, mine de rien, parvient à toucher en nous des zones sombres et sensibles, celles travaillées par la mort notamment.

Il y a dans ce théâtre en constante métamorphose, qui joue du temps et de l’espace à sa manière, un réel effet de pudeur. Et c’est un vrai régal. N’oublions surtout pas la parenthèse du titre La Journée d’une rêveuse : (et autres moments…)Jean-Pierre Han

Jusqu’au 21/05 au Théâtre du Rond-Point à Paris, le 24/05 au Manège de Maubeuge.

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L’autre espoir d’Aki Kaurismäki

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un film, un parfum – même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Il n’y a rien à espérer du désespoir ! C’est somme toute la bonne nouvelle que nous adresse encore une fois Aki Kaurismäki dans son dernier film. « L’autre côté de l’espoir » est une fable cinématographique. À l’opposé de tout réalisme et naturalisme mais tellement juste, vrai. La fable, un peu autrement que le conte, dit la vérité, mais par beaucoup d’invraisemblances, c’est sa force. C’est la force de la pure fiction de s’affranchir du réel, sans toutefois se réfugier dans le rêve.  Réel que l’on retrouve pourtant, mais alors retourné comme un gant. En fait, ce film est une parabole.

Voir autrement. Voir avec d’autres yeux, voir avec l’imagination d’un « réalisateur ». Mot magique que celui de réalisateur. Il n’est pas ici seulement que le créateur d’un objet, le film, d’une histoire mais d’un « monde », d’un univers enfin habitable à l’homme, il  nous aide à réaliser qu’il est possible de l’entrevoir. Mieux, qu’il est déjà en promesse dans la simple rencontre ou dans la musique, le rock ou la country par exemple. La musique ici, dans ce film, c’est la rencontre.

 

En se libérant formellement des contraintes du réel  – mais est-ce bien le réel ou ce que notre esprit paresseux prend pour tel lorsqu’il sommeille – il nous fait naitre justement et très précisément au réel. Il nous fraie un chemin vers lui. Il ne le représente pas, il l’offre et nous y rend présent. L’autre côté de l’espoir, l’autre côté du miroir. Il nous réveille… Regardez, tout est là !

Mise en abime alors. Si Aki Kaurismäki est bien le réalisateur d’un film, il nous montre un autre réalisateur : Wiiksstrôm qui, changeant de vie, quittant femme et travail, multiplie sa fortune en la jouant et la risquant (foi et force intérieure) au Casino d’Helsinki pour racheter et diriger un restaurant. Il veut donner de la joie au monde, à tous les mondes d’ailleurs, vous verrez. Il  s’ouvre à la rencontre hospitalière avec une équipe de bras cassés, qu’il sait manager et mobiliser sans démagogie, dont il se rend le complice exigeant, et qui vont retrouver du pouvoir d’agir sous sa coupe. Savoureux et laconiques dialogues du patron et de ses employés.

 

Ce film nous délivre de la peur. Nous traversons la peur avec Khaled, Khaled traqué. Oui, cette fiction nous permet de réaliser que le monde est, et donc peut être autrement que nous le voyons, dangereux, menaçant. On est alors délivré de cette idée mortifère qui nous pèse tant si souvent aujourd’hui au cinéma, nous anesthésie, nous asphyxie d’une « reproduction du réel » pour entrer dans la fiction opérante. Nous passons du voyeur au voyant. On aime ce film parce que précisément ce cinéma-là n’est pas un cinéma qui nous montre les choses selon notre entendement mais comme il faut et qu’il est possible de les espérer et que l’amour que nous portons aux choses et aux êtres nous précède. Il nous indique les voies d’un bonheur recouvré : la confiance ou la foi, la force du destin peut-être, l’intelligence, la ruse, l’humour, un cœur musical et hospitalier ; bref , la poésie qui, comme le suggère Paul Celan, n’est guère différente qu’une poignée de mains.

Ce pourrait n’être qu’une aimable fable humaniste, bien pensante et très ennuyeuse, moralisante, mais qui ne donne rien à penser du tout. Les bons sentiments faisant les mauvais films, comme ils font, on le sait, la mauvaise littérature. Parfois, souvent même, on aime les films méchants, cruels, ou tout simplement tragiques. Et curieusement, lorsqu’ils sont bien pensés et réussis, c’est assez rare car la méchanceté est un art difficile – n’est pas Reiser qui veut !-  ils portent la même espérance que celui-ci. C’est alors qu’ils nous y acheminent par d’autres sentiers de création. Mais ici c’est tellement sensible, intelligent, drôle, musical et bien fait. Tellement épuré, tellement loin de tous effets, de tout pathos. D’une esthétique tellement libre, apportant tant de nouvelles émotions  brutales ou tellement tendres. On est rendu libre aussi par l’emprunt d’images surréalistes.

 

La leçon ? On ne peut peut-être pas  faire LE bien (ce serait présomptueux et peut-être justement que le tout bien, qui ne serait donc pas ouvert à l’aléa, à la surprise, à l’errance et même à la mort  serait un enfer complet. L’enfer est pavé des meilleures intentions… Il y de ces bonheurs redoutables !…), mais on peut toujours faire DU bien. Pour cela, il suffit tout simplement de prendre sa place et d’agir, de répondre à l’appel de la rencontre, de  parier son salut dans la présence amicale et dans une compassion sans effusion, qui laisse libre. Tous les films de Kaurismäki disent cela. La dernière fois l’annonce venait du Havre, là elle nous arrive d’un autre port, Helsinki, de la Finlande, son pays. C’est par la mer et par  l’étranger, le clandestin surtout, que l’annonce s’adresse à tous, à nous spectateur comme elle l’est aux personnages dans le  film. Parabole.

L’autre côté de l’espoir, c’est d’abord un port. Un port magnifiquement filmé, d’abord de nuit puis à l’aube, aimé, chéri. Aki Kaurismäki aime les ports, les bateaux. Il nous en donne les bruits et les silences, les images, les formes. Il réveille en nous les effluves acides de ces lieux de transits, de travails, de commerces, de jeux et de trafics, de triches, terrains de castagnes et de solidarités. Mais pour accueillir l’étranger la triche peut être honnête et le trafic, lui, être la voie d’un don sans prix. Espaces étirés du port, étroitesse des  chambrées, des caches.

Et dans ses plis le port, cargos, camions, caves et entrepôts offrent des lieux d’abris de niches et de caches. Mirja, la sœur, arrive véritablement enchâssée telle une relique au visage d’icône qu’on sort de la caisse – on dirait un cercueil- d’un camion venu du pays, de l’origine donc, qu’elle partage avec Khaled son frère. Sa sœur, on l’aura compris, c’est son âme même. Force retenue, alors, d’une rencontre sans effusion mais aimante.

 

L’autre côté de l’espoir, c’est aussi une quête, la recherche d’une place, d’un travail, bien plus que celle d’une identité attestée par un papier. Nous revient en tête à la projection cette phrase si belle  de Rainer-Maria Rilke, lue dans « La mélodie des choses » et que je retrouve là ce soir :  « La certitude tranquille née de la simple conviction de faire partie d’une mélodie, donc de posséder de plein droit une place déterminée et d ’avoir une tâche déterminée au sein d’une vaste œuvre où le plus infime vaut exactement le plus grand ; ne pas être en surnombre est le condition première de l’épanouissement conscient et paisible ». Ce film dit aussi cela. Très précisément il montre force d’agir que c’est d’avoir un travail et la  quête que c’est, dans le travail, de pouvoir donner de la joie. Dialogues magnifiques et si drôles de  Wiiksstrôm  avec ses employés !

L’autre côté de l’espoir, c’est encore une fuite de la guerre, des désastres de la guerre pour trouver un havre de Paix. Le tragique de l’existence, mais un tragique jamais désespérant. C’est aussi une foi, c’est d’abord une foi. Plus forte encore ici que l’espoir, que l’espérance même peut-être, une foi qui d’ailleurs demeure, même s’il n’y a plus de dieux, de prophètes, de Dieu. Il n’y a plus personne. Cela ne répond plus, mais on croit tout de même, on marche.  Dialogue ente Khaled et l’administration pour ses papiers « Athée alors ?- Si vous voulez… -… ?  – Je ne suis pas athée –  Alors je marque : sans religion ».

 

C’est également un parcours initiatique, un  passage du noir à la lumière. Du noir, au début du film  où Khaled  nait, dans la crainte et clandestinement, de nuit, à la Finlande, émergeant sale et noir de poussières d’un fond de cale d’une cargaison de charbons. À l’aube claire sortant de sa planque, au terme de son trajet Khaled retrouvera Mirja qu’il guidera jusqu’au bureau de l’administration pour qu’elle régularise sa situation. La veille, il aura été poignardé, mortellement peut-être, par  un groupe de néo-nazis. Pourtant, il nous est montré maintenant comme réfléchissant toute la lumière  poudrée d’un midi doucement ensoleillé, assis et apaisé, appuyé à un arbre. C’est alors un paysage d’aquarelle. Le reste du film est géométrique, cubiste, l’espace est mesuré, souvent clos. Là il ouvre sur un infini, sur la mer  telle qu’elle était sans doute avant les ports. Sur la plage, l’eau est d’émeraude, translucide. La mer, face à lui, on la devine juste comme une voile caressée par un vent léger.

Figure triomphante d’abandon déterminé d’acquiescement à la vie ? Et donc aussi à la mort.  Il a deux taches écarlates à l’abdomen. Jean-Pierre Burdin

 

                                           Elle est retrouvée.

                                          Quoi ?- L’Eternité.

                                          C’est la mer allée

                                          Avec le soleil

                                    (Arthur Rimbaud)

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Jack London, témoin de son temps

En 1916, mourrait à 40 ans Jack London, au terme d’une courte vie remplie de mille aventures et d’une cinquantaine de récits. Pour ce centenaire, l’auteur de « Martin Eden » entre dans la Pléiade. Retour sur un écrivain prolifique et révolté.

 

 

« Ce qu’il raconte a toujours eu plus ou moins les couleurs de la fiction et se présente donc, au fond, non pas comme la copie de sa vie, mais comme celle d’un roman », écrit dans sa préface Philippe Jaworski, qui a dirigé la publication des deux tomes des écrits de Jack London dans la Pléiade. Assurément, l’écrivain américain a su construire son mythe pour mieux se vendre.

Avec « Le Fils du loup » sorti en 1900, il commence à connaître le succès, surnommé alors « le Kipling du froid ». Comme le souligne Bernard Fauconnier, dans sa biographie sortie en 2014, « il est célèbre, ou sur le point de le devenir. Il lui reste à peaufiner son personnage, à devenir, sinon une légende, du moins une marque identifiable ». Ainsi, dans une courte autobiographie, il se met en scène sous les traits d’un baroudeur intrépide, s’inventant un père, aventurier de l’Ouest (ce qui ne fut le cas ni de son géniteur, ni de son père adoptif) et taisant ses années de labeur dans les usines. Il n’empêche, même s’il force london1le trait, Jack London eut une vie incroyable : livreur de journaux, bête de somme dans les usines, pilleur d’huîtres, vagabond, chasseur de phoques sur la mer du Japon, boxeur, chercheur d’or en Alaska, grand reporter, tribun socialiste…

De cette existence aux mille péripéties, il va puiser un matériau incroyable pour nourrir une multitude de récits, où il ne cesse de dénoncer l’exploitation des plus faibles, à commencer par celle des enfants qui, comme lui, ont dû trimer dans les usines. « Je venais à peine d’avoir quinze ans, je travaillais dans une fabrique de conserves. (…) Il m’arrivait de travailler jusqu’à dix-huit et vingt heures d’affilée. Une fois, je suis resté rivé à ma machine trente-six heures consécutives », raconte-t-il dans « John Barleycorn », l’un de ses livres autobiographiques. Dans la nouvelle « L’Apostat », il nous décrit encore la vie terrible de Johnny qui se tue à la tâche depuis l’âge de 7 ans pour nourrir sa famille, avant de s’enfuir à l’adolescence. « De travailleur modèle, il était devenu une machine modèle.»

 

Parce que la misère ne se limite pas aux enceintes des usines, Jack London va la décrire tous azimuts. « La faim, dont il sentait les palpitations au creux de son estomac, lui donnait la nausée. Son malheur le submergea et ses yeux s’embuèrent d’une humidité inhabituelle ». Dans « Un bon bifteck », il nous dépeint ainsi l’extrême dénuement du vieux boxeur Tom King qui continue à monter sur le ring en espérant  empocher quelques dollars pour payer ses dettes. Dans « Le Peuple de l’Abîme », c’est en reporter qu’il se mêle aux bas-fonds londoniens pour mieux dénoncer les ravages du capitalisme industriel qui jette à la rue nombre de familles. Et de nous peindre les abords des baraquements de l’Armée du Salut : « Il y avait là une foule bigarrée de malheureux à l’air abattu qui avaient passé la nuit sous la pluie. Voir tant de misère ! Et tant de miséreux ! Des vieux, des jeunes, de toutes sortes, et des gamins par-dessus le marché, toutes sortes de gamins ». Il poursuit par cet effroyable  constat : « Et on se souviendra que l’Angleterre ne traverse pas des temps london4difficiles. Le pays ne vit rien que de très ordinaire, et les temps ne sont ni faciles ni difficiles ».

Jack London, de par son expérience et ses lectures, dénonce sans relâche le scandale de l’exploitation, de la misère ou du chômage comme dans « Le Peuple de l’Abîme », « Le Trimard » et nombre de ses nouvelles. Comme le résume Philippe Jaworski, « la colère de London devant les dégâts humains du capitalisme américain éclate partout dans son œuvre ». Et dans son engagement, l’écrivain est un socialiste convaincu ! Quand Jacob Coxey décide d’organiser une grande marche sur Washington pour protester contre la misère et le chômage qui ravagent l’Amérique dans les années 1893-1894, il sera de la partie, alors qu’il a 18 ans. Il abandonnera la marche et passera de longs jours en prison pour vagabondage. Là encore, cette expérience nourrira en partie un de ses derniers récits, « Le vagabond des étoiles ». Même si son livre va bien au-delà d’une dénonciation de la prison, il reste un puissant plaidoyer contre la peine de mort et la torture par camisole. Peu après sa parution, le livre sera d’ailleurs interdit dans les prisons américaines.

 

Influencé par ses nombreuses lectures – Marx et son « Manifeste du parti communiste » mais aussi Proudhon, Saint-Simon ou Fourier – et par les discours déclamés en place publique par les « profeshs », sorte de clochards instruits qui fustigent les injustices sociales, il va adhérer en 1896 au Socialist Labor Party et au Socialist Patry of America en 1901, dont il sera l’un des candidats. Alors que l’écrivain connaît déjà le succès, il multiplie en 1905 les conférences et collecte des fonds pour la révolution russe qui commence à gronder. « La guerre des classes », un recueil de ses articles politiques, paraît la même année. « Il a mis au point un discours bien rodé, qu’il appelle « Révolution », rapporte  Bernard Fauconnier. « Le radicalisme de ses propos est extrême : il faut dépouiller les possédants, détruire les gouvernements à leur solde, les envoyer travailler à l’usine ou aux champs ». Jack London donne ses conférences jusque dans les universités prestigieuses de Harvard, de Yale ou de New York pour dénoncer la famine qui sévit à Chicago ou l’esclavage des enfants. On retrouve sa verve dans celle d’Ernest Everhard, le révolutionnaire du « Talon de fer » qui s’adresse aux nantis : « Je vous ai démontré mathématiquement la chute inévitable du système capitaliste. Quand tous les pays se retrouveront avec un surplus invendable sur les bras, le système s’écroulera de lui-même sous le poids de cette accumulation de profits qu’il a londonérigée ». Dans ce roman noir, sorte de « 1984 » d’Orwell, London semble visionnaire quand il décrit l’avènement de régimes totalitaires qui se mettront en place quelques années plus tard…

Si l’écrivain bataille pour l’avènement d’une société plus juste, ses convictions socialistes se mélangent non sans contradiction avec le darwinisme social d’Herbert Spencer, un penseur alors très influent en Amérique, pour qui la sélection naturelle s’étend au champ social. Autre dissonance, Jack London est ouvertement raciste contre les Mexicains, les Asiatiques ou les Noirs. Ce qui lui valut quelques attaques lors d’une réunion du parti socialiste d’Oakland, après qu’il eut déclaré « je suis Blanc d’abord, socialiste ensuite ». Comme l’explique Bernard Fauconnier, sa pensée socialiste « n’est pas exempte des préjugés de son temps ni du racisme fondamental à partir duquel s’est construite la société américaine des origines, entre le génocide des indiens et l’esclavage des Noirs ». Et pourtant, nombres de ses écrits critiquent l’impérialisme blanc et donnent la parole aux autochtones que les Blancs pillent.

 

Quoiqu’il en soit, Jack London s’impose comme un grand écrivain. S’il décide de le devenir, grâce notamment à sa mère qui l’invite à envoyer un texte pour un concours de nouvelles qu’il remporte, c’est pour arrêter de s’échiner dans des boulots éreintants et mal payés. L’autodidacte qui a dévoré dès son jeune âge Melville, Gorki, Stevenson, Conrad ou Kipling, va s’imposer une discipline de fer pour vivre de sa plume : mille mots par jour, six jours par semaine, sur terre comme sur mer. Et le premier jet correspond presque toujours au texte publié. D’où une production hors du commun : une cinquantaine d’œuvres en quinze ans ! Philippe Jaworski nous rapporte le conseil qu’il donnait aux jeunes écrivains, qui résume sa détermination : « Ne flânez pas à la recherche de l’inspiration, lancez-vous à sa poursuite avec une massue, et si vous ne l’attrapez pas, vous attraperez néanmoins quelque chose qui y ressemble fort (…) TRAVAILLEZ tout le temps ».

Ce forçat de la plume nous laisse une œuvre dense et incroyablement variée. Dont une grande partie s’étale aujourd’hui sur papier bible avec moult illustrations. Amélie Meffre

 

À lire aussi :

– « Jack London » par Bernard Fauconnier.

– « Martin Eden » de Jack London, traduction de Philippe Jaworski.

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Claire Rodier, plaidoyer pour réfugiés

Juriste et militante des droits des migrants, Claire Rodier publie sous forme de questions-réponses un petit livre sur nos politiques d’accueil. « Migrants et réfugiés, réponse aux indécis, aux inquiets et aux réticents » ? Un plaidoyer en faveur d’une autre politique européenne.

 

 

Eva Eymeriat – Quel est votre sentiment après la tenue du référendum anti-migrants en Hongrie ?

Claire Rodier – Le rejet du plan de relocalisation des réfugiés est totalement assumé par le président Victor Orban, car c’est un vrai « facho ». En réalité, d’autres dirigeants européens, dont monsieur Manuel Valls le premier, s’en étaient déjà fait les porte-voix…

 

E.E. – L’accord avec la Turquie prouve que l’Europe est prête à tous les reniements pour refuser l’accueil. Comment en est-on arrivé là ?

C.R. – C’est glaçant de voir les migrants traités comme des objets. Cet accord s’inscrit dans un processus de mise à distance des migrants datant des années 2000. Cela a commencé avec le Maroc, devenu un partenaire de la surveillance des frontières en échange d’aides au développement. Avec la Turquie, on a franchi un seuil dans le cynisme et le marchandage. L’Europe assume le renoncement à la Convention de Genève, puisque toute personne qui arrive sur son territoire est refoulée vers la Turquie, même si elle a le droit à une migrantprotection. L’Europe ferme par ailleurs les yeux sur la répression généralisée de la population turque.

 

E.E. – On entend que, tétanisée par le chômage, la France devrait d’abord se préoccuper de ses pauvres…

C.R. – La concurrence des misères, c’est insupportable ! Ma conviction ? On cherche à manipuler l’opinion. Demandons-nous déjà pourquoi un pays comme la France génère autant de pauvres… C’est le fruit d’une politique de précarisation menée depuis des années. Il est dit qu’il ne faut pas nourrir l’extrême droite. Mais, quand on mène des politiques institutionnellement xénophobes, il ne faut pas s’étonner ensuite que les idées et comportements xénophobes soient légitimés.

 

E.E. – La France a-t-elle la capacité d’accueillir plus de migrants ?

C.R. – Le Liban peut accueillir des réfugiés à hauteur de 25% de sa population et nous, on ne pourrait pas en secourir 30.000, soit 0,0005%  de la nôtre ? La France est la 6e puissance mondiale ! A la fin des années 1970, nous sommes allés chercher entre 130.000 et 150.000 « boat people » dans le sud-est asiatique. Cette opération s’est accompagnée d’une explication à la population française, ce qui a évité les réactions hostiles. En réalité, l’argument pour refuser l’accueil n’est pas comptable, mais idéologique. C’est la peur qui nous migrant2paralyse.

 

E.E. – Cet été, le cap des 10.000 migrants morts en mer depuis 2014 a été franchi. L’Europe est-elle comptable de ce bilan ?

C.R. – Oui, car l’Europe aurait pu mettre en place des voies légales dès les premières alertes du Haut – Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Aujourd’hui, la plupart des pays européens refusent de délivrer des visas aux Syriens et pleurent quand un enfant meure noyé. Mais des petits Aylan, il en meure tous les jours en mer ! Il nous faut réfléchir aux conséquences de nos politiques. Quelle est la responsabilité des gouvernants qui laissent mourir des gens à leur porte, voire qui leur tirent dessus ou envoient des chiens comme en Bulgarie ? Les migrants passent par les cases prison, racket, harcèlement par la police, traversée du désert, noyade en mer, viol… Ce sont des parcours d’enfer, dont ils gardent des traumatismes très profonds.

 

E.E. – Quel message avez-vous envie de passer « aux réticents et aux inquiets » ?

C.R. – Fermer, sélectionner, renvoyer… C’est la pire des approches. La liberté de circulation, considérée il y a vingt ans comme un fantasme, est de plus en plus partagée comme une perspective raisonnable. Les politiques sécuritaires ne marchent pas, pourquoi ne pas essayer autre chose ? Propos recueillis par Eva Eymeriat

 

Repères :

Le 18 mars 2016, l’Union Européenne s’est engagée à verser 6 milliards d’euros d’aides à la Turquie en échange d’une externalisation de l’accueil basée sur le principe du « un pour un ». Concrètement : pour chaque Syrien refoulé des îles grecques vers la Turquie, un autre doit être réinstallé au sein de l’U.E. Fin mars, une juridiction grecque du droit d’asile a donné raison à des réfugiés qui refusaient de retourner en Turquie, cette dernière n’offrant pas « les droits fondamentaux auxquels ils ont droit ». L’Unicef estime, par ailleurs, que deux tiers des enfants syriens ne sont pas scolarisés en Turquie.

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Bruno de la Salle règle ses contes !

Qui est ce dangereux bateleur populaire affublé d’une particule de noble : un fou du verbe, un illuminé des mots, un griot des temps passés ? Bruno de La Salle est un fabuleux raconteur d’histoires qui publie ses Lettres à un jeune conteur. À moi, Conte, deux mots…

 

Le cheveu poivre et sel, l’œil toujours aux aguets, à l’image de ces héros de légendes et d’épopées dont il s’est fait le chantre par excellence, Bruno de la Salle est connu comme le OLYMPUS DIGITAL CAMERAloup blanc dans la confrérie des conteurs. N’est-il pas l’original créateur en 1981 à Vendôme (41) du CLIO (Conservatoire contemporain de Littérature Orale) et fondateur en 2006 du festival EPOS organisé autour des grands récits et plus particulièrement autour des épopées ! C’est surtout l’homme qui, en compagnie d’Henri Gougaud, rénova conte et parole vivante en France dans les années 70 pour en faire spectacle, invita le public à (re)découvrir et à se nourrir de ces perles littéraires que sont contes, épopées et légendes. Des histoires qui souvent, sous couvert de la métaphore ou de l’allégorie, en disent long sur l’état du genre humain, celui de la société et de notre planète.

« Les vagues qui vont et viennent entre les trous des rochers sont pareilles à la respiration des histoires », se plaisait à dire le pilote du navire. « Il en est de leur mouvement comme d’une respiration commune qui nous berce ou bien nous réveille, nous désaltère ou mieux encore, nous donne soif ». EPOS, le festival des histoires, devenait chaque mois de juillet, selon notre nouvel Ulysse des temps modernes, « comme une immense baie imaginaire où viennent y mouiller les navires conteurs déchargeant leurs cargaisons d’histoires ». Durant une semaine donc, pendant plus d’une décennie, conteurs et conteuses venus de tous pays et de tous horizons élisaient domicile à Vendôme pour le plus grand bonheur de tous. Du matin au soir, sous le marché couvert ou en quelque autre salle de la ville, ils jouaient ou déclamaient ces paroles et histoires venues d’ici ou d’ailleurs qui émerveillent, émeuvent ou ensorcellent l’imaginaire du public.

Incomparable raconteur, slameur et rappeur avant l’heure, Bruno de La Salle fut aussi celui qui lança ce qu’il est convenu d’appeler désormais « performance ». À l’abri des remparts d’Avignon, en 1981, une nuit durant, première « nuit blanche » du festival, il conte Le chant de l’Odyssée d’après Homère ! Une incroyable épopée pour les spectateurs d’alors qui eurent l’audace d’y assister, un même bonheur à chaque fois renouvelé pour celles et ceux qui ont la chance d’y goûter depuis… Accompagné du seul son céleste et pur de son incontournable Cristal Baschet, il clame en solitaire des milliers de vers : un grand moment d’émotion et de poésie à ne surtout pas manquer s’il se pose près de chez vous.

Auteur de nombreux livres et récits, Bruno de La Salle poste aujourd’hui ses Lettres à un jeune conteur. Trente-trois missives comme autant d’histoires que l’épistolier se raconte à lui-même aussi bien qu’à son jeune interlocuteur…  « Toi qui veux devenir conteur ou bien qui l’es déjà depuis quelque temps, ou toi encore qui t’intéresses aux histoires et à ce qui se passe quand tu les écoutes, toi qui les aimes, tu t’interroges ». Des questions multiples auxquelles le maître des mots répond sans fioritures, en toute simplicité et convivialité : sur les bonnes dispositions pour devenir conteur, le choix des histoires à raconter, les mystères de l’oralité, les facultés insoupçonnées de la mémoire, les clefs pour maintenir son auditoire en éveil…

Un alphabet de l’art de conter que l’auteur, nanti de sa riche et longue expérience, agrémente de divers récits, contes et légendes venus des contrées les plus proches ou lointaines, de l’Orient à l’Occident. « N’oublie pas surtout que la meilleure bibliothèque, la plus légère, la plus vivante, la plus transportable du monde, c’est toi. Bien avant qu’il y ait eu des bibliothèques et des ordinateurs, et ceci pendant des siècles, les être humains avaient fait en sorte de devenir eux-mêmes des livres, et même, bien avant leurs inventions, d’être des ordinateurs en chair et en os en cultivant leur mémoire et leur pensée ». Au fil de la lecture, de chapitre en chapitre, rivières de mots sous une houle légère, se forme alors un immense océan d’histoires qui constitue notre patrimoine.

Fées et sorcières ? « Les histoires de jadis nous parlent autant de mondes imaginaires que de nous-mêmes », soutient avec véhémence Bruno de la Salle. Il était une fois… « Le conte plante ses racines très loin dans le temps », souligne le maître des mots. « Dans les sociétés traditionnelles orales où le langage donne sens à tout fait de vie, il est en lui-même nécessité vitale ». Et de poursuivre : « songeons aux récits des Mille et une nuits, aux épopées d’Homère pour ne citer que des exemples connus… Les sociétés Inuit, les tribus des terres africaines ou australes, elles-aussi, ont su faire mémoire de leur histoire en créant leurs propres contes nourris des mêmes mythes et images ».

Avec cette constante, la force contestataire de la parole : le conteur est toujours perçu par le pouvoir comme un être dangereux ! D’où son élimination, le silence ou la mort, et plus tard sa récupération à la cour du roi ». Las, l’apparition du livre portera de manière encore plus radicale un coup mortel à la transmission orale : le lettré et le pédagogue imposent désormais leurs lois, dictent leurs règles, édictent le savoir selon des normes qui deviennent bien vite des dogmes. Hors l’écrit, la vie n’a plus alors de sens. « Au contraire du récit parlé dont l’intérêt justement, selon une expression anglaise très imagée, est de faire descendre le texte de la page, sans imposer de sens ! ».

Bruno de la Salle est catégorique. « Par essence, le conte recèle une infinité de sens. Telle est sa force, parce qu’il aborde par le biais d’images et de personnages très concrets, ce qu’il y a de plus intemporel et d’universel : la mort et la vie, l’amour et la haine, la richesse et la misère ». Plus qu’une leçon de choses, le conte est avant tout leçon de vie. « Il n’est donc surtout pas qu’une affaire du passé », affirme notre homme, « chaque société essaye de se définir à travers les histoires qu’elle se raconte et, en ce sens, les problèmes contemporains deviennent à leur tour matières à récit ». La grande force du récit, pour celui qui le déclame comme pour celui qui l’écoute ? « La mise en images des mots, l’aujourd’hui de la parole quand le conteur se fait messager des grandes interrogations qui agitent l’humanité ». Une raison fondamentale qui explique la modernité du conte et son regain de popularité.

Les Lettres à un jeune conteur de Bruno de la Salle lui confèrent, si besoin était, ses lettres de noblesse. Elles attestent surtout combien le conte concerne autant un public jeune qu’adulte. Parce qu’il est constitutif de notre patrimoine intime et fait resurgir du passé de notre conscience ces milliers d’histoires colportées hier par griots et grand-mères, parce qu’il démontre la capacité de la parole à retisser des liens de convivialité en nos sociétés éclatées et qu’il ouvre les portes de notre imaginaire en un avenir différent. Parce qu’il prouve enfin, depuis quelques décennies déjà grâce à une nouvelle et jeune génération d’artistes, sa faculté à s’afficher comme authentique spectacle vivant de belle et haute stature.

À nous désormais lecteur, spectateur ou conteur en devenir, de conjuguer au présent le « il était une fois » de l’ancien temps. Yonnel Liégeois

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Les Cévennes font leur cinéma !

Du 29 avril au 7 mai, se déroule dans sept villes et villages cévenols le Festival international du documentaire. Né en 2001 dans le village de Lasalle, au cœur de la vallée de la Salindrenque, il a progressivement pris son essor. Pour sa quinzième édition, il chausse des bottes de « sept lieues » et fourmille de surprises. Sur une thématique : les temps modernes.

 

 

 

Depuis plusieurs jours, des affichettes bleu et jaune apparaissent dans les villages cévenols et jusque sur les murettes bordant l’antique chemin de Régordane, l’actuelle départementale 906 qui d’Alès monte en lacets vers le Nord, à l’assaut du Mont Lozère. Elles annoncent Doc-Cévennes, le 15e festival international DSCN1338du documentaire en Cévennes, consacré cette année aux Temps modernes. Des temps cruels, où le drame des réfugiés le dispute au tragique de la condition des salariés, chair d’ajustement aux besoins de rentabilité d’un capital aveugle, et aux dommages mortels infligés par les hommes à leur écosystème, dont la programmation du festival porte l’empreinte.

 

Le festival est né et a grandi à Lasalle, localité de 1200 habitants, dans l’écrin d’émeraude de la vallée de la Salindrenque, sous l’égide de l’association Champ Contrechamp. L’impulsion initiale, il la doit à la passion d’un homme : Henri de Latour, cinéaste et documentariste (1), natif de Lasalle dont il est devenu maire. « Lasalle est un microclimat propice à l’éclosion d’une telle initiative : terre protestante, puis terre de résistance, de refuge  et de liberté », souligne Guilhem Brouillet, délégué général du festival. Il y a deux ans, le festival a affirmé plus nettement sa dimension internationale et pris l’essor local qu’il connaît aujourd’hui. Outre Lasalle, six villes et villages cévenols, Florac-Le Vigan-Valleraugue-Ganges-Pont de Montvert-Vialas, accueillent cette année  vingt-deux séances. « Au total, les documentaires choisis sont proposés dans dix salles de projection, dont quatre à Lasalle », expose Guilhem Brouillet. « Chaque projection ouvre à un débat avec des protagonistes du film, son réalisateur ou un membre de l’équipe de tournage. Aucun film n’est « orphelin », même s’il  vient du bout du monde. Si personne ne peut se déplacer physiquement, le débat a lieu en direct avec les spectateurs sur Skype. Par exemple, deux directs sont prévus avec l’Afghanistan. C’est ce qui fait la force de notre festival ». Et de poursuivre « ici, pas de tapis rouge, pas de carré VIP, pas de badges. Dans les rues des villages, sur les places, aux terrasses des cafés, des spectateurs, des  réalisateurs, parfois célèbres, se croisent et échangent en toute égalité ».

 

Guilhem Brouillet a accompagné pas à pas le développement du festival. Spectateur lors de sa deuxième édition, il y consacre ses soins assidus et enthousiastes. En tant que bénévole d’abord puis comme assistant de programmation, tout en préparant un doctorat à l’université de Montpellier où il était chargé de cours. Aujourd’hui, il se démène avec la même vigueur qu’au premier jour, dans la jungle des droits ou des formats de films, allant jusqu’à faire traduire et sous-titrer certains des plus beaux fleurons de sa programmation éclairée. Avec un fil rouge : l’ambition qu’affiche ce festival hors des sentiers battus. « Nous présentons des documentaires de création, qui rompent avec l’uniformisation de l’information. Nous donnons la parole à d’authentiques réalisateurs dont la vision personnelle bouscule, questionne, instruit, donne à penser ». Il insiste sur l’exigence qui préside à la programmation : « Un documentaire prend le monde comme objet et questionne le monde. C’est ainsi qu’il suscite l’esprit critique. La rigueur documentaire doit s’allier à la rigueur artistique. Le documentaire est une œuvre de création au même titre qu’un film de fiction. Bref, c’est du cinéma ». C’est un autre point fort du festival.

 

Vialas, petit village d’à peine 500 âmes accroché aux pentes du Mont Lozère s’est inscrit dans le festival l’an dernier, pour sa quatorzième édition. Le petit dernier des Vialasvillages engagés dans l’aventure. Les «Mesdames Cinéma » de la localité sont deux conseillères municipales, Mireille Rousseau et Isabelle Mercier. En s’appuyant sur l’association Cinéco, dont l’objectif est d’offrir une ouverture culturelle par le biais de l’accès au septième art aux habitants du Gard et de la Lozère éloignés des villes, elles se sont employées à développer une programmation régulière sur l’année dans une salle conventionnée, validée par le CNC (Centre national du Cinéma), à la Maison du temps libre. « Auparavant, des séances ponctuelles étaient organisées, surtout l’été, proposant essentiellement des films grand public », relate Mireille Rousseau. Désormais, aux séances mensuelles s’ajoutent des événements comme Doc en Cévennes en mai et le Mois du documentaire en novembre où chaque projection est suivie d’un débat ». Elles réunissent quarante à cinquante personnes chaque fois. « L’idée force, c’est de créer des moments de rencontres et de discussions sur des sujets universels », poursuit Isabelle Mercier, « de faire découvrir un travail artistique souvent en phase avec des questions d’actualité, tel le printemps arabe l’an passé, les lois touchant l’organisation du travail cette année ».

C’est fort de cette expérience que Vialas a souhaité s’inscrire dans le festival Doc-Cévennes. Le 5 mai, deux films sont au programme à partir de 18 heures. « Pipelines, pouvoir et démocratie » d’Olivier Asselin, où sera présente Alyssa Symons-Bélanger (protagoniste du film), retrace la lutte de quatre individus face à la pollution causée par l’exploitation des sables bitumineux au Canada. « Comme des lions » de Françoise Davisse, qui sera projeté en présence de Philippe Julien, ouvrier de PSA, évoque les quatre mois de grève des salariés de PSA contre la fermeture du site d’Aulnay-sous-Bois. « Ces deux films ont une résonance plan-2010-particulière pour notre territoire. D’une part le passé industriel de nos vallées, notamment les mines, est encore très présent dans les paysages comme dans les mémoires, d’autre part les Cévenols sont très sensibles aux problématiques environnementales», explique Mireille Rousseau. « Faire venir le documentaire à Vialas, le rendre accessible à tous, interpeller, c’est ce qui nous a guidées et nous motive à continuer ».

 

Tant de films sont annoncés qu’on ne sait plus où donner des yeux. Le mieux est de s’y plonger en ligne et de se laisser guider par l’intérêt que l’on porte à telle ou telle thématique ou simplement par la soif de découverte. De nombreux temps forts en émergent : un focus sur le cinéma danois permettra de découvrir le travail d’Anders Riis-Hansen, d’Andreas Johnsen ou de Camilia Nielsson. Le cinéma québécois est aussi mis à l’honneur cette année avec, entre autres, « Le Chant des étoiles » de Nadine Beaudet ou encore « Pipelines, pouvoir et démocratie » déjà cité. Le 6 mai, Lasalle passe à l’heure chilienne, l’espace d’une soirée, avec plusieurs documentaires signés Elvira Diaz, en présence de la cinéaste, « Victor Jara n°2547 » et « Y volveré ».

Cerise sur le gâteau, Nicolas Frize  et Bill Drummond, compositeurs hors norme dont les films seront présentés au festival (2), se rencontreront le 5 mai à Lasalle pour échanger sur la composition musicale quand elle devient  lien social : une autre manière de regarder la vie et d’entendre le son. « Nous avons aussi soutenu Bien de chez nous, Affichela création d’un Master 2 « Documentaire de création », fruit d’un triple partenariat entre l’Université Paul-Valéry, la commune de Lasalle et les Ateliers Varan », informe Guilhem Brouillet. Ce cycle d’études, uniquement ouvert à la formation continue (salariés et demandeurs d’emploi), bénéficie du soutien financier de la Région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. « Durant trois mois, en immersion totale, chacun des huit stagiaires de la première promotion a réalisé un documentaire tourné à Lasalle. Les stagiaires étaient invités à s’engager personnellement dans le choix de leur sujet et à montrer leur capacité à construire une relation avec les personnes ou les groupes qu’ils décident de filmer. Les huit films qu’ils ont réalisés seront présentés… Les spectateurs ont toutes les chances d’en croiser les protagonistes au hasard de leurs déambulations dans le village » !

 

« Un pays sans documentaire, c’est comme une famille sans photo ». L’affirmation en forme de devise sert d’exergue et de fil rouge à ce festival en Cévennes où, durant sept jours et sept soirées, vont résonner des voix d’ici et d’ailleurs, s’entremêler des images étranges ou  familières. De quoi, peut-être, ébaucher un monde meilleur. Marie-Claire Lamoure

(1) En 2013, il a réalisé « Bien de chez nous », un film participatif et citoyen tourné à Lasalle, dans lequel les habitants du village incarnent les protagonistes. Disponible en DVD.

(2)Nicolas Frize, « Au temps ». Bill Drummond, « Imagine waking up tomorrow and all music has disappeared ».

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Belly et Milteau, Bibb et les autres…

En compagnie d’Eric Bibb, son complice et chanteur de blues, l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau rend un vibrant hommage à l’artiste noir américain Lead Belly. De la voix et de la guitare, l’ancien taulard des fermes pénitentiaires de Louisiane s’affirme dans les années 30 comme le symbole de la musique folk. Un album d’une rare qualité musicale, un message humaniste d’une brûlante actualité, une série de concerts à ne pas manquer.

 

 

« De son vrai nom Huddie William Lebetter, Lead Belly a connu la vie de tous les noirs américains de son époque, ses parents étaient employés dans une plantation de Louisiane, » raconte Jean-Jacques Milteau, « il était promis au dur labeur et aux lourdes contraintes inhérentes à sa condition au début du XXème siècle dans le Sud des États-Unis ». Entre esclavage et ségrégation, petits boulots et début d’une carrière de guitariste, violences raciales et diverses incarcérations en ferme pénitentiaire, Lead Belly ne sait pas encore, en ces années-là, qu’il restera à la postérité comme le chanteur folk afro-américain le plus célèbre de tous les temps !

Pénitencier d’Angola, 1933, en Louisiane. Belly purge une peine de vingt ans d’emprisonnement pour tentative de meurtre : difficile en ce temps-là pour un nègre de convaincre un jury de son innocence, « dangereux aussi en ce temps là de se faire respecter lorsque toute tentative de défense est synonyme d’actes de violence », ajoute Milteau… « Lead Belly aurait pu revendiquer notre devise républicaine, « Liberté-Dignité-Fraternité » ! Faute d’une illusoire égalité entre un homme pauvre, noir et peu instruit et son entourage, il luttera toute sa vie pour une reconnaissance de sa dignité en tant qu’être humain et surtout en tant qu’artiste ». belly1Sa chance, il la saisit en 1933 lorsqu’il rencontre le musicologue Alan Lomax qui écume les pénitenciers du Sud, en charge de collecter chants et musique pour la Bibliothèque du Congrès américain.
Libéré grâce à son mentor, Lead Belly rejoint New York et rencontre alors une certaine célébrité, à défaut de l’aisance financière. Il multiplie concerts et enregistrements, se lie avec Woody Guthrie et Pete Seeger, rencontre les grandes figures de l’aile gauche américaine. Producteur de musique et historien reconnu des musiques populaires noire-américaines, Sébastian Danchin n’hésite pas à l’affirmer. « Il aura converti à la vérité du blues des millions de fans, tandis que des successeurs aussi hétéroclites que Frank Sinatra, Nirvana, les Beach Boys, les Red Hot Chili Peppers, Tom Waits ou Bob Dylan s’emparaient de son répertoire ». Lead Belly fut le premier musicien de blues à se produire en Europe dès 1949, peu de temps avant sa mort. « Il était un véritable jukebox humain », témoigne pour sa part Eric Bibb dont son père eut la chance de Cover Recto HDl’entendre en concert en 1940, « il connaissait des centaines de chansons recueillies lors de ses pérégrinations, certaines adaptées par ses soins et d’autres de sa plume ». L’émouvant et emblématique « Goodnight, Irene », interprété par les Weavers, s’imposa à la première place des hit parades américains en 1950, un an après sa mort.

L’héritage de Belly ? Il suffit d’entendre « Grey Goose », le premier morceau merveilleusement interprété par le duo Bibb-Milteau, ou « Midnight Special » ainsi que « Bourgeois Blues », pour se convaincre de la pertinence du propos : la dénonciation de l’ostracisme social, du racisme et de l’injustice, de la ségrégation raciale… Et Jean-Jacques Milteau de le marteler, le réaffirmer avec insistance, « la dignité ressort comme la préoccupation constante de Lead Belly, son répertoire est celui d’un conteur soucieux de témoigner : les sentiments, la souffrance, la religion, la vie sociale, les faits divers… ». Selon l’harmoniciste , « il aimait commenter ses chansons à la manière d’un belly3éditorialiste ». Un géant de la musique populaire, un troubadour du blues qui adorait partager avec les enfants son bonheur de jouer et chanter.
De Bibb à Milteau, les deux artistes l’avouent à l’unisson, Belly « séduit avant tout par sa puissance et sa conviction ». Une voix qui ne peut laisser indifférent, un maître de la guitare à douze cordes ! Un plaisir renouvelé à l’écoute de ce CD qui fera date, un bonheur à partager en live quand l’harmonica de Milteau vibre de sons déchirants, quand la voix de Bibb pleure la complainte d’un temps point encore révolu où l’homme s’affiche loup pour l’homme… « Les deux hommes s’approprient les chansons de Lead Belly dans un mélange de force et d’humilité, comme si le vieil homme les écoutait depuis là-haut en tapant du pied », confie le chroniqueur Olivier Flandin.

De la première chanson à la dernière ligne, de cette harmonieuse pépite livrée avec un superbe livret historique à ce trop bref article, une conviction sans crainte martelée entre respect et sincérité : un album d’une rare qualité musicale, un message humaniste d’une brûlante actualité, une série de concerts à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

A écouter, et voir aussi :
– Jacques Schwarz-Bart et son sax « Jazz Racine Haïti », les 17/03 à Cenon (33) et 07/05 à Ris Orangis (91). Des rythmes gwoka de sa Guadeloupe natale au jazz vaudou haïtien.
– Céline Caussimon le 18/03 et Enzo Enzo en trio jazz le 19/03 au Forum Léo Ferré. Deux femmes, deux voix à (re)découvrir de toute urgence.
Manu Lods et son envie de « Garder le fou rire », le 26/03 au Forum Léo Ferré. Du « Pigeon du 11 janvier », en hommage à la bande de Charlie assassinée à « La non-demande de mariage pour tous ».
– Lou Casa, le 30/03 au Café de la Danse. Une réappropriation « libre, juste, poignante » de quelques titres de Barbara. Poétique et sensible.
Dominique Gueury, la chanteuse de bar et de rue qui bonifie « La vie secrète des Moches », les 01 et 07/04. Une belle et forte voix au service de Fréhel, Couté et consorts…
Christina Rosmini et son nouvel album « Lalita ». La chanson aux couleurs de la Méditerranée, du Front Populaire aux compositions originales.
– Le groupe aux racines périgourdines Rue de la Muette et ses nouvelles « Ombres chinoises ». Des « Mendiants » à « La chanson de Craonne », paroles et musiques en toute liberté.

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Le Bénin, à la croisée des chemins

Le 6 mars 2016, se déroule au Bénin le premier tour de l’élection présidentielle. 33 candidats briguent les suffrages de la population. Seuls cinq d’entre eux peuvent prétendre accéder au second tour, tous banquiers ou hommes d’affaires, anciennes figures de la vie politique béninoise ou d’instances internationales. Un pays, l’un des plus petits et des plus pauvres d’Afrique, à un tournant de son histoire.

 

 

Au revoir Cotonou, sa lagune, ses taxi-motos par milliers viciant l’air marin… À la veille des obsèques nationales de Mathieu Kérékou, l’ancien chef d’état béninois, retour en France dont l’ex Dahomey fut colonie jusqu’en carte1960. En ces jours de décembre 2015, la perspective de la future élection présidentielle échauffe déjà tous les esprits, attise convoitises et rancœurs, secrète alliances et complots, nourrit espoirs et promesses de tous les roitelets en puissance. Le seul vainqueur pour l’heure, avant l’échéance du premier tour de scrutin reporté au 6 mars ? L’argent, le franc CFA, qui coule à flots dans tous les meetings politiques, de la capitale Porto-Novo aux villages les plus reculés du Nord-Ouest, qui fait et défait les partis politiques à l’idéologie variable selon le type d’élections… « Inch’Allah », professent les électeurs de confession musulmane, « Que Dieu nous bénisse, alléluia », chantent cathos et évangélistes tandis que la majorité de la population, animiste, s’en va consulter le prêtre vaudou ! Les uns les autres, demain à n’en pas douter, vaqueront au quotidien précaire d’une économie informelle et continueront à vivre pour la majorité avec à peine 40 euros mensuels.

Le Bénin, état corrompu ? Pas plus que nos démocraties occidentales, loin s’en faut, inutile d’alimenter les clichés sur les potentats africains qui n’ont rien à envier à nos dynasties politiciennes, culture et histoire singulières invitent à plus de modestie quand il s’agit de porter notre regard sur ces pays classés sous le label « Françafrique »… Le « Yovo », le surnom par lequel l’autochtone interpelle avec humour le « blanc » dans la rue ou à l’échoppe de quartier, a laissé ses traces. Ses marques surtout, jusqu’à aujourd’hui : le candidat franco-béninois Lionel Zinsou, puissant banquier d’affaires et Premier ministre du président sortant Boni Yayi, n’est-il pas accusé d’être parachuté par le gouvernement français ? Vincent Bolloré, patron du port de Cotonou et partisan d’une ligne de chemin de fer transafricaine, n’est-il pas le premier pilier de la fragile économie béninoise ? Des affirmations qui invitent à la réflexion…
Contrairement à ce que prétend et osa déclarer publiquement un ancien président français à propos du continent DSC01388africain, le Bénin est fort d’une longue et riche histoire. Du sud au Nord du pays, se dressent encore les palais des anciens rois du Dahomey et de leurs vassaux. De nos jours, Béhanzin, le roi d’Abomey, demeure l’une des grandes figures respectées de l’histoire du pays : n’est-ce pas sa dynastie, et lui, qui fit de son royaume l’un des plus puissants de l’Afrique de l’Ouest ? Culture de tradition orale, architecture et sculpture : griots et colporteurs d’histoire, artisans et artistes béninois du plus lointain passé ont façonné le territoire de leur génie couleur ocre, ils n’ont aucunement à rougir de leur talent face à leurs homologues muséifiés d’outre-Atlantique…

Brassage de populations, multitude d’ethnies et de langues, diversité de religions : contrairement aux apparences, le Bénin, riche de ses quelques onze millions d’habitants, est un pays métissé où seul le développement contrasté entre le Nord désargenté et le Sud à la prospérité plus affirmée peut engendrer clivages et tensions. L’ancien royaume du Dahomey, aux frontières délimitées à l’est par les puissants Niger et Nigeria et à l’ouest par les turbulents Burkina Faso et Togo, jouit en tout cas d’une stabilité politique rare sur le continent. Qui dénote dans un paysage économique aux teintes plutôt sombres, faute de richesses naturelles telles que le pétrole… À l’image d’autres pays africains, la Chine et ses émissaires aux yeux bridés sillonnent la capitale et les campagnes, offrent capitaux et avenir au soleil radieux contre terres cultivables et licences industrielles.
La libéralisation à marche forcée aux lendemains du long intermède « marxiste-léniniste » du feu président Kérékou, ici comme ailleurs, produit ses effets mortifères : baisse des cours mondiaux du coton qui assure plus DSC_0071de 75% des recettes à l’exportation et les revenus de près de 60% de la population, faiblesse d’exportation de la noix de cajou et de la pêche artisanale à la crevette… 75% de la population n’a pas accès à l’électricité et l’eau potable, hormis le réseau des gros bourgs et villes, est encore un trésor qu’il faut aller puiser en terre ! Les séismes islamistes qui frappent le Niger et le Nigeria nuisent encore un peu plus au développement des échanges commerciaux après le contrôle strict ou la fermeture des frontières avec ces deux pays. Il n’empêche, le flux incessant des poids lourds sur des pistes défoncées symbolise jusqu’à l’outrance, voire l’apocalypse au nombre de carcasses désarticulées sur les bas-côtés, combien le Bénin, avec son riche port de Cotonou, s’est imposé comme un pays de transit incontournable pour ses voisins limitrophes.

Les conséquences majeures dans cette course effrénée à la rentabilité ? Un taux de chômage explosif, une jeunesse qualifiée sans avenir, une économie souterraine florissante… Chacun, devant son pas de porte, aligne son petit étal alimentaire, chacun crée sa petite entreprise d’essence clandestine et trafiquée en provenance DSC_0340du Nigeria, chacun développe son petit commerce à la criée au bord des routes et pistes… Il faut bien survivre à défaut de vivre, la misère ne sévit pas au Bénin, la pauvreté oui ! Avec ses corollaires, dramatiques : un système éducatif et de santé en plein marasme, la valse d’ONG multiples et variées au volant de quatre-quatre rutilants ! Souvent au carrefour d’un village, un immense panneau datant déjà et annonçant le démarrage de tel ou tel projet soutenu par divers organismes : seule la pancarte, délavée par le temps et solide sur ses fondations, attire l’œil du passant !
Une vie de galère à la ville, une vie de forçat au champ… Des journées harassantes pour le citadin dans une cohue ébouriffante et un taux de pollution alarmant, des cultures de subsistance pour le paysan, des distances hallucinantes pour la femme et l’enfant se rendant au marché avec, à l’aller comme au retour, quelques trente ou quarante kilos de marchandises sur la tête à vendre, échanger, troquer. En Afrique, d’une case à l’autre et tout au long des sentiers escarpés, le dicton se vérifie, la femme est vraiment l’avenir de l’homme ! Envers et malgré tout, le peuple béninois s’affiche accueillant, souriant, entreprenant. Dans cette course à la débrouille pour gagner son CSC_1051assiette de mil ou de manioc quotidien, il ne manque pas de bras et de cœurs solidaires pour assurer le développement du pays autrement.

Des structures de micro-crédit en faveur des paysans aux associations de bénévoles en prévention du sida, des voix multiples en faveur du respect et de la défense de l’environnement aux coopératives vivrières, le Bénin est riche de potentiels en tout secteur. Dont un qui n’attend qu’un puissant coup de pouce gouvernemental pour libérer sa créativité : le tourisme intelligent et responsable ! Du sud au nord, de la cité lacustre de Cotonou au pays des Tata-Somba, de l’emblématique Ouidah avec sa porte du Non-Retour symbole de l’histoire de l’esclavage au magnifique parc national et animalier de la Pendjari, des bords de mer houleux de l’Atlantique à la chaîne accidentée des plateaux de l’Atakora, le pays regorge de fabuleux trésors naturels dont les guides locaux au sourire communicatif s’enorgueillissent de dévoiler les mystères au « yovo » définitivement ensorcelé ! Un pays encore sauvegardé d’un tourisme de masse, qui autorise le dialogue en toute SDC11535sérénité avec les populations locales, du pêcheur côtier remontant ses traditionnels filets à l’éleveur Peul de vaches aux majestueuses cornes, le recueillement sur les lieux sacrés de tribus millénaires comme l’initiation aux secrets vaudou hors tout folklore organisé… Le Bénin est une perle échouée sur la côte Atlantique, il s’offre en toute générosité au regard de celles et ceux qui acceptent de remiser clichés et préjugés !
Avec une solidarité transfrontalière qui ne se dément jamais… Active, la communauté béninoise en France n’oublie pas le frère ou la sœur, de sang ou de cœur, demeurés au pays. Par exemple, l’association franco-béninoise Sollab, « Solidarité Laboratoires », qui n’attend que bénévoles et fonds pour démultiplier actions et projets : équiper les centre de santé, dans les bourgs et villages les plus reculés de la savane ou de la brousse, d’outils d’analyses médicales. Un enjeu de santé primordial pour les populations qui n’ont ni les moyens ni le temps de se rendre à l’hôpital le plus proche, une question de survie pour les mamans et leurs bébés : comment se soigner et guérir lorsque la fièvre jaune frappe sans pouvoir être démasquée, comment accoucher en toute sérénité lorsque font défaut les outils élémentaires pour une simple DSC_0677analyse de sang ? De Paouignan dans la région des Collines au quartier Tokpota de Porto Novo, d’Alassane Chabi-Gara en région parisienne à Olivier Koukponou à Cotonou, le virus de la solidarité se propage pour le bien-être et la santé de tous !

Le Bénin ? À l’image de son drapeau national aux trois couleurs, une authentique terre de contrastes aux valeurs à sauvegarder : vert comme l’espoir d’un développement au bénéfice de tous, soleil comme un avenir prometteur pour chacun, rouge comme le sang des enfants à protéger et à éduquer… Le Bénin n’écrira certainement pas la dernière page de son livre d’histoire le 6 mars, il est crucial cependant pour les autochtones de la bien tourner ! Yonnel Liégeois. Photos de Claude, Séverine et Sylviane.

 

En savoir plus
Pour voyager : le guide du Petit Futé consacré au Bénin. L’agence Allibert organise des CSC_1143séjours attrayants, mêlant marche et découverte en profondeur du pays. Hors des circuits touristiques convenus.
À lire : les auteurs béninois Florent Couao-Zotti pour La traque de la musaraigne et son recueil de nouvelles Retour de tombe, Arnold Sènou pour Ainsi va l’hattéria. Ken Bugul, sénégalaise mais béninoise par alliance, pour Le baobab fou et Riwan ou le chemin de sable qui reçut le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1999… Tous les ouvrages (roman, poésie) de l’écrivain franco-béninois Barnabé Laye : son dernier recueil poétique Fragments d’errances (Acoria éditions) vient d’être couronné du Prix Aimé Césaire 2016, Prix de la Société des Poètes Français.

À visiter : l’ensemble des palais royaux de l’ancien Dahomey, la cité lacustre, le village souterrain d’Agongointo, les parcs nationaux, la fondation Zinsou qui s’affiche comme le seul musée d’Afrique occidentale consacré à l’art moderne.
SDC11435À parcourir : La route des esclaves à Ouidah qui, sur quatre kilomètres de la Place des Enchères à la Porte du Non-Retour, raconte sans chaînes aux pieds le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leur terre au temps de la traite négrière. Un lieu de mémoire, à respecter autant que l’île de Gorée au Sénégal.
À découvrir : la savoureuse cuisine locale (igname, fromage peul, poisson) et ses boissons typiques (le vin de palme et la bière de mil). Les temples et rites vaudou, dont le Bénin est la terre d’élection : loin des fantasmagories occidentales, un art de vivre et une philosophie autant qu’une religion.

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Sansal et l’Algérie, croisée de destins

Grand prix du roman de l’Académie Française en 2015 pour « 2084, la fin du monde », auteur de l’essai « Gouverner au nom d’Allah, islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe », l’écrivain algérien Boualem Sansal s’impose comme l’une des plumes marquantes de la littérature contemporaine. « Rue Darwin », son précédent roman, est désormais disponible en poche.

 

 

Dans un hôpital parisien, une femme se meurt. Auprès d’elle, son fils Yasid surnommé Yaz, et le reste de la tribu exceptionnellement réunie, frères et sœurs émigrés mais rassemblés pour l’occasion, hormis Hedi engagé dans le Jihad…
Brèves retrouvailles, un temps du deuil vite écourté pour Yaz, de retour en terre d’Algérie pour répondre au vœu A45050_Rue_Darwin.inddsecret de sa mère, formulé comme dans un mirage sur son lit de mort : « Va, mon fils, va, retourne à la rue Darwin ! ». Et le jeune homme de partir à la conquête de ses origines, de sa filiation, convaincu qu’il lui faut résoudre l’énigme de sa naissance pour espérer enfin pleinement vivre…

Qui replonge alors dans ce quartier populaire de Belcourt, repère des miséreux d’Alger, un dédale de ruelles et de bâtisses surpeuplées où grouille la vie, le quartier d’enfance aussi d’Albert Camus. Lorsque Yaz naît, la guerre ne fait pas encore rage, c’est l’heure des premières rebellions, et des premiers massacres à Sétif en 1945… Ses années de jeunesse, il les passe loin de la capitale chez sa grand-mère, la sulfureuse Djeda, riche propriétaire qui règne sur son petit monde. Elle a assis sa prospérité sur le commerce et la prostitution, sur ses relations bien placées avec le pouvoir colonial en place, comme avec les chefs locaux. Dans ce monde clos régi par la mégère, Yaz est l’élu. Un enfant choyé, protégé par le harem, un enfant pourtant qui ignore tout de ses origines : qui est sa mère, qu’est-elle devenue ?

Avec « Rue Darwin », l’écrivain algérien Boualem Sansal plonge le lecteur au cœur même de l’histoire de son pays. Yaz, l’enfant devenu grand, n’est pas seulement cet homme errant en quête de ses origines, à la croisée des destins entre son propre devenir et celui de sa terre, il est ce fils qui dévide surtout l’histoire de l’Algérie. « L’enfant du néant et de la tromperie » revisite alors tous les faits et méfaits de son existence qui le conduisent à retrouver celle qui est supposée être sa mère. Dérive personnelle, impasse collective ? En tentant de percer le mystère de sa naissance, d’élucider les zones d’ombres de sa propre histoire, le romancier tente surtout de percer les raisons qui ont conduit l’Algérie au bord de la faillite : l’histoire d’une filiation sous le sceau de « la grande histoire tourmentée de l’Algérie, des années cinquante à aujourd’hui ».

Un roman de rage et de sang, d’amour et de haine mêlés pour une terre et un pays en proie au chaos identitaire, politique et social. Yonnel Liégeois

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les citrons amers de Tolan

Deux peuples, deux êtres, l’un palestinien et l’autre israélienne d’origine bulgare, tout qui les sépare et un morceau de terre qui les unit, « La maison au citronnier » selon le titre du roman de Sandy Tolan… Un cri du cœur autant qu’une leçon d’histoire.

 

Jusqu’en 1948 et à ce qu’ils en soient chassés lors de la première guerre israélo-arabe, « La maison au citronnier » fut habitée par les Khairi. Qui dut l’abandonner dans la douleur et le chagrin, alors que s’y installent de nouveaux émigrants, la famille Eshkenazi. Inspiré de faits authentiques, le roman de Tolan raconte la rencontre de Bachir avec Dalia à l’heure où il retourne voir la maison de son enfance en cette année 1967. Jamais la jeune israélienne ne s’était vraiment préoccupée de l’identité des anciens propriétaires, la propagande gouvernementale affirmant constamment qu’ils avaient quitté les lieux de leur plein gré !

La grande force de ce livre ? De 1948 à aujourd’hui, mêler le romanesque à l’historique, ne jamais affabuler sur cette incroyable rencontre presque inimaginable entre les deux protagonistes ! Documents à l’appui, narrer avec émotion et talent l’amitié entre Bachir et Dalia autant que la déchirure profonde entre leurs deux peuples. Comme l’affirme l’auteur dans son avant-propos, « la maison dépeinte dans cet ouvrage existe réellement, de même que le citronnier qui se trouve dans la cour ». A Ramla précisément, entre Jérusalem et Tel-Aviv… Entre blocus économique et attentats meurtriers, atermoiements de la communauté tolaninternationale et luttes fratricides entre les forces palestiniennes, Tolan dépeint avec justesse la vie au quotidien d’un peuple soumis à l’arbitraire du pouvoir israélien. Au final, Dalia transformera la maison au citronnier en maison d’accueil pour orphelins, Bachir connaîtra la prison et l’exil au fil de son combat pour l’existence de son peuple.

Plus qu’un roman, Sandy Tolan place son lecteur au cœur du conflit qui oppose les deux nations, de la fin du protectorat anglais jusqu’à aujourd’hui. Disséquant les soubresauts qui agitent la région, d’intifada en répression, peignant une « fresque poignante des destins intriqués d’Israël et de la Palestine au XXème siècle ». Entre épopée romanesque et document historique d’une rigueur incontestée, un récit d’une grande force qui met en lumière atouts et obstacles à la fin d’un conflit interminable et au retour de la paix. Yonnel Liégeois

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De la traite négrière au Noir américain

Depuis l’élection de Barack Obama à la présidence des USA, ont fleuri les ouvrages relatant l’histoire des Noirs américains. Dont « Les traites négrières coloniales, histoire d’un crime », une somme sur ce fait historique : en trois siècles, le transport de plus de 12 millions d’Africains aux Amériques.

 

 
Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, le romancier et le poète, le déclamèrent en allégories déchirantes dans leur « Intraitable beauté du monde » parue chez Galaade. « Les coquillages sonores se frottent aux crânes, aux os et aux boulets verdis, au fond de l’Atlantique ». Et de poursuivre que « ces Africains déportés ont ouvert, à coup d’éclaboussures sanglantes, les espaces des Amériques : un monde avait laminé l’Afrique, les Afriques ont engrossé des mondes au loin »
L’Afrique laminée ? C’est l’histoire de ce crime que tentent d’éclairer les historiens negreMarcel Dorigny et Max Jean Zins qui ont dirigé « Les traites négrières coloniales ». Un ouvrage collectif, issu de la conférence internationale organisée en 2007 à Dakar et Gorée sous l’égide de l’ADEN, l’Association des descendants d’esclaves noirs. Pour la première fois, chercheurs et historiens osaient croiser leurs regards sur les trois faces du fameux triangle de la mort et de la déportation : les côtes d’Europe, les côtes d’Afrique et celles des Amériques. Du Code noir à la loi Taubira, de l’Inde au Portugal, de l’Afrique aux Amériques… « Il ne s’agit pas de proposer au lecteur un imposant volume de plus sur un sujet souvent considéré comme austère », souligne Marcel Dorigny dans la préface, « mais plus exactement une série d’analyses aiguës, confrontées aux débats actuels de notre société qui a encore les plus grandes difficultés à intégrer la connaissance et la mémoire de l’esclavage dans son histoire nationale ». Un livre d’histoire donc qui intègre les réflexions les plus novatrices à ce jour, mais aussi un magnifique livre d’art grâce à sa riche iconographie issue de collections publiques ou privées. Un document incontournable.
Une lecture que d’aucuns poursuivront avec deux ouvrages ciblés sur les Noirs américains. Celui de la grande spécialiste Nicole Bacharan qui narre leur épopée, « Des champs de coton à la Maison Blanche ». Ils sont arrivés au Nouveau negre2Monde, la chaîne au cou et les pieds entravés. Quatre siècles d’asservissement et de ségrégation ont suivi, mais aussi « quatre siècles de combats pour reconquérir leur statut d’être humain, imposer leurs droits et affirmer leur dignité ! ». Historien et maître de conférences, Pap Ndiaye signe quant à lui un superbe ouvrage, « Les Noirs américains, en marche pour l’égalité ». Un livre qui s’ouvre sur un extrait du fameux discours de Martin Luther King, « Je fais un rêve » à Washington en 1963, pour se clore avec celui de Barack Obama sur la question raciale, en novembre 2008 à Philadelphie. Yonnel Liégeois
À lire aussi le N°132 de la revue Hérodote, « L’Amérique d’Obama » (La Découverte, 192 p., 22€).

Le roman des esclaves
Écrivain togolais, Grand prix littéraire d’Afrique noire, Kangni Alem signe avec « Esclaves » negre4un magnifique roman sur ces populations africaines déportées dans les champs de canne du Brésil. Miguel, ainsi baptisé par son maître, est enfin de retour sur sa terre d’origine après avoir vécu vingt-quatre ans en esclavage. A travers l’histoire singulière de son héros, et à partir de faits réels, le romancier et dramaturge africain narre avec précision et passion l’épopée tragique de ceux que l’on nomme les Afro-brésiliens. « Ce qui est arrivé à Miguel se poursuit aujourd’hui », commente Kangni Alem, « son sort rappelle celui des émigrés modernes ». Aux dires de l’écrivain, la fin de l’esclavage pose la question de la place des Noirs dans les sociétés occidentales.  » Qui sont-ils ? Doivent-ils aimer le pays où leur mémoire fut humiliée, ou le quitter ? « .

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Dupuy, l’économystification

On fête cette année, si l’on ose dire, le trentième anniversaire de la grande grève des mineurs britanniques qui vit s’affronter la National Union of Mineworkers – l’un des plus puissants syndicats d’outre-Manche – et le premier ministre Margaret Thatcher. L’objet du conflit ? La fermeture de vingt mines, réputées déficitaires, programmée par la Commission nationale du charbon (National Coal Board) en pleine période d’austérité.

La grève dura de mars 1984 à mars 1985 et se solda, en dépit d’un large soutien populaire, par la défaite des mineurs qui modifia durablement le paysage social et syndical en Grande-Bretagne. Menée au nom du redressement des comptes publics et de la lutte contre l’inflation, on sait aujourd’hui que l’offensive thatchérienne n’avait d’autre but que de briser les syndicats et de défaire le modèle social issu du plan Beveridge. Alan Budd, le conseiller économique de Margaret Thatcher, l’avouera en effet sans ambages : « La politique menée dans les années 1980 et qui consistait à endiguer l’inflation en comprimant l’économie et les dépenses publiques n’était qu’un prétexte pour écraser les travailleurs ».

La tentation est grande de faire un parallèle entre la situation d’hier et celle d’aujourd’hui. Les déficits ont remplacé l’inflation et c’est aujourd’hui la déflation dupuyqui menace en lieu et place de la stagflation. Mais comme il y a trente ans, le discours économique fort d’une supposée scientificité prétend qu’il n’y a aucune alternative. Et le politique, hier encore synonyme de puissance, abdique devant l’intendance. C’est ce que Jean-Pierre Dupuy, dans un petit livre acerbe titré « L’avenir de l’économie », appelle « l’économystification du politique ».

Si celle-ci est indéniable, et si la « révolution conservatrice » britannique en fut en quelque sorte l’acte inaugural, il reste que les contextes, à trente ans de distance, ne sont sans doute guère comparables. La relecture d’un long entretien avec le sociologue Luc Boltanski achève de nous en convaincre. S’intéressant au phénomène de « désajustement » qui commençait dans les années 1980 à casser la cohérence des classes sociales, il souligne combien les sociologues furent peu attentifs aux profondes modifications qui affectaient le monde social.
Ils restèrent ainsi aveugles à un phénomène lié à l’évolution du capitalisme mais aussi aux évolutions politiques, que Boltanski appelle un « processus de démantèlement à la fois de la force critique enfermée dans la notion de classe sociale et de sa dimension institutionnelle, comme outil pour comprendre le monde politique ».

Le résultat ? Alors que dans les années 1950 il existait une frontière très nette entre, d’un côté, le mouvement ouvrier et le monde ouvrier, et, de l’autre, tout le reste, cette frontière s’est progressivement défaite dans les années 1980 avant de totalement disparaître après l’effondrement des pays socialistes et la perte de substance des partis communistes : « ouvrier » a été remplacé par « opérateur » et « maintenant, il y a des opérateurs et des « responsables », des managers, des chefs de projet ». Selon Boltanski, c’est à la mise en place de cette nouvelle coupure qu’on assiste aujourd’hui, « d’un côté les responsables et pour dire vite, les riches, la partie haute de la société, et, de l’autre, tous les autres ».

Ce qui nous laisse à penser que ce n’est pas vraiment un hasard si l’affrontement se fait aujourd’hui autour du pacte dit de « responsabilité ». Lequel, au fond, n’est rien d’autre que le nom de l’écomystification qui doit remettre en selle une toute petite oligarchie. Contre tous les autres… Jean-François Jousselin

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Le Sahara, un désert en peinture

Au pays des Touaregs, surgissent en plein Sahara algérien d’étranges peintures rupestres. Qui témoignent d’une région fertile et peuplée, il y a plus de 10 000 ans, au temps du néolithique. À la découverte d’un original musée à ciel ouvert, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, au cœur du Tassili N’Ajjer.

Entre ciel et terre, sable et pierres, canyons de rocaille et langues dunaires, les yeux grands ouverts sur un irréel paysage lunaire : à perte de vue et pour toute ligne d’horizon, des massifs érodés, taillés et sculptés tant par le vent du désert que par la dégradation naturelle et climatique !

La colonne de randonneurs, enrubannés pour d’aucuns à la mode touareg, se met en branle dans ce décor grandiose. 700 mètres de dénivelé positif, frontal et brutal, pour quitter la piste désertique et atteindre le Tassili N’Ajjer, le « plateau des vaches » en langue Tamacheq, le Sahara du sud-est algérien à proximité de la frontière libyenne. S’élever et progresser pour s’enfoncer, subitement et radicalement, dans un autre monde et un autre temps, au temps où le Sahara ne ressemblait point encore à ces paysages apocalyptiques d’une splendeur sidérante, dignes d’un film de science-fiction et comparables à des lendemains de catastrophe atomique… Le dépaysement est à l’œuvre, chacun perd vite ses repères et s’immerge, des pieds et des yeux, dans une autre civilisation, une autre culture ! Un premier choc que cette marche dans le désert sous le sceau du silence et du soleil, un second au détour d’une crevasse ou d’une grotte : la découverte de peintures et gravures, près de 15 000, d’une extraordinaire beauté où s’exposent sur les parois rocheuses éléphants, girafes, vaches et chevaux, scènes de chasse ou de vie familiale il y a 12 000 ans environ.

Interdiction de s’aventurer jusque là sans un guide, question de survie et d’orientation : il faut l’œil avisé du Touareg, sa connaissance presque innée du milieu pour se repérer sans boussole ni GPS et conduire sans encombre sa troupe de marcheurs jusqu’au prochain bivouac ou au point d’eau stagnante, pas une oasis mais une « guelta » qui abreuvera tant les bêtes que les hommes. Et, la nuit tombée, se reposer à la belle étoile, plutôt sous une voûte constellée d’étoiles grâce à l’absence de pollution atmosphérique…

L’homme du désert connaît son Tassili du bout des pieds, déambulant en toute insouciance entre cheminées de pierre et langues dunaires jusqu’à ces trésors rupestres qui font songer parfois aux figures de ces temps modernes chères à Matisse. Couvrant une superficie de 80 000 km2, le parc national du Tassili fut créé en 1972 et classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1982. Il y est inscrit au nombre des treize sites d’art pariétal et rupestre au monde, dont celui de la vallée de la Vézère en France (Cap Blanc, Lascaux, Rouffignac …). Comme le souligne l’ethnologue Fabrice Grognet qui entreprit diverses missions sur le site, « on y trouve de nombreuses traces de l’homme néolithique : des outils, certains objets de la vie quotidienne et surtout des peintures et des gravures rupestres. Des peintures sur les parois des abris rocheux, des gravures creusées sur les surfaces lisses et les dalles bordant les lits d’oueds aujourd’hui asséchés. « Mémoires de pierre », les fresques du parc du Tassili constituent un incroyable musée à ciel ouvert ».

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Deux hommes se partagent à part inégale, la découverte puis la mise en valeur de ce fabuleux trésor de l’humanité. D’abord au temps de l’Algérie française, un militaire méhariste, le lieutenant Brenans qui en tire les premiers croquis en 1933, alerte le conservateur du musée du Bardo à Alger et l’abbé Breuil, éminent préhistorien français. En 1934, est envoyée sur les lieux une première mission scientifique à laquelle participe Henri Lhote, un étudiant de l’Institut d’ethnologie de Paris. Coup de cœur, coup de foudre, passion dévorante pour le Tassili et ses habitants Touaregs ? De ce jour, le jeune homme n’en démord pas. Son seul rêve et unique désir : repartir au plus tôt dans le Tassili, y conduire une nouvelle campagne scientifique, y entreprendre inventaire et relevé systématique des fresques ! C’est chose décidée en 1956, conjointement par le CNRS et le Musée de l’homme : pendant quinze mois, avec dix peintres et un photographe cinéaste, Henri Lhote effectue les relevés en employant une technique de calques rapportés sur papier puis peints à la gouache. De livre en livre, de conférence en exposition, de cette époque là jusqu’à sa mort survenue en 1991, Henri Lhote s’identifiera et sera reconnu comme le seul maître et découvreur du Tassili. Au point que Jean-Louis Grünheid, peintre et membre de l’« Association des amis du Tassili », préfaçant un ouvrage de Lhote, écrira de lui : « il est des personnages dont le patronyme reste à jamais attaché à une spécificité. À l’évocation même de leur nom, l’on ressent un vieux parfum de poésie qui se dégage des anciens livres d’histoire et de géographie. Comme Théodore Monod son contemporain, Henri Lhote est au désert du Sahara ce qu’Haroun Tazieff est aux volcans, Paul-Émile Victor aux pôles nord et sud, le commandant Cousteau à la mer. Plus que des découvreurs, ils en sont l’âme ».

Un hommage appuyé certes, un point de vue pourtant que tempère Fabrice Grognet. D’abord parce que Lhote ne fut jamais un scientifique rompu aux méthodes de recherche qu’implique une telle qualification, il fut d’abord et avant tout un savant éclairé à une époque où le goût de l’exotisme et la découverte de l’indigène font fureur en occident. « C’est l’époque des expositions coloniales et des « zoos humains » où, sous couvert de culture et d’éducation, les ethnies des colonies, à l’instar des girafes et des zèbres, sont exhibés dans des enclos du Jardin d’acclimatation ou du zoo de Vincennes », reconnaît Jean-Louis Grünheid, « Henri Lhote n’échappera pas à la fascination collective pour les valeurs chevaleresques des Touaregs, ces seigneurs du désert ». Pour sa part, Grognet soulève une interrogation fondamentale, voire radicale : quel crédit accorder aux relevés de Lhote ? Certes le témoignage précieux d’un précurseur, quoique sa rigueur ne fut pas celle de la recherche contemporaine… « Comme on le sait, les calques d’Henri Lhote se sont le plus souvent intéressés aux plus belles fresques aux dépens d’autres figures », souligne l’anthropologue algérienne Malika Hachid, « ils ne répondent pas aux normes scientifiques et doivent être plutôt appréciés comme des restitutions poétiques ». D’autant que les parois rocheuses furent lessivées à grande eau pour obtenir des couleurs plus éclatantes, que quelques farceurs de l’expédition, chargés d’effectuer les relevés, ajoutèrent de leur main quelques énigmatiques peintures « typiquement » égyptiennes pour pimenter les réflexions du grand patron… !

Une grande question se pose, surtout : quel avenir pour ces trésors du néolithique ? L’érosion fait son œuvre, Fabrice Grognet a pu vérifier la dégradation rapide de ces vestiges archéologiques, les randonneurs aussi… Et Malika Hachid, en 1985 déjà, lançait un cri d’alarme à la communauté internationale : « L’art rupestre fait partie de l’histoire de l’Algérie comme de celle de l’humanité. Ce que le passé, notre passé, a préservé durant des millénaires pour nous le léguer, allons-nous le laisser se détruire ? ». Une question d’autant plus cruciale qu’aujourd’hui le site n’est plus accessible aux randonneurs et touristes pour raisons de sécurité. Yonnel Liégeois, photos Jean-Paul Mission.

À lire :

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« À la découverte des fresques du Tassili », d’Henri Lhote et « Le Sahara d’Henri Lhote », par Jean-Louis Grünheid (sur des textes et photos de Lhote) : le premier ouvrage raconte la fameuse expédition de 1956, le second les pérégrinations de Lhote dans le désert et l’Afrique subsaharienne. « L’aventure du désert », de Christine Jordis : une réflexion sur deux chercheurs d’absolu dans le silence du désert, Charles de Foucauld et T.E. Laurence.

À visiter :

Le superbe petit musée de Djanet, consacré au Tassili N’Ajjer : avec celle de Tamanrasset, l’escale obligée pour tous les randonneurs. L’oasis de Djanet est la principale ville du sud-est de l’Algérie, située à 2 300 km d’Alger au milieu du Sahara et non loin de la frontière avec la Libye. L’oasis est peuplée essentiellement de Touaregs ajjers (ou azjar). Djanet est la capitale du Tassili avec une population d’environ 15 000 habitants.

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Bêtise immonde

En ce dernier dimanche du mois d’août, le haut de la rue du faubourg Saint-Denis et les voies adjacentes ont revêtu leurs habits de fête. Des guirlandes rouges décorent les trottoirs, des ballons de toutes les couleurs sont accrochés aux lampadaires et ganesh1aux devantures des magasins. Des enfants déambulent, des animaux gonflables attachés au bout d’une ficelle. Chevaux, requins, oiseaux, dragons s’élèvent au-dessus des têtes. Une foule compacte entoure les chars, habillés d’objets multicolores et surmontés de toits aux couleurs chatoyantes. Ils se déplacent lentement, tirés pas une demi-douzaine d’hommes à l’aide de cordes. En tête du défilé, joueurs de flûte, danseurs et danseuses se frayent un chemin au milieu des curieux. Un peu partout, des noix de coco sont cassées sur le sol. Tout au long du parcours, friandises, gâteaux et boissons fraîches sont offerts au public par des Hindous en costume traditionnel. Le quartier résonne de chants, de musiques, de cris joyeux.

En retrait des festivités, trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années se tiennent debout au coin d’une rue. L’un d’entre eux, le plus costaud, adresse un signe aux deux autres.

« C’est bon. Vite. Celui-là à côté du porche, il est tout seul », leur chuchote-t-il.

ganesh4En quelques secondes, les trois comparses se précipitent sur un Hindou qui distribue des gâteaux, un grand plateau au bout d’un bras. Ils l’entourent.

– « C’est vachement sympa de donner des gâteaux », lui dit le balèze, un grand sourire aux lèvres.
– « Viens », ajoute le second garçon, « on a des choses pour toi. Nous-aussi, on aime partager ».

Une fraction de seconde suffit aux trois types pour entrainer le jeune homme dans une entrée d’immeuble. Il tente de protester mais le meneur de la bande lui glisse un couteau sous la gorge.

– « Tu fermes ta gueule ou je te saigne ».

Ils entrent tous les quatre dans un local à poubelles. Le jeune Hindou, terrifié, se retrouve sur le dos, allongé au sol. Deux lascars sont assis sur lui.

– « Tiens tu vas goûter nos spécialités françaises. Histoire d’échanger. Tu comprends ? »

ganesh2Tandis que l’un d’entre eux pince le nez du jeune pour lui maintenir la bouche ouverte, le chef du clan sort d’un sac à dos rondelles de saucissons, morceaux de fromage et bouts de pain. Qu’il lui enfourne violemment. Le prisonnier perd vite sa respiration. Les trois compères continuent le gavage.

– « Tu ne pourras pas dire que les Français ne sont pas accueillants », lance l’un deux en rigolant.

Le pauvre devient rouge écarlate, il suffoque.

– « Ah, on est distrait, on a oublié de te donner à boire ».

Une bouteille de vin est débouchée. Coule le liquide, lui arrosant une partie du visage. Bientôt, le jeune Hindou perd connaissance.

ganesh3– « Bon, ça suffit », lâche le chef de bande. « Il a son compte, il saura maintenant ce qu’est un bon repas du pays ».

Aran meurt un instant plus tard. C’était un jeune homme au cœur fragile. L’étouffement, et la frayeur occasionnée par l’agression, auront eu raison de sa santé précaire.

Les trois amis sortent en riant de l’immeuble. Ils se glissent parmi les fidèles qui célèbrent Ganesh. Le dieu de la prudence, de l’intelligence et de la sagesse. Philippe Gitton

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